Chapitre 4. Gloire aux héros de la Nation !

Table des matières

Volontairement provocateur, le titre renvoie à deux notions qui peuvent s’avérer problématiques et délicates lorsque l’on pose un acte commémoratif, et d’autant plus lorsque la commémoration revêt un caractère public et est initiée par un ou des organismes officiels : quels héros et quelle nation (ou identité) commémorer ? Qui seront les inclus et les exclus ? Surtout, comment se forment les rapports de pouvoir?

La commémoration au cimetière de l’Hôpital-Général inaugurée en 2001 résulte de deux interventions initialement distinctes : la commémoration de Montcalm et celle du cimetière de l’Hôpital-Général. Elles seront donc traitées ici en parallèle plutôt que de façon simultanée puisque les motivations et les acteurs qui sont à leur source sont distincts, à tout le moins au tout début.

L’intérêt pour l’Hôpital-Général et sa commémoration date au moins des années 1975. On trouve en effet dans les archives du Gouvernement du Québec une lettre datée du 16 juin 1975 signée d’André Marier du Conseil exécutif du Gouvernement du Québec. Dès ce moment, les principaux arguments en faveur d’une commémoration de l’Hôpital-Général sont mis de l’avant. D’un point de vue patrimonial, l’ensemble de l’hôpital attire l’attention de monsieur Marier, qui considère que des mesures doivent être prises pour préserver et sécuriser l’ensemble : les Augustines «[...] ont assumé avec bonheur la conservation de ces reliques datant des premiers temps de la Nouvelle-France et il faut leur en savoir gré. Je suis croyant bien sûr et je n’oserais contester la réalité de la protection dont le monastère a fait l’objet depuis que Catherine-de-Saint-Augustin y a laissé la statuette de Notre-Dame de la protection, mais s’il y avait des gicleurs... De même, l’essentiel du bâtiment et son contenu me semble-t-il pour l’essentiel dans l’état qu’ils étaient au XVIIe ou auXVIIIe siècle[109] ».

L’édifice en soi est donc jugé digne d’intérêt et mérite une protection adéquate du fait de sa valeur patrimoniale. Il est même proposé de créer un programme semblable à celui ayant permis la rénovation du Séminaire de Québec. M. Marier jette par ailleurs les grandes lignes d’un plan d’aménagement urbain - en lien avec la revitalisation du quartier Saint-Sauveur – dans lequel l’Hôpital-Général occuperait une place de choix. Enfin, d’un point de vue touristique, il propose «[...] que l’on pourrait, pour l’édification des vivants, de rappeler le souvenir des 700 morts des combats de 1759-1760[110] », au moyen d’un monument quelconque. Bien que la mise en valeur et les visites guidées de l’hôpital – qui accueille toujours malades chroniques et vieillards – pose quelques problèmes, la piste semble intéressante pour M. Marier qui fait miroiter qu’au «[...] plan de la rentabilité, on estime qu’un touriste qui séjourne deux heures dans une ville doit y consommer un repas et celui qui s’y attarde quatre heures doit y coucher. Compte tenu d’une part de valorisation éventuelle de tout ce secteur au plan touristique, c’est cependant par le nouveau circuit qu’elle crée que la mise en valeur de L’Hôpital-Général doit se mesurer à long terme[111] ». Une autre lettre signée d’André Marier adressée au maire de la Ville de Québec Jean-Paul L’Allier et datée du 7 novembre 1994 pose les mêmes constats, insistant toutefois davantage sur le devoir de mémoire dû aux

[...] 500 ou 600 soldats français morts à l’hôpital à la suite des campagnes de 1759 et de 1760 pour la défense de Québec et de la Nouvelle-France [...]. Ne serait-ce que par correction élémentaire ne conviendrait-il pas de manifester par un signe tangible notre respect pour ces hommes – dont les patronymes sont largement ceux de nos ancêtres - qui ont assumé l’avenir de la patrie au prix de leurs vies [...]. Par ailleurs, sans tomber dans le mercantilisme le plus vil, si ce monument reprenait le symbole du coq que l’on voit dans un grand nombre de cimetière militaires français, il deviendrait s’ajoutant à tous les autres attraits du boulevard, un lieu de visite obligé de touristes français[112].

On note que la connaissance du nombre exact de soldats morts est assez floue, à ce stade-ci. Par ailleurs, un lien avec la France est ici avancé, à titre économique, mais aussi au niveau de la mémoire en tant que référent identitaire.

Ces deux lettres, ainsi qu’une autre datée du 3 juin 1997, résument bien les principaux arguments en faveur d’une mise en valeur et d’une commémoration de l’Hôpital-Général, à savoir son attrait touristique et les retombées économiques pouvant en découler, la valeur patrimoniale de l’ensemble architectural de même que la reconnaissance due à l’oeuvre des Augustines et aux soldats français inhumés dans le cimetière suite à la Guerre de la Conquête. Toutefois, rien ne sera entrepris à ce moment : ces propos n’auront pas de suite. La volonté politique et les motivations semblent manquer. Qu’est-ce qui entraînera les changements, si les raisons restent les mêmes ?

Puisqu’en bout de ligne la commémoration au cimetière de l’Hôpital-Général se composera à la fois du mémorial aux soldats morts durant la Guerre de Sept-Ans et de la translation de la dépouille de Montcalm dans un mausolée, les deux sujets doivent être traités. Cette partie présente donc les premières étapes ayant mené à l’inauguration du Mausolée de Montcalm à l’Hôpital-Général et le sinueux chemin virtuel que suit la dépouille du lieutenant général avant de trouver un « digne » repos.

Figure 25 : Carte de l’emplacement de l'Hôpital-Général de Québec

Source : CCNQ

En 1999, la Ville de Québec mandate William Moss pour effectuer des fouilles archéologiques visant à localiser de façon précise les dépouilles des quatre gouverneurs de la Nouvelle-France inhumés dans la Basilique Notre-Dame, à savoir Louis de Buade, comte de Frontenac ; Hector de Callières, Chevalier de St-Louis ; Philippe Rigaud, marquis de Vaudreuil et Jacques Pierre de Taffenel, marquis de la Jonquière. M. Moss conclut qu’il est impossible de localiser l’endroit spécifique de l’ossuaire contenant la dépouille des gouverneurs puisque les ossements sont confondus avec d’autres dépouilles.

La correspondance entre le 16 février et 21 mars 2000 montre que les autorités de la ville de Québec mettent en oeuvre un projet visant à élever une stèle à la mémoire des quatre gouverneurs français, puisque la plaque de bronze qui en rappelle le souvenir est jugée insuffisante. M. Pierre Boucher président directeur général de la Commission de la capitale nationale, est informé du projet et s’engage à considérer le dossier dans la mesure où il s’agit de commémorer quatre gouverneurs de la Nouvelle-France. Dans une lettre adressée à M. Boucher, André Marier fait valoir que

On associe ainsi ici les idées de commémoration et d’identité (France et Nouvelle-France) et le fait qu’un organisme étatique doive prendre part au projet.

La réponse de Pierre Boucher à ce projet doit être remise en contexte. À l’automne 1999, Philippe Séguin[114] (anciennement candidat à la mairie de Paris et président de l’Assemblée nationale de la France) est en visite au Québec. Fervent admirateur du marquis de Montcalm (dernier commandant en chef des armées françaises de la Nouvelle-France), il s’attriste du peu d’honneurs qui sont rendus à sa dépouille qui repose humblement dans la Chapelle des Ursulines de Québec, principalement dédiée à la mémoire de Marie de l’Incarnation. Il est à noter que les liens unissant Philippe Séguin au Québec sont nombreux ; il est notamment décoré de l’ordre du Québec par Lucien Bouchard, alors premier ministre. Lors de la cérémonie de remise des insignes de l’Ordre national du Québec, M. Séguin intercède d’ailleurs en faveur de la commémoration :

 Il y a d’abord Montcalm qui mérite une sépulture. Il n’en a pas alors que Wolfe, dont chacun sait qu’il ne fit pas moins d’erreurs que lui, est à Westminster. Alors que même moi, grâce à l’amitié de Bernard Landry, j’ai mon nom gravé au côté du sien sur une façade de la place Royale. Alors, je n’ignore pas que le marquis est ici une figure très controversée. Je suis certain pour autant que des dizaines de milliers de visiteurs se presseraient aux Ursulines s’ils savaient y trouver la dernière demeure de celui que notre propre historiographie continue à ranger parmi les plus grands. Alors, je plaide, j’intercède pour lui qui ne fut que l’instrument d’un destin funeste, il n’en fut pas l’auteur. Et la meilleure preuve n’en est-elle pas que nous fêtons, enfin nous célébrons aujourd’hui le 240e anniversaire de la décision de Lévis de lever le camp de Québec quasiment reconquise à la vue d’un navire qui remontait le Saint-Laurent et qui ne portait pas l’oriflamme escompté[115].

