CHAPITRE 5 L’ANALYSE ET L’INTERPRÉTATION DES DONNÉES

Table des matières

Notre analyse de contenu est affectée par l’inadéquation du langage pour décrire la réalité : “Le nom n'est pas la chose et la carte n'est pas le territoire” comme l’a souligné Alfred Korzybski, le père de la sémantique générale. Notre intention, en livrant notre analyse, est de souligner ce qui a été vécu comme difficultés, à des degrés divers, par les participants lors de l’expérimentation, tout en faisant ressortir des pistes qui pourraient s’avérer utiles à la pratique du dialogue, dans le sens et l’esprit de Bohm. L’analyse, pour reprendre la métaphore de Cayer (1996), n’est qu’une “photo” dont la luminosité est conditionnée par les limites du photographe, photo d’un travail qui ne cessera d’évoluer et de s’approfondir avec le dépôt de notre thèse.

Bohm & al. (1991) ainsi que Cayer (1996) insistent sur l’importance d’approprier “les difficultés” comme matière première de la pratique. Elles ne sont pas à éliminer, mais à exploiter dans une perspective d’observation et de compréhension du fonctionnement de la pensée et de remise en question des croyances, présupposés et pré-pensées[44]. Dans un tel processus, il est important de ne pas dissocier les difficultés des éléments facilitateurs de la pratique du dialogue. Dans cette pratique, porter attention au processus de la pensée et saisir à temps une “difficulté” de la pensée, au niveau individuel et collectif, pour un examen en profondeur témoigne d’une certaine qualité de la pratique. Dans cette optique, le concept “difficulté” ne revêt pas le sens ordinaire qu’on lui donne. Dans cette pratique collective, ce qui est perçu hier comme “difficulté” peut être vu aujourd’hui comme élément facilitant le dialogue, c’est-à-dire comme élément favorisant une observation vigilante du fonctionnement de la pensée et témoignant d’une sensibilité croissante au mouvement de la pensée. Le dialogue compris comme un processus par lequel les dialoguants peuvent progresser pour développer une sensibilité aux pensées, aux processus qui les ont créés ainsi qu’aux habitudes mentales qui maintiennent ces processus permet d’atténuer le mode action/réaction de la pensée et de développer la capacité de créativité, de penser et de communiquer ensemble. La conception du dialogue comme processus d’apprentissage sur le fonctionnement de la pensée fait en sorte que l’appropriation du dialogue ne peut être apprécié en référence à un “état  fini”, puisqu’en tant que processus, l’amélioration continue est possible et devant soi. Le référent est par rapport à hier. La progression sans fin de la pratique peut être perçue comme une amélioration continue de la qualité de son attention au fonctionnement de la pensée.

Cinq catégories d'analyse de la pratique du dialogue ont été retenues : (1) le questionnement/l’approfondissement, (2) les matériaux bruts de l’exercice dialogique, (3) les essentiels de l’exercice dialogique, (4) l’environnement soutenant le dialogue et (5) les méta-réflexions. Ces catégories visent à apporter réponse à notre question de recherche que nous désirons rappeler :

Quelles sont les difficultés vécues, qui, co-élucidées et partagées, engagent, stimulent, dynamisent ou facilitent la pratique du dialogue; quelles sont celles qui désengagent? quels sont les “insights” qui ont été partagés et qui ont facilité l’appropriation du dialogue?[45]

Tel que mentionné plus haut, nous retenons que c’est pour faciliter la prise de conscience du fonctionnement de la pensée que Bohm a proposé le dialogue. Nous retenons aussi que ce dernier est une pratique en grand groupe où le participant, en interagissant avec d’autres participants, prend conscience de ses présuppositions, de ses préjugés, de ses filtres et de ses allant-de-soi qui dirigent ses pensées et son agir. Cette prise de conscience n’est rendue possible que si tous servent de miroir aux autres et au groupe. Le dialogue, en créant un espace qui rend possible une proprioception collective ou un effet miroir immédiat, vise ainsi à faciliter la prise de conscience de la pensée tant dans le contenu que dans son processus.

Le questionnement/l’approfondissement, qui se présente comme moyen pour aller vers la prise de conscience du processus, constitue la première catégorie. À travers le dialogue, lequel s’identifie à un questionnement et à un approfondissement, seront dégagés les éléments qui s’avèrent inhibiteurs et ceux qui s’avèrent facilitateurs, c’est-à-dire ceux qui suscitent des réactions favorisant la prise de conscience dont nous avons parlé. Nous dégagerons aussi des éléments qui semblent se situer à mi-chemin entre ces deux pôles.

Au cours de notre analyse, nous verrons que des éléments qui, au départ, semblaient inhibiteurs se sont avérés facilitateurs. En effet, avec la pratique régulière et persévérante du dialogue, s’est développée une capacité grandissante du groupe à exploiter les éléments inhibiteurs comme matériaux facilitant la prise de conscience du processus de pensée. Ainsi, une seconde catégorie regroupe les matériaux bruts de l’exercice dialogique, c’est-à-dire les matériaux qui, à première vue, semblent être des entraves au dialogue, se révèlent être, lorsque récupérés, les portes d’entrée de premier ordre pour faciliter la prise de conscience du processus de pensée.

La récupération des matériaux bruts repose sur des essentiels de la pratique, ce qui constituent une troisième catégorie. Ces essentiels sont en soi des défis relevables au fur et à mesure que se déploie l’expérimentation.

Une quatrième catégorie regroupe des éléments qui supportent la pratique et, enfin, une cinquième catégorie regroupe les réflexions et méta-réflexions qui émergent de la pratique et qui la nourrit en contribuant à son maintien.

Afin de faciliter la lecture de ce chapitre, pour chacune des catégories retenues, une analyse et une interprétation seront présentées.

Dans cette catégorie nous avons regroupé différents thèmes et unités de sens reliés à l’approfondissement/questionnement : le potentiel du questionnement/appro-fondissement, les différents focus du questionnement et ce qui est susceptible de faciliter ou d’entraver l’exercice, soit le contenu, le processus, l’implication du participant et la structure du dialogue.

5.1.1 Le potentiel [46]du questionnement/approfondissement pour la prise de conscience du fonctionnement de la pensée

Le questionnement à l’égard de la “pensée” et de son fonctionnement constitue une dimension majeure[47] dans la pratique du dialogue des participants, car il s’agit de se questionner et de questionner ensemble ce qui est derrière une intervention pour prendre conscience de ce qui a amené à une attitude, à une pensée, à une interprétation, à une façon de voir. Il s’agit d’explorer des présupposés, des préjugés tenus pour vérité, des filtres qui colorent notre perception, notre interprétation et notre agir.

Quelle est la pensée qui est à la base de ce que je pense? Moi je pense que c'est l'essence du dialogue, en grande partie. Ce genre de question que Bohm avait l'intention que les gens se posent dans le dialogue pour essayer de voir qu'est ce qui amène cet attitude, ce désir là. Et je pense que quand cela arrive, à cause de quelle idée derrière, c'est très libérateur. Pour moi, c'est de voir qu'est-ce qui est à la source de ce qui se passe, qui est révélateur [4.63 EF2.6, 4.68 EF2.8.1; 8.22 V4-179-179; 183-184]

Réfléchir sur le processus de la pensée, lorsque la pensée s'élabore, c'est cette question qui plaît beaucoup. D'abord, prendre conscience des pré-supposés, ensuite, rechercher l'origine de la construction . Le dialogue est un processus privilégié pour explorer les présupposés, les préjugés; un préjugé pas connu c'est un préjugé qui met en danger. C'est là qu'un préjugé devient vérité. C'est là qu'il y a chosification. [4.69 NH5.7.1;7.2 : V4: 185 – 186]

Mon premier objectif c'est de comprendre mon processus de penser. Qu'est-ce qui fait que l'on pense de cette façon là ? Pour moi, mes émotions, mon histoire de vie sont un filtre parmi d'autres; elles construisent des filtres de ma perception des choses. Je veux prendre conscience de mes filtres. [5.37 NF3.1.1; 1.4 - V5 : 184-184; 187 - 187 ]

Un tel questionnement et approfondissement prend source dans les intentions de la plupart des participants lorsqu’ils s’inscrivent à la pratique du dialogue. Ceux-ci veulent, de toute évidence, “mieux se voir”, mieux se comprendre, mieux écouter et communiquer avec autrui en prenant conscience des filtres qui dirigent leurs perceptions et leurs interprétations.

Je croyais savoir écouter. Je dois travailler là-dessus! Je me rends compte, que mes filtres sont très " de premier niveau ". [ NF2-RI 31; 32 - RI : 47 - 48]

Et pour communiquer, il faut que je m'ouvre aux autres et pour m'ouvrir, il faut que je sois conscient de ce qui m'empêche de m'ouvrir. [5.26 NH5.1.12- V5 : 102 -102]

Je viens pour explorer le dialogue de Bohm comme piste pour lever les obstacles à l'éveil, pour développer cette vigilance à voir mes présupposés, mes compartiments, toutes ces mémoires qui s'éveillent quand je rentre en contact avec les gens. [NF4-RI-S2-1 -RI : 141 -141; NF4-RI-S2-5 -RI : 141 - 143 ]

Je retiens comme idée, si je viens ici, c’est parce que le dialogue peut m'aider à être moins souvent pris en otage par mon mental. [NH5-RI-S2-1 - RI : 109 - 109 ]

Les séances de dialogue, c'est la possibilité de se construire une attitude beaucoup plus sociable. [NH3-RI-S4-2 - RI : 105 - 105 ]

Ainsi, les intentions profondes reliées à la pratique du dialogue pour prendre conscience du processus de la pensée, en passant par le questionnement de ce que nous disons, pensons et ressentons, s’inscrivent en bout de piste dans une quête de mieux vivre avec soi-même et autrui. Pratiquer le dialogue, c’est arriver à aller au fonds des choses, aller à la source même de ce qui nous empêche de bien vivre, soit le processus de penser. Toutefois, comme nous le constaterons, alors que la volonté d’approfondir est là, le sentiment que l’approfondissement demeure inadéquat a été exprimé régulièrement au long de l’expérimentation.

Pour moi, c'est un point majeur qui doit être mis sur la table plus tard, le fait qu'on ne veut pas aller au fond des choses. On parle à peu près ! [6.5 NH6.1.5 - V6 : 7 - 7]

On n'a pas creusé ! [15 FH1.p2.2'- V15 : 355 - 355]

Avant de circonscrire ce qui rend “insatisfaisant” l’approfondissement lors du dialogue, examinons, par les voix exprimées, ce qu’a embrassé un tel exercice dialogique, soit le focus du questionnement.

Dans le questionnement, compris comme une investigation collective profonde du contenu de pensée des participants et des processus générateurs de ce contenu, tout ce qui interpelle cognitivement ou émotivement un participant peut faire l’objet d’un questionnement individuel et collectif.

Un des focus du questionnement fut l’observation, c’est-à-dire le relevé et le questionnement de ce qui est derrière une (ou des) intervention(s), soit les pensées, les motivations et les valeurs.

Qu'est-ce qui t'a troublé tant que ça pour trouver que c'est plus important que le premier thème que tu as abordé? C'est quoi qui motive ton questionnement, le fait que t'aimerais qu'on en discute ce soir? / Moi, ça m'interpelle beaucoup plus que le sujet lui même. Je pense qu'il y a quelque chose à regarder là. C'est peut-être utile qu'on puisse regarder ensemble. [6.13 NF1.1.2; 1.3 - V6 : 20 - 21 ]

Ce que je te dis, présentement, comme toi tu pourrais me dire, c'est probablement à partir de croyances . C'est quoi les croyances qui t'animent toi, dans ce que tu dis ? [6.44 EF2.3 - V6 : 94 - 94]

Je me permets de souligner deux présupposés importants, l’un des deux présupposés est d'affirmer que le réel existe. Je préfère ne pas discuter parce que je trouve que dans mon optique où je cherche à mieux vivre, l'important, c'est que, avec beaucoup d'autres, je me dis "faisons comme s'il existait". Voilà c'est un présupposé, mais un présupposé utile pour nous permettre de faire autre chose, pour créer d'autre chose. Si quelqu'un montre que c'est un présupposé qui est dommageable, il faut l'écouter aussi, se rendre compte, est-ce que c'est vrai que c'est dommageable, est-ce que ça peut m'empêcher de mieux vivre? Le deuxième présupposé c'est qu'il nous faut absolument un modèle ou des modèles, c'est un présupposé au même titre que la réalité existe. Est-ce que ce présupposé là est toujours utile ? Je pense qu'on pourrait accepter que peut-être, la réalité peut être perçue sans modèle ou sinon, qu'il y a différents niveaux de modèles. Il y a des loupes, des télescopes, des microscopes qui vont être plus restrictifs que d'autres. [15.136 : NH4.7.1; 7.4-7.6 - V15 : 286 - 286; 291 - 293, 15.137 : NH4.8.2- 8.4 - V15 : 297 -297; 299 - 299]

Un second focus du questionnement fut aussi mis sur les réactions, les émotions et les ressentis au moment où ils ont été vécus. Ceci se traduit souvent par un auto-questionnement d’un participant qui est, par la suite, partagé pour devenir un questionnement plus collectif. Ainsi, un participant, par l’acte d’auto-observation, se questionne sur ses réactions cognitives, émotives ou sensitives mettant au jour ce qui les sous-tend. Sont impliqués dans cet exercice, une écoute attentive en soi pour prendre conscience de ce qui se passe en dedans de soi, puis une spéculation, d’une réflexion sur le processus sous-jacent, ensuite, un partage de sa spéculation avec le groupe, avec, sans doute, attente de validation, de confirmation ou d’infirmation, de nuances, d’enrichissement en provenance du groupe au regard du fondé de son interprétation qui a donné lieu à ce qui se passe en lui. Par un tel exercice, le participant se rend conscient qu’il y a des filtres et des référents qui dirigent sa perception, son ressenti et son interprétation. De plus, par interaction avec les autres, il prend conscience qu’il a des “référents” plus ou moins tacites qui régulent son interprétation et sa réaction. En partageant le fruit de sa prise de conscience et de son interrogation, il se met en position pour recevoir de la part du groupe une rétroaction sur la justesse ou le caractère “hors contexte” ou le caractère restrictif de ses filtres. Grâce aux interactions avec les autres participants, il peut un peu mieux circonscrire ses filtres plus ou moins conscients et il peut prendre conscience d’autres filtres modifiant la lecture d’un même événement.

Ainsi, dans le premier cas illustré ci-dessous, nous assistons à un questionnement sur un ressenti, une prise de conscience d’un ressenti, d’une spéculation de relation entre le ressenti et le besoin ( je ne me sens pas invité à participer ), une prise de conscience de quelque chose qu’on n’arrive pas encore à sonder ( je ne sais pas à quoi ça réfère ), puis d’une rétroaction mettant au jour certains référents tacites possibles.

- Comment ça se fait qu'il y a une réaction avec laquelle je me sens à l'aise et une autre avec laquelle je ne me sens pas à l'aise ? [11.32 NH3.3'' - V11 : 80 - 80]

- Quelle est ta réponse ? [11.35 NF7.1- V11: 81- 81]

- C'est que dans une des interventions, on m'invite à la réflexion, on m'invite à participer activement à quelque chose et dans l'autre je ne sens pas cette invitation là. [11.32 NH3.3'';3.3''' - V11 : 82 - 82]

- Ça réfère à quoi en toi ? [11.35 NF7.2 - V11: 83-83]

- Je ne le connais pas [11.36 NH3.4 - V11: 84 - 84]

- Est-ce que c'est : je me sens invité, c'est déposé, tu choisis, tu retiens ou tu saisis ou pas? Mais la question c'est pourquoi, et tu as dit les mots justes : je me sens invité ou je ne me sens pas invité. [11.37 NH1.2- V11 : 85 - 85]

Dans le second cas illustré ci-dessous, le participant se questionne sur sa réaction ( je me sens agressé, il faut que je fouille) au regard d’une intervention pour dévoiler le référent et le présupposé qui est à la base d’une telle réaction.

Je me sens, moi aussi agressé. Puis là je me pose la question : pourquoi je me sens agressé? parce que derrière ça, il doit avoir des présupposés....Il faut que je fouille là... et là je m'aperçois, que je deviens sensible aux énoncés ontologiques, aux énoncés qui disent que la vérité c'est ça, au lieu de dire que c'est ma vérité, ce qui est différent. Quand quelqu'un dit que la vérité c'est ça, ça veut dire que vous ne l'avez pas vous autres, c'est moi qui l'ai. Quand quelqu'un dit : ma vérité c'est ça; cela veut dire c'est moi, c'est tout, c'est plus partageable, c'est plus recevable.. On ne parle plus du one best way...on ne parle pas de la vérité. On parle d'une vérité parmi tant d'autres. [6.78 NH5.6.1-6.7 - V6 : 141 - 146]

Le questionnement et parfois l’auto-questionnement ont aussi porté sur la dynamique derrière les interactions, mettant à la conscience de tout le groupe les tendances interactionnelles , leurs paradoxes ou incohérences. Ceci eu pour effet de révéler des croyances et présupposés et d’amener le groupe à d’autres questionnements, comme en témoigne l’exemple qui suit :

- Je suis un libre penseur. J'y crois et je le pratique. Comment puis-je me sentir moins libre de penser parce que l'un ou l'une d'entre nous s'exprime de la manière qui lui convient ? D'où vient le malaise, d'où vient le sentiment de restriction de ma liberté qui est pourtant intouchable et intouché ? Si on est vraiment certain de notre liberté de penser, qu'est-ce qui se passe pour qu'on subisse cette restriction de liberté, cette agression pour certain, et tout ce qu'on a entendu depuis certaines semaines. On est libre d'entendre et de ne pas donner suite. On est libre de penser comme on veut, donc d'ignorer ce qui nous ennuie, ce qui nous embête et qui nous fatigue. On est libre de ça! Mais si on en a fait tellement de cas jusqu'à présent, c'est sans doute qu'on recherche quelque chose qu'on ne sait pas, qu'on souffre d'une insuffisance dont on ne sait pas qu'on souffre et je pense que explorer ça, c'est absolument essentiel. [11.51 NH4.3.1; 3.3, 3.4 - V11 : 111 - 111; 113 - 114 ]

- En quelque sorte ça réveille en moi. On pourrait tous interroger et se demander ce que ça réveille en nous. Qui dans notre vie s'est imposée à nous de cette façon que ça nous a rendu si impuissant ? [11.52 NF7.1; 1.2 - V11 : 115 - 116 ]

- C'est exact![11.53 NF5.3- V11 : 117-117 ]

- Ce qui est compliqué c'est : "ça vient pas de nous!" [11.54 FH2.5 - V11 : 118-118 ]

Une certaine tendance ou préférence s’est manifestée à l’effet de se questionner sur un sujet ou de creuser un sujet :

Mais moi ça me plaît de rentrer dans un sujet. Par exemple, un sujet que je trouve très intéressant, c'est de questionner la confiance sur différents angles. [6.118 EF1.7.3 - V6 : 293 - 293]

Il y a des sujets importants, mais on ne creuse pas! [12.72 NH6.4.5 - V12 : 157 - 157 ]

Questionner sa pratique du dialogue et celle du groupe, mais aussi questionner le dialogue comme “outil ou approche, ainsi que sa démarche” font aussi partie des préoccupations de certains dialoguants.

Je trouve ça sain, dans le sens où on ne peut pas après 4, 5, 6 rencontres, se défaire de ses habitudes qui sont ancrées en nous. Parce que souventes fois, on se pose la question : "est-ce que je l'ai, le dialogue ? " [5 NH5.p1.3 - V5 : 500 - 500 ]

Se questionner sur ce que Bohm a dit, c'est là qu'on pourrait agir comme miroir de façon collective. [4 NH11.p1.8 - V4 :280 - 280]

Le fait que le dialogue est un espace où il y a beaucoup de liberté et pas beaucoup de règle, je me pose beaucoup de questions. Est-ce que vraiment, cet outil serait-il efficace pour atteindre ces objectifs. J'ai beaucoup de doute car cet outil là a beaucoup de liberté. Je me pose la question : est-ce que l'outil permet d'aboutir à quelque chose? [5. 132 NH6.8.8 - V5 : 448 - 449 ]

Dans ce questionnement comme pratique de prise de conscience du processus de penser, le but de l’exercice, reconnu par plusieurs, n’est pas d’aboutir aux réponses ni d’arrêter des conclusions, non plus d’atteindre un consensus.

C'est juste une émotion, je vous la livre. Si vous ne voulez pas y répondre, c'est correct aussi. / Je n'avais pas d'attentes. Qui s'exprimait, j'écoutais, je trouvais ça correct si ça ne répondait pas à mes questions [4.10 NF9.6.1-V4 : 32 - 33]

On ne veut pas la réponse mais on veut une progression. [6.145 NF5.12'' -V6 :368 - 368]

L'irritant pour moi, c'est de devoir arriver à une réponse, il faut arriver à une solution, il faut solutionner, il faut un ordre, il faut aboutir, il faut conclure, il faut un procédé! [4.16 EF1.6.11- V4 : 65 - 65 ]

Ainsi, le questionnement dialogique indique d’accepter de porter en soi une ou des questions ouvertes qui puissent nous rendre vigilants au processus de la pensée.

Malgré cette homogénéité on est encore très différent avec des intentions. Et c'est ça le sens de la question qui ne peut être qu'une question : à porter en soi et collectivement pendant nos séances - ces intentions plus ou moins conscientes, ne vont pas dans le même sens nécessairement, est-ce que cela peut être une difficulté à la progression du dialogue? [4.26 NH4.5.2 -V4 : 101 - 101 ]

Résumé et interprétation :

Approfondir et questionner renvoient essentiellement à trois formes de pratique :

  • Débusquer les intentions profondes, les présupposés et croyances plus ou moins conscients derrière l’expression, indépendamment du sujet traité;

  • Examiner les interactions, le processus incluant les émotions, les ressentis, les habitudes mentales, les tendances interactionnelles, au moment même où ça se déroule.

  • Creuser un sujet, indépendamment des raisons profondes qui nous poussent à l’exposer, à l’étudier.

Les deux premières facettes correspondent, selon nous, tout à fait à ce que préconise Bohm (1991) qui insiste sur la nécessité «... d'examiner en profondeur et de comprendre les différents processus qui fragmentent et empêchent la réelle communication entre les personnes, les nations et même entre les différentes composantes d’une organisation », indépendamment du sujet. Le questionnement des pensées et de la dynamique qu’elles entretiennent avec la façon dont on pense et interagit correspond à la dimension la plus connue du dialogue de Bohm, puisqu’elle est utilisée pour décrire le dialogue dans la Proposition que Bohm, Factor & Garret (199, p.1) ont rendue publique: « Nous proposons un genre d'exploration collective, non seulement du contenu de ce que chacun de nous dit, pense et ressent, mais aussi des motivations, des présuppositions et des croyances sous-jacentes». Ce questionnement correspond à la dimension nommée “Investigation” par Cayer (1996).[48] La troisième facette touche le questionnement sur un sujet, notamment le dialogue. Le questionnement sur le dialogue lui-même est prévu par Bohm, qui l’a formulé comme une proposition à expérimenter et à faire évoluer, faisant dire ainsi à Cayer (1996) que dans le dialogue, le participant est invité à défier le dialogue. Nous voyons dans un tel questionnement une composante de la pratique, une préoccupation de mieux comprendre le dialogue de Bohm et de mieux se l’approprier, d’y voir des pistes pour le rendre plus facilement appropriable; nous y voyons aussi une congruence avec le souci que Bohm apporte à la nécessité de garder ouvert tout construit de la pensée, que ce soit une théorie, une approche, une croyance. Le questionnement portant sur les différents angles d’un sujet, ou sur un sujet, implique que le dialoguant soit vigilant afin de focusser son attention sur ce qui est derrière le sujet, qui devient alors seulement un médiateur. Sans cette attention vigilante, il y a risque de dérapage du dialogue de Bohm vers une conversation ordinaire, évacuant le potentiel de prise de conscience qu’offre le dialogue de Bohm sur le fonctionnement de la pensée.

La diversité des focus d’approfondissement nous semble être une particularité à laquelle nous avons à nous sensibiliser lorsque nous nous engageons dans une pratique du dialogue.

Examinons maintenant, à partir du vécu des participants, ce qui est susceptible de favoriser ou d’entraver le questionnement, l’approfondissement pour la prise de conscience du processus de penser.

Plusieurs éléments, émergeant des données analysées et de l’observation participante peuvent être mis en relief. Pour faciliter la lecture, nous les avons regroupés dans des sous-catégories rattachées à la présente catégorie. D’autres ont été regroupés à part, dans une autre catégorie, en raison de leur importance qui justifie une telle “classification”. Dans la présente, seront présentées successivement les sous-catégories suivantes : contenu/sujet, processus, implication du participant et structure du grand groupe.

Une des positions préconisées est à l’effet que les échanges à partir d’un contenu ou d’un sujet sont susceptibles de mettre au jour des présupposés :

Pour moi, pour qu'on ait dialogue, il faut un contenu, il faut qu'on ait un sujet. Et qu'à partir de là on s'exprime sur la question, cela nous permet de voir les présupposés qu'on a en arrière. Partons sur un sujet et puis ensuite, de ça, voyons comment on pense à travers ce contenu. Mais ce qui émerge, c'est nos présupposés. [14.124 EF1.2.2 - V14 : 286 - 286 ; 14.138 EF1.4.2 - V14 : 292 - 292 , 14.149 EF1.5.1 - V14 : 319 - 319]

Plusieurs thèmes[49], amenés par les participants visaient effectivement à permettre au groupe de mettre au jour les pensées profondément ancrées qui constituent nos filtres de perception et d’interprétation, exercice en tant que tel difficile. “Identifier les présupposés, c'est très difficile” [4.63 EF2.6- V4 : 179-179], affirme un participant ayant une longue expérience de la pratique du dialogue.

L’expérimentation a fait ressortir que, pour plusieurs participants, l’apport d’un sujet consiste d’abord dans son rôle de catalyseur favorisant la prise de conscience du processus de penser et, en ce sens, n’importe quel sujet peut contribuer à alimenter le dialogue, le sujet/thème est en fait accessoire alors que le processus est fondamental. Toutefois, pour certains participants, plus ce catalyseur leur est signifiant, autrement dit, plus le contenu/sujet les intéresse, plus ils se sensibilisent au fonctionnement de la pensée, plus ils s’impliquent.

Qu'on en discute 10, ou 15 ou 30 minutes, qu'on le traite de façon superficielle ou en profondeur, l'intérêt que je trouve, c'est que le sujet provoque en moi, en ce qui concerne la conscience du processus ou des effets que ces échanges ont sur moi. / Ce n'est pas un sujet qu'on discute mais les valeurs derrières les sujets qu'on discute. [6 NH5.p2.2 -V6 : 380 - 380 et 14.162 NH5.9.3- V14 : 353 - 353 ]

Le sujet peut être n'importe quoi. [4.3 NH6.1.2 - V4 : 10 - 10]

Moi, quand le thème me touche plus, ou m'accroche plus, que je suis capable plus de voir "Regarde donc! comment ça que je suis en réaction?", ou bien analyser mon processus de penser, que quand c'est un thème plus conceptuel. [4 NF3.p1.1 - V4 : 232 - 232 ]

Cependant, le sujet peut constituer, selon certains participants et selon notre observation propre, un piège qui détourne de l’observation du fonctionnement de la pensée : notre habitude d’échanger des opinions, de philosopher sur un sujet peut dissiper notre attention au regard de la prise de conscience du processus de penser, des présupposés et des croyances. À cet effet, certains participants n’ont pas hésité à préciser qu’ils ne viennent pas au dialogue pour apprendre sur un thème quelconque.

Je reste, pour ma part, du moins convaincu que le sujet n'importe pas, c'est ce qu'on regarde par l'intermédiaire du sujet / et le piège quand on amène un contenu, c'est que on s'embarque sur la réflexion philosophique, à la rigueur, on fait un échange de produits, et à mon sens, on ne fait pas de dialogue quand on fait ça. [14.148 NH8.3 -V14 : 317 - 318]

Parfois il y a des thèmes qui nous accrochent, tellement inutilement que le processus d'observation, de méta-observation devient plus difficile. [NH5.p.1.2; - V4 : 227 - 227]

Les thèmes de certaines séances, amenés librement par les participants, à compter de la troisième séance étaient souvent en lien avec le dialogue[50], révélant un certain besoin de co-clarifier la pratique du dialogue selon l’esprit et le sens de Bohm. Il est aussi ressorti que les échanges portant sur un sujet en lien avec le dialogue de Bohm permettent de comprendre davantage le sens du dialogue pour le pratiquer.

La question qui était posée sur la confiance et les échanges, je trouvais que ça vient enrichir pour nous la perception du dialogue . [6.146 NH3.7.1 - V6 : 366 - 366 ]

J'aime le propos qu'on discute [ dialogue et confiance ] parce que si on veut dans l'esprit et le sens de Bohm en arriver à s'engager dans une réflexion sur le processus de la pensée, c'est bien important de voir le processus de la pensée comme étant une boucle qui unit les gens. [6.16 NH5.6.3 -V6 : 26 - 26 ]

Moi je trouvais que le sujet du dialogue est une question que je me suis posée au début. / Le fait d'écouter les gens, ça me fait avancer . [4 NF10.p1; p1’ - V4 : 245 - 246]

Résumé et interprétation :

Pour certains participants, certains contenus contribuent à faciliter la pratique du dialogue, notamment les contenus en lien avec le dialogue et ceux qui intéressent, en ce sens qu’ils sont susceptibles d’amener les participants à questionner ce qui semble être à la base de leurs réactions cognitives et émotives : les croyances, les présomptions, les modèles mentaux, les valeurs et les préjugés. Cependant, l’apport du sujet consiste essentiellement dans son rôle de catalyseur pour l’observation du processus de penser et, en ce sens, peu importe le contenu; ce qui est fondamental, c’est d’observer ce qu’il provoque comme prise de conscience du processus de penser et de communiquer ensemble. Un sujet /contenu peut également être un piège détournant l’attention du dialoguant de l’observation du processus, rejoignant tout à fait Bohm qui insiste sur le fait que l'objectif du dialogue n'est pas d'analyser les choses, ni de gagner un argument ou d'échanger des opinions.

Pour plusieurs participants, pratiquer le dialogue, c’est s’engager dans un processus. Pour prendre conscience du processus de penser, on s’interroge sur ce qui se passe au moment où ça se passe. On est ainsi dans un processus.

Je vois tous les rencontres comme un processus ./ Et à chaque rencontre, je constate qu'on fait un pas de plus, un pas appréciable, vers cet idéal qu'est le dialogue de Bohm [6 NH7.p1.1; 1.2 - V6 : 416 - 417 ]

Le dialogue est un processus [6 NH5.p7 - V6 : 433 - 433 ]

L'intérêt que le sujet provoque en moi, en ce qui concerne la conscience du processus de penser ou des effets que les échanges ont sur moi me fait dire que le dialogue, c'est de l'ordre du processus, et on s'interroge sur ce qui se passe. [FH2.p2.1;2.2 - V6 : 387 - 388 ]

Le processus, cette conception de pratiquer le dialogue, nous change là dedans. [4.7 NH3.4.1 - V4 : 199 - 199]

La conception même du dialogue comme un processus semble faciliter son appropriation. Des participants, particulièrement ceux cités ci-dessus, comprenant le dialogue comme un processus, acceptent des blocages ou frustrations de divers ordres et les considèrent comme matériaux alimentant l’observation et l’investigation des processus mentaux.

Si on prend une convention de gestion de la parole, c'est sûr qu'il n'y aura pas de blocages, mais les blocages que nous vivons ici, reflètent dans une large partie les blocages que nous vivons à l'extérieur de cette salle, lorsque nous causons, quelque soit le lieu, avec les gens. On rencontre les gens qui monopolisent la parole, qui te coupent la parole, qui réagissent de façon, disons, négative à ce qu'on dit, et souvent même, on est pris par les frustrations nous-mêmes. Le dialogue, lorsqu'on continue comme ça et qu'on arrive collectivement à trouver une autre façon de faire par rapport aux blocages que nous avons, nous aurons appris nous mêmes, sans le savoir, peut-être individuellement et collectivement, à nous ajuster, à adopter une autre attitude, à nous comporter différemment, lorsque nous sommes amenés à pratiquer le dialogue ou à dialoguer avec les gens, que ce soit ici ou en dehors. Et ce qui se passe comme blocage, que nous critiquons, presque à toutes les séances et que nous pensons défaire avec des propositions comme ça, sont pratiquement, disons, ce qu'on a à gagner ici, en fait ; pensez-y, ça constitue la moelle même de toute cette activité du dialogue ici [14.24 NH7.1.1’; 1.2; 1.3; 1.4; 1.5 - V14: 106 - 108 ]

En comprenant le dialogue comme un processus, le participant semble être davantage prédisposé à être avec ce qui ce passe, sans résistance ni évitement, à accepter la tension et la frustration, pour prendre conscience des patterns interactionnels qui bloque le “penser et communiquer ensemble”

Interprétation du vécu processuel :

Indépendamment du sujet, l’exploration du processus qu'on vit, je le trouve très riche , que je partage avec les fibres que j'ai. [14 NH3.p.4' - V14 : 453 - 453]

Observation et prise de conscience d’un pattern interactionnel réactif entretient la boucle actions/réactions :

Je suis en mesure de comprendre la dynamique parce que je suis dedans, moi aussi. Et c'est ça que je trouve de particulier. / C'est une bille. Change les acteurs, c'est la même patente. / C'est ça que je vois. Mais j'étais moins frustré qu'avant, même je trouve ça le fun. C'est nouveau. Je me dis maintenant: "le pattern, c'est un incitatif et d'autres qui réagissent. Ce n'est pas juste l'ennemi est là et c'est nous-mêmes qui nourrissons". [14.147 NH3.10.5-10.6 - V14 : 312 - 314]

Des prises de conscience du processus, des réflexions et le partage des réflexions[51] alimentent la compréhension individuelle et collective du processus et soutiennent la pratique du dialogue axée sur le processus.

Peut être qu'on n'a pas atteint l'idéal tel que Bohm l'annonce, mais quand même, on remarque qu'il y a des apprentissages, il y a des gens qui font des réflexions et redonnent ça au groupe, ça c'est un pas. [6 NH7.p1.3 - V6 : 418 - 418]

La prise de conscience du fait que nous avons tendance à “se voir en dehors de”, qui nous rend victime de boucles actions/réaction qui s’amplifient, nous rend davantage vigilant à cette tendance pour apprendre à s’en détacher.

On est pris en otage par quelque chose qui nous appartient et puis qu'on entretient, qui est là. Mais en général, on le sépare de nous, parce qu'on l'attribue à quelque chose à l'extérieur de nous, à une autre personne. C'est nous autres. C'est ce qui m'apparaît important, et intéressant par rapport au dialogue de Bohm ou au processus de penser, car c'est ce processus qui entretient ça. /Et il y a un autre processus qui veut que l’on se sent pas responsable de ça. On attribue ça à quelque chose d'autre. Et tant et aussi longtemps qu'on attribue ça à quelque chose d'autre, on est fait. Ce processus va se promener, il va s'occuper de nous autres. / Si je me mets en dehors, je dis que ce n'est pas de ma faute. Je suis fait. Mais si je prends conscience de ce qui se passe, c'est moi et d'autres qui en sommes responsables de ça, c'est à dire que j'ai crée ça, donc je pourrais recréer d'autre chose, peut-être. / Puis la réflexion est intéressante là dans le sens de Bohm. Qu'est-ce qui nous ramène inlassablement là ? on revient à ça, comment ça se fait ? Et on se prétend des personnes libres, capables de penser, d'agir comme on veut. Pantoute! , on est victime de ce qu'on est. [14.162 NH5.9.4-9.6 - V14 : 355 - 358]

Ce soir, on est assez d'accord qu'il y a quelque chose de commun, une masse informe innommée, innommable, qui nous attache, qui est nous, dont on voudrait se dissocier mais on pourrait jamais s'en sortir si on le voit pas. Et peut-être on pourrait faire un effort pour nommer, cette chose ou son contenu. On ne peut pas avoir tout d'un coup, instantanément. On n'est pas rendu là mais on pourrait peut-être analyser cette masse informe de préjugés, de présupposés qui nous attache culturellement, qu'on ne voit pas, qui nous font toujours tomber dans les mêmes choses. Commencer à regarder ça . [14.163 NH4.6.1; 6.2  - V14 : 360 - 361]

Ou encore, la prise de conscience de l’incohérence de notre penser, produisant des résultats contraires à notre intention : nous pensons et agissons d’une façon telle qui crée et maintient ce que nous voulons éviter, sensibilise à l’importance d’accorder attention à notre intention et à être vigilant aux processus automatiques de notre penser pour ne pas agir en incohérence avec ce que nous visons.

J'ai décodé dans ton intervention, quelque chose qui dit : " NF4, je ne veux pas adhérer, mais mon comportement fait que j'ai remonté tout ça. " C'est comme si l'attitude que tu as, en présentant ce que tu présentes, à mon avis, c'est une attitude semblable à l'attitude que tu reproches à NF4. / Il y a quelque chose, une espèce une boucle qui s'amplifie . Ce n'est pas mal, je trouve ça correct, et derrière tout ça, il me semble qu'il y a quelque chose d’intéressant à explorer pour nous comme groupe, parce que ce que tu penses, ce que tu dis, plusieurs fois, plusieurs d'entre nous l'avons pensé. Je trouve ça intéressant, il me semble derrière tout ça, quelque chose qui est très près des processus mentaux qui nous amènent à avoir ces attitudes là. Il me semble intéressant de l'explorer. [14.22 NH5.5.1;14.20 NH5.4.2 - V14 : 89 - 90; 92 - 92]

Notons la qualité de la réflexion émise. Elle relève une “ tendance incohérente”, la reconnaît comme commune à la plupart des participants, incluant celui qui fait la réflexion, pour apprendre ensemble sur le processus de penser et non comme un jugement sur la personne ayant produit cette “ erreur”. L’intention est mise sur les processus mentaux que le groupe apprend à explorer ensemble dans le but de l’amener vers une plus grande cohérence.

Cependant, la pratique du dialogue axée sur le processus, sur ce qui se passe au moment où ça se passe, est “ difficile ” pour certains participants. Pour certains, trop dialoguer sur le processus vécu “ sature”; pour d’autres, un dialogue trop axé sur le processus, permet de prendre conscience, de voir comment on est, comment on réagit, mais c’est frustrant, voire piégeant, lorsque ce sont des mêmes vécus qui se répètent.

Et, moi j'étais l'une de celles qui depuis longtemps, voyait à travers le processus quelque chose de très positif, tant pour moi que pour le groupe, je suis arrivée à un point de saturation. [14.11 NF9.2.5 - V14 : 48 - 48 ]

Moi je voudrais exprimer un peu ma frustration par rapport au processus. Je ressens beaucoup ce soir, et deux trois semaines. Je trouve ça dur. Le processus, d'accord, on voit comment qu'on est, comment on réagit, mais c'est toujours par rapport à la même situation. C'est là que je trouve piégeant, et pas intéressant à la longue. Pour moi le dialogue ce n'est pas uniquement de reposer uniquement sur un processus. C'est bien reposer sur un processus, mais on le fait après un certain moment, après un certain échange, un dialogue, puis là on s'interroge, regardons ce qu'on fait. [14.122 EF1.1.1-V14 : 279 - 279; 14.124 EF1.2.3 - V14 : 287 - 287 ; 14.138 EF1.4.3 -V14 : 293 - 293 ]

Ce qui rend encore plus “ désagréable” à vivre par certains participants, c’est que le “dialogue axé sur le processus” semble parfois être un phénomène qui se passe sans que le groupe puisse l’expliquer, alors que certains participants voudraient bien mieux dialoguer sur un sujet/contenu.

C'est vrai, on a eu des sujets, l'amour, la conscience, puis on tombe dans l'engrenage . Pourquoi systématiquement ? je ne le sais pas! Nous aussi [le groupe Dialogue Québec], on tombe dans l'engrenage bien souvent. [14.152 EF1.8.3 - V14 : 327 - 327 ]

Pourquoi on retombe dans l'engrenage ? pourquoi on sort du sujet ? pourquoi on retombe dans le pattern ? pourquoi ça se passe comme ça ? [14.153 NF5.8 - V14 : 328 - 328 ]

Une hypothèse a même été formulée par certains participants à l’effet que ce “ pattern” a été opté par défaut, au sens où le groupe a probablement un penchant pour le processus par le fait même de ses inadéquates habiletés d’investigation dans un contenu ou un sujet :

Mais c'est un piège, on ne veut jamais aller se lancer dans du contenu, mais on veut rester dans notre petit cercle à se regarder aller. Parce que on ne manque pas notre coup! [14.165 EF2.10.6 - V14 : 372 - 372]

On est très habile à aller dans le trou! On est habile, on a développé ça! on est maintenant des experts à triturer ça, ce problème là! Mais aller pondre un sujet, l'explorer puis se creuser la tête pour voir où ça nous mène, ça, ça demande quelque chose, c'est extrêmement difficile! [14.166 NF5.10 - V14 : 373 - 373; 14.168 NF5.12 - V14 : 375 - 375]

Je pense qu'on est peut-être très habile puisqu'on a passé beaucoup de temps à s'interroger sur la façon dont on procède; je ne dis pas que c'est inutile, mais ça ne devrait pas nous conduire à un sujet commun, une pensée émergente, surtout quand on discute de la façon dont on fonctionne [15.30 NF7.1.1 - V15 : 67 - 67]

Résumé et interprétation :

La pratique du dialogue de Bohm, orientée vers l’observation du processus de penser, attire l’attention des dialoguants sur la dynamique de ce qui se passe au moment où il se passe, c’est-à-dire sur le processus tant individuel que collectif. L’énoncé “trop sur le processus” fut proclamé par certains participants. Cela indique selon nous une difficulté à maintenir la présence attentive à ce qui est, à contenir la tension et la frustration. La même difficulté a aussi été relevée par Cayer (1996), la catégorisant comme un équilibre à gérer entre “processus et contenu”.

La mise en lumière de la pertinence des interventions dans la perspective du processus témoigne que la pratique du dialogue orientée sur ce qui est, c’est-à-dire sur le processus, est plutôt “facilitante”. En fait, cette pratique constitue la moelle de l’exercice dialogique, même si au niveau conversationnel (contenu), la frustration et la tension peuvent en résulter.

Bohm a fréquemment décrit le dialogue comme un processus, voire un processus déplaisant, cependant fondamental, qui affecte à un niveau profond ceux qui y participent. « Cette exploration permet aux personnes de participer à un processus qui dévoile leurs succès et leurs échecs sur le plan de la communication et qui peut aussi révéler les étranges “patterns” d'incohérence qui les incitent à éviter certains thèmes ou encore à soutenir et défendre à tout prix leur opinion. » (1991, p.1). Si le groupe passe à travers ce processus du dialogue, défini essentiellement comme un processus d’écoute de toutes les opinions et d’investigation profonde de ce qui est derrière, sans convaincre, persuader ou faire valoir une opinion, une croyance, les structures de défenses et d’opinions peuvent s’écrouler et il pourrait y avoir un mouvement cohérent de la communication (1986, p.11). Citant Krishnamurti qui disait que “être” c'était “être relié”, Bohm (1986, p.14) rappelle que « vous deviez pensez / ressentir tous les processus mentaux et les travailler à fond pour parvenir à autre chose. [...] Des choses difficiles peuvent se produire chez quelques-uns; vous devez y travailler. »

« Je veux vous décrire ce qui peut arriver dans un dialogue, si nous persévérons et passons ensemble au travers des phases déplaisantes du processus. Dans un tel dialogue, toute cette structure de défenses et d'opinions peut s'écrouler; et soudainement le sentiment peut se transformer en un sentiment de camaraderie, d'amitié, de participation et de partage – parce que le fait est que, lorsque nous partageons toutes ces opinions, nous participons tous à la même chose. Nous retirons d'une conscience commune et nous y prenons part. II y a un sentiment de participation. » (1986, p. 11)

Nous retenons que le processus est fondamental dans le dialogue; le vécu d'un processus dialogique peut être source de frustrations et de tensions; dans un tel processus, les patterns d’interactions constituent des matériaux bruts de l’observation, de l’investigation du processus de penser et des prises de conscience. Cependant, il demeure essentiel pour les dialoguants d'être vigilants, comme l'a indiqué un participant d'expérience, afin ne pas tomber dans le piège que constitue la focalisation sur un discours sur le processus, lequel serait alors une sorte de refuge, de mécanisme d'évitement de l'exercice d'approfondissement et de questionnement.

L’approfondissement dans le processus implique le dialoguant à tous les niveaux de son être : cognitif, émotif et sensitif. C’est en s’impliquant que le dialoguant peut tirer avantage de l’exercice. En effet, il sera ainsi plus apte à prendre conscience et à permettre au groupe de prendre conscience du processus de penser. S’impliquer renvoie tout d’abord à ne pas éviter, demande un certain courage associé au risque et à la confrontation.

L’évitement touche différents aspects. Le premier semble résider dans la tendance de ne pas tourner son regard vers l’intérieur pour s’interroger et se confronter soi-même au moment même où on se sent interpellé. Il semble y avoir, dans ce cas, une résistance à ce qui est désagréable ou déstabilisant, dont la source semble résider d’abord à l’intérieur de soi-même. Le second aspect renvoie à la tendance à l’abstraction, à la rationalisation, c’est-à-dire au fait de donner primauté à l’intellect en occultant le ressenti. Cet aspect est entretenu par le premier et, en même temps, il est une stratégie d’évitement qui entretient le premier aspect. Le troisième semble résider dans une certaine résistance à ne pas se dévoiler au collectif. La quatrième semble résider dans une résistance à éviter ce qui est “socialement” désagréable.

L’observation attentive de ce qui se passe à l’intérieur de soi afin de voir et constater le rôle actif du processus de la pensée, comme réponse active de nos mémoires, dans la formation de nos réactions cognitives, émotives, et sensitives, n’est cependant pas nécessairement agréable et ne fait pas partie des habitudes que nous avons cultivées. Comme le soulignent certains participants à plusieurs reprises :

Nos réactions, c'est à l'intérieur de nous que ça se passe, mais on ne veut pas les voir, c'est dérangeant, et on les attribue à l'autre. [12.17 NF4.5.3- V12 : 27 - 27 ]

Nous ne restons pas en contact avec ce qui se passe en nous, mais la plupart du temps, on pointe l'autre. Ce n'est pas l'autre, c'est ici, en soi, que ça se passe. [14.172 NF4.42.3' - V14 : 389 - 389 ]

Et on a beau dire que l’on a parlé énormément sans sujet [ contenu ], lorsqu'on parle de la façon dont on fonctionne, je crois que l'on a évité de parler du sujet [ de nous même ]; c'est de la façon dont on fonctionne. [15.44 NH4.2.2 V15 : 102 - 102]

Et pour éviter, une des stratégies que nous avons tacitement adoptée, et que nous déployons plus ou moins consciemment, est la tendance à l’abstraction, ou encore à l’intellectualisation.

Pourquoi on ne reste pas en contact avec cette histoire là, plutôt que de juger l’un, juger l'autre? [5. 92 NF4.4 - V5 : 361 - 361]

La présence attentive, c'est d'être en contact avec ce qui se passe maintenant, ne pas intellectualiser et puis profiler vers le jugement. [5.103 NF4.9.2 - V5 : 376 - 376]

Dans notre processus, on ne porte attention qu'à l'intellect et ce mouvement sensitif qui se passe en nous, on ne veut pas qu'il nous dérange, on l'évite. (12.209 NF4.64.2-64.6 - V12 : 382 - 386)

D’autre part, le fait d’éviter de parler de soi, de dévoiler qui on “est” et de s’impliquer fut aussi relevé comme tendance observée :

On ne partage probablement pas notre expérience, parce que depuis le début qu'on est ensemble, quand l'occasion se présente, de parler des choses comme celles-là, on évite. Je pense qu'il y a un instinct qui ne veut qu'on ne se mouille pas. Mais on a l'expérience. On s'est trompé combien de fois dans notre vie sur la perception qu'on a de telle et telle personne, parce qu'on avait des préjugés. [15.44 NH4 2.6 ; 2.7 : V15 : 105 - 107 ]

Enfin, éviter ce qui est socialement désagréable ou embarrassant comme les sujets controversés, les émotions “négatives” et les tensions.

