CHAPITRE 4 L’EXPÉRIMENTATION

Table des matières

Ce quatrième chapitre résume le déploiement de l’expérimentation, en relève les faits saillants tout en faisant ressortir son caractère collaboratif dans le recrutement des participants, dans la confection de certains outils de support à la pratique du dialogue et dans la facilitation. Des tableaux au regard de la composition du groupe et de sa persévérance ainsi que les types de données générées au cours de l’expérimentation seront brièvement synthétisés, de même que les apports de facilitation non prévus initialement qui ont émergé de l’expérimentation du dialogue.

Rappelons qu’un des objectifs était de démarrer un groupe en autant qu’un minimum de 20-25 personnes était disponible ; ainsi au cas où des abandons se présenteraient en cours de route, l’expérimentation demeurerait valide avec un nombre minimal de 15 participants, préservant alors le quota des participants suggérés par De Maré (1991) et Marchand (1999).

Le processus de recrutement fut mis en marche immédiatement après la présentation du Séminaire I auquel assista un participant assidu du Groupe Dialogue-Québec, et principal acteur de l’organisme sans but lucratif, Les AmiEs de la Terre, Monsieur Michel Leclerc. Une séance de travail collaborative avec ce dernier a donné lieu à une première rencontre d’exploration de la possibilité de créer un groupe, le 2 juillet 1999, à laquelle participaient les premiers intéressés en provenance du groupe Dialogue-Québec et AmiEs de la Terre.

Cette première rencontre d’exploration de faisabilité fut l’occasion d’un échange prolongé de trois heures au cours duquel une première “ négociation ” a eu lieu, spontanément, sur les modalités de la participation. Ce fut aussi l’occasion pour la chercheure de contacter la réalité du terrain, d’en voir les possibilités et contraintes. Les possibilités proviennent à la fois de la curiosité suscitée par “ l’outil ”, c’est-à-dire le dialogue, du sens de la quête et de l’intérêt pour le développement individuel que visent les intéressés, alors que les contraintes proviennent de leur agenda chargé. Comme apprenti-chercheure, nous avons pu décoder que, pour les intéressés, une participation régulière aux pratiques du dialogue est une intention et un défi personnel réalisable et viable en autant qu’elle ne soit pas “fardée” d’écritures ou autres exercices obligatoires. Le positionnement des intéressés correspond effectivement à l’esprit et le sens du dialogue de Bohm. Le terrain d’entente entre les participants et la chercheure, au regard de la collecte des données, se situerait dans la zone “ conviviale ” suivante : la pratique assidue du dialogue pendant 2 heures suivi d’un retour post-dialogue (45 minutes à 1 heure), et ce, pendant 21 séances ; le dialogue et le retour post-dialogue feraient l’objet d’enregistrement audio ; la production d’un compte rendu de chaque séance fait par la chercheure et diffusé à tous les participants afin qu’ils le lisent et donnent en des réactions à la séance qui suit ; le partage individuel de chaque participant à la chercheure, au regard des difficultés du dialogue et son cheminement dans la pratique du dialogue, serait réalisé selon les besoins des participants, plutôt que normalisé et imposé à tous.

Cette première rencontre a aussi permis le démarrage d’un travail collaboratif intense entre la chercheure et une spécialiste andragogue, formatrice et directrice de son propre entreprise de formation Harmonia, et ayant participé à quelques séances de dialogue avec le groupe Dialogue-Québec. Le travail a permis d’établir un scénario préliminaire du calendrier de rencontres, incluant trois intensives de dialogues : la première étant une intensive d’ouverture qui combine à la fois une période permettant aux participants d’établir un contact, prendre connaissance de leurs intentions en participant au projet, suivi d’une séance de dialogue avec retour post-dialogue. La seconde intensive, planifiée à mi-parcours, est une troisième intensive de fermeture de l’expérimentation du dialogue.

Le travail a aussi permis la production collaborative d’une grille préliminaire de facilitation à mettre en œuvre par l’équipe des facilitateurs et la validation de la grille préliminaire supportant l’observation du processus de penser, abordé au chapitre 3. Les grilles préliminaires sont présentées à l’Annexe 3.

Une seconde séance collective de travail eut lieu le 10 août avec les premiers intéressés, mais aussi avec le facilitateur pressenti, Monsieur Clément Sirois, considéré comme faisant parti du “ noyau dur ” du groupe Dialogue-Québec, ainsi qu’avec de nouveaux intéressés, notamment, trois personnes dont les activités professionnelles relèvent de l’enseignement-formation : une spécialiste des sciences de l’éducation, une coordonnatrice de l’encadrement et un spécialiste et formateur dans le domaine du coaching.