À la suite de la rencontre avec M. Séguin, Louise Beaudoin, ministre des Relations internationales du Québec, contacte Pierre Boucher, au printemps 2000, pour commémorer plus « adéquatement » Montcalm. Pierre Boucher lui répond : «En suite à ma lettre du 12 avril concernant le sujet mentionné en rubrique [Commémoration du marquis de Montcalm], je désire porter à votre attention une note préparée par mon collaborateur Richard Lacasse qui ouvre une perspective intéressante permettant de rendre au Marquis de Montcalm l’hommage qui lui revient tout en commémorant d’autres personnages importants de la Nouvelle-France, dont quatre gouverneurs inhumés dans la crypte de la basilique-cathédrale[116] ». Ainsi, la Commission de la capitale nationale du Québec (CCNQ) entreprend une étude visant à rehausser le niveau de la commémoration dont la sépulture de Montcalm fait l’objet. Elle dresse tout d’abord l’inventaire des gestes commémoratifs qui ont été selon ses termes, « déjà posés en l’honneur de ce héros victime de la Guerre de la Conquête ». Voici la liste imposante qu’elle dresse dans un mémoire dont l’objet est la commémoration des personnages importants de la Nouvelle-France daté du 13 février 2000.

Intérieur de la chapelle des Ursulines, lieu d’inhumation de Montcalm

-Plaque commémorative (1831) en marbre blanc et forme ovale : hommage du gouverneur lord Aylmer et portant l’inscription « Honneur à Montcalm ! Le destin en lui dérobant la victoire, l’a récompensé par une mort glorieuse. »

-Plaque commémorative, en marbre blanc (1859) apposée par un comité de citoyens de Québec et portant l’inscription en latin rédigée en 1761 par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de France (40 lignes). Inaugurée le 14 septembre 1859, à l’occasion du 100e anniversaire de la mort de Montcalm

-Plaque commémorative (1982) : Hommage des Saints-Cyriens au marquis de Montcalm

Mur extérieur de la chapelle des Ursulines, donnant sur la rue Donnacona

-Plaque en pierre (à peine lisible) portant l’inscription suivante :

« Sur ce terrain donné par la Compagnie de la Nouvelle-France, en l’année 1639, où les Ursulines abordèrent à Québec, fut fondé en 1642, un monastère, incendié en 1650, reconstruit en 1651, doté d’une église dont la 1re pierre fut posée en 1656 par M. De Lauzon, et qui, incendiée en 1686, fut remplacée par une autre construite en 1720, laquelle, illustrée par la sépulture du Marquis de Montcalm en 1759, et en 1900, par le 2ième centenaire de la célébration de la fête du Sacré-Coeur dans ce monastère, dû céder la place à cette 3ième église, dont la pierre à été bénite le 28 août 1901, par Mgr. L.-N. Bégin, Arch. De Québec. »

Monuments commémoratifs honorant Montcalm

-Monument Wolfe-Montcalm (1828) : obélisque dans le parcs des Gouverneurs (Vieux-Québec), le plus ancien monument à Québec

-Statue Montcalm (1894) : façade de l’Hôtel du Parlement ; il s’agit d’un Montcalm glorieux après la bataille de Carillon ; oeuvre de Louis-Philippe Hébert

-Monument Montcalm (1911) : quartier Saint-Jean Baptiste, érigé sur le cours du Général-De Montcalm ; il s’agit d’un Montcalm blessé à mort lors de la bataille des plaines d’Abraham et qui reçoit la couronne des héros de l’ange de la Renommée ; oeuvre de Paul Chabert

-Maison Montcalm : 1976, rue des Remparts (Vieux-Québec), maison où vivait Montcalm, classée monument historique

Plaques commémoratives portant sur Montcalm

-Maison Montcalm : plaque apposée en 1976, rue des Remparts, pour souligner la résidence de Montcalm.

-Parcs des Champs-de-Bataille : plaque qui souligne le lieu présumé de la blessure à mort de Montcalm lors de la bataille des plaines d’Abraham, près de l’avenue Taché.

-47, rue Saint-Louis (Vieux-Québec) : plaque apposée en 1999 et commémorant le 240e anniversaire de la mort de Montcalm sur le site de son décès.

Odonymie et toponymie honorant la mémoire de Montcalm

-Quartier Montcalm (secteur Haute-Ville) : ancienne ville annexée à Québec au début du siècle

- Cours du Général-De Montcalm  : quartier Saint-Jean-Baptiste, désignation qui remplace la place Montcalm depuis 1999.

- Avenue Wolfe-Montcalm  : quartier Montcalm, entrée du parc des Champs-de-Bataille face au Musée du Québec

-Palais Montcalm : salle de concert située à place d’Youville et propriété de la Ville de Québec

-Allée de Montcalm : ensemble de 65 condominiums situés dans le quartier Montcalm[117].

Bien que ce ne soit pas là son propos, l’inventaire dressé dans le mémoire démontre l’importance et la variété des formes commémoratives dédiées à Montcalm dans la capitale. Toutefois, il est décidé d’aller de l’avant avec le projet de rehaussement du niveau de commémoration de la sépulture[118]. La CCNQ entre donc en contact avec la communauté des Ursulines de Québec ( qui sont les propriétaires de la chapelle où est inhumé Montcalm). La supérieure de la communauté indique clairement qu’il est exclu « d’autoriser des interventions commémoratives portant sur Montcalm, et ce tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la chapelle[119] ». Cette dernière est et restera dédiée à Marie de l’Incarnation, fondatrice des Ursulines.

Suite à ce refus, la Commission envisage de mettre sur pied un programme de commémoration des personnages marquants du régime français. Comme nous l’avons vu, la CCNQ avait été approchée par la Ville de Québec, mais aussi par la Commission des biens culturels, pour le projet d’une stèle. Toutefois, cette dernière ne permet pas de répondre au désir de mieux commémorer Montcalm manifesté par Philippe Séguin, par le premier ministre du Québec Lucien Bouchard et par la ministre des Relations internationales Louise Beaudoin. Ainsi,

[...] compte tenu de l’absence à Québec d’un véritable mémorial des personnages marquants de la Nouvelle-France, une autre option mérite d’être explorée, soit celle de créer un tel mémorial à même la chapelle Saint-Louis, érigée au XIXe siècle dans un bâtiment adjacent à la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, incendiée à deux reprises (1896-1922) et reconstruite dans son état actuel par les architectes Georges-Émile Tanguay et Raoul Chênevert. Ce lieu largement sous utilisé est hautement symbolique, puisqu’il est dédié à Saint-Louis (Louis IX), souverain français associé au fleurdelisé et patron secondaire du diocèse de Québec. Pour autant que les autorités de la paroisse Notre-Dame de Québec y consentent, le décor serait donc particulièrement propice à l’aménagement d’un mémorial de la Nouvelle-France. Ce mémorial permettrait d’élargir la commémoration envisagée pour les quatre gouverneurs ensevelis dans la crypte et de l’étendre à l’ensemble des autres gouverneurs [...]. Si ce projet recevait l’aval des autorités de la paroisse et des différentes instances gouvernementales susceptibles d’y être associées à titre de partenaires, il pourrait également ouvrir la possibilité d’entamer des négociations avec les Ursulines en vue d’y transférer les restes du Marquis de Montcalm et de l’entourer d’une commémoration à la hauteur de la valeur emblématique de ce personnage central de la survivance française en terre d’Amérique[120].

Il est à noter qu’avant la demande formulée par Mme Beaudoin, Pierre Boucher s’était montré fermement défavorable à une commémoration du 240e anniversaire du décès de Montcalm (voir à ce sujet le mémo et la lettre en annexe 11). Les demandes politiques formulées sont apparemment venues à bout de ses arguments. Le moment privilégié par certaines instances gouvernementales à ce stade-ci est soit le 13 septembre 1999 (240e anniversaire de la bataille des Plaines d’Abraham) ou le 28 avril 2000 (240e anniversaire de la bataille de Sainte-Foy). Sans être clairement identifié, il y a très certainement un agenda politique derrière ce choix de dates. En effet, le Parti québécois traverse, entre 1998 et 2000, une crise importante. Le premier ministre Lucien Bouchard démissionne à la suite de propos faisant ressortir les divergences au sein du parti. La cause souverainiste est aussi très basse dans l’opinion populaire. Ainsi, la commémoration étant un outil de construction nationale, on comprend mieux l’intérêt du gouvernement de mettre de l’avant l’identité française à travers un ouvrage commémoratif. Toutefois, dans un contexte de rectitude politique, le projet devra aussi être oecuménique, comme nous le verrons plus loin.