Je suis un petit peu d'accord pour dire qu'on n’a pas creusé. Dès qu'il y avait un sujet qui était un petit peu controversé, hop... [15 NF10.p1.3 - V15 : 350 - 350]

On dirait qu'on est tous un peu paresseux, moi comme les autres, on ne devrait pas éviter des questions fondamentales. On les évite, on les esquive. [12 NF5.p1.1: V12 : 430 - 430 ]

Résumé et interprétation :

L’évitement semble être une stratégie adoptée par nos mécanismes de préservation  d’identité et d’image sociale. L’évitement se traduit dans la tendance de ne pas tourner son regard vers l’intérieur pour s’interroger et se confronter soi-même, une résistance à vivre ce qui peut être désagréable, déstabilisant dans cette interrogation. Elle renvoie aussi à la tendance à l’abstraction, à la rationalisation, à donner primauté à l’intellect en occultant le ressenti et l’émotif. L’évitement semble résider dans une certaine résistance à ne pas se dévoiler au collectif et dans une résistance à éviter ce qui est “socialement” désagréable, comme des tensions et des controverses.

Les interventions risquées sont vues comme des riches matériaux pour l’observation et la réflexion sur le processus de la pensée. À titre d’exemple, citons cette intervention “risquée” où le participant révèle ce en quoi il croit profondément à partir de son vécu et de ses réflexions, même si cette croyance confronte celle d’un autre participant :

Pour moi c'est impossible...c'est absolument impossible et non souhaitable! [en réponse à l’intention de « développer cette capacité d'entrer en contact direct avec le cœur de la personne », exprimé par un autre participant]... J'ai débordé, et c'est en partie, parce que j'ai souvent rêvé de ce que tu dis, de ce contact direct, sans passer par la tête. Pouvoir sentir l'essentiel, c'est un souhait, c'est le summum de la vie. Dans l'adolescence, j'ai eu une expérience comme celle là. Je pensais vraiment pouvoir ressentir au fonds, être au cœur de cette expérience. Et j'ai gardé ça comme souvenir pendant de nombreuses années. Mais j'en ai fait une chose, après que j'ai souhaité poursuivre, aller chercher. Cette fin de semaine, j'en suis venue à la conclusion que c'est dangereux; je pense que c'est dangereux de penser au delà des moyens qu'on a pour communiquer, pour rentrer en contact direct avec l'autre, qui sont les paroles, les activités, les contacts physiques. On peut avoir des idées, des idéaux très élevés puis en fait, faire des choses très opposées à ces idéaux qu'on souhaite, et c'est pour ça que j'ai peur, parce que c'est très facile de manipuler ces concepts plus abstraits, tel que de rentrer en contact direct avec le cœur de quelqu'un, c'est beaucoup plus facile de le faire à ce niveau là que de le faire avec la personne en chair et en os, avec les paroles qui sont devant nous, puis avec l'énervement qu'on ressent. [5.73 EF2.7 ; 5.82 EF2.8.1-2.8.7; 5.91 EF2.12.3- 12.5 - V5 : 317 - 317; 334 - 340; 357 - 359]

et leur appréciation par les participants.

J'ai été très touchée par ce que j'ai entendu. Je ressens comme un cadeau, ton intervention, [5 EF1.p1.8- V5 : 537 - 537]

C'est très important, ces interventions qui sont risquées, qui mettent de l'émotion. S'il n'y avait pas ça, le dialogue n'aurait pas la richesse qu'il a. Ces dimensions qui ajoutent énormément, ça change énormément la perception qu'on a. [5 NF5.p.2.1 - V5 : 548 - 548]

Dans l'intervention de EF2, j'ai perçu une écoute, mais aussi un contenu très important. Dans quelle mesure, nous pouvons être si sûrs, par exemple, de nos pressentis par rapport à d'autres personnes, de nos intuitions, du langage direct? Je pense que c'est un contenu important, parce que ça touche les présupposés. [5 NH4 .p2.1 -V5 : 538 - 539]

Risquer, c’est oser se confronter, même “au risque de tomber dans la discussion”, de se permettre de prendre vraiment conscience de notre écart avec l’idéal du dialogue, afin de mieux s’en approprier et surtout pour aller au fond des choses.

Je ne m'attends pas à ce qu'on ne tombe pas dans la discussion, même que j'ai l'impression que quand on tombe en discussion, j'ai l'impression qu'à un moment donné, la communication se fait quand deux personnes s'obstinent, j'ai l'impression qu'on ne va pas encore loin. Laissons ça éclater. C'est de ça qu'on va retirer des leçons. On est assez conscient de la cheville que lorsqu'elle est blessée. Quand on dérive du dialogue, d'une image, d'une interprétation, ou d'une représentation, exploitons les . C'est ça qui nous permet de prendre conscience des écarts comme groupe qu'on a par rapport à une situation qu'on peut qualifier d'idéale. [5 NH5.p1.8-p1.13 - V5 : 505 - 555; 507 - 510]

On peut nommer ce qui nous fait vivre en dedans, on peut les déposer, ça peut nous rejoindre, mais aussi de se poser la question du pourquoi. Ça peut être au niveau des modèles, ça peut être intellectuel ça peut être au niveau du ressenti. Il faut aller jusque là, je crois.[11.114 NH8.8.1, 8.2 - V11 : 214 - 214]

Risquer c’est accepter de laisser déployer, et accepter les tensions, les embarras possibles :

- Pourquoi ne pas laisser éclater? [12.165 NH5.12 - V12 : 288 - 288 ]

- On peut laisser aller, laisser éclater [12.166 NF4.55 - V12 : 289 - 289]

L'expression plus ou moins directe de l'impatience ne m'embarrasse pas [11. FH2.p7.1 - V11 : 286 -286]

Risquer, c’est oser se dévoiler avec spontanéité, même si on peut vivre la tension qui vient avec l’appréhension du regard d’autrui :

J'ai intervenu ce soir puis je ne sais pas trop quoi faire avec ça. Je pense que j'ai pris un risque, et je ne suis pas trop sûre moi même. Je crois, je l'attribue peut-être, à tester un inconfort. Je sens comme une nervosité, une fébrilité, beaucoup de statiques de rires, ça fait un gros contraste avec ce que je ressens, parce que je me sentais troublée. ... Je me suis posée beaucoup la question " comment ça va atterrir, la façon que chacun de vous me voit . " [5 EF2.p1.1; p.1.2; p1.7 - V5 : 530 - 532 ; 536 - 536]

Ce risque a permis des vécus riches. En effet, ces vécus ont rendu possibles des observations, des réflexions et méta-réflexions[52] sur le processus de penser dans ses dimensions collectives et individuelles. Risquer permet d’approprier la pratique du dialogue et de se donner d’authentiques matériaux nourrissant la pratique.

Le goût de risquer cependant peut-être amoindri par la réaction négative d’autrui (jugement sans suspension, résistance) ou simplement par l’appréhension du regard d’autrui sur soi.

On essaie de s'ouvrir, on risque, et des fois, on a envie d'y renoncer car quand on reçoit une claque sur la gueule, ça crée un état de choc.[ 12.103 EH1.10.3 - V12 : 218 - 218]

Je me suis posée beaucoup la question : comment ça [mon intervention risquée] va atterrir, la façon que chacun de vous me voit. [5 EF2.p1.7 - V5: 536 - 536]

Le goût du risque peut être inhibé par nos modèles de comportement sociaux normatifs.

Je remarque qu'à un moment donné, comme groupe, il y a quelqu'un qui s'implique, qui risque. Et puis ça réveille chez certaines personnes un sentiment. Puis il y a une dualité qui s'installe. Puis après les choses se calment, puis après ça on revient, puis là c'est comme il y a un sentiment de culpabilité qui flottait, et les gens se mettaient à s'excuser, ou très près. [6 NH5.p4.1 - V6 : 400 - 400]

Je vois des modèles mentaux du type "oups, oups, tiens, ça chire là, la discussion, ça commence à être rough là, puis on se retire car on veut maintenir des relations, appelons les, correctes ".[5 NH5.p1.14 - V5 : 511 - 511]

Le goût du risque, par contre, semble être soutenu par la conception du dialogue du participant ou son intention au dialogue sous-tendant sa pratique, tel que révélée par les observations croisées entre les expressions “risquées” et l’intention/conception du dialogue des participants. À titre d’exemple :

Intention/conception du dialogue :

Dans le dialogue, il est proposé d'observer ce qui se passe dans moi et d'observer ce qui se passe dans le groupe, le plus possible. Ce qui est important c'est de prendre conscience de ce qu'on est, de prendre conscience des difficultés de la communication. [11.6.FH2.2.4; 2.8; 2.9 - V11: 16 -16; 22 - 23]; Et aussi, dans l'esprit du chercheur, mon intention est de comprendre comment fonctionne la pensée, observer le processus de la pensée, ce qu'il y a de merveilleux et de pernicieux. [5.17 FH2.2 -V5: 41 - 41]

Prendre le risque de dévoiler son “interprétation” qui l’a fait “réagir  intempestivement” :

Et peu importe le contenu, quand quelqu'un parle, on reçoit le contenu, mais il y a comme quelque chose qui se passe et qui va nous amener à réagir. / Alors pour moi, suspendre, questionner, c'est " qu'est-ce qui vient chercher chez moi " / et chez moi c'est " oh, c'est assez. Tu ne viendrais pas dans mon territoire, tu ne viendrais pas me dire quoi faire, ou me faire une leçon." / Dans ce sens ça, c'est une réaction intempestive que j'ai eu [6.112 FH2.6.2; 6.4; 6.5; 6.6; 6.7 - V6 : 258 - 258 ; 260 - 263]

Intention/conception du dialogue:

Lorsque j'ai entendu parler de Bohm, de son diagnostic sur l'état de conflit généralisé dans le monde et de sa perception à savoir que l'ignorance et l'inconscience de notre mode de pensée en serait la cause principale, j'ai tout de suite accroché. J'ai accroché aussi à l'idée que la seule (?) façon de travailler à la solution du problème est de commencer par acquérir soi-même cette connaissance et cette conscience de notre mode de pensée en pratiquant le dialogue selon la proposition de Bohm avec un groupe qui partage cette intention générale et commune. [NH4 -RI 4-5 NH4 -RI 4 - RI : 7 - 9 ]

Prendre le risque de dévoiler ses habitudes perceptuelles “biaisées par les préjugés, les filtres”:

J'ai été à l'hôpital il y a quelques semaines, et j'attendais, je voyais un gros monsieur tout rond, avec des cheveux blancs, qui avait l'air fatigué, dans ses traits, et puis, je le voyais aller dans les corridors. Je me disais : "Seigneur, il est payé pour ne rien faire! " C'était vraiment une impression vraiment négative de ce type. Et puis, une demi heure ou une heure plus tard, il s'est mis à mon service. Il le fait très bien, avec beaucoup de délicatesse et d'empressement. Encore une fois, parce qu'il était petit, gros, rond, l'air fatigué, que tu le voyais juste traîner dans le corridor, il ne traînait pas mais tu le voyais traîner. C'est pour dire qu'on peut être conscient de nos filtres; peut être que si moi je raconte cette histoire, ça aide quelqu'un d'autre(s) ici, au pluriel ou au singulier, à dire : "bien, regarde donc ça, moi je n'étais pas si conscient, que je fais aussi ce genre de chose". [15.52 NH4.3.3 - V15 : 121 - 126]

Intention/conception du dialogue :

Ce genre de question [explorer le pré-supposé, la pré-pensée] que Bohm avait l'intention que les gens se posent dans le dialogue pour essayer de voir qu'est ce qui amène cet attitude, ce désir là. Et je pense que quand cela arrive, à cause de quelle idée derrière, c'est très libérateur / Pour moi, c'est de voir qu'est ce qui est à la source de ce qui se passe, qui est révélateur. [4.68 EF2.8 - V4: 183 - 184 ]

Intervention risquée :

Ce qui motivait ce que je disais, c'est que je dis: "NF4, tu ne vois pas ce que tu es en train de faire." Donc, j'essaie de te dire quelque chose pour t'amener à voir... Il me semble qu'il y a des croyances plus valides que d'autres. / J'examine ce qui me motive, c'est comme d'amener le miroir: "regarde ". Mais j'ai l'impression que ce que t'essaies de me dire, c'est à toi que tu devrais le dire. [6.48; 6. 52 EF2.5; 6.52 EF2.7- V6 : 99 - 99;103 - 103; 105 - 105]

Résumé et interprétation :

Se dévoiler, exprimer notre opinion, nos valeurs et croyances pour les défier implique un certain risque, un certain courage pour contenir la vulnérabilité. En risquant de vivre les embarras et tensions, le participant favorise l’investigation des différences. Les modèles de comportement social normatif, l’appréhension du regard d’autrui sur soi (renvoyant à la confiance aux autres), et le besoin d’être en équilibre, en contrôle peuvent freiner le goût du risque.

C’est lorsqu’on se sent confronté qu’on est porté à prendre conscience qu’on a des opinions ainsi que des présupposés différents, et qu’on est porté à y réfléchir, à les mettre au jour, à les défier.

Je trouve ça riche, cette situation, quand je me sens confronté. Il y a quelque chose et ça ne passe pas inaperçu . Et ça découle d'une suspension et d'une réflexion. C'est le groupe qui permet ça. [6.120 NH5.9.16 - V6 : 315 - 315 ]

Je crois beaucoup aux confrontations comme situations pour révéler des choses que ne seront pas révélées . C'est en ce sens que je trouve ça payant.[ 6 NH5.p1.1 -V6 : 377 - 377 ]

Et la confrontation permet de révéler les présupposés, les modèles mentaux, les croyances.

Parmi les types d'intervention qui paraissent faciliter, selon les chercheurs sur le sujet, il y en avait une qui est du type confrontation , à savoir qu'une personne dit quelque chose, mais tu peux essayer de demander " pourquoi tu penses de même, c'est quoi les croyances qui t'amènent à ces conclusions là ", la dimension confrontation est vraiment saine dans ces temps là.[11.30 NH3.1.1; 1.2 - V11 : 71- 71; 73 -73 ]

Cependant, la confrontation implique l’idée de ne pas imposer une façon de voir, une façon de faire, de ne pas vouloir gagner son point de vue. Au contraire, la confrontation vise à permettre d’exposer les points de vue différents et ce qui les sous-tend.

Dans la confrontation, il y a plein de points de vues, de façons de regarder différents, des aspects différents. Dans la confrontation qui est saine, c'est " expliques moi ta méthode, on va mettre ça ensemble; on va amalgamer ça. On va s'expliquer ", les deux personnes sont aussi importantes; on met en relief différentes perspectives sans vouloir plaider et sans imposer une façon " meilleure " [11.12 EF3.4.2; 3.4.3 - V11 : 45 - 46]

La confrontation est fonction de l’implication du dialoguant, alors que la connaissance mutuelle (des participants) et la confiance dans les autres donnent le courage de confronter les points de vues différents.

Pour moi, la confrontation est en fonction de l'implication qu'on a comme personne. [6NH5.p1.2 - V6 : 378 - 378]

Dans notre expérience, c'est la première fois que ça perce. J'ai le sentiment que c'est parce qu'on se connaît de plus en plus, et qu'on est de plus en plus en confiance , et qu'on a le courage de nos oppositions , et qu’on est moins résistant. [15 NH4.p1.2 - V15 : 342 - 342 ]

Résumé et interprétation :

Confronter, sans vouloir imposer ni gagner son point de vue, permet de faire ressortir les différentes façons de voir, d’explorer les présupposés, croyances et modèles mentaux sous-jacents. Se sentir confronté permet une prise de conscience de nos référents, modèles mentaux et valeurs. L’expérimentation a permis de constater que la connaissance et la confiance mutuelles qui se développent au fur et à mesure que se déroule la pratique donnent le courage de confronter les points de vue différents et ce qui les sous-tend. L’agent déterminant, qui rend possible la confrontation demeure l’implication du participant. En ce sens, l’évitement pourrait être à la source de la non-confrontation, du non-approfondissement, alors qu’oser prendre des risques favorise l’approfondissement.

Bohm (1986, pp.5-6) suggère le dialogue comme une exploration profonde, différente de la discussion où les gens se renvoient des idées, où l'objectif est de gagner ou d'accumuler des points pour soi (et ses idées). Dans « l'esprit du dialogue, on ne tente pas de gagner des points ou de faire prévaloir son point de vue. Au contraire, même si on découvre une erreur chez quelqu'un, chacun gagne ». Pour Bohm, les discussions sont limitées par des choses considérées comme indiscutables, intouchables. Le dialogue est proposé comme espace ouvert, libre pour que les indiscutables, intouchables puissent être librement explorés, confrontés et défiés. Avec la pratique, «les gens ne pourront pas continuer à éluder les questions dérangeantes » . Si nous retenons que l’exploration des indiscutables et des intouchables est essentielle, nous devons privilégier la confrontation qui rend possible l’exposition de toutes les opinions et de ce qui les sous-tend. La confrontation contribue à construire le réservoir commun, où toutes les opinions peuvent être écoutées et défiées par tous. Elle nourrit la multirationalité. Elle permet de révéler à chacun des aspects qu’il n’a pu voir et c’est dans ce sens que le dialogue peut contribuer à des prises de conscience, à un approfondissement puis à un enrichissement à la fois individuel et collectif. « Si nous commençons à confronter ce qui se passe dans un groupe comme celui-ci, nous possédons un genre de noyau atomique qui reflète ce qui se passe dans la société toute entière » stipule Bohm (1986, p. 7).

Le dialogue, comme espace libre et ouvert où tout propos peut être amené, ainsi que le grand groupe, qui constitue sa structure, prédisposent en quelque sorte l’exercice d’approfondissement. Nous référons ici au rythme de prise de parole, à la diversité des façons de s’exprimer et de prendre la parole ainsi qu’à la diversité des propos amenés.

Le rythme collectif rapide de la prise de parole a été souligné dès la première séance de l’expérimentation, où certains ont manifesté leur difficulté avec un tel rythme. Ces observations se sont répétées le long de l’expérimentation par d’autres participants. Il se manifeste par l’absence fréquente de “silence” entre les interventions, ainsi que les fréquentes coupures de paroles manifestées au cours de la majorité des séances de pratique. Il a constitué même le thème d’une séance entière de dialogue. Ce rythme, de l’avis de certains, ne favorise pas la participation de tous.

On part d'une observation commune, on pourrait le contester si on le veut, à l'effet que notre rythme général est trop rapide pour plusieurs, et qu'il n'est pas probable qu'on parvienne à diminuer ce rythme sans prendre des moyens un peu particulier, à cet effet. [14.2 NH4.1.2 - V14 : 6 - 6 ]

Moi même, j'ai dit, dans un feedback, je trouvais ça difficile de prendre la parole dans le groupe, au rythme où ça allait. [14.10 NF3.1.2 - V14 : 34 - 34 ]

Je suis comme vous, je me bute aux mêmes obstacles qu'on rencontre ici : le rythme et la parole. [14.10 FH2.1.3 -V14 : 41 - 41]

Le rythme rapide, de l’avis de plusieurs, ne donne pas une opportunité égale aux dialoguants d’amener ce qui les interpellent pour investigation collective et à la limite, une personne “rapide sur la gâchette” peut facilement monopoliser l’espace, amenant au modèle d’échanges autour “d’une seule personne”.

- J'ai envie de te dire [EF1] qu'il y a s'il y a un sujet qui t'intéresse, qu'est ce qui t'empêche de le proposer ? [14.151 NF5.7.1 : V14 : 325 - 325 ]

- Parce que d'abord on n'a pas le temps, la plupart du temps, ça commence très très vite [14.152 EF1.8.1-V14 : 323 - 323 ]

Que la parole soit donnée à la personne qui se trouve à sa gauche, de sorte que ce ne soit pas que la personne rapide sur la gâchette et que ça ne mobilise pas la discussion autour d'une même personne. [14.3 NF9.1.2-V14-14]

Le rythme rapide se traduit par les fréquentes coupures de parole qui ne favorisent pas la compréhension et l’approfondissement.

C'est qu'il faut peut être favoriser un certain creusage en profondeur c'est de laisser les gens s'exprimer jusqu'au bout au lieu d'interrompre de façon inopinée. [12 NH7.p1.3- V12 : 453 - 453 ]

Quand on coupe, cela m'agace énormément. Pourquoi ? parce qu'il y a des interventions qui sont très intéressantes. Laisser les gens aller au bout de ce qu'ils ont à dire, et même si on ne comprend pas, parce que d'autres vont éclairer la question et nous amener à comprendre mieux. [12 NH2.p1.1 - V12 : 432 - 432 ]

Ce rythme rapide contribue à la perception, par certains, à juste titre ou à tort, qu’il n’y a pas d’écoute, et dans le cas de coupures répétitives de parole en provenance d’une même personne, à la perception d’un sentiment de non-respect.

Je ne sais pas, NH3, mais tu as intervenu assez rapidement que je pense qu'il n'y a pas eu d'écoute pour ce que j'ai dit. [15.89 NF4.15- V15 : 200 - 200]

J'ai envie simplement de déposer que, quand NH4 a pris la parole, rapidement, après mon intervention, la vitesse, j'ai eu une douche froide. L'interprétation que je fais, c'est que pendant je parlais, il préparait son intervention [5.32 NH1. 3.1 - V5 : 161 - 161 ]

Ce mode là [vitesse de prise de parole] ne me permet pas d'explorer bien loin, d'aller bien haut dans la stratosphère. Ça fait référence aussi à, je dirai, " j'ai besoin qu'elle écoute, qu'elle ait du respect ". Quand je ne me sens pas respecté, c'est incroyable comment je peux agir de la même façon aussi . À ce moment, j'amène ma bûche dans le feu. [12 NH3. p1.6; p1.7 - V12 : 449 - 450 ]

Un rythme trop rapide ne donne pas un temps qui semble nécessaire à l’écoute, à la suspension et à la réflexion, comme l’ont fait ressortir certains participants dès la première séance de l’expérimentation.

La suspension, je la vois dans le temps, ça prend du temps pour que ça descend. / Ça ne descend pas chez moi, je comprends ce que dit NF9 mais ça n'a pas de temps pour descendre. Et moi, je n'ai pas le temps pour recevoir; je ne peux pas le percevoir, sinon qu’en partie, et tout de suite, il y a autre chose! La notion de temps me préoccupe. / Suspension me dit temps . [EF3 - V1 : 162 - 164 - codification préliminaire pour la sélection des verbatims]

Moi, avant que ça se traduise en moi ce que je reçois de l'autre, il y a comme un moment qui n'est pas donné . / Et ça, pour moi, dans le dialogue, j'essaie d'être attentive à la suspension. Mais ce temps là n'est pas là . [EF3 - V1 : 166 -167 - codification préliminaire pour la sélection des verbatims]

Le rythme trop rapide des échanges, en combinaison avec le nombres de personnes (différentes interventions) rend difficile la double écoute : écoute totale de soi et écoute de ce qui se passe dans le groupe, rendant difficile l’approfondissement dialogique.

Je n'ai pas l'espace et je n'ai pas le temps et pour mon rythme à moi, ça n'arrive pas à descendre assez, et je n'arrive qu'avoir une préhension intellectuelle, pas une préhension totale. Cela me coupe d'une partie de moi [EF3 - V1 :167 - 167; codification préliminaire pour la sélection des verbatims]

Avec mon expérience de quelques séances de dialogue, si je n'ai pas le temps de faire descendre en moi, je trouve ça difficile. Mon intuition me dit que c'est important, mais si on ne fait pas ça, on va toujours vivre à ce niveau de préhension intellectuelle seulement [NF9 -V1 : 169 - 169; codification préliminaire pour la sélection des verbatims]

Quand c'est un feu roulant, on embarque dans le feu roulant, mais là, on oublie à un moment donné qu'est-ce qui se passe en nous, parce que notre énergie est pompée par le suivi du processus des arguments qui sont apportés. Je pense qu'on discute à ce moment là et j'ai tendance à perdre le fil de l'esprit du dialogue à l'intérieur de ça, d'être capable de saisir ce qui se passe en même temps en moi, qui me demande déjà, en quelque part, de segmenter ma pensée en ce qui se passe en dedans et, d'écouter en même temps. [NH8 - V1 : 177 - 177 - codification préliminaire pour la sélection des verbatims]

On ne va pas en profondeur, avec le nombre de personnes qu'on est et en un temps aussi court de deux heures. [15 NH6.p1.1 - V15 : 346 - 346 ]

Résumé et interprétation :

Le rythme rapide des échanges a été mentionné à différentes séances comme étant une difficulté pour certains dialoguants. Pour ces derniers, un rythme trop rapide ne favorise pas l’écoute et une appréhension totale des propos de l’autre qui vient quand on a le temps de se laisser imprégner de ces mots; bref, le rythme rapide ne favorise pas la suspension. La vitesse avec laquelle un dialoguant prend parole donne parfois lieu à une perception d’une non-écoute de l’autre. Dans le cas limite, ce rythme se traduit par les coupures de paroles qui entravent l’écoute, la compréhension et le questionnement. Les coupures de paroles répétées en provenance d’une même personne sont associées à une attitude de non-respect. Enfin un rythme trop rapide des échanges ne favorise pas la prise de parole et la participation de tous.

Dans l’espace ouvert qu’est le dialogue, la difficulté de saisir le registre de l’autre, de comprendre son message afin d’entrer en dialogue et investiguer ce qu’il amène, fut quelque fois mentionnée dans l’exercice d’approfondissement.

Dans la communication, une des difficultés, c'est de saisir le registre de l'autre; est-ce un registre affectif, intellectuel, sociologique? C'est de délimiter un peu le terrain et à partir de ça, comment on va jongler avec ça, et on peut changer de terrain. Mais, à prime à bord, ton terrain, je ne le situe pas trop là. [6.17 EF3.2.2; 2.3; 3.4 - V6 : 33 - 35 ]

Il y a quelque chose que tu [NH6] as en arrière de la tête, mais je ne réussis pas toujours à saisir. Tu as essayé d'expliquer mais j'ai toujours du mal à le saisir. Qu'est ce qui te "chicane" ? il y a un non dit là que je ne saisis pas. Pour pouvoir en discuter, il faut que qu'on saches ce que tu en penses. Et delà échanger. [6.86 NH2.1.1, 1.2, 1.3 - V6 : 182 - 184]

Qu'est ce que tu veux entendre par d'où ça vient ? je ne comprends pas / Je ne comprends rien/ Je trouve important de dire que mon niveau de compréhension n'est pas là. Y a-t-il moyen que quelqu'un m'explique autrement ? [4.49 NF1.3 4.55 NF1.4.1; 42 - V4 : 155-155; 164 - 165 ]

L’incompréhension d’un propos peut entraver l’écoute du dialoguant.

J'étais en réaction parce que je ne comprenais pas, et que c'était à un niveau qui me dépassait complètement. Je suis complètement coupée de l'écoute, complètement! [4 NF1. p1.1 - V4 : 224 - 224]

La compréhension /sensibilité au registre de l’autre renvoie, d’une part, aux difficultés associées à la compréhension du langage, au vocabulaire utilisé et au décodage du message pour en faire sens.

Ce que j'entends, je me dis, on a un problème de vocabulaire, et c'est pour ça que nous nous ne comprenons pas, que tu sembles ne pas avoir été compris par le groupe. Est-ce que c'est ça que j'entends? ça se peut ? [14.173 NF1.3 - V14 : 391 - 391 ]

Tout ce qui est arrivé depuis de nombreuses semaines, c'est arrivé parce qu'on a un problème de communication, de compréhension du vocabulaire utilisé. C'est une question que je pose, présentement. Est-ce que ça se peut que ce soit ce problème là? Parce que tu apportes des précisions, en disant " ce que je veux dire c'est...", c’est plus compréhensible.[14.175 NF1.4.1; 4.2 - V14 : 393 - 394 ]

Elle renvoie, d’autre part, à la recevabilité et à l’accessibilité d’un propos en contexte de pratique du dialogue.

// Pour moi, ce qui est dit ne m'est pas accessible, en rapport avec le dialogue, dans ma vie de tous les jours [12.118 NF4.39 - V12 : 241 - 241]

// Mais est-ce que tu peux dire que ce que tu nous dis régulièrement, est toujours accessible? [12.119 NH5.9 - V12 : 242 - 242 ]

Est-ce que tu te préoccupes de la recevabilité de ton message par rapport à ceux avec qui tu communiques? [12.98 NH5.7 - V12 : 210 - 210]

Tout au long de l’expérimentation, il nous a été permis de constater que les participants, pour comprendre le registre de l’autre, leur message, leur langage et leur vocabulaire, ont eu souvent recours aux reformulations spéculatives, compréhensives ou interprétatives ou bien aux demandes d’explicitation qui sont par ailleurs témoins d’une sensibilité, d’une attention aux propos de l’autre.

Résumé et interprétation :

La difficulté de saisir le registre de l’autre, de le comprendre et d’en faire sens n’est pas pour autant un obstacle au dialogue. Elle renvoie à ce que Isaacs (1999) appelle la «vigilance à l’intégrité de la position de l’autre » et à « l’impossibilité de la comprendre entièrement » . Elle invite le dialoguant à suspendre et à se demander « comment telle position fait sens ou crée un nouveau sens dans ce qui se passe? ». Autrement dit, elle invite le participant à rechercher son à-propos en contexte de pratique de l’observation du processus de penser, “sa recevabilité”. Elle invite le dialoguant à reformuler si nécessaire son interprétation, contribuant ainsi à faire déployer l’investigation collective. L’absence de sensibilité ne favorise pas le déploiement de cet effort du participant pour sortir de sa construction et aller vers une investigation dans ce que l’autre peut amener. Bohm notait justement : « Ce qui bloque la sensibilité, c'est le fait de défendre ses présomptions et ses opinions. » (1986, p. 14)

Examinons maintenant la cohabitation des différentes façons d’approfondir.

La cohabitation des différentes façons d’approfondir a été la source de certaines tensions, sans toutefois entraver la pratique du dialogue. Cette sous-catégorie regroupe les sous-catégories suivantes : la tension entre la focalisation sur l’individu et le collectif, le dilemme entre prendre la parole et écouter, la tension entre l’intellect et le ressenti et la tension sous-jacente aux présupposés fédérateurs.

Dans notre expérimentation, la focalisation sur l’individu versus le collectif qu’a relevé Cayer (1996) s’est présentée sous deux formes. Le premier aspect du dilemme individu-collectif se traduit par un thème amené par un dialoguant faisant de lui le principal interlocuteur autour duquel se déploient des échanges entre ce dernier et les autres dialoguants. Une sorte de dilemme qui confronte le principal interlocuteur vivant le sentiment d’être sur la sellette, d’une part, et le sentiment, d’autre part, qu’il est nécessaire dans le dialogue d’aller vers l’approfondissement des motivations et des intentions, de retourner au groupe plutôt que de se coller à celui ou celle qui dépose :

On a tendance à me poser la question. Arrêtez de parler à moi. Parlez à vous-mêmes, réfléchissez comme d'habitude. Ce n'est pas parce que j'ai amené le sujet qu'il faut toujours parler à moi là.[ 6.34 NH6.21 - V6 : 71-71]

Le second aspect du dilemme individu-collectif se traduit par une certaine tension existant entre un questionnement à deux versus un modèle de dialogue plus participatif. Pour certains participants, leur vision du dialogue, comme démarche collective d’investigation, les rend “sensibles” à une investigation prolongée et des échanges serrés à deux, laissant les autres participants revêtir le rôle de “spectateurs”. Le dialogue à deux n’a pas la même dynamique que le dialogue en groupe. L’investigation collective semblerait plus cohérente avec l’esprit du dialogue.

//Mais moi je ne vois pas comme ça le dialogue. Si on cherche à creuser chez une personne, alors le dialogue se déroule autour d'une ou de deux personnes [6.26 EF1.3 - V6 : 62 - 62 ]

J'abonde dans la proposition de privilégier le dialogue collectif. Faire à deux, c'est incohérent avec dialogue [11.69 EF3.8 - V11 : 141 - 141 ]

Tantôt, quand je posais la question : " Voyez-vous une différence ? ". La différence que je vois c'est, il me semble, à un moment donné, on parlait, on parlait, à ce que j'appellerais moi, genre d'entité de groupe , de quelque chose de plus conscient que chaque individu et ça donne une forme de communication qui est différente. Et puis il y a eu d'autres interventions, c'étaient des interventions d'individus à individus , je me suis demandé, qu'est-ce que je fais là ? est-ce qu'il y a du pop-corn ? et je me dis que ce n 'est plus la même dynamique. [14.147 NH3.10.4 -V14 : 311 - 311 ]

Pour d’autres, l’investigation à deux ne semble pas contredire l’esprit du dialogue; il s’agit plutôt de ne pas être “victime” d’un modèle de ce que pourrait être le dialogue, de ne pas se laisser emprisonner par “une façon seule de faire”.

//On part avec la prémisse de comment le dialogue devrait être. Bohm prévient que le Dialogue peut se faire à deux, en observation de ce qui se passe, il peut se faire en groupe, il peut se faire seul. C'est bien ce qu'il dit? Donc, EF2, quand tu nous apportes ça, ce que je vois, ce que nous pouvons observer, c'est que nous avons un modèle de comment le dialogue devrait se passer et nous sommes encore dans le modèle! [11.70 NF4.14.1; 14.2; 14.3- V11 :142 - 144] 

Toutefois, l’investigation prolongée à deux est susceptible de présenter un risque de décrochage du dialogue chez certains.

Personnellement, je ne suis pas sûr qu'il faut s'imposer un bain dans le sens d'un modèle plus participatif. J'y souscris, comme je disais tantôt. / Des choses deux à deux, je peux être passionné par le truc, mais si je n'ai pas la chance d'y embarquer ou d'y participer, peut-être qu'à un moment donné, je vais me fatiguer . Je me dirais : bon, j'aurai envie, ainsi de suite. Mais l'exercice n'est peut être pas d'arriver à un consensus par voie de majorité ou autre, sur le bain ou sur la façon d'être du dialogue [11.105 NH8.7.1; 7.2; 7.3- V11 : 175 - 177]

Notre observation participante des moments de dialogue à deux, ou de “plusieurs à un”, nous permettent de confirmer ce que Bohm a prévu, c’est-à-dire qu’ils sont rarement prolongés étant donné la structure grand groupe du dialogue.

Résumé et interprétation :

La tension entre la polarisation sur l’individu et la dimension collective du dialogue se présente sous deux formes dans notre expérimentation : premièrement, elle se présente sous la forme du questionnement d’un individu par plusieurs et, deuxièmement, sous la forme d’un dialogue à deux.

Nous retenons de Bohm l’idée que le dialogue est un processus créatif entre pairs. Le mouvement du processus alternant entre l’individu et le collectif résulte de ce processus continuellement en déploiement. Un tel mouvement contient ainsi des moments d’un mode à deux, des moments d’un mode concentrique (plusieurs à un) tout autant que des moments d’un mode dit plus participatif. L’expérimentation du dialogue a témoigné que la structure du grand groupe rend difficile la focalisation prolongée sur l’individu ou l’exercice prolongé d’un modèle dialogique à deux. Un questionnement collectif focalisé autour d’un individu semble davantage indiquer un miroir de quelque chose qui nous préoccupe tous, sinon plusieurs, et c’est peut-être là que l’apport du participant-facilitateur pourrait s’avérer précieux pour faire ressortir le cœur de ce qui a interpellé tous ou presque, redonnant à juste titre le caractère collectif d’une investigation apparemment vue comme focalisée sur une personne. Dans la même veine, la tension entre un modèle à deux et un modèle participatif indique plutôt d’être vigilant à ne pas être victime d’un modèle de ce que pourrait être le dialogue . “Une fois commencé, le Dialogue devient une aventure continue ouvrant la voie sur un changement significatif et créatif” stipule Bohm (1991, p. 15). Cayer (1996) le dit dans d’autres termes, en insistant sur le caractère sans cesse recadrant du dialogue : « les participants ne sont pas seulement invités à défier leurs croyances et présupposés, mais ont aussi à expérimenter la pratique du dialogue lui-même défié ».

Comme le soulignaient Senge & al. (1994), quand on parle, on ne peut ni écouter, ni s’observer, ni observer. Il est donc légitime de supposer que le dilemme entre prendre la parole et écouter habite la majorité des participants, à des degrés divers, dans leur pratique du dialogue. Dans notre expérimentation, ce dilemme s’exprime davantage en termes d’“intervenir versus ne pas intervenir” pour certains participants.

Ce dilemme se présente pour le participant qui se pose la question de la “valeur ajoutée” de son intervention pour le collectif.

Par rapport à certaines interventions, il y a une intervention qui invitait à réfléchir à la valeur ajoutée “ est-ce que ça va changer quelque chose à la situation”. Lorsqu'on parle et on dit la même chose que les autres ont dit, ça ne change rien du tout. Mais est-ce qu'on s'est posé la question : est-ce que ce que je vais dire, va changer quelque chose ou pas? Personnellement, ce que j'essaie de faire, c'est de me poser la question : est-ce que je vais dire va changer quelque chose. [11 NH2.p1.4 - V11 : 276 - 276 ]

Il se présente aussi pour celui qui a l’observation vigilante et la parole facile mais qui demeure attentif et sensible à laisser de la place aux paroles et observations des autres.

Ce que j'ai observé ce soir, c'est que quand j'ai le courage de me taire, je pense à quelque chose qui paraît important qui soit dit et que je me dis, "NH4, t'as quand même assez parlé là" alors ce que j'ai envie de dire, des fois, ça prend seulement une ou deux autres contributions pour que ça soit dit exactement ou à peu près comme je voudrais le dire. [4 NH4.p1.5 - V4 : 238 - 238]

Un dilemme “post-intervention” peut habiter momentanément certains participants qui, suite à leur intervention spontanée et risquée, livre le fond de leurs ressenti, pensées et croyances. Ces participants ont pu vivre une sorte de dissonance ou de déséquilibre. Ce dilemme demeure cependant passager, lorsque le participant reçoit ultérieurement l’écho en provenance du collectif à l’effet du sens et de la contribution de son intervention dans cette “expérience collective d’humanité” que présente le dialogue, ou lorsqu’il réalise lui-même la valeur de son apport comme matériau pour tous aux fins de l’exercice d’observation du fonctionnement de la pensée.

Quand j'ai fait la confidence, je me suis beaucoup questionnée... Qu'est-ce qu'ils vont penser de moi. Puis je me dis "Du calme. Parce que ça fait partie de toi, c'est un cadeau." [5 NF7.p2 - V5 : 536 - 541]

Ce dilemme habite davantage le participant-facilitateur : doit-il ou non intervenir pour faire observer un mouvement collectif? Le fait d’intervenir risque de changer ce mouvement.

Ce soir, au début, tout de suite, après l'intervention de EH1, il y avait comme une coupure, et là j'avais comme le goût d'intervenir./ Mais en même temps, ce pourquoi je ne suis pas intervenu c'est qu’il y a comme un mouvement qui se fait dans le groupe, et souvent ça se passe comme ça./ Si j'interviens trop sur le mouvement pour faire observer ce qui se passe dans le mouvement, j’ai peur de bloquer ce mouvement, de le changer. [4 FH1.p4.1-4.3- V4 : 260 - 262]

Doit-il ou non intervenir quand la tension collective est devenue palpable entre “ processus versus contenu ” ? Doit-il intervenir ou non dans la gestion de la prise de parole lorsqu’il y a une monopolisation de l’espace ?

J'étais partagé, ambivalent entre la préoccupation d'avoir un sujet de EF3 et celui abordé, le processus du dialogue [15 FH1.p2.1- V15 :352 - 352]

Je pense qu'on doit apprendre à se discipliner. Il y a comme une énergie du groupe qui s'exprime dans ce rythme là.. [14.4.FH1.2.4 - V14 : 19 - 20]

Résumé et interprétation :

Le dilemme entre intervenir /ne pas intervenir, écouter/parler semble être un dilemme intrinsèque à la pratique du dialogue comme un exercice d’observation et d’investigation du processus de penser. Bohm (1986) ainsi que Cayer (1996) indiquent qu’il y a un genre de momento subtil où on n'intervient pas trop rapidement et où on ne se retient pas trop longtemps. Ce dilemme ne bloque pas comme tel l’investigation, le questionnement pour prendre conscience du processus de la pensée. Il fait partie en fait du processus “ penser ensemble ”.

« Vous pouvez parfois être sur le point de poser une question, mais quelqu'un d'autre la pose. Dans un tel cas, il s'agit probablement d'une question latente appartenant implicitement à tout le groupe. Une personne peut formuler une chose, puis une autre s'en emparer, et une autre peut la véhiculer. Si le groupe fonctionne vraiment bien, ce sera penser ensemble – une participation commune de la pensée – comme un processus unique. Cette pensée particulière sera formée par l'ensemble. » (Bohm 1986, p. 13)

Cette sous-catégorie pourrait être aussi appelée tension entre deux positions de paroles : “ parler au nom de sa voix ” et “ parler au nom de ”. Quand on parle au nom de sa voix, ou position de parole incarnée, on parle de ce qu’on pense, de ce qu’on ressent ou de son expérience. Quand on parle “  au nom de ”, la position de parole est distante, formelle, abstraite et impersonnelle. La tension au niveau du langage – personnel versus impersonnel – a été vécue par certains participants plus que par d’autres. Quelques participants ont attiré l’attention des dialoguants sur l’effet “généralisant” ou excessif du langage impersonnel ( notamment avec l’emploi du “ on ” ).

J'ai observé aussi beaucoup d'affirmations sur le ton du "on", qui, par exemple, "on fonctionne beaucoup sur l'intellect, on n'a développé que l'intellect". Cette affirmation revient, revient et revient. / Je ne crois pas que cette affirmation est basée sur l'observation / ou en tout cas, si on parle de la société en général, peut-être qu'on devrait dire que maintenant on le sait, ce qui est important c'est comment nous fonctionnons ici. Sur quoi est-ce que c'est basée vraiment cette assertion que tous et chacun ici on n'a que le côté intellectuel développé, ça m'étonnerait beaucoup. / "Qu’on réagit de la même façon aux propos assertifs de l'une d'entre nous", m'apparaît aussi un présupposé inacceptable, parce que je ne vois pas que ce soit quelque chose qui est observée. Si on regarde bien et si on est très conscient de chacun d'entre nous, autant qu'on peut l'être, on voit une diversité d'attitude, de réceptivité. [12 NH4.p1.1; 1.2; 1.3 - V12 : 432 - 434].

Au regard des mots qu'on utilise, tels "nous, on, les hommes, les femmes", j'ai comme un mouvement de retrait, un irritant majeur, parce que on vient de m'inclure dans une perception qui ne m'appartient pas.[4.45 EF1.8.1- V4 : 141 -141]

Comme approche expérientielle, certains dialoguants ont témoigné une préférence pour une position de parole personnelle, ancrée dans l’authenticité de celui qui prend parole, qui partage à d’autres ce qu’il perçoit et ressent, ce qui l’anime, ce qui l’interpelle, ce qui le préoccupe et ce qui l’interroge. Une telle position laisse place à d’autres voix, c’est-à-dire à d’autres perspectives.

Résumé et interprétation :

Le dilemme personnel – impersonnel n’a pas été vécu par tous. L’attention portée à l’effet “ excessif ” ou généralisant du langage révèle que nous avons à maintenir notre présence attentive à ce qui est pour déjouer les pièges que guette une observation “ sous influence ” d’une croyance, d’un présupposé ou d’une idée.

Cette tension semble dénoter le fait que certains participants se sentent plus à l’aise avec des interventions dans un mode intellectuel, estimant que l’intellect facilite l’exploration des processus mentaux.

Je pense que discuter d'un sujet de façon intellectuelle rend plus facile la conscience du processus qui nous a amené à penser comme on pense, à parlementer comme on a parlé. Quand on tombe dans l'émotif, on bloque plus , en tout cas, les cellules sont plus rapprochées l'une de l'autre, c'est difficile à clarifier. [4 NH5.p1.4; p1.5 - V4 : 230 - 231]

D’un autre côté, certains participants considèrent que pour permettre d’aller plus en profondeur, plus loin dans l’investigation, il faudrait mieux s’exprimer à partir du ressenti concret.

J'entend des choses totalement intellectuelles, mais je n'arrive pas à voir ce que ça nous avance dans le processus de compréhension, quand on parle de façon intellectuelle . C'est dans le partage du senti qu'il peut se passer de quoi; la suspension peut-être, mais si je fais seulement des énoncés, du côté intellectuel, je pense pas que ça puisse avancer. [12.51 NF4.14.1; 14.2 - V12 : 117 - 118]

Si on me posait cette question, je répondrais en expliquant comment je me sens . Mais tout de suite on a embarqué dans les définitions , de qu'est-ce que c'est la conscience, est-ce que ça peut être collective, est-ce que c'est personnel, ainsi de suite. Là, je me sens un peu perdu. / Moi je répondais plutôt à la question et non à ce que ça signifie . Je sais que ça s'utilise et ça s'utilise effectivement dans un sens, et donc je répondrais par comme je ressens et comment je pense que les autres ressentent. [12.175 NH7.1.2; 1.3; 1.4 - V12 : 305 - 306]

Le questionnement trop assis sur l’intellect peut bloquer l’approfondissement et l’hypothèse d’un possible manque d’habiletés d’investigation au niveau du ressenti et des émotions a été amenée.

Si on reste au niveau des mots , si on ne cherche pas plus en profondeur, on n'avance pas . Lorsqu'on échange seulement au niveau des idées , je trouve qu'on ne va pas en profondeur [6.24 NF4.4.2 -V6 : 58 - 58 ]; [6.76 NF4.32.1- V6 : 141 - 141 ]

Si on essayait, par nos questions, si on essayait de ne pas poser les questions inadéquatement? / On voulait savoir comment ça se fait que c'est si important pour toi? ça vient toucher à quoi, chez toi? c'est ce que je crois que le questionnement à répétition a voulu poser comme question. Puis le type de question qu'on te posait, t'amenait à une réponse plus intellectuelle et non au niveau des émotions. / Comme c'est au niveau du ressenti que plusieurs d'entre nous se retrouvaient, et que les réponses leur semblent insatisfaisantes, c'est peut être que la question n'est pas posée pour aller à ce niveau là, ça se peut-tu ? [6.143 NF1.6.1; 6.3; 6.4 - V6 : 361 - 361; 363 - 364]

Résumé et interprétation :

La tension entre l’intellect et le ressenti dévoile une certaine culture que nous portons en nous, une culture qui n’est pas encore habituée à accorder assez de place à la prise en compte des émotions et au ressenti dans une communication. Le danger de se restreindre à l’intellect pour l’investigation peut réduire la richesse du questionnement comme exercice susceptible de mener aux prises de conscience du processus de penser. En retenant que Bohm (1991, p.2) utilise le mot “pensée” pour désigner non seulement le produit de l’intellect conscient, mais également les sentiments, les émotions, les intentions et les désirs qui entrent dans le processus sous-jacent à la pensée, nous estimons que l’exercice d’approfondissement demande que nous puissions investiguer ce que nous pensons, mais aussi ce que nous ressentons et visons lorsque nous pensons et parlons.

La pratique du dialogue, exercice de questionnement et d'investigation approfondie des présupposés, des croyances qui dirigent le processus de penser, a justement permis de mettre au jour des présupposés et des certitudes, des modèles mentaux “ fédérateurs ” apparemment en opposition chez certains participants. Ces modèles semblent exercer en quelque sorte leur influence sur la pratique du dialogue.

Les présupposés relatif à la nature de la vérité : absolue versus relative

1- La vérité est relative :

- Donc ça veut dire que, d'après ce que tu dis là, qu'il n'y a pas moyen de savoir c'est quoi la vérité ? [15.109 NH6.7 - V15 : 249 - 249]

- La vérité est relative [15.110 NH5.9 - V15 : 250 - 250]

- À chaque seconde [15.111 NF4.24 -V15 : 251- 251]

- Ça veut dire qu'il y a plusieurs vérités, une pour chaque personne ? [15.112 NH6.8 -V15 : 252 - 252]

- Je croirais que oui. [15.113 NH5.9 - V15 : 253 - 253]

2- La vérité est absolue :

Je ne suis pas partisan de vérité relative, je vous le dis! Pour moi, il y a une vérité et plusieurs erreurs. / Il y a plusieurs sens à vérité, il y a la vérité logique, la vérité empirique, etc, etc.... quand on dit que la vérité est relative, je ne sais pas comment on pourrait l'appeler. Il y en a qui voit ça comme ça. Chacun a sa propre vérité. Ça va loin. Ils disent même que ce que je vois du monde extérieur, ça n'existe pas, c'est une construction de mon esprit. Ça va jusque là là!. Alors, tu créés ta propre vérité. Ce que tu crois, ce que tu construis comme monde imaginaire, c'est ta vérité. Ce n'est pas mon approche! [15.118 NH6.10.1- V15 : 258 - 259]

Dépendamment du présupposé adopté (de façon plus ou moins consciente), la façon avec laquelle on s’exprime peut être colorée, mais aussi notre écoute des autres, ainsi que notre vigilance à débusquer et à interroger nos vérités qui imposent leur filtres sur notre lecture et notre interprétation, comme l’a souligné un des participants.

