Table des matières
Plusieurs études ont documenté la distribution de contaminants dans l’eau (Gobeil et Cossa 1984) et dans les sédiments du fjord du Saguenay (Barbeau et al. 1981b, Pelletier et Canuel 1988, Gagnon et al. 1993, Cossa 1990). Cela a permis de reconstruire l’historique de la contamination et de reconnaître son origine anthropique. L’activité industrielle qui a marqué la région du Saguenay depuis les années 1930 jusqu’à la fin des années 1970 a été identifiée comme la principale responsable de la pollution du fjord. Trois types d’industries se sont installées au cours du siècle dans la région: l’usine de chlore et alcali d’Arvida, en activité de 1948 à 1976, les alumineries, présentes à Alma, Jonquière et La Baie, ainsi que quatre usines de pâte et papier, localisées le long de la rivière Saguenay (Alma, Kénogami et Jonquière) et à Port Alfred (Allan 1990). La contamination du fjord a été associée principalement à l’activité de l’usine de chlore et d’alcali d’Arvida ainsi qu’aux alumineries de Jonquière et d’Alma, qui ont déversé des rejets industriels dans la rivière Saguenay pendant plusieurs années. Les déversements ont continué jusqu'au début des années 1970, lorsque le gouvernement fédéral a instauré une réglementation concernant les effluents liquides. Par la suite, une nette diminution de l’apport de contaminants a été rapportée (Gobeil et Cossa 1984, Barbeau et al. 1981b, Pelletier et Canuel 1988, Gagnon et al. 1993, Cossa 1990).
La contamination des sédiments est surtout localisée dans la partie amont du fjord, près de l’embouchure de la rivière Saguenay. Les contaminants présents dans l’eau sont associés aux particules fines apportées par la rivière. Ces particules en suspension sont ensuite déposées dans le bassin profond du Bras Nord ou sont transportées par les courants en direction du bassin central ou de la Baie des Ha! Ha!. Les contaminants présents dans l’atmosphère se déplacent cependant par l’action du vent et peuvent atteindre facilement les régions environnantes. La teneur en métaux trace est maximale dans les sédiments du Bras Nord, et diminue dans les sédiments du bassin central et de la Baie des Ha! Ha! (Barbeau et al. 1981b, Pelletier et Canuel, 1988). Barbeau et al. (1981b) soutiennent l’hypothèse que le principal vecteur actuel de la contamination du bassin central et de la Baie des Ha! Ha! est l’apport atmosphérique.
Les sédiments du fjord du Saguenay sont contaminés par des métaux lourds (Hg, Pb, Zn, Cu) (Figure 1.1) et des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) (Cossa 1990, Gagnon et al. 1993). Le comportement des deux types de contaminants en milieu aquatique est très différent. Les hydrocarbures sont hydrophobes et donc très peu solubles. Les métaux lourds sont cependant solubles et leur solubilité est très sensible aux changements de pH et Eh du milieu. Ils réagissent facilement avec la matrice poreuse et les autres substances dissoutes et peuvent être immobilisés par sorption ou précipitation.
Figure 1.1: Profil de contamination des sédiments du fjord, à la jonction de la Baie des Ha! Ha! et du Bras Nord, avant le recouvrement de 1996 (d’après Gagnon et al. 1993).
La distribution granulométrique des sédiments déposés dans le fjord avant 1996 varie d’un sable argileux près de l’embouchure de la rivière Saguenay à un mélange argile-limon-sable dans le secteur en aval du Bras Nord et dans la Baie des Ha! Ha!. L’analyse minéralogique montre la présence de quartz et de feldspaths ainsi que de minéraux argileux tels que l’illite et la chlorite (Locat et Leroueil 1987, Perret 1995, Leclerc et al. 1986).
La résistance au cisaillement (Cu) est une propriété qui permet d'estimer l'état de consolidation d'une couche ainsi que la réaction des sédiments lors d'une aumentation de la charge verticale. En effet, grâce aux relations empiriques établies par Perret (1995) nous pouvons estimer la contrainte de préconsolidation σ’p à partir de la valeur de résistance au cisaillement et du pourcentage de matière organique (MO).
