Table des matières
Au Québec, le nombre des élèves qui présentent des problèmes de comportement ne cesse d’augmenter. Selon le Conseil Supérieur de l’Éducation (2001) leur nombre aurait triplé depuis les 16 dernières années. Malgré le vif intérêt que suscite ce phénomène chez les chercheurs et les praticiens, on constate que les différents programmes d’intervention mis en place ont peu d’influence à long terme sur ces élèves (Kazdin, 1995). Pour cette raison, les chercheurs doivent poursuivre leurs réflexions pour trouver des moyens qui permettent à ces jeunes d’atteindre certains objectifs d’apprentissage et de socialisation nécessaires à leur adaptation sociale.
Les déficits socioaffectifs et sociocognitifs observés chez ces enfants affecteraient la qualité de leurs relations interpersonnelles et nuiraient considérablement à leur adaptation sociale à l’âge adulte (Parker & Asher, 1987; Vitaro, Dobkins, Gagnon, & Leblanc, 1994). Considérant le potentiel prometteur des programmes de médiation par les pairs utilisés jusqu’ici comme moyen de prévention universelle, nous avons voulu expérimenter cette nouvelle approche auprès des élèves qui présentent des troubles de comportement.
Ce premier chapitre présente les assises théoriques qui ont guidé notre projet de recherche. Les caractéristiques des élèves qui manifestent des troubles de comportement y sont exposées en lien avec leurs difficultés à gérer efficacement leurs conflits quotidiens. L’approche de la médiation par les pairs y est ensuite abordée par le biais de données empiriques et scientifiques relevées dans la littérature.
Les manifestations de comportementaux antisociaux sont des phénomènes fréquemment observés au cours du développement de l’enfant et de l’adolescent. Alors que la fréquence de ces comportements diminuera et s’atténuera à l’adolescence pour la majorité des jeunes, ils s’intensifieront et deviendront un problème majeur d’adaptation sociale pour une minorité d’entre eux (Patterson, Reid, & Dishion, 1992).
Chercher à définir ce qu’est un trouble de comportement n’est pas une tâche facile car il n’existe pas vraiment de consensus universel à ce propos. Plusieurs terminologies sont en effet utilisées pour décrire ce trouble, chacune d’entre elles étant liée à un domaine spécifique de recherche et d’intervention. Selon Kauffman (1997) il importe d’établir clairement le modèle théorique de référence afin de privilégier les stratégies d’intervention les mieux adaptées. La présente étude s’intéresse aux troubles de comportement tels qu’observés en milieu scolaire. C’est pourquoi la terminologie employée pour les fins de notre recherche sera celle utilisée par le Ministère de l’Éducation du Québec (Conseil Supérieur de l’Éducation, 2001). Cette définition éducationnelle oriente les interventions dans une perspective éducative, permet d’identifier les enfants qui bénéficieront de moyens d’intervention spécifiques, des fonds alloués et des compétences particulières requises par le personnel scolaire. Cette terminologie permet aussi de bien identifier sur quels principes les enfants qui participent à cette recherche ont été sélectionnés. Formulée selon une approche behaviorale cognitive, cette définition influencera par le fait même les types d’intervention que les milieux scolaires privilégieront.
Depuis 1992, le Ministère de l’Éducation s’est doté d’une définition spécifique permettant l’identification des élèves qui présentent des troubles de comportement :
«« L’élève ayant des troubles de comportement est celle ou celui dont l’évaluation psychosociale, réalisée en collaboration par un personnel qualifié et par les personnes visées, avec des techniques d’observation ou d’analyse systématique, révèle un déficit important de la capacité d’adaptation se manifestant par des difficultés significatives d’interaction avec un ou plusieurs éléments de l’environnement scolaire, social ou familial. »
«Il peut s’agir :»
«- de comportements surréactifs en regard des stimuli de l’environnement (paroles et actes injustifiés d’agression, d’intimidation, de destruction, refus persistant d’un encadrement justifié...);»
«- de comportements sous-réactifs en regard des stimuli de l’environnement (manifestations de peur excessive des personnes et des situations nouvelles, comportements anormaux de passivité, de dépendance et de retrait...).»
«Les difficultés d’interaction avec l’environnement sont considérées significatives, c’est-à-dire comme requérant des services éducatifs particuliers, dans la mesure où elles nuisent au développement de l’élève en cause ou à celui d’autrui en dépit des mesures d’encadrement habituellement prises à son endroit.»
«L’élève ayant des troubles de comportement présente fréquemment des difficultés d’apprentissage, en raison d’une faible persistance face à la tâche ou d’une incapacité d’attention et de concentration réduite.»
L’importance du déficit dans la capacité d’adaptation s’appuie particulièrement sur le caractère significatif de l’intensité, de la fréquence et de la persistance des comportements inadéquats manifestés par les enfants » (Ministère de l’Éducation du Québec, 1992).
Cette définition administrative regroupe les troubles de comportement en deux catégories distinctes : les comportements de type surréactif et les comportements de type sous-réactif. Bien que répondant aux besoins actuels des milieux scolaires, elle est cependant incomplète si on considère que la réactivité n’est pas le seul élément à considérer pour décrire les élèves qui présentent des troubles de comportement. Les chercheurs s’entendent sur la nature hétérogène de ces troubles, leurs ramifications difficiles et changeantes ainsi que sur la comorbidité qui les caractérisent tout au long du développement de l’enfant. Plusieurs écrits scientifiques tirés d’études cliniques (Angold & Costello, 1993) et épidémiologiques (pour une recension des écrits, voir Zoccolillo, 1992) démontrent que les comportements extériorisés et intériorisés peuvent se présenter simultanément chez certains jeunes. C’est pourquoi le ministère de l’éducation réfère à la typologie proposée par Kauffman (1997) qui décrit plus fidèlement l’ensemble des caractéristiques comportementales des enfants en difficulté.
Au primaire, la proportion des élèves en trouble de comportement aurait triplée en l’espace des seize dernières années passant de 0.78% en 1984/1985 à 2.5% pour l’année scolaire 1999/2000 (Conseil Supérieur de l’Éducation, 2001). De façon générale, les chercheurs évaluent comme étant plus importante cette prévalence des élèves en difficulté de comportement la situant davantage entre 6% et 15%, et affectant environ 5 garçons pour une fille (Dumas, 1988; Fortin & Strayer, 2000; Kauffman, 1997). Les chiffres rapportés par le ministère de l’éducation sont cependant très conservateurs et rattachés à des mesures administratives alors que sur le terrain, les intervenants scolaires indiquent qu’ils ne ciblent que les enfants pour qui il est urgent d’intervenir (Conseil Supérieur de l’Éducation, 2001). Pendant l’année scolaire 1999/2000, 76.6% des élèves qui présentent des troubles de comportement étaient intégrés en classe régulière au primaire (Horth, 2000). Des ressources alternatives doivent cependant être offertes à ceux dont les problèmes sont trop importants pour intégrer le système d’enseignement régulier (classes ressources, écoles spécialisées, scolarisation à la maison ou en centre d’accueil).
Plusieurs facteurs peuvent expliquer pourquoi certains jeunes développent des problèmes de comportement. Des facteurs liés au milieu familial, aux conditions socioéconomiques, au tempérament de l’enfant, à ses carences personnelles et à son processus de socialisation peuvent contribuer au développement et au maintien des problèmes de comportement (Farrington, 1996; Vitaro, Dobkin, Gagnon, & Lablanc, 1994). Une combinaison de ces facteurs de risque serait un prédicteur encore plus puissant des problèmes d’adaptation sociale à l’adolescence et à l’âge adulte. Bien que l’objet de cette étude ne soit pas de faire une revue exhaustive de ces facteurs de risque, nous ne pouvons cependant pas en faire abstraction lorsqu’on aborde la question des jeunes qui présentent des troubles de comportement.