C'est très important, parce que je crois aussi que, au moment où on pense avoir la vérité, on ne peut pas s'embarquer dans le dialogue / encore là, je suis dans une situation où je crois avoir la vérité, après l'avoir, il faut la dire, si on l'a dit, il faut convaincre, et si les autres ne croient pas, ce sont des maudits menteurs; s'ils sont des maudits menteurs, on est porté à les chicaner, à les grafigner. [4.43 NH5.6.3; 6.4 - V4 : 133 - 134]

Croire qu’on détient la vérité absolue peut conduire à la défendre et à vouloir en convaincre les autres, à ne pas laisser place à d’autres croyances, d’autres présupposés et d’autres “vérités” possibles pour les questionner ensemble.

Les présupposés sur la nature de la réalité : donnée versus construite

1- La réalité est quelque chose qui existe (réalité de 1er ordre)[53]

Le réel est là. [15.127 EH1.10 - V15 : 269 - 269]

2- La réalité résulte d’interprétations (réalité de 2è ordre)10

Mon problème est de vivre avec l'interprétation que je fais sur la réalité. Tout ce jeu d'interprétation est condition des filtres et des modèles dont on parle qui sont une construction de l'éducation, de la culture, de la religion, de la science, etc. / Il faut que je sois conscient de ça, que moi, observant le réel à travers un filtre, qui est construit par ces choses là, me donne un aspect du réel, un aspect partial, puis partiel, orienté, et que je m'en vais écouter les autres pour apprendre sur ce même réel là, quelque chose de plus riche. [15.128 NH5.9.1; 9.2 - V15 : 271 - 272]

Voir la réalité comme une résultante d’interprétations prédispose vers le débuscage, le questionnement des filtres qui dirigent notre lecture de la réalité. Bien sûr, il y a une réalité physique, cependant, ce que nous explorons, nos pensées et processus de penser, nous semble relever de la réalité de second ordre. Confondre cette réalité avec celle de 1er ordre peut prédisposer vers la discussion vive pour convaincre l’autre de sa lecture de ce qui est (ma lecture reflète ce qui est, la réalité qui est tout simplement là, indépendante de moi, de ma perception, de mon interprétation).

Les présupposés sur le rôle des modèles mentaux  dans la perception de la réalité (sur le fonctionnement de l’humain)

L’expérimentation a fait ressortir différents présupposés qu’ont les participants au regard du fonctionnement de l’humain, se situant dans le continuum des pôles suivants : 1- nous appréhendons le réel à travers le filtre de nos modèles mentaux; 2 - notre appréhension du réel peut aussi s’effectuer en se passant de nos modèles mentaux.

1- Nous fonctionnons avec nos modèles mentaux

À ma dernière intervention, il y avait une question : Existe-t-il un modèle? Moi, je suis persuadé, à partir de l'expérience que j'ai, qu'on ne peut fonctionner sans modèle. [15.101 NH5.7.1 - V15 : 224 - 224 ]

Un modèle, c'est une perspective, c'est une lampe, une lentille qui nous permet d'observer la réalité, qui nous permet de dégager de la réalité un aspect. / Je peux changer de modèle, observer la même réalité à travers l'autre perspective puis la réalité va se révéler autrement. /[15.101 NH5.7.1'', 7.2 - V15 : 226 - 227 ]

2- Nous pouvons appréhender le réel autrement que par la pensée (les modèles mentaux), nous pouvons l’appréhender par la sensation. L’approche des modèles mentaux semble être une approche rationnelle et partielle.

Est-ce qu'on adopte un modèle ou le modèle émerge de ce qu'on est ? / est-ce qu'on peut dire : je vais prendre ce modèle là, je vais changer mon modèle, mais attention de voir pour en prendre un autre, et puis le faire, comme ça, comme si c'était quelque chose qu'on greffait, comme un habit qu'on met, ou est-ce que c'est quelque chose qui émergeait de notre vie, à chaque instant, à la façon dont je comprends les choses maintenant, par rapport à cinq minutes, ça a peut être changé, je peux voir la personne différemment / moi j'ai de la difficulté à dissocier les modèles de ce qu'on est, et comme quelque chose qu'on pourrait faire une chirurgie sur nous, pour enlever telle et telles affaires, ajouter telle et telles affaires, comme ce qu'on veut. [15.138 EF2.8.1- 8.3; 9; 11 - V15 : 300 - 304 ; 308 - 308]

Oui, C'est ça. On parle du modèle, parce qu'on parle de la compréhension qu'on a du monde. Ce n'est pas notre seule façon d'être, compréhensif ou rationnel / Même j'entendais tantôt, on parlait de rationalité. Mais rationalité ce n'est juste qu'une partie de nous. Ce n'est pas toute nous... Je ne suis pas uniquement pensée. Je ne suis pas uniquement rationalité. / Je trouve qu'il fait chaud ici ce soir, peu importe que ce soit le thermomètre pour voir le degré. La sensation que j'ai, c'est qu'il y a une chaleur, et puis là, je ne passe pas par un modèle, il me semble. / Voilà, Je trouve qu'on est beaucoup dans l'explication, dans le rationnel. Mais ce n'est pas uniquement par le rationnel qu'on est en contact. Ce qu'on vit c'est pas uniquement rationnel. / Je suis tout à fait d'accord avec lui pour dire "Voyons, on n'a pas toujours besoin de modèle, je ne vis pas juste pensée, je vis aussi sensation" [15.139 FH1.2.1-2.3; 3.1 - V15 : 305-307; 309-310]

Avoir le présupposé que l’appréhension peut se faire non seulement par les modèles mentaux mais aussi par les sensations semble prédisposer le dialoguant à une écoute qui prend en compte des dimensions intellectuelles, émotives et sensitives dans ce que l’autre amène, tout autant qu’à une écoute de soi, dans toutes ces dimensions. A contrario , un décodage présupposant le rôle incontournable des modèles mentaux met l’attention sur leur existence, à ce qui se passe au niveau “cérébral”, et peut faire axer le questionnement sur l’“intellect”.

Les présupposés sur la nature du “moi”

Les présupposés pourraient être résumés en deux grands pôles de croyances ou présupposés fédérateurs. L’un préconisant que le “ moi intrinsèque” est un produit de la pensée, alors que l’autre présuppose que ce “ moi ” existe comme une entité distincte.

1- Le “ moi” est une résultante de la pensée qui attribue une existence intrinsèque à ce moi.

Ce que j'observe c'est que cela présuppose une entité. Affrontement, confrontation. Qui se sent affronté ? qui se sent confronté ? / Qui ? Ça prend quelqu'un. Qui est ce quelqu'un? / C'est une présomption d'une entité qui se sent confrontée, affrontée : j'ai le pouvoir, je n'ai pas le pouvoir. [11.19 NF4.1.1; 1.2; 1.3 - V11 : 56 - 58 ]

Si tu l'observes comme il faut, le moi est une image [14.183 NF4.44 - V15: 416 - 416]

Ce présupposé, connu dans certaines philosophies ou cosmologies tel que le bouddhisme. où ce “ moi ” est associé à un construit, “ l’ego”, obscurcissant la conscience et qui nous rend hermétique à l’autre par l’absence d’écoute et la présence d’un filtre déformant qui nous empêche de percevoir directement la réalité. Ce présupposé amène à deux postures possibles, la première est d’essayer de “ décrotter successivement les couches rigidifiées de l’“ego”, soit les filtres qui le constituent”, posture qui converge vers le dialogue, et la seconde consiste à considérer que la fausseté de ce “moi” indique de ne pas en tenir compte, posture quasi “inaccessible” puisque ce “moi” qui ne devrait pas exister, existe par ses manifestation assez concrètes : nos colères, nos frustrations, nos hésitations, etc.. Sous cette posture, l’exercice d’investigation sur le processus se traduit dans l’effort dirigé vers le débuscage de ce “moi” et heurte le second présupposé ci-dessous présenté.

2- le “je”, processus de conscience en évolution

On parle du "je". Toute notre vie, on travaille à construire ce "je". On est ici, assis en dialogue, on travaille à construire ce "je" là aussi, on essaie d'avoir un " je" un peu plus conscient, un peu plus éclairé, un plus en harmonie avec l'univers, parce que on suppose que si on est en harmonie avec soi-même, on arrive à rayonner quelque chose d'harmonieuse. C'est un petit peu ça qu'on essaie de faire. Et c'est peut-être en étant nous, en étant avec le groupe, on développe le "je". Et puis pourquoi pas ? Je n'ai rien contre le "je".[14.182 NF5.13 - V14 : 415 - 415]

Ce présupposé permet de cohabiter avec le dialogue, et semble habiter la plupart des participants. Sous un tel présupposé, l’exercice de questionnement sur le processus consiste à prendre conscience des présupposés et croyances qui habitent effectivement ce “je” pour les défier, quitte à les maintenir, les recadrer et les enrichir. On espère ainsi par la pratique en collectif devenir plus conscient, plus tolérant, plus cohérent et plus ouvert. En reconnaissant que ce “je” est là avec ses limites, mais aussi son potentiel d’apprentissage et de désapprentissage, cette seconde posture est heurtée en plein front par celle qui “nie” l’existence de ce “je”. La confrontation des présupposés peut susciter de hautes tensions dans l’exercice dialogique qui semble ne pas porter sur les mêmes “objets”, n’ayant pas la même visée.

Résumé et interprétation :

Les présupposés adoptés sur la nature de la réalité / vérité, sur le fonctionnement de l’humain dans la perception de la réalité, sur la nature du “moi” peuvent avoir exercé une certaine influence sur la pratique du dialogue. Par exemple, ils peuvent exercer une influence sur la façon dont on prend parole et procède à l’exercice d’approfondissement pour prise de conscience du processus de penser.

Nous retenons préliminairement que l’approfondissement, dans le sens de débusquer, de prendre conscience des présupposés, des croyances, des motivations plus ou moins conscientes derrière l’expression, indépendamment du sujet traité, est en soi un exercice difficile. Par ailleurs, il y a avec la cohabitation de différents focus, ce qui a pour effet de complexifier la tâche d’approfondissement. Parmi les différents focus évoqués, nous retrouvons : se questionner, questionner, questionner ensemble sur les croyances, présupposés; se questionner sur le processus les amenant, mais aussi se questionner et questionner sur ses réactions et les interactions au moment où ça se passe.

Une des positions préconisées est à l’effet que les échanges à partir d’un contenu ou d’un sujet qui touche, qui interpelle, qui intéresse les participants sont susceptibles de mettre au jour des présupposés. L’expérimentation a fait ressortir que l’apport du sujet consiste d’abord dans son rôle de catalyseur favorisant la prise de conscience du processus de penser et que, par ailleurs, le sujet peut constituer un piège qui détourne de l’observation du fonctionnement de la pensée, que la focalisation sur le contenu pourrait même constituer un obstacle à l’exercice de prise de conscience du processus de penser. L’expérimentation révèle aussi que les échanges et le questionnement portant sur un sujet en lien avec le dialogue de Bohm permettent de comprendre davantage le sens du dialogue pour le pratiquer.

La pratique du dialogue, axée sur le processus, sur ce qui se passe, est difficile. Même si l’investigation sur le processus peut sembler apparemment frustrante et piégeante, elle est fondamentale, car elle mène à des réflexions, des prises de conscience sur le fonctionnement de notre penser et communiquer ensemble, soutenant ainsi la pratique du dialogue. Une telle pratique constitue la moelle même de l’exercice dialogique. La conception même du dialogue comme un processus facilite son appropriation.

La pratique du dialogue pour prendre conscience du processus de penser repose sur l’implication du participant. Ainsi, la pratique peut être entravée par la tendance à l’évitement. L’évitement touche différents aspects. Le premier semble résider dans la tendance de ne pas tourner son regard vers l’intérieur pour s’interroger et se confronter soi-même, au moment même où le participant se sent interpellé; il y a résistance à ce qui est désagréable, déstabilisant dont la source semble résider d’abord à l’intérieur de soi-même. Le second aspect renvoie à la tendance à l’abstraction, à la rationalisation et à donner primauté à l’intellect en occultant le ressenti. Cet aspect est entretenu par le premier aspect et, en même temps, est lui-même une stratégie d’évitement qui entretient le premier aspect. Le troisième semble résider dans une certaine résistance à ne pas se dévoiler au collectif. La quatrième semble résider dans une résistance à éviter ce qui est “socialement” désagréable. A contrario , la pratique du dialogue pour prendre conscience du processus de pensée est facilitée par le risque que prend le participant : accepter de laisser déployer, accepter les tensions et embarras possibles, oser se dévoiler avec spontanéité, même si on peut vivre la tension qui vient avec l’appréhension du regard d’autrui. En risquant, le participant se donne et donne au groupe d’authentiques matériaux nourrissant la pratique du dialogue. Lorsqu’il s’implique, le participant ose confronter et accepte d’être confronté. La confrontation permet de faire ressortir les différents aspects de voir, permet d’explorer les présupposés, croyances et modèles mentaux sous-jacents. L’expérimentation a permis de constater que la connaissance mutuelle et la confiance mutuelle, qui se développent avec la pratique, développe le courage de confronter les points de vue différents et ce qui les sous-tend.

Dans l’exercice de questionnement et d’approfondissement, la structure du grand groupe avec la diversité des participants telle que proposée pour la pratique du dialogue influe sur certains paramètres tels le rythme de prise de parole, la diversité des vocabulaires et des propos ainsi que la diversité d’approches d’approfondissement.

Le rythme rapide, de l’avis de plusieurs, ne donne pas égale opportunité aux dialoguants pour amener ce qui les interpelle pour investigation collective. Un rythme trop rapide ne favorise pas l’écoute et une appréhension totale qui vient quand on a le temps de se laisser imprégner par les mots de l’autre. Conséquemment, il ne favorise pas la suspension et la réflexion. La vitesse avec laquelle un participant prend parole donne lieu parfois à une perception de non écoute de l’autre, et dans le cas limite, les coupures de paroles répétitives sont associées à une attitude de non respect. Un rythme trop rapide des échanges, en combinaison avec le nombre de personnes (diversité des interventions) rend difficile la double écoute : écoute profonde de soi et écoute de ce qui se passe dans le groupe; un tel rythme rend difficile la compréhension et l’approfondissement dialogique.

La diversité de vocabulaires et des propos amenés dans un contexte de grand groupe suscite quelque fois des difficultés de compréhension. Le recours aux reformulations spéculatives, compréhensives ou interprétatives, aux demandes d’explicitation sont autant d’actes facilitant le décodage du propos et le déploiement de l’exercice de questionnement, et permet de retenir que la difficulté de saisir le sens des propos amené n’est pas autant un obstacle au dialogue.

La cohabitation des différentes façons d’approfondir génère certaines tensions sans nécessairement entraver le sens même de l’exercice, à l’exception près de la tendance à trop asseoir l’investigation sur l’intellect. Tout d’abord, la focalisation sur l’individu versus le collectif, dans le cadre de notre expérimentation, se traduit par une certaine tension que vivent certains dialoguants au regard d’un questionnement concentrique dirigé vers le participant qui a amené un propos, ou encore au regard d’échanges serrées à deux entre deux participants (dialogue à deux). Cette tension provient d’une vision privilégiant le modèle d’un dialogue plus participatif. L’expérimentation a témoigné que la structure du grand groupe rend difficile la focalisation sur l’individu ou l’exercice prolongé du modèle à deux. La tension indique plutôt d’être vigilant à ne pas être victime d’un modèle de ce que pourrait être le dialogue, et pour participer pleinement à un processus créatif entre pairs. En second lieu, le dilemme entre intervenir et ne pas intervenir semble être intrinsèque à la pratique du dialogue. Ne bloquant pas comme tel le questionnement pour prendre conscience du processus de penser, ce dilemme fait partie en fait du processus de penser ensemble. En troisième lieu, la tension entre l’intellect et le ressenti, semble être un reflet de notre culture qui n’est pas encore habituée à accorder assez de place à la prise en compte des émotions et le ressenti dans une communication. Le danger de se restreindre à l’intellect pour l’investigation peut réduire la richesse du questionnement comme exercice susceptible de mener aux prises de conscience du processus de penser, où la pensée, en contexte du dialogue, désigne autant le produit de l’intellect conscient que les sentiments, les émotions, les intentions et les désirs qui entrent dans le processus de penser donnant lieu à la pensée. En dernier lieu, l’expérimentation permet de révéler la tension résultant des présupposés fédérateurs animant les participants, présupposés apparemment en contradiction : présupposés sur la nature de la réalité (relative ou absolue, construite, ou donnée), présupposés sur le rôle des modèles mentaux dans la perception du réel (nous fonctionnons avec les modèles mentaux versus nous pouvons appréhender le réel autrement que par les modèles mentaux, nous l’appréhendons par la sensation), présupposés sur la nature du moi (entité intrinsèque versus produit de la pensée). Ces présupposés adoptés, plus ou moins conscientisés, peuvent avoir exercé une certaine influence sur la pratique du dialogue, notamment sur la façon dont on prend la parole et procède à l’exercice d’approfondissement pour prendre conscience du processus de penser.

Nous présentons, à la page suivante, un tableau récapitulant les conclusions auxquelles nous sommes arrivés dans cette section (tableau 7).

Tableau 7 : Un résumé de la catégorie Approfondissement/Questionnement

Approfondir et questionner ce qu’il y a derrière une intervention pour prendre conscience du processus de la pensée, des présupposés, des croyances et des intentions qui amènent à penser ce qu’on pense.

Ce qui entrave cette démarche

Ce qui rend difficile cette démarche

Ce qui facilite cette démarche

CONCERNANT LE SUJET, LE CONTENU :

Le focus sur le contenu peut détourner l’attention du participant de l’observation de son processus de penser.

 

Un contenu qui touche et qui accroche est un catalyseur de l’observation du processus de la pensée. Les échanges portant sur un sujet en lien avec le dialogue de Bohm.

CONCERNANT LE PROCESSUS :

 

Le vécu du processus est en soi difficile; une attention portée trop sur le processus peut décourager momentanément certains participants.

S’engager à vivre le dialogue comme processus prédispose les participants à accepter la tension et la frustration, et à les exploiter comme matériaux d’investigation des processus mentaux.

CONCERNANT L’IMPLICATION DU PARTICIPANT :

L’évitement : ne pas s’interroger, donner primauté à l’intellect en occultant le ressenti, éviter ce qui est “socialement” pressenti comme désagréable et embarrassant.

 

Accueillir ce qui se présente comme étant agréable ou non, puis accorder une présence attentive à son vécu intérieur, tant au niveau émotif et cognitif, pour s’interroger et partager ses réflexions authentiques.

   

Accepter de confronter et d’être confronté pour mettre au jour les présupposés, les croyances et les modèles mentaux sous-jacents. La connaissance et la confiance mutuelles se développant avec la pratique prolongée donnent le courage pour confronter.

 

Les modèles de comportements sociaux normatifs, l’appréhension du regard d’autrui sur soi et le besoin d’être en équilibre, c'est-à-dire en contrôle, peuvent freiner le goût du risque.

Risquer, c’est-à-dire avoir le courage de se dévoiler, d’exprimer authentiquement son opinion, ses valeurs et ses croyances.

CONCERNANT LA STRUCTURE DU DIALOGUE :

Un rythme rapide des échanges limite la compréhension et entrave la suspension. Les coupures répétées de paroles entravent l’investigation.

Le fait que les propos ne soient pas compréhensibles, ni accessibles rend l’exercice dialogique difficile

Les reformulations interprétatives, compréhensives, spéculatives ainsi que les demandes d’explicitation facilitent la compréhension pré requise à l’investigation collective.

Un dialogue trop intellectuel, c’est-à-dire ne prenant pas compte du vécu émotionnel des dialoguants limite la portée du dialogue.

La cohabitation de différentes façons d’approfondir.

 
 

Des présupposés au dialogue qui sont, bien souvent, en opposition : présupposés sur la nature de la réalité, sur le rôle de la pensée (des modèles mentaux, intentions) dans la perception de la réalité, sur la nature du moi.

 

L’apport d’un facilitateur serait précieux pour faire ressortir notamment :

- que le processus, fondamental dans le dialogue, peut être gratifiant : les frustrations et tensions vécues sont en fait autant de matériaux bruts de l’observation et de l’investigation du processus de penser et des prises de conscience;

- que les différents modèles de dialogue - à deux, concentrique (plusieurs à un) ou un modèle plus participatif – peuvent cohabiter et qu’il s’agit de ne pas être victime d’un seul modèle dialogique.

Cette catégorie regroupe différentes sous-catégories qui, semble-t-il, inhibent l’exercice dialogique, vue comme exercice de prise de conscience des présupposés, croyances, valeurs, modèles mentaux, intentions, émotions qui dirigent notre processus de penser. La co-élucidation de leur potentiel, à travers les expressions des dialoguants, nous a permis de nommer la catégorie sous l’appellation “matériaux bruts de l’exercice dialogique”, c’est-à-dire les matériaux récupérables, qui, lorsque récupérés, nourrissent et facilitent l’exercice du dialogue. Cinq sous-catégories seront examinées : 1- les énoncés prescriptifs, ontologiques, les attitudes autoritaires; 2- le dogmatisme/la conviction; 3- le mode action/réaction, 4- la dualité/l’affrontement et 5- le jugement.

Pour plusieurs participants, certains types d’interventions inhibent l’exercice dialogique. Par exemple, les énoncés qui prescrivent une façon de percevoir, de voir ou de faire, les énoncés qui indiquent que “la vérité, c’est ça” (vérités ontologiques) et les affirmations catégoriques qui “arrêtent” une interprétation sont, lorsqu’ils sont amenés avec une attitude autoritaire, des interventions considérées comme anti-dialogiques. Ces interventions amènent plusieurs participants à sentir qu’ils se font imposer une voie unique de percevoir, de voir, de faire (l’unilatéralité). Cela les amènent aussi à réagir négativement à la personne qui affiche de telles interventions.

Voici une illustration d’énoncés prescriptif, ontologique, d’affirmation catégorique :

//C'est la seule façon, être en contact avec soi, si on veut approfondir quelque chose. Il faut avoir la connaissance de soi, ici là [geste désignant son cœur] [6.27 NF4.6 - V6 : 63 - 63]

Pour aller dans la compréhension, il faut abattre toute forme de croyance. C'est la seule façon de pouvoir aller plus loin [6.39b NF4.11.2 - V6 : 85 - 85]

Le mot n'est pas la vérité. Le mot sous-tend quelque chose d'autre. [6.95 NF4.39 - V6 : 215 - 215]

Les énoncés prescriptifs sont considérés anti-dialogiques par la plupart des participants.

Je n'aime pas moi entendre dire, " c'est ça qu'il faut faire, de toute façon, c'est comme ça, on n'a pas le choix ". Je trouve ça anti-dialogue, je ne suis pas d'accord avec ça [6.37 NF5.3.1 - V6 : 74 - 74 ]

NF4, aussitôt que je t'amène à l'extérieur de ton modèle, quand je t'amène dans mon modèle, tu me dis à toutes les fois "FH2, tu ne fais pas la bonne chose. Regardes ce que tu fais, ce n'est pas correct". Tu me dis ce qu'il faut faire . Et je n'aime pas me faire dire quoi faire, en général. [14.99 FH2.3.5; 3.6 - V14 : 224 - 225 ]

Selon plusieurs participants, les vérités ontologiques et les affirmations catégoriques ne favorisent pas la réflexivité. Elles suscitent le mode réactif, la défensive, la fermeture, la cristallisation et le durcissement.

Si on affirme la vérité , il n'y a plus de réflexion , parce que clac clac clac, on vient couper la réflexion, je suis blastée! [11.23 EF3.7.4 - V11 : 90 - 90 ]

Une intervention qui affirme de façon très claire une vérité, c'est celle là et juste que celle là, une affirmation assertive , a comme effet de mettre tout le monde sur la défensive , car il n'y a plus de place pour la réflexion . [11.30 NH3.1.4 - V11 : 76 - 76 ]

Ce que les affirmations provoquent, c'est une fermeture. Quand il y a ces types d'interventions, ma réflexion est coupée . Je veux aller voir qu'est-ce qu'il y a derrière, questionner. Mais pas qu'on me limite. [11.42 EF3.7.7- V11 : 93 - 94 ]

Ce mode prescriptif, affirmatif ne me permet pas d'explorer bien loin. Ça fait référence aussi à " j'ai besoin qu'elle écoute, qu'elle ait du respect ". Quand je ne me sens pas respecté, c'est incroyable comment je peux agir de la même façon aussi . À ce moment, j'amène ma bûche dans le feu . [12 NH3.p1.6; p1.7 - V12 : 450 - 450 ]

Les attitudes autoritaires se manifestent par le ton, l’intonation, les gestes et les coupures répétitives de paroles.

On n'est pas que dans le verbal, même si c'est ça qui prédomine. Le reste est là et est très important : le ton de voix, la manière, les gestes indiquent énormément [4 NH4.p2 - V4 : 248 - 248]

Le contenant et le contenu, les deux vont ensemble. On dit autant par la façon que par les mots [4 NH10.p1-V4 : 248 - 249 ]

" Ce que tu es parles si fort que je n'entends pas ce que tu dis... " J'ai l'impression que là dedans, il y a un message qui est dit, et un message d'être, qu'il y a une dynamique qui est enclenchée, ça, c'est tout inconscient / Des fois, c'est par des intonations ou quoi que ce soit, c'est là que la vraie " game ", elle commence. .[ 6.138 NH3.6.1; 6.2 - V6 : 345 - 346 ]

De telles attitudes, accompagnant les énoncés prescriptifs, ontologiques et assertifs induisent chez plusieurs participants le sentiment d’un exercice d’autorité. Suite à leurs répétitions et renforcements, les participants ressentent le sentiment d’un alignement forcé et d’une imposition. Exercice d’autorité, alignement et imposition sont, pour plusieurs participants, contraires à l’esprit du dialogue.

Quand on renforce c'est qu'on veut imposer un modèle. [11.105 NH8.7.5 – V11 :180 - 180 ]

Pour qu'il y ait vraiment un dialogue tel que Bohm le dit, il faut une attitude, chez soi et chez chaque personne qui participe au dialogue, une d'ouverture qui permet d'écouter l'autre, et aussi de parler sans essayer de s'imposer d'une certaine manière . [5.25 NH7.2.4 - V5 : 84-84]

Je vois le dialogue comme une communication, dans laquelle on n'essaie pas d'imposer son point de vue , mais que en écoutant le point de vue de l'autre, on se rend compte qu'on a mal compris, ou qu'il nous a mal compris, et par rétroaction, action, rétroaction, on parvient à se forger une idée, une compréhension qu'on n'avait pas au départ. [11.7 NH6.1.1- V11: 25 – 25]

Peu importe ce qui se passe, chacun doit travailler sur soi. Je ne peux imposer sur l'autre un modèle nécessairement pour favoriser le dialogue si elle n'est pas réceptive, je dois me détacher de ça et je peux travailler sur moi. [12 NH9.p1.1 - V12 :457- 457]

Moi, je vois le dialogue comme une émergence de quelque chose qui se construit et je ne vois pas qu'on impose un savoir, des connaissances et des croyances [11.8 EF3.1.1, 1.2- V11 : 27- 28]

Le sentiment de subir une autorité, un alignement forcé et imposé amènent certains participants au mode réactif, soit en résistant à la façon dont le propos est amené (voir illustration 1), soit en résistant au propos amené (voir illustration 2), tel qu’illustré par les deux illustrations suivantes :

Illustration 1 [V11 : 56 - 70]

- Ce que j'observe c'est que cela présuppose une entité. Affrontement, confrontation. Qui se sent affronté ? qui se sent confronté ? Qui ? Ça prend quelqu'un. Qui est ce quelqu'un? c'est une présomption d'une entité qui se sent confrontée, affrontée : j'ai le pouvoir, je n'ai pas le pouvoir. [11.19 NF4.1.1, 1.2, 1.3]

- Est-ce que tu peux parler en je ? est-ce que c'est possible de parler en " je " ? [11.20 EF3.5]

- Qui est moi ? [11.21 NF4.2]

- Je voudrais écouter NF4 qui me parle. Je ne veux pas avoir quelqu'un qui m'assène des vérités [11.22 EF3.6 ]

- //Toi c'est moi, moi c'est toi! [11.24 NF4.3]

- À ce moment, je dois [11.25 EF3.7]

- //Ce n'est pas une croyance que j'observe, c'est une observation.

- J'aurai tendance à [11.27 NH3.8]

- //J'ai parlé d'une observation et ce n'est pas une croyance mais une observation dans toutes les choses. Mon observation est que ça présuppose une entité, qui se sent affrontée, confrontée, qui a un pouvoir. C'est ce que nous sommes. Nous sommes cette présupposée entité séparée. C'est notre conditionnement qui nous fait cette division, pensant que nous sommes une entité séparée, quand la pensée elle est là. [11.28 NF4.5.1; 5.2; 5.3]

Illustration 2 [V11 : 151-160]

- FF3 nous a passé un texte, dans lequel j'ai bien observé que le but ultime du dialogue est de débusquer le processus de la pensée, je vais lire le texte.[11.77 NF4.17; 18 ]

- Chacun peut le faire pour soi [11.80 EF2.4]

- Le but c'est écrit dans le texte, le but du dialogue est d'observer, de débusquer le processus de la pensée et je vais faire de photocopies si [11.81 NF4.19]

- //Je ne suis pas ici pour qu'on m'enseigne [11.82 EF3.9 : [EF3.1.8]

- // Moi non plus, sauf que [11.83 NF4.20 ]

- // Tu m'enseignes! [11.84 EF3.10]

- Absolument pas! Simplement que quand on est entrain d'expliquer un petit peu ce qu'est le dialogue [11.85 NF4.21]

- // Déposes le! [11.86 EF3.11]

- C'est ce que je fais! [11.87 NF4.22]

Le sentiment de se faire ramener répétitivement à une façon de faire, ainsi que le sentiment de vivre un exercice répétitif d’autorité agresse certains participants et suscite temporairement chez certains le goût de retrait du dialogue en cours :

Ça ne me tente pas d'embarquer encore dedans. Parce que j'ai l'impression qu'elle n’a pas saisi encore qu'elle a un modèle et qu'elle veut nous l'imposer. [14.17 NF9.3.5 - V14 : 72 - 72]

Quand j'entends des personnes qui tiennent énormément à leur sujet, NF4 - la dernière fois et cette fois ci, où dans ta façon de t'exprimer, tu coupes la parole aux gens , je me sens agressée / Et tu tiens mordicus à ton point de vue, je me sens agressée. Et puis, je voulais te le dire, puisque ça fait deux semaines de file que je le ressens, ça ne me convient pas d'être dans un endroit où je me sens agressée par une situation semblable. Je ne suis pas habituée avec cette façon d'agir là, je ne participerais pas à ce type de situation , je vais être observatrice à ce moment là. [6.38 NF1.2.1-2.4 -V6 : 76 - 79]

Cependant, certains participants dépassant la “ rhétorique ” accompagnant les énoncés problématiques considèrent que le contenu amené demeure un matériau propice à l’investigation, comme en témoigne l’exemple suivant :

Si quelqu'un pendant 20 ans s'est concentré sur certaines questions, par des lectures, réflexions, pour aboutir à une certaine vérité dans quelque chose, puis vient ici, il va le dire sans doute avec une certaine conviction, et ça va être un genre de déclaration assertive si on veut, mais pourquoi cette déclaration assertive nous empêcherait de discuter ? [11.43 NH6.2.3 - V11 : 99 - 99]

Si la personne décide de parler de façon agressive, si je dépasse la forme, je suis supposé être capable d'aller chercher dans ce qu'elle dit, quelque chose d'intéressant, quelque chose de logique, qui peut être utile pour faire avancer la discussion. [11.107 NH6.7.5 - V11-186-186]

Nonobstant les difficultés exprimées, notre expérimentation a cependant témoigné de la récupération, autant par ceux qui les vivent que par les autres participants, des “difficultés vécues” comme matériaux pour questionner les processus sous-jacents de la pensée et pour questionner ce qui est sous-jacent aux réactions et tendances interactionnelles[54]. Une telle récupération est rendue possible par les actes clés du dialogue, qui seront examinés dans la catégorie “ Essentiels du dialogue ”.

Nous retenons que les attitudes autoritaires ainsi que les énoncés prescriptifs et ontologiques sont en quelque sorte, anti-dialogiques. Nous retenons aussi que la mise en forme de la pensée en paroles, passant par le style (subjonctif / affirmatif ou spéculatif/ interrogatif), l’intonation et le rythme, renvoie à une sorte de rhétorique qui contredit l’esprit du dialogue, sans même que l’acteur n’en ait l’intention. Ainsi, les énoncés prescriptifs semblent généralement faire remonter le modèle d’autorité alors que les énoncés ontologiques et les affirmations catégoriques amènent les autres participants à inférer une fermeture à d’autres points de vue, ce qui est contraire à l’exercice dialogique qui vise à favoriser l’exposition de tous les points de vue aux fins d’une investigation. Ces modes d’interventions, de l’avis de la majorité des participants, ne favorisent pas la participation, le partage et la réflexivité. Ils suscitent la défensive, la fermeture à ce qui est amené et induisent certains participants à adopter un mode réactif. Les attitudes autoritaires accompagnant les énoncés prescriptifs, ontologiques et assertifs font resurgir la notion de hiérarchie qui contrevient à l’esprit du dialogue, elles induisent chez certains le sentiment de subir une agression et, lorsqu’il y a une insistance, induisent le sentiment d’un alignement forcé et d’une imposition d’une façon de faire, de percevoir et de voir, ce qui est tout à fait contraire à l’esprit du dialogue. Quand le participant vit l’impression de se faire imposer une opinion ou une façon de percevoir, de voir et de faire, sa tendance est soit d’y résister, de faire prévaloir et renforcer la sienne amenant parfois à des moments de polarisation, soit de se retirer et ne pas participer au dialogue en cours. Cependant, nous retenons que les difficultés de coopérer avec les attitudes autoritaires, les énoncés ontologiques et prescriptifs ont aussi été appropriées comme matériaux pour l’auto-questionnement et le questionnement en collectif du processus de penser.

Bohm & al. (1991, p. 12) suggèrent le dialogue comme une activité entre égaux, où l’autorité visant à dominer aura tendance à faire obstacle au jeu libre de la pensée.

« Le dialogue est essentiellement une conversation entre égaux. Toute autorité visant à dominer, même si elle est exercée avec doigté et sensibilité, aura tendance à faire obstacle et à inhiber le jeu libre de la pensée de même que les impressions délicates et subtiles qui, autrement, auraient été partagées. Le dialogue peut être l'objet de manipulation, mais son esprit n'est pas compatible avec cette dernière. La hiérarchie n’a pas de place dans le dialogue. »

Ils suggèrent le dialogue comme une activité où le fait de convaincre, de persuader ou d’imposer n’a pas sa place.

« Convaincre et persuader n'ont pas leur place à l'intérieur du dialogue. [...]II n'est pas nécessaire de se laisser convaincre ou de persuader . Cela n'est ni rationnel ni cohérent. Si quelque chose est juste, vous n'avez pas besoin de vous laisser persuader. Si quelqu'un doit vous persuader d'une chose, c'est qu'il y a probablement un doute à son sujet. » (1986, p. 9)

L’expérimentation a permis de constater que, dans l’activité de communiquer ensemble, les participants peuvent être sensibles à la façon dont chacun s’exprime, comme le souligne Kourilsky-Belliard (1998, pp.144-145) :

« la mise en forme participe en effet au sens du message de manière parfois plus prégnante que les mots sélectionnés pour le dire. Qui ne s'est jamais fait reprocher sa manière de s'exprimer par ce genre de répartie : “  Ce n'est pas ce que tu dis qui me choque mais la façon dont tu le dis ” Par ce reproche, notre interlocuteur vise aussi bien notre comportement (langage non verbal) que la formulation de notre message (langage verbal) ».

Le dogmatisme/la conviction renvoie à l’accrochage à une croyance ou idéologie, à la répétition d’une unique façon de percevoir, de voir et de faire, à l’insistance au regard d’un seul chemin possible, c’est-à-dire le sien, à la fermeture à d’autres points de vue et à d’autres perspectives.

Plusieurs participants ont témoigné de leur difficulté à confronter une ferme conviction, affichée par un participant, dans une seule façon de percevoir, de voir et de faire.

J'ai toujours une difficulté très grande que je perçois, c'est qu'il y a une façon de percevoir et que je dois percevoir de cette façon là. [4.15 EF1.6.6 - V4 : 60 - 60]

Je dirais, ce qui me frappe, c'est cette notion de conviction que j'ai tendance à voir comme une barrière à accepter un argument ou un point de vue différent. "Il faut que ce soit comme ça...", "Le moyen est indiscutable." et ça, j'ai plus de difficulté avec ça [6.39 NH8.2.1 - V6 : 81 - 81 ]

À chaque fois que j'entends, "c'est la seule façon de", surtout par rapport à un sujet aussi complexe que le dialogue, il y a des milliers de façons de, qui dépendent de nous, qui dépendent de circonstances, de contextes / L'idée du dialogue, s'il y a des millions de façons, c'est de déposer pour qu'on s'enrichisse de tous ces points de vues là / S'il n'y en a juste une façon de voir, on est fait!, on est fait ! [6.78 NH5.6.8-6.9 - V6 : 147 - 149]

Une telle conviction ferme ne laisse pas place à d’autres points de vue et perspectives. Lorsqu’un participant porte en lui une telle conviction, il est “sourd” et fermé à toute échange.

Pour moi, je trouve difficile quand quelqu'un amène quelque chose et je sens qu'une ouverture n'est pas là. J'ai de la difficulté [6.81 FH2.5.7 V6 : 162 - 162]

Et ce que j'ai vu dans ce qui s'est passé, c'est que les gens ont voulu dialoguer avec toi, ont voulu aller plus loin dans la conversation mais là, je te dis comment je l'ai vu et ressenti, c'est que tu restes dans ta croyance, alors ça ne permet pas d'aller plus loin ... [6.69 NF3.3 - V6 : 131 - 131 ]

Quand on est dans un processus de conviction et confirmation, on ferme. Et on va utiliser les éléments, non pour être en relation avec eux, mais pour alimenter ce qui est déjà là, et on n’a même plus le recul de se regarder aller, étant entrain de vouloir tellement confirmer ce qu’on poursuit. / Alors, on est dans une boucle qui fait qu’on n’a qu'une vérité / Et n'y touchez pas, elle est trop vitale pour soi, elle est la pierre angulaire de son équilibre pour l'instant [6.81 FH2.5.2; 5.4 :V6 : 157 - 160]

Et les échanges aboutissent souvent à des moments qualifiés de polarisation ou de blocage, tels qu’illustré dans le relevé qui suit.

Illustration d’une polarisation :

- Je trouve très important d'aller en profondeur. Si on reste au niveau des mots, si on ne cherche pas plus en profondeur, on n'avance pas [6.24 NF4.4.1; 4.2]

- //Mais moi ne vois pas comme ça le dialogue. Si on cherche à creuser chez une personne, alors le dialogue se déroule autour d'une ou de deux personnes [6.26 EF1.3 ]

- C'est la seule façon , être en contact avec soi, si on veut approfondir quelque chose. Il faut avoir la connaissance de soi, ici là [geste désignant son cœur] [6.27 NF4.6]

- //Mais moi je ne partage pas cette vision là! [6.28 EF1.4]

- //On pourrait faire des échanges de mots toute la soirée! [6.29 NF4.7]

- Moi je vois très bien qu'en échangeant des mots, des phrases et des concepts, on peut construire quelque chose, approfondir une chose.[6.30 EF1.5]

- Mais l'approfondissement, il est là! [ geste au cœur ] [6.31 NF4.8]

- Juste être conscient d'une chose... Il y a des choses qui bloquent là. [6.32 FH1.2]

[ V6 : 57 - 68]

La certitude en son modèle d’interprétation (certitude d’avoir raison ou d’avoir la vérité) amène à leur défense, amène à la persuasion (convaincre les autres), à des interventions prescriptives et au jugement de toute opinion divergente.

C'est très important, parce que je crois aussi que, au moment où on pense avoir la vérité, on ne peut pas s'embarquer dans le dialogue / encore là, je suis dans une situation où je crois avoir la vérité, après l'avoir, il faut la dire, si on l'a dit, il faut convaincre , et si les autres ne croient pas, c'est des maudits menteurs, s'ils sont des maudits menteurs, on est porté à les chicaner, à les grafigner. [NH5.6.4; 6.4; V4 : 133 - 134 ]

À mon avis, quand je suis dans le trouble, puis la guerre est, puis on s'obstine, c'est parce qu'on est consciemment ou inconsciemment persuadé que le modèle qu'on utilise pour décrire quelque chose c'est le bon, c'est le vrai, qu'il est représentatif de la réalité. C'est là que les conflits ont lieu. [15.101 NH5.7.3 –V15 : 228 - 228]

S'il croit que le modèle qu'il utilise donne une image juste, fidèle de la réalité, il va dire : ce que je vois, ce que j'interprète, c'est la vérité. S'il a la vérité et parce que c'est la vérité, à chaque fois que quelqu'un d'autre va vouloir mettre en doute cette réalité là, il va vouloir la défendre , au nom de la vérité. [15.108 NH5.8.1- V15 : 247 - 247]

La conviction portée à un point qualifié de dogmatisme par certains participants entrave l’exploration libre et ouverte, amène à l’unilatéralité et suscite chez certains participants le goût de décrocher :

Et si on parle en " je ", à ce moment là je souhaite qu'on élimine tout dogmatisme. Il y a une liberté qui va être gagnée . Je me situe comment dans ça? ... Je ne suis plus là! Je suis près de décrocher . / Il y a d'autres " je " ici qui sont valables. Je sens une fermeture, une grande fermeture . [6.96 EF3.4.2-4.5 - V6 : 214 - 218]

Je vous fais remarquer qu'il s'est passé quelque chose depuis cinq minutes. Il y avait une exploration ouverte et là ce n'est plus une exploration, c'est devenu quelque chose de dogmatique, de fermé, d’ unilatéral [15.97 EF2.3 - V15 : 217 - 217 ]

Une certaine monopolisation de l’espace dialogique manifestée quelque fois au cours de notre expérimentation, accompagnant un tel “dogmatisme”, a été déplorée.

Je propose à NF4 de volontairement modifier son comportement pour arriver à 5 - 10 minutes au max. afin de nous donner, à tous, la chance. Parce que le dialogue est constamment coupé par ses interventions et ça empêche le flux, la participation de tout le monde. [12 EF2.p1.2 - V12 : 426 - 426]

Notre observation participante témoigne aussi des moments de découragement et de frustration élevée de quelques participants qui ont même proposé l’idée d’exclusion de la personne inébranlable dans sa conviction, dans sa façon d’approfondir et de pratiquer le dialogue, vigoureusement prescriptive et monopolisant plus d’une fois l’espace dialogique.

Est-ce qu'on est rendu à une phase d'exclusion, parce que on ressentait que plusieurs individus étaient un peu au bout de leurs ressources et au bout de leur patience et on ressentait que peut-être, quelques uns allaient décrocher. Et NH9 n'est pas ici ce soir, je ressens que c'est un peu en rapport avec ça. Mais il y a de ça. Est-ce que c'est le cas de d'autres personnes? J'en sais rien. Mais je soupçonne que peut être qu'à la fin de la séance, il y aura qui vont décrocher. Et puis moi, je suis un peu sur le bord. [14.31 NF9.9.3 - V14 : 134 - 136]

Notre expérimentation a cependant témoigné de la récupération des “difficultés” comme matériaux pour questionner et observer le processus de penser : questionnement de ce qui est sous-jacent aux a priori , aux réactions, aux patterns d’interactions[55]. Une telle récupération est rendue possible par les actes clés du dialogue examinés dans la catégorie “ Essentiels du dialogue ”.

La rigidité des “certitudes” ou des “vérités” qui caractérise la conviction dogmatique constitue, pour certains participants, un facteur de blocage du dialogue. Le dialoguant convaincu de sa certitude ne peut s’en distancier que difficilement. Au contraire, il a tendance à s’y accrocher et se ferme à toute autre perspective. Il ne peut donc pas écouter les autres et ne réussit qu’à défendre sa certitude. Le dogmatisme/ la conviction semble susciter, chez ceux qui écoutent, la fermeture, la non écoute, ne donnant pas ainsi de place au contenu amené. À la limite, il peut susciter, chez certains participants, le goût de décrocher du dialogue ou la forte envie d’exclure la personne vigoureusement dogmatique qui a “ bloqué” le dialogue. Toutefois, certains participants, lors du dialogue, récupérèrent les “ difficultés ” expérimentées comme matériaux pour questionner le processus de penser.

Bohm rappelle que les gens qui croient qu’ils sont parvenus à une vérité absolue ne peuvent dialoguer, ni partager : « Comment pouvez-vous partager si vous croyez posséder la vérité et que l'autre croit posséder la vérité lui aussi, et que les deux vérités sont incompatibles? Comment pouvez-vous partager? » (1986, p.12). Bohm prévient que nous avions tendance à prendre nos opinions pour des vérités (processus de chosification) auxquelles nous nous associons et à les défendre, consciemment ou inconsciemment, puis à convaincre les autres de nos vérités.

« Ainsi, vous avez tendance à prendre vos opinions pour des “ vérités”, bien qu'elles puissent n'être que le fruit de vos propres suppositions et de votre propre bagage. [...] Par la suite, pour une raison ou une autre, vous vous êtes identifié à elles et c'est pourquoi vous les défendez. [...] Si nous défendons ainsi des opinions, nous ne pourrons pas avoir de dialogue. Nous ressentons simplement qu'une chose est si vraie que nous ne pouvons pas nous empêcher d'essayer de convaincre l'“ imbécile ” qui n'est pas d'accord avec nous. » (1986, p. 6)

Bohm prévient que, inévitablement, des positions rigides vont surgir lors du dialogue, créant des dissensions et des conflits. Le défi ne consiste pas à résoudre ces conflits, mais de se les approprier pour explorer les structures et le processus. Ces positions rigides sont en fait des opportunités de suspension permettant aux participants de maintenir leur attention sur les émotions fortes telles que la colère, la frustration (soutenir la tension). Un tel effort permettrait d’entrevoir les significations plus profondes sous-jacentes au processus de penser et qui permettent à l’activité mentale de diminuer et de ralentir, de dire Bohm & al. (1991).

« Si vous pouvez porter attention, disons aux émotions fortes qui accompagnent l’expression d’une pensée particulière – émanant de vous ou de quelqu’un d’autre – et maintenir cette attention, l’activité mentale aura tendance à diminuer . Cela peut vous permettre d'entrevoir les significations plus profondes sous-jacentes à votre processus de pensée et de saisir la structure souvent incohérente d'une action que vous pourriez autrement faire de façon automatique. De même, si un groupe est capable de suspendre de telles impressions et de leur accorder son attention, le processus pensée/impression/action, à l’intérieur du groupe, peut lui aussi ralentir et révéler son sens plus profond, plus subtil. Parallèlement, des distorsions implicites sous-jacentes au processus peuvent aussi être révélées et cela conduit à ce qu’on pourrait appeler une nouvelle forme d'intelligence à la fois collective et cohérente. » (p. 9)

Les réactions aux convictions affichées, renvoient à une défense consciente ou inconsciente de valeurs, de croyances et probablement d’autres certitudes. L’exploration de la certitude exposée tout autant que de celle qui est sous-jacente à la réaction de fermeture est en fait au centre de la pratique du dialogue. L’idée essentielle n’est pas de changer la conviction des uns et des autres ou d’imposer une conviction sur d’autres. L’idée, c’est d’explorer les processus mentaux entrant en jeu dans la conviction pour, de là, constater leur rigidité et apprendre le lâcher prise, voire un recadrage, un “zoom out”.

Le mode action/réaction ou le mode réactif réfère aux échanges fondées sur le symptôme (la frustration ou la colère par exemple), au cours desquelles l’imagination, l’intelligence et les efforts des participants concernés sont essentiellement mobilisés à faire disparaître quelque chose (l’opinion ou la façon de parler de l’autre), à “se battre contre”.