σ’p = Cu (0.3 ± 0.1)-1 pour MO < 3% (1.1a)
σ’p = Cu (0.5 ± 0.1)-1 pour MO ≥ 3% (1.1b)
Lorsqu'une couche de sédiments est chargée à un niveau qui dépasse la contrainte de préconsolidation, il y a consolidation. Dans le cas des sédiments du Saguenay une consolidation de la couche contaminée suite à la déposition de la couche de turbidite pourrait entraîner une advection de fluides contaminés dans la couche plus propre.
La résistance au cisaillement des sédiments du fjord déposés avant 1996 varie entre 1-3 kPa pour les premiers 0.4 m, avec des valeurs autour de 1.5 kPa pour les premiers 0.2 m et autour de 2.5 kPa pour les sédiments entre 0.2 et 0.4 m (Locat et Leroueil 1987, Perret 1995). En considérant que les sédiments déposés avant 1996 contiennent environ 5 % de matière organique (MO), et en utilisant l'équation (1.1b) nous obtenons une valeur de σ’p qui varie de 2.5 kPa à 3.75 kPa pour les premiers 0.2 m et de 4.2 kPa à 6.25 kPa pour les sédiments entre 0.2 m et 0.4 m.
L’épaisseur moyenne de la couche contaminée est d’environ 0.2 m (Barbeau et al. 1981b). La matière organique est relativement abondante (Gagnon et al. 1993, Perret 1995) surtout dans le Bras Nord, où elle est composée en grande partie de fragments de bois associés à l’activité de l’industrie de pâte et papier (Schafer et al. 1980). Avant les événements de 1996 la couche oxydante à la surface des sédiments avait une épaisseur de quelques millimètres. Elle était suivie d’une couche réductrice, caractérisée par une fraction de monosulfure de fer (FeS) / pyrite (FeS2) particulièrement élevée (Gagnon et al. 1995). Cette caractéristique indique que dans les sédiments du fjord certains métaux traces sont probablement liés au FeS, qui a tendance à s’oxyder plus facilement que la pyrite. Des essais de resuspension ont confirmé cette hypothèse en montrant que dans les sédiments la remobilisation du fer et de l’arsenic en condition oxydante est corrélée à la teneur en FeS des sédiments (Saulnier et Mucci 2000).
Dans le cadre du Projet Saguenay, plusieurs carottes de sédiments d’une longueur variant entre 0.6 m et plus de 2 m ont été prélevées dans le fjord depuis le déluge de 1996. Ces échantillons montrent la présence d’une couche de turbidite déposée en 1996, d’une épaisseur moyenne d’environ 0.2 m. L’épaisseur de cette couche est très variable et peut atteindre plusieurs mètres à l’embouchure des rivières. Dans le secteur central de la Baie des Ha! Ha! et du Bras Nord, elle varie entre 0.1 et 0.6 m d’épaisseur (Maurice 2000) .
La composition granulométrique de la couche varie entre une argile silteuse et un silt argileux. À la base de la turbidite un horizon sablonneux a été observé. La minéralogie des sédiments du déluge est semblable à celle des argiles du fjord et les principales composantes sont le quartz, les feldspaths, l’illite et la chlorite.
L’analyse chimique de plusieurs carottes a montré que les nouveaux sédiments sont pauvres en matière organique (1%) et riches en carbonate détritique (Pelletier et al. 1999). En raison de leur provenance, les sédiments de la nouvelle couche montrent une concentration en calcium deux à trois fois supérieure aux sédiments du fjord profond ainsi qu'une absence de contamination. La porosité varie à l'intérieur de la couche entre 0.8 et 0.5, avec une valeur moyenne de 0.7. Le potentiel rédox diminue continuellement avec la profondeur. L’analyse des carottes prélevées en 1996, quelques semaines après le déluge, et en 1997 montre que l’interface entre le milieu oxydant et le milieu réducteur s’est déplacée vers la surface des sédiments (Pelletier et al. 1999) et a atteint un nouvel état d'équilibre. Actuellement la profondeur de pénétration de l'oxygène dans les sédiments est d'environ 5 mm (Pelletier et al. 2003).