Cette seconde rencontre en groupe, d’une durée de trois heures, a permis de camper, de façon collaborative, le calendrier des séances de dialogue et de l’harmoniser avec celui du groupe Dialogue-Québec : ainsi, le lundi, en soirée, à chaque deux semaines, en alternance avec les lundis du groupe Dialogue-Québec a été retenu comme calendrier. L’emplacement physique de l’expérimentation a aussi été choisi, soit le local des AmiEs de la Terre où le groupe Dialogue-Québec faisait ses dialogues depuis 6 ans. Ces choix indiquent à tous un lien, une affiliation avec la communauté de pratique actuelle.

La séance de travail fut aussi l’occasion, pour les participant(e)s présents, de reconfirmer “ une zone de participation ” qui soit conviviale et viable, tel qu’esquissée lors de la première rencontre : la pratique du dialogue pendant 2 heures et un retour post-dialogue (45 mn à 1 heure) ; le partage à la chercheure du cheminement individuel dans la pratique du dialogue de chaque participant(e) étant facultatif. Ce partage volontaire pourra prendre la forme d’une écriture d’un journal réflexif ou d’un partage de son observation des difficultés personnelles sur la grille initialement préparée par la chercheure.

Soulignons que la vision qui sous-tend l’alignement de notre recherche est la “ philosophie de sagesse ”, que Maxwell (1984), cité par Reason (1988, p. 3), décrit comme « l’esprit où l’attention première est donnée à la promotion du bien-être humain, contrairement au cadre de la recherche traditionnelle qui opère dans une “ philosophie de connaissance ” ». Conçue et développée pour être effectuée avec les participants et non sur les participants, la recherche-formation à déployer se devait d’être participative/co-créative, dialogique, collaborative et, en définitive, une recherche-action, c’est-à-dire une recherche utile aux participants au moment de l’action. La co-situation de la zone conviviale de participation s’inscrit dans cet alignement.

À cette rencontre, il fut aussi convenu qu’un document soit produit par la chercheure pour inviter les membres de la communauté actuelle de la pratique du dialogue à un séminaire sur le Dialogue de Bohm donné par le professeur Cayer. Il fut convenu unanimement qu’au terme d’une telle activité, tous les intéressés auraient l’information requise pour décider de participer ou non au projet. Le document devait exposer les grandes lignes du projet de recherche, son but ainsi que le déroulement de l’expérimentation. Ce document, présenté à l’annexe 4, a été produit, puis, avec la collaboration de messieurs Clément Sirois et Gérard Ruelland, fut envoyé à chaque participant de la communauté de pratique existante.

De son côté, la chercheure, par ses diverses affiliations et participations à des groupes de réflexion, notamment son affiliation au CIPTE[38], sa participation au groupe GESDIA[39], sa participation dans le cadre du micro-programme de second cycle portant sur les Communautés et Organisations Apprenantes de l’Université Laval, et par ses activités professionnelles à la Télé-université, a aussi fait une invitation aux membres des groupes précités ainsi qu’à certaines personnes de la Télé-université qu’elle appréhendait comme ayant un intérêt au regard de l’observation du processus de penser et du développement de la conscience.

Ces invitations ont fait l’objet d’un envoi par courrier électronique, souvent doublé d’une rencontre en face-à-face, et constituaient aussi en une présentation synthétique du projet de recherche sur le dialogue de Bohm et en une présentation du calendrier provisoire de l’expérimentation. Sauf pour le groupe GESDIA dont les membres sont déjà sensibilisés à la pensée de Bohm, trois textes considérés comme essentiels sur le dialogue de Bohm ont été joints à l’invitation. Ce sont la préface par Stanislas Grof du livre La plénitude de l’univers de Bohm (1980), À propos du dialogue de Bohm (1986) et Le Dialogue – une Proposition , de Bohm, Factor et Garrett (1991).