Dans le mode réactif, le participant exprime son désaccord à l’égard de ce qu’un autre amène ou son désaccord vis-à-vis de la façon de s’exprimer de l’autre. Il fait prévaloir son opinion / sa façon de faire, ou résiste au propos amené ou à la façon de faire de l’autre. On est ainsi au niveau des évènements et non à celui de l’approfondissement et du questionnement de ce qui est sous-jacent. Un participant a ainsi souligné le mode réactif entre participants au regard de la façon de pratiquer le dialogue:

J'ai l'impression qu'on est à se dire que " regardes, ton modèle là, ce n'est pas correct " et on se dit à travers nos modèles interposés. / " Là, là, tu n'observes pas la pensée, Là t'es une image, puis moi je suis une image, ou bien là, tu prends trop la parole. " / c'est comme trop, pas assez, correct, pas correct... Et on se répond par : " regarde, dans ce modèle là, il faudrait que tu fasses ça comme ça, dans l'autre modèle, il faudrait que tu fasses ça comme ça. " / NF4, aussitôt que je t'amène à l'extérieur de ce modèle là, quand je t'amène dans mon modèle, tu me dis à toutes les fois " FH2, tu ne fais pas la bonne chose. Regardes ce que tu fais, ce n'est pas correct ". / Et dans ce sens là , NF9 répète : " non, ce n'est pas ça qu'il faut que tu fasses, c'est ça. " Et là on est dans nos modèles! [14.99 FH2.3.1-3.3 - V14 : 220 - 222]

Le mode réactif rend difficile l’approfondissement, comme l’a explicité un des facilitateurs.

J'ai l'impression qu'il y a ce que tu dis comme contenu et il y a le sentiment qui est la réaction qui est provoquée. / J'ai l'impression que même après, quand je veux essayer d'approfondir, par exemple, avec toi, j'agis plus en réaction au sentiment que tu provoques chez moi / et là on se place, incapable de faire du sens . Mon sentiment vient avec la façon dont tu le poses, et ce sentiment semble une charge qui vient me chercher. Je réagis à ça. Et là je ne suis plus en mesure, comme je suis en mode réaction, d'explorer avec toi ... [6.63 FH1.3.1.-7 - V6 : 116 - 121]

Le mode réactif, constatent plusieurs participants, entretient la boucle actions/ réactions :

Et si on enchaîne en réagissant, on fait juste monter le stress et le chaos ici dans le groupe, il est important, pour chacun de nous, de reprendre notre centre, pour ne pas tomber en mode réaction et dans l'émotion. On est entrain de se créer une émotion là , vous voyez comment on parle là ! [12.160 FH1.12.2 - V12 : 282 - 282 ]

Et le modèle de réaction qui était arrivé m'a remis dans le même maudit pattern , dans la bille qui tombe dans le même trou et je me dis : " c'est de ça que je veux me sortir ". [14.23 NH3.4.5'''- V14 : 100 - 100 ]

Là on est pris dans une dynamique. Des fois je suis impatient, je regarde ce qui se passe, il y a des réactions. Ce soir, il y a quelques personnes qui réagissent encore. Tant qu'il restera une personne qui est en mode réactif, on sera tout le reste à l'être . [14 FH1.p2.2 - V14 : 459 – 459- V6 : 116 - 117 ]

Le mode réactif ou la boucle actions/réactions qui se répète a été associé par les participants au pattern de “ la bille qui tombe dans le trou ”. Ce pattern se dessine sommairement comme suit :

  • Une intervention “ risquée” d’un participant suscite la réaction cognitive ou émotive chez d’autres;

  • La non suspension de la réaction de la part de celui qui écoute / la non interrogation et non réflexion sur ses prémisses, modèles mentaux qui ont donné lieu à, qui colorent la réaction / la défense inconsciente de ses prémisses, modèles mentaux sans les mettre à jour;

  • L’attribution de la cause de sa réaction à l’opinion, à la croyance ou au modèle mental de l’autre, à l’intervention/action de l’autre, ne pas assumer sa réaction, ne pas voir qu’on a des référents, valeurs, croyances, modèles mentaux, réflexes ancrés qui créent cette réaction; juger l’opinion / l’intervention de l’autre comme irrecevable, ou unique facteur causal de sa réaction

  • Le refus de chercher sens dans l’opinion de l’autre ou son intervention, ou de chercher à élucider les prémisses sous-jacentes, les intentions de son intervention (non suspension de l’opinion de l’autre, non investigation)

  • L’impulsion ou la précipitation à prévaloir son opinion, sans expliciter en quoi son opinion peut être juste ou pertinent dans le contexte présent; ou  à “ condamner ” la position de l’autre sans expliciter le fondé de son jugement.

  • La réaction suscite la réaction chez l’autre qui suit la même logique, formant ainsi une boucle actions/réactions.

  • L’enchaînement des réactions donne lieu à une boucle de discussion vive, sans approfondissement, sans investigation au niveau des croyances, prémisses. Et la boucle se répète malgré les bonnes intentions de dialoguer ensemble.

Le mode réactif ou la boucle actions/réactions ou encore le pattern d’interactions vives[56] semble à première vue “ bloquer ” le dialogue. La frustration, la colère, le sentiment d’impuissance et de “ fragmentation ” semblent être des sentiments qui prédominent au sein du climat du dialogue. Ce pattern a été relevé successivement par les participants :

Au dialogue 6 :

C'est un prototype de vrai vie, ça. Il y a un qui dit quelque chose, il y a une poussée, des intentions, des motivations. Il y a un qui fait du pouce là dessus avec sa propre dynamique, le chiar est pogné, puis on se dit " Qu'est-ce qu'on fait avec ça ? " Peu importe le sujet, de toute façon, ça va être ça pareil! [6.99 NH3.4.3; 4.4 - V6 : 230 – 231

Au dialogue 11 :

C'est fascinant de voir, n'importe quoi qui se passe, ça tombe toujours dans le trou. [11.88 NH3.5-V11 :160-160]

Il y a une incohérence quelque part. On prétend que on ne veut pas y aller mais on y va. [11.111 NH4.4.7 - V11 : 205 - 205 ]

Chose certaine, beaucoup d'actions et de réactions de même nature qui se présentent, puis là, flouc, la bille tombe dedans! [11.113 NH3.7.4 - V11 : 213 - 213 ]

Au dialogue 12

Je me pose sérieusement la question : comment ça se fait-il on retombe dans le même processus? comment ça se fait qu'on rentre dans ce processus là, séance après séance, continuellement, à chaque fois, même si on se dit : il faudrait des moyens, il faudrait trouver d'autres approches? [14.94 NF5.4.1 - V14 : 214 - 214 ]

À ce moment là, le même pattern, je le retrouve partout. Et je me retrouve dans le même état de vulnérabilité que je peux être. Je me l'envoie au front de même; des fois, ça fait du bien quand il fait chaud, mais ce n'est pas élégant. [14.161 NH3.12.3 - V14 : 348 - 348 ]

Au dialogue 14

Dans ce sens là, est-ce que l'image de l'hameçon est bon? Je ne sais pas, mais est-ce que cela a entretenu le pattern de conversation, oui ou non ? [14.114 FH2.4.2 - V14 : 259 - 262]

L’expérimentation a permis de constater que certains participants se sont appropriés les moments où prédominent les modes réactifs comme matériau de l’observation du processus de penser[57]. Une telle récupération est rendue possible par les actes clés du dialogue, examinés dans la catégorie « Essentiels du dialogue ». Au niveau individuel, la prise de conscience de sa réaction et l’attention portée à l’examen propre de sa réaction, soit la suspension, plutôt que l’effort de l’éviter, de l’ignorer ou de la résoudre peut contribuer à ne pas rentrer dans le mode réactif mais à s’approprier sa réaction comme matériau brut d’observation de son processus de penser.

Le dialogue me permet d'être attentive à ma réaction et de voir que lorsque je suis en réaction, je ne suis pas en écoute et que je ne suis pas en ouverture. Et c'est la richesse pour moi. Le dialogue est un laboratoire qui permet de. [NF2.p1.2 - V4 : 213 - 213 ]

Au niveau collectif, l’observation des boucles d’interactions vives par les participants “non impliqués” dans la boucle, plutôt que la tendance de vouloir les éviter ou la tendance à chercher à les résoudre, les transforme en matériau brut pour une investigation des patterns d’interaction.

Il y a quelque chose, une espèce de boucle qui s'amplifie. Ce n'est pas mal, je trouve ça correct, je trouve ça correct, et derrière tout ça, il me semble qu'il y a quelque chose d’intéressant à explorer pour nous comme groupe, parce que ce que tu penses, ce que tu dis, plusieurs fois, plusieurs d'entre nous l'avons pensé. / Je trouve ça intéressant, il me semble derrière tout ça, quelque chose qui est très près des processus mentaux qui nous amènent à avoir ces attitudes là. Il me semble intéressant de l'explorer. [14.22 NH5.5.1; 5.2 : V14 : 92 - 93 ]

Nous retenons temporairement que le mode réactif entrave l’exercice dialogique : quand on est en mode réactif, l’écoute de l’autre est impossible; il n’y a pas de temps accordé à un auto-questionnement de ses impulsions de réaction, ni à un questionnement du fondé des opinions de l’autre. La tendance interactionnelle de chacun des acteurs dans ce mode est de faire prévaloir ses opinions sans examiner les filtres, les présuppositions et les a priori donnant lieu à de tels opinions, ou d’exprimer son désaccord ou encore de juger l’opinion de l’autre ou même “ l’autre ”. La défense consciente ou inconsciente de ses modèles mentaux, de ses croyances et de ses valeurs passe inaperçue. L’expérimentation a témoigné cependant de la récupération des moments où dominent le mode réactif comme matériau d’observation du processus de la pensée.

Bohm (1991, pp. 12-13) attire justement notre attention sur le potentiel des réactions :

« Souvent, les participants vont commérer ou exprimer leur mécontentement ou leurs frustrations après la rencontre. Pourtant c’est exactement ce genre de choses qui offre le terrain le plus fertile pour faire avancer le dialogue vers un autre niveau de cohérence et vers des régions de signification plus profondes qui sont au-delà de la superficialité de la “pensée de groupe”, des bonnes manières ou de la conversation mondaine».

En reconnaissant que les réactions font partie du fonctionnement humain, que le potentiel d’une réaction cognitive, sensitive ou émotive réside en son pouvoir révélateur de notre processus de penser, le fait d’exploiter sa réaction ou les interactions, comme indicateurs des référents, des présupposés et des modèles mentaux à mettre à jour, constitue l’essence de l’observation du processus de penser. Un tel exercice repose sur l’acceptation de ce qui est, pour prendre conscience de sa réaction (ou des réactions collectives) puis l’exercice de suspension[58] et l’exercice de questionnement et d’approfondissement.

La dualité et l’affrontement font appel à la notion de compétition, où il y a l’idée de convaincre l’autre de son opinion et de sa façon de faire. Elle se traduit par des agirs visant à faire gagner ainsi qu’à faire prédominer son point de vue, et ce, sans approfondissement, sans investigation sur le fondé, sans explicitation du fondement de sa position. Cette dualité ou cet affrontement fragmente, et dénonce les certitudes ainsi que la rigidité des positions (incluant les points de vue, les croyances et les modèles mentaux) des acteurs concernés.

Le dialogue ne se construit pas dans un affrontement ou dans une ligne de pensée. L'affrontement, fait appel à l'imposition. Dans l'affrontement, il y a du pouvoir. De la façon dont je le ressens, dans l'affrontement, on veut donner un alignement; pour moi, mon espace est réduit. Dans l'affrontement, c'est : " je te donne l'alignement, prends le. C'est mon idée qui te dis ce que tu dois penser, ce que tu dois faire, parce que c'est comme ça " [11.12 EF3.4.3 - V11 : 45 - 45 ]

La dualité et l’affrontement se manifestent par des événements où les acteurs impliqués restent dans leur propre position apparemment, en conflit. Il en résulte une partie de ping-pong, sans écoute mutuelle, avec un rythme rapide d’échanges, de fréquentes coupures de parole, une absence de questionnement et/ou d’explicitation de ce qui est derrière les messages. Une discussion vive prend la place du dialogue. Chaque acteur tient à son point de vue et l’estime plus valable que celui de l’autre, comme le disait un participant :

Je voudrais intervenir, mais je ne sens aucune écoute, je ne sens aucune porte d'entrée. [6 NH3.p1.4 - V6 : 447 - 447]

La dualité et l’affrontement, faisait ressortir un participant, semble provenir d’une lecture et d’une interprétation partielle que nous tenons cependant pour la seule bonne et vraie (vision tubulaire et chosification)[59], de telle sorte que nous sommes sous l’impulsion de vouloir convaincre l’autre de la pertinence (supériorité) de notre façon de faire et de notre opinion.

On commence à être dans le trouble quand on pense que nos modèles sont vrais et justes. / À mon avis, quand je suis dans le trouble, puis la guerre est, puis on s'obstine, c'est parce qu'on est consciemment ou inconsciemment persuadé que le modèle qu'on utilise pour décrire quelque chose c'est le bon, c'est le vrai, qu'il est représentatif de la réalité. C'est là que les conflits ont lieu. [15.101 NH5.7.1; 7.3 ' - V15 : 225-228 ; 228 - 228 ]

Quand je discute et qu'en discutant, et que je m'aperçois que j'argumente, dans le but de convaincre, oups, ça y est, je suis dans la dualité : c'est moi puis d'autres. [4.29 NH5.2.3 - V4 : 107 - 107]

La dualité/ l’affrontement résulte ainsi de croyances, de positions apparemment opposées qui s’affrontent. On n’investigue pas la nature des croyances en cause mais on essaie de plaider la pertinence ou supériorité de ses croyances

Si nous sommes dans le domaine de la croyance, j'aurai échangé ma croyance contre ta croyance. Et nous sommes dans la dualité, et déjà nous sommes dans la guerre. [6.39b NF4.11.1 - V6 : 83 - 83 ]

Certains participants ont émis l’hypothèse que la dualité/ l’affrontement peut être liée aux enjeux profonds de “ l’identité ” avec ses “ besoins” de différenciation, d’affirmation et ses mécanismes de défenses.

La réponse qui me vient c'est parce qu'on a envie de sommités et on manque d'humilité [14.95 NH1.1 - V14 : 216 - 216 ]

On a une personnalité qui veut s'affirmer, et tant que ces personnalités s'affirment, s’affrontent, il n'y a pas grand chose qui.... [15.21 NH3.1.2 - V15 : 39 - 39 ]

Tantôt NH1 a parlé de " nous voudrions tous être des sommités", ce qui nous froisse tant. Et je vais essayer de nommer quelque chose. Mais ce qui nous froisse tant dans l'attitude de NF4, c'est peut-être qu’on refuse d'être un groupe, qu'on voudrait tous être un et reconnu. Être unique, et être tellement pertinent que personne d'autre ne peut nous enlever ce que nous sommes. Dans le fonds, je ne veux pas être comme elle, je ne veux pas être comme les autres, je veux être moi! Je n'accepte pas d'être un! [14.169 NF2.3.1; 3.2; 3.3 - V14 : 376 - 378 ]

L’expérimentation a permis de constater cependant que l’appropriation des événements d’affrontement/dualité par les participants non impliqués directement comme matériau pour l’observation du penser et agir.

Je trouve ça fantastique, que à un moment donné, grâce aux deux conversations qu'on vient d'avoir, pour moi en tout cas, ça y est, le miroir de la structure qui est derrière nous. [14.104 NH5.8.2-V14 : 243 - 243]

Prend le modèle que j'ai, et comme n'importe qui, "J'ai raison". C'est ça que je vois. Mais j'étais moins frustré qu'avant, même je trouve ça le fun. C'est nouveau. Je me dis maintenant: "Le pattern, c'est un incitatif et d'autres qui réagissent. Ce n'est pas juste "l'ennemi est là" et c'est nous-mêmes qui nourrissons" [14.147 NH3.10.1; 10.6 - V14 : 308 - 314]

Nous retenons préliminairement que l’affrontement et la dualité résultent de l’idée de faire prévaloir son point de vue, sa perspective, c’est-à-dire de faire prévaloir ce que nous tenons pour vrai. Dans l’affrontement et la dualité, il n’y a pas d’approfondissement, ni de suspension. La conversation dérape vers un débat, une discussion vive, ayant pour résultat une impasse ou un blocage. L’expérimentation a permis de constater que de tels moments de dualité et d’affrontement ont été récupérés par des participants comme reflets de structure et de patterns de notre processus de penser, transformant ces moments de polarisations en matières premières qui nourrissent l’observation, la compréhension et la réflexion sur le processus de penser[60].

Dans l’esprit de Bohm, convaincre, persuader, imposer, ces agirs qui caractérisent la dualité/ l’affrontement ne devraient pas avoir leur place dans un dialogue. Derrière la dualité/affrontement réside le sentiment de certitude et de croyances tenues pour vraies. L’idée du dialogue, c’est justement de débusquer ces croyances et certitudes rigidifiées qui sont révélées lors de l’affrontement. Inévitablement, des positions rigides vont surgir lors du dialogue, créant dissension et conflit, stipule Bohm. En conséquence, le défi ne consiste pas à résoudre ces conflits, mais de se les approprier pour explorer les structures et les processus sous-jacents :

« Des prises de position rigides auront comme résultat la division du groupe et la formation de sous-groupes. Tout cela fait partie du processus . C'est ce qui nourrit le dialogue et fait en sorte qu'il accède continuellement, et de façon créatrice, à de nouvelles dimensions. [...] En fait, ils peuvent faire l'objet d'une exploration -- qu'on pourrait définir comme un genre de “ méta-dialogue ” -- visant à clarifier le processus même du dialogue. » (Bohm & al., 1991, pp. 6-7).

Le jugement est l’acte de la pensée qui affirme ou nie et qui, ainsi, pose le vrai. Plus largement, c’est le point d’arrêt d’un problème qui s’achève dans une décision. Le jugement représente un état individuel de la croyance assez assurée pour revendiquer une confirmation ou une vérification. Il est aussi communication de cette croyance et réclame un assentiment ou une adhésion de la part des autres sujets[61].

Le jugement, constatent certains participants, est susceptible d’être défavorable au développement du climat de confiance nécessaire à l’ouverture de soi pour pratiquer le dialogue.

Le jugement c'est un couperet par rapport à établir un climat de confiance . [6.16 NH5.6.2 - V6 : 25 - 25 ]

Le sentiment d’être jugé par rapport à ce qu’on veut émettre peut freiner la spontanéité, le dévoilement de ses pensées, de ses présupposés, de ses préjugés, de ses valeurs et de l’ouverture de soi pour partager et investiguer avec le groupe. Un jugement peut, autrement dit, déclencher des mécanismes de défenses et de fermeture non favorable à l’investigation ouverte et profonde.

Si moi je me sens jugé négativement par rapport à ce que je veux émettre, oups, je vais marcher sur les brakes un peu [6.16 NH5.6.5, 6.6 - V6 : 28 - 28 ]

Si on s'aperçoit que de plus en plus, qu'en émettant des idées qui ne sont pas toujours les plus normatives , que des gens puissent les accepter sans juger , on va s'ouvrir . [6.16 NH5.6.8 : - V6 : 31 - 31 ]

Les personnes avec qui j'ai de la misère à tester la question, vont-ils me juger ? je n'ai pas tendance à m'ouvrir , à être spontané et à sortir des finesses [6.19 NH3.1.1 - V6 : 41 - 41 ]

Même si non exprimé, le jugement est présent et se manifeste, entre autres, par une écoute “filtrée” de ce qu’amène l’autre.

Est-ce que écouter ne veut pas dire justement suspendre, et suspendre ne veut pas dire de recevoir simplement ce que l'autre dit et non pas de le juger parce que c'est un jugement, même si on ne juge pas en le disant, on juge intérieurement [6.128 NH8.15.4 - V6 : 335 - 336]

Voici une illustration de jugement :

- Supposons qu'il y a deux personnes qui ne se connaissent pas. On fait quoi? On ne se parle pas? ... il faudrait faire donc un premier pas. [6.20 NH6.15 - V6 : 45 - 45]

- Ça me fait réagir depuis qu'on est ensemble, depuis le début. J'essaie de savoir pourquoi. Ce sur quoi je réagis, c'est comme si on ne peut pas être contre la vertu. Oui, oui, ce serait le fun que tout le monde fasse les premiers pas. Ce que j'entends c'est " ce que vous devriez faire là, c'est ça. Et si vous le faites, vous êtes bien. Si vous le faites pas, ce n'est pas bien ". Je n'aime pas ça. J'ai l'impression que tu n'amènes pas quelque chose pour le débattre, tu amènes quelque chose pour dire : " regardez, ce qui est bien, c'est ça. " Et personnellement je ne te sens pas l'ouverture pour en discuter. Tu viens m'éduquer , ça, ça m'agace. [6.21 FH2.4.1-4.5 - V6 : 46 - 50]

Cependant, juger, constatent les participants, est un processus humain inévitable.

On ne peut pas ne pas juger. Moi, je ne pense pas qu'on puisse être neutre. On n'est pas des machines. [15.84 NH5.6.4 -V15 : 189 -189]

Si je suis en désaccord avec quelqu'un, il y a des grosses chances que le processus juger va venir. [4.40 NH3.2.3 -V4 : 124 - 124]

Et de fait, nous jugeons à partir de nos référents, de nos valeurs et de nos modèles mentaux qui agissent rapidement (la pensée, une réponse active de nos mémoires), que ce jugement soit exprimé ou pas.

On juge puis on juge rapidement parce qu'on est victime de nos modèles mentaux.[15.84 NH5.6.3 -V15 : 187 – 187]

Nous jugeons à partir de nos modèles. Ce processus de penser est commun à tous. [15.53 NF4.2.1'- V15- V15 : 128 – 128]

Le jugement, reflet de nos modèles mentaux, de nos référents, de nos valeurs et de nos croyances, qui est le résultat de notre processus de penser, est plutôt un indicateur permettant de prendre conscience de nos modèles mentaux qui “jugent”. Le jugement est en fait un matériau brut de la pratique du dialogue.

Quand on juge une personne, c'est avec tel filtre qu'on utilise pour juger; donc, ce qui est important, c'est d'en être conscient . [15.54 NF10.1- V15 : 134 - 134]

Je pense que qu'explorer le processus de la pensée, pour l'amener vers plus de cohérence, c'est de voir ensemble nos modèles qui font que nous jugeons l'autre. [15.53 NF4. 2.1’; 2.1’’ - V15 : 128 - 129]

L'important c'est d'être conscient des modèles qu'on utilise pour diagnostiquer quelque chose puis voir si le modèle qu'on utilise à ce moment là est approprié à la situation. [15.84 NH5.6.4’ - V15 : 190 - 190]

Certains participants ont fait ressortir ce qui est susceptible de faciliter la récupération du jugement comme matériau de l’observation du processus de la pensée. La présence attentive au jugement qui se forme (prise de conscience) et la suspension permettent de récupérer le jugement pour se questionner et débusquer les croyances et les modèles mentaux.

C'est l'idée de suspendre. Forcément, quand on voit une personne, on est des êtres humains, peut-être on a un premier jugement, on dit " tiens, qu'est-ce qui m'a fait d'avoir ce jugement là ", et hop, ça y est, on est à un autre niveau . [15.58 NF10.3.2 - V15 : 141 - 141]

Et l’absence de la présence attentive à ce qui se passe en soi, à ce qui se passe au moment présent ainsi que la tendance à l’abstraction entravent cette récupération.

Quand on juge , c'est qu'on ne veut pas être en contact avec ce qui se passe en soi. Le jugement est mémoire. [5.103 NF4.8 -V5 : 376 - 376 ]

La présence attentive, c'est d'être en contact avec ce qui se passe maintenant, ne pas intellectualiser et puis profiler vers le jugement [5.103 NF4.9.2 -V5 : 378 - 378]

Le jugement est considéré défavorable à l’établissement d’un climat de confiance nécessaire à l’exercice dialogique. Le sentiment d’être jugé par rapport à ce qu’on veut émettre freine la spontanéité, le dévoilement de ses pensées et l’ouverture de soi à l’autre. Le jugement rapide, non récupéré comme matériau pour investigation, peut en ce sens constituer une flèche ébréchant le climat de la confiance en co-construction. “La personne qui juge a tendance à ne pas reconnaître qu’elle juge. Elle plaide son point de vue et résiste à tous ceux qui plaident le leur” (Isaacs,1999, p. 32)[62]. Si on se limite à juger, le processus ou l’action de “juger” est susceptible d’entraver le développement du climat de confiance favorable à l’investigation et à l’approfondissement. Le jugement (exprimé ou non exprimé), comme acte du processus de la pensée, révèle, de fait, des croyances, des présupposés, des valeurs et des modèles mentaux qui sont à débusquer et à investiguer. Cela veut dire qu’il ne s’agit pas d’éliminer le jugement, mais bien d’exploiter le jugement comme matériau à s’approprier pour mettre à jour et défier nos croyances, nos préjugés et nos modèles mentaux qui interviennent dans le processus de penser. En prenant le jugement comme acte du processus de la pensée, comme une représentation d’un état individuel d’une croyance, d’un présupposé, d’un modèle mental, d’une ou des valeurs assez assurés pour revendiquer une confirmation ou une vérification, le jugement devient communication de cette croyance/ modèle mental/préjugé. Prendre conscience qu’on juge d’abord intérieurement pour s’interroger et mettre au jour ce qui est le référent de notre jugement constitue un exercice de suspension du jugement auquel réfère Bohm. Prendre conscience qu’un jugement émis témoigne des référents permet d’entamer l’exercice d’élucidation et de questionnement de ces référents. C’est en ce sens que Bohm (1986, p. 16) a insisté : “Ainsi, nous avons avancé qu'il est crucial de partager nos jugements, de partager nos présomptions, d'écouter les présomptions des autres [...] et le dialogue est une façon collective d'exposer les jugements et les présomptions ”. La présence attentive à ses réactions (cognitives ou/et émotives ou/et sensitives) ainsi que la suspension du jugement permettent de récupérer le jugement comme matériau alimentant le processus d’investigation collective du dialogue.

Certaines formes d’interventions, tels le jugement, les énoncés prescriptifs, les vérités ontologiques, les affirmations catégoriques et les convictions, portées à un point tel que les participants ont parlé de “dogmatisme”, amènent souvent au mode réactif, aux affrontements/ dualité. Ces interventions rendent apparemment difficile le dialogue, parce qu’à première vue, elles ne cadrent pas avec son esprit.

Les attitudes autoritaires, les énoncés prescriptifs semblent généralement faire remonter le modèle d’autorité alors que les énoncés ontologiques et les affirmations catégoriques portent les participants à inférer une fermeture à d’autres points de vue, ce qui est contraire à l’exercice dialogique qui vise à favoriser l’exposition de tous les points de vue aux fins d’investigation. Ces modes d’interventions, de l’avis de la majorité des participants, ne favorisent pas la participation, le partage et la réflexivité. Ils suscitent la défensive, la fermeture à ce qui est amené, et amènent certains participants au mode réactif. Les attitudes autoritaires accompagnant les énoncés prescriptifs, ontologiques et assertifs font resurgir la notion de hiérarchie qui contrevient à l’esprit du dialogue. Devant de telles attitudes, les gens se sentent agressés et ont le sentiment qu’on essaie de leur imposer une façon d’appréhender la réalité, ce qui est tout à fait contraire à l’esprit du dialogue. Quand le participant vit l’impression de se faire imposer une opinion ou une façon de percevoir, de voir et de faire, sa tendance est soit d’y résister, de faire prévaloir et renforcer la sienne amenant parfois à des moments de polarisation, soit de se retirer momentanément du dialogue en cours.

La rigidité des “certitudes” ou des “vérités” qui caractérise la conviction portée par un participant à un point tel qu’il le préconise dogmatiquement, constitue un facteur qui inhibe le dialogue à différents niveaux. Ainsi le dialoguant convaincu de sa certitude ne peut difficilement s’en distancier, ne fait que la défendre et ne peut, ce faisant, s’attarder à écouter les autres participants. Le dogmatisme ou la conviction d’un participant semble susciter, chez les interlocuteurs, la fermeture, la non écoute, ne donnant ainsi pas de place au contenu amené. À la limite il peut susciter, chez certains participants, le goût de décrocher du dialogue et, chez quelques participants, la forte envie d’exclure la personne vigoureusement dogmatique qui monopolise l’espace dialogique.

Les modes d’interventions prescriptives, autoritaires et “dogmatiques” ont suscité le mode réactif chez certains participants. Quand le participant est dans le mode réactif, son écoute de l’autre est quasi impossible. Il n’y a pas de temps accordé à un auto-questionnement de ses impulsions de réagir, ni de questionnement du fondement du propos d’autrui. La tendance interactionnelle dans ce pattern est de faire prévaloir sa position, son opinion, son désaccord et ce, sans exercice d’approfondissement possible. Le mode réactif emprisonne dans une boucle actions/ réactions et maintient une discussion vive.

Le mode réactif a amené à des moments d’affrontement et de dualité où règne l’idée de faire gagner son point de vue, sa perspective. Dans l’affrontement et la dualité, il n’y a pas d’approfondissement; la conversation dérape vers une discussion vive, avec, comme résultat, une impasse ou un blocage.

Le jugement est considéré défavorable à l’établissement d’un climat de confiance nécessaire à l’approfondissement lorsqu’il n’est pas récupéré comme matériau favorisant la prise de conscience du processus de pensée. Le sentiment d’être jugé par rapport à ce qu’on veut émettre freine la spontanéité, le dévoilement de ses pensées et l’ouverture aux autres. Le jugement (exprimé ou non exprimé), comme acte du processus de la pensée révèle des croyances, des présupposés, des valeurs et des modèles mentaux qui sont à débusquer et à investiguer. Cela veut dire qu’il ne s’agit pas d’occulter le jugement qui est tout à fait “humain”, ni d’éliminer le jugement, mais bien d’exploiter le jugement comme matériau à s’approprier pour mettre à jour et défier les croyances, les préjugés, les a priori , les modèles mentaux et les valeurs qui interviennent dans le processus de penser.

L’expérimentation a permis cependant de constater que ces “entraves au dialogue” précédemment décrites ont souvent été récupérées, par des participants plus dégagés et “moins pris dans leurs réactions” comme matériaux fertiles pour questionner et mettre au jour ce qui est sous-jacent aux jugements, aux réactions cognitives et émotives et aux tendances interactionnelles afin de prendre conscience du processus de penser. Isaacs (1999, pp. 37-38) souligne justement que quand nous conversons, nous constatons que certaines des opinions émises nous plaisent ou nous déplaisent. Si nous pouvons être attentifs et faire le choix de suspendre ce que nous prenons pour acquis, demeurer ouvert et entamer une réflexion sur les règles et les raisons qui sous-tendent notre pensée, nos ressentis et nos émotions, nous prenons la direction d’un dialogue réflexif et investigatif.. L’apport du facilitateur se révèle, selon nous, essentiel ici pour recadrer l’interprétation des interventions associées à première vue comme facteur de blocage, tels les énoncés prescriptifs, les jugements, les moments d’affrontement et le mode réactif, vers leur appropriation comme matériau de premier ordre de la pratique du dialogue.

Comme pour la section précédente, nous donnons, à la page suivante, un tableau 8 résumant les conclusions, ayant trait aux difficultés et éléments facilitateur du dialogue, auxquelles nous sommes arrivés dans cette section.

Tableau 8 : Un résumé de la catégorie Matériaux bruts de l’exercice dialogique

Approfondir et questionner ce qu’il y a derrière une intervention pour prendre conscience du processus, des présupposés, des croyances et des intentions qui amènent à penser ce qu’on pense.

(Ce tableau est une suite de celui portant sur la première catégorie)

Ce qui est susceptible d’entrave cette démarche

Ce qui est susceptible de rend difficile cette démarche

Ce qui est susceptible de faciliter cette démarche

LES MATéRIAUX BRUTS DE L’EXERCICE DIALOGIQUE

Les énoncés prescriptifs, les attitudes autoritaires ainsi que les vérités ontologiques, ne favorisent pas la participation et la réflexivité, amènent à la défensive, à la résistance et à la fermeture au mode réactif.

 

Lorsque récupérées à temps, ces manifestations deviennent des portes d’entrée à l’élucidation des présupposés, des croyances et des intentions sous-jacentes.

Les manifestations de dogmatisme ou de convictions " indiscutables " entravent la démarche d’approfondissement, c'est-à-dire l’exploration libre et ouverte. Elles suscitent le mode réactif, les affrontements et, chez certains, le goût de décrocher.

 

Lorsque récupérés, ces manifestations deviennent des opportunités pour explorer ce qui sous-tend les convictions affichées tout autant que ce qui sous-tend la réaction de fermeture.

Le mode réactif ou la boucle actions/réactions, c'est-à-dire le fait d’exprimer son désaccord ou de juger l’opinion de l’autre ou même “l’autre”, de faire prévaloir ses opinions sans expliciter ce qui les sous-tend. La défense des modèles mentaux, croyances et valeurs passe alors inaperçue.

 

Lorsque récupérées par les participants moins impliqués, les boucles actions/réactions deviennent des matériaux d’observation de patterns, de structures et d’habitudes mentales sous-jacentes au processus de penser.

La dualité et l’affrontement, c'est-à-dire des agirs visant à faire prédominer, pour chaque acteur impliqué, son point de vue et ce, sans approfondissement ni investigation sur le fondement de sa position.

 

Lorsque récupérés par les participants moins impliqués, ces moments deviennent objets de réflexions et de questionnement, de patterns et d’habitudes mentales sous-jacentes au processus de penser .

Le jugement est considéré défavorable au climat de confiance nécessaire au dialogue. Le sentiment d’être jugé freine la spontanéité, le dévoilement de ses pensées et l’ouverture aux autres.

 

Un jugement, lorsque récupéré, devient l'outil fondamental pour élucider les croyances, les préjugés et les modèles mentaux qui interviennent dans le processus de penser

L’apport du facilitateur s’avère précieux pour suggérer au groupe :

- de s’approprier des interventions, apparemment bloquantes, comme matériaux fertiles à récupérer pour la pratique : élucidation des croyances, filtres, a priori, présupposés, mise au jour des tendances interactionnelles et des habitudes mentales qui bloquent le penser et le communiquer ensemble ;

- de donner primauté à une posture d’observation à la place de la propension à “ éliminer les difficultés”, à atténuer les manifestations à première vue indésirables.

Dans cette catégorie, nous avons regroupés cinq “essentiels” de la pratique du dialogue : l’écoute, la suspension, l’effet miroir immédiat, la multirationalité et la prise de conscience.

L’écoute des autres et l’écoute en dedans de soi sont considérées par la plupart des participants comme essentielles dans la pratique du dialogue.

Pour qu'il y ait vraiment un dialogue tel que Bohm le dit, il faut une attitude , chez soi et chez chaque personne qui participe au dialogue, une d'ouverture qui permet d'écouter l'autre . [5.25 NH7.2.4 - V5 :84 -84

Les perceptions et l'amalgame de tout ce qui va émerger, tout se fait par écoute . [11.8 EF3.1.6 -V11: 32 - 32]

L’écoute des autres et l’écoute en dedans de soi constituent aussi des habiletés que certains participants visent à améliorer avec la pratique du dialogue.

Mon intention est d'être capable de développer une habilité d'absence de pensée dans la communication...J'appelle cela " Méditer les yeux ouverts ", une écoute tellement attentive, centrée sur l'autre, dans sa plus grande globalité. [NH1-RI 1 - RI : 76 - 76]

Je croyais savoir écouter. Je me rends compte que mes filtres sont très " premier niveau ". Je dois travailler là-dessus! [ NF2 -RI 31 : 32 - RI : 47 - 48]

Examinons d’abord le potentiel de l’écoute de l’autre, tel que vécu par les participants.

L’écoute des autres, comme le faisaient ressortir certains participants, est enrichissante. Elle leur permet d’apprendre quelque chose de neuf, de recevoir des points de vue qui enrichissent et nuancent le leur, de prendre connaissance d’autres approches et d’autres façons de voir susceptibles de leur permettre de voir des choses que la leur ne permettait pas et ainsi d’exercer leur ouverture à la différence et à la diversité.

J'ai beaucoup écouté. J'aimais les différents points de vues qui étaient donnés sur le sujet. Ce qui rendait le dialogue plus riche [15 NH7.p1.3 - V15 : 333 - 333 ]

La réalité qui est devant nous est complexe au point où pas un d'entre nous peut la percevoir de façon intégrale, j'ai avantage à écouter l'autre parce qu'il va me faire apprendre des choses sur cette réalité que je ne peux percevoir [15.101 NH5.7.5 - V15 : 230 - 230 ]

Moi, j'aime ça quand EF1 parle, je ne comprends pas toujours, mais, comme dit NH4, j'apprends quand j'écoute. J'apprends de quelqu'un qui n'est pas dans le même couloir que moi, pour utiliser l'image. Et ça exerce mon ouverture à l'opinion des autres. J'aime ça. [12 NF3.p1.2 - V12 : 400 - 400]

Pour certains participants s’initiant à la pratique du dialogue, le fait d’écouter les autres leur permet de mieux saisir les subtilités de l’exercice dialogique et contribue à faciliter leur appropriation de la pratique du dialogue.

J'ai écouté tout le long, ça m'a permis d'observer, de comprendre le dialogue et d'avancer. [4 NH1.p1 - V4 : 244 - 244 ]

Le fait d'écouter les gens, ça me fait avancer [4 NF10.p1' - V4 : 246 - 246 ]

Cependant, la richesse de l’écoute des autres réside d’abord dans son potentiel permettant de prendre conscience des présupposés, des croyances et des modèles mentaux. En effet, c’est en écoutant les interventions d’autrui que nous pouvons, par un retour réflexif sur soi, prendre conscience de nos présupposés qui dirigent notre agir, comme l’illustre le cas de figure suivant : par l’écoute de la préoccupation amenée par un participant sur la relation confiance-communiquer, un participant a pris conscience qu’il avait effectivement un présupposé à l’effet que tous les dialoguants viennent au dialogue et ont confiance aux autres pour dialoguer ensemble. En prenant conscience d’un tel présupposé qui ne s’avère pas pertinent au contexte, le participant l’a ajusté.

De mon point de vue, ce que NH6 a soulevé, je trouve ça très fondamental. Je n'avais pas pensé à ça du tout . C'est passé inaperçu , la dernière séance. Je ne pouvais pas penser qu'il y a des gens qui peuvent ne pas avoir confiance au départ. Alors, est-ce qu'il faut vouloir que tout le monde soit comme ça ? Non, parce que tout le monde n'est pas comme ça. [6.84 NH7.1.1; 1.4; 1.13- V6 : 171 - 171; 174 - 174; 176 -176; 183 - 183]

L’écoute d’autrui, ainsi révélée dans ce cas de figure, correspond aussi à une nécessité de valider les présupposés que nous adoptons quand nous agissons. En constatant que d’autres nous rejoignent ou non dans notre observation et interprétation, nous pouvons valider la justesse et la pertinence au contexte réel de nos présupposés d’action, et les ajuster, si nécessaire.

Le potentiel de l’écoute d’autrui pour la prise de conscience des présupposés se révèle surtout lors des moments où nous éprouvons de la difficulté à écouter l’autre, comme l'a fait ressortir ce participant :

Et puis c'est aussi pour moi le meilleur test d'écoute que je n'ai pas eu depuis que je participe à cette session. Ça me tente de décrocher puis je me dis : non, ne décroche pas / D'autre part, je me sens, moi aussi agressé. / Puis là je me pose la question : pourquoi je me sens agressé? parce que derrière ça, il doit avoir des présupposés....Il faut que je fouille là... [6.78 NH5.6.1-6.7 - V6 : 141 - 143]

Lorsque le participant écoute autrui et lorsqu'il est capable de reconnaître, de ne pas nier qu'il a eu de la difficulté à écouter l'autre, il peut alors authentiquement aller explorer et prendre conscience de ce qui est sous-jacent à sa résistance ou sa réaction, ce qui constitue l’essence de l’exercice dialogique. Le participant, dans l'exemple précédent, a exploité sur le champ, un moment de difficulté d’écoute pour faire l’exercice d’auto-questionnement ou de questionnement[63] pour ensuite faire celui de la suspension[64]. L’exercice effectué permet de mettre au jour des modèles mentaux, des présupposés, ou des façons de voir ou des valeurs, ou des normes sociales et culturelles adoptées, ou le bagage cognitif et les fondements sous-jacents, ou encore le vécu personnel (notamment “les marques d’attention auxquels ils sont habitués à recevoir”), lesquels sont à la base des réactions cognitives et émotives amenant une résistance dans l’écoute de l’autre.

Et là je m'aperçois, que je deviens sensible aux énoncés ontologiques, aux énoncés qui disent que la vérité c'est ça, au lieu de dire que c'est ma vérité, ce qui est différent. Quand quelqu'un dit que la vérité c'est ça, ça veut dire que vous ne l'avez pas vous autres, c'est moi qui l'ai. Quand quelqu'un dit : ma vérité c'est ça; cela veut dire c'est moi, c'est tout, c'est plus partageable, c'est plus recevable.. On ne parle plus du one best way...on ne parle pas de la vérité. On parle d'une vérité parmi tant d'autres. [6.78 NH5.6.1-6.7 - V6 : 141 -146]

Et peu importe le contenu, quand quelqu'un parle, on reçoit le contenu, mais il y a comme quelque chose qui se passe et qui va nous amener à réagir. / Alors pour moi, suspendre, questionner, c'est " qu'est-ce qui vient chercher chez moi " / et chez moi c'est " oh, c'est assez. Tu ne viendrais pas dans mon territoire, tu ne viendrais pas me dire quoi faire, ou me faire une leçon. " [6.112 FH2.6.2; 6.4- 6.7 - V6 : 258 - 258 ; 260 - 263 ]

D’autres participants, en constatant la “difficulté” de l’écoute collective d’un propos amené par un participant, l’ont “exploitée” pour faire ressortir les différents présupposés collectifs adoptés plus ou moins consciemment.

Quand je nous écoute parler, je vois très bien qu'on privilégie certaine façon de voir, certaine cosmologie, vision, plutôt que d'autres, et tout le monde n'a pas la même vision. ... (12.50 NH4.1.6 - V12 : 109 -109)

D’autres participants, en observant la difficulté d’écoute mutuelle dans des moments d’affrontement l’ont exploité pour faire ressortir des patterns interactionnels et des habitudes mentales, sans doute liés à notre fonctionnement humain et notre bagage éducatif et culturel, qui piègent notre penser et communiquer ensemble.

On peut écouter pour observer nos patterns. [14.148 NH8.3.1 - V14 : 315 - 315]

Par ailleurs, le sentiment d’être écouté par autrui et d’être réfléchi par l’écho d’un autre facilite la participation. Lorsqu’on se sent “écouté”, on sent que les autres nous font une place dans le dialogue, on s’ouvre davantage et on laisse plus de place aux autres dans l’espace commun du dialogue.

Je me demande si on a fait de la place à ce que j'ai dit . Je regarde juste une chose qui me flatte à l'ego, quand ça arrive, c'est : " comme le disait x ". Quand quelqu'un reprend les propos de quelqu'un d'autre, ça crée de la place . J'ai l'impression d'avoir emmené mon petit morceau. Oui, c'est le " je " qui est là. Mais l'ingrédient qui est fondamental c'est que chacun ait à sa place. / Plus on résiste à faire la place à quelqu'un, moins on arrive à créer un espace commun . Et dans ce sens là, ce soir, j'ai l'impression que nous avons fait un petit peu plus de place. [14 NH1.p1.2; p1.3 - V14 : 471 - 472 ]

L’expérimentation a aussi permis au groupe de vivre l’expérience d’une écoute, effectuée par chacun des participants, sans résister à toutes les opinions émises au regard d’une préoccupation concrète commune, à savoir la gestion de la parole. Une telle écoute collective de chacune des opinions émises a permis au groupe d’être dans un état de “conscience commune”, comme le notait un participant, à l’effet que le groupe avait un rythme qui ne favorisait pas la participation de chacun et, dans cet “état de conscience commune”, un rythme plus ralenti s’est installé “naturellement” dans chacun des participants, sans qu’aucune proposition de règlement n’ait été adoptée.

Je remarque une chose aussi, c'est depuis qu'on parle du rythme, le rythme a changé énormément comparativement à celui d'auparavant, je ne sais pas si vous le ressentez, mais, en tout cas, c'est un rythme qui n'est pas le même que d'habitude. Pour moi ça fait partie déjà d'un changement. Avez-vous senti ça? Je l'associe à une attitude d'écoute et puis d'essayer ensemble de ramasser la globalité; chacune a quelque chose, on le dit, puis ça jongle dans l'esprit de chacun et à un moment donné, il y a comme une globalité qui se crée, une conscience commune [14.12 NH3.1.4; 1.10 - V14 : 54 - 54; 60 - 60]

Examinons maintenant le potentiel de l’écoute de soi révélé par les participants.

Comme on l’a déjà constaté précédemment, l’exercice dialogique prend son sens dans l’écoute des autres dont la richesse ne peut être révélée que par un retour à soi, une écoute en dedans de soi. Cette écoute s’appuie sur le maintien soutenu d’une présence attentive à ce qui se passe en dedans de soi, tant au niveau cognitif qu’aux niveaux émotif et sensitif. C’est une écoute profonde, comme le soulignait un participant, qui est difficile, qui demande pratique et persévérance. Une telle écoute, bien sûr, contribue à notre connaissance de soi, favorise la “mise en veilleuse de nos réactions”, temporise le mode réactif en permettant au dialoguant de prendre un peu de recul par rapport à ses réactions cognitives, émotives ou sensitives au regard d’interventions l’ayant interpellé, de s’en distancier pour revenir à un état de “calme intérieur” qui permet d’entamer une interrogation de soi, une réflexion sur ses référents, ou modèles mentaux, ou présupposés, et qui permet de prendre conscience qu’on est ou non à l’écoute de l’autre. L’exemple qui suit illustre l’apport d’une écoute en dedans de soi, qui a adouci le climat hautement “turbulent” vécu lors d’une séance de dialogue. Cette écoute en dedans de soi, nous la rapprochons de la suspension.

On est beaucoup pris dans notre émotivité par rapport à ce qui est affirmé. Et là on ferme, parce que ça vient nous chercher. On n'est plus avec l'autre là. On est pris avec notre sentiment à nous, notre impuissance. C'est ça qui est bien important de saisir. Si on n'est pas capable de faire cette distinction là, bien là, c'est certain qu'on commence à faire du pouce sur la réaction, la défense, l'attaque. Pour moi, questionner, suspendre, méditer, c'est arriver à connecter avec ce sentiment là , le reconnaître; si en reconnaissant que je ne suis pas d'accord, là, je commence à faire une discussion, mais qui n'a pas rien à faire avec le contenu peut-être. Je devrais être très clair. On a parlé d'intentions. Elles sont importantes ces intentions là. La source de l'intention est-ce que c'est une réaction émotive qui me pousse à agir ? [6.100 FH1.9.1 - V6 : 236 - 246 ]

La pratique persévérante de l’écoute profonde en dedans de soi permet aussi, selon un participant qui l’associe à la suspension, de déjouer les mécanismes d’association mentaux rapides, qui font que nous ne percevons pas ce qui est, mais que nous percevons selon des schémas mentaux et émotionnels emmagasinés dans notre mémoire; une telle écoute permettrait, à force de pratique, de délaisser une perception et une interprétation dirigées uniquement par nos opinions (pensées incluant croyances, préjugés, modèles acquis, savoirs, intentions), pour aller vers une perception globale de la pensée, dans son contenu et son processus.

" Ça me fâche, ce que tu es entrain de me raconter ". Si je n'observe pas en moi et je dis que c'est toi, enfin de compte, ce n'est pas toi, c'est en moi que ça se passe. Tu vois, ce que tu as dit, ça vient confronter mon modèle à moi. Hein! Et là je suis en beau maudit, je n'ai pas d'écoute de ce qui est en moi, je ne maintiens pas du tout mon attention à ce qui se passe en moi [14.82 NF4.28.2 - V14 : 196 - 196 ]

C'est la perception du maintenant par le dispositif à notre disposition, qui est le corps, qui est fait tout de sens : la vue , la sensation, les oreilles. On a perdu la capacité de donner place à ce senti en même temps que la pensée; et c'est ça qu'on a à réapproprier, cette perception à la fois sensitive et intellectuelle.[12.12 NF4.3.1;3.2 - V12 : 17 - 18]

Une telle écoute permettrait d’être dans l’ici-maintenant, d’être avec ce qui est.