La rétention des métaux lourds dans les sédiments dépend des conditions géochimiques du milieu, tel que le pH, le potentiel rédox, la capacité tampon, et la capacité d’échange cationique de la matrice poreuse. Un des principaux mécanismes d’immobilisation est la sorption, qui est causée par des liens physiques (forces de Van der Waals) ou chimiques (échange ionique) avec les sédiments. D’autres mécanismes d’immobilisation peuvent affecter la mobilité des métaux lourds, tels que la complexation avec des ligands organiques, la précipitation sous forme de sulfures en milieu anoxique et la précipitation avec des carbonates ou des hydroxydes en milieu oxique.
La consolidation des sédiments peut induire le transport de contaminants par advection. Lorsque des sédiments sont chargés avec le poids d’une couche d’une certaine épaisseur, qui se dépose très rapidement, il se crée une surpression dans l’eau interstitielle des sédiments sous-jacents. Cette surpression se dissipe lors de la consolidation, pendant laquelle l’eau interstitielle est drainée et s’écoule vers la surface de la couche. La charge passe de l’eau aux particules des sédiments qui se compactent, causant le tassement des sédiments par consolidation (Figure 1.2).
Il faut distinguer entre deux types de consolidation: celle qui se produit dans les sédiments sous-jacents sous le poids ajouté de la couche superposée et la consolidation de la nouvelle couche, causé par son propre poids. La première est à considérer avec une attention particulière, car la consolidation de la couche contaminée peut introduire des contaminants dans la couche propre. La consolidation de la couche propre peut par contre accélérer le transport de contaminant éventuellement injecté suite à la consolidation de la couche contaminée.
La consolidation est un phénomène d’une durée limitée. Ainsi, l’advection aura lieu dans une première phase qui peut durer quelques semaines ou quelques mois selon l’épaisseur, la compressibilité et la perméabilité des sédiments.
Figure 1.2: Consolidation suite à la déposition rapide d’une nouvelle couche de sédiments.
Douze essais de perméabilité ont été réalisés sur des cellules oedométriques afin d’obtenir les paramètres nécessaires à l'évaluation de la consolidation des sédiments de la Baie des Ha! Ha! (Tableau 1.1). Cinq carottes de sédiments, dont trois d'une longueur de 0.6 m, prélevées avec un carottier à boîtes (BX) et deux carottes prélevées avec un carottier lehigh (LE) d’environ 2 m de longueur, ont été sous-échantillonnées à des profondeurs variant entre 0.05 m et 1 m. Six essais ont été réalisés sur la couche de turbidite déposée en 1996 et six sur la couche pre-1996 contaminée. De ces derniers, un essai (10) n’a pas produit de résultats à cause d’un défaut du matériel.
L’essai oedométrique classique consiste à charger une cellule de sédiments avec un poids déterminé et à mesurer le tassement des sédiments après 24 heures (Figure 1.3). Ensuite une nouvelle charge, qui correspond à une fois et demi le poids précédent, est appliquée à la cellule. Les essais de perméabilité se font à des paliers de chargement définis à l’avance, avec une hauteur d’eau variable et pendant 24 heures. La première charge appliquée aux sédiments de surface de la Baie de Ha! Ha! était de 1 kPa. Après quatre paliers de chargement, lorsque la charge appliquée correspondait à 6 kPa, un premier essai de perméabilité a été réalisé. Afin d’éviter un remaniement des sédiments provoqué par une pression d’eau trop élevée, la hauteur d’eau initiale du premier essai était de 0.3 m. Pour le deuxième essai (12 kPa), la hauteur d’eau initiale était de 0.5 m, pour le troisième (24 kPa) 0.75 m et pour les suivants (48 et 109 kPa) 1 m d’eau a été appliqué.
Figure 1.3 : Montage de l’essai oedométrique avec mesure de la perméabilité.
Les résultats des essais (voir Annexe 1) ont permis de déterminer des paramètres importants pour évaluer la consolidation, tels l’indice de compression Cc, l’indice des vides initial e0 et la conductivité hydraulique initiale K0. Les caractéristiques physiques déterminés à l'aide de l'essai sont présentés dans le Tableau 1.1.