Soulignons le caractère participatif et collaboratif du recrutement : y ont participé activement les facilitateurs, Messieurs Sirois, Ruelland et Leclerc, notre directeur de thèse, notre co-directeur de thèse ainsi que les premiers intéressés : Mesdames Loesha Lavoie, Ginette Dumont et Hélène Guindon et, enfin, Messieurs Robert Bouchard et Paul Germain. Le fait d’avoir participé au processus de planification de l’expérimentation et au recrutement a sans doute été un facteur contribuant à la persévérance de ces participants dans leur expérimentation du dialogue. Le recrutement collectif a permis, en alignement avec le sens et l’esprit de Bohm, de rejoindre les personnes de divers milieux socio-culturels, de diverses professions et d’âges. Il pose ainsi le premier jalon pour la constitution d’un groupe de participants qui puisse refléter les caractéristiques d’une micro société, avec la diversité des opinions, des tendances et des sous cultures.

Le nombre d’intéressés, suite aux invitations faites, permettait de prévoir une trentaine de participants au séminaire d’introduction du Dialogue de Bohm.

Rappelons que Bohm suggère certaines interventions préparatoires à la constitution d’un groupe de dialogue :

  • conduire un séminaire d’un ou de deux jours pour expliquer le sens du dialogue, ses buts, son fonctionnement et permettant aux gens de savoir ce dans quoi ils s’engagent ;

  • s’assurer de l’engagement des participants à une pratique régulière et persévérante : les participants doivent être en mesure de se rencontrer régulièrement, à raison d'une fois par semaine ou d'une fois toutes les deux semaines, et cela pendant un an ou deux ;

  • préciser que l’esprit de quête du participant facilite la pratique du dialogue, car comme processus, le dialogue n’est pas destiné à fournir les réponses aux problèmes mais plutôt à défier nos pensées et nos habitudes mentales ;

  • rappeler qu’un principe majeur qui guide le déploiement du dialogue est le respect. Le respect implique de donner place aux gens pour parler et d’être sensible à sa propre façon d’intervenir : comment, quand intervenir et quand ne pas le faire.

Conformément à l’esprit de Bohm, et tel qu’initialement prévu dans notre conception détaillée de la recherche, un séminaire d’introduction au Dialogue de Bohm a été réalisé, avec la généreuse collaboration du professeur Cayer, afin de poser les premiers jalons de la formation d’un authentique groupe de dialogue, afin d’aligner et de permettre d’éviter le plus possible tout dérapage quant au sens de la démarche. Le séminaire d’une journée, le 18 septembre 1999, a réuni 33 participants.

Dans un premier temps, pour que les participants puissent bien comprendre l’intention du Dialogue, le professeur Cayer a exposé les intentions de Bohm lorsque ce dernier a proposé le Dialogue ainsi que les hypothèses fondamentales de Bohm sur les racines profondes de nos incohérences, des crises et de nos difficultés à communiquer. Dans un second temps, le professeur Cayer a exposé son modèle descriptif du dialogue (Cayer, 1996) : ce dernier est une conversation, un questionnement, une exploration et une remise en question de ses croyances ainsi que de ses prémisses, une création de sens, une méditation collective et un processus de participation. Pour chacune des dimensions, les caractéristiques furent exposées, suivies d’échanges avec les participants puis d’une activité permettant aux participants de contacter de façon expérientielle la dimension abordée.

Nous avons reçu, de la part des participants, de nombreux témoignages à l’effet que le séminaire fut instructif et déterminant sur leur adhésion et leur engagement à l’expérimentation[40] (29 messages électroniques).

L’activité donnée le jour suivant le séminaire animé par le professeur Cayer, soit le 19 septembre 1999, a permis de rendre explicite la méthode de recherche collaborative que nous souhaitions mettre de l’avant ainsi que les exigences de participation à l’expérimentation du Dialogue : notamment, l’énergie en terme de temps à investir par les participant(e)s au regard des séances et en termes de tensions émotionnelles susceptibles d’émerger dans le vécu d’un travail de groupe ; les habiletés et les transformations qui pourront en résulter afin que les éventuels participants puissent apprécier les enjeux de l’expérimentation. Cette activité a permis de co-situer la forme que prendrait la participation au sens du projet recherche-formation : un apprentissage et une appropriation du dialogue de Bohm.

Les éventuels praticiens du dialogue ont été approchés comme co-constructeurs de connaissances qui leur seront immédiatement réinjectées ; co-chercheurs dans le sens qu’ils partageront la préoccupation de la chercheure de mettre au jour les difficultés rencontrées lors de la pratique du dialogue, et qu’ils auront à soutenir la réflexion individuelle et collective qui prendra place dans l’espace formation, le tout, selon l’approche et le sens du Dialogue. Nous avons clarifié la collaboration attendue des éventuels participants, particulièrement au regard de la collecte des données, visant à assurer la richesse des traces au regard des difficultés et des apprentissages. Nous avons aussi situé les enjeux de notre recherche (cf. Annexe 5). Enfin, un contrat d’engagement entre les participant(e)s et la chercheure a été distribué (cf. Annexe 6). Plusieurs ont signé le contrat d’engagement séance tenante ou dans les quelques jours qui suivirent. Au terme du séminaire sur le Dialogue de Bohm et de l’exposé sur le projet de recherche, 28 personnes donnèrent leur engagement avant le début de l’expérimentation.

