Table des matières
Beaumont, C., Royer, É., Bertrand, R., & Bowen, F. (2003) Cet article a été soumis à la Revue Canadienne des sciences du comportement.
Résumé
Cette étude évalue les effets d’un programme adapté de médiation par les pairs auprès d’élèves du primaire qui présentent des troubles de comportement. Les 140 participants proviennent de deux écoles spéciales et ont été évalués sur les plans comportemental, socioaffectif et sociocognitif avant et après l’intervention. Les élèves du groupe expérimental (n=70) ont participé à 10 ateliers sur la résolution de conflits, et 15 de ces élèves en trouble de comportement ont été sélectionnés et entraînés comme médiateurs. Les résultats indiquent peu d’effets sur l’ensemble des participants après une année d’intervention. Cependant, des gains sont observés chez les médiateurs, aux niveaux de l’autocontrôle comportemental, de l'expression des habiletés sociales, de l’estime de soi (pour certains médiateurs), de même qu’une diminution de l’agressivité. Une analyse d'implantation du programme présente les adaptations qui ont été nécessaires pour favoriser la réussite de ce type d’approche auprès des élèves en difficulté.
Mots-clés : adaptation scolaire/trouble de comportement/violence scolaire/médiation par les pairs/conflits
Abstract
This study examines the effects of a peer mediation program adapted to behavior disorder pupils in primary school. The 140 participants are from two special educational schools and they were evaluated on behavioral, socio-emotional and socio-cognitive aspects before and after the intervention. The pupils of the experimental group ( N=70) participated in 10 workshops on conflict resolution and 15 of these behavior disorder pupils were then selected and trained as mediators. Results indicate no significant change between the pre and post-test with the experimental group after one year of intervention. However, mediators increase significantly their self control, expression skills, self-esteem with a decrease in aggressivity. The analysis of the implementation describes the adaptations necessary to improve the success of this type of approach with behavior disorder students.
Key words: Peer mediation/conflict resolution/behavior disorder/school violence
Au Québec, le nombre des élèves identifiés en trouble de comportement par les milieux scolaires a triplé depuis les seize dernières années atteignant aujourd’hui 2.5% de l’effectif du primaire (Conseil Supérieur de l’Éducation, 2001). Que leurs problèmes soient de type sur-réactif (agressivité, hyperactivité, opposition à l’autorité), de type sous-réactif ( anxiété sociale, isolement, dépression), ou qu’ils présentent une combinaison des deux modes, ces jeunes s’exposent à des conséquences négatives importantes sur le plan social. Leurs difficultés relationnelles nuisent à leur développement, affectent leur rendement scolaire, contribuent à dégrader le climat scolaire et les exposent à des problèmes d’adaptation plus graves à l’adolescence et à l’âge adulte (Ministère de l’Éducation du Québec, 1999; Parker & Asher, 1987; Tremblay et al., 1991).
Ces élèves ne possèdent pas les habiletés sociales nécessaires pour s’adapter aux diverses situations sociales (Coie, Dodge, & Kupersmith, 1990; Dumas, 1988; Hubbard & Coie, 1994). Des déficits constatés plus particulièrement aux niveaux socioaffectif et sociocognitif ne permettent pas à ces enfants de réagir adéquatement en situation de conflits. Certains chercheurs ont démontré l’existence d’un lien direct entre l’habileté cognitive à résoudre des problèmes interpersonnels et le développement de l’adaptation sociale (Spivack & Shure, 1974; Spivack, Platt, & Shure, 1976). Selon Bandura (1986), certaines habiletés socioaffectives (sentiment de compétence sociale et comportementale, bonne estime de soi) et sociocognitives (empathie, choix de solutions comportementales adaptées, attribution d’intentions non-agressives) s’avèrent nécessaires pour permettre à l’enfant de mieux réagir en situation de conflits. Cependant, les enfants qui manifestent des comportements antisociaux présentent d’importantes lacunes à ces niveaux. Ils ont de la difficulté à percevoir correctement les actions et les sentiments des autres, réagissent impulsivement et prêtent plus facilement des intentions hostiles à autrui, particulièrement lors de situations sociales ambiguës (Bowen & Laurendeau, 1996; Dodge & Sombert, 1987; Vitaro, Dobkin, Gagnon, & LeBlanc, 1994; Webster-Stratton & Wooley Lindsay, 1998). Ils utilisent moins de stratégies positives de résolution de problèmes interpersonnels que leurs pairs mieux adaptés (Groleau, 1990; Webster-Stratton & Wooley Lindsay, 1998), ont une faible capacité à faire preuve d’empathie (Crick & Dodge, 1994; Fortin & Strayer, 2000) et sont plus portés à recourir à la violence ou au retrait en situation conflictuelle (Coie et al., 1990; Hartup, Laursen, Stewart, & Eastenson, 1988; Vitaro et al., 1994).
Depuis 20 ans, les programmes d’entraînement aux habiletés sociales (Goldstein & Glick, 1987; Gresham & Elliot, 1993) et ceux centrés davantage sur la résolution de problèmes interpersonnels (Craig, 1993; Fisher, Ury, & Patton, 1991; Walker, Colvin, & Ramsey, 1995) ont été les principales approches utilisées en milieu scolaire pour améliorer la compétence sociale des jeunes en difficulté. Certains chercheurs privilégient la combinaison « habiletés sociales/résolution de problèmes » qui vise le développement d’habiletés cognitives sous-jacentes à l’apprentissage de nouvelles habiletés sociales (Bierman, Miller, & Stabb, 1987; McGinnis & Goldstein,1984; Vitaro & Charest, 1988). Cependant, la plupart des jeunes qui présentent des troubles de comportement, particulièrement les jeunes agressifs, demeurent peu influencés à long terme par ces programmes d’intervention qui offrent de faibles garanties au niveau du maintien et de la généralisation des acquis (Beelman, Pfingsten, & Lösel, 1994; McConnel, 1987).
Plusieurs programmes de prévention de la violence destinés à l’ensemble de la population scolaire utilisent aussi la résolution de conflits comme point d’intervention privilégié (Beelmann et al., 1994; Bowen, Desbiens, Rondeau, & Ouimet, 2000; Johnson & Johnson, 1996; Schneider, 1992). C’est le cas des programmes de médiation par les pairs qui ont fait leur apparition au Québec au début des années 90. Ces programmes visent à former des élèves médiateurs pour aider leurs pairs à régler leurs conflits. Dans la littérature, on retrouve plusieurs études qui évaluent l’impact de cette approche sur les milieux scolaires et sur les élèves. Ces programmes de prévention universelle ont l’avantage de rejoindre les élèves en difficulté en limitant les risques de marginalisation (Lochman, 1995). Par contre, les effets qu’ils produisent chez les enfants qui présentent des problèmes de comportement sont encore peu connus (Cunningham, Cunningham, Martorelli, Tran, & Zacharias, 1998).
Le principal objectif poursuivi par les programmes de médiation par les pairs est de démontrer aux enfants qu’il existe d’autres alternatives que le retrait, la passivité ou la violence pour faire face aux conflits (Bell, Coleman, Anderson, & Whelan, 2000; Johnson & Johnson, 1996; Schrumpf, Crawford, & Usadel, 1991). La médiation par les pairs est un processus qui implique l'aide d'un tiers, neutre et impartial (un pair), pour aider les enfants à résoudre leurs propres problèmes interpersonnels (Burrell & Vogl, 1990). Johnson et Johnson (1996) distinguent deux modèles d’application de ces programmes de médiation par les pairs. Le premier consiste à entraîner un petit nombre de médiateurs (« cadre approach »), alors que le second modèle vise la formation de tous les élèves qui agiront à tour de rôle comme médiateurs ( « student body approach »). Bien qu’il existe plusieurs versions de programmes de médiation par les pairs, la plupart incluent des ateliers en classe visant l’apprentissage de certaines habiletés ( gestion de la colère, développement de l’empathie, expression des sentiments, méthodes de résolution de conflits (Centre Mariebourg, 1998a, 1998b; Schrumpf et al., 1991).
Encore récents au Québec, ces programmes de médiation par les pairs ont fait l’objet de plusieurs études américaines impliquant des élèves de niveau primaire et secondaire. Leur efficacité a été reconnue pour réduire le niveau de violence à l’école (Araki, 1990; Cunningham et al., 1998; Hessler, Hollis, & Crowe, 1998), le nombre de suspensions scolaires (Bell et al., 2000; Powel, Muir-McClain, & Halasyamani, 1995) et améliorer les habiletés à la résolution de conflits à l’école et à la maison (Burrell & Vogl, 1990; Gentry & Benenson, 1993; Humphries, 1999; Johnson, Johnson, Dudley, Ward, & Magnuson, 1995). Des études ont aussi porté sur la nature des conflits, les stratégies de négociation et la rétention des étapes de résolution (Hallahan, 1999; Johnson & Johnson, 1996; Johnson, Johnson, & Dudley, 1992; Wolf, 1998). La plupart des chercheurs émettent des opinions favorables concernant l’utilisation de programmes de médiation par les pairs. Il faut cependant souligner que l’utilisation d’instruments de mesure non standardisés, la durée variable des expérimentations rapportées, les modes d’implantation très variés et l’absence de groupes témoins rendent très difficiles les comparaisons entre les études (Johnson & Johnson, 2000; Powell et al., 1995; Sample & Aber, 1998).