La famille constitue le principal milieu de vie de l’enfant. C’est l’endroit où il fera ses premiers apprentissages et sera en contact avec des modèles de conduite qui influenceront son développement. Ainsi, plusieurs caractéristiques familiales telles la structure même de la famille, les problèmes personnels des parents, leurs pratiques éducatives de même que leur engagement envers les activités scolaires ont été fortement associées aux difficultés d’adaptation sociale et scolaires chez les enfants (Fortin & Strayer, 2000). Le fait de grandir dans un foyer désuni, ou de provenir d’une famille monoparentale ou d’une famille nombreuse et le manque de cohésion entre les membres de la famille sont des facteurs d’influence rapportés par plusieurs auteurs ( Astone & McLanahan, 1991; Kazdin, 1995; Farrington, 1996). On a aussi fréquemment associé les troubles de comportement des enfants à l’état dépressif de leurs parents, à la consommation abusive d’alcool ou de drogue ou encore au manque de supervision parentale (Downey & Coyne, 1990; Walker, Colvin, & Ramsey, 1995).
Le milieu socioéconomique dans lequel évolue la famille contribue aussi à augmenter le risque d’inadaptation chez l’enfant. La pauvreté, la violence familiale ainsi que le niveau de criminalité du voisinage ont été ciblés parmi les facteurs de risque importants. Tremblay et al. (1991) de même que Farrington (1996) ont constaté que les garçons provenant de milieux socioéconomiquement faibles étaient plus à risque de développer des problèmes de délinquance et de s’engager sur la voie de la criminalité à l’âge adulte.
Plusieurs autres éléments prédisposent les jeunes à des difficultés d’adaptation sociale et scolaire. Le fait d’être un garçon, d’avoir de faibles capacités intellectuelles et un tempérament difficile sont toutes des caractéristiques personnelles pouvant influencer le développement de problèmes de comportement ( Fortin & Bigras, 1996; Malker et al., 1995). Vitaro et al. (1994) soulignent qu’un tempérament impulsif et difficile dès le plus jeune âge expose l’enfant à des problèmes d’adaptation en raison des tensions et des interactions négatives qu’il entretiendra avec ses parents et ses pairs. Par ailleurs, un enfant qui démontre un tempérament plus inhibé en bas âge, combiné au fait qu’il soit isolé socialement, sera aussi plus à risque de présenter des problèmes d’adaptation sociale et scolaire ( Rubin, Lemare, & Lollis, S., 1990 ).
Au cours de l’enfance et davantage à l’adolescence, l’influence exercée par les pairs joue un rôle important sur le développement social. Le niveau d’acceptation par les pairs dès les premières années scolaires figure aussi au nombre des facteurs qui prédisent l’adaptation sociale ultérieure. Plusieurs auteurs ont démontré que les enfants et les adolescents en trouble de comportement éprouvent des difficultés relationnelles avec leurs pairs en raison de leurs comportementaux sociaux inadaptés. Des déficits importants au plan des habiletés sociales affecteraient sérieusement la qualité de leurs interactions sociales (Asher, 1990; Kauffman, 1997). Les études qui portent sur le statut social indiquent que les jeunes qui présentent des troubles de comportement sont souvent rejetés par leurs compagnons et sont ainsi plus à risque de vivre des problèmes d’adaptation à l’adolescence et à l’âge adulte (Coie, Doddge, & Kupersmidt, 1990; Parker & Asher, 1987). Par contre, les travaux de Cairns et Cairns (1995) sur les réseaux affiliatifs apportent un point de vue différent et suggèrent plutôt que ces jeunes ne sont pas nécessairement isolés ou rejetés mais qu’ils se retrouvent entre eux pour former des bandes. Sans établir nécessairement des liens d’amitié à l’intérieur de ces sous-groupes, ces jeunes s’identifieraient à un réseau social de pairs aux comportements inadéquats. Par conséquent, l’association à des pairs antisociaux a très souvent été identifiée comme étant un facteur de risque très puissant pour prédire les conduites antisociales ultérieures ( Morizot & Leblanc, 2000).
Plusieurs composantes liées à l’école même peuvent contribuer à influencer le comportement des élèves. L’étude longitudinale de Kasen, Johnson et Cohen (1990) a démontré que le climat de l’école peut augmenter les difficulté d’attention, les troubles oppositionnels et les troubles de comportement des élèves. Ainsi, un milieu scolaire où règne un climat de tension créé par des conflits entre les adultes favoriserait l’expression de comportements agressifs chez les élèves. Potvin et Rousseau (1993) ont démontré que la relation enseignant-élève serait plus négative avec les jeunes présentant des troubles de comportement. Par ailleurs, l’encadrement et le mode de gestion de classe de l’enseignant, basés par exemple sur des règles claires et non abusives, peuvent contribuer à diminuer l’inadaptation de certains élèves en difficulté (Turcotte, 1995). Comme elle est le second milieu de vie des enfants, l’école peut ainsi jouer un rôle important sur l’adaptation sociale des élèves.
Chez les jeunes en difficulté de comportement, les déficiences observées au niveau des habiletés sociales constituent un handicap majeur dans la réussite de leur intégration scolaire et sociale (Hubbard & Coie, 1994; Vitaro et al., 1994). Les habiletés sociales dont il est question réfèrent à des comportements appris, socialement acceptables et qui permettent à un enfant d’initier et de maintenir des relations positives avec ses pairs et les adultes (Gresham & Elliott, 1990; Walker, Colvin, & Ramsey, 1995). Ces habiletés sont considérées par Mathur et Rutherford (1996) comme étant les ingrédients de base au développement de la compétence sociale. Selon eux, les jeunes qui éprouvent des difficultés relationnelles auraient de la difficulté à discriminer parmi tous les comportements possibles, et dans une grande variété de contextes sociaux, les attitudes à adopter au moment opportun. Ils ne possèderaient pas ces habiletés ou ne sauraient pas comment ou quand les utiliser pour mieux s’intégrer à l’école (Gresham, 1986; Kauffman, 1997). Ainsi, les conduites sociales maladroites de ces élèves nuiraient considérablement à leur développement en affectant leur vie scolaire et la qualité de leurs relations sociales.
Si certains de ces jeunes initient facilement de nouveaux contacts sociaux, la difficulté à maintenir ces nouvelles amitiés constitue un défit de taille en raison de leur manque d’habileté à gérer les conflits. Qu’ils présentent des troubles de comportement intériorisés ou extériorisés ces enfants ont de la difficulté à exprimer leurs besoins de façon adéquate. Putallaz et Wasserman (1990) ont constaté que ce manque d’habileté à communiquer entraîne ces jeunes à réagir négativement aux situations sociales. Cela expliquerait pourquoi ces élèves se retrouvent plus souvent impliqués dans des situations conflictuelles que leurs pairs mieux adaptés socialement.
Dans son ouvrage qui décrit bien la nature du conflit entre enfants, Shantz (1987) mentionne que certains comportements encouragent l’escalade de la violence (manque d’écoute, agressivité, refus de coopérer) tandis que d’autres attitudes (excuses, propositions de coopération, expression des sentiments, écoute) peuvent avoir un effet apaisant menant au règlement des mésententes (Hartup, Laursen, Stewarts, & Eastenson, 1988). Cependant comme le mentionnent Perry, Perry et Kennedy (1992), les jeunes qui présentent des troubles de comportement ont plutôt tendance à agir soit en victimes (fuite, déni, abandon de leurs propres besoins), soit en agresseurs ( violence physique ou verbale, intimidation ) et utiliseraient rarement des attitudes positives de résolution de conflits. Les chercheurs qui se sont intéressés à la notion de conflit entre enfants ont pu déterminer l’existence d’un lien direct entre l’habileté cognitive à résoudre des conflits et le développement de l’adaptation sociale (Crick & Dodge, 1994; Shantz, 1987; Spivack & Shure,1974). Bandura (1986) reconnaît l’importance de ces habiletés sociocognitives (empathie, choix de solutions comportementales adaptées, attribution d’intentions non-agressives) et identifie aussi certaines habiletés socioaffectives (sentiment de compétence sociale et comportementale, bonne estime de soi) nécessaires à l’enfant pour mieux réagir en situation de conflit.
On sait que les caractéristiques comportementales des élèves en difficulté d’adaptation ne peuvent former un groupe homogène. Les comportements qu’ils adopteront en situation conflictuelle diffèreront ainsi en fonction du type de problématique observé chez eux.
