La majorité des enfants acquièrent au fil des jours des habiletés et des compétences sociales adéquates qui leur permettent de bien s’adapter à leur environnement social et scolaire. Cependant, les jeunes qui manifestent des comportements antisociaux n’ont pas développé ces habiletés de base qui leur permettent d’initier ou de maintenir des relations sociales satisfaisantes. En raison de leurs déficits socioaffectifs et sociocognitifs, ils arrivent difficilement à gérer leurs relations interpersonnelles avec leurs camarades de classe. Ces problèmes d’adaptation risquent d’entraîner des conséquences plus graves à l’âge adulte s’ils n’apprennent pas, dès le primaire, de meilleurs modes d’échanges sociaux.
Les élèves qui présentent des troubles de comportement sont de plus en plus nombreux même s’ils suscitent depuis longtemps une vive attention de la part des chercheurs et des praticiens. Plusieurs moyens d’intervention ont été développés en milieu scolaire pour les aider à améliorer la qualité de leurs relations interpersonnelles. En passant par les programmes d’entraînement aux habiletés sociales et de résolution de conflits, on a aussi référé au soutien de pairs plus compétents socialement pour tenter de modeler leurs comportements. On se retrouve toutefois devant l’évidence que ces interventions ont peu d’effets durables sur ces enfants en difficulté. C’est pourquoi les chercheurs continuent à intensifier leurs efforts afin d’améliorer les interventions qui permettront à ces jeunes de mieux s’adapter à leur vie sociale actuelle et ultérieure.
Cet ouvrage porte sur un nouveau type d’intervention susceptible d’aider les élèves en difficulté à développer de meilleures relations interpersonnelles. S’inspirant des travaux effectués dans le domaine de la prévention de la violence en milieu scolaire, nous nous sommes intéressés aux programmes de médiation par les pairs. Généralement utilisés auprès de l’ensemble de la population scolaire, cette approche a retenu notre attention en raison de la complémentarité des stratégies d’intervention qu’elle offre. En combinant l’entraînement aux habiletés sociales et à la résolution de conflits à un système d’entraide par les pairs, ce type de programme est plus susceptible d’être efficace auprès des jeunes en difficulté. Nous avons donc vérifié si un programme de ce genre pouvait avoir des effets bénéfiques sur le comportement social et le développement affectif et cognitif d’un groupe d’élèves en difficulté. Les médiateurs qui ont été formés étaient aussi des jeunes identifiés comme présentant des troubles de comportement. Il nous était ainsi possible de vérifier si ces enfants pouvaient retirer des bénéfices personnels en développant leurs aptitudes à aider les autres. Ces jeunes qui sont souvent impopulaires en raison de leurs comportements antisociaux sont rarement choisis pour faire partie des équipes de médiation dans les écoles régulières. De ce fait la littérature scientifique nous renseigne peu sur leur capacité à venir en aide à leurs pairs. Pour apporter notre contribution à l’avancement des connaissances dans ce domaine, nous avons tenté de bien documenter le processus d’implantation du programme afin d’en retirer le maximum d’informations. En plus d’évaluer les effets de l’intervention sur ces médiateurs, il apparaissait important d’identifier les aspects reliés à cette tâche qui pouvaient favoriser ou nuire à leur développement psychosocial.
Le programme « Vers le Pacifique » (Centre Mariebourg, 1998a, 1998b) a été sélectionné parmi tous ceux existant, en raison de la qualité des ateliers qu’il offre et de la précision avec laquelle il présente le volet de médiation par les pairs. Des adaptations ont été faites au programme initial pour s’assurer qu’il réponde bien aux besoins et aux intérêts des élèves en difficulté. Le choix d’une école spécialisée en adaptation scolaire a été dicté par le nombre élevé de comportements antisociaux qu’il est possible d’y observer chaque jour et aussi parce que les valeurs d’entraide y sont généralement peu véhiculées. Le fait de sélectionner exclusivement des médiateurs qui présentaient eux-mêmes des troubles de comportement rendait l’étude encore plus complexe. Toutefois, comme tous les élèves de l’école présentaient des comportements antisociaux, ces médiateurs avaient peut-être plus de chance de pratiquer les techniques apprises que s’ils avaient été intégrés dans une école régulière qui possédait ce genre de programme.