Plus récemment, quelques études ont porté sur les impacts de cette approche sur le développement comportemental, affectif et cognitif des enfants. Dotées de méthodologies plus rigoureuses, ces recherches sont encore trop peu nombreuses pour en tirer des conclusions. Rondeau, Bowen, & Bélanger (1999) ont étudié l’impact du programme « Vers le Pacifique » (Centre Mariebourg, 1998a, 1998b), chez des élèves du primaire (N= 2122). Ce programme comporte des ateliers de résolution de conflits pour tous les élèves et la formation de médiateurs. Les résultats ne révèlent aucun effet positif du programme sur les aspects comportementaux, socioaffectifs et sociocognitifs, après une année d’intervention. Une augmentation au niveau du retrait social a été constatée dans le groupe expérimental, alors que le groupe contrôle enregistrait une diminution sur cette variable. La deuxième année d’intervention a toutefois révélé des impacts plus positifs au niveau comportemental (prosocialité, retrait social) et sociocognitif (compétence comportementale), bien qu’aucun groupe témoin n’ait pris part à l’expérimentation la seconde année de l’étude. Dans la même perspective, Powel et al. (1995) ont constaté une augmentation des réponses prosociales chez des élèves du primaire exposés pendant sept semaines au « Fighting Fair Model ». Dans ce programme de résolution de conflits, tous les élèves étaient entraînés à pratiquer la médiation entre eux.
D’autres auteurs considèrent que les élèves médiateurs sont ceux qui retirent le plus de bénéfices personnels et sociaux des programmes de médiation par les pairs. Des améliorations ont été constatées chez eux notamment au niveau du comportement, des stratégies de résolution de problèmes, du rendement scolaire, des habiletés de communication et de leadership (Araki, 1990; Bell et al., 2000; Humphries 1999; Lane & McWhirter, 1992; Stomfay-Stitz, 1994; Van Slyck & Stern, 1986). Plusieurs études ont rapporté des améliorations au niveau de l’estime de soi des médiateurs (Roush & Hall, 1993; Vanayan, White, Yuen, & Teper, 1996), alors que d’autres n’ont obtenu aucun résultat significatif sur cette variable (Corriveau, Bowen, Rondeau, & Bélanger, 1998; Long, Fabricius, Musheno & Palumbo, 1998). Rondeau et al. (1999) ont aussi constaté des impacts positifs de l’intervention (diminution de l’agressivité et du retrait social, amélioration du contrôle de soi) chez les médiateurs du primaire après la première année de l’intervention, alors que les effets étaient plutôt modestes chez les autres élèves participants.
Parmi les recherches répertoriées dans le domaine, certaines ont ciblé plus particulièrement les écoles provenant de quartiers défavorisés ou de milieux considérés à haut risque (criminalité élevée, toxicomanie, milieux socio-économiques faibles). La plupart de ces études traitent des différents types de conflits observés, des stratégies de négociation utilisées, et indiquent généralement une diminution des références disciplinaires et des suspensions scolaires (Burrell & Vogl, 1990 ; Powel, et al., 1995; Johnson & Johnson, 1996). Très peu de recherches ont porté sur l’impact de cette approche auprès des élèves clairement identifiés comme présentant des troubles de comportement. L’étude de Hébert (2000) est l’une des rares à avoir évalué l’impact d’un programme de médiation par les pairs (Centre Mariebourg, 1998a, 1998b) auprès d’élèves du primaire identifiés « à risque » sur la base des désignations par les pairs (N= 304). Après une année de participation au programme, des améliorations au niveau de la compétence comportementale, de l’estime de soi et de la préférence sociale ont été constatées chez les filles du groupe expérimental. La portée de ces résultats demeure cependant limitée, compte tenu du nombre restreint de filles comprises dans le groupe expérimental (n=7), de la courte durée du programme et des différents modes d’implantation appliqués par les écoles prenant part à l’expérimentation. L’auteur mentionne finalement la difficulté à évaluer le niveau d’implication réelle des élèves à risque dans ce programme de prévention universelle.
Aber et al. (1998) n’ont pu conclure à l’efficacité du «Resolving Conflict Creatively Program» (approche multimodale incluant des ateliers de résolution de conflits et la formation de médiateurs) pour améliorer les habilités sociocognitives des enfants du primaire, considérés à « haut risque » tels qu’évalués sur les variables « dépression » et «rendement académique ». Ces chercheurs ont noté que les enfants proposaient un plus grand nombre de solutions agressives aux histoires hypothétiques qui leur étaient présentées. Ils ont cependant observé qu’un plus grand nombre de médiateurs par classe était préférable à un plus grand nombre d’ateliers présentés en classe. Il faut toutefois souligner que ces résultats ont été obtenus après seulement une année d’intervention.
Certains auteurs rapportent des éléments anecdotiques concernant la participation des élèves à risque à ces programmes. Ces informations sont cependant trop limitées pour évaluer la portée de ces interventions auprès des élèves en difficulté. Une intervention utilisant le « School Teaching Options for Peace » (programme qui comprend des ateliers de résolution de conflits et la formation d’élèves médiateurs) a été menée auprès d’adolescents provenant de quatre écoles secondaires des quartiers sensibles de New-York (National Institute of Justice, 1995). Après 16 mois d’intervention, les résultats recueillis à l’aide de questionnaires et d’interview révèlent que les étudiants exposés au programme réagissaient plus positivement en situation conflictuelle que ceux qui n’y avaient pas participé. Comme un autre programme de prévention de la violence était implanté simultanément dans trois des quatre écoles participantes, il est difficile d’évaluer l’impact réel de ce programme de médiation par les pairs auprès de ces adolescents « à risque ». Malgré les limites méthodologiques de cette étude, elle demeure l’une des rares recherches dans le domaine qui mentionne l’implication d’élèves à risque dans l’équipe de médiateurs. Les enseignants impliqués dans ce projet disent avoir constaté des changements radicaux dans l’attitude de certains étudiants médiateurs considérés jusqu’alors comme étant des jeunes « très durs ».
Bell et al. (2000) ont évalué les impacts de cette approche chez 30 élèves médiateurs du primaire provenant d’un milieu rural à niveau socioéconomique faible. Les résultats révèlent une diminution du nombre de références disciplinaires pendant l’année de l’intervention comparativement à l’année précédente. Bien que ces élèves vivent dans un milieu où le niveau de violence est considéré à la hausse par les auteurs, cette étude ne mentionne pas la nature des problèmes de comportement observés chez ces médiateurs.
À notre connaissance, aucune étude n’a évalué de façon rigoureuse les effets de cette approche chez des élèves médiateurs qui présentent des troubles de comportement. Certains auteurs soulignent que les élèves en difficulté sont rarement choisis pour devenir médiateurs en raison de leurs mauvaises relations avec les adultes et les pairs (Bonafé-Schmitt, 2000). De plus, ces jeunes ne proposeraient pas leur candidature craignant qu’elle soit refusée (Casella, 2000). Des enseignants ont émis l’hypothèse que ces élèves, qui se retrouvent généralement au coeur des conflits, pourraient profiter grandement de l’encadrement offert aux médiateurs (Lindsay, 1998). Des décisions concernant les comportements inadéquats de certains médiateurs ont aussi été prises en cours d’expérimentation. Après avoir entraîné 42 élèves médiateurs de niveau primaire, les responsables d’un projet ont décidé de retirer quatre d’entre eux avant la fin de l’expérimentation parce qu’ils présentaient des problèmes de discipline (Long et al., 1998).
Dans une autre perspective, des enseignants ont témoigné avoir été impressionnés positivement par l’attitude aidante de certains jeunes dits «difficiles» lors des jeux de rôle effectués pendant les ateliers de résolution de conflits en classe. Contrairement aux attentes des adultes, ces enfants démontraient de bonnes capacités d’écoute et faisaient preuve d’une certaine distance émotive pour rétablir le dialogue entre leurs camarades (Bonafé-Schmitt, 2000). Roush et Hall (1993) rapportent que 8 des 48 médiateurs du primaire sélectionnés pour leur étude avaient été choisis parce qu’ils étaient justement reconnus pour brutaliser les autres élèves dans la cour de récréation. De ces huit élèves, tous se sont comportés correctement comme médiateurs et aucun billet d’inconduite ne leur a été attribué lorsqu’ils étaient en devoir. De plus, une amélioration significative de l’estime de soi a été notée pour la moitié de ces médiateurs après une année de participation au programme. Finalement, Araki (1990) commente l’implication positive d’une médiatrice qui présentait des problèmes de comportement à l’école secondaire (implication dans un gang, faible rendement scolaire, manque de motivation). Une enseignante qui lui reconnaissait de bonnes capacités de leadership avait suggéré sa candidature sur l’équipe de médiation. Après une année d’implication au programme, on a constaté des améliorations importantes au niveau du comportement et des notes scolaires. À la fin de l’année, cette étudiante a mentionné avoir développé une bonne réputation et commençait seulement à être à l’aise avec cette nouvelle image.