Les élèves qui manifestent des troubles de comportement de type surréactif mobilisent davantage l’attention des intervenants scolaires parce que leur conduite est plus exubérante et perturbe davantage le climat de la classe. Selon Fortin et Noël (1993) ces élèves manifesteraient 60% des comportements inadéquats en classe. Caractérisés par des comportements d’hyperactivité, d’inattention, d’impulsivité, d’agressivité et de conduites antisociales, ces jeunes subissent un rejet important de la part des pairs (Coie, Dodge, & Kupersmith, 1990; Vitaro, et al., 1994). Ils réagissent de façon agressive aux contraintes en insultant, menaçant, intimidant, bousculant ou en frappant les pairs. Ne sachant pas gérer efficacement leurs conflits quotidiens, ils sont plus susceptibles d’utiliser des comportements qui favorisent l’escalade des conduites agressives (Hartup, Laursen, Stewart, & Eastenson, 1988; Tremblay, 1997).
En observant des enfants de 4 à 7 ans en situation de jeu, Webster-Stratton et Wooley Lindsay (1998) ont conclu que les jeunes enfants agressifs manquaient d’habiletés prosociales et avaient une mauvaise perception des attitudes de leurs pairs à leur égard. Plusieurs autres études abondent dans le même sens et démontrent que ces jeunes prêtent plus facilement des intentions hostiles à autrui et ce, particulièrement lors de situations sociales ambigües (Aber, Jones, Brown, Chaudry, & Samples, 1998; Bowen & Laurendeau, 1996).
Selon Hartup et al. (1988), les enfants qui présentent des difficultés relationnelles ont tendance naturellement à suspecter l’exploitation lorsque leurs pairs tentent de les influencer et opposent une forte résistance en situation de conflit. Ce serait ce type de distorsion cognitive qui déclencherait des comportements de provocation lors des situations conflictuelles (Dodge & Sombert, 1987). Leur désir de contrôler l’autre les mène aussi à envenimer le conflit lorsque les tentatives d’influences initiales n’ont pas porté fruit.
Certains chercheurs ont aussi suggéré que les jeunes agressifs, comparés à leurs pairs, produisaient moins de solutions pour gérer des conflits. Les solutions qu’ils utilisent sont aussi plus souvent de nature agressive que celles proposées par les autres enfants (Groleau, 1990; Lindsay, 1998; Spivack, Platt, & Shure, 1976 ).
Les jeunes qui éprouvent des difficultés relationnelles présenteraient aussi des lacunes au niveau de leur capacité à accepter une perspective différente de la leur et à faire preuve d’empathie (Crick & Dodge, 1994; Fortin & Strayer, 2000). Une étude effectuée par Hastings, Zahn-Waxler, Usher, Robinson, & Bridges (2000) révèle que des enfants agressifs (4 à 9 ans) démontraient un niveau d’empathie plus faible que leurs pairs et que ce celui-ci diminuerait en entrant à l’école primaire. À l’instar de Tremblay (1997), ces chercheurs suggèrent qu’un plus haut niveau d’empathie chez les jeunes agressifs peut prédire des problèmes extériorisés moins graves à l’adolescence.
Finalement, comme le mentionne Olweus (1999) dans ses travaux concernant les brutalités entre enfants, plusieurs enfants agressifs ont tendance à surestimer leur compétence sociale et contrairement à la croyance populaire, ils développent une image plutôt positive d’eux-mêmes.
Bien qu’ils éprouvent aussi de grandes difficultés à s’adapter socialement, les élèves qui manifestent des comportements de type sous-réactif s’avèrent pour leur part moins perturbateurs à l’école. La littérature documente cependant moins leurs réactions spécifiques lorsqu’ils sont confrontés à des problèmes interpersonnels. Caractérisés par des comportements d’inhibition, ces enfants démontrent souvent un faible niveau d’estime de soi, craignent l’échec, pleurent facilement et se tiennent généralement à l’écart (Olweus, 1999). Les déficits au niveau de leur capacité à résoudre des conflits s’observent par une difficulté à faire des compromis, à exprimer leurs sentiments et leurs besoins, et par leur manque de stratégies de négociation. Plus enclins à la passivité dans leurs réponses comportementales, ces jeunes éprouvent de la difficulté à générer des stratégies positives de résolution de problèmes interpersonnels tout en prêtant eux aussi des intentions hostiles à autrui (Dodge & Feldman, 1990). Souvent placés dans la position de victime lors des conflits, ils se soumettent rapidement et passivement aux demandes des autres enfants, préférant éviter les problèmes. Selon Olweus (1999), ce type d’enfant constituerait une proie facile pour les agresseurs. Angoissés et insécures, ces élèves sont plus à risque de développer des troubles d’anxiété, des comportements dépressifs et des tendances suicidaires à l’adolescence et à l’âge adulte (Asher, 1990; Kauffman, 1997).
Les comportements intériorisés et extériorisés correspondent globalement à deux pôles dans lesquels on retrouve les élèves présentant des troubles de comportement à l’école. Cependant, certains enfants peuvent manifester des comportements mixtes. C’est le cas par exemple des enfants agressifs qui sont aussi considérés comme étant isolés socialement (Araki, 1990; Fortin & Strayer, 2000; Kauffman, 1997). Ces jeunes peuvent présenter un mélange de modes de réactions angoissés et agressifs. Par leurs comportements inadéquats, ils peuvent provoquer leurs camarades de classe et réagir violemment lorsque provoqués à leur tour. Leurs réactions agressives étant en général sans grand succès, ils se retrouvent très souvent perdants et seraient parmi les élèves les plus rejetés de l’école (Coie & Dodge., 1990; Olweus, 1999).
On sait finalement qu'un milieu affectueux et attentif dans l'enfance crée la base d'un attachement solide pendant toute la vie. Selon la théorie de l’attachement (Ainsworth, 1979), les enfants qui présentent une bonne qualité relationnelle, acquise grâce aux réponses chaleureuses et empathiques de leurs parents, s’attendent à ce que les autres les traitent équitablement en tenant compte de leurs besoins. Ces enfants bien adaptés socialement ont ainsi plus de chances d’adopter des comportements prosociaux lorsqu’ils rencontrent des problèmes interpersonnels, étant donné qu’ils ne récoltent aucun bénéfice en forçant l’autre ou en lui résistant lors d’une mésentente. Comme on le constate, les habiletés sociales nécessaires permettant de bien réagir en situation conflictuelle s’acquièrent d’abord au sein de la famille et sont ensuite transposées au groupe de pairs lorsque l’enfant entre à l’école. Les jeunes qui manifestent des troubles de comportement n’ont souvent pas fait l’apprentissage de ces habiletés de base compte tenu des modèles d’interaction que leur ont fourni leur milieu familial d’origine (Bandura, 1986).
Différents types d’intervention favorisant le développement et l’acquisition d’habiletés sociales adéquates ont été destinés aux élèves présentant des difficultés de comportement. Bien que l’entraînement aux habiletés sociales et à la résolution de problèmes interpersonnels constituent les deux approches les plus utilisées en milieu scolaire, on réfère de plus en plus aux actions menées par les pairs pour aider les élèves en difficulté.
De nombreux programmes visant l’apprentissage des habiletés sociales ont été utilisés en milieu scolaire pour favoriser l’adaptation sociale des jeunes en difficulté (Goldstein & Glick, 1987; Gresham & Elliot, 1993; McGinnis & Goldstein, 1984 ; Walker et al. 1988). Ces programmes ont pour but l’amélioration de la compétence sociale par l’identification et l’enseignement systématique de certaines habiletés sociales jugées déficitaires. En conséquence, on vise à accroître la connaissance de comportements sociaux adaptés, à intensifier l’usage des comportements prosociaux dans un contexte naturel et à modifier le statut social des enfants. Des ateliers sont ainsi présentés en classe selon des thèmes choisis, et les élèves sont invités à pratiquer les habiletés apprises le plus souvent lors de mises en situation et de jeux de rôles effectués en classe.