Denis Samson, l’historien de la CCNQ est mandaté pour produire un concept préliminaire du mémorial de la Nouvelle-France à la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec. Le document, déposé le 17 janvier 2001 étudie divers points : le type de mémorial à retenir, les modèles de héros dans la capitale, les types de héros de la Nouvelle-France et le contenu du mémorial de la Nouvelle-France. L’objectif établi du mémorial est de commémorer les personnages de la Nouvelle-France, qu’ils soient illustres ou inconnus. Denis Samson propose donc trois niveaux de commémoration. Un hommage devrait y être rendu à toute la population de la Nouvelle-France dans un éventuel cimetière virtuel. Un second niveau de commémoration serait dédié à des héros de la Nouvelle-France non-inhumés dans la basilique. Enfin, le troisième niveau de commémoration serait celui du «[...] panthéon des héros inhumés dans la basilique. Une partie de ce panthéon serait commémorée dans la chapelle Saint-Louis et serait dédiée aux gouverneurs et aux chefs militaires de la Nouvelle-France dont le plus important est sans conteste Montcalm. Ainsi, le mémorial de la chapelle Saint-Louis serait de nature militaire[...][121] ».

Les partenaires nécessaires à la réalisation du mémorial sont nombreux : la Fabrique de la paroisse Notre-Dame-de-Québec, la Ville de Québec, le ministère des Relations internationales (« largement concerné compte tenu de l’origine française de la plupart des personnalités commémorées, du possible programme de rapatriement des héros de la Nouvelle-France et de l’inauguration franco-québécoise du mémorial[122] »), le ministère de la Culture et des Communications, la Commission des biens culturels, les Ursulines, la Corporation du tourisme et du patrimoine religieux.

Le projet, dont le point central serait constitué d’un tombeau renfermant la sépulture de Montcalm, nécessite la collaboration de deux partenaires incontournables : la Fabrique Notre-Dame-de-Québec pour l’utilisation de la chapelle Saint-Louis et la communauté des Ursulines quant à la translation des restes de Montcalm. La date butoir d’inauguration suggérée par la ministre Louise Beaudoin est le 7 juillet 2001, dans le cadre du Congrès binational des Associations France/Québec et Québec/France « dont les nombreux participants seraient éminemment sensibles à ce geste de commémoration [123]». Toutefois, lors d’une assemblée spéciale tenue le 1er février 2001 par la Fabrique, cette dernière conclut que « La chapelle Saint-Louis doit demeurer ce qu’elle présentement, une chapelle dédiée uniquement au culte [...][124] ». Ainsi, le projet de tombeau de Montcalm à la chapelle Saint-Louis est abandonné et la CCNQ doit envisager d’autres hypothèses quant au lieu de translation des restes de Montcalm. Pierre Boucher avise par lettre Louise Beaudoin le 15 février 2001 que la date butoir de juillet ne pourra être respectée et qu’il se tient à la disposition de la ministre pour explorer d’autres avenues.

Simultanément à la problématique du rehaussement de la commémoration due à la dépouille de Montcalm, une autre pièce se joue, avec d’autres acteurs, sur une toute autre toile de fond. Jean-Yves Bronze est depuis quelques années parti en croisade pour commémorer ce qu’il appelle - suivant par là les écrits de Pierre-Georges Roy - le Cimetière des héros. M. Bronze s’intéresse aux cimetières militaires et s’est notamment impliqué dans le rapatriement de la tombe du soldat inconnu à Ottawa. À partir de 1998, les lettres qu’il adresse aux différentes instances laissent à croire que le cimetière de l’Hôpital-Général est son nouveau cheval de bataille. Le projet commémoratif de ce qu’on appelle à ce stade-ci le « Cimetière des héros », trouve donc ses bases dans les interventions d’un particulier. Mais les organismes gouvernementaux et autres intervenants reprendront le flambeau, comme nous le verrons.

Puisqu’il avance que « l’entretien de la mémoire collective dépend d’abord et avant tout d’une volonté de l’État [125]», il fait parvenir ses missives de même qu’une étude préliminaire qu’il a réalisée à plusieurs intervenants :

-Sr Aline Plante, supérieure des Augustines de l’Hôpital-Général de Québec

-M. Jean-Paul L’Allier, maire de Québec

-Dr. Camille Laurin, député de Bourget

-M. Guy Bouthillier, président, Société Nationale des Québécois (Montréal)

-M. Gilles Grondin, directeur général,Mouvement National des Québécois

-M. Simon Guay, directeur général, Société Nationale du Québec de la Capitale

-Mme Nancy Vaillancourt, agent de liaison, comité des avis et prises de position, Conseil des monuments et sites du Québec

-M. Marcel Masse, président par intérim de la Commission des biens culturels

Son document est parcouru d’élans patriotiques et propose que la commémoration du cimetière de l’Hôpital-Général vise principalement à honorer ces héros militaires inconnus que furent les soldats de la Guerre de la Conquête.

 L’enseignement de l’histoire du Canada dans nos écoles a toujours fait références aux grands personnages qui ont marqué leur époque soit par leurs actions ou leurs discours Cela est particulièrement vrai pour l’histoire du régime français. Ainsi Montcalm et Lévis occupent une place prédominante dans notre histoire. Mais si valeureux qu’ont été ces personnages, ils n’étaient pas seuls. Très rares sont les Québécois qui peuvent avancer le nom d’un brave qui était sous leur commandement. En tant que peuple nous avons complètement oblitéré de notre mémoire ces milliers d’hommes qui se sont battus pour la Nouvelle-France, pour notre religion et notre langue[...]. Cependant, de tous les endroits où furent inhumés nos braves soldats pendant la Guerre de Sept-Ans, seul subsiste en Amérique du Nord, le petit cimetière face à l’Hôpital-Général de Québec. Grâce aux religieuses Augustines de l’Hôpital-Général de Québec, nous connaissons le nom de tous ces vaillants soldats [126].

Par ses propos, Jean-Yves Bronze se pose en successeur implicite de Pierre-Georges Roy, archiviste de la province de Québec, qui avait fait paraître un article sur l’Hôpital-Général en 1944. Le temps semble s’être arrêté durant le demi-siècle qui sépare les deux hommes et M. Bronze n’hésite pas à reprendre à son compte dans son étude, les arguments de M. Roy en faveur du cimetière des héros dont, voici quelques exemples :

[les officiers et soldats] furent soignés, encouragés, consolés par leurs devancières. La plupart moururent le sourire aux lèvres. Les Hospitalières ont le don de préparer à la mort, de la faire accepter comme une résurrection ! Ceux qui meurent dans les hôpitaux tenus par des religieuses ne partent pas en désespérés [...]. Ces officiers et soldats du cimetière des héros n’ont-ils pas droit, en aussi, à notre reconnaissance, à notre souvenir ?... une colonne, une stèle quelconque ne devrait-il pas rappeler aux générations d’aujourd’hui et de demain que dans cet enclos de l’Hôpital-Général reposent une douzaine de chevaliers de Saint-Louis et des centaines d’officiers et soldats morts pour le salut de leur pays[127].

À l’occasion du 240e anniversaire des batailles des Plaines d’Abraham et de Sainte-Foy (1990-2000), M. Bronze propose de rehausser le projet de M. Roy et de réhabiliter l’Hôpital-Général dans la mémoire. « En effet, ce lieu de mémoire a complètement disparu de la mémoire collective du peuple québécois et ce, même auprès de plus fervents nationalistes [...]. Outre les noms de Montcalm et de Lévis, combien de Québécois ou de Canadiens-français sont capables d’énumérer un seul autre soldat de la Guerre de Sept-Ans ? Vous connaissez sans doute cette réponse crêve-cœur ! Les Canadiens-anglais seraient bien mal venu de rejeter ce lieu de mémoire car plusieurs soldats anglais (les catholiques et les convertis) furent ainsi inhumés dans ce cimetière[128] ». Jean-Yves Bronze résume ainsi les objectifs et buts du projet de commémoration du Cimetière des héros :

- créer un lieu de mémoire national en installant une plaque commémorative ou un petit monument

- officialiser le premier et le seul cimetière de guerre au Canada [nous reviendrons sur cet argument, contestable]

- créer un élément inédit et intéressant au circuit touristique culturel de Québec

- témoigner de la gratitude envers les Augustines qui ont tant fait pour notre peuple et la préservation du patrimoine

- éduquer les Québécois à une page déterminante de leur histoire

- renforcer le sentiment national des Québécois

- faire connaître l’histoire remarquable de ce site aux visiteurs de Québec

- reconnaître les Augustines comme dépositaires de la mémoire des soldats de la Nouvelle-France[129].