On conçoit qu’il soit plutôt inhabituel d’avoir recours à des jeunes en difficulté pour en aider d’autres. C’est cependant ce que Gibbs, Potter-Granville, Goldstein et Brendtro (1996) tentent de faire avec le « Equip Program » auprès de jeunes délinquants sévères gardés en institution fermée. Ces chercheurs soutiennent que des adolescents qui présentent des comportements antisociaux peuvent arriver à s’entraider pour résoudre leurs conflits de façon pacifique. Ils rapportent que des leaders négatifs sont devenus des membres très positifs au sein des groupes d’entraide. En plus d’enseigner des habiletés prosociales à ces jeunes en difficulté, ils recommandent de développer les aptitudes naturelles d’altruisme présentes chez eux pour faciliter leur adaptation sociale. Citant les travaux de Litwack (1976), ils soutiennent l’hypothèse que les délinquants seraient plus ouverts à apprendre des habiletés sociales quand ils savent qu’elles vont être utilisées à aider les autres. L’association à des pairs antisociaux a très souvent été identifiée comme étant un facteur de risque très puissant pour prédire les conduites antisociales ultérieures (Morizot & Leblanc, 2000). Certains chercheurs ont même démontré que les comportements sociaux des adolescents à risque s’étaient détériorés suite à leur participation à un groupe d’intervention regroupant des pairs déviants ( Dishion, Poulin, & Barraston, 2001). Les travaux de Gibbs et al. (1995) suggèrent des résultats différents et sont d’avis que des jeunes en difficulté peuvent s’apporter du support entre eux et améliorer leurs comportements sociaux. Cette approche, bien que ne s’inscrivant pas dans la lignée des programmes de médiation par les pairs, nous permet de croire que des jeunes qui présentent des troubles de comportement peuvent être entraînés à devenir médiateurs tout en retirant des bénéfices personnels de l’expérience.
L’étude que nous présentons a pour but d’évaluer les effets d’un programme adapté de médiation par les pairs auprès d’élèves du primaire qui présentent des troubles de comportement et qui fréquentent une école spécialisée en adaptation scolaire. Pour mieux dégager les conditions favorisant l’intégration d’un tel programme dans ce milieu scolaire particulier, le processus d’implantation sera d’abord décrit de façon à bien cerner les adaptations qui se sont avérées nécessaires à la réussite de sa mise en œuvre. L’étude des impacts du programme sur l’ensemble des élèves aux plans comportemental, socioaffectif et sociocognitif sera ensuite présentée. Comme les médiateurs ont été sélectionnés parmi un groupe d’enfants présentant aussi des difficultés comportementales, nous commenterons finalement les effets observés chez ces derniers (selon les mêmes dimensions) suite à leur implication inhabituelle dans un rôle de pair aidant.
L’échantillon est constitué de 140 élèves identifiés comme présentant des troubles de comportement selon les critères d’identification du Ministère de l’Éducation du Québec[1] (Conseil Supérieur de l’Éducation, 2001). Ces élèves sont répartis dans deux écoles spécialisées situées en zone urbaine qui accueillent exclusivement des élèves en trouble de comportement. Les écoles ont été recrutées en raison de leur statut « d’école spécialisée », institutions assez rares au Québec. Ces deux écoles possèdent un secteur d’enseignement primaire et secondaire mais seule la clientèle du primaire a été ciblée pour participer à cette étude. Le fonctionnement interne de ces institutions est comparable (groupes à effectif réduit de 12 à 15 élèves, plans d’intervention personnalisés, systèmes d’émulation, interventions axées sur la modification de comportement) et offrent des services de psychologie et un suivi auprès des familles. Aucune des écoles ne possédait de programme particulier pour contrer la violence ou pour enseigner les habiletés sociales à l’école au moment de l’expérimentation. Les enseignants des deux écoles sont spécialisés en adaptation scolaire et chaque titulaire est responsable de la gestion de sa classe. Dans l’école témoin, les titulaires utilisent le conseil de coopération (structure qui vise la participation des élèves à la gestion de la classe) sur une base régulière, alors que cette pratique est occasionnelle à l’école expérimentale.
Le groupe expérimental est composé de 13 filles et 57 garçons de 3e, 4e, 5e et 6e année du primaire provenant de la région de Québec. Quinze d’entre eux (10 garçons et 5 filles) ont été sélectionnés et entraînés pour agir comme médiateurs auprès de leurs pairs. Les enseignants étaient tous volontaires pour participer au projet, ce qui favorisa l’implantation du programme de médiation par les pairs à l’ensemble des élèves du primaire. Le groupe témoin comprend pour sa part 58 garçons et 12 filles fréquentant les mêmes niveaux scolaires et provenant d’une école spécialisée de la région de Montréal. Il a été convenu avec la direction et les enseignants de cette école témoin qu’ils recevraient l’intervention l’année suivante.
Différents instruments ont été utilisés pour évaluer l’impact de l’intervention sur les élèves et pour décrire le plus fidèlement possible l’implantation du programme. Tous les élèves ont été évalués à l’aide de mesures auto-révélées, d’interviews et de questionnaires complétés par les enseignantes titulaires avant le début des ateliers en classe (octobre 2000) et après la première année d’implantation du programme (mai-juin 2001).
Le Questionnaire d’Évaluation des Comportements au Primaire (QECP, Tremblay, Desmarais, Gagnon, & Charlebois, 1987) a été complété par l’enseignante titulaire pour l’évaluation du comportement de chaque enfant. Cet instrument est une version du Preschool Behavior Questionnaire (Behar & Stringfield, 1974; Fowler & Park, 1979) combiné au Prosocial Behavior Questionnaire (Weir & Duveen, 1981). L’étude de validation menée par Behar et Stringfield (1974) démontr e sa fiabilité pour discriminer les enfants avec ou sans problèmes de comportement. Pour la présente étude la version réduite à 39 questions utilisée par Tremblay, Vitaro, Gagnon, Piché et Royer (1992) a été retenue. Cette version permet de produire trois échelles: agressivité-hyperactivité, anxiété-retrait et prosocialité. Les qualités métrologiques de ce questionnaire sont adéquates, et la consistance interne (alpha de Cronbach) observée dans le cadre de l’étude de Poulin et Boivin (1995) varie entre .87 et .70 pour chacun des facteurs.
Le Répertoire des Habiletés à l’École (RHE, Rondeau, Bowen, Bélanger, & Labonté, 1997) a aussi été complété par l’enseignante titulaire pour mesurer le niveau d’habiletés sociales des élèves. Construit par des experts québécois de la socialisation, ce questionnaire de 20 items fait ressortir deux échelles: autocontrôle comportemental et expression des habiletés sociales. La consistance interne a été évaluée à 0.95 pour le premier facteur, et à 0.91 pour le second.
Le Self Perception Profile for Children ( [SPPC], Harter, 1985) a été administré en groupe pour évaluer le niveau de compétence personnelle chez l’enfant. Ce questionnaire contient 36 questions réparties en six échelles : compétence scolaire, compétence athlétique, apparence physique, acceptation sociale, compétence comportementale et est i me de soi globale. Les coefficients de Cronbach rapportés comme indices de consistance interne pour chacune des échelles varient entre .71 et .86 (Harter, 1985). Les échelles retenues pour notre étude sont celles de l’acceptation sociale, de la compétence comportementale et de l’estime de soi globale. Ce questionnaire permet de tenir compte du point de vue de l’enfant et fournit une évaluation directe du concept de soi chez les enfants éprouvant des difficultés d’adaptation sociale (Paradis & Vitaro, 1992).
L’Évaluation de Résolution de Problèmes Interpersonnels (ERPI) est une adaptation française faite par Groleau (1990) du Social Problem Solving Interview (Bream, Hymel, & Rubin, 1986) et sert à évaluer les différents processus de résolution de problèmes sociaux utilisés par les enfants. Le ERPI est un type d’entrevue individuelle pendant laquelle on présente à l’enfant de courtes histoires relatant des situations problématiques susceptibles de se produire à l’école. Pour les fins de notre étude nous avons retenu quatre situations hypothétiques se rapprochant le plus à des situations sociales vécues à l’école. Pour chacune des situations, les intentions des acteurs et le dénouement de la situation sont volontairement laissés dans l’ambiguïté dans le but d’évaluer le type d’attribution fait par l’enfant. Quatre variables dépendantes ont été retenues: la perception de l’intentionnalité des personnages et le type de solutions suggéré par l’enfant pour gérer la situation. Une inférence accidentelle décrit une intention non hostile prêtée au personnage alors qu’une inférence intentionnelle lui confère plutôt une intention hostile. Une équipe de deux juges a reçu un entraînement de 15 heures pour parvenir à une fidélité inter-juge valable lors du décodage des entrevues enregistrées (kappa de Cohen de 0.96 à 0.88).
D’autres outils ont été utilisés pour permettre l’étude d’implantation du programme: des fiches descriptives complétées par les médiateurs après chaque médiation, une compilation des billets disciplinaires, des bilans et compte-rendus de réunions avec l’équipe-école et des questionnaires complétés à la fin du projet par les enseignants et les élèves.