En alignement avec les réflexions de Bohm, le processus de recrutement, se terminant par le séminaire portant sur le sens et l’esprit du dialogue, a permis la constitution d’un groupe de participants ayant le goût d’explorer individuellement et collectivement le processus de penser et étant engagées librement et authentiquement à persévérer dans une pratique régulière du dialogue.

La planification initiale de l’expérimentation, conformément à ce que préconisait Bohm, prévoyait que les premières séances porteraient sur différentes notions liées à la pratique du dialogue : les notions essentielles du Dialogue de Bohm telles que la suspension, la proprioception, l’investigation des prémisses et des présupposés qui sont à la base de nos pensées et de nos agirs, ainsi que sur les intentions des participants. Dans les faits, les deux premières séances ont porté sur les thèmes proposés par la chercheure. La séance 1 portait sur les “ éclaircissements de certaines notions de base du dialogue : “ proprioception, suspension ”, et la seconde, “ une interrogation sur ce qui fait que nous nous sentons dans ou en dehors de l’espace dialogique ”.

Dès la troisième séance, afin de tenir compte des avis exprimés par certains participants lors des deux premières séances, l’intention initiale a dû être mise en suspend pour permettre à la pratique du dialogue de se déployer naturellement : les thèmes proviendraient dès lors des participants. La plongée dans la pratique du dialogue, tel que préconisé par Bohm (sans sujet prédéterminé), pourrons-nous dire, s’est faite plus rapidement que ce que nous avons prévue. À cette séance, effectivement, le thème émergeant fut formulé par un questionnement : « y a-t-il une différence entre l’homme et la femme ? ». Suite à cette séance, il y a eu un retour à ce qui avait été prévu initialement (exploration des concepts et notions du Dialogue de Bohm), et ce mouvement de retour fut induit par les participants eux-mêmes. La quatrième séance eut pour thème, proposé par un participant, les questionnements suivants « Pouvons-nous revenir sur l’essence du dialogue ? Dans quel contexte Bohm a amené le Dialogue en grand groupe ? ». La cinquième séance s’est déployée suite à l’invitation faite par un participant au groupe : « Pouvons-nous échanger sur nos intentions par rapport au Dialogue ? ». Ce mouvement de recentrage révèle un certain besoin de revenir et de co-clarifier une pratique du Dialogue selon l’esprit et le sens de Bohm.

De la sixième séance jusqu’à la dixième séance, les thèmes en provenance des participants furent divers :

  • Séance 6 : « Exploration de la relation confiance – communication ».

  • Séance 7 : « Pouvons-nous explorer le sentiment de la joie ? ».

  • Séance 8 : « Pouvons-nous explorer le sentiment d’être intimidé lorsqu’on est en communication ? ».

  • Séance 10 : « Pouvons-nous partager sur le sentiment d’amour ? ».

La 11è séance fut de nouveau un recentrage vers le dialogue de Bohm, avec le thème “ Le Dialogue et nos difficultés , un équilibre entre la recherche sur le Dialogue de Bohm et le cadre philosophique de Krishnamurti ” proposé par un participant, en signe d’invitation à un retour à l’essence du Dialogue de Bohm, en “ réaction ” à la direction que prenaient les rencontres depuis la 5ème séance, et de façon plus marquée dans les séances qui suivirent, direction induite par les interventions omniprésentes d’un participant imprégné de la pensée de Krishnamurti.

Les séances 12è et 13è eurent pour thème respectivement :

  • Séance 12 : « L’évolution de la conscience et le dialogue ».

  • Séance 13 : « Les modèles ».

À la 14è séance, le thème «  Une convention de gestion de la parole à expérimenter pour la séance » proposé par un participant fut une sorte de proposition pour atténuer ce qui était considéré par plusieurs participants (8) comme une monopolisation prolongée de la parole du même participant.

Les séances 15è et 16è eurent pour thème respectivement :

  • Séance 15 : « “Absence” d’émergence dans le processus collectif de penser et les modèles mentaux : le jeu de la pensée dans la perception de la réalité ».