Il ajoute que le projet permettrait d’établir un autre symbole d’affirmation nationale et de fierté et que Fédéralistes canadiens-français ou Québécois nationalistes ne peuvent que respecter et honorer les soldats de la France et de la Nouvelle-France inhumés à l’Hôpital-Général.

Durant l’année 1998, le projet de M. Bonze se retrouve entre plusieurs mains, notamment celles de Jacques Joli-Coeur, sous-ministre adjoint du ministère de la Culture et des Communications, de Gérald Grandmont, directeur de la promotion de la CCNQ, de France Gagnon-Pratte, présidente du Conseil des monuments et sites du Québec et de Louise Beaudoin, alors ministre de la Culture et des Communications. Alain Roy, historien-conseil, est alors embauché par la CCNQ pour produire un rapport visant à « clarifier le contenu du Cimetière des héros de l’Hôpital-Général de Québec ». De façon plus précise, il doit vérifier l’état des registres et leur véracité historique ( en particulier en ce qui concerne les miliciens et les soldats décédés à la suite des batailles de 1759-1760), de même que le rôle joué par la communauté des Augustines. Dans un second temps, il doit identifier « les axes possibles de commémoration et/ou d’identification du site en fonction du projet de commémoration soumis par M. Jean-Yves Bronze [130] ».

À ce stade-ci, il apparaît important de considérer les arguments invoqués de part et d’autres justifiant une commémoration et d’évaluer les types d’intervention commémoratives proposées.

Jean-Yves Bronze, dans un document daté de 1998, avance que le Cimetière des héros

 constitue le premier, le plus ancien et le seul cimetière de guerre en sol canadien. Remarquez qu’il ne faut pas confondre cimetière de guerre avec cimetière de vétérans. Le Cimetière des héros rencontre tous les critères propres à un cimetière de guerre :

-ses hôtes sont des victimes directes d’un conflit armé entre deux États

-ses victimes sont clairement identifiées comme étant des militaires

-le nom de tous ces militaires est enregistré et conservé dans un registre

-le lieu est entretenu et maintenu comme doit l’être un cimetière

Les morts de la guerre de 1812 avec les États-Unis furent peu nombreux. Les victimes furent enterrées ici et là dans les cimetières paroissiaux, près du lieu où ils avaient succombé. Disséminées, éparpillées, leurs tombes furent vite oubliées. Aujourd’hui, il ne reste plus de trace de ces sépultures isolées sauf dans les registres des paroisses où ils furent inhumés. Comme les autres, ils ont sombré dans la mémoire collective.

On retrouve ailleurs dans le monde de très nombreux cimetières de guerre où furent inhumés des Canadiens. Ces cimetières ont été planifiés et construits par la Commonwealth War Graves Commission (CWGC) qui continue d’administrer plus de 2 300 cimetières de guerre et plus de 500 mémorials portant le nom de ceux dont la sépulture est inconnue.

Selon les sévères règlements internes de la CWGC, les morts sont inhumés le plus près possible de l’endroit où les soldats ont succombés. De sorte que l’on retrouve au Canada aucun cimetière de guerre pour les 110,136 Canadiens qui périrent au cours des Première et Deuxième Guerres mondiales. On retrouve par contre quelques cimetières de vétérans , ce qui est autre chose (voir la thèse de Jean-Yves Bronze portant sur l’élaboration d’une Stratégie marketing pour la Commonwealth War Graves Commission, ÉNAP, Montréal et Québec, 1996).

Il existe à plusieurs endroits au Canada des mémorials commémorant par leurs noms, les victimes canadiennes de divers conflits. Que l’on songe aux Livres du Souvenir dans la chapelle de la tour du Parlement à Ottawa où sont inscrits les noms de tous les Canadiens morts à la guerre depuis l’Expédition sur le Nil, à la guerre de Corée en passant par les deux grandes guerres et la guerre des Boers. Mais ce ne sont que des inscriptions.

Il existe des mémorials commémoratifs entretenus par la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth, comme le mémorial d’Halifax en l’honneur des marins disparus en 1914-18 et 1939-45 et le mémorial des Forces aériennes du Commonwealth à Ottawa. Encore une fois, ce ne sont que des inscriptions de noms.

Il y a disséminé ici et là à travers le Québec et le Canada, des tombes de militaires canadiens et alliés (Britanniques, Australiens, Néo-Zélandais) qui ont péri dans divers accidents à l’entraînement, de maladie et de causes naturelles pendant les deux Guerres mondiales. Ces tombes sont réparties dans 2 819 cimetières civils au Canada. (Source : Annual Report 1994-1995, CWGC, p.38) Bien qu’entretenues par la CWGC, ces tombes ne sont pas à proprement parler des tombes de guerre.

Ainsi donc le Cimetière des héros représente non seulement la plus importante concentration de morts de guerre au Canada mais également, il est le seul et le plus ancien cimetière de guerre au pays[131].

Le cimetière de l’Hôpital-Général est-il un cimetière de guerre ? Alain Roy, dans son rapport, apporte quelques pistes de réponses. Certes, il accueille la plus forte concentration de soldats morts au cours de la Guerre des Sept-Ans et ces soldats sont inhumés en groupe, à proximité des lieux de batailles. Toutefois, à la lumière du rapport de M. Roy, il faut noter que la notion de cimetière de guerre « apparaît au XXe siècle, à l’occasion de la Première Guerre mondiale : le Commonwealth se dote alors d’un organisme chargé de perpétuer la mémoire des soldats morts lors de conflit [132] ». Ainsi, il y a donc anachronisme à appliquer une notion datée du XXe siècle à un objet issu principalement du XVIIIe siècle, selon l’image ici envisagée. Par ailleurs, tous s’entendent à dire que sur la totalité des quelque 1 000 soldats qui y sont inhumés, seul 25% sont décédés des suites directes de la guerre. Pour les 75% restant, le décès est attribuable aux maladies ou à des complications (infections) dues à des blessures qui n’auraient pas été mortelles. Ainsi, malgré l’importance indéniable du nombre de soldats français et anglais inhumés au cimetière de l’Hôpital-Général, l’appellation de cimetière de guerre paraît exagérée.

Le lieu dont il est ici question a porté plusieurs noms : cimetière des héros, cimetière des pauvres, cimetière de la paroisse Notre-Dame des Anges, etc. Bien que les chiffres diffèrent légèrement selon les interprétations, il apparaît clairement que le cimetière ne peut porter le nom de cimetière des héros comme le propose M. Bronze. En effet, le cimetière qui est l’un des plus anciens de Québec (1728), a eu comme principale fonction d’accueillir les « Pauvres » soignés à l’hôpital (près de 75% des inhumations connues)[133]. Entre 1728 et 1981, 4017 sépultures sont inhumées. Comme en fait état Alain Roy « de nombreux soldats français et quelques soldats anglais ont été inhumés dans le cimetière. Selon les registres tenus par les Augustines, le nombre de soldats inhumés associés à la Guerre de Sept-Ans constitue une part importante de l’ensemble des morts inhumés dans le cimetière, soit un minimum de 25,5%, dont le plus grand nombre sont décédés suite à une maladie. Une partie de ceux-ci sont directement associés aux batailles de Québec et Sainte-Foy, mais ne représentent que 6,9% du total des inhumations dans le cimetière[134] ». Il ne peut donc ici être question de cimetière des héros puisque le fait de choisir cette appellation reviendrait à ignorer la fonction première du cimetière et la majorité de ceux qui y sont inhumés, à savoir les « pauvres ». Même pendant la Guerre de Sept-Ans, qui est la période comptant le plus d’inhumations de militaires, des civils sont aussi inhumés au cimetière de l’Hôpital-Général, comme l’illustre le tableau 3, reproduit à partir de l’étude de M. Roy. La CCNQ écartera d’ailleurs cette appellation, comme nous le verrons subséquemment.