Un design quasi-expérimental, prétest/post test a été utilisé pour mesurer les effets du programme de médiation par les pairs. Des analyses de covariance (ANCOVA) ont été réalisées sur 12 variables dépendantes: les échelles de contrôle de soi et d’expression (RHE), d’agressivité, d’anxiété-retrait social, de prosocialité (QECP), le nombre d’inférences accidentelles et intentionnelles et le nombre de solutions agressives et non agressives proposées aux situations hypothétiques (ERPI), ainsi que le sentiment de compétence sociale, de compétence comportementale et d’estime de soi (SPPC). Les analyses de covariance ont permis de contrôler les différences initiales entre les groupes en tenant compte des moyennes au prétest et en réduisant la variance d’erreur au post test. Les effets du programme ont été mesurés en comparant (a) le groupe expérimental versus le groupe témoin, (b) les médiateurs versus les élèves non-médiateurs du groupe expérimental, (c) les élèves non-médiateurs du groupe expérimental versus tous les élèves du groupe témoin et (d) les élèves médiateurs versus tous les élèves du groupe témoin. Le seuil alpha p< .05 a été retenu pour l’interprétation des résultats.
Pour analyser les données relatives à l’implantation du programme, les informations ont été regroupées en quatre thèmes pour en faciliter l’étude : 1) organisation et planification, 2) animation et participation, 3) vie scolaire et 4) niveau de satisfaction exprimée. Cette procédure d’analyse est inspirée du modèle développé par Rondeau et al. (1999).
Devant l’absence de programme de médiation s’adressant spécifiquement aux élèves en difficulté, le programme «Vers le Pacifique» créé par le Centre Mariebourg (1998a, 1998b) a été adapté par le chercheur pour mieux répondre aux besoins de cette clientèle ciblée. Le programme original comporte deux volets principaux: le premier consiste à former tous les élèves à la résolution de conflits tandis que le second volet est centré spécifiquement sur la médiation: sélection, entraînement et encadrement du travail des médiateurs. Les adaptations apportées au programme original ont surtout été faites pour faciliter la participation des élèves qui présentent des caractéristiques d’hyperactivité, de déficit attentionnel et, pour plusieurs d’entre eux, un retard ou des difficultés d’apprentissage. Les adaptations ont visé à rendre les ateliers plus visuels et interactifs, à réduire les activités de type papier/crayon et à rapprocher les ateliers dans le temps (environ deux ateliers par semaine étalés sur six semaines). L’utilisation des moyens d’encadrement réguliers ont été maintenus lors des sessions de résolution de conflits (évaluation à la période, système d’émulation, retraits temporaires).
Une séance de sensibilisation au programme d’une durée de deux heures a été offerte aux enseignants à la fin de l’année scolaire 2000. En septembre 2000, les parents ont été informés de l’implantation du programme à l’aide de lettres et de dépliants. Un comité d’école, composé d’une psychologue, d’une stagiaire en psychoéducation et de la directrice adjointe, a été formé dès le début de l’année scolaire pour assurer la mise en œuvre du projet. Après quelques réunions de planification avec l’équipe d’enseignants, des ateliers d’une durée de 50 minutes ont été dispensés dans chaque classe (octobre-novembre 2000). Comme les cours de Formation Personnelle et Sociale (FPS) ont été retirés de la grille horaire au primaire, les ateliers ont été répartis dans l’horaire régulier, en prenant soin de ne pas interférer avec les cours les plus appréciés des élèves (éducation physique et informatique). Pour assurer l’intégrité de l’intervention, une psychologue préalablement entraînée au programme a dispensé tous les ateliers dans chacune des cinq classes de l’école expérimentale. Les enseignantes titulaires participaient et assistaient l’animatrice lors des ateliers. Dix ateliers ont été présentés à tous les élèves, abordant des thèmes reliés aux habiletés sociales, à la résolution des conflits et à la médiation par les pairs: gestion de la colère, expression des sentiments, développement de l’empathie, techniques de communication, l’écoute et les étapes de résolution de conflits. En raison des besoins particuliers de cette clientèle, un atelier portant sur les « fausses interprétations » a été ajouté, de même qu’une session supplémentaire portant sur l’expression des sentiments.
Une fois les ateliers de résolution de conflits complétés, la sélection des médiateurs a été minutieusement organisée, compte tenu du fait que tous les médiateurs présentaient des problèmes de comportement. La procédure de sélection a donc été adaptée à la situation et s’est déroulée en quatre grandes étapes. Une première étape s’est effectuée par une consultation écrite qui consistait à demander aux élèves qui, selon eux, possédaient le plus de qualités pour devenir médiateurs. Ils devaient aussi se demander s’ils accepteraient de se faire aider par les personnes qu’ils suggéreraient au poste de médiateur. Ils étaient finalement invités à inscrire sur ce formulaire s’ils étaient volontaires pour devenir médiateurs. À notre grande surprise 79% des élèves se sont portés volontaires pour devenir médiateurs. La seconde étape consistait à faire approuver le choix des élèves par les enseignants. Après le dépouillement des questionnaires, les enseignants réunis en assemblée se sont prononcés sur les choix des écoliers. Bien que certains des choix des élèves aient été facilement approuvés par l’assemblée, d’autres, en raison de troubles plus graves de comportement, ont été à l’origine de chaudes discussions. Le processus de sélection se poursuivait par des rencontres individuelles et de groupes dans le but de mesurer le niveau de motivation des élèves sélectionnés. Entre deux et cinq médiateurs par classe ont été sélectionnés. Finalement, les médiateurs choisis devaient obtenir l’autorisation écrite de leurs parents pour rejoindre l’équipe de médiation. Afin de conserver l’enthousiasme des candidats médiateurs non retenus, les responsables ont annoncé qu’il y aurait possibilité pour eux de se présenter à la promotion « médiateur d’un jour » qui aurait lieu dans quelques mois. La formation des médiateurs (adaptée selon les mêmes principes que le volet « résolution de conflits ») s’est par la suite déroulée sur une période de deux jours sous forme de camp dans un chalet de campagne, dans le but de créer une certaine cohésion au sein de l’équipe de médiateurs.
En décembre 2000, les médiateurs commençaient leur travail dans la cour de récréation, selon un horaire choisi au préalable. Les cinq médiateurs en devoir devaient porter leur dossard d’identification et compléter une fiche descriptive après chaque médiation effectuée. Un membre de l’équipe d’intervention assurait une présence et un support aux médiateurs pendant chaque récréation. Au début du projet, les médiateurs étaient sollicités par les élèves pendant les récréations et les médiations s’effectuaient dans la cour d’école. À partir de février 2001, plusieurs médiations ont eu lieu pendant les heures de classe ou à la pause du midi, avec l’approbation de l’enseignante.
De décembre 2000 à février 2001, les équipes de médiation (5 élèves/équipe) ont été supervisées à raison d’une rencontre de 45 minutes par semaine. De février à juin 2001, les supervisions de groupe se sont effectuées à une fréquence de deux par mois et de fréquentes rencontres individuelles ont été nécessaires pour plusieurs médiateurs. Comme la motivation de certains médiateurs était fluctuante (difficulté à accepter l’échec d’une médiation, les moqueries de la part des camarades, etc...), dès janvier 2001 l’équipe d’intervention a mis en place des renforçateurs : argent scolaire, collation des médiateurs, photos des médiateurs affichées, concours par intercom). L’aménagement d’un local de médiation en février 2001 a rendu possible la pratique de la médiation pendant les heures de cours ou pendant la période du midi. Ce local était supervisé par un éducateur qui se trouvait à proximité. En mars 2001, des reporters sont venus tourner une émission de télévision au sujet du projet de médiation, reportage qui a été diffusé par la suite au bulletin de nouvelles de la chaîne nationale.
En avril 2001, une relance des ateliers de résolution de conflits a été effectuée dans la classe de chaque titulaire et dans chaque cours d’expression dramatique en utilisant des jeux de rôle. Par la suite, la campagne «médiateur d’un jour» a permis à 15 élèves additionnels de devenir assistant-médiateur et de porter le dossard pendant une journée. Lors de cette activité, les élèves étaient invités à poser leur candidature pour devenir médiateur d’un jour et effectuer des co-médiations, supervisés par un médiateur régulier. Ils devaient produire un texte expliquant pourquoi ils voulaient devenir médiateur et leur candidature devait être approuvée par l’équipe d’enseignants.
Lors des réunions hebdomadaires de l’équipe-école, les enseignants ont été invités à s’exprimer sur le déroulement de l’implantation. Ces rencontres permettaient de discuter des problèmes rencontrés, des améliorations à apporter au programme et d’échanger quelques anecdotes concernant les élèves et les médiateurs. Un compte-rendu mensuel des données récoltées sur le terrain (nombre de billets disciplinaires et nombre de médiations effectuées) était aussi rapporté à l’équipe d’enseignants.
