Conclusion : L’idée de progrès dans la conversation intime des Conversations d’Émilie

Les Conversations d’Émilie représentent un aboutissement dans le cheminement intellectuel de Louise d’Épinay, faisant se rejoindre à la fois sa réflexion sur l’éducation des citoyens et ses critiques à l’égard des préjugés entretenus envers des femmes. Dans cette œuvre, les principes qu’elle juge essentiels à la formation des enfants, tels la compréhension de leur tempérament, l’authenticité des rapports pédagogiques et surtout, l’amitié et la confiance devant régir la relation que partagent pédagogue et élève, servent une éducation féminine orientée vers une autonomie intérieure et une remise en question de la position sociale des femmes. Ces principes éducatifs offrent la possibilité d’instaurer un cadre d’échange intellectuel novateur pour l’époque et prometteur pour les générations à venir. La forme conversationnelle constitue effectivement une structure de choix pour un semblable projet, dans la mesure où elle assure à la fois une formation rigoureuse de l’esprit, grâce aux exigences d’égalité interactionnelle et de relativité intellectuelle qu’elle implique, et une souplesse pédagogique ouverte à l’intégration de l’enfant dans le processus de son éducation, processus appelé à être compris, reproduit et finalement, adapté à d’autres enfants.

Conformément aux fondements épistémologiques de la réflexion de Louise d’Épinay, le modèle mis en place dans Les Conversations d’Émilie véhicule l’idée d’une transmissibilité générationnelle en valorisant l’implication de l’élève dans une réflexion sur l’éducation, sur son éducation, qui rend possible la formation d’une future mère. Faillibilité, transparence, authenticité de l’exemple maternel contribuent à favoriser la passation de cette structure d’éducation favorable au développement de l’intellection et de l’échange cognitif chez d’autres femmes. La méthode conversationnelle imaginée par la femme de lettres est ainsi appelée à survivre au passage du temps, ce qui atteste la reconnaissance d’une nécessité de former les filles, et de les former de telle sorte que pourra se renverser la fausse opinion de l’infériorité féminine communément admise à son époque. Un espoir sous-tend donc tout le programme pédagogique de Louise d’Épinay, dans la mesure où il vise la perpétuation d’une formation féminine rigoureuse en même temps que la reconnaissance du mérite intellectuel des femmes, qui peut être équivalent à celui des hommes pour peu qu’on leur laisse la possibilité de développer leurs facultés.

Étant donnée l’importance accordée par l’auteure à l’utilité et au mérite, et étant donnée la finalité qu’elle attribue à l’éducation et à la vie des femmes, finalité en tout point comparable à celle du citoyen qu’imaginent les philosophes des Lumières, force est ainsi de constater qu’elle appelle dans cet ouvrage une participation féminine à la vie publique, c’est-à-dire un rôle social qui pourrait inscrire les femmes dans le projet collectif gagnant l’enthousiasme des penseurs de son époque. Pour Louise d’Épinay, les femmes peuvent être bien plus que des mères, et si Les Conversations d’Émilie invitent explicitement à un partage public des expériences maternelles, leur conférant d’ores et déjà une responsabilité sociale, le modèle qui y est inscrit propose un dépassement de cet état : orientée, dans son propos, vers la formation de mères capables d’assumer l’éducation des futurs citoyens (et citoyennes), l’œuvre suggère en effet, grâce à sa structure formelle, que la fonction sociale des femmes ne soit pas limitée à cette occupation et qu’elle se rapproche davantage de celle que l’on réserve, justement, au seul citoyen.

Pareille autonomie demande toutefois un progrès préalable qui se situe au niveau des mentalités. Pour la femme de lettres, c’est la reconnaissance des capacités intellectuelles des femmes qu’il importe d’abord de faire reconnaître, laquelle reconnaissance ne peut toutefois advenir que par la diffusion, le partage et l’acceptation d’un modèle pédagogique assurant la formation de femmes d’esprit et de mérite. Afin de transmettre efficacement cette idée d’une potentielle utilité féminine et pour que soit jugé utile son modèle, la femme de lettres doit ainsi ne pas choquer ni froisser son lectorat, mais plutôt le convaincre et le convier à une nécessaire remise en question de l’opinion. C’est donc principalement grâce à la forme conversationnelle et au contexte intime de son ouvrage que Louise d’Épinay véhicule ses idées progressistes et communique au public sa conception – alors marginale – de la féminité. Confiante en les possibilités de l’éducation et en les capacités cognitives des femmes, pensant pour elles un modèle respectueux de leur nature en même temps que de leur réalité sociale, elle incarne, avec Les Conversations d’Émilie , le pendant pédagogique de ce que l’on pourrait appeler les « Lumières au féminin. »

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Plus de vingt ans avant Olympe de Gouges et sa Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne (1791), Louise d’Épinay fait signe, dans les limites qui sont celles de son état et de son époque, vers la revendication, pour les femmes, d’une autonomie tant intellectuelle que sociale. Les valeurs bourgeoises auxquelles elle adhère et la pensée philosophique à laquelle elle souscrit lui permettent de penser un nouveau rôle féminin au sein de la vie familiale, rôle qui contribue à rehausser l’image des mères et de leur fonction dans l’organisation sociale, et d’imaginer pour elles les fondements d’une vie intellectuelle riche et utile. Le confinement domestique des femmes qui accompagne la montée des valeurs bourgeoises aura toutefois le dessus sur cette contribution féminine à la vie publique que Louise d’Épinay a elle-même pu réaliser et qu’elle souhaitait accessible à un plus grand nombre de femmes. Il faudra en effet attendre plus d’un siècle avant que les préjugés qu’elle confronte dans son œuvre commencent réellement à être ébranlés et avant que les moyens qu’elle identifie pour parvenir à l’autonomie deviennent accessibles : soit la solidité de la formation des filles, soit l’indépendance intellectuelle et sociale des femmes. À ce titre, Les Conversations d’Émilie constituent une œuvre d’intérêt dans la genèse de la pensée qui commence à prendre forme peu de temps après la mort de Louise d’Épinay : la pensée féministe.