Source : Alain Roy[135]

Toutefois, l’appellation de « cimetière des héros » met au jour une question fondamentale : Qui doit-on commémorer? Le cimetière compte 17 chevaliers de Saint-Louis inhumés, ce qui lui confère un caractère exceptionnel. Selon M. Bronze, le projet permet d’établir un autre symbole d’affirmation nationale et de fierté en respectant et en honorant les soldats de la France et de la Nouvelle-France. Il apparaît important de questionner le caractère « français » des inhumations, un argument qui revient fréquemment.

Dans son étude, M. Roy dresse un tableau du nombre et de l’origine des soldats inhumés selon les différents auteurs que nous reproduisons ici (voir tableau 4).

Source : Alain Roy[136]

Comme on peut le constater, et bien que les chiffres divergent légèrement d’un auteur à l’autre, le cimetière compte une indéniable majorité de soldats français (953, 995 ou 1019). Toutefois, des soldats anglais y sont aussi inhumés et leur présence ne peut être niée (29, 29 ou 33). Ces derniers, le plus souvent des protestants, sont inhumés dans de fosses attenantes au cimetière et leur nombre est éventuellement plus important puisque le registre exact n’a pas été tenu pour les Anglais. L’agrandissement en 1938 du cimetière vers le nord a probablement eu pour effet d’intégrer dans le cimetière catholique une partie de ces fosses anglaises. Ainsi, si la commémoration porte sur les soldats morts lors de la Guerre de Sept-Ans, elle doit forcément inclure des soldats de toutes origines ayant été inhumés à l’Hôpital-Général et non uniquement ceux de la France et de la Nouvelle-France.

Comme nous l’avons précédemment vu, l’attrait touristique est l’un des arguments évoqués en faveur d’une commémoration à l’Hôpital-Général. M. Masse l’évoquait déjà dans ses lettres en 1975 et 1997 et M. Bronze reprend cet argument. Toutefois, les retombées et le pouvoir d’attraction d’une plaque commémorative ou même d’un monument, surtout lorsqu’il est isolé des circuits commémoratifs comme c’est ici le cas, est assez faible. C’est la concentration qui fait le pouvoir (se reporter aux cartes du chapitre 2). Mais la commémoration de l’Hôpital-Général s’inscrit dans un courant plus vaste. Dans sa   Politique de commémoration dans la Capitale  publiée en 1998, la CCNQ établit des paramètres quant aux lieux d’interventions : « La Commission doit veiller à assurer une relation logique entre le choix des sites et le sujet de chaque commémoration, de même qu’un équilibre entre les différents secteurs de l’agglomération québécoise correspondant à leur potentiel de commémoration ».[137] Ainsi, comme nous l’avons vu dans le chapitre 2, le projet de commémoration du Cimetière de l’Hôpital-Général s’inscrit dans la lignée des années 1980-2000, caractérisée par la diversification géographique des lieux de commémoration : les plaques et monuments installés sortent du coeur historique traditionnel de Québec. Des quartiers tels que la Basse-Ville seront de plus en plus porteurs d’actes commémoratifs.

Une lettre de M. Bronze datée du 29 juin 1998 et adressée à Jacques Joli-Coeur (alors sous-ministre adjoint au ministère de la Culture et des Communications) fait état d’une suggestion de ce dernier, à savoir de porter à « [...] l’attention du gouvernement français la volonté du gouvernement du Québec de commémorer les braves qui reposent dans ce lieu de mémoire national [...]. Voilà une superbe occasion d’impliquer moralement le gouvernement français et d’inviter les touristes français à visiter ce lieu inédit de notre histoire commune[138] ». Le Souvenir Français (un organisme d’intérêt public en France), chargé des sépultures des militaires français en France et à l’étranger, accepte de s’associer au projet dès la fin de l’année 1998. Dès le mois d’août 1999, il confirme un premier investissement de 100 000 francs français pour soutenir les premiers travaux (voir annexe 14). Le partenariat français est dès lors scellé.

Dans une note de la Direction générale de la prospective et du développement international du ministère de la Culture et des Communications, Jacques Vallée insiste sur le fait que la commémoration « [...] devrait associer, avec les représentants du Gouvernement français et des représentants du Gouvernement britannique. Il faudrait aussi s’interroger sur une représentation du Gouvernement des États-Unis puisque des Américains, sujets britanniques au moment de la Guerre de Sept-Ans, se trouvent vraisemblablement inhumés au cimetière [139] ». Il y a donc une volonté de diversifier les partenariats étrangers, mais qui n’aura pas de suite.

En février 1999, la commémoration du cimetière de l’Hôpital-Général n’est plus un hypothétique projet. Il y a une volonté politique marquée de la réaliser. Une note au dossier de la CCNQ signée Gérald Grandmont relate les grandes lignes d’une conversation entre Jacques Vallée et le Premier Ministre du Québec. En voici quelques extraits : « Le Premier Ministre a donné le mandat à la ministre de la culture d’organiser une commémoration de bon niveau du « cimetière des Héros » sur le site de la municipalité Notre-Dame des Anges (Hôpital-Général). Cette commémoration devra avoir un caractère oecuménique, pour reprendre le vocabulaire du PM, considérant la présence de militaires français, britanniques, américains, de miliciens canadiens et même d’enrôlés amérindiens. Un rapport d’étude commandé par la Commission de la capitale nationale du Québec viendra clarifier cet état de fait [...]. Le ministère compte sur la collaboration de la Commission pour piloter ce projet. Celui-ci devra impliquer également la ville dans son projet d’aménagement de boulevard Langelier et du Parc Victoria. Il faudra également associer les autorités de l’Hôpital-Général ainsi que celles de la communauté qui se partage les lieux de cette municipalité car ce territoire est érigé en municipalité. Considérant l’importance que le PM accorde à l’événement, il ne pourra s’agir d’apposer une simple plaque sur les lieux mais bien davantage un monument dont la thématique délicate demeure à arrêter. Il pourrait s’agir de commémorer le geste humanitaire des religieuses au moment de la bataille de Québec [140] ». Le Premier Ministre qui ne veut apparemment pas prêter le flanc à la critique dans l’épineux contexte du débat souverainiste, souhaite donc une commémoration englobante. Tous doivent être représentés.

Dès lors, la CCNQ est officiellement sollicitée pour commémorer le « cimetière des héros ». La commémoration pose problème du fait que le lieu est porteur de plusieurs mémoires. Cette pluralité mémorielle ressort dès les premières rencontres de la CCNQ, comme en fait état un avis d’Henri Dorion : mémoire des militaires en guerre, mémoire de l’indigence au cours des siècles, mémoire de la charité des religieuses[141]. Les questions qui orientent les discussions sont les suivantes :

Qui commémorer ?

-les soldats morts au combat

-les soldats morts de maladie

-les Français et/ou les Anglais

-les religieuses

-les Amérindiens

-les mendiants, les pauvres

Y a-t-il une référence exclusive ou dominante ? Comment l’expliquer ?

-comment identifier les héros

-quel est le motif de commémoration

-doit-on souligner davantage les personnes, leurs qualités ou l’événement

Que doit-on préciser ?

-le nombre seulement

-la liste des 1024 noms connus

-les noms connus et les autres par groupes (Canadiens, Britanniques, Amérindiens)

Comment commémorer : une dénomination, une plaque commémorative, un monument, un mémorial ?

-de quelle nature doit être le texte

-quelles langues

-où placer cet objet de commémoration

-doit-on tenir compte des critères d’accessibilité, de visibilité et de proximité des tombes.[142]

À ce stade-ci, le mandat du groupe de travail de la CCNQ est « la mise en oeuvre du projet », ce qui exclut sa réalisation matérielle. Plutôt que de s’attarder à chacune des étapes du projet préliminaire, citons quelques unes des conclusions du Rapport du Groupe de travail sur le réaménagement et la mise en valeur du Cimetière de l’Hôpital-Général de Québec publié le 15 novembre 1999.

Le rapport dresse tout d’abord la liste des membres du comité. Ce comité est formé de représentants des principaux organismes impliqués dans le projet de commémoration :

-Les Augustines du Monastère de l’Hôpital-Général et la Municipalité de la Paroisse de Notre-Dame-des-Anges : Soeur Aline Plante, supérieure ; Soeur Juliette Cloutier, archiviste ;

-Ministère de la Culture et des Communications : Mme Odette Duplessis, sous-ministre adjointe ; M. François Paquette, Direction de Québec ; Mme Barbara Salomon de Friedberg, Direction de Québec qui a agi à titre de secrétaire du Groupe de travail ;

-Ministère des Relations internationales : M. Lucien Vallières, chargé de mission à la capitale et aux régions ; M. André Marier, vice-président du Comité exécutif ; M. Serge Viau, directeur général ; Mme Henriette Thériault, Culture, loisir, vie communautaire

-Commission de la capitale nationale du Québec : M. Richard Lacasse, directeur de la promotion ; M. Denis Samson, historien.