En mai 2001, une journée d’activités de plein air a été offerte aux médiateurs qui souhaitaient retourner au chalet où s’était déroulée leur formation initiale. Pendant le gala de fin d’année, le programme de médiation par les pairs a été mis à l’honneur. Un certificat a été remis par le directeur de l’école à chaque médiateur, en guise de remerciement pour le travail effectué.
Pour bien évaluer les retombées de ce programme de médiation par les pairs, les données issues de l’implantation sont d’abord présentées. Les résultats concernant l’évaluation des habiletés comportementales, socioaffectives et sociocognitives sont ensuite décrits.
Organisation et planification. L’expérimentation s’est effectuée sous la supervision quotidienne du chercheur principal. Le comité formé en début d’année s’est réuni une fois par semaine et les commentaires de l’équipe-école ont été recueillis chaque semaine. L’échéancier fixé a été respecté de façon à permettre aux médiateurs de commencer leur travail en décembre 2000. Les ateliers en classe se sont déroulés en octobre et novembre, la sélection des médiateurs en novembre et leur formation en décembre.
Animation et participation. Les données provenant des fiches statistiques complétées par les médiateurs ont permis de constater que 134 médiations ont été effectuées et se sont soldées par une entente entre les enfants dans 86% des cas. Chaque médiateur a effectué entre 2 et 22 médiations et 94% des élèves du groupe expérimental ont utilisé les services d’un médiateur au moins une fois pendant l’année. Un haut niveau de participation (80%) a aussi été observé chez les élèves de 6e année, les plus réfractaires au début du projet. Selon les bilans effectués en équipe, la nature des activités présentées a été jugée adéquate par les enseignants et le contenu des ateliers a suscité une participation très active de la part des élèves. La durée des activités (50 minutes) semble aussi bien adaptée à cette clientèle, quoique considérée limite chez les plus jeunes (9-10 ans) qui étaient moins attentifs après 45 minutes. Les informations recueillies indiquent que les enfants ont été présents en moyenne à neuf ateliers de résolution de conflits sur dix. En ce qui concerne l’intégration des ateliers dans le curriculum scolaire, les enseignants ont suggéré de ramener à huit le nombre d’ateliers donnés dans la grille horaire et d’intégrer certains ateliers aux cours d’expression dramatique déjà à l’horaire.
Les questionnaires complétés par les enseignants en fin d’année indiquent que 84% des membres de l’équipe-école ont référé des élèves au service de médiation « souvent » et « à l’occasion ». Les observations consignées par les responsables du projet indiquent que les enseignants ont commencé à référer des élèves au service de médiation à partir du mois de février 2001. Plusieurs enseignants mentionnent qu’ils auraient pu faire davantage de promotion dans leur classe et que bien souvent, ce sont les enfants qui leur ont suggéré d’utiliser le service.
Manifestation et fréquence des conflits. Les fiches statistiques révèlent que 56% des conflits pour lesquels les jeunes consultaient un médiateur survenaient dans la cour de récréation. Les motifs les plus souvent invoqués concernaient les moqueries (39%), les bousculades (27%) et les suites de bataille (22%). Les billets d’inconduite donnés aux élèves en raison de comportements violents ont été comptabilisés entre le début du travail des médiateurs et la fin de l’année scolaire. Ces relevés ont permis d’observer la nature et la fréquence de ces comportements sur deux trimestres scolaires de 48 jours chacun. Les résultats indiquent une diminution des comportements violents, particulièrement au niveau du nombre de batailles, de bousculades et de manifestations de violence verbale. Les autres types de violence (crises, coups/objets) non orientés vers les personnes demeurent sensiblement au même niveau entre le début et la fin de l’expérimentation (voir Fig.3.1). De plus, on note qu’aucun billet d’inconduite n’a été remis aux médiateurs lorsqu’ils étaient en devoir.
Niveau de satisfaction exprimé. Les médiateurs ont rapporté être satisfaits de leur travail pour 87.5% (116/134) des médiations effectuées. Les éléments de satisfaction les plus souvent invoqués par les médiateurs concernent 1) effectuer des médiations, 2) se faire demander d'effectuer une médiation, 3) participer aux groupes de supervision des médiateurs 4) le fait de recevoir de l’argent scolaire pour leur travail et 5) les encouragements des adultes de l’école. La majorité des médiateurs (94%) croient que leur travail a contribué à aider les élèves et 88% estiment que leur intervention a fait diminuer le niveau de violence à l’école. Plusieurs d’entre eux (40%) auraient souhaité recevoir plus de support de la part des enseignants bien que 88% considèrent avoir reçu un bon support des responsables du projet. Seulement 52% des médiateurs mentionnent avoir reçu des encouragements de la part de leurs parents.
En ce qui concerne le niveau de satisfaction exprimé par les membres de l’équipe-école, 100% ont mentionné que le programme de médiation par les pairs avait dépassé ou répondu à leurs attentes et que l’intervention avait eu un impact chez leurs élèves. De façon unanime, ils ont exprimé leur satisfaction concernant l’information qui leur était transmise régulièrement et leur désir de poursuivre le projet l’année suivante. Finalement, des enseignants ont suggéré d’étendre ce système d’entraide aux élèves qui avaient besoin de se confier à un pair, dans le but de recevoir du support sans nécessairement avoir un conflit à régler.
La première série d’analyses (prétest/post test) ne révèle aucune différence significative entre le groupe expérimental (l’ensemble des médiateurs et des non-médiateurs ) et le groupe témoin aux mesures comportementales évaluées par les enseignants et aux mesures auto-révélées de compétence sociale (estime de soi, acceptation sociale et compétence comportementale). Des résultats inattendus ont été relevés concernant le nombre moyen d’inférences intentionnelles significativement moins élevés pour le groupe témoin [Tableau 3.1: F (1, 111) = 4.62, p = .034]. Le nombre moyen d’inférences intentionnelles du groupe témoin diminue considérablement alors que celui du groupe expérimental demeure stable.
Tableau 3.1 ANCOVA réalisées sur le nombre moyen d'inférences et de solutions proposées par l'élève au ERPI (variable dépendante: post test; variable indépendante, groupe expérimental/groupe témoin; covariable: prétest).
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Moyennes Prétest Post-test |
Moyennes ajustées Post-test |
Valeurs de F |
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TYPES D’INFÉRENCES |
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Intentionnelles Groupe expérimental (n=64) Groupe témoin (n =50) Accidentelles Groupe expérimental (n=64) Groupe témoin (n =50) |
1.52 (1.15)¹ 1.55 (0.97) 1.36 (1.00) 1.12 (1.00) 2.05 (1.25) 2.08 (1.02) 1.90 (1.17) 2.16 (1.18) |
1.53 (0.12) 1.14 (0.13) 2.06 (0.13) 2.18 (0.15) |
F= 4.62* F= 0.37 |
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TYPES DE SOLUTIONS |
|||
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Agressives Groupe expérimental (n=64) Groupe témoin (n =50) Non--agressives Groupe expérimental(n =64) Groupe témoin (n =50) |
0.32 (0.74) 0.66 (0.94) 0.90 (0.99) 0.66 (0.80) 3.68 (0.74) 3.34 (0.94) 3.10 (0.99) 3.34 (0.80) |
0.72 (0.11) 0.58 (0.13) 3.28 (0.13) 3.42 (0.13) |
F= 0.80 F= 0.99 |
*p<.05 **p<.01, ***correction Bonferroni = .004
¹ Les écarts-types sont entre parenthèses.
Des retombées positives s’observent chez les médiateurs si on compare leurs moyennes avec celles obtenues par les autres élèves de l’école expérimentale. Le tableau 3.2 indique que les médiateurs enregistrent des gains significatifs sur les variables d’autocontrôle [F(1, 46) = 6.25, p = .016] et d’expression [F(1, 49) = 4.41, p = .041], alors que les pairs de la même école obtiennent des scores plus faibles au post-test sur ces deux échelles. D’autres résultats significatifs indiquent une diminution de l’agressivité [F(1, 61) = 4.67, p= .035] chez les médiateurs, alors que les élèves de la même école connaissent une hausse importante à ce niveau.
Tableau 3.2 ANCOVA réalisées sur les scores moyens obtenus au QECP, RHE et SPPC (variable dépendante: post test; variable indépendante, médiateurs/non-médiateurs du groupe expérimental; covariable: prétest).