  • Séance 16 : « La relation au divin ».

La séance 17 fut consacrée à un retour sur toutes les séances de dialogue de l’expérimentation et constitue en quelque sorte une évaluation de l’expérimentation du dialogue.

L’annexe 7 donne un résumé succinct du déroulement des séances de dialogue, résumé fait à partir des comptes rendus des séances.

Le contenu des thèmes de plusieurs séances, en lien avec le dialogue de Bohm, amené par les participants révèle en soi les difficultés de l’appropriation de la pratique du dialogue, éléments qui feront l’objet de notre chapitre suivant, lequel porte sur l’analyse de contenu.

Notre expérimentation a bénéficié du support de plusieurs facilitateurs. Le premier, Monsieur Michel Leclerc, nous a assuré les facilités logistiques pour l’expérimentation : la disponibilité du local, les chaises disposées en cercle à toutes les séances ainsi que les rafraîchissements. Pour deux séances d’intensive du dialogue, ce sont Madame Loesha Lavoie et Monsieur Bernard Vallée qui, accueillant les participants chez eux, ont assumé ce rôle. Messieurs Clément Sirois et Gérard Ruelland ainsi que Madame Carole Sierpien, ayant tous une longue expérience dans le dialogue, ont agi comme participant(e)s-facilitateur(e)s, par leur présence attentive et leurs interventions “ modèle ”. De plus, le retour post-dialogue était animé par Monsieur Sirois. La chercheure, appuyée par un de ses directeur et co-directeur de thèse, a agi comme porteure de la pensée de Bohm, tel qu’introduite par le professeur Cayer lors du séminaire sur le Dialogue.

Rappelons qu’une grille de facilitation a été préparée collaborativement par la chercheure et une participante, madame Loesha Lavoie. La grille a été soumise aux directeur, co-directeur et conseillère de notre thèse puis ajustée suite aux commentaires de ces derniers, avant d’être présentée au Séminaire 2 de thèse portant sur la méthodologie. Au cours de la préparation collective de l’expérimentation, la grille a été soumise à l’équipe des facilitateurs Sirois, Ruelland, Sierpien et Leclerc. Une séance de travail collaboratif avec ces derniers et Madame Lavoie fut en fait une séance de co-situation de l’objet “ facilitation du dialogue ”, entre la chercheure et les praticiens invités par la chercheure à jouer un rôle de facilitateurs. Elle a permis aux concernés de prendre en compte les avis des praticiens aguerris. La grille finale a été arrêtée le 28 septembre.

L’ajustement a surtout porté sur plusieurs types d’interventions- proposées. Celles qui ont été considérées comme “ directives ” ou “ interventionnistes ”[41], par les acteurs ayant une longue pratique, ont été fortement déconseillées ou reformulées. Pour ces praticiens de longue date, une intervention facilitant la pratique du dialogue devrait être faite par le participant, agissant comme pair dans un espace libre et sans figure d’autorité et, en ce sens, ils conçoivent leur apport non comme facilitateur mais comme “ participants-facilitateurs ”. Dans ce sens, leur intervention, au moment où elle s’avère qu’elle pourrait être facilitante, serait exprimée à titre de partage d’un dialoguant avec les autres participants qu’ils considèrent comme pairs, plutôt que comme des apprenants ayant à se soumettre à l’autorité d’un “ facilitateur ”. Cette interprétation, communément agréée, a permis d’arriver à un guide pratique mieux aligné avec l’esprit et le sens du dialogue que donne Bohm. Elle est aussi alignée avec la vision de la philosophie de sagesse. Par ailleurs, l’équipe des praticiens aguerris s’aligne autour de la notion “ empowerment [42]” du participant ; ils favorisent, en congruence avec leur position sur la facilitation, l’idée que la facilitation ne soit pas la seule affaire des facilitateurs mais pourrait, à mesure qu’avance l’expérimentation, être une contribution des participants. Cette position est aussi congruente avec ce que nous comprenons du Dialogue de Bohm.

C’est dans cet esprit que chaque participant a reçu une copie de la grille ajustée pour en prendre connaissance, s’en approprier pour sa pratique puis pour contribuer à la qualité de l’expérimentation collective du dialogue. L'encadré 4 de la page suivante présente, dans la première colonne, la grille initiale et, dans la seconde, la grille résultant du travail avec les praticiens aguerris. Le passage de la grille initiale à la seconde représente le résultat d’une co-situation entre les “ théoriciens ” représentés par nos directeur et co-directeur de thèse, Madame Lavoie et la chercheure, et les “ praticiens aguerris ” en matière de facilitation.