L'efficacité des interventions faisant appel à l'entraînement aux habiletés sociales demeure cependant limitée. Certains chercheurs ont démontré que ce type de programme permettait d’améliorer le répertoire comportemental des enfants (Bierman et al., 1987; Gagnon & Vitaro, 2000). Toutefois les faibles garanties en ce qui a trait à la généralisation des changements et leur maintien demeurent les principales lacunes de ce type d’intervention (Gagnon & Vitaro, 2000; McConnell, 1987). Les comportements acquis en situation d’entraînement ne se généralisent pas toujours et ne se maintiennent pas après la fin du programme. Beelmann, Pfingsten et Lösel (1994) ont recensé près d’une cinquantaine d’études qui ont utilisé des programmes d’entraînement aux habiletés sociales. Leurs conclusions tendent à démontrer que l'effet à long terme de ces programmes s'avère moins important que leur impact à court terme. Dans sa méta-analyse de 79 études portant sur l'entraînement aux habiletés sociales de jeunes agressifs et isolés socialement, Schneider (1992) conclut à l’efficacité modérée de ce type de programme pour améliorer la compétence sociale en milieu naturel, particulièrement avec les enfants isolés socialement. De plus, le chercheur constate que les programmes qui utilisent des techniques de modelage et de supervision (coaching) produisent des résultats plus probants que ceux qui utilisent des méthodes cognitives.
Le transfert des apprentissages à d’autres environnements demeure toutefois problématique pour ces jeunes qui manifestent des difficultés d’adaptation. On constate que les résultats positifs de ces interventions proviennent surtout d’instruments auto-révélés administrés aux élèves. Après leur participation à ces programmes, les évaluations réalisées par les enseignants, les parents ou par les pairs ne démontrent généralement que peu d’effets de changement. Comme le démontre l’étude réalisée par Royer, Bitandeau, Maltais et Gagnon (1997) portant sur le transfert de ce type d’apprentissage de la classe à la maison, les adolescents ont rapporté qu’ils avaient amélioré leurs habiletés sociales alors que peu de changements avaient été relevés dans la perception des adultes ou dans les comportements manifestes des jeunes. Tout comme Mathur et Rutherford (1996), Royer et al. (1997) suggèrent d’accorder plus d’attention aux facteurs contextuels car bien que les jeunes fassent l’apprentissage de nouveaux comportements, ils n’arrivent pas nécessairement à utiliser leurs connaissances au moment et à l’endroit opportun.
Les programmes de résolution de problèmes interpersonnels visent à enseigner des stratégies aux enfants pour les aider à faire face à diverses situations sociales. Parce que les conflits font partie du quotidien des jeunes qui présentent des troubles de comportement, ce type d’approche a aussi été très utilisé pour favoriser des interactions plus positives entre les pairs tout en limitant les manifestations de violence (Walker et al., 1995). D’Zurilla et Goldfried (1969, 1971) auraient été parmi les premiers à proposer un modèle de résolution de problèmes interpersonnels. Dans ces programmes, on enseigne d’abord aux enfants les notions de base de la communication favorisant le développement de l’empathie chez ces derniers. Par la suite, des étapes systématiques de résolution de conflits sont enseignées dans le but de leur fournir une démarche à laquelle ils référeront en milieu naturel. Même s’il existe quelques différences d’un programme à un autre, Lupton-Smith, Carruthers, Flythe, Goettee et Modest (1996) recommandent d’utiliser le modèle à quatre étapes auprès des élèves du primaire. On apprend ainsi aux élèves à définir le problème lors d’une situation conflictuelle, à élaborer les solutions possibles, à s’entendre sur une solution et finalement à appliquer la solution retenue. Bien que certains chercheurs concluent à l’efficacité de ce genre d’approche auprès des élèves en difficulté (Craig, 1993; Farrington, 1996), d’autres estiment qu’un problème existe également au niveau de la généralisation des apprentissages. Ces jeunes utiliseraient peu les nouvelles stratégies apprises une fois les portes de la classe franchies (Beelmann et al. 1994; Vitaro et al., 1994).
Dans la perspective de promouvoir à la fois l’apprentissage de nouvelles habiletés sociales et de développer les habiletés cognitives sous-jacentes, des programmes alliant habiletés sociales et résolution de problèmes personnels se sont aussi développés. On veut ainsi aider les enfants à développer de meilleurs modes d’appréhension en leur enseignant les processus de pensée leur permettant de mieux réagir aux situations sociales. C’est le cas par exemple du programme conçu par Bierman, Miller et Stabb (1987), qui aurait permis une diminution significative des comportements inadéquats en classe tout en améliorant le statut social d’un groupe de garçons rejetés par leurs pairs. Ce programme qui se compose d’enseignements de stratégies de résolution de problèmes, d’habiletés sociales et de moyens d’autocontrôle des émotions, a la particularité d’intégrer un système de renforcement aux ateliers, visant un meilleur maintien des apprentissages. Plusieurs autres interventions réalisées au cours des 10 dernières années sont venues confirmer l’utilité de ce type d’approche tant chez les élèves éprouvant des difficultés comportementales qu’auprès de la population scolaire en général (Bowen, Desbiens, Rondeau, & Ouimet, 2000; Gagnon & Vitaro, 2000).
Plusieurs chercheurs reconnaissent la force des programmes basés sur la coopération, qui favorisent la participation et l’implication des élèves (Doyon, 1991; Johnson & Johnson, 1989). Chercheurs et cliniciens ont ainsi eu recours à la participation des pairs dans le but d’améliorer la qualité et la quantité des interactions sociales des enfants en difficulté. Certaines études impliquant les pairs au sein même des ateliers d’entraînement aux habiletés sociales ont relevé les effets bénéfiques de cette approche au plan de l’apprentissage de comportements plus adaptés (Cartledge & Milburn, 1995; Vitaro & Charest, 1988). Des expériences centrées sur le pairage et le tutorat avec des pairs plus compétents socialement ont aussi obtenu des résultats positifs auprès de jeunes en difficulté de comportement (Vitaro & Charest, 1988; Mallik & Furman, 1993; Tobias, 1999). Citons l’étude de Tobias qui conclut que le tutorat pratiqué par des élèves de 8ième année a été efficace pour aider d’autres élèves de 6ième année présentant des troubles de comportement. Après leur participation aux six rencontres animées par leur tuteur, une amélioration significative a été notée au niveau de la fréquentation scolaire, des résultats académiques, des problèmes de discipline et de l’attitude générale envers l’école. Bowman et Myrick (1987) mentionnent pour leur part que les interventions impliquant les pairs peuvent être tout aussi bénéfiques pour les aidants que pour les élèves qui reçoivent l’intervention. Ces derniers ont expérimenté un système où des élèves de 5e année servaient de tuteurs à des enfants de 2e et 3e année qui présentaient des difficultés de comportement à l’école. Leurs résultats révèlent des améliorations significatives au niveau du comportement, de l’attitude générale envers l’école ainsi qu’une hausse du niveau d’attention en classe chez les élèves en difficulté.
La plupart des recherches dans le domaine supportent ainsi la croyance que le recours aux pairs peut être un soutien important pour les enseignants et les professionnels qui travaillent auprès des élèves qui éprouvent des difficultés comportementales. De plus, comme l’ont constaté Vitaro & Charest (1988), les interventions impliquant les pairs seraient plus efficaces que celles menées uniquement par les adultes. À l’instar de ces chercheurs, Mathur et Rutherford (1991) ajoutent que cette forme d’assistance par les pairs constitue une stratégie d’intervention additionnelle qui donnerait de meilleures garanties sur les plans de la généralisation et du maintien des acquis.
C’est d’abord pour répondre à l’escalade de la violence dans les écoles que les programmes de médiation par les pairs se sont développés. Ils visent à aider les élèves à résoudre leurs conflits de façon pacifique (Benson & Benson, 1993; Lane & McWhirter, 1992). Le principal objectif poursuivi par ces programmes est de démontrer aux enfants qu’il existe d’autres alternatives que le retrait, la passivité ou la violence pour faire face aux conflits (Johnson & Johnson, 1995a; Johnson, Johnson, & Dudley, 1992). Bien que généralement utilisée comme moyen de prévention universelle, cette approche offre des stratégies d’intervention semblables à celles qu’on retrouve dans les programmes destinés aux élèves en difficulté (McGinnis & Goldstein, 1984; Vitaro & Charest, 1988; Vitaro, Dobkin, Gagnon, & LeBlanc, 1994). Ces programmes de médiation ajoutent cependant une dimension complémentaire importante qu’on ne retrouve pas dans les interventions qui s’adressent actuellement à ces jeunes : il s’agit du recours au soutien et au modelage des pairs et ce, dans des situations réelles en contexte naturel.