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Moyennes Prétest Post-test |
Moyennes ajustées Post-test |
Valeurs de F |
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Autocontrôle N-médiateurs (n=37) Médiateurs (n=12) |
34.54 (7.99)¹ 29.35 (10.97) 33.25 (9.95) 36.58 (7.59) |
29.24 (1.52) 36.93 (2.68) |
F= 6.25 * |
|
Expression N-médiateurs (n=40) Médiateurs (n=12) |
21.03 (6.19) 19.85 (5.86) 21.08 (4.64) 23.08 (5.21) |
19.86 (0.73) 23.06 (1.34) |
F= 4.41* |
|
Anxiété/retrait social N-médiateurs (n=49) Médiateurs (n=15) |
2.78 (2.16) 3.39 (2.67) 1.73 (1.33) 2.13 (2.13) |
3.24 (0.33) 2.60 (0.61) |
F= 0.85 |
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Prosocialité N-médiateursl (n=49) Médiateurs (n=15) |
5.00 (4.18) 4.67 (5.10) 6.47 (4.97) 6.33 (4.67) |
4.92 (0.57) 5.54 (1.03) |
F= 0.28 |
|
Agressivité N-médiateurs (n=49) Médiateurs (n=15) |
12.24 (9.30) 14.50 (8.14) 11.00 (11.51) 10.93 (7.93) |
14.24 (0.59) 11.61 (1.07) |
F= 4.67* |
|
Acceptation sociale N-médiateurs (n=48) Médiateurs (n=15) |
15.46 (4.34) 16.79 (4.75) 19.00 (3.66) 19.80 (1.97) |
17.23 (0.55) 18.41 (1.01) |
F= 1.01 |
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Compétence comport. N-médiateurs (n=48) Médiateurs (n=15) |
14.75 (3.59) 14.52 (3.34) 14.67 (4.45) 15.47 (1.81) |
14.52 (0.42) 15.49 (0.74) |
F= 1.30 |
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Estime de soi N-médiateurs (n=48) Médiateurs (n=15) |
16.63 (4.24) 16.79 (4.75) 17.60 (3.79) 19.80 (4.44) |
16.90 (0.56) 19.46 (1.00) |
F= 4.96*² |
*p<.05 **p<.01 *** Correction Bonferroni =.004
¹ Les écarts-types sont entre parenthèses.
² Différence significative en faveur des médiateurs pour tous les élèves qui ont obtenu un score inférieur à 17.92 (Johnson-Neyman).
En ce qui concerne l’estime de soi, la technique Johnson-Neyman (Huitema, 1980) a été utilisée car il y avait interaction entre la variable indépendante (médiateurs ou non-médiateurs) et le prétest. Cette analyse révèle une différence significative en faveur des médiateurs au niveau de l’estime de soi pour tous les élèves qui ont obtenu un score inférieur à 17.94 au prétest. La Figure 3.2 démontre que cette amélioration est significative pour huit médiateurs.
*XL1 = 17.94 , XL2 = INFINI
La dernière série d’analyses indique des différences significatives entre les résultats obtenus par les élèves médiateurs et ceux des élèves du groupe témoin sur la variable d’expression [F(1, 67) = 6.85, p = .011] et d’autocontrôle [F(1, 62) = 5.86, p = .018]. Les élèves médiateurs augmentent significativement leurs moyennes alors que ceux du groupe témoin enregistrent une baisse au niveau de ces deux variables (Tableau 3.3).
Tableau 3.3. ANCOVA réalisées sur les scores moyens obtenus au QECP, RHE et SPPC (variable dépendante: post test; variable indépendante, médiateurs/groupe témoin; covariable: prétest).
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Moyennes Prétest Post-test |
Moyennes ajustées Post-test |
Valeurs de F |
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Autocontrôle Groupe témoin (n=53) Médiateurs (n=12) |
32.23 (10.07)¹ 28.55 (11.55) 33.25 (9.95) 36.58 (7.59) |
28.65 (1.33) 36.14 (2.80) |
F= 5.86 * |
|
Expression Groupe témoin (n=53) Médiateurs (n=12) |
20.38 (4.19) 18.38 (5.59) 21.08 (4.64) 23.08 (5.21) |
18.43 (0.70) 22.87 (1.54) |
F= 6.85** |
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Anxiété/retrait social Groupe témoin (n=58) Médiateurs (n=12) |
3.36 (2.66) 3.85 (2.42) 1.73 (1.33) 2.13 (2.13) |
3.71 (0.28) 2.66 (0.58) |
F= 2.57 |
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Prosocialité Groupe témoin (n=58) Médiateurs (n=15) |
4.21 (3.93) 5.14 (4.77) 6.47 (4.97) 6.33 (4.67) |
5.44 (0.52) 5.16 (1.04) |
F= 0.60 |
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Agressivité Groupe témoin (n=58) Médiateurs (n=15) |
14.74 (9.20) 16.21 (9.22) 11.00 (11.51) 10.93 (7.93) |
15.59 (0.59) 13.32 (1.70) |
F= 2.97 |
|
Acceptation sociale Groupe témoin (n=58) Médiateurs (n=15) |
17.82 (4.33) 18.10 (4.27) 19.00 (3.66) 19.80 (1.97) |
18.16 (0.53) 19.58 (0.98) |
F=1.61 |
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Compétence comportementale Groupe témoin (n=52) Médiateurs (n=15) |
15.00 (4.06) 15.81 (3.48) 14.67 (4.45) 15.47 (1.81) |
15.78 (0.39) 15.56 (0.73) |
F= 0.07 |
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Estime de soi Groupe témoin (n=51) Médiateurs (n=15) |
17.60 (3.79) 19.80 (4.44) 17.47 (4.09) 18.22 (4.23) |
18.23 (0.47) 19.75 (0.86) |
F= 2.41 |
*p<.05 **p<.01 ***correction Bonferroni = .004
¹ Les écarts-types sont entre parenthèses.
Finalement, on note que les médiateurs obtiennent généralement de meilleurs scores que leurs pairs au prétest, à l’exception de l’autocontrôle où ils enregistrent des moyennes plus faibles au départ. Toujours au prétest, les médiateurs sélectionnés présentent aussi des niveaux d’anxiété et d’agressivité moins élevés que les élèves non médiateurs.
Le premier objectif de cette étude visait à évaluer les effets d’un programme de médiation par les pairs sur les plans comportemental, socioaffectif et sociocognitif chez des élèves présentant des troubles de comportement. Le second objectif ciblait davantage les effets observés chez les élèves médiateurs qui présentaient eux aussi des problèmes de comportement. Finalement, les informations tirées de l’implantation nous ont permis de dégager les éléments essentiels à la réussite de ce type d’intervention auprès d’élèves en difficulté.
Après une première année d’implantation, les analyses ne détectent aucun effet significatif en faveur de l’ensemble des élèves du groupe expérimental (médiateurs et non-médiateurs confondus) sur les composantes comportementales, socioaffectives et sociocognitives. À cet égard, nos résultats sont en partie comparables avec ceux présentés par d’autres chercheurs qui ont évalué des programmes de médiation par les pairs auprès d’élèves avec ou sans problèmes de comportement (Aber et al., 1998; Hébert, 2000; Rondeau et al., 1999[2]). Notre étude relève cependant certains gains chez les médiateurs aux niveaux de l’autocontrôle comportemental, de l’expression des habiletés sociales, de l’estime de soi (pour la moitié des médiateurs), de même qu’une diminution de l’agressivité. Parmi ce groupe d’élèves qui présentent des troubles de comportement, ce sont aussi les médiateurs qui profitent le plus de l’intervention. Ces conclusions rejoignent encore une fois celles émises dans les études antérieures qui ne s’adressaient pas spécifiquement aux élèves en difficulté (Humphries, 1999; Roush & Hall, 1993).
On observe que les médiateurs obtiennent généralement de meilleurs scores que leurs pairs au prétest. Ces informations viennent confirmer la qualité de la sélection faite par les élèves et les enseignants concernant les élèves médiateurs. Même identifiés comme présentant des troubles de comportement, ces jeunes médiateurs ont été reconnus par leurs pairs comme
étant plus compétents socialement et n’ont donc pas été choisis seulement en raison de leur popularité. Plus faibles que leurs pairs au départ sur l’échelle d’autocontrôle comportemental, leur participation au programme semble avoir eu un effet important puisqu’ils ont enregistré des gains au post test alors que les autres élèves (même école et groupe témoin) ont plutôt chuté sur cette variable. Le même phénomène s’observe au niveau de l’expression des habiletés sociales où les médiateurs enregistrent des gains alors que les autres élèves (même école et groupe témoin) connaissent des baisses sur cette échelle. Les capacités d’autocontrôle comportemental et d’expression des habiletés sociales dont il est question, réfèrent aux deux premières étapes du processus de résolution de conflits enseigné aux élèves (se calmer, se parler, chercher une solution et trouver une solution). On peut émettre l’hypothèse que la pratique de la médiation contribue à développer de meilleures habiletés d’autocontrôle comportemental et d’expression des habileté sociales chez ces enfants.
Il est possible que le fait de pratiquer plus souvent ces habiletés, dans un milieu naturel, favorise aussi le maintien et la généralisation des acquis des médiateurs plusieurs mois après les ateliers de résolution de conflit (Beelman et al., 1994; Gagnon & Vitaro, 2000). Il faudrait toutefois étudier les effets sur plus d’une année pour vérifier cette hypothèse.
De meilleures capacités d’expression des habiletés sociales ont aussi entraîné une diminution du niveau d’agressivité chez les médiateurs. On sait que les médiateurs n’ont obtenu aucun billet disciplinaire lorsqu’ils étaient en devoir. Cette observation, aussi relevée dans l’étude de Roush et Hall (1993), suggère que le rôle de médiateur peut avoir un impact sur le niveau d’agressivité de ces enfants. Ce rôle de responsabilité joué dans la cour de récréation, peut réduire chez eux les opportunités de s’impliquer dans des conflits et de se joindre à d’autres enfants aux comportements antisociaux (voir Cunningham et al., 1998).