C'est cette écoute qui permet d'être en contact avec ce qui se passe maintenant , ne pas intellectualiser et puis profiler vers le " il faut que ce soit comme ci, il faut que ce soit comme ça ". [5.103 NF4.9.2-V378-378]

En résumé :

L’écoute des autres dans la pratique du dialogue présente le potentiel suivant :

  • L’écoute des autres est enrichissante. Elle permet d’apprendre quelque chose de neuf, de recevoir des points de vue qui enrichissent et nuancent le nôtre, de prendre connaissance d’autres approches et façons de voir susceptibles de nous permettre de voir des choses que la nôtre ne permet pas; l’écoute des autres permet d’exercer notre ouverture à la différence et à la diversité.

  • L’écoute des autres permet aux participants s’initiant à la pratique du dialogue de mieux saisir les subtilités de l’exercice dialogique et contribue à faciliter leur appropriation de la pratique du dialogue.

  • L’écoute des autres permet de prendre conscience des présupposés, des croyances et des modèles mentaux. En écoutant les interventions d’autrui nous pouvons, par un retour réflexif sur soi, prendre conscience de nos présupposés qui dirigent notre agir. Le potentiel de l’écoute des autres se révèle lors des moments où nous éprouvons de la difficulté à les écouter. En reconnaissant que nous avons eu de la difficulté à l’écouter, nous pouvons authentiquement aller explorer et prendre conscience de ce qui est sous-jacent à notre résistance ou à notre réaction, ce qui constitue l’essence de l’exercice dialogique. Des moments de difficultés d’écoute mutuelle sont des opportunités pour mettre au jour les présupposés collectifs ou les patterns interactionnels et les habitudes mentales.

  • Le sentiment d’être écouté donne lieu au sentiment d’avoir de la place au sein du groupe, favorise la participation et contribue au flux du dialogue.

  • Quand tout le groupe écoute les opinions de chacun, un état de conscience commune s’installe et induit l’adoption de comportements allant dans le sens voulu, sans qu’aucun règlement n’ait à être adopté.

Et le potentiel de l’écoute de soi se résume ainsi :

  • L’écoute en dedans de soi se traduisant par le maintien d’une présence attentive à ce qui se passe en soi, permet d’être sensible à ses réactions cognitives et émotives ainsi que de prendre conscience des référents sous-jacents à la source de ses réactions.

  • L’écoute en dedans de soi contribue à une meilleure connaissance de soi, favorise la “ mise en veilleuse des réactions ”, temporise le mode réactif, permet de revenir à un état de “ calme intérieur ” favorable à la réflexion sur ses référents, ou modèles mentaux, ou présupposés; l’écoute en dedans de soi permet de prendre conscience qu’on est ou non à l’écoute de l’autre.

  • La pratique persévérante de l’écoute profonde en dedans de soi permet de déjouer les mécanismes d’association mentaux rapides qui font que nous ne percevons pas ce qui est, mais que nous percevons selon des schémas mentaux et émotionnels emmagasinés dans notre mémoire. Une telle écoute permettrait, à force de pratique, de délaisser une perception et une interprétation dirigées uniquement par nos opinions (pensées incluant croyances, préjugés, modèles acquis, savoirs, intentions), pour aller vers une perception globale de la pensée, dans son contenu et son processus.

  • Une écoute profonde en dedans de soi permettrait d’être avec ce qui est.

Certains dialoguants ont constaté qu’être dans un silence intérieur permet de mieux écouter les autres.

Je suis venu avec une intention particulière : silence et écoute. J'ai trouvé ça super intéressant. J'ai trouvé que je percevais mieux, j'étais plus calme. [6 NH4.p1.1 - V6 : 405 - 405]

Corollairement, ne pas suspendre ses modèles mentaux, ses croyances, ses présupposés et son bagage cognitif ne permet pas d’écouter vraiment l’autre; ces référents sont susceptibles d’amener au jugement qui empêche une écoute passive de ce que l’autre amène. Ils amènent à une écoute avec résistance.

Si je ne suspend pas, je ne suis pas mieux avec mes lentilles, je regarde ça, je n'écoute pas l'autre [15.101 NH5.7.5; 7.6; 7.6’- V15 : 231 - 231 ]

Cet échange me révèle que c'est l'écoute qui est telle que je me pose cette question là, de faire le vide, simplement... Je me pose cette question: est-ce que écouter ça ne veut pas dire justement suspendre, et suspendre ne veut pas dire justement de recevoir simplement ce que l'autre dit et de non pas de le juger parce que c'est un jugement, même on ne juge pas en le disant , on juge intérieurement [6.128 NH8.15.1; 15.4 - V6 : 332 - 332; 335 - 335]

Il me semble que c'est un bel exemple sur une difficulté d'écouter , de comprendre et puis de s'ouvrir à quelque chose de différent, de nouveau, mais qui vient bien sûr un petit peu ébranler ce sur quoi on est plus ou moins assis, les fondements. / Parce que si tu as bien écouté EH1, tu ne pourrais pas réduire ce qu'il dit et ce qu'il pense à ce petit parasitage qui paraît ridicule, et qui n'a pas de bon sens. / Tu le décris comme ça. Mais ça montre ta résistance à ça, ça montre que tu ne l'écoutes pas . [12.88 NH4.2.1; 2.2; 2.3 - V12 : 182 - 184]

Ne pas suspendre ses réactions empêche l’écoute de l’autre. Il a été fréquemment constaté que lorsqu’on est “ pris ” dans nos réactions émotives, on a une écoute “ non dégagée ”, pour reprendre l’expression d’un participant, on écoute difficilement l’autre, on n’arrive pas à donner sens à ce qu’il amène.

on n'a pas écouté ce que voulait dire NF4 , on a réagi à ce qui poussait NF4 [6.88 FN1.8.5 -V6 : 191 - 191 ]

Il y a quatre personnes qui l'ont dit. On s'est senti poussé, en tout cas, il y aurait quelque chose qui s'est levée, et on dit "Coudonc, on manque de quoi ! où ce qu'il est ?! ", parce que ça le disait à l’intérieur de soi / En tout cas, je l'ai senti de là et pourtant, je n'ai pas aucun élément de contenu au début, mais "drelalal ", ça a levé, et là [maintenant] je me sens coupable mais j'ai de la misère à l'écouter! [6.112 FH2.6.11; 12 - V6 : 267 - 268 ]

Nos “ agents filtreurs” sont souvent tacites, inconscients et ils contrôlent subtilement notre écoute; nous avons souvent le sentiment d’avoir vraiment bien écouté, mais souvent nous écoutons ce que nos filtres imposent. Ce sont les rétroactions des autres qui nous permettent de prendre conscience de notre écoute “ filtrée ”. Prendre conscience que ses filtres ou modèles mentaux orientent son écoute semble un pas vers la bonne direction pour écouter l’autre. En reconnaissant la limite de notre écoute (partielle, partiale), nous pouvons prendre une distance avec notre interprétation pour lui permettre d’être modulée et enrichie par d’autres interprétations, laissant place aussi à une remise en question de notre subjectivité et invitant l’intersubjectivité. En reconnaissant la limite de notre écoute, nous prenons le temps et le soin de formuler une interprétation spéculative pour s’assurer qu’on a ou non bien écouté l’autre, et peut-être de là, mettre au jour, par échanges, des filtres plus ou moins conscients qui ont donné lieu aux interprétations qui divergent. À cet effet, une présence attentive à l’autre, une nécessité de voir l’autre comme son égal permet d’être ouvert et réceptif à ce qu’il amène. Une présence attentive à l’autre permet d’écouter l’autre.

Il faut que je sois attentif à l'autre qui va me révéler des aspects. [15.101 NH5. 7.6’ - V15 : 232 - 232]

Il fut quelque fois mentionné que le rythme rapide des échanges et la diversité des échanges vu le grand groupe peuvent rendre difficile l’exercice d’écoute, tant de soi que des autres.

Avec mon expérience de quelques séances de dialogue, si je n'ai pas le temps de faire descendre en moi, je trouve ça difficile . Mon intuition me dit que c'est important, mais si on ne fait pas ça, on va toujours vivre à ce niveau de préhension intellectuelle seulement [NF9 - V1 : 169 - 169; codification préliminaire pour la sélection des verbatims]

Quand c'est un feu roulant, on embarque dans le feu roulant, mais là, on oublie à un moment donné qu'est-ce qui se passe en nous, parce que notre énergie est pompée par le suivi du processus des arguments qui sont apportés. Je pense qu'on discute à ce moment là et j'ai tendance à perdre le fil de l'esprit du dialogue à l'intérieur de ça, d'être capable de saisir ce qui se passe en même temps en moi, qui me demande déjà, en quelque part, de segmenter ma pensée en ce qui se passe en dedans et, d'écouter en même temps. [NH8 - V1 :177 - 177; codification préliminaire pour la sélection des verbatims]

Moi je trouve que c'est le processus d'écoute qui est même difficile , dans un contexte où tout le monde parle, il arrive souvent on change de thème; en fait, on glisse un peu, d'un côté comme de l'autre. Moi, quand j'écoute, j'essaie de questionner ce qui est dit. Puisque le thème change d'un mouvement à l'autre, je suis chaque fois obligé, physiologiquement peut-être, d'interrompre un processus pour prendre un autre, au point que à la fin, chaque fois qu'on change de dialogue ou que ça a surchauffé, ça fait plus discussion peut-être, donc, j'essaie de comprendre la position de l'un ou de l'autre, et ce n'est pas aisé. [4 NH7.p1.1 - V4 : 220 - 221]

L’expérimentation a permis d’appréhender certains défis reliés à l’écoute de l’autre.

Le premier défi est d’écouter l’autre en étant affranchi de ses filtres et préférences, en mettant entre parenthèse ses référents, ses modèles mentaux et ses préférences langagières pour être capable de capter le contenu amené, puis de donner place à ce qui est amené pour ensemble approfondir et questionner.

Je sais qu'il y a des façons plus intéressantes que d'autres de parler, tout est dans l'art, la forme./ On est ici pour dépasser la forme, et en respectant la liberté de la personne. Si la personne décide de parler de façon agressive, si je dépasse la forme, je suis supposé être capable d'aller chercher dans ce qu'elle dit, quelque chose d'intéressant, quelque chose de logique, qui peut être utile pour faire avancer la discussion. [11.107 NH6.7.3-7.5 - V11 : 183 - 185 ]

Le second défi consiste à recevoir la rétroaction que l’autre peut donner à notre propre intervention. Lorsqu’on écoute et recueille l’opinion des autres ou de l’autre comme une rétroaction susceptible de nous permettre de prendre conscience des choses qui émanent de notre intervention mais dont on n’est pas conscient, on exploite l’apport du groupe pour développer une capacité de proprioception de la pensée[65]. Cette écoute demande de voir l’autre comme partenaire nécessaire à notre pratique. Elle demande de l’humilité et du courage puisés dans l’intention profonde de s’engager dans une démarche d’observation du processus de penser, avec l’aide de l’autre et du groupe, comme l’illustre le cas de figure suivant :

J'aime ça que tu me le retournes...pour moi, l'effet miroir est très important. Parce que la conscience du processus de penser a besoin de beaucoup de discipline, beaucoup de temps pour s'abstraire et se regarder aller alors que les autres peuvent nous retourner ça comme ça [4.35 NH5.5, 6.1 - V4 : 116 - 116 ; 118 - 118 ]

Et c’est là possiblement le plus grand défi qui confronte le dialoguant : composer avec les besoins liés aux mécanismes de protection de soi, d’image de soi et au fait de maintenir l’authenticité et le courage de reconnaître ses contradictions révélées par l’autre, c’est-à-dire le courage de se voir avec l’aide de l’autre ou des autres. La protection de soi et de son image sociale est sans doute une sorte d’instinct ou de loi psychologique humaine que nous portons tous et qui rend l’exercice de réception des rétroactions difficile, parfois embarrassante, déclenchant parfois des mécanismes de défenses comme l’évitement, la justification et la rationalisation.

Il y a une grande souffrance à interroger cette construction qu’est le " je " [11.65.EH1.5.4 - V11 : 134 -135]

Certains participants ont souligné qu’ils ont le sentiment que, parfois, il y a une sorte de besoin d’affirmation, de différenciation qui empêchent l’écoute mutuelle lors de certains moments d’affrontement.

La réponse qui me vient c'est parce qu'on a envie de sommités et on manque d'humilité [14.95 NH1.1 - V14 : 216 - 216 ]

On a une personnalité qui veut s'affirmer, et tant que ces personnalités s'affirment, se confrontent, il y a pas grand chose qui.... [15.21 NH3.1.2 - V15 : 39 - 39 ]

Résumons maintenant ce qui est susceptible d’entraver ou de faciliter l’écoute.

  • Lorsqu’on est “pris” dans nos réactions cognitives ou émotives, on a une écoute “non dégagée”, on écoute difficilement l’autre, on n’arrive pas à donner sens à ce que l’autre amène. Lorsqu’on est “pris” dans nos modèles et présupposés, on a une écoute filtrée, une écoute avec résistance, une écoute avec jugement, exprimé ou pas.

  • La mise en veilleuse d’ a priori , de préjugés, de croyances, de présupposés ainsi que du bagage cognitif et éducatif facilite l’écoute de l’autre.

  • Être dans un silence intérieur permet de mieux écouter les autres.

  • La présence attentive à l’autre, la nécessité de voir l’autre comme son égal pour être ouvert et réceptif à ce qu’il amène favorise l’écoute de l’autre. Voir l’autre comme partenaire nécessaire à notre pratique, pour écouter sa rétroaction susceptible de permettre de prendre conscience des choses dont on n’est pas conscient, pour exploiter son apport afin de développer une capacité de proprioception de la pensée demande humilité et courage.

  • La protection de soi et de son image sociale peut rendre l’exercice de réception des rétroactions d’autrui difficile, voire embarrassante, déclenchant parfois des mécanismes de défenses : évitement , justification et rationalisation.

  • Les besoins d’affirmation et de différenciation peuvent empêcher l’écoute mutuelle lors de certains moments d’affrontement.

  • Le rythme rapide des échanges et la diversité des échanges vu le grand groupe peuvent rendre difficile l’exercice d’écoute, tant de soi que des autres.

Nous retenons que l’écoute dans la pratique du dialogue de Bohm est essentielle dans le développement de la capacité de proprioception de la pensée.

L’écoute des autres permet de prendre conscience des présupposés, des croyances et des modèles mentaux. En écoutant les interventions d’autrui nous pouvons, par un retour réflexif sur soi, prendre conscience des présupposés qui dirigent notre agir. Le potentiel de l’écoute des autres se révèle lors des moments où nous éprouvons de la difficulté à les écouter. En effet, nous pouvons, par un acte d'humilité, reconnaître que nous n'avons pas su écouter l'autre et, ensuite, s'investiguer soi-même pour comprendre ce qui est sous-jacent à notre résistance à l'écoute. Ceci constitue d'ailleurs l'essence du dialogue. Des moments de difficultés d’écoute mutuelle sont des opportunités pour mettre au jour les présupposés collectifs ou les patterns interactionnels et les habitudes mentales.

L’écoute en dedans de soi, se traduisant par le maintien d’une présence attentive à ce qui se passe en soi, permet d’être sensible à ses réactions cognitives et émotives ainsi que de prendre conscience des référents sous-jacents à la source de ses réactions. Une telle écoute favorise la “ mise en veilleuse des réactions ” (la suspension), temporise le mode réactif, permet de revenir à un état de « calme intérieur » favorable à la réflexion sur ses modèles mentaux, ou présupposés ou intentions; l’écoute en dedans de soi permet de prendre conscience qu’on est ou non à l’écoute de l’autre. La pratique persévérante de l’écoute profonde en dedans de soi permet de déjouer les mécanismes d’association mentaux rapides, qui font que nous ne percevons pas ce qui est, mais que nous percevons selon des schémas mentaux et émotionnels emmagasinés dans notre mémoire. Une telle écoute permettrait, à force de pratique, de délaisser une perception et une interprétation dirigées uniquement par nos opinions (pensées incluant croyances, préjugés, modèles acquis, savoirs, intentions), pour aller vers une perception globale de la pensée, dans son contenu et son processus. Une telle écoute permettrait d’être avec ce qui est.

L’écoute dialogique demande une attention au moment présent et le défi dans l’écoute de l’autre réside, en fait, lors de cette exercice d’observation de la pensée, essentiellement dans le maintien d’une attention vigilante pour s'approprier sa difficulté d’écouter l’autre comme indicateur pour un auto-questionnement et/ou un questionnement collectif qui potentiellement pourra dévoiler les présupposés et les croyances sous-jacentes à cette résistance. Ce questionnement est, par ailleurs, au centre de l’exercice dialogique. C’est là que l’écoute en dedans de soi se révèle un exercice incontournable à la pratique du dialogue et complémentaire à l’écoute de l’autre, et c’est peut-être là que la contribution du facilitateur s’avère précieux, pour souligner que la difficulté d’écoute (écoute filtrée, écoute avec jugement, écoute avec résistance, non écoute) est révélatrice de quelque chose à regarder et à approfondir, individuellement et collectivement.

Plusieurs éléments sont susceptibles d’entraver l’écoute d’autrui. Ainsi, lorsqu’on est “pris” dans nos réactions cognitives ou émotives, on a une écoute “ non dégagée ”, on écoute difficilement l’autre, on n’arrive pas à donner sens à ce que l’autre amène. Lorsqu’on est “ pris ” dans nos modèles et présupposés, on peut avoir une écoute filtrée, une écoute avec résistance, une écoute avec jugement, exprimé ou pas. La protection de soi et de son image sociale ainsi que les besoins d'affirmation et de différenciation peuvent rendre l’exercice de réception des rétroactions d’autrui difficile. Le rythme rapide des échanges et la diversité des échanges vu le grand groupe peuvent rendre difficile l’exercice d’écoute, tant de soi que des autres.

Être dans un silence intérieur, mettre en veilleuse ses a priori , ses préjugés, ses croyances, ses présupposés, son bagage cognitif, éducatif, facilite l’écoute de l’autre. La présence attentive à l’autre, le fait de voir l’autre comme son égal et comme son partenaire dans la pratique du dialogue favorise l’écoute de l’autre. Voir l’autre comme partenaire nécessaire à notre pratique, pour écouter sa rétroaction, demande humilité et courage et peut permettre de prendre conscience des choses dont on n’était pas conscient et d'exploiter son apport afin de développer une capacité de proprioception de la pensée.

L’écoute, selon Bohm, est essentielle dans la pratique du dialogue. Elle implique autant l’écoute des autres que l’écoute de soi : « La suspension demande attention, écoute et observation et est essentielle à l’exploration. [...] le processus même d’exploration s’accomplit durant l’écoute – pas seulement des autres – mais aussi de soi-même. ” (1991, p. 9). Bohm reconnaît les difficultés de l’écoute dans la pratique du dialogue. “La plus grande difficulté réside du fait que vous ne pouvez pas écouter l'opinion d'un autre parce que vous résistez – nous ne l'enregistrons pas réellement. » (1986, p. 13). Dans la pratique du dialogue, Bohm propose aux participants d’apprendre à écouter sans résister à leurs opinions, à leurs présomptions ainsi qu'à celles des autres. Écouter ainsi avec suspension permet de décoder le sens des paroles d'autrui, de reconnaître les présumés et les hypothèses sous-jacentes de chacun et de tous. Ceci permet de ne pas réagir et de ne pas embrouiller la communication. Écouter toutes les opinions va « nous réunir » stipule Bohm (1986, p.13).

Examinons maintenant la suspension.

La suspension est considérée par les participants comme un acte essentiel à la pratique du dialogue. Il s’agit, au moment même où on participe à une conversation en grand groupe pour explorer nos croyances, présupposés, valeurs et modèles mentaux, de s’exercer à en prendre conscience, à les suspendre pour investigation plutôt que d’agir et de réagir sous leur “ dictat ”.

La pratique prolongée du dialogue a permis aux participants d’expérimenter la suspension comme acte “ actionnable ” pour révéler comme suit son potentiel et ses défis.

La suspension, comme acte de retour en soi pour s’observer penser, permet d’observer le mouvement de la pensée à l’intérieur de soi, de prendre conscience de ses habitudes mentales et de sa pensée qui est une réponse active de sa mémoire. (Elle est associée à l’écoute profonde en dedans de soi)

La suspension permettrait de voir le mouvement qui se passe à l'intérieur de soi. [12.199 NF4.62 - V12 : 347 - 347 ]

La suspension permet d'être en contact avec mes habitudes mentales, mes mémoires. / Est-ce que c'est un modèle ? C'est simplement une écoute de ce qui arrive, de la perception de la pensée qui est mémoire et de suspendre mes opinions parce que mes opinions sont des régurgitations. [15.104 NF4.21.1; 22.2 - V15 : 241 - 242 ]

La suspension permet d’amener vers la perception totale.

La suspension, ou l'attention ou la vigilance est importante dans la perception totale; c’est elle qui nous permet d'observer ce phénomène, qui est le sensitif qui bouge à l'intérieur, qu'on oublie. [12.17 NF4.5.1 - V12 : 25 - 25]

Il y a la suspension de sa réaction émotive, cognitive ou sensitive, comme acte de prendre le temps de s’arrêter, de retenir sa réaction et l’interroger afin de prendre conscience de ses modèles mentaux, de ses croyances qui génèrent la pensée ou l’émotion, ou le ressenti lié à la réaction.

C'est en faisant la suspension que t'es capable d'aller voir. Il s'appelle comment ton filtre ? et qu'est-ce qui te fait réagir. Et c'est là que tu vas apprendre à voir comment elle se fait ta pensée...C'est bien ce que je viens pratiquer ici. [6.106 NF3.9.3 - V6 : 245 - 245 ]

Revenir, juste suspendre, c'est important, sans ça on va jouer au ping-pong. C'est sûr, on peut s'amuser un peu là dedans mais...[12.162 FH1.13 - V12 : 284 - 284 ]

Une telle suspension permet de revenir à soi, de se recentrer, ce qui permet d’éviter de réagir vivement, c'est-à-dire de réagir sous l’impulsion de ses réactions. Ne pas suspendre ses réactions rend difficile l’approfondissement et l’écoute des autres alors que nommer et suspendre ses réactions ainsi que ses émotions (les rendre observables), en explicitant ce qui est derrière ses réactions, (autrement dit les croyances, les modèles mentaux, les présupposés) permet leur investigation.

Il y a aussi la suspension de son jugement, c’est-à-dire le fait de le retenir sans le nier puis faire l’acte d’interroger ce qui amène son jugement, ce qui permet d’être à un niveau méta, de réfléchir sur ses croyances, ses opinions et sur les référents qui sous-tendent notre jugement; la suspension permet d’évaluer la pertinence par rapport au contexte de ses référents, de ses modèles mentaux, de ses valeurs, de ses croyances ainsi que de ses préjugés et d’éviter des jugements rapides.

C'est plus l'idée de suspendre. Forcément, quand on voit une personne, on est des êtres humains, si on a un premier jugement, on dit " tiens, qu'est-ce qui fait que j’ai ce jugement là ", et hop, c'est y est, on est à un autre niveau. Mais si tu vas tout de suite l'aimer ou le rejeter, ça va dans le même sens. [15.58 NF10.3.2 - V15 : 141 - 141 ]

Il est aussi question de suspendre ses modèles mentaux, croyances, présupposés et valeurs qui forment notre “ couloir ou ensemble de filtres ” qui aligne notre perception et interprétation comme acte de les mettre entre parenthèse, ce qui permet d’être “ hors couloir ”, d’écouter autrui, d’être réceptif et de s’ouvrir à d’autres perspectives; bref, d’“élargir son couloir”.

Si je ne suis pas capable pour un instant ou pour quelques instants, de suspendre mes valeurs ou mes présupposés ou mes modèles mentaux, je ne peux pas être réceptif aux autres, c'est impossible. Je suis fermé. Cette suspension est essentielle. [6.120 NH5.9.8 - V6 : 303 - 303]

Si je ne suspend pas, je ne suis pas mieux avec mes lentilles, je regarde ça, je n'écoute pas l'autre. [15.101 NH5.7.6 - V15 : 231 - 231 ]

Il y a ce jeu de la multirationalité qui est essentielle. Pour aborder la complexité de façon multirationnelle, il faut que je suspende , il faut surtout que je ne crois pas à l'infaillibilité des modèles que j'utilise pour interpréter afin d'écouter l'autre. [15.101 NH5.7.7 - V15 : 233 - 233 ]

En résumé

  • La suspension est considérée par les participants comme un acte essentiel à la pratique du dialogue.

  • La suspension, comme acte de retour en soi pour s’observer penser, permet d’observer le mouvement de la pensée à l’intérieur de soi, de prendre conscience de ses habitudes mentales, de sa pensée qui est une réaction active de sa mémoire. La suspension contribue à une perception totale.

  • La suspension de sa réaction émotive, cognitive ou sensitive, comme acte de prendre le temps de s’arrêter, de retenir sa réaction et l’interroger permet de prendre conscience de ses modèles mentaux, ses croyances qui génèrent la pensée ou l’émotion, ou le ressenti lié à la réaction. La suspension de sa réaction permet de ne pas agir sous le mode réactif

  • La suspension de nos jugements permet de se situer à un niveau méta afin de réfléchir sur ce qui ses présupposés, ses croyances, qui les fondent, ainsi que sur leur pertinence.

  • La suspension de ses modèles mentaux, croyances, présupposés et valeurs qui forment notre “ couloir ou ensemble de filtres ” qui aligne notre perception et interprétation, comme acte de les mettre en veilleuse, permet d’écouter autrui et d’être réceptif à d’autres perspectives.

La pratique de la suspension semble revêtir différentes significations et formes chez les participants.

Pour certains, suspendre sa réaction, c’est retourner à soi pour “ voir ” le jeu subtil des émotions, des ressentis, des modèles mentaux, des croyances et de son intention pour le reconnaître et, de là, pouvoir choisir son agir : Est-ce mon émotion, ma réaction à ce qui est amené qui me pousse à vouloir réagir ? Qu’est-ce que je vise lorsque j’agis avec ma réaction ? Est-ce que mon intention est d’entrer en échange sur un contenu, ou exprimer ce que je ressens ou encore déverser ce que je ressens et que je n’arrive pas à contenir sur l’autre? La suspension comme moment d’arrêt pour prendre conscience de ce qui se passe en soi permet d’éviter la réaction impulsive qui rend confus la communication avec l’autre. Est-ce que je veux lui communiquer ma réaction émotive ou plutôt mon opinion sur le contenu qu’il amène, les présupposés et les croyances que j’ai cru décelés dans la sienne comme dans la mienne et dont la divergence explique ma réaction? Cette pratique de suspension renvoie essentiellement à l’écoute en dedans de soi, évoquée précédemment.

On est beaucoup pris dans notre émotivité par rapport à ce qui est affirmé. Et là on ferme, parce que ça vient nous chercher. On n'est plus avec l'autre là. On est pris avec notre sentiment à nous, notre impuissance. C'est ça qui est bien important de saisir. Si on n'est pas capable de faire cette distinction là, bien là, c'est certain qu'on commence à faire du pouce sur la réaction, la défense, l'attaque. Pour moi, questionner, suspendre, méditer, c'est arriver à connecter avec ce sentiment là, le reconnaître; si en reconnaissant que je ne suis pas d'accord, là je commence à faire une discussion, mais qui n'a pas rien à faire avec le contenu peut-être. Je devrais être très clair. On a parlé d'intentions. Elles sont importantes ces intentions là. La source de l'intention est-ce que c'est une réaction émotive qui me pousse à agir ? [6.100 FH1.9.1 : V6 : 236 - 246]

Pour d’autres, il s’agit d’observer, d'écouter, de ne pas agir et d'être attentif au mouvement qui se passe en dedans de soi pour prendre conscience des présentations en provenance de la mémoire qui ont été activées, des ressentis en même temps que des pensées qui se sont formées et ainsi débusquer ce qui sous-tend l’impulsion de notre agir/réagir. Il est question de s’observer attentivement pour prendre conscience de ses habitudes mentales, de ses mémoires, de ses croyances, de tout ce qui rigidifie notre processus mental pour s’en dégager et pouvoir percevoir au-delà de cette réaction de la mémoire.

C'est ça, ce que Bohm nous propose d'observer : la suspension de notre pensée. Observons ce qui se passe, nos conditionnements [14.155 NF5.9- V14 : 330 - 330]

Pour d’autres, il s’agit de prendre un recul, un retrait sur ses opinions, ses jugements, ses émotions et ses réactions, ce qui permet d’être à un niveau méta pour s’interroger sur leur nature et sur leur processus de création.

C'est plus l'idée de suspendre. Forcément, quand on voit une personne, on est des êtres humains, si on a un premier jugement, peut-être on a un premier jugement, on dit " tiens, qu'est-ce qui m'a fait d'avoir ce jugement là ", et hop, ça y est, on est à un autre niveau [15.58 NF10.3.2 - V15 : 141 - 141]

C'est en faisant la suspension que t'es capable d'aller voir. Il s'appelle comment ton filtre ? et qu'est-ce qui te fait réagir. Et c'est là que tu vas apprendre à voir comment elle se fait ta pensée [6.106 NF3.9.3 - V6 : 248 - 248 ]

Pour d’autres encore, il s’agit de mettre entre parenthèse temporairement ses modèles et ses croyances/valeurs, pour une écoute passive et sans jugement (intérieur, exprimé ou non exprimé) des opinions des autres.

Je me pose cette question: est-ce que écouter ça ne veut pas dire justement suspendre, et suspendre ne veut pas dire de recevoir simplement ce que l'autre dit et non pas de le juger parce que c'est un jugement , même on ne juge pas en le disant , on juge intérieurement [6.128 NH8.15.4 - V6: 338 - 338]

Pour d’autres, il s’agit d’observer ses émotions, ses réactions réflexes, puis de se recentrer pour retrouver son calme et son équilibre intérieur afin de ne pas agir sous leur emprise.

Il me semble que j'ai entendu tout le monde abonder dans le sens que ce n'est pas une place pour laisser une autorité s'exercer. Même à un moment donné, de façon arbitraire, du genre " laisse la parler!", on n'a qu'à observer que la parole est coupée. Pourquoi intervenir comme ça? Je pense qu'il y a là une émotion qu'il convient de regarder, de suspendre . [12 NH4.p1.5 - V12 : 439 - 439]

Face à des mécanismes réflexes qui arrivent, qu'on se donne un temps de repos, pour dire je respire par le nez qui est un autre terme pour dire que je suspends. C'est peut-être plus sophistiquée la suspension, OK, mais à un moment donné, c'est de se dire : " laisses faire les émotions en dedans et puis, essaies de rester centré à l'intérieur de soi " [15.105 NH3.9.2 - V15 : 243 - 243]

Enfin, pour d’autres encore, il s’agit de rendre observable sa pensée et ses émotions.

Et ma frustration, je la livre, la suspend, devant vos yeux.[14.17 NF9.3.7 - V14 : 74 -74]

En résumé :

L’expérimentation témoigne d’une diversité de conceptions et de pratiques de suspension qui semblent avoir une caractéristique commune, soit l’attention accordée à un temps d’arrêt pour s’observer, observer et faire observer, pour prendre conscience et faire prendre conscience de ce qui se passe, individuellement ou collectivement. Une telle diversité indique d’en faire une analyse attentive, vu l’importance de la suspension qui rend possible la proprioception de la pensée. Cette analyse sera présentée dans la dernière section de cette sous-catégorie.

Certains participants considèrent que la suspension est en soi un exercice difficile et ce, à des niveaux différents.

La difficulté réside dans cette double activité d'“ être dans une conversation grand groupe” et de “ faire la suspension en même temps ”.

Ce n'est pas facile d'être là avec ce qui se passe et de faire la suspension en même temps. Je trouve ça difficile![6.121 NF1.5- V6 : 316 - 316]

À un autre niveau, la difficulté exprimée réside dans le caractère quasi paradoxal de l’exercice : il s’agit de suspendre ses valeurs, qui sont ses référents, sans les nier.

Si je ne suis pas capable pour un instant ou pour quelques instants, de suspendre mes valeurs ou mes présupposés ou mes modèles mentaux, je ne peux pas être réceptif aux autres, c'est impossible. Je suis fermé. Cette suspension est essentielle. /Mais je ne veux pas me nier par ce que je meurs si je me nie. Ça me prend une carte, ça me prend, une boussole, puis mes boussoles ce sont mes valeurs, mes opinions. / Puis mes valeurs et opinions ne sont pas bons ou mauvais. Ils sont convenables ou pas convenables selon la situation. / Pour moi, de là il y a un équilibre, un paradoxe très difficile : ne pas nier, suspendre. [6.120 NH5.9.8-9.11 - V6 : 306 - 309]

À un autre niveau encore, la suspension consistant à intégrer dans la perception de ce qui est, autant le ressenti que l’intellect, est difficile parce que nous sommes habitués à privilégier l’intellect et à ne pas donner place au ressenti lorsque nous percevons.

Mais la première approche qu'il faut faire, c'est réintégrer ce processus de la pensée avec le corps, et ce mouvement, ce n'est pas si facile, c'est tellement ancré fortement. [ 12.209 NF4.64.6 - V386 - 386]

L’expérimentation a permis de constater que des situations de conflits cognitifs ou émotifs sont des matériaux de premier ordre pour l’acte de suspension. C’est lorsqu’on se sent en réaction au regard d’une ou des interventions qu’on est ou non porté à suspendre.

Quand je vois la réaction monter, je sais, il y a des "Oups belaye", j'allume la petite lumière rouge, je l'appelle : elle s'appelle comment ta réaction? Souvent notre réaction n'a pas du tout rapport avec le contenu de l'autre personne, mais c'est quelque chose qui fait déclencher quelque chose en toi, à partir de tes connaissances, tes croyances, tes histoires de vies, tes filtres d'enfants. C'est en faisant la suspension que t'es capable d'aller voir. Il s'appelle comment ton filtre ? et qu'est-ce qui te fait réagir. Et c'est là que tu vas apprendre à voir comment elle se fait ta pensée...C'est bien que je viens pratiquer ici. [6.106 NF3.9.1-3 -V6 : 246 - 248]

Et pour être porté à suspendre, la présence attentive à ce qui est et à ce qui se passe en dedans de soi est nécessaire. Cette présence attentive permet d'acquérir une vigilance pour prendre conscience de sa réaction qui indique, en fait, un mouvement intérieur de son processus de penser. Ensuite, pour suspendre, un effort est nécessaire pour contenir l’impulsion de réagir immédiatement à l’opinion de l’autre en la jugeant ou en faisant prévaloir la sienne. Enfin, l’acte de suspendre se continue avec un effort d’examen, d’auto-questionnement de ses modèles mentaux, de ses croyances, de ses présupposés et des référents cognitifs ou émotifs qui sont à la source de sa réaction et du mouvement de notre processus de penser. La suspension se traduit ainsi dans un exercice d’attention et d’observation intérieure du jeu subtil pensées-intentions-croyances-émotions-ressentis. L’observation partagée, dégagée de l’impulsion de réaction et de l’émotion, contribue à l’investigation collective où l’effort est mis sur un questionnement ouvert des intentions, des motivations et des référents sous-jacents aux interventions de l’autre ou des autres.

L’expérimentation a permis de constater que, fréquemment, la charge émotive induite par la certitude de ses valeurs et croyances, par l’identification à ces valeurs et croyances, ou la certitude que son interprétation ou sa façon de faire, est la bonne et vraie, constituent des facteurs entravant l’exercice de la suspension. Cette certitude amène à la situation où le dialoguant est “ pris ” dans ses réactions cognitives et émotives, et n’est plus capable de “ suspendre sa réaction ”. Plus la réaction est forte, plus la charge émotive et cognitive est puissante, moins elle est difficile à contenir, plus la suspension est difficile.

Je réalise qu'intellectuellement, je ne contrôle plus. Je ne suis plus capable d'en venir à bout, je ne suis plus capable de suivre intellectuellement, les émotions prennent la relève. [12.208 NF5.8.3 - V12 : 369 - 369]

Ce que je dirais là dedans, l'émotion devient forte et puis il y a quelque chose qui se dégage de plus en plus. Et c'est ça que j'appelle l'embarras, moi. Et je me retrouve dans le même état de vulnérabilité que je peux être. / Tu sais que ce n'est pas comme ça que tu dois réagir mais elle est plus forte que toi. Et tu retombes là dedans. [14.161 NH3.12.1; 12.3; 12.4 - V14 : 346 - 346; 348 - 349]

Ce que je comprends, c'est qu'il y a des patterns qui viennent nous chercher tellement profondément, que la seule réaction qu'on a, le lien ne se fait pas entre l'émotion et des tentatives de solutions, c’est " Je pogne la crème à glace et je me l'envoie dans le front. ". [14.160 NH3.11.1; 11.2 - V14 : 343 - 344]

Au niveau individuel, la reconnaissance de sa réaction et l’attention portée à l’examen propre de sa réaction, plutôt que l’effort de l’éviter ou de l’ignorer contribue à ne pas réagir à l’autre mais à s'approprier sa réaction comme matériau brut pour la suspension et l’observation de son processus de penser. Ainsi, l’écoute profonde en dedans de soi, examinée précédemment, favorise la suspension de la réaction.

" Ça me fâche, ce que tu es entrain de me raconter ". Si je n'observe pas ça et je dis que c'est toi, enfin de compte, ce n'est pas toi, c'est en moi que ça se passe. [14.82 NF4.28.2 - V14-196 - 196]

J'aime mieux qu'on parle de ça, qu'on s'y conscientise , qu'on se pose la question " comment ça se fait que je n'ai pas intégré, qu'est-ce qu'il y a derrière ça? " que de réagir, que de se retirer. [14.10 FH2.1.4 - V14 : 42 - 42]

Le dialogue me permets d'être attentive à ma réaction et de voir que lorsque je suis en réaction, je ne suis pas en écoute et que je ne suis pas en ouverture. Et c'est la richesse pour moi. Le dialogue est un laboratoire qui permet de. [NF2.p1.2 - V4 : 213 - 213]

Au niveau collectif, c’est aussi le focus sur ce qui est, en observant puis en nommant les patterns d’interactions, plutôt que le focus de ce qui devrait être, qui rend possible la suspension comme acte pour prendre conscience du processus de penser. L’observation des boucles d’interactions vives, c’est-à-dire leur suspension, par les participants “non impliqués” dans la boucle les transforme en matériau brut de la pratique du dialogue comme exercice d’observation du processus de la pensée.

Il y a quelque chose, une espèce de boucle qui s'amplifie. Ce n'est pas mal, je trouve ça correct, et derrière tout ça, il me semble qu'il y a quelque chose d’intéressant à explorer pour nous comme groupe, parce que ce que tu penses, ce que tu dis, plusieurs fois, plusieurs d'entre nous l'avons pensé. / Je trouve ça intéressant, il me semble que derrière tout ça, il y a quelque chose qui est très près des processus mentaux qui nous amènent à avoir ces attitudes là. Il me semble intéressant de l'explorer. [14.22 NH5.5.1; 5.2 - V14 : 92 - 93]

En résumé :

  • La suspension est une activité difficile.

  • Les situations de conflit cognitif ou émotif sont des matériaux de premier ordre pour l’acte de suspension. C’est lorsqu’on se sent en réaction au regard d’une ou des interventions qu’on est ou non porté à suspendre.

  • Pour être porté à suspendre, la présence attentive à ce qui est et à ce qui se passe en dedans de soi est nécessaire ( l’écoute en dedans de soi est nécessaire).

  • La charge émotive induite par la certitude de ses valeurs et croyances, par le fait de s'identifier à ces valeurs et croyances, la certitude que son interprétation ou sa façon de faire est la bonne et vraie, la propension à chercher à résoudre les situations de conflits sont autant de facteurs entravant l’exercice de la suspension.

La pratique de la suspension permet d’observer ses réactions, d’observer le mouvement de la pensée à l’intérieur de soi, de prendre conscience de ses habitudes mentales, de sa pensée qui est une réponse active de sa mémoire et d’aller vers un mode de perception totale. La suspension du jugement permet d’être à un niveau méta, de réfléchir sur ce qui le fonde et s’interroger sur sa justesse. La suspension comme mise entre parenthèse temporaire ou comme une distanciation de ses modèles mentaux, croyances et présupposés formant son couloir permet de se placer hors couloir et d’être réceptif aux autres, de les écouter et d’enrichir son interprétation, sa lecture. Nommer ses réactions et les suspendre[66] permet une investigation collective des croyances, des modèles mentaux, des valeurs, et permet d’enrichir ainsi que d’élargir ces derniers ou de les recadrer.

Les situations de conflit cognitif ou émotif sont des matériaux de premier ordre pour l’acte de suspension. C’est lorsqu’on se sent en réaction au regard d’une ou des interventions qu’on est ou non porté à suspendre. Pour être porté à suspendre, la présence attentive à ce qui est et à ce qui se passe en dedans de soi est nécessaire. Cependant la suspension est difficile, surtout quand la charge des réactions est puissante, comme l’avait prévu Bohm (1996) : « C’est plus difficile que d’observer une pensée qui transporte moins de force ».

La présence attentive à ce qui est, la vigilance à ses réactions cognitives, émotives et sensitives, l’effort mis pour faire un retour sur soi, interroger nos modèles mentaux et croyances qui sont à leur source et la capacité de contenir la tension que génère le conflit cognitif et émotif sont autant de facteurs contribuant à rendre possible la suspension, entendue comme acte de retour en soi et de réflexion sur ses référents. Corollairement, la certitude en ses croyances, en ses présupposés, en ses modèles mentaux et en ses façons de voir et de faire devient une barrière à l’acte de suspension. L’impulsion d’atteindre ce qui doit être, de ne pas demeurer avec ce qui est, entrave la suspension.

La suspension, de dire Cayer (1996), est une activité complexe et subtile. La suspension, dans le sens proposé par Bohm, englobe la suspension des opinions, la suspension des réactions, la suspension du jugement et la suspension des opinions des autres. Bohm insiste sur le fait que suspendre sa réaction, ou son opinion, ou son jugement ne veut pas dire ignorer, supprimer ou éviter de les exprimer. C’est de prendre un temps d’arrêt pour en prendre conscience, pour le pendre devant soi afin de voir ce que signifie sa réaction corporelle / émotive / cognitive, afin de voir aussi l’intention, la motivation, les présupposés et les croyances qui impulsent chez soi de telles réactions, et de les rendre accessible au questionnement. C’est aussi de faire la même chose au regard des opinions et réactions des autres participants. La suspension en tant que rétention de sa réaction demande de consacrer un temps afin de porter attention, d’écouter et d’observer ce qui se passe en soi, dans ses pensées, émotions et ressentis. Elle demande un effort de vivre ce qui peut être inconfortable. C’est la suspension qui rend possible la proprioception.

« Lorsque nous parlons de suspension, c'est pour rendre possible la proprioception, c'est permettre un temps d'arrêt, l'espace pour créer un miroir où vous pouvez apercevoir le résultat de vos pensées . Vous l'avez à l'intérieur de vous- même, car votre corps est son propre miroir du fait qu'il y a des tensions qui apparaissent dans votre corps. Les autres sont aussi des miroirs, le groupe en est un aussi. Vous devez voir vos intentions . Vous avez le désir de dire quelque chose et vous pouvez voir le résultat presque immédiatement. » (Bohm & Garret, 1990, P3 , p.7)

Bohm reconnaît qu’un effort est nécessaire dans l’acte de suspendre et qu’il n’y a pas de formules ni de prescriptions quant à ce qu’est l’acte de suspendre. C’est la pratique qui permet en bout de piste de suspendre.

« Le point est qu’il n’y a pas de formule. Je ne suggère ni de formule, ni de prescription, mais un point de départ pour une investigation. Nous ne pouvons pas dire exactement ce à quoi cela va conduire. Vous allez trouver vous-même que vous ne pouviez empêcher la chose de se dérouler. Mais quand vous trouverez qu’il y a quelque chose autre que vous êtes en train de faire, et à un certaine période, d’une certaine façon, la chose peut être suspendue. À ce point, vous allez trouver que vous pouvez voir. » (Bohm, 1996, p. 74, notre traduction)

Isaacs (1999, pp. 134-136), reformulant la suspension pour faire ressortir certains repères pratiques, reconnaît aussi que c’est un exercice difficile, puisqu’il implique à la fois de se distancier de ses pensées et d’en examiner attentivement le contenu : reconnaissance des pensées et des ressentis, des temps d’arrêt, du recul et de la distance pour ne pas être pris avec et par ces pensées, mais pour comprendre le processus de penser et partager sa compréhension.

« Nous pouvons apprendre à suspendre notre opinion et la certitude qui la sous-tend. Suspendre ne veut pas dire supprimer ce que nous pensons, ni plaider unilatéralement notre opinion. Suspendre veut dire exposer notre processus de penser de façon à ce que nous même et les autres puissent le comprendre. Nous reconnaissons simplement nos pensées et ressentis, comme ils se présentent, sans être compulsés à agir sur eux. [..] Suspendre c’est changer de direction, c’est de s’arrêter, de prendre un recul pour voir autrement les choses. Cet exercice est difficile car nous identifions ce que nous disons à ce que nous sommes. Si quelqu’un attaque notre opinion, il nous attaque. Dans ce sens, abandonner notre opinion c’est comme si nous faisons l’acte de nous suicider. La pratique de la suspension est l’art de relâcher notre position et d’élargir notre perspective. La certitude est l’absence de la suspension. »

Isaacs dévoile en même temps le défi le plus grand de l’exercice : se mettre à un niveau méta pour s’observer penser. Un tel exercice favorise le développement de la capacité de proprioception de la pensée : voir son effet immédiat, sa cohérence ou son incohérence.

Une analyse des différentes interprétations, compréhensions et pratique de la suspension, tel que verbalisées par les dialoguants, permet de constater qu'elle est pratiquée de différentes façons par les participants. Certaines s’approchent de la pratique proposée par Bohm, d’autres semblent plutôt s’éloigner de ce que Bohm propose au sujet de la suspension. Dans la section qui suit, nous présentons notre analyse des différentes formes de suspension mises en pratique par les participants.

Isaacs, (1999, pp. 142-144) en réinterprétant Bohm, a clarifié la pratique de suspension, en distinguant deux niveaux, chacun menant vers l’autre. Le niveau 1 est celui qui consiste à mettre à découvert les contenus de notre conscience, à les verbaliser, au bénéfice de soi et des autres alors que le niveau 2 consiste à remonter à la source de nos pensées afin de devenir conscient des processus qui les génèrent. En se référant à Isaacs (1999), nous avons pu clarifier et faire ressortir les différentes pratiques de suspension telles que verbalisées, comme suit :

1- Écoute de l’autre (le contenu qu’il amène, intention sous-jacente), écoute en dedans de soi (réactions émotives, cognitives, corporelles au regard de ce contenu), écoute de son intention dans l’acte de communiquer, puis partage de ses réflexions, en étant dégagé de sa réaction.

Je suis beaucoup pris dans mon émotivité par rapport à ce qui est affirmé. Et là je ferme, parce que ça vient me chercher. Je ne suis plus avec NH6 là . / Je suis pris avec mon sentiment à moi, mon impuissance, et c'est ça que je voudrais avouer à NH6. C'est ça qui est bien important de saisir / Si je ne suis pas capable de faire cette distinction là, bien là, c'est certain qu'on commence à faire du pouce sur la réaction, la défense, l'attaque, la défense. / Pour moi, questionner, suspendre, méditer, c'est arriver à connecter avec ce sentiment là, le reconnaître [6.100 FH1.9.1 - V6 : 233 - 235 ]

Cette forme rejoint la proposition de Bohm et semble se rapprocher de la suspension 1 et de la suspension 2 proposées par Isaacs. Elle rejoint aussi ce que Cayer (1996) a proposé, à savoir que “la suspension requiert l’expression ouverte de nos opinions et jugements”, en soulignant que la sensibilité à ses hypothèses n’est pas une sensibilité “après coup” mais plutôt le résultat de l’attention, cette forme d’intelligence subtile qui nous permet de saisir le fonctionnement de la pensée dès qu’il utilise une hypothèse.