Les programmes de médiation par les pairs sont des processus de résolution de problèmes interpersonnels qui requièrent l'aide d'un tiers neutre (un pair), pour aider les enfants à gérer efficacement leurs conflits (Burrell & Vogl, 1990). Parmi tous les programmes qui existent, on identifie deux modes particuliers d’application. Johnson & Johnson (1995a, 2000) proposent un modèle qui consiste à former tous les élèves à la pratique de la médiation. Dans ce modèle connu sous le nom de « student body approach » tous les enfants apprennent les étapes de la résolution de conflits et chacun devient médiateur lorsque désigné par son enseignant. Cette formule s’inscrit dans un processus préventif d’éducation aux relations entre pairs et se répartit en deux grands volets. Le premier consiste à établir un contexte de coopération dans lequel les enfants participent à des activités centrées sur l’apprentissage coopératif en classe. Dans ce contexte, les élèves apprennent à gérer les conflits rencontrés en situation d’apprentissage et on vise à développer une culture d’entraide qui influencera positivement le climat de l’école (Johnson & Johnson, 1995b). Le second volet concerne l’implantation du programme de médiation par les pairs et comprend l’enseignement de notions liées au développement de stratégies de résolution de problèmes interpersonnels. Par la suite, tous les élèves reçoivent une formation pour les habiliter à agir comme médiateurs auprès de leurs camarades de classe ( Johnson & Johnson, 1995a).
Le second mode d’implantation des programmes de médiation par les pairs consiste à sélectionner un petit groupe d’élèves qui seront formés à la médiation pour aider les élèves en situation conflictuelle (Burrell & Vogl, 1990; Hessler, Hollis & Crowe, 1998). Ce type d’approche connu sous le nom de « cadre approach » comprend un nombre variable de séances de sensibilisation auprès des élèves de l’école afin qu’ils comprennent ce système d’entraide et qu’ils apprennent à y référer (Bonafé-Schmitt, 2000). Certains programmes offrent plusieurs ateliers intégrés dans le cursus scolaire avant de procéder à la formation d’un petit groupe de médiateurs (Centre Mariebourg, 1998a, 1998b; Levy, 1989; Maxwell, 1989). Ces séances offertes en classe sont davantage une formation aux habiletés sociales, à la gestion de la colère, aux techniques de communication et à la résolution de problèmes interpersonnels. Par la suite, des pairs volontaires et choisis par les autres, reçoivent une formation supplémentaire leur permettant de développer leur compétence au niveau de la relation d’aide, de l’empathie et de l’écoute active. Ces derniers agiront ensuite à titre de médiateurs et assisteront les enfants vivant des situations conflictuelles dans la cour de récréation ou dans la classe (Centre Mariebourg, 1998b; Lantieri & Patti, 1996; Schrumpf, 1991). Comme le médiateur agit davantage comme un guide, son approche se doit d’être non directive et aidante afin de renforcer un mode non agressif de gestion des conflits.
Que le modèle d’application choisi soit de former tous les élèves ou seulement quelques-uns d’entre eux comme médiateurs, les programmes de médiation par les pairs fournissent un moyen de stimuler et renforcer la résolution pacifique des conflits entre enfants, sur une base quotidienne et dans un contexte naturel. Les élèves médiateurs offrent ainsi un modèle de conduite et un soutien aux élèves dans le but de limiter les comportements violents souvent provoqués par un manque d’habiletés à gérer ces situations.
Si les programmes de médiation en milieu scolaire sont relativement récents au Québec, leur popularité est établie aux États-Unis puisqu’on y compte actuellement plus de 7,000 projets (Bonafé-Schmitt, 2000). Les chercheurs ont commencé à s’intéresser à ce type d’intervention au début des années 70 avec le «Teaching Students to be Pacemakers Program» (Johnson, 1971; Johnson & Johnson, 1989). Ce programme visait à enseigner à tous les élèves de l’école la nature du conflit et les moyens pour arriver à un règlement satisfaisant. C’est cependant depuis les années 80 que cette approche a connu une popularité croissante principalement aux États-Unis. Au Québec, ce genre de programme a été développé au début des années 90 comme moyen de prévention universelle pour contrer les problèmes de violence en milieu scolaire ( Centre Mariebourg, 1998a, 1998b). Depuis lors, une équipe de chercheurs continue activement d’en évaluer les effets auprès des élèves des écoles québécoises (Bowen et al. 2003; Corriveau, Bowen, Bélanger, & Rondeau, 1995; Rondeau, Bowen, & Bélanger, 1999).
La littérature fait état d’une gamme de recherches sur les effets produits par ces programmes de médiation par les pairs. Bien que certaines d’entre elles se soient appuyées sur des démarches méthodologiques plus solides que d’autres, les résultats tendent à démontrer l’efficacité de cette approche en milieu scolaire. Ces programmes ont fait l’objet d’un très grand nombre d’études visant l’évaluation de l’intervention sous différents aspects. Certaines études ont par exemple démontré que l’intervention était efficace pour réduire le niveau de violence à l’école (Araki, 1990; Hessler, Hollis, & Crowe, 1998), le nombre de suspensions scolaires (Bell, Coleman, Anderson, & Whelan, 2000; Powel, Muir-McClain, & Halasyamani, 1995) et améliorer les habiletés à la résolution de conflits à l’école et à la maison (Burrell & Vogl, 1990, Gentry & Benenson, 1993). Des chercheurs canadiens ont démontré que cette approche était aussi efficace pour améliorer le rendement scolaire chez des adolescents participant à l’intervention (Stevahn, Johnson, Johnson, Laginski, & O’Coin, 1996). D’autres études rapportent que les conflits les plus souvent rencontrés à l’école sont déclenchés par les moqueries, les insultes, l’intimidation, les malentendus, les rumeurs et les disputes entre amis ( Araki, 1990, Johnson & Johnson, 1996; Wolf, 1998). Les garçons seraient surtout impliqués dans les conflits alors que les filles auraient plus souvent recours à l’aide d’un médiateur pour parvenir à une entente (Cuningham, et al., 1998; Hallahan, 1999). Quant aux types de stratégies de règlement de conflits utilisés, Johnson et Johnson (1994, 1995b) ont observé que les enfants plus jeunes manquaient de créativité dans les solutions envisagées, produisant souvent des solutions temporaires (s’excuser, se tenir loin l’un de l’autre, ne plus se parler).
Ces recherches ont certes contribué à apporter des informations susceptibles d’orienter de futures recherches, mais elles comportent toutes d’importantes limites méthodologiques qui ne permettent pas d’évaluer rigoureusement les impacts des programmes de médiation par les pairs. Seulement trois de ces études (Johnson & Johnson, 1995a; Johnson, Johnson, & Dudley, 1992; Stevahn et al., 1996) ont utilisé un groupe témoin mais situé dans la même école que le groupe expérimental. De plus, l’utilisation d’instruments de mesure non standardisés, la durée variable des expérimentations rapportées (moins d’un an), les modes d’implantation très variés et l’absence de groupes témoins rendent très difficiles les comparaisons entre les études.
Plus récemment, quelques études ont porté sur les impacts de cette approche sur le développement comportemental, affectif et cognitif des enfants. Dotées de méthodologies plus rigoureuses, ces recherches sont encore trop peu nombreuses pour en tirer des conclusions. Au Québec, Rondeau et al. (1999) ont étudié l’impact du programme « Vers le Pacifique » (Centre Mariebourg, 1998a, 1998b), chez des élèves du primaire (N= 2122). Ce programme, le plus évalué présentement dans les écoles québécoises, est constitué d’ateliers d’entraînement à la résolution de conflits et touche davantage les notions de base de la gestion des problèmes interpersonnels (empathie, expression et identification des sentiments, gestion de la colère, étapes de résolution de conflit). Son second volet présente l’implication d’élèves médiateurs : leur sélection, leur formation et leur travail dans la cour de récréation. Les résultats obtenus par Rondeau et al., (1999) ne révèlent aucun effet positif du programme sur les aspects comportementaux, socioaffectifs et sociocognitifs, chez l’ensemble des élèves après une année d’intervention. Une augmentation au niveau du retrait social a été constatée dans le groupe expérimental alors que le groupe contrôle enregistrait une diminution sur cette variable. La deuxième année d’intervention a toutefois révélé des effets plus positifs au niveau comportemental (amélioration de la prosocialité, diminution du niveau de retrait social) et sur le plan sociocognitif (amélioration de la compétence comportementale), bien qu’aucun groupe témoin n’ait pris part à l’expérimentation la seconde année de l’étude. Il faut cependant mentionner que le projet pilote effectué l’année précédente par ces chercheurs avait révélé des résultats positifs chez les élèves non- médiateurs sur les mêmes variables évaluées (Corriveau et al., 1995). Des questions avaient alors été soulevées concernant la qualité de l’implantation du programme et les effets différentiels en fonction des milieux scolaires.