D’autres éléments peuvent expliquer les bénéfices plus nombreux observés chez les médiateurs. Ces enfants ont reçu plus de formation que leurs camarades, plus d’attention de la part des adultes, et ont occupé un poste de responsabilité qui était généralement valorisé par leurs pairs. Tous ces éléments peuvent avoir contribué à améliorer l’estime de soi chez la moitié de ces médiateurs. Bien que certains élèves aient ridiculisé leur travail en début d’année, la popularité qu’a connue la campagne « médiateur d’un jour » est assez révélatrice. En avril 2001, les commentaires recueillis par les postulants au poste de « médiateur d’un jour » indiquaient clairement qu’être médiateur, était perçu comme un privilège et un statut particulier à acquérir. La motivation à pratiquer la médiation et les techniques de résolution de conflits a connu une très forte popularité avec cette campagne qui permettait à de nouveaux élèves de devenir médiateurs. À ce propos, on peut émettre l’hypothèse que les élèves en difficulté seraient plus motivés à pratiquer les habiletés sociales nouvellement acquises, lorsqu’ils savent qu’elles serviront à aider les autres (voir Gibbs et al., 1995).
Plusieurs études tendent à démontrer l’efficacité de ce type d’intervention auprès des élèves, mais les résultats mitigés obtenus par certains chercheurs nous incite à éprouver nos résultats. C’est pourquoi nous souhaitons nuancer nos interprétations sur deux niveaux. Premièrement, parce que des tests multiples ont été utilisés avec les mêmes sujets, nous avons eu recours à la procédure de Bonferroni qui ramène le seuil de signification à .004. (.05/12). Cette méthode demeure certes très conservatrice et peut susciter la discussion, mais comme aucun de nos résultats ne rencontre cette exigence, nous interprétons nos résultats avec réserve. Le deuxième niveau de nuances à apporter à nos analyses concerne l’homogénéité des variances. Le test de Levene a été effectué pour chaque variable et s’est avéré significatif pour les variables agressivité (F= 3.82, p=.06) et estime de soi (F=6.72, p=.01). Cette hétérogénéité des variances contribue ainsi à rendre plus incertains les résultats obtenus sur ces variables.
Notre étude révèle un résultat inattendu en faveur du groupe témoin concernant l’attribution d’intentions hostiles. Alors que le groupe expérimental demeure assez stable sur cette échelle, les résultats démontrent que les élèves du groupe témoin attribuent moins d’intentions hostiles aux histoires hypothétiques présentées en fin d’année. Ces résultats nous ont incités à vérifier ce qui aurait pu influencer positivement l’aspect sociocognitif des élèves du groupe témoin. Comme nous l’avons mentionné plus haut, les deux écoles utilisées pour cette étude possèdent un fonctionnement interne assez semblable, offrant les mêmes services individuels, familiaux et sociaux aux élèves. Cependant, bien que l’école témoin n’ait participé à aucune intervention visant la prévention de la violence ou l’entraînement aux habiletés sociales, deux hypothèses peuvent venir expliquer ces résultats. La première concerne les différences individuelles des sujets eux-mêmes. La plupart de ces élèves reçoivent des services d’aide particuliers à l’école, selon les objectifs établis par leur plan d’intervention individualisé. Plusieurs d’entre eux reçoivent aussi du support à l’extérieur de l’école (thérapies individuelles et familiales, suivis psychosociaux, placements ou retours à la maison en cours d’année, querelles juridiques, etc...). Il nous a été impossible de contrôler ces variables individuelles qui nous auraient permis de mieux expliquer l’évolution des deux groupes d’élèves. La deuxième hypothèse pouvant expliquer cette amélioration en faveur du groupe témoin provient du type de gestion des classes. Les classes du groupe témoin possédaient toutes un conseil de coopération, alors que les enseignants du groupe expérimental utilisaient peu cette méthode. À ce propos, Olweus (1999) recommande fortement d’inclure des conseils de coopération sur une base régulière, dans les programmes de lutte contre la violence et l’intimidation dans les écoles. Dans une de ses études il a observé une diminution plus importante des problèmes d’agressivité dans les classes qui utilisaient les conseils de coopération sur une base régulière (Olweus & Alsaker, 1991). Au Québec, Laplante (2000) a noté que des adolescents en trouble de comportement obtenaient des gains significatifs (prosocialité, estime de soi, anxiété) après avoir participé pendant une année scolaire à un conseil de coopération en classe. L’hypothèse que ce type d’intervention ait pu influencer positivement l’aspect sociocognitif des élèves du groupe témoin n’est pas à exclure. À la lumière de ces données, il pourrait être intéressant d’enrichir ce programme adapté de médiation par les pairs en y ajoutant un volet «conseil de coopération » pour favoriser le développement d’habiletés sociocognitives chez ces enfants.
Les données relatives à l’implantation du programme ont aussi été analysées pour cerner les conditions favorisant l’intégration de ce type d’intervention dans la vie scolaire des élèves qui présentent des troubles de comportement. Les informations recueillies indiquent que les activités reliées à ce programme se sont progressivement intégrées dans le fonctionnement de l’école. De plus, on a observé une diminution du nombre de billets disciplinaires concernant les manifestations de violence. Le nombre de médiations effectuées et acceptées, de même que la nature des conflits rapportés sont comparables aux études qui ne s’adressaient pas spécifiquement aux élèves en difficulté (Johnson & Johnson, 1996). Les élèves ont utilisé les services de médiation dans une très grande proportion (94%), même les élèves de 6e année plus réfractaires au début du projet.
Des éléments relatifs à l’adaptation du programme pour ce type de clientèle méritent d’être relevés pour en améliorer sa mise en œuvre. Former les médiateurs en novembre, plutôt qu’en janvier tel que proposé par le programme initial, a permis aux élèves de bénéficier du service de médiation sur une plus longue période. Cependant, une relance du programme a dû être faite au retour des vacances de Noël pour rehausser la motivation des élèves et des enseignants. Cette relance a permis de mettre en place des moyens de motivation pour inciter les élèves et les médiateurs à se réinvestir dans le programme: argent scolaire, collation des médiateurs, affiches plus nombreuses et régulièrement mises à jour, photos des médiateurs affichées à plusieurs endroits, concours de participation. Certains auteurs ont déjà mentionné que l’entraide n’était pas très à la mode chez les jeunes qui présentent des comportements antisociaux (Gibbs et al., 1995). Ces enfants ne possèdent pas de culture d’entraide et les renforçateurs utilisés pour les inciter à accepter ou à demander l’aide d’un pair se sont insérés dans les systèmes d’émulation déjà en place dans cette école.
Le programme a été présenté aux élèves comme « étant un service pour eux, dispensé par des jeunes ayant les mêmes difficultés qu’eux, qui s’efforceraient tout simplement de les aider le mieux possible ». Ne pouvant pas être considérés comme des modèles de conduite en raison de leurs propres difficultés, les médiateurs ont plutôt été identifiés comme des pairs aidants qui référaient eux aussi à d’autres médiateurs à l’occasion. Par ailleurs, on peut se demander si ces élèves en difficulté auraient demandé et accepté l’aide de médiateurs qui ne présentaient pas de problèmes de comportement. Hébert (2000) a soulevé la question à l’effet qu’il était difficile de mesurer le taux de participation réel des élèves à risque à un programme de prévention qui s’adressait à l’ensemble des élèves. Il formulait aussi l’hypothèse que ces jeunes soient davantage marginalisés par ce type de programme de prévention universelle. La présente étude ne peut répondre à cette question considérant le milieu scolaire spécial dans lequel le programme a été implanté. Cependant, le taux élevé de participation des élèves du groupe expérimental au volet « médiation » semble démontrer que les médiateurs ont été bien acceptés et leurs services très souvent souhaités. Il est donc possible que les élèves se soient bien identifiés aux médiateurs justement parce qu’ils avaient eux aussi besoin d’accepter, à l’occasion, l’aide d’autrui pour résoudre leurs propres problèmes interpersonnels.
La procédure de sélection des médiateurs a été aussi adaptée aux caractéristiques particulières de cette clientèle. L’intérêt des médiateurs sélectionnés a été vérifié par les intervenants mais toute autre forme de sélection visant à éprouver leur motivation a été volontairement écartée. Ces mesures ont été prises pour éviter de mettre ces élèves volontaires en situation d’échec et susciter chez eux des réactions agressives face au projet.
On sait que le niveau de motivation et d’engagement des enseignants constitue un facteur de réussite important dans l’implantation de nouvelles méthodes éducatives. Dans la présente étude, bien que les enseignants se soient prononcés en faveur de l’implantation du programme de médiation au début de l’année, leur implication s’est cependant développée très progressivement. Débordés par leurs tâches habituelles, ils disaient préférer laisser les responsables piloter le projet en les supportant au besoin. Habitués d’intervenir rapidement auprès de ces jeunes en trouble de comportement, la pratique usuelle était plutôt d’empêcher les élèves de s’impliquer dans les problèmes qui ne les concernaient pas. Peu initiés aux techniques de support entre les pairs et aux méthodes coopératives, ces enseignants utilisaient davantage des moyens contrôlants pour maintenir l’ordre dans leur classe. Plusieurs intervenants scolaires ont constaté que ces enfants difficiles arrivaient à aider leurs pairs tout en retirant une grande fierté de leur travail. En même temps, le rôle de médiateur a souvent été confondu avec celui de l’élève modèle, entraînant des déceptions chez les enseignants lorsqu’un médiateur, qui avait lui aussi besoin de services éducatifs spécialisés, manifestait des troubles de comportement.