Elle a donné lieu aux vives témoignages d’appréciations de plusieurs participants dont voici un extrait :

- // Là on arrive à un niveau très intéressant... [6.101 NF4.40]

- Merci [6.104 NH3.5]

- Vous voulez des moments magiques? C'en est un. On est là dedans et c'est ce qui en fait l'intérêt et c'est ce qui en fait ses difficultés, non seulement émotives mais c'est intellectuellement émotif et émotif de façon intelligente... [6.105 NF22 ]

- C'est pour ça il faut essayer de pratiquer la suspension. Quand je vois la réaction monter, je sais, il y a des Oups belaye, j'allume la petite lumière rouge, je l'appelle : elle s'appelle comment ta réaction? / souvent notre réaction n'a pas du tout rapport avec le contenu de l'autre personne, mais c'est quelque chose qui fait déclencher quelque chose en toi, à partir de tes connaissances, tes croyances, tes histoires de vies, tes filtres d'enfants. / C'est en faisant la suspension que t'es capable d'aller voir. Il s'appelle comment ton filtre ? et qu'est-ce qui te fait réagir / Et c'est là que tu vas apprendre à voir comment elle se fait ta pensée...C'est bien que je viens pratiquer ici. [6.106 NF3.9.1]

[V6 : 238 - 245]

2- Suspendre, c’est prendre un recul, avoir un méta-regard immédiat sur sa réaction “automatique” (ou réflexes mentales) et s’interroger sur ses filtres, sur ses modèles mentaux et sur ses croyances qui sont à la base de telle réaction pour ensuite les partager afin de les soumettre à une potentielle investigation collective :

Et puis c'est aussi pour moi le meilleur test d'écoute que je n'ai pas eu depuis que je participe à cette session. Ça me tente de décrocher puis je me dis : non, ne décroche pas / D'autre part, je me sens, moi aussi agressé. / Puis là je me pose la question : pourquoi je me sens agressé? parce que derrière ça, il doit avoir des présupposés....Il faut que je fouille là... / et là je m'aperçois, que je deviens sensible aux énoncés ontologiques, aux énoncés qui disent que la vérité c'est ça, au lieu de dire que c'est ma vérité, ce qui est différent / Quand quelqu'un dit que la vérité c'est ça, ça veut dire que vous ne l'avez pas vous autres, c'est moi qui l'ai. / Quand quelqu'un dit : ma vérité c'est ça; cela veut dire c'est moi, c'est tout, c'est plus partageable, c'est plus recevable.. On ne parle plus du one best way...on ne parle pas de la vérité. On parle d'une vérité parmi tant d'autres. [6.78 NH5.6.1-6.7 - V6 : 141 - 146]

Cette forme semble se rapprocher de la suspension l et de la suspension 2 proposées par Isaacs et rejoint la proposition de Bohm. Elle rejoint aussi d’autres participants :

Toi, NH5, tu as parlé de ce qui se passait en dedans, de ce que ça venait chercher en dedans, pendant que les autres parlaient. Ça je trouvais ça intéressant. / Et que je trouvais que même ça demande la simplicité, l'humilité, du vrai. C'est l'esprit du dialogue de Bohm. (6 NF4.p1.4; 1.5 - V6 : 290 - 291]

3- Suspendre, c’est prendre un recul, avoir un méta-regard immédiat sur sa réaction et s’interroger sur ses filtres, sur ses modèles mentaux et sur ses croyances, sans nécessairement les partager pour une investigation collective:

C'est plus l'idée de suspendre. Forcément, quand on voit une personne, on est des êtres humains, si on a un premier jugement, peut-être on a un premier jugement, on dit " tiens, qu'est-ce qui m'a fait d'avoir ce jugement là ", et hop, ça y est, on est à un autre niveau . Mais si tu vas tout de suite l'aimer ou le rejeter, ça va dans le même sens. [15.58 NF10.3.2 - V15 : 141 - 141]

Cette forme, semble être proche de la suspension 2 proposée par Isaacs; elle rejoint aussi d’autres participants qui témoignent de leur adhésion au sens accordé ou qui le disent d’une autre façon :

C'est toujours dans le sens du dialogue de Bohm, de prendre conscience des processus, des filtres qu'on utilise pour capter, pour interpréter, pour diagnostiquer. [15.41 NH5.5.2 - V15: 98 – 98]

C'est en faisant la suspension que t'es capable d'aller voir. Il s'appelle comment ton filtre ? et qu'est-ce qui te fait réagir. Et c'est là que tu vas apprendre à voir comment elle se fait ta pensée...C'est bien que je viens pratiquer ici. [6.106 NF3.9.3 - V6 : 245 - 245]

4- Suspendre, c’est de maintenir le contact avec soi, pour voir sa pensée, qui est une réponse active de sa mémoire et qui a des dimensions non seulement cognitives mais aussi émotives et sensitives. La pratique d’une telle forme de suspension amènerait à une perception globale de la pensée.

La suspension permet d'être en contact avec mes habitudes mentales, mes mémoires / Est-ce que c'est un modèle ? C'est simplement une écoute de ce qui arrive, de la perception de la pensée qui est mémoire et de suspendre mes opinions parce que mes opinions sont des régurgitations. [15.104 NF4.22.1; 22.2 - V15 : 241 - 242 ]

La suspension, ou l'attention ou la vigilance est importante dans la perception totale; c’est elle qui nous permet d'observer ce phénomène, qui est le sensitif qui bouge à l'intérieur, qu'on oublie. [12.17 NF4.5.1 - V12 : 25 - 25]

Cette pratique semble être proche de la suspension 2 proposée par Isaacs. Elle rejoint aussi l’idée mise de l’avant par Bohm au regard de l’importance à accorder à la fois au contenu et processus, s’entrelaçant récursivement.

5- Suspendre son jugement et avoir une écoute passive sans jugement :

Si je ne suis pas capable pour un instant ou pour quelques instants, de suspendre mes valeurs ou mes présupposés ou mes modèles mentaux, je ne peux pas être réceptif aux autres, c'est impossible. Je suis fermé. Cette suspension est essentielle. [6.120 NH5.9.8 - V6 : 303 - 303]

Je me pose cette question: est-ce que écouter ça ne veut pas dire justement suspendre, et suspendre ne veut pas dire de recevoir simplement ce que l'autre dit et de non pas de le juger parce que c'est un jugement , même on ne juge pas en le disant, on juge intérieurement [6.128 NH8.15.4 - V6 : 335 - 335 ]

Il me semble qu'il y a un élément qui est important, c'est la réaction, elle est là, par exemple, quelque chose. Là, j'ai un mouvement pour aller dire à l'autre " t'as tort, tu fais une erreur ". Mais là, qu'est ce qui se passe si je ne le fais pas ? Si je ne fais pas , si je ne le dis pas, puis je me dis " je vais attendre, je vais voir ce qui se passe ", là tu vois ça, OK ? [14.83 EF2.1 - V14: 197 - 197]

Suspendre son jugement, c’est mettre en veilleuse son propre système de référents (croyances, modèles mentaux, valeurs) afin d’écouter les perspectives de l’autre (écoute sans résistance, écoute passive). Cette forme de suspension, de mettre pendre devant soi, de se distancier de ses modèles mentaux et référents pour ne pas attaquer l’opinion des autres ni défendre la sienne, afin de permettre à toutes les opinions d’être exprimées, est notamment proposée par Bohm lorsqu’il insiste sur l’écoute et la suspension de son jugement.

6- Suspendre son émotion, c’est l’exprimer, la rendre observable à d’autres tout en mettant à jour “les croyances et les pensées” qui l’ont créée.

Et ma frustration, je la livre, la suspend devant vos yeux. [14.17 NF9.3.7 - V14 : 74 - 74 ]

Apparemment cette pratique de la suspension semble inclure les caractéristiques de la suspension 1 proposée par Isaacs, en dévoilant et en rendant accessible et observable le jeu entre émotions et pensées qui s’est déroulé à l’intérieur du participant. Nous pouvons cependant noter une différence entre l’agir d’un participant, sous l’impulsion de son émotion, “ envahi ” par cette dernière (sans suspension de la charge émotive) et la réflexion/méta-réflexion d’un participant, distancié de sa réaction et de sa charge émotive, qui partage son observation et les référents qui ont sous-tendu une telle émotion (avec suspension de la charge émotive) au moment où il en prend conscience.

7- Suspendre, c’est questionner “ ce qui vient nous chercher ” et qui explique sa réaction vive.

Et peu importe le contenu, quand quelqu'un parle, on reçoit le contenu, mais il y a comme quelque chose qui se passe et qui nous va nous amener à réagir. / Alors pour moi, suspendre, questionner, c'est "qu'est-ce qui vient chercher chez moi " / et chez moi c'est " oh, c'est assez. Tu ne viendrais pas dans mon territoire, tu ne viendrais pas me dire quoi faire, ou me faire une leçon. " / D'autres l'ont dit d'autre façon. / Dans ce sens ça, c'est une réaction intempestive que j'ai eu [6.112 FH2.6.2; 6.4; 6.5; 6.6; 6.7 - V6 : 258 - 258 ; 260 - 263 ]

Apparemment, cette pratique de suspension semble inclure les caractéristiques de la suspension 1 proposée par Isaacs. Elle rend accessible et observable à tous les dialoguants le cheminement mental et émotif intérieur du participant qui le partage en dévoilant un saut d’inférence automatique, créé sans doute par un de ses modèles mentaux ou un de ses référents, non validé et qui se traduit par une réaction intempestive (non suspension). La mise au jour du saut d’inférence pourrait contribuer à l’observation du fonctionnement de la pensée.

8- Suspendre, c’est ne pas réagir et être dans l’attente de la réaction de l’autre.

Si je suspends et que je reste très froid, et observateur et j'attends la réaction de l'autre. Bien, si je tombe sur quelqu'un de positif, qui a de l'initiative et qui a décidé d'être gentil, je vais être chanceux. Mais si je tombe sur quelqu'un d'autres, ça va aller mal. Si je tombe sur quelqu'un qui a la même idée que moi, c'est d'être en attente, alors il n'y aurait rien qui va se passer. Ça va être spécial. [15.60 NH6.1.2 - V15 : 144 - 144 ]

Cette forme semble indiquer une mise en veilleuse de sa réaction, sans en indiquer l’acte de retour sur soi pour générer une réflexion enrichissant le participant et le groupe au regard du processus de penser.

Les nuances observées dans les différentes formes de suspension nous permettent de retenir que :

  • Prendre conscience de ses propres présupposés, et de ses intentions qui ont impulsé la réaction ressentie sans émettre d’hypothèse sur l’intention de l’autre semble aller dans le sens de la suspension proposée par Bohm alors que faire des présupposés sur l’intention de l’autre sans les valider, pour expliquer ou s’expliquer la réaction ressentie, ne concorde pas tout à fait à la suspension préconisée. Elle inclut en fait un saut d’inférence non vérifié. À cet effet, Cayer (1996) distingue une sensibilité de ses hypothèses avec la présence attentive et leur sensibilité “après coup”.

  • Exprimer l’émotion “distanciée” ainsi que faire voir ses présupposés qui l’ont suscitée va dans le sens de la suspension proposée par Bohm, alors qu’exprimer ses émotions par une réaction vive indique que la suspension n’a pas vraiment eu lieu (défense inconsciente de ses valeurs, croyances, modèles mentaux, présupposés.; il y a là certitudes et rigidité).

  • Le partage de sa réflexivité et de sa suspension enrichit la mémoire collective au regard du processus de la pensée et de la pratique du dialogue.

L’analyse nous permet aussi de retenir qu’une mise en commun des différentes pratiques de suspension pourrait faciliter l’exercice de la suspension et enrichir la pratique du dialogue.

Il nous semble important de retenir que l’effort de rétention de son jugement, de sa réaction et de la tension requiert une capacité de maintenir sa présence attentive à ce qui se passe à l’intérieur de soi. Cette attention sérieuse permettra, selon Bohm, à celui qui le fait de noter le mode d’opération de la pensée ainsi que les structures lorsqu’elles prennent place, ce qui l'amènera à un changement à un niveau profond, c'est-à-dire à un niveau tacite. En étant plus attentif, nous pouvons être conscient de la façon dont la pensée produit un résultat en dedans et en dehors de nous. Peut-être pouvons-nous même être immédiatement conscient de la façon dont elle affecte la perception ? Ce faisant, nous pouvons rendre la pensée plus proprioceptive et aller vers plus de cohérence. Cette pratique rappelle celle de la présence attentive ou de la méditation explicitée notamment par Trungpa (1972), Thich Nhât Hanh & al. (1992), Tarthang (1984), Kornfield (1993, 2000) et Kabat-Zin (1994). Ce dernier (1994, p. 3) souligne par ailleurs que « la présence attentive réside à faire avec ce que nous sommes, avec le questionnement de notre vision du monde et de notre place dans ce monde, avec la cultivation d’une pleine appréciation de chaque moment. Surtout, elle consiste dans la capacité d’ “ être en contact” ». Donner attention au moment présent, d’une façon particulière, expressément, sans jugement, nourrit une plus grande vigilance, une plus grande sensibilité, une plus grande clarté et une plus grande acceptation de la réalité du moment présent (Kabat-Zinn, 1994, p. 4).

Examinons maintenant l’effet miroir immédiat ou la proprioception collective vécue dans l’expérimentation.

L’effet miroir immédiat consiste à exploiter les réactions des autres qui renvoient comme un miroir aux nôtres, c'est-à-dire qui attire notre attention et qui nous sensibilise à nos propres réactions. Sans cet effet miroir immédiat, il est fort possible que nos réactions passent inaperçues, et que nous ne nous attardions, de ce fait, pas à questionner ce qui est sous-jacent, soit le processus créant ces réactions (i.e. nos valeurs, croyances, présupposés, modèles mentaux, intentions).

L’effet miroir immédiat, de souligner un participant, rendu possible par le groupe, par l’exercice en collectif qu’est le dialogue, facilite l’observation du processus de penser et la prise de conscience de ce processus.

J'aime ça, que tu me le retournes...pour moi, l'effet miroir est très important. / Parce que la conscience du processus de penser a besoin de beaucoup de discipline, beaucoup de temps pour s'abstraire et se regarder aller alors que les autres peuvent nous retourner ça comme ça [4.35 NH5.5, 6.1 - V4 : 116 -116 ; 118 -118 ]

Mon intention au regard du dialogue de Bohm : je veux utiliser le groupe pour prendre conscience de mes filtres. C'est excessivement difficile de le faire tout seul...la nécessité de suspendre pour écouter, pour voir. [NH5-RI-S5-3; 4 - RI : 117 - 118]

Je trouve le dialogue intéressant parce qu'on retrouve le groupe. Là je me dis :le même groupe qui m'a tricoté, il peut m'aider à détricoter. C'est dans ce sens que le dialogue pour moi est important. Ce jeu du miroir. La réaction du groupe par rapport à une position qu'on prend est essentielle. [6.120 NH5.9.13-9.14 - V6 : 309 - 310]

Plusieurs participants ont témoigné de la contribution de l’effet miroir immédiat à la pratique de l’observation du processus de penser et communiquer : le participant, grâce aux réactions des autres au regard d’une intervention, c'est-à-dire grâce à des réactions qui constituent un effet miroir immédiat, s’éveille à son “ processus de penser ”  pour s’interroger et se demander s’il ressent ou non les mêmes réactions ou d’autres (écoute et suspension), puis de là, débusquer les présupposés, les valeurs, les croyances et les modèles mentaux sous-jacents.

Moi, tantôt, je me sentais agressé. Je me dis : pourquoi je le suis ? est-ce que ça se peut que je lui ressemble ? ah oui, ça se peut. " Fouilles pour voir ". [6.120 NH5.9.15- V314-314]

Je regarde l'intervention que tu as fait NF9, et ça je me dis, il y a une dimension de réaction, j'aurais pu l'avoir, et je me dis : on tombe dans le même mautadit pattern. [14.23 NH3.4.5 - V14 : 98 – 98]

Par l'effet miroir immédiat, le participant (et le groupe) peut aussi constater des habitudes mentales ou tendances interactionnelles dévoilées par des interventions des participants qui renvoient aux siennes et qui contribuent à maintenir la fragmentation, les difficultés de la communication, telles que la tendance à généraliser, la tendance à imposer son point de vue lorsqu’on est en divergence d’opinions et la tendance à se voir “ en dehors ” des difficultés de penser/communiquer. (cas de figure 1, illustré par des témoignages suivants)

Je trouve ça fantastique , que à un moment donné, grâce aux deux conversations qu'on vient d'avoir, pour moi en tout cas, ça y est, le miroir de la structure qui est derrière nous. [14.104 NH5.8.2 - V14 : 243 - 243]

Moi quand je vois les échanges à deux ou à trois avec l'électricité en l'air, ça me fait rappeler certaines situations que moi-même j'ai vécu ou causé, effectivement en essayant d'imposer en quelque sorte mon point de vue, ma philosophie, et ma façon, ce qui me semble être disons la façon correcte de faire les choses à l'autre./ J'aime voir ça , ça me donne le reflet de ce que j'ai fait dans les situations passées et je trouve ça important, je pense en tout cas, qu'on vive en quelque sorte ces blocages qui arrivent sans qu'on le veuille ou sans qu'on soit conscient dans le quotidien. [14.121 NF7.1; 4 - V14 : 275 - 278 ]

Je suis en mesure de comprendre la dynamique parce que je suis dedans, moi aussi . Et c'est ça que je trouve de particulier. C'est une bille. Change les acteurs, c'est la même patente. C'est ça que je vois . Mais j'étais moins frustré qu'avant, même je trouve ça le fun. C'est nouveau. Je me dis maintenant: "le pattern, c'est un incitatif et d'autres qui réagissent. Ce n'est pas juste “  l'ennemi est là ” et c'est nous-mêmes qui nourrissons" [14.147 NH3.10.5;10.6 - V14 : 312 - 314]

L’effet miroir immédiat renvoie notamment aux rétroactions réflexives, retournant au(x) participant(s) les résultats non voulus de son (leur) comportement, ou relevant les contradictions, voire les incohérences ou les incongruences dans les patterns d’interactions, qui semblent être à la source des pièges structurelles de la conversation et de l’interaction humaine[67]. Dans ces retours réflexifs, la visée est “d’apprendre ensemble sur notre processus de penser”, comme illustrés par des exemples qui sont relevés ci-dessous :

Cas de figure 2 :

- Il y a deux choses qui m'ont frappé, il y a le concept de modèle et le concept d'erreur. /Je ne crois pas qu'il n'y a personne qui fasse des erreurs ici. / Je crois qu'on a tous des modèles. On y adhère tous. [14.18 NH5.3-5.3’] 

- Est-ce que j'ai parlé d'erreur ? [14.19 NF9.5]

- T'as mentionné c'est une erreur de la part de NF4 / puis j'ai décodé dans ton intervention, quelque chose qui dit : " NF4, je ne veux pas adhérer, mais mon comportement fait que j'ai remonté tout ça. " C'est comme si l'attitude que tu as, en présentant ce que tu présentes, à mon avis, c'est une attitude semblable à l'attitude que tu reproches à NF4. [14.20 NH5.4.1-4.3]

- Peut-être. [14.21 NF9.6]

- Il y a quelque chose, une espèce de boucle qui s'amplifie. Ce n'est pas mal, je trouve ça correct, je trouve ça correct, et derrière tout ça, il me semble qu'il y a quelque chose d’intéressant à explorer pour nous comme groupe, parce que ce que tu penses, ce que tu dis, plusieurs fois, plusieurs d'entre nous l'avons pensé. Je trouve ça intéressant, il me semble derrière tout ça, quelque chose qui est très près des processus mentaux qui nous amènent à avoir ces attitudes là. Il me semble intéressant de l'explorer. [14.22 14.18 NH5.5.1, 5.2]

[V14 : 84 - 93]

En résumé :

  • L’effet miroir immédiat consiste à exploiter les réactions des autres qui attire notre attention et qui nous sensibilise à notre propre réaction.

  • Sans l’effet miroir immédiat, nos réactions risquent de passer inaperçues et nous risquons de ne pas nous attarder aux processus qui crées ces réactions.

  • L’effet miroir immédiat facilite l’observation du processus de la pensée ainsi que le questionnement.

Les réactions spontanées et authentiques de chacun ou de plusieurs participants au regard de ce que l’un ou l’autre ou les autres expriment constituent les ingrédients premiers de l’exercice dialogique. Les dialoguants peuvent en effet les questionner et les examiner, ce qui leur permettra de prendre conscience du processus de penser.

Il y a une spontanéité qu'il faut que je retrouve [6.120 NH5.9.6 - V6 : 304 -304]

Si on revient à un des objectifs de ces rencontres là, " faciliter le dialogue, dans le sens et l'esprit de Bohm ", je crains que si, petit à petit, on s'impose des conventions qui freinent la spontanéité, parce que le processus de penser se fait de façon spontanée, et c'est à ce moment là qu'il faut le saisir; si on le réglemente, si on essaie de ralentir, ou même d'arrêter le processus, il me semble qu'il y a quelque chose d'important qu'on manque. [14.5 NH5.1.1 - V14 : 22 - 22]

Et pour moi, je dis : " non, ne tombons pas là dedans [une règle de gestion de la prise de parole], dans quelque chose qui justement risque, même à titre expérimental, de limiter l'expression libre de la pensée. " [14.10 FH2.1.6 - V14 : 44 - 44]

L’exercice de l’effet miroir immédiat repose sur la capacité des participants à relever de telles réactions spontanées comme reflets de quelque chose de collectif, à les débusquer ainsi qu'à en prendre conscience; c'est-à-dire des valeurs, des croyances, des modèles mentaux, des préjugés collectifs et ce, non dans une optique de jugement mais dans une optique de prise de conscience. En ce sens, rester avec ce qui est pour relever les réactions plutôt que se positionner dans ce qui doit être constitue une posture essentielle à l’appropriation de l’effet miroir immédiat.

L’expérimentation a permis de constater deux cas de figures : dans le premier cas, les participants d’eux-mêmes prennent conscience, grâce aux observations-reflets qu’ils captent des interventions des autres, des présupposés, des valeurs, des croyances et des habitudes mentales qu’ils ont. Dans le second cas, les acteurs font des prises de conscience grâce aux reflets que leur envoient directement un ou d’autres participants suite à leur intervention. Il a été constaté que dans ce second cas de figure, il se manifeste, soit un certain embarras à des degrés différents accompagné ou non d'un mécanismes de défenses enclenchés, soit une reconnaissance et une “satisfaction” liée à la prise de conscience qui, sans une telle “confrontation” directe, n’aurait pu avoir lieu. En ce sens, on peut parler de l’efficacité de l’effet miroir. Plusieurs facteurs semblent intervenir dans l’efficacité de l’effet miroir et il nous est permis de constater, par notre observation participante et prolongée, que le respect témoigné à travers une sorte de rhétorique (ton, intonation, style, discours inclusif ou exclusif) de celui qui fait ressortir une observation “refléchissante” semblerait jouer dans l’efficacité de l’effet miroir (amenant à reconnaître ce qui est ou amenant à des mécanismes de défense et d’évitement), tout autant que le degré de confiance, d’ouverture, d’implication, et la capacité de reconnaître ce qui est de celui qui est confronté[68].

En résumé :

  • Les réactions spontanées et authentiques de chacun ou de plusieurs participants au regard de ce que l’un ou l’autre ou les autres expriment et leur appropriation comme reflets du processus de penser constituent les ingrédients premiers de l’exercice visant le développement d'une capacité proprioceptive de la pensée.

  • Rester avec ce qui est constitue une posture essentielle à l’appropriation de l’effet miroir immédiat. Une telle posture permet de relever les réactions comme reflets de quelque chose de collectif et de débusquer les valeurs, les croyances, les modèles mentaux ainsi que les préjugés collectifs dans l'optique d'en prendre conscience.

  • Plusieurs facteurs semblent intervenir dans l’efficacité de l’effet miroir; notamment le respect témoigné à travers une sorte de rhétorique (ton, intonation, style, discours inclusif ou exclusif) de celui qui fait ressortir une observation « refléchissante» semblerait contribuer à l’efficacité de l’effet miroir (amenant à reconnaître ce qui est ou amenant à des mécanismes de défense et d’évitement), ainsi que le degré de confiance, d’ouverture, d’implication et la capacité de reconnaître ce qui est de celui qui est confronté.

La plupart des participants insistent sur la nécessité de laisser exposer les différentes façons de voir, les points de vues de tous, vu leur “partialité et partiellité” tout autant que leur potentiel pour une plus riche observation et un questionnement des croyances, des présupposés, des perceptions et des filtres du processus de la pensée.

L'idée du dialogue c'est de déposer pour qu'on s'enrichisse de tous les points de vues [6.78 NH5.6.9 - V6 : 148 - 148 ]

Moi je vois cet aspect là, moi je vois telle chose. Et il n'y a pas de vérité là dedans, il y a seulement de s façons différentes de voir / On n'a seulement qu'un petit élément de la vérité / J'expose, j'argumente, c'est un point de vue qui n'est seulement qu'un des points de vues ...cet aspect là est extrêmement important. [4.16 EF1.6.10 ; 6.12 - V4 : 64 – 64; 66 - 66, et 4.45 EF1.8.1 - V4 : 140 - 140 ]

Quand on vient aux croyances, idées, opinions, perceptions, filtres, on en a tous, c'est normal qu'on en ait et il faut en être conscient. / Il me semble que c'est extrêmement important d'en être conscient que notre point de vue en est un parmi tant d'autres . / Et qu'il y en a autour qui partent de d'autres informations, de d'autres réalités pour analyser, pour voir. [6.79 NF5.5.1; 5.2; 5.3 -V6 : 150 - 152 ]

La plupart des participants insistent aussi sur la nécessité de cohabiter avec la diversité des façons d’approfondir, de parler, d’intervenir et d’interpréter lors de l’exercice dialogique, même si elles peuvent être la source de tension[69].

Il me semble qu'il y a différentes façons d'approfondir quelque chose. [6.25 EF1.2.1 - V6 : 59 - 59]

Il peut avoir une pluralité de façons d'agir par rapport aux individus avec qui nous collaborons. [14.171 NH7.2.4' - V14 : 384 - 384]

En tout cas, je reviens, quand on dit que NF4 veut prendre comme un pouvoir, moi, je ne le vois pas ça du tout comme ça. Je vois ça comme elle affirme des choses, puis elle a le droit de le dire. / Et si on est agressé par ça, je pense que c'est nous le problème. Ce n'est pas elle. Parce que moi ça ne m'agresse pas du tout quand elle parle. Elle peut dire des choses puis je ne suis pas d'accord. Et je lui ai dit d'ailleurs. C'est sûr qu'elle insiste beaucoup là. [11.49 NH6.5.1;5.2 - V11 : 106 - 106]

Selon plusieurs, en favorisant l’expression de points de vues et de perspectives différents, on se donne l’opportunité d’accéder à plus une perception et lecture plus riche et ce, sans enlever ce qui est valable dans la sienne; en ce sens, la multirationalité favorise la richesse de l’observation, de l’exploration, du questionnement; la multirationalité enrichit nos cartes cognitives : les points de vues différents, les perspectives différentes, les réalités interprétées différemment sont autant d’opportunités d’exercice d’ouverture cognitive.

Je pense que toutes les remarques sont aussi riches que la personne qui les perçoit, qui les observe, qui réagit à sa manière. Et il y a pleines de possibilités . [14.118 NH4.4.1 - V14 : 264 - 264]

On appréhende la réalité, chacun de notre manière, on amène cette réalité là qui est tout à fait différente de la mienne, ça me permet de comprendre la réalité de l'autre et de comprendre la mienne aussi. [15.31 NF2.3.3 - V15 : 72 - 72]

Ce qui m'a le plus frappé c'est que chacun donnait son point de vue, essayait d'expliquer de façon détaillé ce qu'il pensait du modèle . J'ai trouvé ça très constructif . J'ai beaucoup écouté d'ailleurs, à cause de ça. J'aimais les différents points de vues qui étaient donnés sur le sujet. Ce qui rendait le dialogue plus riche [NH7.p1.2; 1.3 - V15 : 332 - 333]

J'apprends de quelqu'un qui n'est pas dans le même couloir que moi, pour utiliser l'image. Et ça exerce mon ouverture à l'opinion des autres . [12 NF3.p1.2' - V12 : 400 - 400]

La multirationalité implique la mise à distance, la “suspension” de ses certitudes et de ses modèles mentaux, de ses croyances, de ses vérités et de ses perspectives ; elle implique l’écoute des autres. En optant pour la multirationalité, c’est-à-dire l’idée que la réalité peut être interprétée sous de multiples perspectives, on est moins “pris” par la certitude de son interprétation et son regard, on est moins porté à les défendre et on est plus disposé à suspendre et à interroger ses croyances, ses présupposés ainsi que sa façon de voir et d’interpréter; on est plus enclin à fait place à l'écoute des autres, de leurs opinions. On recherche même d’autres perspectives qui puissent enrichir et nuancer les nôtres; on est plus prêt à les écouter et à chercher sens dans ce qu’elles amènent.

Il y a ce jeu de la multirationalité qui est essentielle. Pour aborder la complexité de façon multirationnelle, il f aut que je suspende, il faut surtout que je ne crois pas à l'infaillibilité des modèles que j'utilise pour interpréter afin d'écouter l'autre. [15.101 NH5.7.7 - V15 : 233 - 233]

Il faut que je sois conscient de ça, que moi, observant le réel à travers un filtre qui est construit par ces choses là, me donne un aspect du réel, un aspect partial, puis partiel, orienté, et que je m'en vais écouter les autres pour apprendre sur ce même réel là, quelque chose de plus riche. [15.128 NH5.9.2 - V15 : 272 - 272]

Le dialogue est un processus d'enrichissement, dans le sens suivant : quelqu'un disait quelque chose, on n'est pas obligé d'être d'accord avec, mais ça a sa place dans la conscience de tous, on voit que c'est une facette qui est là, elle ne me dérange pas et même elle va m'être utile à un moment donné. [4.40 NH3.2.1 - V4 : 122 - 122] .

La place donnée à chacun et à tous les points de vue, autrement dit, la réceptivité de toutes les opinions, permet de créer un espace commun qu’est le dialogue d’où le sens peut circuler entre les participants et où un sens nouveau peut émerger.

Au cours de l’expérimentation, il nous a été donné de constater que c’est lorsque des interprétations différentes se présentent autour d’un même vécu que les participants sont amenés à questionner le processus ayant mené à des lectures différentes :

Ce qui m'a interpellé dans l'intervention de NH6, c'est qu'il a dit qu'il passe deux semaines à penser à ça. Moi, ça m'a passé comme du beurre dans la poêle. [6.57 NF4.21 - V6 : 111 - 111]

Si on voulait aller plus en profondeur, toi, pendant deux semaines, ça t'a beaucoup interpellé. Mais quand tu parles de ça là, qu'est-ce qui se passe en toi? [6.22 NF4.1.2; 1.3 - V6 : 52 - 53]

Il nous a été donné de constater que c’est lorsqu’il y a des interprétations différentes d’un même vécu que les participants sont amenés à explorer les croyances et les présupposés sous-jacents aux opinions divergentes (notamment au dialogue 12 sur le présupposé à l’effet que nous partageons un même couloir; au dialogue 14, sur les présupposés concernant les modèles mentaux dans la perception et l’interprétation de la réalité). Cependant comme nous l’avons déjà souligné, la cohabitation avec la diversité présente ses défis : des tensions vécues qui ont été dévoilées dans la catégorie Questionnement /Approfondissement.

En résumé :

  • La multirationalité renvoie à l’idée que la réalité peut être interprétée sous de multiples perspectives.

  • En optant pour la multirationalité, on est moins “pris” par la certitude de son interprétation et de son regard.

  • En optant pour la multirationalité, on est moins porté à défendre nos certitudes et nos interprétations ou à convaincre les autres.

  • En optant pour la multirationalité, on est plus disposé à suspendre et interroger ses croyances, ses présupposés, sa façon de voir et d’interpréter;

  • En optant pour la multirationalité, on est plus enclin à faire place à la lecture des autres, à leurs opinions. On recherche même d’autres perspectives qui puissent enrichir et nuancer les nôtres.

  • En optant pour la multirationalité, on est plus aptes à écouter les autres et à chercher sens dans ce qu’ils amènent aux fins de l'investigation dans le processus de la penser.

  • C'est lorsqu'il y a différentes interprétations d'un même vécu que les participants explorent les croyances et les opinions sous-jacentes à ces interprétations.

  • La multirationalité engendre cependant certaines tensions.

La suspension, l’écoute ainsi que le sentiment du caractère limité (partial et partiel) de sa perception et de ses filtres d’interprétation rendent possible le déploiement de la multirationalité.

Il y a ce jeu de la multirationalité qui est essentielle. Pour aborder la complexité de façon multirationnelle, il faut que je suspende, il faut surtout que je ne crois pas à l'infaillibilité des modèles que j'utilise pour interpréter afin d'écouter l'autre. [15.101 NH5.7.7 - V15 : 233 - 233 ]

Les interventions spéculatives qui font exploser une idée sous diverses perspectives et la confrontation qui révèle des aspects différents d’une idée stimulent la multirationalité.

Il y a un autre type d'intervention qui facilite, c’est la spéculation, dans laquelle on part sur une idée, on la fait exploser, on l'explore sur tous les points de vue . [11.30 NH3. 1.3 - V11 : 74 - 74]

À l’inverse, la certitude ancrée en une seule façon de voir ou de faire et le sentiment d’avoir la vérité absolue empêchent le participant de faire place à d’autres points de vue et entravent l’exploration collective. En ce sens, les affirmations catégoriques, les énoncés prescriptifs, les vérités ontologiques, la conviction et le dogmatisme[70] restreignent la multirationalité et réduisent l’espace de réflexion.

C'est très important, parce que je crois aussi que, au moment où on pense avoir la vérité, on ne peut pas s'embarquer dans le dialogue / encore là , je suis dans une situation où je crois avoir la vérité, après l'avoir, il faut la dire, si on l'a dit, il faut convaincre , et si les autres ne croient pas, c'est des maudits menteurs, s'ils sont des maudits menteurs, on est porté à les chicaner, à les grafigner. [NH5.6.4; 6.4 - V4 : 133 - 134]

De la façon dont je le ressens, dans l'affrontement, on veut donner un alignement; pour moi, mon espace est réduit. [11.12 EF3.4.1 - V11 : 43 - 43]

Une intervention qui affirme de façon très claire une vérité, c'est celle là et juste que celle là, une affirmation assertive, a comme effet, de mettre tout le monde sur la défensive, car il n'y a plus de place pour la réflexion. [11.30 NH3.1.4 - V11 : 76 - 76]

Il y a des fois des gens qui disent une vérité tellement grande qu'il ne reste plus de place pour la tienne. Tu as juste le goût de dire la tienne et tu n'as plus de place . [6 NH3.p1.7' - V6 : 451 - 451]

En résumé :

  • La suspension, l’écoute et le sentiment du caractère limité (partial et partiel) de sa perception et de ses filtres d’interprétation rendent possible le déploiement de la multirationalité.

  • La multirationalité est stimulée par une intervention qui amène plusieurs points de vue d'une même idée.

  • À l’inverse, la certitude ancrée dans une réalité, dans une approche ou dans une façon de faire ou de voir empêche le déploiement des multiples points de vue et entrave l’exploration collective. Il en est de même pour les affirmations catégoriques, les énoncés prescriptifs, les vérités ontologiques, la conviction et le dogmatisme.

La multirationalité, renvoyant aux différentes perspectives ou façons de voir, aux différentes logiques d’interprétation, aux différentes perceptions, ce qui est contraire de l’esprit tubulaire (la perspective unique), est une “caractéristique inhérente” de l’exercice dialogique. Cet exercice prône la mise en commun de toutes les interventions et de toutes les opinions, rendue possible par la structure du grand groupe, pour un questionnement, une observation et une prise de conscience du processus de la pensée.

Prendre conscience du caractère essentiel de la multirationalité pour une lecture plus riche d’une réalité et d’une interprétation pour permettre la possibilité d’élucider des filtres, des croyances et des modèles mentaux qui dirigent la perception et l’interprétation, soutient l’effort d’écoute ainsi que l’effort de suspension de ses opinions et de celles des autres. La conviction dans des vérités uniques, et des façons de voir et de faire uniques vont à l’encontre de la multirationalité et entravent l’exploration collective du processus de penser. L’expérimentation a permis de constater que lorsqu’il y a différentes perspectives ou points de vues d’exposés sur un sujet, une idée ou une croyance, l’exploration collective (le questionnement, l’approfondissement) prend place. Bohm insiste sur l’importance que toutes les opinions puissent être exprimées (i.e. multirationalité), et pour qu’elles puissent être mises en commun, l’écoute et la suspension sont essentielles. Bohm croit que lorsque chacun et tout le groupe apprendront à écouter et à suspendre, à co-habiter avec la multirationalité, le groupe sera dans un même état de conscience et aura un même contenu de conscience « parce que le fait est que, lorsque nous partageons toutes ces opinions, nous participons tous à la même chose. Nous retirons d'une conscience commune et nous y prenons part. II y a un sentiment de participation. » (Bohm,1986, p. 11).

Pour plusieurs participants, “prendre conscience” des processus du penser et du communiquer ensemble, “prendre conscience” des présupposés et des croyances qui dirigent notre perception, notre interprétation et notre agir constitue une visée de leur pratique du dialogue.

Dans le dialogue, ce qui est important c'est de prendre conscience de ce qu'on est, c'est de prendre conscience des difficultés de communiquer ensemble. [11.6 FH2.2.8' - V11 : 22 - 23]

Dans l'esprit de Bohm, c'est de voir, de prendre conscience , avant qu'on énonce quelque chose, quels sont les préjugés qui sous-tendent, quelle est la croyance [6.61 NF4.23.2 - V6 : 115 - 115]

Je crois que l'objectif ultime du dialogue c'est de prendre conscience du processus de penser et de ne pas perdre de vue d'où la pensée vient, pour éviter d'embarquer dans des boucles [5.4 NH5.1.5 - V5 : 15 -15]

En prenant conscience des filtres et des référents que sont nos modèles mentaux, nos croyances, nos présupposés et nos valeurs qui filtrent notre lecture et interprétation et qui sont à la source des réactions, ou du jugement, ou de la non écoute des blocages dans le penser et le communiquer ensemble, on peut recadrer notre interprétation et notre lecture.

Si j'étais vraiment conscient de mon filtre , je l'enlève et je le dépose, et c'est ce que j'appelle la neutralité, c'est-à-dire être réceptif à la réalité vraiment , et, je ne lui donnerai pas la couleur, la forme, l'affectivité qui vient de moi . [15.57 NH4.5.1 - V15 : 137 - 137]

L'important c'est d'être conscient des modèles qu'on utilise pour diagnostiquer quelque chose puis voir si le modèle qu'on utilise à ce moment là est approprié à la situation. [15.84 NH5.6.4' - V15 : 190 - 190]

En prenant conscience de ses modèles mentaux qui nous imposent une perception partielle et partiale et qui maintiennent notre fermeture à autrui, nous pouvons nous ouvrir.

Pour m'ouvrir , il faut que je sois conscient de ce qui m'empêche de m'ouvrir . / Si je ne suis pas conscient de mes modèles mentaux, cette mulette qui m'impose certaine perception, je ne peux pas percevoir autre chose que cela, d'où cette nécessité de suspendre, de prendre conscience . [5.26 NH5.1.12; 1.14 - V5 : 102 - 102; 104 - 104]

En prenant conscience du rôle que joue le processus de penser, qui ajoute des informations en provenance de notre mémoire, en raison des modèles mentaux, des valeurs et des croyances, à celles captées par nos sens et qui contribue à la dynamique des échanges (non écoute, dualité, blocage), nous assumons notre part de responsabilité dans une telle dynamique; nous sortons du modèle “l’ennemi est à l’extérieur”.

Je prends conscience en tout cas que mes pensées et mes émotions font en sorte que des fois, je contribue à ce que la bille aille dans le trou, parce que je ne veux pas. [11 NH3.p5.5 : V11 : 266 - 266]

Si je me mets en dehors, je dis que ce n'est pas de ma faute, je suis fait. Mais si je prends conscience de ce qui se passe, c'est moi et d'autres qui en sommes responsables de ça, c'est à dire que j'ai crée ça, donc je pourrais recréer d'autre chose, peut être. [14.162 NH5.9.5 - V14 : 357 - 357]

La prise de conscience de son processus de penser constitue le premier pas vers le changement dans notre façon de penser et d’interagir avec les autres. Cette prise de conscience résulte des essentiels examinés précédemment : écoute, suspension, effet miroir immédiat et multirationalité.

Bohm propose le dialogue comme espace pour observer le fonctionnement de la pensée et pour nous permettre d’en prendre conscience. L’écoute, la suspension et l’effet miroir immédiat, rendues possibles dans le cadre de la multirationalité, sont des essentiels de cette exercice de prise de conscience.

1. L’écoute dans la pratique du dialogue de Bohm est un des essentiels du développement de la capacité de proprioception de la pensée. L’écoute dialogique demande une attention au moment présent pour écouter les autres et s'écouter soi-même. Plusieurs éléments sont susceptibles d’entraver l’écoute d’autrui : la non suspension de nos filtres et nos réactions, le rythme rapide des échanges et la diversité des échanges; la protection de soi et de son image sociale peuvent rendre difficile l’écoute des rétroactions d’autrui; les besoins d’affirmation et de différenciation peuvent empêcher l’écoute mutuelle lors de certains moments d’affrontement. Les facteurs facilitant l’écoute sont, entre autres, le fait d'être dans un silence intérieur, de mettre en veilleuse ses a priori , ses préjugés, ses croyances, ses présupposés, son bagage cognitif et éducatif, d'être présent attentivement à l’autre et de le voir comme son égal et son partenaire dans la pratique du dialogue.

Lors de l’exercice d’observation de la pensée qu’est le dialogue, il s’agit essentiellement d’approprier la difficulté d’écouter l’autre comme indicateur pour un auto questionnement et/ou un questionnement collectif qui potentiellement pourra dévoiler les présupposés et les croyances sous-jacentes à cette résistance. Ce questionnement est au centre de l’exercice dialogique. L’écoute en dedans de soi, complémentaire à l’écoute de l’autre, permet d’être sensible à ses réactions cognitives et émotives ainsi que de prendre conscience des référents sous-jacents qui semblent être à la source de telles réactions qui empêchent l’écoute de l’autre. La contribution du facilitateur s’avère précieuse pour souligner que la difficulté d’écoute (écoute filtrée, écoute avec jugement, écoute avec résistance, non écoute) est révélatrice de quelque chose à regarder et à approfondir, individuellement et collectivement.

2. La pratique de la suspension est un essentiel dans le développement de la capacité de proprioception de la pensée. Suspendre permet d’observer ses réactions, d’observer le mouvement de la pensée à l’intérieur de soi, de prendre conscience de ses habitudes mentales et de sa pensée dans son contenu et dans son processus. La suspension du jugement permet d’être à un niveau méta, de réfléchir sur ce qui le fonde et de s’interroger sur sa justesse. La suspension comme mise entre parenthèse temporaire ou distanciation de ses modèles mentaux, de ses croyances et de ses présupposés formant son couloir, permet de se placer hors couloir et d’être réceptif aux autres, de les écouter et d’enrichir son interprétation ou sa lecture. Nommer ses réactions, les suspendre[71] permet une investigation collective des croyances, des modèles mentaux ainsi que des valeurs, et permet d’enrichir, d’élargir ces derniers ou de les recadrer. La suspension indique de se mettre à un niveau méta pour s’observer penser. Un tel exercice favorise le développement de la capacité de proprioception de la pensée : voir son effet immédiat, sa cohérence ou son incohérence.

Les situations de conflit cognitif ou émotif sont des matériaux de premier ordre pour l’acte de suspension. C’est lorsqu’on se sent en réaction au regard d’une ou des interventions qu’on est ou non porté à suspendre. Pour être porté à suspendre, la présence attentive à ce qui est et à ce qui se passe en dedans de soi est nécessaire. La présence attentive à ce qui est, la vigilance à ses réactions cognitives, émotives et sensitives ainsi que l’effort mis pour faire un retour sur soi, pour interroger les modèles mentaux, les croyances et les intentions qui sont à leur source et la capacité de contenir la tension que génère le conflit cognitif et émotif sont autant de facteurs contribuant à rendre possible la suspension. Corollairement, la certitude en ses croyances, en ses présupposés, en ses modèles mentaux, en ses façons de voir et de faire, devient une barrière à l’acte de suspension. L’impulsion d’atteindre ce qui doit être, de ne pas demeurer avec ce qui est entrave la suspension.

Plusieurs “formes” de suspension ont été mises en pratique. Certaines, plus que d’autres, s’approchent de la suspension préconisées par Bohm (1986, 1991, 1996), Cayer (1996) et Isaacs (1999). Cette diversité de pratique indique une piste de facilitation à explorer, soit la mise en commun des différentes pratiques de suspension pour faciliter l’exercice de la suspension et enrichir la pratique du dialogue.

3. L’effet miroir immédiat constitue un essentiel à la prise de conscience des présupposés, des croyances, des modèles mentaux individuels et collectifs ainsi que des processus qui empêchent de penser et de communiquer ensemble. L’effet miroir immédiat est donné par les réactions spontanées et authentiques. L'exploitation de l'effet miroir immédiat nécessite le fait de rester en contact avec ce qui est afin de l'observer plutôt que de préconiser et occuper son esprit par ce qui devrait être. Réaliser sur le champs, grâce aux interventions miroirs, que ses propres habitudes mentales, lors de l’interaction, contribuent aux blocages, permet de moins mettre le blâme sur les éléments qui sont à l’extérieur de soi, sensibilise le participant à être plus vigilant à ses habitudes mentales qui entretiennent les difficultés de penser et de communiquer ensemble. Cependant, l’effet-miroir par confrontation directe peut être embarrassant et peut amener, sans une rhétorique inclusive, à des mécanismes de défenses, évacuant la visée de l’exercice dialogique, qui est une prise de conscience du processus de penser (pour soi et pour le groupe) et un développement de la capacité de proprioception de la pensée.

4. La multirationalité renvoie à l’idée que la réalité peut être interprétée sous de multiples perspectives. Favoriser l’expression des différentes perspectives ou façons de voir est une “caractéristique inhérente” de l’exercice dialogique qui repose sur la diversité et la mise en commun de toutes les interventions et de toutes les opinions pour permettre le questionnement des présupposés, des croyances et des modèles mentaux ainsi que la prise de conscience du processus de la pensée.

Opter pour la multirationalité permet d’être moins “pris” par la certitude de son interprétation et de son regard, on reconnaît leur caractère partiel et partial. On est moins porté à les défendre ou à convaincre les autres, mais plutôt à les écouter et découvrir d'autres perspectives. On est plus prêt à écouter les autres et à chercher sens dans ce qu’ils amènent pour investiguer le processus de la penser. On est plus porté à suspendre nos opinions, nos croyances et nos modèles mentaux. Aussi, on est moins pris par eux, ce qui facilite la suspension. On est plus porté à suspendre les opinions des autres et à être en mode réactif. Les vérités uniques, les façons de faire uniques et les énoncés prescriptifs vont à l’encontre de la multirationalité et entravent l’exploration collective du processus de penser.

5. Le co-déploiement des actes essentiels que sont l’écoute, la suspension et l’effet miroir immédiat rendu possible par le principe de multirationalité contribue à l’efficacité du processus dialogique : la prise de conscience de notre processus de penser. En prenant conscience des filtres et des référents que sont nos modèles mentaux, croyances, présupposés et valeurs qui filtrent notre lecture et notre interprétation et qui sont à la source des réactions, ou du jugement, ou de la non écoute, c'est-à-dire des blocages dans le penser et le communiquer ensemble, nous pouvons recadrer notre interprétation. En prenant conscience de nos modèles mentaux qui nous empêchent de nous ouvrir à d’autres, nous pouvons aller vers l’ouverture. En prenant conscience du rôle que joue le processus de penser, qui ajoute des informations en provenance de notre mémoire, en raison des modèles mentaux, des valeurs et des croyances, à celles captées par nos sens, et qui contribue à la dynamique des échanges (non écoute, dualité, blocage), nous assumons notre part de responsabilité dans une telle dynamique; nous sortons du modèle “l’ennemi est à l’extérieur”. La prise de conscience de son processus de penser constitue le premier pas vers le changement dans notre façon de penser, d’interagir avec les autres.

Aux pages suivantes, nous donnons deux tableaux : le premier (tableau 9) se trouvant dans la lignée de ceux que nous avons donnés, a pour but de faire ressortir le rôle facilitateur de ces “ essentiels ” dans la pratique du dialogue; le second (tableau 10) résume les conclusions auxquelles nous sommes arrivés dans ce chapitre au regard de l’appropriation des “ essentiels ” du dialogue.