L’aspect innovateur de cette étude s’inscrit cependant dans une approche « contre culturelle » et ce, à deux niveaux. Premièrement, les interventions qui utilisent l’entraide par les pairs sont encore très peu développées en milieu scolaire, laissant plutôt aux enseignants la responsabilité de gérer les conflits des enfants. Le deuxième contre-courant de pensée réfère à l’utilisation de jeunes en difficulté pour aider leurs camarades en situation conflictuelle. Alors que certains adultes aimeraient y croire, d’autres affichent un scepticisme éloquent. Les difficultés relationnelles de ces élèves incitent plutôt à leur offrir des systèmes de soutien en utilisant leurs pairs plus compétents plutôt qu’à développer leurs propres habiletés à l’entraide. Avoir recours à ce genre d’élèves pour en aider d’autres suscitent ainsi plusieurs questionnements et controverses. Par ailleurs, le courant des recherches actuelles tend à démontrer que les groupes d’intervention constitués exclusivement de jeunes aux comportements antisociaux peuvent contribuer à l’aggravation de ces comportements (Dishion, Poulin, & Barraston, 2001). Plusieurs années de pratique professionnelle nous ont permis d’observer certaines aptitudes naturelles non exploitées chez les élèves reconnus principalement par leurs comportements inadéquats. C’est pourquoi nous avons tenu à privilégier une approche qui visait surtout à développer le sens de l’entraide chez cette clientèle cible.
L’étude que nous présentons a été réalisée auprès de 140 élèves du primaire âgés de 9 à 12 ans qui fréquentent deux écoles spécialisées en adaptation scolaire. Pour être admis dans ces établissements, les jeunes doivent avoir été clairement identifiés comme présentant des troubles de comportement par des équipes de professionnels multidisciplinaires (Ministère de l’Éducation du Québec, 2001). Le groupe expérimental était composé de 57 garçons et 13 filles alors qu’on comptait 58 garçons et 12 filles dans le groupe témoin. Tous les élèves ont été évalués sur des aspects comportementaux, sociocognitifs et socioaffectifs au début et à la fin de l’année scolaire à l’aide de plusieurs instruments de mesure : le Questionnaire d’Évaluation des Comportements au Primaire (QECP, Tremblay, Desmarais, Gagnon, & Charlebois, 1987), le Répertoire des Habiletés à l’École (RHE, Rondeau, Bowen, Bélanger, & Labonté, 1997), le Self Perception Profile for Children (SPPC, Harter, 1985), et l’Évaluation de Résolution de Problèmes Interpersonnels ( Bream, Hymel, & Rubin, 1986). Les informations provenant de l’implantation du programme constituent des éléments complémentaires pour bien évaluer les effets escomptés. Des données provenant du milieu ont ainsi été récoltées à l’aide de fiches statistiques complétées par les médiateurs, d’une compilation des actes de violence, de questionnaires adressés aux enseignants et aux élèves de même que par des bilans d’équipe et des observations faites tout au long de l’expérimentation.
Les résultats de cette étude démontrent que ce sont surtout les médiateurs qui ont bénéficié de l’intervention. Des analyses de covariance ont révélé des effets positifs sur ces derniers (amélioration de l’autocontrôle comportemental, de l’expression des habiletés sociales, de l’estime de soi et diminution de l’agressivité) après seulement une année d’intervention. Le test de Johnson-Neyman (Huitema, 1980) a été utilisé pour la mesure de l’estime de soi compte tenu de la présence d’interaction observée entre la variable indépendante et le prétest. Pour chacune des variables, des tests de Levene (Glass & Hopkins, 1995) ont été effectués pour vérifier la condition d’application concernant l’homogénéité de la variance de même que des tests d’homogénéité des coefficients de régression. Nous avons aussi eu recours à la procédure de Bonferroni ( Glass & Hopkins, 1995) puisque des tests multiples (12 tests) avaient été effectués avec les mêmes sujets. Bien que nos analyses de covariance indiquent des améliorations significatives (p<.05) la correction de Bonferroni, quoique très conservatrice, incite cependant à nuancer l’interprétation de nos résultats.
