INTRODUCTION

Notre projet de recherche s’inscrit dans cette préoccupation, de plus en plus présente, d'une culture d’apprentissage continu. Cependant, contrairement à l’acceptation courante, qui voit la nécessité d’une culture d’apprentissage afin de mieux “ s’adapter ” à notre environnement social, économique et technologique, en évolution constante et de plus en plus rapide, notre propos vise une préoccupation plus fondamentale. Une préoccupation qui questionne notre capacité de mettre à jour nos modèles mentaux, c’est-à-dire nos prémisses, nos présupposés et nos croyances qui fondent nos perceptions, notre interprétation, notre raisonnement et nos agirs dans notre monde de plus en plus complexe et interconnecté. Une préoccupation qui interroge le sens même de tout projet éducatif.

Cette préoccupation d’apprentissage s’inscrit d’une part dans la meta-orientation éducative qualifiée de “ transformation   ” selon la typologie de Miller & Seller (1990) et, d’autre part, dans la philosophie reconstructiviste qu’a mise en relief De Landsheere (1992)[1] . Selon la philosophie reconstructiviste, le monde se transforme et l'homme est l'un des éléments dynamiques de cette transformation. Au point de vue ontologique , le reconstructivisme admet que c'est le contexte historique, culturel et groupal qui pèse le plus lourdement sur la détermination de ce qui est tenu pour réalité. Au point de vue épistémologique, dans le reconstructivisme, la vérité est tenue pour relative et se découvre par l'expérience. La découverte de cette vérité dépend des buts que les hommes s'assignent, de ce qu'ils veulent savoir, et le non-rationnel joue un rôle important dans la notion du vrai. Au point de vue axiologique, le reconstructivisme stipule que les valeurs, l'estimation par le groupe de ce qui est bon, sont d'abord liées aux besoins vitaux et aux besoins psychogénétiques (besoin d'appartenance, soif de connaissances...) et que la valeur suprême est l'épanouissement de l'individu en pleine harmonie avec les valeurs nobles approuvées par la société dans laquelle il vit et qu'il contribue à faire progresser selon ses moyens.

Cette préoccupation prendra le chemin de l’exploration du Dialogue de Bohm[2], un outil considéré puissant par son apport à la transformation de notre façon de penser [Senge, (1990-1994) et Isaac (1993-1999), du MIT Sloan School of Management, Cayer (1996) et Marchand (2002) de l’Université Laval, Pauchant (1995, 2002a et 2002b) des Hautes Études Commerciales].

Le premier chapitre sera consacré à situer cette préoccupation au sein de laquelle s’inscrit notre recherche. Nous y exposons dans un premier temps la problématique globale de la fragmentation qui justifie la pertinence de notre objet de recherche, c’est-à-dire le dialogue proposé par Bohm. Ensuite, nous ferons ressortir la problématique spécifique, qu’est l’appropriation de la pratique du dialogue dans le sens et l’esprit de Bohm, pour camper le but et les objectifs de notre recherche.

Le deuxième chapitre présente le cadre épistémologique, théorique et conceptuel de l’étude. Nous avons inscrit la recherche dans le paradigme constructiviste social, qui postule que toute réalité est construite et co-construite par les acteurs sociaux. La perspective constructiviste s'applique à la “ qualification ” même de l'étude, conçue ici comme le produit d'une interaction du chercheur avec son objet d'étude, qu'il construit en lien avec d'autres acteurs. Nous recourons à des sources théoriques interreliées, c’est-à-dire à la théorie de systèmes d'activités humaines complexes (Checkland, 1981-1990 ; Lapointe, 1996), à la théorie des organisations apprenantes de la MIT Society for Learning Organisation, à la discipline des modèles mentaux (1990-2000) ainsi qu’à la théorie des représentations sociales (Abric, 1994) et au concept d’apprentissage 3 de Bateson (1977). Ces sources théoriques amènent vers le dialogue de Bohm tout en apportant des référents, des principes et des outils qui ont été mis en application lors de l’expérimentation collective du dialogue de Bohm.

Le troisième chapitre explicite la méthodologie de recherche déployée. Nous y décrivons la méthode de recherche adoptée, laquelle est une méthode collaborative de recherche-action inspirée du modèle de Recherche-Formation de Desgagné & al. (1997), et de l’esprit d’investigation coopérative de Reason & al. (1988, 1994). Nous décrivons aussi les instruments de cueillette des informations ainsi que les méthodes de traitement et d'analyse des informations. Nous précisons en dernier lieu les critères de scientificité de la recherche effectuée.

Le quatrième chapitre résume le déploiement de l’expérimentation, en faisant ressortir son caractère collaboratif dans le recrutement des participants et dans la confection de certains outils de support à la pratique du dialogue. Des tableaux au regard de la composition du groupe et de sa persévérance ainsi que les types de données générées au cours de l’expérimentation ont aussi été brièvement synthétisés, de même que les apports de facilitation non prévus initialement qui ont émergé de l’expérimentation du dialogue.

Dans le cinquième chapitre nous faisons l'analyse des données et présentons les résultats. L’analyse systématique des discours, basée sur des verbatims sélectionnés pour leur richesse, nous permet de dresser un tableau d'ensemble des difficultés vécues lors de la pratique du dialogue ainsi que les éléments de facilitation en vue de l’appropriation par les participants du dialogue, dans le sens et l’esprit de Bohm.

Dans le sixième chapitre, les conclusions de l'étude, les limites ainsi que les avenues possibles pouvant orienter des recherches futures sont présentées.



[1] Brameld (1956), cité par De Landsheere (1992, p. 17-19), propose de substituer une philosophie reconstructiviste à la philosophie progressiste ou pérennaliste :«  (...) le reconstructivisme est d'accord sur un point avec le pérennialisme : nous avons un besoin désespéré de clarté et de certitudes, car notre civilisation est plongée dans la confusion et l'égarement. Toutefois, le reconstructivisme n'est pas du tout d'accord avec la solution proposée par le pérennialisme. Au lieu de retourner au moyen âge, il prône la nécessité d'arriver à un consensus aussi large que possible sur les buts suprêmes qui devraient diriger l'homme dans la reconstruction de son milieu.

[2] David Bohm (1917-1994) est connu comme un des grands physiciens de la mécanique quantique. “ La complétude de l’univers ” (1980) a fait de Bohm un leader dans le mouvement scientifique - philosophique, connu comme la nouvelle physique, en quête d’une approche holistique qui ferait le pont entre les idées spirituelles anciennes et les théories modernes des propriétés fondamentales de la matière.