Tableau 9 : Un résumé de la catégorie Essentiels de l’exercice dialogique

Approfondir et questionner ce qu’il y a derrière une intervention pour prendre conscience du processus, des présupposés, des croyances et des intentions qui amènent à penser ce qu’on pense.

(Ce tableau est une suite de celui portant sur la première et la deuxième catégorie)

Ce qui est susceptible d’entrave cette démarche

Ce qui est susceptible de rend difficile cette démarche

Ce qui est susceptible de faciliter cette démarche

LES " ESSENTIELS " DE L'OBSERVATION DU PROCESSUS DE LA PENSéE

   

L'écoute des autres permet, par un retour réflexif sur soi, de prendre conscience des présupposés de son agir. Les moments de difficultés d’écoute sont des opportunités pour mettre au jour les présupposés, les croyances  et le processus de penser; L’écoute des autres permet de s’exercer à l’ouverture, à la multirationalité ; Le sentiment d'être écouté favorise la participation et l’ouverture aux autres.

 

L'écoute des autres et l'intérêt porté à l'endroit des autres peuvent mener le participant à oublier de s'écouter lui-même. (le défi de la double écoute)

L'écoute de soi permet de prendre conscience des référents à la source de ses réactions (cognitives et/ou émotives). L'écoute en dedans de soi permet de revenir à un calme intérieur, favorable à l’écoute de l’autre, à la mise en veilleuse de ses réactions et à la réflexion.

   

La suspension permet d’observer le mouvement de la pensée à l’intérieur de soi, de prendre conscience du processus de penser et de ses filtres. Elle permet d'accéder à un niveau méta : prendre conscience de sa réaction, retenir ses jugements puis questionner ses référents. La suspension favorise l'écoute de l'autre ainsi que l’approfondissement et le questionnement collectif.

   

Exploiter les réactions des autres comme miroir qui attire son attention à sa propre réaction permet au participant d’être plus sensible à son processus de penser pour l’observer et débusquer les filtres sous-jacents. Par effet miroir, les participants réalisent les patterns et habitudes mentales qui contribuent à maintenir le mode réactif et la fragmentation.

   

La multirationalité, lorsqu'elle est adoptée, permet aux participants de se détacher de leurs convictions. Ainsi, elle favorise la réflexivité sur leurs convictions plutôt que leur défense. On est alors plus apte à écouter les autres.

   

Le fait de prendre conscience de nos filtres, de nos modèles mentaux, de nos valeurs, etc. permet de recadrer notre interprétation et notre lecture de la réalité. On y assume sa part de responsabilité et on s'écarte du paradigme " l'ennemi est à l'extérieur ".

L'apport facilitateur est précieux pour :

- illustrer une pratique suspension en amont et en aval pour dans des moments de difficultés d'écoute ;

- exploiter des moments de difficultés d’écoute mutuelle pour mettre en lumière des tendances interactionnelles qui entravent le questionnement

- exploiter la multirationalité qui favorise la prise de conscience des filtres, un zoom out d’un vécu

- exploiter l'effet miroir immédiat pour mettre au jour des patterns et processus qui emprisonnent dans les blocages.

Tableau 10 : Un résumé de ce qui est susceptible d'entraver ou faciliter les essentiels de l'exercice dialogique

Les « essentiels » de l’observation du processus de la pensée susceptibles d’amener à une prise de conscience

Ce qui est susceptible d’entraver l’exercice des essentiels

Ce qui est susceptible de rendre difficile l’exercice

Ce qui est susceptible de faciliter l’exercice des essentiels

CONCERNANT L’éCOUTE

La non suspension de son bagage cognitif prédispose les jugements catégoriques qui, à leur tour, empêchent l’écoute de l’autre.

Le rythme rapide des échanges et leur diversité.

Une présence attentive à l’autre, c'est-à-dire le fait de le voir comme son égal, comme un partenaire, comme un miroir.

 

La protection de soi et de son image sociale.

La mise en veilleuse de ses a priori, de ses préjugés, de ses croyances et valeurs, le silence intérieur.

CONCERNANT LA SUSPENSION

La propension à chercher à résoudre les situations de conflits ou de difficultés.

Le rythme trop rapide des échanges.

Les situations de conflits cognitifs ou émotifs sont, lorsque correctement récupérés, des porte d’entrée à la suspension.

La certitude de la primauté de ses valeurs et croyances.

 

La présence attentive à ce qui se passe à l’intérieur de soi.

La conviction que son interprétation est la seule bonne et vraie.

   

CONCERNANT L’EFFET MIROIR IMMéDIAT OU LA PROPRIOCEPTION COLLECTIVE

   

Exploiter les réactions spontanées et authentiques des participants comme miroir réfléchissant les référents du processus de penser.

Se positionner dans “ce qui doit être”.

 

La posture d’observation : accepter ce qui se passe pour s’interroger et investiguer.

   

Le respect témoigné à travers une rhétorique inclusive lorsqu’on exploite un vécu “réfléchissant”.

La confiance, l’ouverture et la capacité de reconnaître ce qui est.

CONCERNANT LA MULTIRATIONALITé

La conviction que sa façon de voir et d’interpréter est la seule bonne et valable.

 

La mise en veilleuse de ses certitudes et le fait d'avoir le sentiment du caractère limité de sa perception et de ses filtres d’interprétation pour écouter les perspectives des autres.

Les affirmations catégoriques, les énoncés prescriptifs, les vérités ontologiques ainsi que la conviction et le dogmatisme.

 

Les interventions spéculatives, la confrontation qui révèle les différents aspects d’une intervention.

L’apport du facilitateur s’avère précieux

-lors des moments de difficultés d’écoute et de suspension, pour souligner au groupe que ces difficultés sont indicateurs de quelque chose en lien avec notre processus de penser  ; qu’elles constitue une porte d’entrée à la suspension ;

-pour faire ressortir, en contexte, la richesse de la suspension en amont et en aval ;

-pour faire ressortir les interventions qui reflètent, comme un miroir, les processus mentaux communs ;

-pour faire ressortir le caractère gratifiant de la multirationalité lors de l’interprétation d’un même vécu, comme opportunité d’approfondissement des modèles mentaux et filtres.

Cette catégorie renvoie à trois éléments considérés comme supportant, et soutenant l’exercice dialogique : le climat de confiance, l’ouverture et le respect.

Un tel climat de confiance repose sur une attitude de base du participant. “Avoir confiance les uns par rapport au autres”, comme le disait un participant, amène à une attitude d’ouverture qui crée la confiance mutuelle; le peu de confiance aux autres que certains participants peuvent avoir au départ explique certaines retenues et réserves.

Pour que le dialogue de Bohm puisse se faire, il faut une confiance les uns par rapport aux autres, c'est une attitude . Pour qu'il y ait vraiment un dialogue tel que Bohm le dit, il faut une attitude , chez soi et chez chaque personne qui participe au dialogue, une d'ouverture qui permet d'écouter l'autre, et aussi de parler sans essayer de s'imposer d'une certaine manière. [5.25 NH7.2.3; 2.4 - V5 : 83 - 84]

Au départ, il n'est pas évident que tout le monde a ces attitudes [ de confiance], ce qui explique des retenues, des réserves, ou disons des réactions qu'on peut qualifier d'indésirables mais qui font effectivement partie du dialogue [5.25 NH7.2.3;2.5 - V5 : 8 3- 83; 85 - 85]

Mais surtout, le climat de confiance se construit avec la pratique du dialogue, en ce sens que c’est la capacité individuelle et collective de prendre en compte ses réactions ainsi que celles des autres comme rétroactions, ou reflets pour prendre conscience du processus de penser, qui permettra d’ancrer et de faire grandir le climat de confiance favorisant l’exercice dialogique.

Cette confiance va se construire petit à petit et ce n'est pas dans une direction. On émet, et à ce qu'on émet, il y a une réaction puis, c'est en prenant en compte de la réaction qu'on établit ce climat de confiance [6.16 NH5.6.7 - V6 : 30 - 30].

Ainsi, le climat de confiance repose sur la “réceptivité” de chacun, au regard des interventions des autres, permettant à chacun de ne pas se sentir jugé au travers de ce qu’il exprime.

Quand on dit qu'on établit un lien de confiance avec quelqu'un ça veut dire qu'on peut lui parler sans avoir l'impression d'être jugé , comme étant correct ou non correct, sans qu'il y ait un jugement qui soit porté [6.11 NF5.1 - V6 : 18 - 18]

Autrement dit le climat de confiance est alimenté par la capacité du participant à “recadrer” les interventions des uns et des autres comme potentiellement des reflets du processus de penser, donc comme matériaux nourrissant l’exercice de prise de conscience de ce processus, et non pas de juger ces interventions sans explorer les référents qui amènent au jugement, car l’acte de se limiter à juger constitue, affirme un participant, un « couperet » par rapport à l’établissement du climat de confiance.

Le jugement c'est un couperet par rapport à établir un climat de confiance . [6.16 NH5.6.2 - V6 : 25 - 25]

Un autre participant a souligné qu’un tel recadrage, qui crée et entretient la confiance mutuelle, repose sur la prise de conscience que l’exercice dialogique se vit principalement comme un processus intérieur nécessitant le retour en dedans de soi pour questionner ses référents et à questionner le processus amenant à penser ce qu’on pense ou ressent.

Sur le plan de la confiance, je pense qu'il est important que prendre conscience que nous vivons dans le processus de dialogue, à un niveau intérieur et non pas dans une perspective de dynamique de groupe. [5.36 NH1. 5 - V5 : 182 - 182 ]

L’expérimentation a témoigné de certains recadrages d’interventions faisant ressortir leur potentiel comme matériaux bruts de l’exercice dialogique. Ces recadrages resituent des événements apparemment antidialogiques[72] comme opportunités facilitant l’exercice d’exploration collective des processus mentaux, permettant aux participants impliqués dans de tels événements de ne pas se sentir “jugés pour leur intervention”. Le recadrage, en attirant l’attention de tous les participants sur la contribution des interventions apparemment “bloquantes” pour faciliter l’exploration du processus de penser, construit le climat de confiance nécessaire à l’exercice dialogique[73]. Nous présentons ici, un exemple d'une telle intervention:

Il y a quelque chose, une espèce de boucle qui s'amplifie ... Ce n'est pas mal, je trouve ça correct, et derrière tout ça, il me semble qu'il y a quelque chose d’intéressant à explorer pour nous comme groupe, parce que ce que tu penses, ce que tu dis, plusieurs fois, plusieurs d'entre nous l'avons pensé / Je trouve ça intéressant, il me semble que derrière tout ça, quelque chose qui est très près des processus mentaux qui nous amènent à avoir ces attitudes là . Il me semble intéressant de l'explorer. [14.22 NH5.5.1; 5.2 - V14 : 92 - 93 ]

L’expérimentation a témoigné ainsi d’un climat de confiance qui s’est co-construit et développé au cours de l’expérimentation. Il a permis une participation où les dialoguants ont davantage “osé” pour partager spontanément leur opinion ou bien pour partager ouvertement leur questionnement. La spontanéité de leurs interventions a permis leur récupération comme matériau d’approfondissement et de questionnement pour comprendre le processus de penser. Le climat de confiance grandissant progressivement a permis aux participants d’avoir de plus en plus de courage pour confronter ouvertement leurs points de vue, leurs présupposés et leurs croyances.

Je veux juste dire que même si on n'a pas engagé avec toi pleinement sur le sujet de la confiance, je pense que ce qui été fait a démontré : Il y a des personnes qui ont parlé, qui parlent presque jamais. On a osé beaucoup plus . Je me demande si on n'a pas plus démontré la confiance que t'avais cherché, même si ça peut paraître à certain moment du jugement, ou de l'agressivité. [6.140 EF2.13; 23’- V6 : 361 -362]

Dans notre expérience, c'est la première fois que ça perce. J'ai le sentiment que c'est parce qu'on se connaît de plus en plus, et qu'on est de plus en plus en confiance , et qu'on a le courage de nos oppositions, on est moins résistant. [15 NH4.p1.2 - V15 : 342 - 342]

Le climat de confiance est une condition favorable à l’exercice du dialogue. L’absence de confiance envers les autres peut inhiber le participant dans l’acte de s’ouvrir aux autres pour partager ses réactions authentiques, de sorte à faire émerger des préjugés, des valeurs et des croyances en vue d’une investigation collective et un enrichissement ou un recadrage ultérieur. En ce sens, le jugement sans suspension pourrait constituer une entrave à la création et à l’entretien d’un climat de confiance. Le climat de confiance est co-construit par les participants. Construire le climat de confiance implique une reconnaissance réciproque entre participants et fait appel au recadrage qu’effectue le participant pour voir les interventions de chacun comme reflets de quelque chose en lien avec son processus de penser. Ainsi, grâce à la construction du climat de confiance, le participant peut s’approprier, dans l’exercice de questionnement, les présupposés et les croyances ayant cours dans la discussion. Un tel recadrage, relevant effectivement de la pratique du dialogue, entretient et développe en retour le climat de confiance. Climat de confiance et dialogue sont donc en mutuelle co-construction.

Rappelons que Bohm a signalé qu’au début, les participants se méfieront les uns des autres, qu’ils apprendront avec le temps à se connaître les uns les autres et à se faire confiance : «Initialement on cause de questions superficielles, car on a peur de faire plus, puis, graduellement, on apprend à se faire confiance. » (1986, pp. 8-9).

L’ouverture constitue pour certains participants une des visées de la pratique du dialogue comme exercice susceptible de mener à un décloisonnement, à un recadrage, à un enrichissement de ses valeurs, de ses croyances et de ses modèles mentaux; cet exercice devant aboutir à la capacité de co-habiter avec les autres.

Si je suis ici, c'est que je veux développer mon ouverture, je veux qu'elle soit là. [11.42 EF3.7.6 - V11 : 92  - 92]

Pour moi, le but ultime du dialogue c'est d'être ouvert. [6 NH9.p1.4 - V6 : 430 - 430]

On est dans un contexte de dialogue, c'est un travail pour s'ouvrir , pour faire sauter les compartiments. [5.38 NH5.1.1 - V5 : 192 -192]

L’ouverture est considérée comme l’une des conditions soutenant la pratique du dialogue, à plusieurs niveaux.

Notamment, l’ouverture aux opinions qui ne sont pas généralement acceptées favorise l’émergence des préjugés et prédispose le participant à effectuer un approfondissement.

Puis quand on s'ouvre aux idées qui ne sont pas toujours les plus normatives, il y a des préjugés qui ont de meilleures chances d'émerger , d'être mis au jour. [6.16 NH5.6.9 - V6 : 32 - 32]

Ça demande de l'ouverture pour approfondir. [6.33 NF4.9.2 - V6 : 70 - 71]

L’ouverture à l’autre favorise l’écoute et une meilleure compréhension.

Peut-être que si j'étais d'une ouverture plus grande, je serais capable d’ écoute r et de comprendre un petit peu plus. [4 NF1.p1 - V4 :224 - 224]

Je prends conscience que le fait d'aller créer un lieu commun avec d'autres me force à m'ouvrir à l'autre . / S'ouvrir à l'autre, on arrive à des bouts de compréhension. [12.103 EH1.10.1 - V12 : 216 - 217]

L’ouverture colore la perception :

Ma vérité, c'est mon ouverture sur le réel. Cette ouverture colore toute notre perception du réel. [15.125 EH1.9.1 - V15 : 265 - 265 ]

L’ouverture associée à une attitude, prédispose le participant à écouter et à parler sans vouloir s’imposer.

Pour qu'il y ait vraiment un dialogue tel que Bohm le dit, il faut une attitude , chez soi et chez chaque personne qui participe au dialogue, une d'ouverture qui permet d'écouter l'autre et aussi de parler sans essayer de s'imposer d'une certaine manière. [5.25 NH7.2.4 - V5 : 84 - 84]

L’ouverture associée à la capacité de réceptivité permet de co-habiter avec la différence d’opinions et de manières d’être.

J'essaie d'accepter ce qui est différent et d'être capable d'amener ma différence à moi. C'est là que je vois qu'on peut s'ouvrir , s'élargir et de dire : moi je veux bien être plus sociable, je deviens plus acceptante, je deviens plus tolérante. [4.16 EF1.6.13;14 - V4 : 67 - 68]

Ils doivent être rares, ceux parmi nous qui ont dit : " J'ai toujours fonctionné dans telle cosmologie, et puis je me place volontairement dans une autre pour voir qu'est-ce que ça fait, comment on comprendrait le monde, la conscience si je le prenait autrement, comme tel ou tel ou tel le dit ". Et pour moi, ce serait ça, de devenir plus ouvert , plus attentif, et plus conscient. [12.50 NH4.1.7, 1.7' - V12 : 116 - 117]

L’ouverture associée à la capacité/volonté de remise en question de son opinion, de sa croyance, de ses valeurs ainsi que de sa façon de voir permet de s’engager dans le dialogue comme un processus de changement.

Pour moi, le dialogue c'est un processus pour ouvrir ses valeurs à la critique , être ouvert à la possibilité de changer car ces valeurs ont été tricotées en groupe, ce sont des valeurs qui émergent des relations d'hommes et de femmes dans une société. [6.120 NH5.9.13 - V6 : 310 - 311]

L’ouverture aux opinions des autres peut être entravée par la rigidité de nos convictions (chosification), par la nature des croyances que nous portons, faisant en sorte que nous ne sommes pas disposés à leur remise en question.

Là où la conviction est grave, c'est quand on est convaincu au point de devenir hermétique, qu'il n'y a plus de place, plus d 'ouverture ; on a alors le sentiment de peur, de se sentir menacé par les idées des autres. [4.41 NF5.8.2 -V4 : 127 - 127]

En tout cas, pour moi, je ne peux pas m' ouvrir aux autres, je ne peux pas retirer des autres, si je suis compartimenté . [5.38 NH5.1.6 -V5 : 202 - 202]

Ça pourrait faire une différence dans notre façon de dialoguer, de tenir ou non à notre idée, à notre point de vue, de s'ouvrir plus ou moins aux idées des autres, selon la croyance que l'on secrète notre pensée ou bien, au contraire, qu'on est des modules plus ou moins bien construits qui syntonisent une partie de la pensée [4.56 NH4.8.6 -V4 : 171 - 171 ]

Dans la même veine, la rigidité d’une conviction, d’une opinion amenée par un dialoguant “ferme l’espace dialogique”, au lieu de l’ouvrir, et ne favorise pas son investigation collective.

Pour moi, je trouve difficile quand quelqu'un amène quelque chose et je sens qu'une ouverture n'est pas là . J'ai de la difficulté [6.81 FH2.5.7 -V6 : 165 - 165]

Il y a un besoin d' ouverture , de retourner les choses, de jouer avec, de créer de l'espace et tout à coup, je vais voir autre chose, je vais écouter, mon ouverture va rester . [11.41 EF3.7.5 - V11 : 91 - 91]

L’ouverture de soi, la spontanéité pour dialoguer et approfondir peut être freinée par le jugement des autres.

Si on s'aperçoit que de plus en plus, qu'en émettant des idées qui ne sont pas toujours les plus normatives, que des gens puissent les accepter sans juger, on va s'ouvrir . [6.16 NH5.6.8 - V6 : 31 - 31]

Les personnes avec qui j'ai de la misère à tester la question, vont-ils me juger ? je n'ai pas tendance à m'ouvrir , à être spontané et à sortir des finesses. [6.19 NH3.1.1 - V6 : 41 - 41]

L’ouverture associée à l’idée de remise en question (désapprendre) rend nécessaire l’exercice de prise de conscience, de suspension de ses modèles mentaux et de ses croyances qui empêchent son ouverture aux opinions des autres et aux autres. Autrement dit, l’exercice dialogique permettant de prendre conscience de ses modèles mentaux et de ses préjugés contribue à favoriser le développement de l’ouverture.

Pour m'ouvrir , il faut que je sois conscient de ce qui m'empêche de m'ouvrir . / Si je ne suis pas conscient de mes modèles mentaux, cette mulette qui m'impose certaine perception, je ne peux pas percevoir autre chose que cela, d'où cette nécessité de suspendre, de prendre conscience . [5.26 NH5.1.12; 1.14 - V5 : 102 - 102; 104 - 104]

Si je ne suis pas capable pour un instant ou pour quelques instants, de suspendre mes valeurs ou mes présupposés ou mes modèles mentaux, je ne peux pas être réceptif aux autres, c'est impossible. Je suis fermé. Cette suspension est essentielle. [6.120 NH5.9.8 - V6 : 306 - 306]

L’hypothèse qu’on n’est pas “si ouvert que ça” et que, pour être plus ouvert, on a à observer et questionner nos zones de fermetures, se présentent comme préalables propices à la pratique du dialogue.

On a l'impression que tous nos circuits sont ouverts, au maximum; et puis il arrive des fois qu'on prend conscience que ce n'est pas si ouvert que ça; on serait plus ouvert si on a conscience d'être fermé. [12.13 NH3.1 -V12 : 22 - 22]

On s 'ouvre quand on sait qu'on est ignorant .[12.14 EF2.1 - V12 : 22 - 22]

Le questionnement, l’attitude de questionnement, constatent certains participants, semble prédisposer l’individu et le groupe à l’ouverture. S’ouvrir, c’est lâcher ses couloirs que constituent nos croyances, nos préconceptions et nos opinions auxquelles on s’accroche fermement (renvoyant ainsi à la suspension), c’est, en fait, de les mettre en veilleuse. C’est aussi d’être dans l’interrogation, ce qui permet de construire un “ espace commun ouvert d’exploration et d’investigation”.

Ce qui se passe, c'est très vivant, il y a une excitation par rapport à une question devant nous, qui crée une ouverture . C'est excitant au bout! Quand on est là on n'est pas dans un couloir ! on est tous dans la même place.[12.190 EF2.4 - V12 : 331 - 331]

Exact ! on est dans l'interrogation , oui. [12.191 NF4.60 - V12 : 331 - 331]

Par rapport au questionnement, je trouve que c'est terriblement riche. C'est de se mettre dans cette place " hors couloir ", qui nous appelle, qui ouvre . [12 EF2.p1.2 - V12 : 423 - 423]

Le questionnement, c'est l'espace non structuré, le possible, l’ouverture . / Dans le questionnement, il y a de l'espace, le possible. [12 FH2.p1.2, 1.3 - V12 : 464 - 466 ]

L’ouverture est considérée par certains participants comme une des conditions soutenant la pratique du dialogue. L’ouverture à l’autre favorise l’écoute et une meilleure compréhension. Elle prédispose les participants à écouter et à intervenir sans vouloir imposer. L’ouverture associée à la capacité de réceptivité permet de co-habiter avec la différence d’opinions, de manières d’être (multirationalité). L’ouverture aux opinions qui ne sont pas généralement acceptés favorise l’émergence des préjugés et dispose les participants à l’approfondissement. L’ouverture associée à la capacité/volonté de remise en question de ses croyances, de ses valeurs et de sa façon de voir permet de s’engager dans le dialogue comme un processus de changement, de transformation.

L’ouverture aux idées des autres est entravée par la rigidité de nos convictions qui nous ferment et nous compartimentent. L’ouverture de soi aux autres pour dialoguer pourrait être freinée par le sentiment d’être jugé alors que la réceptivité de nos interventions par le groupe favorise cette ouverture de soi aux autres. L’ouverture de soi aux autres et à leurs opinions est bloquée par la non prise de conscience de ses modèles mentaux, de ses croyances et de ses préjugés. L’exercice dialogique permettant de prendre conscience de ces filtres qui nous séparent de l’autre, c’est-à-dire nos croyances, nos modèles mentaux et nos façons de faire rigidifiées, chosifiées et compartimentées, contribue à amoindrir la fermeture et à faire agrandir l’ouverture. Il y a donc interdépendance de l’ouverture et du dialogue.

L’hypothèse selon laquelle nous, en tant que dialoguant, ne sommes pas très ouverts et qu’il faut le devenir davantage en observant et questionnant nos zones de fermeture constitue un préalable essentiel à la pratique du dialogue. L’intention d’ouverture permet de cultiver ce que Isaacs (1999, p. 136) appelle l’“ accès à l’ignorance ” qui est une dimension de la suspension. En s’ouvrant, c’est-à-dire en se détachant de ses couloirs qui contraignent notre façon de percevoir et de penser, le participant contribue à la création d’un espace commun d’exploration et d’investigation.

De l’avis de la plupart, le respect est une condition, une attitude nécessaire dans la pratique du dialogue. Ce respect implique de reconnaître chacun des participants comme différent de soi dans ses visions du monde, dans ses idées, dans ses a priori , ses croyances et ses manières de parler pour laisser place à ce qu’il amène. Il implique d’écouter afin de questionner et d’investiguer.

Il faut r especter l'autre personne dans sa liberté . On peut ne pas aimer sa façon mais on n'a pas à lui imposer une façon. [11.109 NH6.8.1 - V11 : 187 - 187]

Chacune des personnes avec qui je collabore a sa particularité, son identité, sa façon de voir, sa personnalité, et il faut que je me conduise différemment avec chacune des personnes qui m'entourent. [14.171 NH7.2.3 - V14 : 382 - 382]

Mais il faut respecter les personnes qui ne sont pas prêtes à aller en profondeur. [6 NF4.p1.3 - V6 : 389 - 389]

Le sentiment de ne pas être respecté fait généralement surgir “la loi du talion”, ou encore le fameux “œil pour œil, dent pour dent”. Autrement dit, il fait surgir la fermeture.

C'est incroyable le nombre de fois qu'on demande du respect mais de manière irrespectueuse . [12.65 NH3.4.6 - V12 : 138 - 138]

C'est assez particulier de voir que quand tu ne te sens pas respecté, ça te donne des droits d'agir de la même façon. Tu te dis " ce n'est pas de même, l'ouverture du cœur ; ça ne fait pas tout à fait très fort là. " [12.65 NH3.4.7 - V12 : 139 - 139]

Ça fait référence à " j'ai besoin qu'elle écoute, qu'elle ait du respect ". Quand je ne me sens pas respecté, c'est incroyable comment je peux agir de la même façon aussi . À ce moment, j'amène ma bûche dans le feu. [12 NH3.p1.7 - V12 : 453 - 453]

Ce sentiment de ne pas être respecté est vécu lorsqu’on sent qu’on se fait prescrire, imposer une ligne de conduite, une façon de voir ou de percevoir; lorsqu’on se sent agressé par des attitudes autoritaires et dominatrices ainsi que lorsqu’on est interrompu dans son intervention. Ce sont autant d’interventions qui furent explicitées dans la catégorie des matériaux bruts de la pratique du dialogue.

Le respect de l’autre, de ses opinions et de sa façon de faire, sans vouloir lui imposer la nôtre ni nos opinions, permet de l’écouter et de recueillir le sens de son intervention.

Si la personne décide de parler de façon agressive, si je dépasse la forme, je suis supposé être capable d'aller chercher dans ce qu'elle dit, quelque chose d'intéressant, quelque chose de logique, qui peut être utile pour faire avancer la discussion. [11.107 NH6.7.5 - V11 : 186 - 186]

Un des corollaires du respect de l’autre c’est de ne pas lui imposer notre façon de voir, de faire.

Notre observation participante a permis de constater que le respect de l’autre, témoigné dans une rhétorique inclusive, dans l’écoute de l’autre contribue au climat de confiance et d’ouverture soutenant le dialogue.

La catégorie “Environnement dialogique” renvoie au climat de confiance, à l’ouverture et au respect, lesquels supportent et soutiennent, selon les participants, l’exercice dialogique.

Le climat de confiance est une condition favorable à l’exercice du dialogue. La non confiance peut inhiber le participant dans l’acte de s’ouvrir aux autres pour partager ses authentiques réactions, de sorte à faire émerger des préjugés, des valeurs, des croyances en vue d’une investigation collective et d'un enrichissement ou d'un recadrage ultérieur. En ce sens, le jugement sans suspension pourrait constituer une entrave à la création d’un climat de confiance, à faire éclore et à entretenir le long de la pratique. Le climat de confiance est co-construit par les participants. Construire le climat de confiance implique une reconnaissance réciproque entre les personnes, fait appel au recadrage que fait le participant pour voir les interventions de chacun comme reflets de quelque chose en lien avec le processus de penser et les approprier dans l’exercice de questionnement de ses présupposés et de ses croyances, comme ceux des autres. Un tel recadrage, relevant effectivement de la pratique du dialogue, entretient et développe en retour le climat de confiance. Climat de confiance et dialogue sont en mutuelle co-construction.

L’ouverture est considérée par certains participants comme une des conditions soutenant la pratique du dialogue. L’ouverture à l’autre favorise l’écoute et une meilleure compréhension. L’ouverture associée à une attitude, “dispose” le participant à écouter, à parler sans vouloir s’imposer. L’ouverture associée à la capacité de réceptivité permet de co-habiter avec la différence d’opinions et de manières d’être (multirationalité). L’ouverture aux opinions qui ne sont pas généralement acceptées favorise l’émergence des préjugés et prédispose à l’approfondissement. L’ouverture associée à la capacité et à la volonté de remise en question de ses croyances, de ses valeurs et de sa façon de voir permet de s’engager dans le dialogue comme un processus de changement, de transformation.

L’ouverture aux idées des autres est entravée par la rigidité de nos convictions qui nous ferment et nous compartimentent. L’ouverture de soi aux autres pour dialoguer pourrait être freinée par le sentiment d’être jugé alors que la réceptivité de nos interventions par le groupe favorise cette ouverture de soi aux autres. L’ouverture de soi aux autres et à leurs opinions est bloquée par le fait de ne pas prendre conscience de ses modèles mentaux, de ses croyances et de ses préjugés. L’exercice dialogique, permettant de prendre conscience de ces filtres qui nous séparent de l’autre, c’est-à-dire de nos croyances, de nos modèles mentaux et façons de faire rigidifiées, chosifiées, compartimentées, contribue à amoindrir la fermeture et à faire agrandir l’ouverture.

De l’avis de la plupart, le respect est une condition et une attitude nécessaire dans la pratique du dialogue. Ce respect implique de reconnaître chacun des participants comme étant différent de soi par ses visions du monde, ses idées, ses a priori , ses croyances et ses manières de parler pour laisser place à ce qu’il amène, pour l’écouter afin de dialoguer, de questionner et d’investiguer ensemble. Ce respect implique aussi de ne pas vouloir lui imposer notre opinion. Le respect permet d’approfondir et de questionner entre pairs. Le respect contribue au développement du climat de confiance et d’ouverture soutenant la pratique du dialogue.

Le fait de ne pas être écouté, le fait de sentir qu’une idée s’impose unilatéralement à nous déclenche le sentiment de ne pas être respecté. Ce dernier peut en retour amener au “comportement” de non respect de l’autre.

Climat de confiance, ouverture et respect se présentent comme un ensemble d’éléments qui soutiennent et entretiennent la pratique du dialogue.

Nous présentons à la page suivante, un tableau récapitulatif des conclusions auxquelles nous sommes arrivés dans cette section (tableau 11).

Au cours de l’expérimentation du dialogue de Bohm, plusieurs rétroactions réflexives en lien avec le processus dialogique ont été émises. Leur contribution à la mémoire collective en matière de pratique du dialogue justifient leur relevé dans une catégorie « facilitante » à part. “Il y a ce retour, c'est riche comme questionnement.” de dire un participant parmi d’autres qui y voient un acte gratifiant, "payant", qui les font cheminer. Cette catégorie est transversale.

Nous les avons regroupées en sous-catégories suivantes : les réflexions/méta-réflexions sur les croyances émises et les processus les générant, les relevés/réflexions des présupposés , les réflexions / méta-réflexions sur les patterns d’interaction , les réflexions sur les habitudes mentales , réflexions sur les incohérences et paradoxes relevés, les réflexions sur l’essence du dialogue de Bohm et les réflexions/ méta-réflexions sur le processus de penser . En dernier, nous avons inclus une sous-catégorie réunissant des interventions qui témoignent de nouvelles habitudes mentales qui ont émergé du processus dialogique. En faisant ressortir la valeur que retire un ou certains dialoguants de sa pratique, ces interventions semblent avoir soutenu la pratique du dialogue et encouragé la persévérance du groupe.

Réfléchir, défier les croyances et examiner les processus les créant, sont parmi les exercices essentiels dans la pratique du dialogue de Bohm[74]. Ils renvoient aux échanges défiant une croyance ou une prémisse émise par un participant, ou visant à faire expliciter comment ce participant est amené à une telle croyance. Voici un échantillon :

- Si nous sommes dans le domaine de la croyance, j'aurai échangé ma croyance contre ta croyance. Et nous sommes dans la dualité, et déjà nous sommes dans la guerre. / Alors, pour aller dans la compréhension, il faut abattre toute forme de croyance. C'est la seule façon de pouvoir aller plus loin, parce qu'il faut être en contact avec soi [6.39b NF4.11.1]

- Comment faire ce que tu dis quand c'est avec soi que l'exercice doit se faire ? [6.42 EF2.2]

- Alors j’ai regardé! [6.47 NF4.15]

- Ce qui motivait ce que je disais, c'est que je dis: " NF4, tu ne vois pas ce que tu es entrain de faire." Donc, j'essaie de te dire quelque chose pour t'amener à voir [6.48 EF2.5]

- //de quelle façon, toi, tu puisses dire que moi je ne sais pas ? [6.49 NF4.16]

- //en somme, quand on parle du Dialogue de Bohm, les croyances font partie du domaine des choses à regarder, hein ? / si nous voulons avoir un esprit libre, il faut être capable de voir nos croyances , nos préjugés / Ce n'est pas que nous sommes sans croyances et sans préjugés, ce n'est pas ça que je suis entrain de dire. Je suis entrain de dire c'est ça qu'il faut regarder. [6.53 NF4.18.1]

- //C'est ça, mais moi, je t'invite à voir là, dans les choses qui t'amenaient à dire qu'il faut regarder nos croyances . / Quelle est la croyance à la base de ce que tu nous dis? [6.56 EF2.9.1]

[V6 : 83 - 85, 88 - 89, 94 - 96, 107 - 109]

Cet échange entre deux participants nous révèle une sorte de boucle qui relie croyances, perceptions et agirs. Nous percevons en fonction de ce que nous croyons (ce que nous croyons conditionne notre lecture), puis nous interprétons le perçu en fonction de nos croyances et nous agissons en fonction de ce que nous percevons ou croyons percevoir ainsi qu’en fonction de notre intention. Nous sommes ainsi pris en otage par ce que nous croyons, par un processus de chosification qui s’est mis en œuvre à notre insu. L’interaction avec l’autre, en autant qu’on le voit comme interlocuteur valable pour valider ou interroger notre perception, se présente comme piste pour sortir de cette boucle qui s’auto-valide. L’interaction permet d’investiguer ce qui a amené à notre croyance sous-jacente à notre perception et à notre action, c’est-à-dire autant dans le processus que dans le contenu de cette croyance. Les acteurs, pour investiguer dans la croyance comme contenu et comme processus, ont à expliciter le contenu tout comme le processus menant à leur croyance sous-tendant leur perception et leur interprétation et leur écoute de l’autre. Ce faisant, ils pourront ensemble débusquer la chosification subtile qui a pu s’effectuer. L’apport de chacun, en autant qu’il est bien écouté, peut permettre à l’autre de capter ce qu’il n’a pas perçu, en raison de sa croyance et de son intention, pour s’interroger sur la pertinence de son interprétation, pour réfléchir au contenu de sa croyance et au processus la créant, et ensuite, potentiellement, maintenir ou recadrer son interprétation et son action. L’échange nous révèle aussi que l’explicitation d’un processus mental est en soi un défi sous-jacent à l’exercice dialogique, et il nous est apparu que des habiletés d’explicitation (Senge & al., 1994, Vermesh, 1998) sont susceptibles de faciliter l’investigation dialogique.

Le second cas est une investigation collective[75] portant sur le contenu d’une réflexion à l’effet que nous sommes dans le même couloir.

- Tantôt on parlait de conscience collective, j'ai l'intuition que la conscience des choses, des objets, des relations, c'est une conscience qui est construite collectivement, c'est comme un héritage collectif, c'est comme un programme qu'inconsciemment on a engrammé; et puis, il nous a embarqué dans un couloir très étroit sur notre façon de voir, d'observer et d'interpréter la réalité; étant donné que c'est un construit collectif, Bohm propose de réutiliser le collectif pour s'en reconstruire. Mais c'est difficile, car nous sommes dans le même couloir. Il faudrait amener des gens qui ont un construit collectif différent du nôtre, ici, pour ce faire. [12.180 NH5.13]

- Mais je ne suis pas sûr qu'on est dans le même couloir comme tu dis [12.182 NH8.7]

- Eh maudit! [12.183 NH5.14]

- Tu dis Eh maudit!, c'est évident pour toi! [12.184 NH8.8]

- Pour moi, c'est très très évident! On est pas mal tous dans le même couloir [12.185 NH5.15]

- Culture judéo-chrétienne, on est tous à peu près québécois, pas mal tous dans la moyenne d'âge, c'est tout ça, c'est ça que tu veux dire ?[12.186 NH8.9]

- C'est plus que ça! [12.187 NH5.16]

- Oui, par exemple, j'ai l'impression, quand tu [NH5] parles de couloir, que pour voir le couloir, il fallait peut-être que tu sois sorti du couloir, un petit moment ! [12.196 NH4.4]

- Suspension! [12.197 NH5.18]

- C'est bon parce que la suspension permettrait de voir le mouvement qui se passe à l'intérieur de soi [12.199 NF4.62]

- J'imagine que chacun tient à son petit couloir. Mais par contre, je suis assez d'accord pour dire qu'on est dans la même fourmilière mais qu'on n'est pas nécessairement dans le même couloir. Élargis ton couloir et je vais élargir le mien. Mais le même couloir que tout le monde... je ne suis pas d'accord! [12.200 NF2.2]

- Couloir, ce que j'ai compris ici, c'est qu'on partage un couloir qui étroit [12.201 FH1.15]

- Le même moule! [12.202 NH3.7]

- C'est dans ce sens là qu'on dit que le groupe est moi, c'est le même processus, même si la couleur est différente. Je connais la jalousie, l'égoïsme, tout le monde connaît tout ça! [12.203 NF4.63]

- Si tu [NF4] parles de ce niveau là, le couloir il est très large, il rejoint presque toute l'humanité. Dans le sens dont parlait NH5, j'en conviens qu'il y a beaucoup d'éléments qui nous rassemble. Tout ça pour dire la chose suivante : l'hypothèse que tu [NH5] amenais c'est grosso modo, qu'on ne cheminerait jamais, on ne s'en sortirait pas, parce qu'on est tous d'une communauté de vues qui sont trop semblables pour être capable de débusquer les choses. C'est un peu ça auquel je réagissais aussi. Je ne suis pas sûr, parce qu'on emmènerait les gens d'autres cultures, que ça changerait beaucoup de choses. On a déjà énormément de difficultés à essayer se comprendre, de mon point de vue à moi. Et en ce sens là, on est dans des maudits couloirs, très très spécifiques. [12.204 NH8.12]

- Je veux juste dire qu'on est pris en otage par notre couloir. Regarde nous agir, la structure du groupe. On est tous pareil. Quand NF4 réagit, on est tous intérieurement affecté à peu près de la même façon. C'est l'exemple d'un couloir, ce n'est pas bon ou mauvais. C'est dans ce sens là, ce n'est pas dans les propos. Des propos, ça c'est du maquillage. Derrière le maquillage, il y a une structure plus invariante qui transcende le groupe, c'est culturel, éducatif. [12.205: NH5.19.1]

- Culturel. [12.206 : NH8.13]

[V12 : 321 - 328 ; 331 - 342; 347 - 367 ]

Cet échange où interviennent plusieurs participants fait ressortir que, pour certains, l’attention reste focalisée vers la couche des événements observables, soit la pointe observable de l’iceberg[76], métaphore de la structure des niveaux d'actions que nous avons abordé au chapitre 2, dans le cadre théorique. Pour ceux qui s’attachent à l’observable, en focalisant leur attention sur le contenu, la différence affichée par les participants est évidente. Pour ceux qui s’attachent au processus et à la structure, l’attention est portée sur l’observation des invariants, des tendances interactionnelles et des habitudes mentales. Ce niveau d’observation, focalisé vers la couche cachée de l’iceberg, permet de constater, notamment, qu’il semble y avoir une structure commune qui fait que nous réagissons, à peu de chose près, de la même manière au regard de certains événements et de certains comportements. À ce niveau, l’observation attentive permet de déceler des éléments de cette structure (valeurs et modèles mentaux) qui dirigent l’action et la réaction. C’est en oeuvrant ensemble à débusquer cette structure, que nous pourrons possiblement aller vers un apprentissage, non pas réactif, mais plus créatif. Là encore, comme le soulevait un des participants, le groupe de dialogue, culturellement assez homogène, peut se retrouver devant un cul-de-sac dans sa pratique du dialogue, par la structure tacite des connaissances, des valeurs et des modèles mentaux culturels et éducatifs relativement communs de ses membres. Cul-de-sac parce que cette structure commune amène le groupe (individus et collectif) à interpréter et réagir, généralement de la même façon, un vécu groupal, ce qui semble être une limite à la portée de son expérimentation dialogique au regard de la prise de conscience du processus de penser et ultimement au regard de son recadrage.

L’acte de mise à jour d’un présupposé d’un participant offre l’opportunité aux autres participants de s’interroger sur le leur, qui peut être analogue ou différent de celui qui est en arrière de sa ou ses positions.

Observer, relever et réfléchir sur les présupposés font partie du déploiement de la pratique du dialogue dans le sens proposé par Bohm. Cet exercice “libère”, décompartimente et permet d’éviter la chosification[77], selon les termes même des participants :

Le dialogue est un processus privilégié pour explorer ça, un préjugé pas connu c'est un préjugé qui met en danger. C'est là qu'un préjugé devient vérité. C'est là qu'il y a chosification. [4.69 NH5.7.2 - V4 : 184 - 184]

Ce genre de question [explorer le pré-supposé, la pré-pensée] que Bohm avait l'intention que les gens se posent dans le dialogue pour essayer de voir qu'est ce qui amène cette attitude, ce désir là. Et je pense que quand cela arrive, à cause de quelle idée derrière, c'est très libérateur. [4.67 EF2.8.1 - V4 : 183 - 184]

Certains présupposés, en lien avec la pratique du dialogue, ont été débusqués. Ces présupposés, en autant que nous nous y penchons, sont autant de matières à réflexion dans notre relation avec le penser et le communiquer ensemble, et notamment, dans notre pratique du dialogue[78]. Voici un échantillon :

Présupposé sur l’existence intrinsèque du moi, ainsi que sa source :

Ce que j'observe c'est que cela présuppose une entité. Affrontement, confrontation. Qui se sent affronté ? qui se sent confronté ? / Mon observation est que ça présuppose une entité, qui se sent affrontée, confrontée, qui a un pouvoir / C'est ce que nous sommes. Nous sommes cette présupposée entité séparée. / C'est notre conditionnement qui nous fait cette division, pensant que nous sommes une entité séparée, quand la pensée elle est là. [11.19 NF4.1.1; 5. 3 - V11 : 56 -55; 68 - 69; 70 -70 ]

Présomption de notre liberté de penser :

Je suis un libre penseur . J'y crois et je le pratique. Comment puis-je me sentir moins libre de penser parce que l'un ou l'une d'entre nous s'exprime de la manière qui lui convient ? D'où vient le malaise, d'où vient le sentiment de restriction de ma liberté qui est pourtant intouchable et intouché ? / Si on est vraiment certain de notre liberté de penser , de l'expression, comment est-ce qu'on peut subir, qu'est-ce qui se passe pour qu'on subisse cette restriction de liberté, cette agression pour certain, et tout ce qu'on a entendu depuis certaines semaines. On est libre d'entendre et de ne pas donner suite. On est vingt et quelques. On est libre de penser comme on veut, donc d'ignorer ce qui nous ennuie, ce qui nous embête et qui nous fatigue. On est libre de ça! / Mais si on en a fait tellement de cas, tellement de cas jusqu'à présent, c'est sans doute qu'on recherche quelque chose qu'on ne sait pas qu'on recherche ou qu'on souffre d'une insuffisance dont on ne sait pas qu'on souffre et je pense que explorer ça, c'est absolument nécessaire [11.51 NH4.3.1; 3.3; 3.4 - V11 : 111 - 111; 113 - 114 ]

Présupposé sur la neutralité de l’observateur dans l’observation : l’observateur est en dehors de ce qui est observé.

Ce qui est compliqué c'est "ça vient pas de nous!" [11.54 FH2.5 - V11 : 117 - 117 ]

Présupposé sur le réel/ la réalité :

Je me permets de souligner deux présupposés importants, l’un des deux présupposés est d'affirmer que le réel existe. [15.136 : NH4.7.1 - V15 : 286 - 286 ]

Je préfère ne pas discuter parce que je trouve que dans mon optique où je cherche à mieux vivre, l'important, c'est que, avec beaucoup d'autres, je me dis " faisons comme s'il existait". / Voilà c'est un présupposé, mais un présupposé utile pour nous permettre de faire autre chose, pour créer d'autre chose. / Si quelqu'un montre que c'est un présupposé qui est dommageable il faut l'écouter aussi, se rendre compte, est-ce que c'est vrai que c'est dommageable, est-ce que ça peut m'empêcher de mieux vivre ? [15.136 : NH4.7.4-7.6 - V15 : 291 - 293 ]

Présupposé sur le fonctionnement de l’humain dans sa lecture de la réalité :

Le deuxième présupposé c'est qu'il nous faut absolument un modèle ou des modèles, c'est un présupposé au même titre que la réalité existe. Est-ce que ce présupposé là est toujours utile ? / Je pense qu'on pourrait accepter que peut-être, la réalité peut être perçue sans modèle ou sinon, qu'il y a différents niveaux de modèles. Il y a des loupes, des télescopes, des microscopes qui vont être plus restrictifs que d'autres. Peut-être que le modèle de Krishnamurti qui n'est pas un modèle selon lui, est justement ce type de modèle tellement grand, tellement large, dépouillé, qu'il permettrait de percevoir des aspects de la réalité, particulièrement de notre réalité qui nous échapperaient longtemps autrement, peut-être. [15.137 : NH4.8.2- 8.4 - V15 : 297 - 297; 299 - 299 ]

« L’exploration permet aux personnes de participer à un processus qui dévoile leurs succès et leurs échecs sur le plan de la communication et qui peut aussi révéler les étranges “patterns” d'incohérence qui les incitent à éviter certains thèmes ou encore à soutenir et défendre à tout prix leur opinion » (Bohm & al.,1991).

L’observation des patterns d’interactions, des patterns d’incohérence et des habitudes mentales ont fait partie de la pratique du dialogue. Voir ces patterns et habitudes qui amènent aux blocages contribuent, selon Isaacs (1999), à faciliter la pratique du dialogue. Les patterns et habitudes relevés par les participants, à partir de ce qui a été vécu et qui sont mis en relief ici, n’indiquent pas que chacun des participants les a affichés et ce, au même degré, à la même fréquence. Les interventions qui rétro-injectent les observations sur les patterns et les habitudes, ont offert en fait une sorte de miroir au groupe, miroir susceptible de contribuer à la réflexivité individuelle et collective sur le processus de penser et de communiquer ensemble.