Encadré 4 : Le protocole de facilitation ajusté

Les interventions du participant-facilitateur dans le Dialogue de Bohm

L’expérimentation a reçu un support constant et substantiel des facilitateurs. Leur interventions témoignent d’un savoir faire reposant sur de longues années de pratique : une écoute à multiples dimensions intellectuelle, émotive et sensitive ; une facilité à faire ressortir, sans introduire d’effets secondaires, ce qui a bloqué ; une délicatesse dans l’art de ne pas occuper indûment la place et de la prendre au moment nécessaire ; une capacité naturelle de relever, avec légèreté et humour, les présupposés collectifs ; une sensibilité à chacune des contributions des participants ; une aisance autant dans la conversation que dans le silence, autant dans les moments de tension que dans les moments de plénitude que le groupe a vécu lorsque le sens circule, pour ne nommer que certains de ces savoirs.

L’expérimentation, par son caractère participatif et collaboratif, donne place première aux praticiens. Cette orientation de base de la méthode de recherche adoptée, conjuguée avec l’alignement de la facilitation, a sans doute favorisé l’émergence de facilitateurs naturels. Comme nous le verrons dans l’analyse du contenu, plus d’un participant ont contribué à stimuler la réflexion au regard des difficultés rencontrées, à faire évoluer une situation considérée au départ comme entravante vers un vécu compris comme tremplin pour l’exercice d’observation du processus de la pensée, favorisant d’une façon ou d’une autre le cheminement du groupe dans le processus dialogique qu’il expérimente, et à entretenir la persévérance de la pratique chez plusieurs ; mais aussi à affermir la flamme au-delà de l’expérimentation, flamme témoignée par plusieurs à la dernière séance (la 17e).

Après les 4 premières séances, le nombre de participants stables est établi à 25. La moyenne calculée au regard du nombre de participants s’élève à 21, ce qui donne un pourcentage moyen de présence de 83,5%. Ce pourcentage moyen inclut une valeur limite : une séance coïncidant avec une journée fériée, a vu le nombre de participants restreint à 14. Les statistiques de présences sont les suivantes :

  • 1 séance à 26 participants (la 1e séance),

  • 1 séance à 24 participants (la 2e séance),

  • 3 séances à 23 participants (les 4e, 8e, et 10e séance),

  • 5 séances à 22 participants (les 3e , 6e , 11e , 12e, 14e séances),

  • 2 séances à 21 participants (les 5e et 7e séances),

  • 2 séances à 20 participants (les 15e et 17e séances),

  • 1 séance à 19 participants (la 13e séance),

  • 1 séance à 14 participants (la 16e séance, une journée fériée.).

Le tableau 4 suivant résume la participation à la pratique du dialogue :

Tableau 4 : La participation à la pratique du dialogue

La répartition du groupe, stabilisé, après les quatre premières séances, à 25 participants, se présente comme suit :

À la fin de l’expérimentation le groupe est composé de 22 participants, se répartissant comme suit :

Les participants, ayant abandonné en cours de route, ont donné la raison de leur retrait :

  • un conflit d’horaire avec des priorités émergentes (1),

  • santé (1),

  • n’arrive pas à considérer sa participation comme valable (1).

Notons aussi une coïncidence particulière : les trois participants ayant abandonné ont été les seuls à ne pas avoir de courriel. Cette coïncidence pourrait faire l’objet d’une étude portant sur l’usage des facilités conviviales des NTIC pour soutenir les processus collectifs d’apprentissage.

De l’avis des facilitateurs, praticiens aguerris du dialogue tout comme de celui des participants présents à la dernière séance de dialogue, l’expérimentation a été une expérience réussie au point de vue de la participation, de la persévérance et du cheminement que chacun individuellement a pu vivre comme processus dialogique, mais aussi d’un apprentissage collectif du dialogue. Selon Monsieur Sirois, le groupe “ Dialogue-Recherche ” est “ allé plus loin ” que “ le groupe Dialogue-Québec ”.