Les tests non-paramétriques ( U de Mann-Whitney) ont démontré l’absence de liens entre l’âge des médiateurs et les effets produits par le programme. Des tests t ont aussi révélé que le sexe des médiateurs avait peu d’influence quant aux retombées de l’intervention sur ces derniers. Des analyses de corrélations ( r de Pearson) ont décelé une augmentation du niveau d’anxiété chez les médiateurs qui ont effectué un plus grand nombre de médiations. Finalement, des tests de khi-carré ont démontré que les médiations non réussies avaient une influence négative sur le niveau de satisfaction personnelle exprimé par les filles médiatrices. L’identification de ces deux aspects plus négatifs liés à la pratique de la médiation s’avère une information très utile pour orienter des interventions préventives auprès des élèves médiateurs. Notons ici qu’aucun autre effet négatif lié par exemple à une augmentation de l’agressivité ou à une plus grande attribution d’intentions hostiles n’a été rapporté.
L’analyse de l’implantation du programme identifie pour sa part une diminution du nombre de comportements violents pour l’ensemble des écoliers. Un haut niveau de satisfaction a été exprimé par les enseignants et les médiateurs concernant l’ensemble de l’intervention. De plus, le grand nombre de médiations effectuées (134) et le niveau élevé de participation des élèves au programme (94% des élèves) démontre que cette approche suscite l’intérêt de cette clientèle ciblée. De ce fait, nous croyons que cette intervention peut être adaptée et implantée dans des milieux scolaires spéciaux. Toutefois plusieurs recommandations doivent être prises en compte afin de favoriser la mise en œuvre du programme et d’en améliorer les chances de réussite.
Dans cette thèse, s’insèrent trois articles qui illustrent bien la progression de la recherche et traitent des principaux sujets à l’étude. Chacun de ces articles ont été soumis à des revues scientifiques à des fins de publication. Ainsi, chaque manuscrit constitue une entité en lui-même, étant rédigé à partir du même contexte théorique, utilisant les mêmes sujets et les mêmes instruments de mesure. Pour ces raisons, le lecteur devra s’attendre à retrouver un certain niveau de redondance, situation inévitable compte tenu de la forme de la thèse.
La première partie de cet ouvrage se consacre à une analyse générale de la littérature traitant des programmes de médiation par les pairs, des caractéristiques des élèves qui présentent des troubles de comportement et de la pertinence de l’intervention pour ce type de clientèle. Les questions spécifiques de la recherche y seront aussi présentées.
Les trois articles sont insérés dans la seconde partie qui constitue le corps de la thèse. Le premier article « La médiation par les pairs et les élèves en trouble de comportement » constitue une synthèse de la recension des écrits qui nous a mené à formuler nos hypothèses de travail. Le second qui a pour titre « Les effets d’un programme adapté de médiation par les pairs auprès d’élèves en trouble de comportement » présente les résultats obtenus après une année d’implantation du programme. Les effets de l’intervention sur l’ensemble des élèves et sur les médiateurs y sont rapportés de même qu’une analyse de l’implantation du programme. Le dernier article intitulé « L’adaptation psychosociale des élèves en trouble de comportement agissant comme médiateurs » pousse plus loin la question de l’intégration des élèves en difficulté dans les équipes de médiation. Certaines variables associées à la pratique de la médiation sont mises en relation avec l’adaptation psychosociale de ces médiateurs particuliers.
La troisième partie de la thèse reprend les éléments importants de ces trois articles pour en tirer des conclusions générales. Une série de recommandations seront proposées afin d’augmenter les chances de réussite de ce type d’intervention auprès d’une clientèle scolaire en difficulté.
Enfin, la dernière partie renferme une bibliographie qui contient toutes les références qui ont été consultées et qui ont permis l’élaboration de ce projet de recherche. On retrouvera en annexe certains tableaux, les outils de mesure utilisés de même que des informations supplémentaires concernant l’implantation de ce programme.
Cette thèse est l’une des premières à notre connaissance à avoir évalué les effets d’un programme adapté de médiation par les pairs auprès d’élèves qui présentent des troubles de comportement et qui fréquentent une école spéciale. Son originalité repose surtout sur le fait qu’on ait utilisé les ressources des jeunes en difficulté pour aider leurs pairs. Il est à souhaiter que notre modeste contribution à ce domaine d’étude arrive à éveiller l’intérêt d’un éventuel lecteur qui pourra pousser plus loin la réflexion que nous amorçons ici.