Il semble que la relance des ateliers (avril 2001) ait permis aux enseignants de se mobiliser davantage en pilotant certaines activités dans leur classe et en multipliant leurs références au service de médiation. L’équipe-école s’est finalement déclarée en faveur de poursuivre le projet l’année suivante.
Plusieurs enseignants ont mentionné qu’ils ne se sentaient pas à l’aise d’animer les ateliers en classe. Le fait qu’un spécialiste anime les ateliers donne l’assurance que tous les ateliers seront dispensés. En prenant cette décision l’équipe d’intervenants était consciente qu’elle reléguait les enseignants à des rôles d’assistants, ce qui pouvait ralentir le processus d’appropriation du programme. Bien que ce genre d’école spécialisée en adaptation scolaire requière les services d’enseignants formés à intervenir auprès d’une clientèle difficile, leur réaction face à cette nouvelle pratique éducative relance le débat de la formation des maîtres. Le domaine de l’enseignement d’habiletés sociales et d’autres notions psychoéducatives n’a-t-il pas trop été relégué aux spécialistes dans les écoles? Ces informations nous indiquent qu’une formation plus complète devrait être offerte aux enseignants avant d’implanter un programme semblable.
La transmission régulière d’informations concernant les impacts sur la vie scolaire (nombre de médiations effectuées, nombre de billets disciplinaires) a été très appréciée par les enseignants. Cette pratique a pu les aider à apprivoiser l’aspect scientifique de cette étude leur permettant de juger plus rapidement des impacts sur la vie scolaire. Ces informations régulières ont pu jouer un rôle important dans l’accroissement de la motivation de l’équipe-école.
Finalement, des enseignants ont suggéré d’élargir ce système d’entraide aux élèves qui avaient besoin de se confier à un pair, dans le but de recevoir du support sans nécessairement avoir un conflit à régler. Ces dernières recommandations laissent entrevoir le cheminement des intervenants scolaires concernant l’entraide possible entre pairs, même dans un milieu où tous les élèves présentent des troubles de comportement. Parmi les autres recommandations faites par l’équipe-école, on mentionne l’étalement des ateliers sur une plus longue période, la formation d’un plus grand nombre de médiateurs et le maintien des supervisions régulières et fréquentes auprès des médiateurs. La demande des enseignants d’étaler les ateliers sur plusieurs semaines est reliée au temps important qui doit être réservé dans la grille horaire. Comme l’expérience l’a démontrée, ces élèves avaient tendance à se démotiver et à ne pas utiliser les habiletés enseignées lorsqu’on arrêtait de faire la promotion du programme. Les discussions devront donc se poursuivre avec l’équipe d’intervenants scolaires afin d’adapter les interventions au fonctionnement de l’école tout en répondant aux besoins des élèves.
En ce qui concerne les commentaires émis par les médiateurs, il semble évident qu’ils ont aimé faire des médiations et qu’ils étaient très valorisés lorsque des élèves demandaient leur aide. Ils se sont sentis utiles et croient que leur travail a contribué à faire diminuer la violence dans leur école. Ils ont exprimé leur désir d’être supportés davantage par les enseignants et seulement la moitié d’entre eux disent avoir reçu des encouragements de la part de leurs parents. Une attention particulière devrait donc être apportée pour favoriser davantage l’implication des parents et des enseignants dès le début des interventions.
Bien que l’implication de l’équipe-école semble un élément clé pour la réussite de ce genre d’intervention, l’attention accordée à la sélection, à la formation et à la supervision des médiateurs revêt aussi un caractère déterminant. Ces médiateurs présentent des difficultés particulières et ont besoin d’un suivi régulier afin de pouvoir persévérer dans leur rôle. À cet effet, il serait souhaitable de multiplier les rencontres de supervision afin de leur apporter plus de support et d’intervenir rapidement dans les moments de découragement.
Un dernier élément ressort de l’analyse globale du processus d’implantation : celui de la promotion du programme. La hausse de popularité du programme observée après la campagne de relance ou après la visite de l’équipe de reporters, illustre l’importance de promouvoir régulièrement l’intervention. Cet aspect est particulièrement important lorsqu’on s’adresse à des enfants qui présentent des troubles de comportement, très souvent associés à des problèmes de motivation.
Bien qu’encourageants, les résultats relevés dans cette étude doivent être interprétés en tenant compte de certaines limites méthodologiques. Il est difficile de sélectionner un groupe témoin semblable au groupe expérimental pour ce genre de clientèle. Une identification plus rigoureuse des caractéristiques des élèves (sur-réactifs/sous-réactifs) pourrait contribuer à rendre ces groupes plus comparables et permettre de tirer d’autres types de conclusions. D’autres limites concernent le nombre restreint de sujets (élèves et médiateurs), la difficulté à contrôler le type de gestion et d’encadrement des classes, les influences familiales (instabilité des milieux de vie) et les autres interventions psychosociales que ces jeunes ont reçues pendant l’expérimentation. De plus, les enseignants du groupe témoin savaient qu’ils recevraient l’intervention l’année suivante. Le fait de savoir qu’ils étaient comparés peut avoir entraîné une attitude compétitive influençant ainsi les résultats. Finalement, comme l’ont constaté d’autres chercheurs (Aber et al. , 1998; Rondeau et al. , 1999), la courte durée de l’intervention (1 an) doit aussi être prise en compte dans l’interprétation des résultats.
Cette étude visait à évaluer les effets d’un programme de médiation par les pairs adapté à une clientèle scolaire identifiée en trouble de comportement. Il a été difficile de comparer nos résultats avec ceux d’autres études compte tenu de l’absence d’autres recherches utilisant les services de médiateurs présentant des difficultés de comportement. Inspirés par les travaux de Hébert (2000), nous avons jugé important de documenter l’analyse de l’implantation pour connaître le niveau réel d’exposition et d’implication de cette clientèle ciblée au programme proposé.
L’analyse de l’implantation a permis de formuler quelques recommandations pour augmenter les chances de succès de cette approche auprès d’élèves qui présentent des difficultés de comportement. L’implication des enseignants, des activités promotionnelles régulières, la sélection minutieuse des médiateurs et la régularité des supervisions ont été les éléments déterminants qui ont permis d’implanter ce programme avec succès. Les principales recommandations suggérées après cette première année d’intervention concernent 1) l’ajout d’activités visant l’implication des parents, 2) une formation mieux appropriée aux besoins des enseignants et 3) l’ajout d’un conseil de coopération dans les classes.
Bien que soulevant plusieurs questions nouvelles, cette étude a permis de démontrer qu’il était possible d’implanter un programme de médiation par les pairs dans une école spécialisée en adaptation scolaire. Elle démontre aussi l’importance qu’il faut accorder à la qualité de la mise en œuvre de l’intervention qui repose sur la qualité de la sélection, de la formation et de l’encadrement des médiateurs. Le fait que ces élèves en trouble de comportement aient pu agir comme médiateurs auprès d’autres jeunes en difficulté est sans doute lié à la qualité de l’implantation et à l’implication des enseignants.
Les résultats présentés sont prometteurs mais devront être validés par d’autres études pour cerner les éléments qui rendraient cette approche efficace pour l’ensemble des élèves qui présentent des troubles de comportement. Les interventions menées aux niveaux sociocognitif et comportemental demandent plusieurs mois avant de produire les effets escomptés. C’est pourquoi des études étalées sur plus d’une année doivent être envisagées pour évaluer la portée réelle de ce type de programme auprès des élèves en difficulté. Les résultats présentés dans cette étude ont été obtenus après seulement une année d’implantation. Les données recueillies la deuxième année de l’intervention nous permettront de préciser davantage les hypothèses émises précédemment.
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[1] «L’élève ayant des troubles de comportement est celle ou celui dont l’évaluation psychosociale, réalisée en collaboration par un personnel qualifié et par les personnes visées, avec des techniques d’observation ou d’analyse systématique, révèle un déficit important de la capacité d’adaptation se manifestant par des difficultés significatives d’interaction avec un ou plusieurs éléments de l’environnement scolaire, social ou familial. Les difficultés d’interaction avec l’environnement sont considérées significatives, c’est-à-dire comme requérant des services éducatifs particuliers, dans la mesure où elles nuisent au développement de l’élève en cause ou à celui d’autrui en dépit des mesures d’encadrement habituellement prises à son endroit» (Conseil Supérieur de l’Éducation, p.79).
[2] Le projet-pilote de l’année précédente avait toutefois révélé des résultats positifs de l’intervention (Corriveau, Bowen, Bélanger, & Rondeau, 1995).