Les patterns d’interactions

La tendance à prôner, à imposer sa façon de voir (et d’agir), à “ y rester  ” et à juger celle de l’autre :

J'ai l'impression qu'on est à se dire que " regardes, ton modèle là, c'est pas correct " et on se dit à travers nos modèles interposés. / Là, là, tu n'observes pas la pensée, Là t'es une image, puis moi je suis une image, ou bien là, tu prends trop la parole. " / c'est comme trop, pas assez, correct, pas correct... Et on se répond par : " regarde, dans ce modèle là, il faudrait que tu fasses ça comme ça, dans l'autre modèle, il faudrait que tu fasses ça comme ça. " / C'est évident que on ne sera jamais sur la même longueur d'onde. / NF4, aussitôt que je t'amène à l'extérieur de ce modèle là , quand je t'amène dans mon modèle, tu me dis à toutes les fois " FH2, tu ne fais pas la bonne chose. Regarde ce que tu fais, ce n'est pas correct ". / Et dans ce sens là , NF9 répète par : " non, ce n'est pas ça qu'il faut que tu fasses, c'est ça. " Et là on est dans nos modèles. [14.99 FH2.3.1- 3.6 - V14 : 220 - 224; 226 - 226 ]

On peut observer les patterns. Observer me renseigne. / Quelque chose dit est tantôt sur l'intention didactique : on est entrain de vouloir démontrer, on ne lâche rien, j'ai ma certitude, c'est un peu ça qui est en arrière qui nous accroche et notre réaction est d'imposer notre façon de voir. [14.148 NH8.3.1; 3.2 - V14 : 315 - 316]

Et ça même mon modèle était tellement ancré " d'avoir raison " / Oui ton modèle, tu veux tellement le voir partout que tu cherches à l’imposer [11 NH3.p2.3; p. 3.1 - V11 : 251 - 251; 255 - 255 ]

La tendance à poser des questions dont on a déjà la réponse, autrement dit, à poser des fausses questions. Cette tendance renvoie à une stratégie optée sous-jacente à la tendance à plaider en faveur de son opinion :

Je voyais souvent ça dans le dialogue. Quand on pose la question et qu'on a déjà la réponse, c'est comme quelque part, c'est biaisé là . Il y a comme quelque chose qui est plus ou moins claire. Si je te pose une question pour t'amener à ma conclusion. Il y a quelque chose de pas clean [14.144 FH2.6 - V14 : 305 - 305 ]

La tendance à résister aux perspectives qui s’écartent de son modèle d’interprétation :

Quand je vois que justement on a beaucoup de ces difficultés à accepter , sans nécessairement dire que c'est ça la vérité, le discours qui irait contraire à son édifice, je me dis qu'on a encore un bon bout de chemin à faire, qui peut-être aurait pu être fait, si on résistait moins, si on s'en tenait moins à sa construction, puis on cherche à comprendre des choses toujours à partir de sa construction initiale. / Ils doivent être rares, ceux parmi nous qui ont dit : " J'ai toujours fonctionné dans telle cosmologie, et puis je me place volontairement dans une autre pour voir qu'est-ce ça fait, comment on comprendrait le monde, la conscience si je le prenait autrement, comme tel ou tel ou tel le dit. [12.50 NH4. 1.6; 1,7 - V12 : 109 -109; 114 - 115]

La tendance à ne pas contenir la tension créée par la charge émotive et de réagir sous l’impulsion de cette charge :

C'est un prototype de vrai vie, ça. Il y a un qui dit quelque chose, il y a une poussée, des intentions, des motivations. Il y a un qui fait du pouce là dessus avec sa propre dynamique, le chiar est pogné, puis on se dit " qu'est-ce qu'on fait avec ça ? " Peu importe le sujet, de toute façon ça va être ça pareil. [6.99 NH3.4.3; 4.4 - V6 : 230 - 231]

Ce que je dirais là dedans, l'émotion devient forte et puis il y a quelque chose qui se dégage de plus en plus. Et c'est ça que j'appelle l'embarras, moi. / Et je reviendrai avec ce que NF9 a dit. Ça, je le retrouve dans partout, dans une réunion avec la personne qui m'a embarquée, et puis toute le monde a des idées, mais il y en a des fois qui en a de meilleures que d'autres, et qui veut imposer à d'autres./ A ce moment là, le même pattern, je le retrouve partout. Et je me retrouve dans le même état de vulnérabilité que je peux être. [14.161 NH3.12.1-12.3 - V14 : 346 - 348 ]

La tendance à demeurer dans les normes sociales de politesse et de convivialité :

Je remarque qu'à un moment donné, comme groupe, il y a quelqu'un qui s'implique, qui risque. Et puis ça réveille chez certaines personnes un sentiment. Puis il y a une dualité qui s'installe. Puis après les choses se calment, puis après ça on revient, puis là c'est comme il y a un sentiment de culpabilité qui flottait, et les gens se mettaient à s'excuser, ou très près. / Il y a ce retour, c'est riche comme questionnement. / Derrière tout ça, c'est comme une chimie affective qu'on voudrait maintenir et suite à des chocs un peu violent, on craint de ça s'éclate, on s'excuse pas mais très près. [6 NH5.p4.1; 4.2; 4.3 - V6 : 394 - 396 ]

La tendance à se voir en dehors de la boucle d’interactions (ne pas être responsable de), entretenant et nourrissant ainsi, à son insu, la boucle :

On est pris en otage par quelque chose qui nous appartient et puis qu'on entretient, qui est là. Mais en général, on le sépare de nous, parce qu'on l'attribue à quelque chose à l'extérieur de nous, à une autre personne. C'est nous autres. C'est ce qui m'apparaît important, et intéressant à ce sujet là par rapport au dialogue de Bohm ou au processus de penser, car c'est ce processus qui entretient ça. /Et il y a un autre processus qui veut que on se sent pas responsable de ça. On attribue ça à quelque chose d'autre. Et tant et aussi longtemps qu'on attribue ça à quelque chose d'autre, on est fait. Ce processus va se promener, il va s'occuper de nous autres. / Si je me mets en dehors, je dis que ce n'est pas de ma faute. Je suis fait. Mais si je prends conscience de ce qui se passe, c'est moi et d'autres qui en sommes responsables de ça, c'est à dire que j'ai crée ça, donc je pourrais recréer d'autre chose, peut être. / Puis la réflexion est intéressante là dans le sens de Bohm. Qu'est-ce qui nous ramène inlassablement là ? on revient à ça, comment ça se fait ? Et on se prétend des personnes libres, capables de penser, d'agir comme on veut. Pantoute! On est victime de ce qu'on est. [14.162 NH5.9.4-9.6 - V14 : 355 - 358]

Je suis en mesure de comprendre la dynamique parce que je suis dedans, moi aussi. Et c'est ça que je trouve de particulier. / C'est une bille. Change les acteurs, c'est la même patente. / C'est ça que je vois. Mais j'étais moins frustré qu'avant, même je trouve ça le fun. C'est nouveau. Je me dis maintenant: "le pattern, c'est un incitatif et d'autres qui réagissent. Ce n'est pas juste l'ennemi est là et c'est nous-mêmes qui nourrissons" [14.147 NH3.10.5-10.6 - V14 : 312 - 314]

J'irai dans ce sens là. Je trouve ça intéressant. À mon avis, j'ai la certitude que c'est le reflet de ce qu'on est, de ce qu'on pense. Ce n'est pas quelque chose en dehors de nous . [14.104 NH5.8.1 - V14 : 242 - 242]

La tendance à éviter ce qui n'est pas plaisant, ce qui peut-être embarrassant :

Il y a quelque temps, NH3 avait dit : celui qui le dit c'est celui qui l'est. Tout le monde a ri. Ça aussi, le rire, ça fait plusieurs fois ce soir, on rit des fois pour évacuer la confrontation de ce qui est et qui est gênant. [11 NH4.p1.6 - V11 : 282 - 282]

Je suis d'accord. On dirait qu'on est tous un peu paresseux, moi comme les autres, on ne devrait pas éviter des questions fondamentales. On les évite, on les esquive. [12 NF5.p1.1 - V12 : 427 - 427]

Et NH8, l'a dit il y a 3 ou 4 séances déjà, nous sommes ce groupe là et nous sommes comme ça, il faut peut-être l'accepter, il faut peut-être nommer ce que nous sommes. [14.103 NF2.2.3 - V14 : 241 - 241]

La tendance à éviter de parler de soi, de se mouiller :

Et on a beau dire que on a parlé énormément sans sujet, lorsqu'on parle de la façon dont on fonctionne, je crois que l'on a évité de parlé du sujet; c'est de la façon dont on fonctionne. / Et là même, l'hypothèse qu'on pourra faire cette expérience pourrait avoir pour effet qu'on assume qu'on n'a pas l'expérience. / Mais on l'a. Ce qu'on ne fait pas, c'est le mettre en commun cette expérience . On pourrait l'admettre, on pourra apprendre des tas de choses. / Mais on va probablement pas le faire ,parce que depuis le début qu'on est ensemble, quand l'occasion se présente, de parler des choses comme celles-là, on évite. / Je pense qu'il y a un instinct qui ne veut qu'on ne se mouille pas. [15.44 NH4.2.2-2.6 - V15 : 102 - 106]

Je suis d'accord avec lui [ i.e. avec NH4] [15.46 NH5.6 - V15 : 109 - 109]

Je crois qu'on touche quelque chose de très important, que souvent on évite. [15.100 EH1.7.1: V15 : 221 - 221]

La tendance à être impatient, à vouloir un résultat rapidement :

Au fond, on a un sentiment d'urgence, on voudrait réussir à comprendre le dialogue de façon intelligente, rationnelle, émotive, sensible et tout, dans 18 séances! [11.104 NF2.4.1 - V11 : 174 - 174]

Bon, NF9 a exprimé, aujourd'hui, de façon plus particulière, plus concentrique, quelque chose qui nous appartient tous, depuis le début : c'est de l'impatience. On est vraiment impatient. [14.118 NH4. 4.3’ - V14 : 267 - 267 ]

Les patterns d’incohérence

C'est incroyable le nombre de fois qu'on demande du respect mais de manière irrespectueuse . C'est assez particulier de voir que quand tu ne te sens pas respecté, ça te donne des droits d'agir de la même façon. [12.65 NH3.4.6 - V12 : 137 - 137]

Ce soir, en particulier, j'ai trouvé ça très pénible. J'étais gêné vraiment, et ce qui me gêne, depuis quelques semaines et ce soir, plus encore, c'est une sorte de violence opposée à la dissidente, par la même qui réclame le contraire. C'est une incohérence . [11 NH4.p1.5 - V11 : 281 - 281]

Les incohérences que j'observe, entre autre il y a un qui me frappe depuis le début, c'est que quelque part dans le dialogue, il y a toujours un esprit de retrouver une espèce d'unité dans le dialogue mais on dirait que plus on avance, moins cette unité là est, plus elle est difficile, et plus, par nos interventions, on entretient la désunion, plutôt que l'union [11. FH2.p7.2 - V11 : 287 - 287]

Les habitudes mentales

La tendance à réduire, à réglementer :

Ce qui est clair, c'est que dans ce groupe ci, les difficultés qu'on a, c'est souvent avec nos modèles : on veut prendre action, on veut limiter, on veut restreindre, etc.. / C'est une façon [réduire, restreindre, agir] qu'on a toujours eu de gérer des situations difficiles et qui est partiellement réussie. [11.6 FH2.2.3 ; 2.4 - V11 : 14 - 15]

J'ai observé dans plusieurs organisations et dans des groupes dans lesquels je suis. Quand il y a une personne qui est déviante, qui a des problèmes , on aime mettre des règles pour baliser mais dans le fonds, on ne règle rien. [14.10 FH2.1.1 - V14 : 39 - 39]

La tendance à généraliser :

J'ai observé aussi beaucoup d'affirmations sur le ton du on, qui, par exemple, on fonctionne beaucoup sur l'intellect, on n'a développé que l'intellect. Cette affirmation revient, revient et revient. Je ne crois pas que cette affirmation est basée sur l'observation, / ou en tout cas, si on parle de la société en général, peut-être qu'on devrait dire que maintenant on le sait, ce qui est important c'est comment nous fonctionnons ici. Sur quoi est-ce que c'est basée vraiment cette assertion que tous et chacun ici on n'a que le côté intellectuel développé, ça m'étonnerait beaucoup. [12 NH4.p1.1; 1.2 - V12 : 432 - 433]

Que tout le monde ici, ça a été dit, " réagit de la même façon aux propos assertifs de l'une d'entre nous " , m'apparaît aussi un présupposé inacceptable, parce que je ne vois pas que ce soit quelque chose qui est observée. Si on regarde bien et si on est très conscient de chacun d'entre nous, autant qu'on peut l'être, on voit une diversité d'attitude, de réceptivité. [12 NH4.p1.3 - V12 : 434 - 434]

C'est ton intervention [NH4], à savoir " moi aussi ça m'écœure, les conditions que les hommes offrent aux femmes souvent dans cette société, et je me désolidarise par à rapport à ces hommes là, mais par contre je ne voudrais pas qu'on généralise " Et là, j'ai compris que j'avais tendance à généraliser aussi [4.10 NF9.6.3 - V4 : 35 - 35]

En résumé :

Les réflexions et méta-réflexions portant sur les croyances (contenu et processus), les présupposés, les tendances interactionnelles et les habitudes mentales sont autant de « produits » résultant de la pratique du dialogue. Leur valeur contributive réside dans la prise de conscience individuelle et collective sur le processus de penser. Si chacun de nous devenons plus vigilant à nos présupposés, à nos tendances interactionnelles, à nos habitudes mentales par la pratique du dialogue, celle-ci se présente effectivement comme levier significatif dans la prise de conscience de notre processus de penser. Isaacs (1999, pp. 185-232) insiste sur l’observation des patterns et des structures de la conversation humaine qui bloquent le dialogue, au-delà des habiletés essentielles que peuvent maîtriser les participants au dialogue tels la suspension, l’écoute, le respect et le partage authentique (“ voicing ”). Nommer, reconnaître et modéliser de tels patterns et structures constituent la première étape permettant de les surmonter, et ce faire, de recommander Isaacs (1999), favorise la pratique du dialogue, le déploiement du dialogue et la création de sens commun partagé.

Plusieurs participants ont contribué à donner sens à la pratique du dialogue au cours de l’expérimentation, surtout dans les moments les plus tendus en rappelant, en contexte, l’essence du dialogue, qui est une pratique pour observer le processus de la pensée dans un esprit de pairs, où chacun peut servir de miroir.

Dans les verbatims retenus, nous avons recensé de nombreuses interventions provenant de différents participants. Certaines de ces interventions “ recadrent ” le vécu en ce sens que leur perspective amenée fait ressortir un aspect de la pratique du dialogue, dans le sens et l’esprit de Bohm. Elles “ transforment ” la perception de ce qui apparemment est difficile à vivre, en une perception d’opportunité de pratique, en une matière première qui nourrit la pratique du dialogue, rendant ainsi floue la frontière entre le difficile et le facilitant. Nous relevons ici un échantillon portant sur les réflexions au regard des principales “ difficultés ” rencontrées :

Sur les blocages et impasses qui sont autant d’opportunités pour la pratique du dialogue :

Si on prend une convention, c'est sûr qu'il n'y aura pas de blocages; mais les blocages que nous vivons ici, reflètent dans une large partie les blocages que nous vivons à l'extérieur de cette salle, lorsque nous causons, quelque soit le lieu, avec les gens. On rencontre les gens qui monopolisent la parole, qui te coupent la parole, qui réagissent de façon, disons, négative à ce qu'on dit, et souvent même, on est pris par les frustrations nous-mêmes. / Le dialogue, lorsqu'on continue comme ça et qu'on arrive collectivement à trouver une autre façon de faire par rapport aux blocages que nous avons, nous aurons appris nous mêmes, sans le savoir, peut-être individuellement et collectivement, à nous ajuster, à adopter une autre attitude, à nous comporter différemment, lorsque nous sommes amenés à pratiquer le dialogue ou à dialoguer avec les gens, que ce soit ici ou en dehors. / Et ce qui se passe comme blocage, que nous critiquons, presque à toutes les séances et que nous pensons défaire avec des propositions comme ça, sont pratiquement, disons, ce qu'on a à gagner ici, en fait ; pensez-y, ça constitue la moelle même de toute cette activité du dialogue ici [14.24 NH7.1.1’; 1.2; 1.3; 1.4; 1.5 - V14 : 106 - 108]

Il y a quelque chose, une espèce une boucle qui s'amplifie. Ce n'est pas mal, je trouve ça correct, et derrière tout ça, il me semble qu'il y a quelque chose de intéressant à explorer pour nous comme groupe, parce que ce que tu penses, ce que tu dis, plusieurs fois, plusieurs d'entre nous l'avons pensé. / Je trouve ça intéressant, il me semble derrière tout ça, quelque chose qui est très près des processus mentaux qui nous amènent à avoir ces attitudes là. Il me semble intéressant de l'explorer. [14.22 NH5.5.1; 5.2 - V14 : 92 - 93 ]

À mon avis, quand je suis dans le trouble, puis la guerre est , puis on s'obstine, c'est parce qu'on est consciemment ou inconsciemment persuadé que le modèle qu'on utilise pour décrire quelque chose c'est le bon, c'est le vrai, qu'il est représentatif de la réalité . C'est là que les conflits ont lieu. [15.101 NH5.7.3 - V15 : 228 - 228]

Sur les difficultés de suspendre la réaction : une intervention “ modèle ” qui illustre le vécu de l’acteur, conscient de sa pensée comme un mouvement, un processus où interviennent ses réactions émotives, sensitives et cognitives au contenu amené, et conscient de sa propre intention dans l’acte d’échanger avec l’autre.

On est beaucoup pris dans son émotivité par rapport à ce qui est affirmé. Et là on ferme, parce que ça vient nous chercher. On n’est plus avec l’autre là. On est pris avec notre sentiment à soi, son impuissance. C'est ça qui est bien important de saisir. / Si on n’est pas capable de faire cette distinction là, bien là, c'est certain qu'on commence à faire du pouce sur la réaction, la défense, l'attaque, la défense. / Pour moi, questionner, suspendre, méditer, c'est arriver à connecter avec ce sentiment là, le reconnaître / si en reconnaissant que je ne suis pas d'accord, là je commence là faire une discussion, mais qui n'a pas rien à faire avec le contenu peut-être. Je devrais être très clair. / On a parlé d'intentions. Elles sont importantes ces intentions là. La source de l'intention est-ce que c'est une réaction émotive qui me pousse à agir ? [6.100 FH1.9.1-9.5 -V6 : 233 - 237]

L’expérimentation a été parsemée de nombreuses réflexions d’un participant sur la nature du processus de penser.

Ses interventions ont focalisé l’attention du groupe sur le processus de penser, en prônant l’inclusion de l’observateur dans ce qu’il perçoit, interprète et ressent : la pensée est une réponse active de la mémoire; inclure l’observateur dans ce qu’il perçoit permet une réflexivité immédiate sur les croyances, modèles mentaux, prémisses, intentions et ainsi “ déjouer ” la pensée qui nie son action. Elles couvrent notamment la problématique reliée à la nature de la pensée, à notre mode de fonctionnement qui privilégie l’intellect, les effets de fragmentation d’un tel mode, le présupposé de la pensée, le rôle subtil du langage qui renforce ce présupposé et une proposition pour aller vers un processus de penser entier, non fragmenté.

La pensée est une réaction active de la mémoire :

Ce qu'on fait quand la pensée arrive, qui est un processus complètement de mémoire, on oublie le côté sensitif et là on pointe l'autre en avant, de quelque chose qui est dans le contenu de la conscience. [12.17 NF4.5.2 -V12 : 25 - 25]

dis que ce processus là il est universel. [14.172 NF4.42.4 - V14 : 390 - 390]

Mais cette image qui arrive, cette pensée qui arrive est empreinte en même temps de l'émotion. Elle est enregistrée par rapport à mon enfance, par rapport à quelque chose que j'ai vécu quand rapport à l'éducation, par ci, par ça, parce que tout est emmagasiné dans ma mémoire sous forme d'images. Et ça, quand arrive un événement, paf, une image est là. [12.209 NF4.64.3- V12 : 380 - 380]

C'est à cause du processus de la pensée, basée sur la mémoire qu'on dit que l'observateur c'est l'observé parce que c'est à l'intérieur de nous ça. Ça sort par l'image, qui est sensitive, mais on ne veut pas la voir, c'est dérangeant, on n'aime pas ça et là on l'attribue à l'autre en face de nous alors que c'est en nous que ça passe [12.17 NF4.5.3 - V12 : 26 - 26]

Notre mode de penser qui ne porte attention qu’à la dimension « intellect », se laisse piégé par la pensée.

Dans notre processus, on ne porte attention qu’à l'intellect et ce mouvement sensitif qui se passe en nous, on ne veut pas qu'il nous dérange, on l’évite [12.209 NF4.64.1; 64.2 - V12 : 378 - 379]

Nous ne restons pas en contact avec ce qui se passe en nous, mais la plupart du temps, on pointe l'autre. Ce n'est pas l'autre, c'est ici, en nous, que ça se passe. [14.172 NF4.42.3, 42.3’- V14 : 388 - 389]

Ce processus entrave la conversation :

Ce processus, comment il se passe? Elle dit " NF4 ", je dis " NF9 ". Elle a une image de qui se produit dans sa tête; j'ai une image de moi et elle a une image d'elle. Alors nous ne sommes pas en communication. / Nous ne pouvons pas être en communication si j'ai une image d'elle et elle, une image de moi. Nous ne sommes pas ensemble. Et c'est le processus régulier ça dans nos vies, là. [14.78 Nf4.26.1'; 26.2 - V14 : 188 - 189]

Le processus, en chacun de nous, crée des jugements, des conflits et fragmente.

Le processus, c'est moi, toi, le groupe, partout sur la planète, il est mondial, c'est le même processus de fragmentation. C'est pour ça on dit que le groupe c'est moi, moi c'est le groupe. [12.22 NF4.6.1'-V12 : 34 - 34]

La fragmentation est toujours présente. La pensée c'est notre conditionnement. À la naissance, on l'a comme héritage. C'est d'en prendre conscience. [12.25 NF4.7.1 - V12 : 42 - 42]

Nous jugeons à partir de nos modèles. Ce processus de penser est commun à tous. [15.53 NF4.2.1'- V15 : 128 - 128]

Le présupposé de la pensée :

C'est notre conditionnement qui nous fait cette division, pensant que nous sommes une entité séparée, quand la pensée elle est là. [11.29 NF4.6- V11 : 70 - 70]

Elle présuppose qu'on est des entités séparées. [15.75 NF4.8 - V15 : 173 - 173]

Le rôle subtil du langage qui contribue à renforcer le présupposé du moi :

Mais la structure de base, la base tacite de notre langage, elle est la fragmentation. Nous présupposons qu'il y a un observateur fixe, qui dit " ce que je vois, je ne suis pas cela. " Ça, ça fait partie d'un processus tacite de penser. [15.53 NF4.2.3' - V15 : 132 - 132]

La base tacite du langage que nous utilisons présuppose qu'on est des entités séparées. Nous ne faisons que ça. Mais si je sais ça et je vois ça, ça peut changer énormément de choses [15.95 NF4.18''; 18’’’- V15 : 212 - 213]

Ce qui est proposé pour aller vers un processus entier : se connecter au ressenti afin de déjouer les pièges de la pensée ainsi qu’à être attentif au mouvement intérieur qu’est le processus de la pensée:

C'est là [la perception totale] qu'est importante la suspension, ou l'attention, ou la vigilance, c'est elle qui nous permet d'observer ce phénomène, qui est le sensitif qui bouge à l'intérieur, qu'on oublie. [12.17 NF4.5.1 - V12 : 24 - 24]

Des fois quand on prend contact avec ce senti, si on prend contact avec ce mouvement, cela change probablement la nature de la pensée./ Quand tu parles de pensée cohérente, c'est un seul mouvement :la pensée avec la sensation. [12.25 NF4.7.5; 7.6 - V12 : 46 - 47]

//L'intelligence saisit la pensée et le senti. En arriver à avoir cette vigilance là là, c'est là là. [12.63 NF4.19 - V12 : 131 - 131]

Alors que le contenu donne des indications qui nous semble très proches des réflexions de Bohm[79] et de Krisnamurti[80] au regard des limites de la pensée, de telles réflexions ont suscité plusieurs réactions, non au contenu[81], mais davantage au regard de la rhétorique du participant (intonation, style affirmatif, répétition, attitude autoritaire, une certaine “ monopolisation ” de l’espace collectif). Or, si ces réactions, à première vue, donnent lieu à une lecture des difficultés du dialogue, à un autre niveau, elles ont constitué des matériaux bruts de l’observation des patterns, des structures, c’est-à-dire des règles de fonctionnement et des habitudes mentales qui “ contrôlent ” le fonctionnement de la pensée. Ainsi, ces interventions ont contribué à alimenter, à “ faciliter ” la pratique de l’observation de la pensée. C’est dans ce sens qu’un échantillon de ses réflexions a été relevé ici à titre de réflexions susceptibles de faciliter l’appropriation de la pratique du dialogue de Bohm.

Quelques sensibilités aux nouvelles habitudes mentales dialogiques ont été observées au fur et à mesure que se déroule l’expérimentation. Notamment, voir la communication comme une boucle circulaire qui interrelie (séance 11 et 14), délaisser le mode réactif inefficace comme stratégie de changement pour aller vers un mode plus créatif, génératif que propose justement le dialogue (séance 11, 12, 14), prendre conscience des effets différés dans le temps (séance 14) pour être patient et persévérant, faire la place à la différence, ce qui facilite le déploiement du dialogue ( séance 14, séance 15).

1. Voir la communication comme une boucle circulaire qui interrelie. Cette sensibilité “développée avec la pratique du dialogue” a été témoignée comme suit par un participant au cours des séances 11 et 14 :

Mais je suis sûr que collectivement, quand quelque chose est énoncée, il y a des réactions émotionnelles qui sont vécues, il y a quelqu'un qui se fait le porte parole, et qui dit quelque chose, mais qui est nourrie par les émotions de tout le monde. Et puis si je ne nourris pas cette émotion là , il y a des grosses chances que la bille va continuer de tourner et qu'on va pouvoir continuer à échanger des choses. [11 NH3.p4.1 - V11 : 257 - 257]

Je prends conscience en tout cas que mes pensées et de mes émotions font en sorte que des fois, je contribue à ce que la bille aille dans le trou, parce que je ne le veux pas! [11 NH3.p5.5 - V11 : 266 - 266]

Dans cette boucle d’interconnexion, tant qu’il restera un participant pris par le mode réactif, la boucle actions/ réactions se répètera, comme l’indique un des facilitateurs :

Là on est pris dans une dynamique. Des fois je suis impatient, je regarde ce qui se passe, il y a des réactions. Ce soir, il y quelques personnes qui réagissent encore. Tant qu'il restera une personne qui est en mode réactif, on sera tout le reste à l'être. [14 FH1.p2.2 - V14 : 459 - 459]

2. Délaisser le mode réactif (résister, imposer sa façon de voir) qui est inefficace comme stratégie de changement pour explorer le mode créatif et génératif que propose justement le dialogue (séance 11, 12, 14).

Dans mon esprit à moi, c'est dans la créativité qu'on est capable de pouvoir se sortir d'un pattern de réaction , dans lequel, il se passe quelque chose et je réagis; et je réagis toujours de la même maudite façon. Je me suis dis que si on s'inspirait de cet état d'esprit amérindien , peut-être que ça pourrait nous faire comporter autrement. [14.12 NH3.1.2, 1.8 - V14 : 52 - 52; 58 - 58]

Le changement commence par la suspension qui est activable; le changement commence par la réflexivité sur sa pensée et sur son processus; le changement commence en soi (séance 11, 12); imposer sa façon de faire à d’autre ne mène pas au changement désiré (séance 12), le changement ne peut s’opérer que quand on prend le temps d’explorer tous les points de vue (séance 14).

Alors si on veut changer quelque chose, je propose que l'on fasse vraiment ce retour en soi-même pour savoir comment chacun de nous plus ou moins alimente la voie qu'on prétend ne pas vouloir y rester . [11.111 NH4.4.6 - V11 : 204 - 204]

Je suis confronté; j'ai le pouvoir que par mes pensées, le vivre un tour de plus et qu'à un moment donné, avoir du fun à échanger. Ça, je pense que je me l'accorde ce pouvoir là, puis je l'annonce : on a tous ce pouvoir là. [11.NH3.p3.2; 3.3 - V11 : 256 - 257]

Le message de NH4 a fait cliquer une chose en moi. Peu importe ce qui se passe, chacun doit travailler sur soi. Je ne peux imposer sur l'autre un modèle nécessairement pour favoriser le dialogue si elle n'est pas réceptive, je dois me détacher de ça et je peux travailler sur moi. [12 NH9.p1.1 - V12 : 454 - 454]

Parce que déjà là, ce qui se passe, je trouve qu'il y a un changement comparativement aux fois passées, juste de dire qu'on se met des règles / Avez-vous senti ça? Je l'associe à une attitude d'écoute et puis d'essayer ensemble de ramasser la globalité; chacun a quelque chose, on le dit, puis ça jongle dans l'esprit de chacun et à un moment donné, il y a comme une globalité qui se crée, commune. [14.12 NH3. 1.9; 1.10 - V14 : 59 - 60]

3. Prendre conscience des délais, des effets différés dans le temps; cultiver la patience en étant pleinement attentif à ce qui se passe (séance 14).

On n'a pas raison d'être impatient, pour autant qu'on met sa propre richesse à l'œuvre; quand il se passe quelque chose, c'est rarement plat. [14.120 NH4.5.4 - 14.120 NH4.5.4 - V14 : 272 - 272]

Alors, si j'étais incapable de voir, dans le vécu, de séance en séance les progrès que les uns mentionnent, là j'étais un peu impatient, hein. Je l'était beaucoup plus au début. Mais j'ai développé beaucoup de patience. [14 NH4.p3 - V14 : 445 - 445]

4. Faire de la place à chacun, peu importe les différences dans les points de vue et les façons de faire, facilite le déploiement du dialogue (séances 14 et 15).

Ce soir, il y avait une vie qui est différente de l'autre fois. Si chacun prend sa place, a intégré sa place, cela laisse la place aux autres pour pouvoir s'exprimer. [14 NH3.p.1.4'' - V14 : 454 - 454]

Je me demande si on a fait de la place à ce que j'ai dit . Je regarde juste une chose qui me flatte à l'ego, quand ça arrive, c'est : " Comme le disait x ". Quand quelqu'un reprend les propos de quelqu'un d'autre, ça crée de la place . J'ai l'impression d'avoir emmené mon petit morceau. Oui, c'est le " je " qui est là. Mais l'ingrédient qui est fondamental c'est que chacun ait à sa place . Plus on résiste à faire la place à quelqu'un, moins on arrive à créer l'unité . Et dans ce sens là, ce soir, j'ai l'impression que nous avons fait un petit peu plus de place . [14 NH1.p1.2; p1.3 - V14 : 471 - 472]

J'ai trouvé l'énergie qui était là était agréable dans le sens que fait de ne pas apporter d'opposition à ce qui est dit, de pouvoir apporter sur les choses qui sont là a permis d'aller plus loin. Alors que lorsque nous nous opposons les uns les autres, c'est une énergie qui elle-même empêche. [15 NF4.p1.1; 1.2 -V15 : 334 - 335]

5- La présence attentive, la prise de conscience est plus efficace que le fait de suivre des règles.

Mais à en parler, qu'on prenne conscience du rythme et peut être que ça se fait tout seul [14.10 NF3.1.3 - V14 : 38 - 38]

J'aime mieux qu'on parle de ça, qu'on s'y conscientise , qu'on se pose la question " comment ça se fait que je n'ai pas intégré, qu'est-ce qu'il y a derrière ça? " que de réagir, que de se retirer. [14.10 FH2.1.4 - V14 : 42 - 42]

Je remarque une chose aussi, c'est depuis qu'on parle de ça [le rythme], le rythme a changé énormément comparativement à celui d'auparavant, je ne sais pas si vous le ressentez, mais, en tout cas, c'est un rythme qui n'est pas le même que d'habitude. Pour moi, ça fait partie déjà d'un changement. [14.12 NH3.1.4; 1.5 - V14 : 54 - 54]

Sensibilités nouvelles et appropriées à des degrés divers ont permis au 15è dialogue de se déployer, selon l’avis de plusieurs participants. Le témoignage suivant résume les avis exprimés :

Je trouve que par rapport au contenu, au regard de lien, dans le sens du dialogue de Bohm, on est dans le cœur de ce qui préoccupe Bohm. Il me semble qu'on était très près de la préoccupation de Bohm dans l'atmosphère, dans le contenu et dans le flux . [15 NH5.p1 - V15 : 340 - 340].

Nous présentons dans le tableau 12 qui suit, une synthèse de la catégorie Réflexions/Méta-réflexions.

Tableau 12 : Un résumé de la catégorie Réflexions/ Méta-réflexions

Approfondir et questionner ce qu’il y a derrière une intervention pour prendre conscience du processus, des présupposés, des croyances et des intentions qui amènent à penser ce qu’on pense.

(Ce tableau est une suite de ceux portant sur les catégories précédentes)

Ce qui est susceptible d’entraver cette démarche

Ce qui est susceptible de rend difficile cette démarche

Ce qui est susceptible de faciliter cette démarche

Réflexions et Méta-réflexions sur le processus dialogique

   

Les réflexions et méta-réflexions sur les croyances et les processus les créant donnent sens à la pratique du dialogue. Elles sensibilisent les participants à la tubularisation, et à la chosification.

   

Un présupposé débusqué permet aux participants de le questionner ou de questionner les leurs. Il sensibilise les participants à la chosification.

   

Les réflexions et méta-réflexions sur les patterns d’interactions et les habitudes mentales sensibilisent le participant au mode action/réaction, à la fragmentation et à la compétition. Elles contribuent à stimuler la suspension : le participant apprend à inclure l’observateur dans l’observé, à faire un retour réflexif sur lui-même.

   

Les réflexions et méta-réflexions sur l’essence du dialogue resituent le contexte des vécus dans le cadre de l’exercice dialogique, les recadrent et transforment les vécus difficiles en opportunités de pratique. Elles contribuent à favoriser l’appropriation du jeu du miroir.

 

Une rhétorique non dialogique

Les réflexions sur le fonctionnement de la pensée, sur la nature de la pensée, sur les effets de fragmentation en découlant rappellent la problématique à laquelle s’adresse la pratique du dialogue.

   

La sensibilité aux nouvelles habitudes mentales dialogiques ressentie par certains participants témoigne de l’apport du dialogue, stimule la pratique selon l’esprit et le sens de Bohm.

L’apport du facilitateur s’avère précieux pour :

- approfondir les réflexions portant sur la nature du processus dialogique.

- faire ressortir les nouvelles habitudes mentales lorsque celles-ci se manifestent.

L’expérimentation de l’exercice du dialogue conçu comme un approfondissement et un questionnement de ce qu’il y a derrière les échanges pour prendre conscience du processus de penser nous révèle :

CONCERNANT LE QUESTIONNEMENT/APPROFONDISSEMENT :

Un contenu qui intéresse et qui touche est susceptible de faciliter le dialogue comme exercice de prise de conscience, d’élucidation des croyances, des modèles mentaux et des filtres qui dirigent le penser.

Le focus sur le contenu peut détourner du questionnement et peut amener le participant et le groupe à s’oublier, c’est-à-dire à ne pas s’interroger ni à observer le processus de penser.

Quand le participant s’engage au dialogue comme participant à un processus, pour le vivre et puis partager ses réflexions et méta-réflexions, le dialogue se révèle un exercice susceptible de faire émerger des insights et des prises de conscience du processus de penser. S’impliquer dans le processus est fondamental et gratifiant S’impliquer signifie ne pas éviter ce qui se manifeste, accepter la confrontation et de prendre le risque. L’implication demande un courage pour confronter - sans vouloir s'imposer- et être confronté, une authenticité pour parler de sa propre voix, une intention de s’ouvrir à une remise en question possible et une acceptation d’une certaine vulnérabilité. L’implication du participant permet à tous d’approfondir.

Le grand groupe et l’absence de règles et d’agenda en fait un exercice difficile, sans pour autant l’entraver :

  • le rythme parfois trop rapide des échanges, ne favorise pas l’écoute et la suspension ; un rythme plus favorable est possible si tous les participants écoutent les autres; une telle écoute se produit quand tous accordent leur présence attentive à une préoccupation commune;

  • le peu de compréhensibilité et d’accessibilité de certains propos dont le sens peut émerger grâce aux reformulations interprétatives, spéculatives, interrogatives;

  • les tensions dans la cohabitation de différentes façons d’approfondir – tension entre différents modèles de dialogue : à deux, un à plusieurs, mode plus participatif du groupe, dilemme entre intervenir ou pas, tension entre le personnel versus l’impersonnel, tension entre intellect et ressenti, tension sous-jacente aux présupposés fédérateurs, apparemment en opposition, plus ou moins conscientisés, qui habitent les participants et qui font l’objet d’investigation de l’exercice dialogique – de telles tensions sont intrinsèques au « penser ensemble ».

La structure du dialogue offre cependant l’opportunité aux participants d’exploiter le potentiel des multiples perspectives et la richesse des effets miroirs.

CONCERNANT LES MATÉRIAUX BRUTS DE L'EXERCICE DIALOGIQUE :

Les énoncés prescriptifs, ontologiques et catégoriques risquent d’entraver l’exercice dialogique. Il en est de même pour le dogmatisme, le mode réactif, l’affrontement/la dualité et le jugement. Ce qui indique qu’une certaine rhétorique dialogique peut contribuer à rendre la pratique plus conviviale : parler de sa propre voix, respect de l’autre comme son égal pour ne pas lui imposer notre façon de voir et de faire mais pour investiguer avec lui ce qui dirige subtilement notre façon de voir et de faire. Cependant, récupérés comme matériaux premiers de l’observation du processus de penser, ces manifestations deviennent des éléments alimentant et facilitant l’exercice. Le fait de les récupérer demande aux dialoguants de mettre en pratique les essentiels de l’exercice dialogique.

CONCERNANT LES ESSENTIELS DE L’EXERCICE DIALOGIQUE :

La suspension, l’écoute, l’effet miroir immédiat et la multirationalité contribuent à faciliter la prise de conscience du processus de penser, but de l’exercice du dialogue. Ces essentiels sont en soi des défis. Le rodage de ces essentiels est facilité par les matériaux bruts de la pratique qui sont autant d’opportunités de pratique. De la mise en pratique des essentiels, émergent des réflexions et méta-réflexions qui entretiennent l’environnement dialogique et donnent sens au vécu dialogique.

CONCERNANT L’ENVIRONNEMENT DIALOGIQUE :

L’environnement soutenant la pratique du dialogue est celui où se développe un climat de confiance, de respect et d’ouverture à autrui. Ces éléments qui nourrissent la persévérance de la pratique du dialogue sont alimentés par les réflexions et méta-réflexions, émergeant de l’exercice dialogique, rendues possibles par les essentiels de l’exercice.

CONCERNANT LES RÉFLEXIONS ET MÉTA-RÉFLEXIONS :

Les réflexions et méta-réflexions sur le processus dialogique, c’est-à-dire les croyances, les présupposés, les tendances réactionnelles et les habitudes mentales, autant que les réflexions et méta-réflexions sur l’essence du dialogue et le processus de penser stimulent la pratique, en soutiennent la persévérance et contribuent à construire l’environnement dialogique propice à la pratique du dialogue.

Les cinq catégories sont, comme nous pouvons le constater, interreliées. Cette dynamique d’interrelations peut être illustrée par le schéma 7 de la page suivante :

Schéma 7 : Les interrelations entre les catégories

Les interrelations indiquent certaines pistes de facilitations que nous résumons comme suit :

CONCERNANT LA FACILITATION :

L’apport d’un participant facilitateur pourrait s’avérer précieux :

  • pour faire ressortir que le processus, fondamental dans le dialogue, est gratifiant : les frustrations et tensions vécues, les patterns d’interactions sont en fait autant de matériaux bruts de l’observation et de l’investigation du processus de penser et des prises de conscience;

  • pour faire ressortir que les différents modèles de dialogue – à deux, concentrique ( un à plusieurs) ou un modèle plus participatif – peuvent se déployer, dépendamment du contexte, et qu’il s’agit de ne pas être victime d’un seul modèle de dialogue;

  • pour inviter le groupe à s’approprier des interventions apparemment bloquantes, comme matériaux fertiles pour l’observation et la prise de conscience du processus de la pensée : croyances, filtres, a priori , présupposés, tendance interactionnelle, habitudes mentales, processus de chosification, de tubularisation; une illustration d’une telle appropriation, en contexte serait davantage bénéfique;

  • pour attirer l’attention du groupe, lors des moments de difficultés d’écoute et de suspension, sur le fait que de telles difficultés sont en fait indicatrices de quelque chose en lien avec notre processus mental et qu’il y a lieu de l’explorer; une illustration d’une telle appropriation en contexte serait davantage bénéfique;

  • pour souligner les interventions qui reflètent, comme un miroir de certains de nos processus, de nos habitudes mentales, facilitant ainsi leur prise de conscience; une illustration d’une telle appropriation en contexte serait davantage bénéfique;

  • pour faire ressortir le caractère gratifiant de la multirationalité lors de l’interprétation d’un même vécu, comme opportunité d’approfondissement des modèles mentaux et des filtres à la source de ces interprétations; une illustration d’une telle appropriation en contexte serait davantage bénéfique.

En proposant le Dialogue, Bohm souhaite que les acteurs s’offrent un laboratoire collectif pour l’observation du processus de penser, processus à la source même de certaines de nos difficultés à communiquer et à penser ensemble. À travers des séances régulières de “conversation” en grand groupe, dans un esprit de pairs, sans ordre du jour ni de but utile à accomplir, sauf celui d’observer le processus de la pensée, où aucun sujet n’est exclu, les participants ont appris à exploiter de plus en plus ce qui au départ entravait une communication entre pairs pour mettre au jour les croyances et les présupposés qui contrôlent subtilement leurs ressentis, leurs émotions, leurs pensées et leurs interactions. Dans cet environnement doté d“un minimum de règles” et permettant “un maximum de contenus”, ils s’approprient, à mesure que progresse la pratique, les régulations dialogiques qu’a proposées Bohm : écoute, suspension, réflexion, effet miroir, multirationalité pour prendre conscience de certains présupposés, de certaines tendances interactionnelles, ainsi que de certaines habitudes mentales qui bloquent le penser et le communiquer ensemble.

« À un moment donné nous pouvons percevoir que tous nous faisons la même chose - nous demeurons exagérément attachés à la nécessité absolue de notre point de vue - lorsque nous agissons de cette façon, il n’y a aucun progrès possible. C'est alors que nous pouvons nous poser la question "Est-ce absolument nécessaire? ". [...] Lorsque la nécessité est déjouée, il y a une quantité énorme d'énergie emprisonnée - colère, rage, haine et frustration. Lorsque nous la libérons, cette énergie devient disponible et nous pouvons l'utiliser pour l'intelligence, l'amitié ou la camaraderie, et pour une participation commune. » (Bohm & Garrett, 1990, P3 p.3-5)

L’expérimentation du dialogue s’est révélée, selon notre analyse et notre observation, un processus d’apprentissage difficile cependant actionnable : la richesse des réflexions grandissante au fur et à mesure que progressait l’expérimentation témoigne que certains participants se montrent plus vigilants aux processus “chosification/rigidificationb”, au mode “tubularisation”, au mode fragmentation/ abstraction et au mode action/réaction. Ceci dénote une plus grande sensibilité de la part des participants au mode de penser qui fragmente le penser et le communiquer ensemble.



[44] Nous utiliserons ultérieurement l’expression “Pensées” pour désigner les croyances, présupposés, pré-pensées, modèles mentaux, conceptions.

[45] Réf. Chapitre 1.

[46] Le vocable “potentiel” renvoie au sens inhibiteur ou au sens facilitateur pour la pratique du dialogue

[47] Une matrice des intentions des participants ainsi que de leur conception du dialogue a été synthétisée pour les fins de notre analyse, elle est conservée comme trace d'audit de fiabilité et de confirmabilité.

[48] Dans cette dimension du dialogue, Cayer (1996) souligne que le focus est mis sur l’exploration des motivations, présupposés et croyances individuelles et collectives qui contrôlent le comportement et les interactions des dialoguants. Le but d’une telle exploration n’est pas la recherche de la vérité ou la bonne réponse mais la mise au jour des présupposés individuels et collectifs et la vigilance au conditionnement qu’ils nous imposent. Mais si chaque dialoguant croit qu’il a la version correcte de la réalité (ou, pire encore, que cette version est la réalité elle-même), cette exploration est impossible. Chaque dialoguant(e) doit avoir l’ouverture pour altérer, enrichir sa vision de la réalité, il (elle) ne doit pas tenir mordicus à son point de vue et à ses croyances.

[49] Le résumé de l’expérimentation, présenté au chapitre 4 a relevé plusieurs sujets amenés par les dialoguants : S6- la relation entre confiance et communication; S7- la joie, S8 : le sentiment d’être intimidé dans une communication ; S10 - l’amour, S13 - les modèles, S15 – un questionnement sur ce qui a pu émerger du processus collectif, S16- la relation au divin. Il a été observé qu’à l’intérieur d’un thème amené comme première proposition, se déploient des contenus de conversation portant sur d’autres thèmes.

[50] Dans le résumé de l’expérimentation, présenté au chapitre 4, nous pouvons relever plusieurs séances portant sur les sujets en lien avec le dialogue, S1- les  notions de base du dialogue tel suspension, proprioception; S2- co-construire l’espace dialogique; ces deux thèmes étant amenés par la chercheure; puis amenés par les dialoguants : S4- ce que veut dire dialogue pour les participants; S5- les intentions au dialogue des participants; S11- le dialogue de Bohm et le cadre philosophique de Krishnamurti, S12 – dialogue et conscience, S14- dialogue et la gestion de la parole.

[51] Réf. Catégorie Rélexions-Méta-réflexions

[52] Réf. Catégorie Réflexions, méta-réflexions

[53] Les concepts réalité de premier ordre et réalité second ordre ont été abordés dans le chapitre 2 portant sur le cadre théorique; rappelons que ces concepts furent amenés par Watzlawick (1978, p. 137-38) pour distinguer deux aspects différents de ce que nous appelons réalité: “ .... Le premier a trait aux propriétés purement physiques, objectivement sensibles des choses, et est intimement lié à une perception sensorielle correcte, au sens " commun " ou à une vérification objective, répétable et scientifique. Le second concerne l'attribution d'une signification et d'une valeur à ces choses, et il se fonde sur la communication ”.

[54] Cf. catégorie Questionnement /Approfondissement.

[55] Cf. catégories Questionnement/ Approfondissement et Réflexions/Méta-réflexions

[56] “ hidden and powerful structures of interaction ” (Isaacs, 1999, p. 182)

[57] Réf. catégorie Approfondissement/Questionnement et catégorie Réflexions/ Méta-réflexions

[58] qui sera examinée dans la troisième catégorie de notre analyse : Essentiels de l’exercice dialogique

[59] Terme en provenance de Lapointe (2000)

[60] Nous examinerons dans une troisième catégorie de notre analyse -les essentiels de l’exercice dialogique- ce qui a permis de telle récupération.

[61] Encyclopædia Universalis (2001). France S.A.

[62] First, their actions lacked coherence. These people acted in ways that were problematic: They judged and did not admit to it. They covered up and acted like they were not. They pushed for their point of view but resisted others who pushed for theirs. (Isaacs, 1999, p. 32)

[63] Abordé dans la catégorie Questionnement/approfondissement

[64] Abordée dans la sous catégorie suivante, la suspension.

[65] voir son effet immédiat, vérifier la cohérence du résultat de la pensée et son intention

[66] suspension 1 selon Isaacs (1999)

[67] cf. Isaacs (1999, pp. 204, 205, 229-232) qui associe les tendances interactionnelles et les habitudes mentales à une structure qui gouverne la façon dont nous pensons et agissons. Quand, par la pratique du dialogue, les dialoguant arrivent à les identifier et à voir l’incohérence de leur propre comportement, ils font l’ effort de comprendre et, ce faisant, le dialogue pourrait se déployer.

[68] Nous référons ici à la capacité de réception de la rétroaction qui a été d’ailleurs mise en relief dans la section portant sur l’écoute.

[69] Référer à la catégorie Questionnement/Approfondissement

[71] suspension 1 selon Isaacs (1999)

[72] Voir catégorie Matériau brut de l’exercice dialogique

[73] À cet effet, référer à la catégorie Essentiels de l’observation de la pensée, particulièrement l’effet miroir immédiat

[74] Voir Cayer (1996)

[75] L’investigation collective en fait est bien plus longue que ce qui est rapportée ici. Nous avons choisi de ne retenir que des énoncés essentiels pour le propos de l’exercice

[76] cf. notre cadre théorique, section portant sur les modèles mentaux.

[77] Puis il y a un processus de chosification, c'est-à-dire qu'on confond pensée avec réalité. [4.4 NH5. 1.3- V4 : 13 - 13]

[78] Nous avons fait certaine relation entre ces présupposés et la pratique du dialogue dans la catégorie Approfondissement/Questionnement.

[79] Cf. Bohm, D., (1988, 1989 et 1990). Thought and Felt; Proprioception of Thought et Thought as System . CA : David Bohm Seminars, Ojai.

[80] Cf. Bohm, D. & Krishnamurti J. (1999). Les limites de la pensée – Discussions. Traduit de l'anglais par Colette Joyeux. France : Stock.

[81] Confirmé par les témoignages hors dialogue.