-Président : Henri Dorion.[143]

Le Souvenir Français, qui ne figure pas dans ce comité, est à ajouter pour avoir une idée plus complète des principaux intervenants au dossier.

Le Comité estime que :

-la présence des militaires français dans le cimetière est importante mais non exclusive ;

-la charité des religieuses Augustines de l’Hôpital-Général constitue un élément constant et important ;

-les appellations Cimetière des Héros et Cimetière des Pauvres sont problématiques parce que n’évoquant que partiellement le contenu du cimetière ; il y a donc lieu de rechercher une appellation qui rende compte de la pluralité des mémoires liées à ce lieu.

Les membres du comité recommandent que :

-la Commission exprime son appui à une intervention de commémoration en faveur du Cimetière de l’Hôpital-Général , traditionnellement connu sous le nom de Cimetière des Pauvres  ;

-la Commission offre aux organismes impliqués son appui technique pour la réalisation d’une telle intervention ;

-la Commission veille à ce que, dans la formulation des motifs de commémoration, référence soit faite aux divers éléments qui constituent la pluralité de la mémoire que recèle ce lieu ;

-le niveau matériel de la commémoration ( plaque, monument, mémorial ) soit proportionnel à celui des aménagements qui viseront l’environnement physique du cimetière ;

-une référence explicite aux militaires morts de la Guerre de la Conquête soit envisagée à l’intérieur du cimetière ( exemple : Mur des Héros ). 

De son côté, le Centre de développement économique et urbain de la Ville de Québec avait entrepris, depuis la fin de 1998, l’étude d’hypothèse de réaménagement des espaces contigus à l’Hôpital-Général et au Cimetière. Des plans préliminaires ont été dressés, intégrant dans l’axe du boulevard Langelier depuis le moulin à vent jusqu’au parc Victoria le réaménagement du Cimetière et de ses abords de part et d’autre de la rue Saint-Anselme et de l’avenue Simon-Napoléon-Parent. Ces plans n’ont pas encore été approuvés par les instances appropriées de la Ville. Par ailleurs, le Groupe de travail a estimé que les divers éléments qu’ils contiennent sont tout à fait compatibles avec les considérations qu’il a formulées quant à l’objet et au niveau de commémoration appropriés dans l’éventuelle intervention commémorative[144].

Le Comité identifie plusieurs motifs de commémoration que nous reprenons ici.

 Sont en effet inhumés, dans ce cimetière, plus de 1000 soldats français dont on connaît l’identité, un certain nombre de soldats anglais dont l’identité est inconnue, de même que diverses personnes provenant de toutes les classes de la société. Un dénominateur commun existe cependant : l’action et le dévouement des Soeurs Augustines. Trois motifs de commémoration, de registres différents, sous-tendent donc le projet.

Le projet d’aménagement des lieux élaboré par la Ville de Québec contient des éléments qui pourraient répondre parallèlement et non simultanément à ces différents motifs de commémoration. En effet, le projet prévoit :

un monument ou autre mobilier commémoratif soulignant la pluralité en nombre et en statut des personnes inhumées dans le cimetière ( au centre de la promenade, entre l’hôpital et l’entrée du cimetière ) ;

un monument dédié à l’oeuvre hospitalière des communautés religieuses qui s’y sont consacrées et particulièrement aux Soeurs Augustines qui furent les premières ; ce monument pourrait se situer dans le prolongement de la promenade aménagée dans l’axe du boulevard Langelier, à l’entrée du parc Victoria ;

un mémorial militaire à l’intérieur du cimetière, faisant figure de « carré militaire » ; une référence à la « Guerre de Sept-Ans » pourrait constituer une formule qui témoigne des diverses parties aux hostilités.

Cette approche recèle plus d’un avantage :

elle évite la difficile question de calibrer l’importance relative des groupes de personnes visées par la commémoration ( religieuses, militaires, laïcs, pauvres... ) ;

elle est de nature à faciliter le choix des moyens et des niveaux de la commémoration appropriés pour chaque groupe qui en est l’objet ;

elle facilite le choix du ou des noms pour identifier le lieu de la commémoration ;

elle permet d’adapter le niveau de participation financière des éventuels partenaires à leurs intérêts spécifiques ;

elle permet de prévoir une réalisation par étapes, si besoin est ( même si l’ensemble de l’aménagement découle d’une décision unique et annoncée comme telle ) ; il importe qu’une intervention matérielle ( minimum : une plaque ) fasse l’objet d’une inauguration le 28 avril 2000[145].

Le rapport conclut par ailleurs que la présence de soldats français et anglais, malgré leur importance, ne justifie pas l’appellation de cimetière militaire. L’expression carré militaire proposée comme alternative par M. Bronze, ne peut non plus être retenue puisqu’il est impossible de le distinguer clairement des autres lieux d’inhumation des militaires, les fosses étant communes. Ainsi, un mémorial à l’intérieur du cimetière pourrait s’avérer approprié pour commémorer les soldats morts au cours de la Guerre de Sept-Ans.

Le 16 août 2000 se réunissent les principaux intervenants. Lors de cette rencontre, Pierre Boucher annonce que la CCNQ accepte de piloter la réalisation de la mise en valeur de l’Hôpital-Général. Il souhaite toutefois avoir l’entière responsabilité du projet et pouvoir le contrôler à toutes les étapes de sa réalisation, bien qu’il ne s’oppose pas à la mise sur pied d’un comité aviseur comprenant la Ville de Québec, les religieuses, et éventuellement la Fondation du patrimoine religieux. Il faut mentionner que le 5 juillet 2000, la ministre de la Culture et des Communications avait annoncé un investissement de 2,2M $ pour mettre en branle huit projets de restauration du patrimoine religieux (projet sous la tutelle de la Fondation du patrimoine religieux), dont 428 000 $ sont alloués au projet de l’Hôpital-Général. Madame Gagnon rappelle donc, lors de la réunion, que le Ministère est le bailleur de fonds pour ce projet et tient par le fait même à être étroitement associé à chaque phase de son déroulement. La Fondation émet des craintes quant au pouvoir nécessaire pour jouer son rôle tel qu’établi dans ce projet si le mandataire est un organisme gouvernemental autonome tel que la CCNQ[146]. Dans les mois suivants, des concepts de mise en oeuvre sont avancés. Denis Samson, l’historien de la CCNQ, dépose le 31 août 2000 un concept préliminaire pour la commémoration. Il y est mentionné que l’acte posé devra éviter le clivage Français/Britanniques et qu’il pourrait être envisagé de déménager les restes d’un grand personnage du régime français dans le charnier inutilisé qui se trouve dans le cimetière, ce qui permettrait selon lui d’accentuer le thème et la période commémorés[147]. Le mémorial se veut un lieu de mémoire unificateur. M. Samson fait d’ailleurs part d’un souci de la Commission, qui ne souhaitant apparemment pas prêter le flanc à la critique, tente d’amoindrir le déséquilibre réel entre le nombre de Français et de Britanniques inhumés : « L’inscription des 1 057 noms connus (1 024 Français et Canadiens et 33 Britanniques) n’apparaît pas nécessaire. Il est proposé que ces noms constituent un « corpus » dans lequel nous puiserons une liste de noms connus qui servira pour l’oeuvre du mémorial. Il apparaît important, pour respecter la présence des belligérants des deux côtés dans le cimetière, d’inscrire un nombre égal de noms français/canadiens et de noms anglais, ce qui signifie un maximum de 33 Français/Canadiens et de 33 Britanniques [148]».

Le reste de l’année 2000 est consacré aux projets de réalisation physique, sous la direction de Jean Jobin, architecte de la CCNQ. C’est Malaka Ackaoui qui se voit chargé du projet du Mémorial ; Pascal Archambault réalisera une sculpture. Nous n’entrerons pas ici dans ces détails techniques menant à la réalisation du mémorial puisqu’ils n’apportent pas d’éléments essentiels à l’argument de la thèse.

Jean-Yves Bronze, l’instigateur du projet de commémoration du « Cimetière des héros » avait été écarté du comité mis sur pied par la CCNQ. Son ardeur et ses élans patriotiques étant peut-être jugés déplacés... Il publie toutefois un livre en 2001 : Les morts de la Guerre de Sept-Ans au Cimetière de l’Hôpital-Général de Québec [149]». Il y reprend somme toute les arguments du rapport qu’il avait présenté à la CCNQ et à d’autres instances, notamment les critères permettant selon lui de classer l’Hôpital-Général comme un cimetière de guerre. Il présente aussi la liste complète des soldats connus inhumés dans le cimetière.