Table 1.1: Charactéristiques physiques déterminés en laboratoire.
|
Essai |
Station |
Profondeur |
Couche |
Cc |
e0 |
K0 |
|
[m] |
[m/s] |
|||||
|
1 |
B04.2-12-BX |
0.05 |
1996 |
0.86 |
2.93 |
1.0 10-8 |
|
2 |
B04.2-12-BX |
0.11 |
1996 |
0.65 |
2.80 |
1.5 10-8 |
|
3 |
B04.04-22-BX |
0.05 |
1996 |
0.55 |
2.03 |
6.0 10-9 |
|
4 |
B04.04-22-BX |
0.12 |
1996 |
0.35 |
1.70 |
9.0 10-9 |
|
5 |
B08-16-LE |
0.27 |
pre-1996 |
1.03 |
3.35 |
7.0 10-9 |
|
6 |
B08.4-17-BX |
0.15 |
1996 |
0.40 |
1.88 |
1.5 10-8 |
|
7 |
B08.4-17-BX |
0.05 |
1996 |
0.60 |
2.23 |
7.0 10-9 |
|
8 |
B04.7-19-LE |
0.43 |
pre-1996 |
0.69 |
2.41 |
4.0 10-9 |
|
9 |
B04.7-19-LE |
0.81 |
pre-1996 |
- |
0.81 |
4.0 10-9 |
|
10 |
B08-16-LE |
0.67 |
pre-1996 |
- |
- |
- |
|
11 |
B04.7-19-LE |
0.65 |
pre-1996 |
0.90 |
2.92 |
- |
|
12 |
B08-16-LE |
1.00 |
pre-1996 |
0.75 |
2.36 |
5.0 10-9 |
La contrainte appliquée à l’ancienne couche par la couche de turbidite est calculée en multipliant l'épaisseur de la turbidite par son poids spécifique déjaugé. Pour une épaisseur moyenne de 0.2 m et un poids spécifique déjaugé γ’ de 5.2 kN/m3 nous calculons une contrainte moyenne de 1 kPa, tandis que pour une épaisseur maximale de 0.6 m nous obtenons une contrainte de 3.1 kPa.
Pour évaluer s'il y a de la consolidation il faut comparer la contrainte ajoutée par la couche de 1996 avec la contrainte de préconsolidation des anciens sédiments. La contrainte de préconsolidation σ’p a été calculée précédemment à l'aide de la relation empirique établie par Perret (1995) et elle varie entre 2.5 kPa et 3.75 kPa pour les premiers 0.2 m et entre 4.2 kPa et 6.25 kPa pour les sédiments entre 0.2 m et 0.4 m. La contrainte ajoutée ne dépasse pas la contrainte de préconsolidation pour une épaisseur de 0.2 m, tandis que pour une turbidite de 0.6 m la contrainte ajoutée et de l’ordre de grandeur de la contrainte de préconsolidation. Dans les deux cas la consolidation causée par la déposition de la couche de turbidite serait négligeable et il n’y aurait pas d’advection d’eau contaminée dans la couche propre.
Le temps de consolidation de la couche de turbidite sous son propre poids peut être évalué à l'aide de l'équation suivante:
(1.2)
où T représente le temps relatif (T = 1 à la fin de la consolidation), Hdr correspond à la longueur du chemin de drainage [m] et cv est le coefficient de consolidation [m2 an-1].
Le coefficient de consolidation cv peut être estimé à partir de l’équation suivante :
(1.3)
où K représente la conductivité hydraulique [m s-1], σ’v est le poids des terres [kPa] et eo correspond à l’indice des vides initial et γw [ kN m3] est le poids spécifique de l'eau.
Les essais oedométriques ont montré que la conductivité hydraulique K est de l’ordre de 10-8 m s-1. L’indice de compression Cc varie entre 0.35 et 0.86 avec une valeur moyenne de 0.55, tandis que l’indice des vides initial e0 varie entre 2.9 et 1.7 avec une moyenne de 2.3. On considère que le drainage se fait seulement dans la direction verticale et vers le haut. Le poids des terres σ’v est alors égal à la contrainte exercée par la charge de la couche de turbidite à la base de la couche même et corresponds à 1 kPa. Le coefficient de consolidation cv correspond à 0.44 m2 an-1 et le temps de consolidation est de 33 jours. Par conséquent, la consolidation de la turbidite s'accomplit dans un laps de temps très court par rapport à la durée de vie d'une couche de recouvrement. Ce processus ne sera donc pas incorporé dans le modèle de transport.