Dans une autre étude rapportée par Powell et al. (1995), les résultats révèlent une augmentation des réponses prosociales chez des élèves du primaire, après seulement sept semaines de participation au « Fighting Fair Model ». Dans ce programme de résolution de conflits, tous les élèves étaient entraînés à pratiquer la médiation entre eux.
D’autres auteurs considèrent que les élèves médiateurs sont ceux qui retirent le plus de bénéfices personnels et sociaux des programmes de médiation par les pairs. Suite à leur participation à un programme de médiation, des améliorations ont été constatées chez ces derniers au niveau des stratégies de résolution de problèmes, du rendement scolaire, des habiletés de communication et de leadership ( Humphries, 1999; Lane & McWhirter, 1992; Stomfay-Stitz, 1994; Van Slyck & Stern, 1986). Certains chercheurs ont constaté des améliorations au niveau de l’estime de soi (Roush & Hall, 1993; Vanayan, White, Yuen, & Teper, 1996), alors que d’autres n’ont obtenu aucun résultat significatif sur cette variable (Corriveau, Bowen, Rondeau, & Bélanger, 1998; Long, Fabricius, Musheno, & Palumbo, 1998). Rondeau et al. (1999) ont aussi remarqué des effets positifs de l’intervention (diminution de l’agressivité et du retrait social, amélioration du contrôle de soi) chez les médiateurs du primaire après la première année de l’intervention, alors que les effets étaient plutôt modestes chez les autres élèves participants.
Il existe plusieurs perspectives théoriques relatives à la notion du conflit. Johnson et Johnson (1996) en situent les principales dans le courant des théories reliées au développement humain ou dans le champ de la psychologie sociale. Certaines théories développementales s’appuyant sur des concepts de la psychologie psychanalytique et cognitive s’intéressent davantage à la notion de conflit pour expliquer le développement des processus cognitifs impliqués ( Érikson, 1976, Freud, 1958; Selman, 1981). D’autres approches, notamment celle de l’interdépendance sociale (Lewin, 1951), considèrent l’étude du contexte social comme étant déterminant pour expliquer les manifestations du comportement humain. Sans être en désaccord avec les modèles proposés par Johnson et Johnson (1996) le contexte de notre étude nous incite à référer à un autre modèle théorique, soit celui de l’apprentissage social proposé par Bandura (1986). En raison de ses stratégies d’apprentissage et de ses principes d’application qui visent à modifier le comportement en intervenant sur des composantes cognitives, l’orientation behaviorale cognitive nous apparaît mieux appropriée pour décrire ce modèle d’intervention.
Avant d’expliquer l’apport théorique des différents courants d’influence et d’expliquer davantage le modèle de l’apprentissage social, il convient de préciser ce que représente le conflit et comment il influence le développement de l’être humain.
Plusieurs courants de la psychologie développementale reconnaissent que le conflit social joue un rôle primordial dans la perception que le jeune développe de lui-même, des autres et de son environnement (Érikson, 1976). Déjà au début des années 20 Piaget découvrait dans ses travaux sur le raisonnement verbal de l’enfant, que la première source de déséquilibre dans le développement cognitif était le conflit interpersonnel. Depuis, la nature même du conflit a été largement reconnue comme étant une force centrale inhérente au développement de l’enfant et de l’adolescent. Deutsch (1973) définit le conflit comme un état incompatible entre les désirs de deux individus et leurs buts respectifs. Un conflit survient lorsque les actions d’un individu visent à atteindre ses buts personnels en interférant sur les besoins et actions d’une autre personne.
Dans leurs travaux concernant les aspects cognitifs impliqués dans l’apprentissage coopératif, Johnson et Johnson (1971) identifient deux aspects à considérer dans une situation conflictuelle : a ) le désir d’atteindre ses propres buts et b) le désir de maintenir une relation positive avec l’autre personne impliquée. Selon leur théorie, le règlement positif d’un problème interpersonnel dépendrait de l’habileté qu’a l’individu à percevoir l’importance de ses buts, l’importance de la relation, et à agir en conséquence. De plus, le conflit qui survient dans un contexte compétitif créera davantage d’opposition et de friction que s’il apparaît dans un contexte de coopération où les deux parties travailleront ensembles pour atteindre un but commun.
En utilisant le conflit comme point central d’étude, plusieurs courants théoriques liés au développement humain l’ont défini comme un événement positif et nécessaire pour le développement personnel et social de l’être humain. Dans une orientation psychanalytique, le conflit est perçu comme un aspect influençant à la fois l’individualisation et le développement de relations interpersonnelles (Freud, 1958). C’est d’abord dans son milieu familial auprès de ses parents et de ses frères et sœurs que l’enfant développera des stratégies pour faire face aux situations sociales. Il transposera par la suite ces modes d’interaction à l’école où il rencontrera des situations conflictuelles sur une base quotidienne. La compétition et la coopération feront partie de ses apprentissages et il devra se confronter à une évaluation constante de ses capacités et de son comportement (Érikson, 1976).
Étudié sous l’angle de la psychologie développementale cognitive (Piaget, 1965), le conflit est considéré comme un processus de maturation intellectuel qui permet à l’enfant de retirer l’information nécessaire pour se former une image de lui-même et des autres. Ce processus permet aux enfants et aux adolescents d’acquérir de nouvelles structures cognitives et de développer de nouveaux modes de raisonnement qui initieront des changements au niveau du comportement (Selman, 1981).
Dans sa théorie traitant de l’interdépendance sociale, Lewin (1951) stipule que les conflits sont inhérents à tout type de relation interpersonnelle et que le contexte dans lequel ils se produisent influenceront la façon dont ils seront abordés. La structure même de la situation sociale détermine le processus d’interaction, lequel détermine à son tour les attitudes et les comportements que l’individu adoptera. Le contexte déterminera les attitudes appropriées ou non aussi bien que les influences environnantes, le nombre de personnes impliquées, les valeurs du milieu, les sanctions sociales, le pouvoir et la nature des activités à être effectuées. Cet ensemble d’influences déterminera ainsi la nature des interactions menant à des changements d’attitude chez les jeunes. Les comportements adoptés mèneront finalement à des solutions de résolution de conflits constructives ou destructives, lesquelles orienteront la nature des relations sociales subséquentes.
Pour introduire sa théorie de l’apprentissage sociale, Bandura (1976) mentionne que les individus ne disposent pas de répertoires innés de comportement. Ce courant théorique explique le comportement humain en termes d’interactions entre les déterminants cognitifs, comportementaux et environnementaux. Diverses théories behaviorales ont contribué à accroître notre compréhension de la façon dont les comportements sont appris et modifiés par l’expérience directe. Selon Bandura (1976), le processus d’acquisition de nouvelles habiletés s’effectue plus rapidement si on utilise une approche par modelage. Cette approche est parfois considérée comme une contre culture (Bonafé-Schmitt, 2000) compte tenu du fait que la discipline et la gestion des conflits est généralement pratiquée par les adultes de l’école. Les élèves ont donc besoin de faire de nouveaux apprentissages qui leur permettront de régler eux-mêmes leurs problèmes interpersonnels. La théorie de l’apprentissage social considère que le modelage, grâce à sa fonction informative, constitue une partie essentielle pour faciliter l’apprentissage de nouveaux comportements sociaux. Pendant que les élèves observent le travail des médiateurs (et bien sûr l’attitude des parties impliquées), ils assimilent les représentations symboliques de leurs actions. Ces images leur servent de guide pour choisir des modes de résolution de conflits plus constructifs.