En même temps, Jean-Yves Bronze approche aussi la Commission des lieux et monuments historiques du Canada (CLMHC) dans une lettre adressée à Michel Audy le 25 mars 1998. Ce dossier est moins bien documenté que celui disponible à la CCNQ, mais il permet néanmoins de suivre l’argumentation menant à la commémoration.

Durant l’année 1998, Jean-Claude Parent, de la direction des services historiques, produit un rapport visant à juger de la pertinence d’apposer une plaque au « cimetière des héros ». Il procède d’abord à une étude portant sur les soldats inhumés au cimetière et sur le rôle des Augustines quant aux soins et à la tenue des registres du cimetière. Dans cette étude, il est très peu mention des autres inhumés (comme nous l’avons vu, les « pauvres », les « indigents »). C’est donc la présence militaire qui est ici le point focal d’intérêt ; il n’y est pas fait mention de la proportion des soldats par rapport au nombre total des inhumés, d’où le fait, probablement, que l’on ne questionne pas l’appellation « héros ». En effet, la dénomination « cimetière des héros » proposée par M. Bronze ne semble à aucun moment remise en cause.

Par ailleurs, l’idée en soi de héros de la nation, contestable et délicate dans un contexte général où la norme est souvent ce qu’on pourrait appeler la « bienséance politique », ne semble pas ici poser problème.

Essentiellement, le rapport établit les différents moyens permettant à la CLMHC de procéder à la commémoration du cimetière des héros (Voir rapport annexe 19 pour liste complète des moyens d’intervention). Le 24 octobre 1998, le comité du Patrimoine bâti arrive à la constatation suivante :

[...] La valeur exceptionnelle des liens qu’offre le cimetière avec un événement marquant de l’histoire du Canada, les circonstances uniques dans lesquelles s’est fait l’inhumation des soldats et l’épais registre de noms conféraient à l’endroit un intérêt historique considérable. Il s’est toutefois aperçu que les critères actuellement employés pour la désignation des cimetières ne permettent pas de tenir compte des valeurs associatives. Parcs Canada a confirmé que les seuls cimetières admissibles en vertu des critères de la Commission sont ceux qu’on estime être de remarquables exemples de paysages culturels ou architecturés, ceux où sont inhumés les pères de la Confédération et ceux qui présentent un intérêt archéologique. Le Comité a demandé à Parcs Canada d’examiner d’autres modèles, telle la méthode employée par les États-Unis pour la désignation des cimetières, et de réviser les critères en prévision de la réunion de décembre.

Délibérations et avis

La Commission constate que si les soldats et les officiers morts au champ d’honneur au cours de ces batailles ont reçu un hommage anonyme au XIXe siècle lorsqu’a été érigé le monument des Braves, à Québec, l’endroit où reposent les hommes ayant succombé à leurs blessures dans les heures ou les jours qui ont suivi les combats n’a, pour sa part, jamais été reconnu. Il y a plus important encore ; pour commencer, ce n’est que récemment qu’on a appris l’existence du registre où figurent les noms de tous ceux qui ont été inhumés dans ce cimetière et, ensuite, ce sont des circonstances exceptionnelles dans l’histoire du Canada qui ont entraîné la création du cimetière des Héros. Toutes ces raisons amènent la Commission à proposer qu’il soit fait exception aux critères portant sur la commémoration des cimetières et que le cimetière des Héros (cimetière de la paroisse Notre-Dame-des-Anges), rue Saint-Anselme (249 pi de façade, 145 pi sur l’arrière et 149 pi de profondeur), à Québec, où sont contenus les fosses communes des Français pour les années 1755 à 1760 et les fosses communes des Anglais pour les années 1759 à 1760, soit désigné lieu historique national et qu’une plaque commémorative soit érigée sur son emplacement.

Le cimetière des Héros revêt une importance nationale parce qu’il renferme les sépultures de plus de 1 000 soldats français et britanniques, dont les noms ont été scrupuleusement consignés et conservés par les soeurs Augustines de L’Hôpital-Génétal de Québec. Y sont inhumés une proportion exceptionnellement élevée des hommes morts dans deux batailles décisives que se sont livrées les puissances coloniales de la France et de l’Angleterre pour la suprématie du continent nord-américain : la bataille des Plaines d’Abraham et la bataille de Sainte-Foy. Le registre des inhumations est une pièce inestimable parce qu’il est u ndes rares documents que nous possédions sur la mort des soldats ayant combattu durant ces batailles [150].

Ils procèderont de ce fait à l’installation d’une plaque en 1998. Les informations restreintes disponibles ne permettent pas d’en connaître davantage sur les débats ou les circonstances menant à cette commémoration.

Dans les études successives réalisées en 2000, Denis Samson, l’historien de la CCNQ, avançait l’idée d’inhumer un grand personnage du régime français. On se rappellera qu’au même moment, la CCNQ est à la recherche d’un moyen de rehausser le niveau de commémoration de la dépouille de Montcalm. Dans cette lettre datée du 9 avril 2001, Pierre Boucher fait mention du projet d’inhumer la sépulture du marquis de Montcalm dans le cimetière de l’Hôpital-Général de Québec dans le cadre des travaux de réaménagement du cimetière : « Ce projet vise à rapprocher Montcalm d’un grand nombre des soldats qu’il a dirigés pendant la Guerre de la Conquête. Il permettra du même coup aux Ursulines, où la sépulture repose, de consacrer leur chapelle à la commémoration de Marie-de-l’Incarnation. Avec modestie et bon goût, la Commission projette de consacrer le charnier du cimetière comme mausolée de Montcalm[151] ». Il contacte du même coup les Ursulines pour leur faire part du projet. Devant l’assentiment des deux communautés religieuses, on entreprend de transformer le charnier (abandonné depuis les années 1980) en mausolée permettant d’accueillir la sépulture du Marquis. Le Souvenir Français, déjà impliqué dans la mise en valeur du cimetière pour une somme d’environ 20 000 $ CAN, accepte, à la demande de Pierre Boucher, de contribuer à la moitié des 75 000 $ CAN que coûteront les travaux et le cérémonial entourant le transfert des restes de Montcalm. Pierre Boucher fait valoir que : « Le transfert de la sépulture de Montcalm au cimetière de l’Hôpital-Général de Québec sera forcément très médiatisé. Que 240 ans après sa mort le vaincu de la bataille des plaines d’Abraham soit placé dans un mausolée ne peut évidemment passer sous silence. Il serait heureux que ce geste soit accompli en prenant appui sur l’amitié franco-québécoise et le désir des gouvernements et des peuples de la France et du Québec mettre en valeur leurs lieux de mémoire communs [152]».

Figure 26 : Dévoilement du Mémorial de la Guerre de Sept-Ans par Diane Lemieux le 11 octobre 2001

Source : CCNQ, photo Marc-André Grenier, 2001

Durant les mois qui suivent, le Mausolée à Montcalm et le Mémorial de la Guerre de la Conquête (comprenant l’oeuvre de Pascale Archambault) sont complétés. Le 11 octobre 2001, la cérémonie de dévoilement à lieu. Comme le précisait précédemment Pierre Boucher, la cérémonie est très médiatisée. En fait, l’événement prend la forme d’un « happening ». Un cortège funèbre est constitué de dirigeants québécois (Bernard Landry, premier ministre du Québec, Louise Beaudoin, ministre d’État aux relations internationales, Diane Lemieux, ministre d’État à la Culture et aux Communications, Agnès Maltais, ministre déléguée à la Santé, aux Services sociaux et à la Protection de la jeunesse et députée de Taschereau), du consul général de France Jacques Audibert, de Jean Bodo du Souvenir Français, de représentants religieux (Mgr Maurice Couture, primat de l’Église Canadienne) et de personnages militaires costumés, évoquant la dernière période de la Nouvelle-France. Sont représentés tous les régiments commandés par Montcalm en Amérique. Les descendants de ce dernier, sont présents : Guy Bertrand, actuel marquis de Montcalm et la comtesse de Montcalm.

Figure 27 : Le mausolée de Montcalm lors de la translation des restes le 11 octobre 2001

Source : CCNQ, photo Marc-André Grenier, 2001

Un corbillard ancien conduit la sépulture de la Chapelle des Ursulines au mausolée où est prononcé une oraison funèbre. Le mémorial et l’oeuvre de Pascale Archambault sont aussi dévoilés à cette occasion.