La masse de données recueillies dans le cadre de l’expérimentation, compte tenu de la participation persévérante, est volumineuse. Elle comprend :

  • Le compte rendu du séminaire d’alignement à l’esprit et au sens du Dialogue de Bohm, diffusé à chaque personne ayant participé au séminaire ;

  • Les verbatims des rencontres de dialogues et sur le partage collectif post-dialogue ;

  • Les notes recueillies par la chercheure suite à la mise en commun des notes de terrain des co-facilitateurs, prises après chacune des séances de dialogue. Deux séances n’ont pas eu cette mise en commun, à cause des conflits d’horaires. Notons que la première rencontre de travail avec ces derniers a porté sur la grille de facilitation. Cette dernière une fois ajustée représentait “ la zone de convivialité d’action de facilitation ”. La grille a aussi été diffusée auprès de chacun des participants ;

  • Les comptes rendus des séances de dialogue incluant les observations de la chercheure ainsi que les annexes proposant une “ explicitation ” de certains éléments théoriques du dialogue de Bohm, en passant par des rappels des dimensions du dialogue de Bohm selon Cayer (1996), les explications de Bohm (On Dialogue, 1996), les insights d’Isaacs (1993, 1999). Ces comptes rendus furent expédiés à chacun des participants, aux directeur et co-directeur de la chercheure, ainsi qu’au professeur Serge Desgagné pour son appui à la chercheure au niveau de la méthodologie de recherche collaborative et Madame Marchand, doctorante en fin de rédaction de sa thèse doctorale sur le Dialogue. Selon nos observations basées sur les expressions des participants lors des dialogues ultérieurs, et les courriels réclamant une retransmission lorsque survenait des problèmes techniques de télécommunication, ces comptes rendus ont été lus par la plupart des participants ;

  • Les échanges entre la chercheure et les participants entre deux dialogues, dont la grille sur les difficultés vécues remplie par quatre participants ou leur expression sous format libre, en provenance de tous les participants, au moins une fois, comprenant 802 messages et 122 documents de réflexions, sans compter 4 rencontres en face à face avec la chercheure. Le nombre peu élevé de participants utilisant la grille d’observation n’a pas permis son évolution ;

  • Les intentions relevées dans les dialogues et dans les documents reçus des participants à cet effet. Un document recensant les intentions révélées a aussi été distribué à tous les participants ;

  • Les notes recueillies par la chercheure auprès de ses directeur et co-directeur et de thèse lors de deux rencontres, une de mi-session et une avant la fermeture de l’expérimentation ;

  • Le journal de recherche et de réflexion de la chercheure ;

  • La liste des participants présents à chaque séance.

L’expérimentation a été révélatrice de l’impact de certains instruments mis en œuvre pour rendre possible la recherche action sur la persévérance de la pratique du dialogue :

1. Le retour post-dialogue, perçu par certains participants comme bénéfique au processus auquel ils s’engagent ; pour certains, ce retour est perçu comme facilitant la pratique.

2. Le compte rendu, considéré par certains participants comme un apport non négligeable à la prise de conscience de leur processus de penser et de leurs modèles mentaux, tout comme la qualité de leur écoute ;

3. La ré-écoute des cassettes d’enregistrement des dialogues, considérée par certains participants comme un apport non négligeable à la prise de conscience de ses agirs en interrelation avec les autres, lors du processus dialogique.

4. L’usage du courrier électronique par la majorité des participants. Il va sans dire que cette facilité technologique a aidé le travail de la chercheure et ce, dès le recrutement et de co-préparation de l’expérimentation, (182 correspondances dont certaines s’adressent à des groupes), pour se prolonger tout le long de l’expérimentation. Ainsi, les compte-rendus et les annexes ont pu être transmis rapidement et économiquement. La transmission électronique des documents, conviviale, rapide et économique, a favorisé une richesse des interactions dans un travail collaboratif de préparation. Les participant(e)s ont reçus rapidement tous les documents produits le long de l’expérimentation, c’est-à-dire 16 comptes rendus et annexes. Les imprévus ont pu être pris en compte, telle que la décision d’annuler à 16 heures, la séance de dialogue parce que la tempête faisait encore rage à ce moment. Les facilités d’échanges qu’offre le courrier électronique en termes d’instantanéité de la transmission et de réception des partages, des réflexions, des rétroactions, en termes d’économie de coûts des envois postaux, en termes d’abolition de la distance[43], ont contribué à créer une riche dynamique, encore rare dans les communautés d’apprentissage rencontrées avec leur appropriation des outils et technologies d’Internet. Cette facilité technologique a favorisé la richesse des échanges entre tous les participants, entre eux et avec la chercheure, richesse témoignée par 802 messages échangés et 122 documents de réflexions. Elle a été perçue aussi comme une facilité ayant permis un certain support entre participants vivant de façon plus accentuée le processus. Enfin, elle a aussi facilité les organisations de rencontres de la chercheure avec les facilitateurs et avec ses directeur et co-directeur de thèse, rencontres qui se sont échelonnées le long de l’expérimentation.