Les conséquences renforçantes qui suivent le recours à une médiation (poursuite du jeu, amitié retrouvée, absence de punitions) contribuent aussi à inciter les élèves à réutiliser ce service pour régler leurs problèmes interpersonnels. Cette information renseigne les enfants sur ce qu’ils doivent faire lorsqu’ils rencontrent un problème, de façon à obtenir des résultats bénéfiques et à éviter les effets punitifs. En plus de leur fonction informative, les conséquences des actions jouent un rôle de motivation et renforcent automatiquement les comportements adoptés.
La plupart de nos actions sont largement influencées par notre capacité d’anticipation. Cette capacité à anticiper les conséquences de nos actes encourage la planification de nos comportements et nous motive à les reproduire. Une des conceptions de Bandura est que le renforcement sert davantage à informer et à motiver l’individu plutôt qu’à augmenter de façon automatique les comportements souhaités. Bien que le renforcement fournisse un moyen efficace pour contrôler les comportements déjà appris, il ne peut créer à lui seul de nouveaux comportements. À titre d’exemple, les enfants qui présentent des troubles de comportement n’ont pu apprendre des comportements sociaux adéquats s’ils n’en ont jamais vu chez autrui. S’ils proviennent de milieux à risque, la probabilité qu’ils aient appris des comportements agressifs est plus grande que chez leur pairs qui ont grandi au sein d’une famille où les modes d’interaction sont plus pacifiques.
L’apprentissage par feedback est en grande partie un processus cognitif mais les conséquences des réponses n’ont toutefois qu’un effet limité sur les comportements sociaux tant qu’il n’y a pas de prise de conscience de ce qui est renforcé. Ainsi l’aspect cognitif facilite la modification du comportement alors que la prise de conscience de sa capacité à gérer lui-même ses comportements augmente la fréquence de réponses sociales plus adéquates .
Le modèle théorique de l’apprentissage social proposé par Bandura impliquant les aspects cognitifs, comportementaux et environnementaux rejoint bien les objectifs et les moyens ciblés par les programmes de médiation par les pairs. En enseignant d’abord des habiletés sociales de base on fournit les outils nécessaires aux élèves pour gérer eux-mêmes leurs conflits. En ajoutant les effets de modelage produits par les médiateurs, on augmente ainsi les chances que les nouveaux comportements se produisent plus souvent et ce, dans un contexte social naturel.
Force est de reconnaître que nos connaissances sont limitées en ce qui concerne la participation des élèves qui présentent des troubles de comportement à ces programmes de médiation par les pairs. Certains auteurs rapportent des résultats d’études menées dans des quartiers plus sensibles des grandes villes des États-Unis ( milieux socioéconomiquement faibles, taux élevé de criminalité et de violence) sans cependant procéder à une identification systématique des élèves considérés à risque. Cependant, certaines de ces recherches ont permis d’observer des résultats positifs de cette intervention : amélioration du climat scolaire, diminution des actes de violence, amélioration des stratégies de négociation, diminution des références disciplinaires et des suspensions scolaires (Araki, 1990; Burrell & Vogl, 1990; National Institute of Justice, [N.I.J], 1995).
Aber et al. (1998) n’ont pu conclure à l’efficacité du «Resolving Conflict Creatively Program» (approche multimodale incluant des ateliers de résolution de conflits et la formation de médiateurs) pour améliorer les habilités sociocognitives des enfants du primaire, considérés à « haut risque » tels qu’évalués sur les variables « dépression » et «rendement académique ». Après une année d’intervention, ces chercheurs ont noté que les enfants proposaient un plus grand nombre de solutions agressives aux histoires hypothétiques qui leur étaient présentées. Ils ont cependant observé qu’un plus grand nombre de médiateurs par classe était préférable à un plus grand nombre d’ateliers présentés en classe. Il faut toutefois souligner que ces résultats ont été obtenus après seulement une année d’intervention et qu’ils représentent des données partielles étant donné que l’intervention se poursuivait l’année suivante.
Hébert (2000) est le seul à notre connaissance a avoir évalué la portée de ce type d’intervention auprès d’élèves qui présentent des difficultés de comportement. Identifiés selon un mode de désignation par les pairs, les 304 élèves du primaire qui ont participé à l’étude ont été classés en trois catégories de comportement : enfants agressifs, enfants isolés ou retirés socialement et enfants agressifs et isolés ou retirés socialement. Après une année d’intervention avec le programme de médiation par les pairs « Vers le Pacifique » (Centre Mariebourg, 1998a, 1998b) les résultats révèlent des améliorations au niveau de la compétence comportementale, de l’estime de soi et de la préférence sociale chez les sept filles du groupe expérimental. Le nombre restreint de sujets féminins invite cependant à la prudence dans l’interprétation des résultats et permet difficilement de tirer des conclusions concernant l’efficacité de l’intervention. On ne sait pas si ces élèves avaient utilisé ou non le système de médiation et aucune information n’est fournie concernant leur attitude face à ce programme qui s’adressait à l’ensemble de l’école. La question de l’intégrité de l’intervention a finalement été relevée par ce chercheur qui a observé des différences au niveau de l’implantation du programme chez les écoles participantes.
Comme peu d’élèves qui manifestent des troubles de comportement sont intégrés dans les équipes de médiation, rares sont les études qui s’y sont intéressées. La littérature rapporte surtout des éléments anecdotiques concernant la participation des élèves sélectionnés comme médiateurs malgré leurs difficultés comportementales. En raison de leur manque d’habiletés sociales et de leur réputation souvent négative, on sait que ces jeunes sont rarement choisis comme médiateurs (Bonafé-Schmitt, 2000). Certains d’entre eux ne poseraient même par leur candidature lors de la sélection craignant de la voir refusée (Casella, 2000). Plusieurs programmes de médiation recommandent d’intégrer des élèves en difficulté dans l’équipe de médiation afin d’être le plus représentatif de la clientèle scolaire (Conflict Resolution Unlimited [CRU], 1995). Nous devons cependant reconnaître que plusieurs milieux scolaires sélectionnent exclusivement des élèves qui possèdent de bonnes compétences sociales et scolaires (Burell & Vogl, 1990; Humphries, 1999; Long, Fabricius, Musheno, & Palumbo, 1998).
Le fait de sélectionner ce type d’élève pour occuper un rôle d’aidant place les praticiens et les chercheurs devant un paradoxe et soulève diverses controverses. Certains enseignants craignent de valoriser leur image de « dur » et que ces derniers abusent de leur pouvoir (Bonafé-Schmitt, 2000). L’image de modèle de conduite inhérente au rôle de médiateur peut aussi interférer sur les attentes des responsables des programmes. Ainsi, une équipe de chercheurs qui avait sélectionné des médiateurs selon des critères de compétence sociale, a choisi de retirer quatre de ces élèves en raison des problèmes de discipline qu’ils présentaient (Long et al.,1998). D’autres intervenants considèrent cependant que ces jeunes pourraient bénéficier de ce type d’encadrement justement parce qu’ils sont très souvent impliqués dans les conflits (Lindsay, 1998). Des enseignants français ont par exemple été étonnés de constater les capacités d’écoute démontrées par certains élèves difficiles lors des jeux de rôle présentés en classe (Bonafé-Schmitt, 2000). Finalement, Roush et Hall (1993) mentionnent avoir sélectionné huit enfants sur l’équipe de médiation, justement parce que ces derniers avaient l’habitude de brutaliser leurs pairs dans la cour de récréation. Ces chercheurs ont constaté que la moitié de ces médiateurs particuliers avaient enregistré une amélioration au niveau de l’estime de soi et qu’aucun d’entre eux n’avait obtenu de billet d’indiscipline lorsqu’ils étaient en devoir.
Quelques études ont évalué les effets de cette intervention chez des médiateurs du primaire et du secondaire provenant de milieux considérés à risque ( milieux socioéconomiquement faibles, criminalité, toxicomanie, violence) sans cependant identifier la nature des problèmes de comportement de ces derniers (Araki, 1990 ; N.I.J., 1995 ). Basés sur les commentaires émis par les enseignants, ces chercheurs rapportent que l’expérience aurait eu des effets très positifs sur la vie de ces médiateurs. Bell et al. (2000) ont évalué les effets d’un programme de médiation par les pairs chez 30 élèves médiateurs du primaire provenant d’un milieu rural à niveau socioéconomiquement faible. Bien que les résultats révèlent une diminution du nombre de références disciplinaires pendant l’année de l’intervention comparativement à l’année précédente, l’étude ne mentionne pas la nature ni la sévérité des difficultés de comportement de ces élèves.