* * *

À l’automne 2002, la CCNQ fait paraître un opuscule Montcalm. Vie et mémoire . Ce petit livret, qui dresse dans un premier temps un court historique de la vie de Montcalm, s’attarde principalement à décrire la translation des restes du personnage. Avec le vidéo Nos honneurs monsieur le Marquis , il représente le point final du rehaussement de la commémoration due au marquis et à l’oeuvre des Augustines. Toutefois, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada prévoit de réviser la commémoration de ce qu’ils appellent le « cimetière des héros ». Une décision était normalement attendue au cours de l’année 2003.

Que nous montre l’étude de ce double cas ? Principalement que les arts du passé ( histoire, mémoire, commémoration, patrimoine ) ne sont pas fixes, tout comme les objets qui retiennent l’attention. Les interprétations et l’importance accordée à certains événements et personnages sont le fruit de plusieurs facteurs : contexte général et particulier, volonté, agenda et enjeux politiques, hasard, recherche historique, etc. Ainsi, pendant plus de 20 ans, les tentatives de mise en valeur de l’Hôpital-Général de Québec sont restées lettres mortes et le 240e anniversaire de la mort de Montcalm n’apparaissait pas à Pierre Boucher, président directeur général de la CCNQ une raison valable justifiant une commémoration supplémentaire. Pourtant, en l’espace de quelques mois, un concours de circonstances associé à une volonté politique marquée renversent la vapeur et la commémoration est mise en branle. Aussi, l’étude met au jour l’un des aspects de la commémoration : sa durée dans le long terme. Nous l’avons dit plus tôt, le temps est rapide, l’espace est lent. La signification des commémorations accordées à la sépulture de Montcalm ne convient plus. Mais les monuments et plaques s’inscrivent dans le paysage de façon durable. Leur durée est-elle trop longue? Par ailleurs, cette étude illustre bien l’un des aspects les plus intangibles de la commémoration, aspect qui est au coeur de la présente thèse, à savoir les tentatives de construction de l’identité nationale. Si les résultats et la pénétration au niveau de la collectivité sont impossibles à cerner, le discours qui sous-tend les actions politiques est clair et apparaît en filigrane tout au long de la correspondance échangée et des rapports produits. C’est cette volonté de construction d’identités que nous avons ici voulu faire ressortir, notamment en présentant de nombreux extraits, tout au long de ce chapitre. pour illustrer notre propos.

Les mémoires sont aussi multiples, fluctuant au gré des motivations des différents groupes en jeux. Elles reflètent des identités variées qui prennent formes dans des commémorations tout aussi distinctes. La « rectitude politique » est aussi devenue une donne d’importance dans le paysage commémoratif et patrimonial, surtout dans le cas d’une ville capitale comme Québec à laquelle échoit un rôle de représentativité (on l’a vu dans l’importance accordée à éviter le clivage Anglais/Français). Comme l’a fait ressortir Jacques Mathieu dans la préface du livre de Jean-Yves Bronze, les différentes appellations envisagées pour le cimetière de l’Hôpital-Général de Québec (cimetière des Augustines, cimetière de l’Hôpital-Général, cimetière des pauvres, etc.) symbolisent bien les valeurs et référents identitaires des différents protagonistes. Le même constat s’applique quant à savoir quels seront les héros commémorés...



[109] Lettre d’André Marier adressée à Lucien Fontaine datée du 16 juin 1975, p.2. Voir annexe 6.

[110] Lettre d’André Marier adressée à Jean-Paul L’Allier datée du 7 novembre 1994, p.3. Voir annexe 7.

[111] Lettre d’André Marier ..., p.4-5. Voir annexe 6.

[112] Lettre d’André Marier..., p.1. Voir annexe 7.

[113] Lettre d’André Marier adressée à Pierre Boucher datée du 6 avril 2000, p.1-2. Voir annexe 8.

[114] Cette personne est la même que celle impliquée dans l’inauguration du monument au général de Gaulle.

[115] Allocution de Philippe Séguin lors de la cérémonie de remise des insignes de l’Ordre national du Québec, mardi 9 mai 2000, p. 2 Voir annexe 9.

[116] Lettre de Pierre Boucher adressée à Louise Beaudoin le 15 juin 2000. Voir annexe 10.

[117] Mémoire de la Commission de la Capitale nationale du Québec ayant pour objet la Commémoration des personnages importants de la Nouvelle-France, daté du 13 juin 2000, p.1-3.

[118] L’un des arguments mis de l’avant pour justifier le rehaussement est le fait que Montcalm, dans la confusion du 14 septembre 1759, n’aurait pas bénéficié de funérailles adéquates. Voir P.-G. Roy, À travers l’histoire des Ursulines de Québec , Lévis, 1939. p.127.

[119] Mémoire de la Commission de la Capitale ..., p.3.

[120] Mémoire de la Commission de la Capitale ..., p.5.

[121] Denis Samson, Mémorial de la Nouvelle-France à la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec , concept préliminaire, 17 janvier 2001, p.18.

[122] Denis Samson , Mémorial de la Nouvelle-France ... , p.19.

[123] Lettre de Louise Beaudoin à Pierre Boucher datée du 15 février 2001. Voir annexe 12.

[124] Résolution 2000-3 réunion spéciale de l’Assemblée de la Fabrique de la Paroisse Notre-Dame-de-Québec tenue le 1er février 2001. Voir annexe 13.

[125] Lettre adressée à Marcel Masse par Jean-Yves Bronze datée du 10 mars 1998, p.2.

[126] Jean-Yves Bronze, Projet de commémoration du Cimetière des héros , mars 1998, p.3.

[127] Pierre-Georges Roy cité dans Jean-Yves Bronze, Projet de commémoration... ,p.9.

[128] Jean-Yves Bronze, Projet de commémoration ... , mars 1998,p.13.

[129] Jean-Yves Bronze, Projet de commémoration ... ,p.15.

[130] Alain Roy, Commémoration et mise en valeur : le « Cimetière des héros » de l’Hôpital Général de Québec , 1999, p.3.

[131] Jean-Yves Bronze, Les morts de la guerre de Sept-Ans au Cimetière des héros , 1998, p.14-15.

[132] Alain Roy, Commémoration ..., p.23.

[133] Alain Roy, Commémoration ... , p.18.

[134] Alain Roy, Commémoration ..., p.18.

[135] Alain Roy, Commémoration ..., p.15.

[136] Alain Roy, Commémoration ..., p.16.

[137] Commission de la capitale nationale du Québec, Politique de commémoration dans la Capitale , 1998, p. 24.

[138] Lettre de Jean-Yves Bronze adressée à Jacques Joli-Coeur datée du 29 juin 1998, p. 1.

[139] Note rédigée par Jacques Vallée datée du 19 janvier 1999, p. 2. Voir annexe 15.

[140] Note de Gérald Grandmont relatant une conversation avec Jacques Vallée datée du 5 février 1999. Voir annexe 16.

[141] Avis no 8, La Commémoration au Cimetière de l’Hôpital Général, Commission de la capitale nationale du Québec, 8 avril 1999.

[142] Extrait d’une note en vue de préparer la réunion du 1er septembre 1999 au dossier de la Commission de la capitale nationale du Québec.

[143] Rapport du Groupe de travail sur le réaménagement et la mise en valeur du Cimetière de l’Hôpital Général de Québec , 1999, p.4.

[144] Rapport du Groupe de ... , p. 6-7.

[145] Rapport du Groupe de ... , 1999, p.12.

[146] Compte rendu de la rencontre du 16 août 2000. Voir annexe 17.

[147] Denis Samson, Mémorial de la Guerre de Sept-Ans au Cimetière de l’Hôpital Général de Québec , 31 août 2000.

[148] Denis Samson, Quel Mémorial pour le Cimetière de l’Hôpital Général ? 15 novembre 2000, p.13. Voir annexe 18.

[149] Jean-Yves Bronze, Les morts de la guerre de Sept-Ans au Cimetière de l’Hôpital Général de Québec , Sainte-Foy, 2001, Presse de l’Université Laval, 190 p.

[150] CLMHC, extrait du procès-verbal de décembre 1998 (Rapport du comité du Patrimoine bâti).

[151] Lettre de Pierre Boucher adressée à Soeur Hélène Marquis datée du 9 avril 2001, p.1.

[152] Lettre de Pierre Boucher adressée au Général d’armée de Percin datée du 35 avril 2001, p. 2.