Nous formulons l’hypothèse que le courrier électronique a contribué à la persévérance et au cheminement dialogique du groupe : les échanges de réflexions individuelles et de réflexions plus collectives ont été facilités, ce qui a notamment contribué à une méta-réflexion soutenue au regard de la pratique du dialogue, débordant les séances de dialogue, et à la persévérance individuelle et collective dans la pratique du dialogue.

L’expérimentation a aussi permis de constater la non appropriation d’un instrument de la recherche : la grille de difficultés d’observation du processus de penser. Cette grille n’a pas été utilisée par la majorité des participants. Seuls quatre participants l’ont utilisé, pendant les 6 premières séances. Paradoxalement cela ne nous a pas trop déçu. Nous l’avons vu comme une conciliation entre deux monde, celui de la recherche et celui de l’action, de la pratique, celui de l’apprentissage planifié et celui de l’apprentissage émergent. « Observer son processus de penser n’est pas facile », de dire Cayer, lors du séminaire qu’il a animé. C’est en ce sens que l’outil, qui se veut être aidant pour observer ses difficultés au moment même où elles sont vécues, peut être perçu comme une difficulté additionnelle qu’il vaudrait mieux délester. Un des participants, après 4 séances de pratique, partageait tout simplement sa réalité : « je ne suis pas encore rendu là ». En présentant la grille comme support pour le ou la participant(e), nous avions déjà une très forte appréhension à l’effet de son utilisation pour l’améliorer, sans cependant pouvoir nommer de raisons précises. Et c’est effectivement ce qui s’est passé. Une participante a même souligné qu’elle a essayé, dès les premières séances, de s’y mettre mais finalement y a renoncé, trouvant que c’était plus facile de partager son cheminement sous forme libre.

Nous avons finalement misé sur l’expérience ou l’intuition des participants pour auto-diriger son apprentissage de l’observation de la pensée et nous n’avons pas insisté sur l’utilisation de l’outil. Nous avons respecté l’entente cadre sur “ la zone de convivialité de la participation ” indiquée par les participants, tel qu’évoqué à la section 4.1.1 portant sur le recrutement, et nous sommes rendu à l’évidence qu’il fallait, comme chercheure dans une expérimentation collective, renoncer à notre objectif de l’enrichir. Ce retrait ne signifiant pas pour autant que l’analyse de contenu, à travers les verbatims comme source première de données, ne pourrait pas révéler les difficultés d’observation du processus de penser ainsi que le cheminement que le dialogue de Bohm nous a permis de faire. Ce que nous aborderons lors de la présentation de l’analyse du contenu, dans le chapitre 5.

En guise de conclusion de ce chapitre, nous dirons que l’expérimentation a été le fruit d’efforts collaboratifs de tous les acteurs y prenant part, efforts conjuguant à faire en sorte de permettre le déploiement de la pratique du dialogue dans le sens et l’esprit de Bohm et ce, dès le recrutement pour constituer le groupe, pour se poursuivre le long du déroulement des séances de pratique du dialogue.



[38] Conseil interinstitutionnel pour le progrès de la technologie éducative.

[39] Dialogue électronique animé par Robert Laroche, spécialiste-formateur en PNL et consultant en gestion.

[40] Nous avons reçu 29 messages électroniques.

[41] 11 des 28 interventions-types proposées ont été considérées comme directives ou interventionnistes et ont été déconseillées; 15 ont été reformulées.

[42] Pour les praticiens aguerris, le dialoguant s’approprie de la pratique du dialogue en participant activement. La participation du dialoguant, en tant que pair, à la facilitation, en misant sur son savoir être, son savoir faire actuel et sa compréhension du dialogue et du sens de la facilitation, lui permet de les expérimenter. Expérimenter, c'est agir pour voir où conduit l'action, vérifier l’efficacité du geste posé et vérifier ses prémisses d’action et faire exercice de réflexion. Il peut roder ses compétences dialogiques, les ajuster, les raffiner, les enrichir. Il se construit.

[43] Un participant devant s’absenter pour quelques semaines en Afrique, se sentait, malgré son éloignement, connecté par le fait qu’il recevait en même temps que les autres participants des comptes rendus et qu’il a continué à maintenir, sans difficulté, les échanges avec ces derniers et la chercheure.