Les valeurs d’entraide ne sont pas très valorisées ni très développées dans les groupes de jeunes aux comportements antisociaux. Leur difficulté à faire preuve d’empathie (Crick & Dodge, 1994; Fortin & Strayer, 2000) leur manque d’habiletés prosociales (Webster-Stratton et al., 1998) et leur propension à attribuer des intentions hostiles à autrui (Aber et al., 1998; Dodge & Feldman, 1990) favorisent davantage l’établissement d’un climat compétitif avec leurs pairs. Leur manque d’habileté à exprimer adéquatement leurs émotions les entraînent plutôt à adopter des conduites antisociales sans tenir compte des besoins d’autrui. Plus habitués à recevoir de l’aide, ces jeunes sont rarement sollicités pour offrir du soutien à leurs semblables. De plus, l’association à des pairs antisociaux a très souvent été identifiée comme étant un facteur de risque très puissant permettant de prédire les conduites antisociales ultérieures (Morizot & Leblanc, 2000; Vitaro, Brendgen, Pagani, Tremblay, & McDuff, 1999). Certains chercheurs ont même démontré que les comportements sociaux des adolescents à risque s’étaient détériorés suite à leur participation à un groupe d’intervention regroupant des pairs déviants ( Dishion, Poulin, & Barraston, 2001).
Gibbs, Potter-Granville, Goldstein et Brendtro (1996) ont toutefois développé une approche psychoéducative basée sur l’entraide par les pairs et destinée à des groupes d’adolescents résidant en institution fermée qui présentent des comportements antisociaux. L’intervention proposée par le « Equip Program » a pour but de créer des groupes dans lesquels les jeunes apprennent à résoudre leurs problèmes interpersonnels de façon pacifique. Par cette approche on tente d’intégrer une culture sociale positive parmi ces groupes de jeunes déviants, en les entraînant à un meilleur développement moral, à la gestion de la colère et aux habiletés sociales. Les objectifs du programme visent de plus à corriger certaines distorsions cognitives déjà observées chez ces adolescents. En modifiant positivement leur système de valeurs, ces chercheurs sont d’avis que le recours à la violence sera moins valorisé parce que mieux compris. Privé du support de leurs pairs, les leaders négatifs se voient dans l’obligation de modifier l’orientation de leur leadership s’il veulent conserver ce statut social. En utilisant ce type d’approche, Gibbs et ses collaborateurs ont observé que des leaders très négatifs étaient parvenus à développer un type d’influence très positif au sein des groupes d’entraide. Évoquant les travaux de Litwack (1976), ils soutiennent l’hypothèse que les jeunes qui manifestent des comportements antisociaux seraient plus volontaires à apprendre des habiletés sociales en sachant qu’elles serviront à aider les autres.
Bien que cette approche diffère des programmes de médiation par les pairs, elle en rejoint les objectifs en utilisant des stratégies semblables d’intervention soient : l’entraînement aux habiletés sociales et à la résolution de conflits en misant sur la force de l’entraide par les pairs pour réduire les comportements antisociaux. Les concepts sur lesquels repose cette intervention se rallient manifestement aux notions de base centrées sur la coopération qui ont permis à Johnson & Johnson ( 1989, 1994) d’élaborer leur programme de médiation par les pairs.
Les écrits scientifiques ont largement commenté les effets positifs des programmes de médiation en milieu scolaire. Quoique d’importantes limites méthodologiques empêchent de généraliser les résultats des études, cette approche est réputée efficace pour réduire les manifestations de violence en milieu scolaire. La plupart des auteurs s’entendent sur le fait qu’elle fournit des outils supplémentaires aux élèves pour mieux gérer leurs relations interpersonnelles. En privilégiant les échanges verbaux lors des conflits, elle offre aux jeunes la possibilité de régler de façon autonome leurs conflits et d’assumer plus facilement les conséquences de leurs actes.
Comme le mentionnent Gibbs et al. (1996), utiliser le soutien des pairs dans des milieux à haut niveau d’agressivité peut développer une culture d’entraide et favoriser le développement de l’altruisme et de l’empathie chez les jeunes. C’est pourquoi cette intervention qui combine l’entraînement aux habiletés sociales, la gestion des conflits et l’entraide entre les pairs, semble une voie intéressante à explorer auprès des élèves qui présentent des troubles de comportement. La revue de littérature rapporte que ce sont les élèves médiateurs qui bénéficient le plus de ce type d’intervention. Par conséquent, nous avançons l’hypothèse que des élèves qui présentent des problèmes de comportement, entraînés à offrir du support à leurs semblables, peuvent aussi récolter des bénéfices personnels de cette expérience. Se sentir plus compétents socialement ne peut que favoriser le développement de meilleures relations sociales chez ces jeunes et faciliter leur adaptation à l’école. C’est pourquoi ce type d’approche nous apparaît fort prometteur, tant au niveau du développement de nouvelles habiletés sociales que du maintien de celles-ci. En plus d’apporter de l’aide aux élèves, la présence des médiateurs peut constituer un rappel visuel les incitant à utiliser les moyens qu’ils ont appris et à les pratiquer quotidiennement en milieu naturel.
Devant l’absence de programme de médiation destiné spécifiquement aux élèves en trouble de comportement, nous avons dû développer un nouveau programme à partir des besoins et des intérêts particuliers de ces jeunes. Le programme « Vers le Pacifique » (Centre Mariebourg, 1998a, 1998b) en a largement inspiré son élaboration en raison de la diversité de ces ateliers et de la démarche bien documentée qui en facilite l’implantation. Plusieurs adaptations ont donc été apportées à ce programme qui ne s’adressait pas spécialement aux élèves en trouble de comportement. Ces adaptations ont été faites en référant à d’autres programmes (Community Board Program, 1995; Ouellet & Labbé, 1986; Schrumpf, Crawford, & Usadel, 1991) et en y greffant des techniques d’animation développées au cours de nos années de travail auprès de groupes d’enfants en difficulté (animation active/participative, jeux de rôles, plusieurs activités de courtes durées, consignes très brèves pour maximiser le temps d’attention, etc...).
La plupart des élèves qui ont participé à l’expérimentation présentent des problèmes d’hyperactivité et des déficits attentionnels, souvent accompagnés de difficultés d’apprentissage. De ce fait, les ateliers en classe ont été modifiés pour mieux répondre à leurs besoins de façon à maintenir leur attention et leur intérêt. La formation des médiateurs a aussi été adaptée en tenant compte des difficultés personnelles des participants tout en favorisant la cohésion à l’intérieur de l’équipe de médiation. Le troisième article de cette thèse décrit davantage le processus d’implantation du programme incluant la sélection, l’entraînement et la supervision des élèves médiateurs.
L’étude que nous présentons a pour but d’évaluer les effets d’un programme de médiation par les pairs auprès d’élèves du primaire qui présentent des troubles de comportement. Le fait d’entraîner des jeunes en difficulté à apporter un soutien à leurs pairs n’est certes pas habituel. Comme peu d’études ont évalué de façon rigoureuse les effets de cette stratégie d’intervention chez cette clientèle cible, nous nous sommes intéressés à la nature de la participation et au cheminement de ces médiateurs. L’analyse minutieuse des informations recueillies lors de l’implantation du programme nous a ainsi permis de dégager des éléments susceptibles de favoriser la mise en œuvre de cette intervention auprès d’une population particulière.
L’intervention s’est adressée à un groupe d’élèves qui présentent des troubles de comportement et qui fréquentent une école spécialisée en adaptation scolaire.
Trois objectifs ont été poursuivis par cette recherche :
1. Évaluer les effets d’un programme de médiation par les pairs sur un groupe d’élèves qui présentent des troubles de comportement;
2. Évaluer plus spécifiquement les effets produits par cette approche auprès des élèves qui présentent des troubles de comportement qui ont agi comme médiateurs;
3. Identifier des variables associées à la pratique de la médiation, susceptibles d’influencer l’adaptation sociale de ces médiateurs.