Introduction générale

Depuis le début des années 90, nombreux sont les changements qui affectent nos habitudes et méthodes de travail. Les diverses restructurations et la rationalisation massive des opérations d’un grand nombre d’entreprises ont amené des changements dans la façon de percevoir, d’exécuter et d’organiser son emploi. Cette période de fluctuation économique a eu bien des répercussions sur notre mode de vie. Pour le travailleur, les restructurations hiérarchiques, économiques, technologiques, ainsi que la compétition de plus en plus serrée favorisent l’augmentation du niveau de tension au travail en général, car c’est souvent le travailleur qui doit s’adapter et cela signifie fréquemment une augmentation de sa charge de travail avec quelques fois une diminution des ressources disponibles pour l’accomplir (1). Ce mécanisme peut amener un individu à souffrir de stress à plus ou moins long terme.

Depuis le début des années 1980, plusieurs équipes de chercheurs se sont penchées sur la question de la consommation de médicaments psychotropes. Les résultats obtenus indiquent une prévalence de l’usage de ces derniers de 3,5% à 22,0% dans la population générale (2-12) et de 3,9% à 19,5% chez les travailleurs (13-20). Cette variation est due aux différences entre les périodes d’observation de la consommation de médicaments psychotropes qui diffèrent d’une étude à l’autre (de 48 heures à 1 an avant le questionnement). Aussi, l’origine et la composition des différents échantillons de population et les outils de cueillette de données diffèrent significativement. De plus, la définition de ce qu’est un médicament psychotrope n’est pas uniforme d’une étude à l’autre.

Par la suite, de nombreuses équipes de recherche ont tenté de déterminer si les conditions de travail pouvaient favoriser ou induire une consommation de médicaments psychotropes. Ici également, il y eut une grande variation dans la façon de mesurer les contraintes en milieu de travail. Ainsi, jusqu’à maintenant, il a toujours été assez hasardeux de comparer les différents résultats obtenus à cause de ces disparités et parfois, les résultats de ces diverses études étaient en contradiction.

Plusieurs méthodes furent utilisées afin de mesurer la tension au travail. Certains chercheurs utilisèrent des points précis tels le manque d’intérêt envers l’emploi (21), de piètres relations avec ses collègues de travail (22), l’ancienneté et le statut d’emploi (18). D’autres utilisèrent des indices composés de plusieurs éléments comme le regroupement du nombre d’heures travaillées hebdomadairement, la charge de travail, la qualité des relations entre collègues et avec les supérieurs, le soutien administratif, la satisfaction au travail et le niveau de contrôle par rapport à l’emploi (16). La méthode la plus souvent utilisée fut le modèle demande-latitude de Karasek (19, 23-26). Ce dernier modèle ayant été largement utilisé et documenté par de nombreuses équipes de recherche dans différents domaines, nous l’avons utilisé comme modèle initial dans nos analyses.

Un modèle plus récent, celui de l’inadéquation entre les efforts extrinsèques et la reconnaissance au travail de Johannes Siegrist, a également été utilisé dans cette étude comme outil supplémentaire afin d’évaluer l’impact des contraintes psychosociales au travail sur le risque de consommer des médicaments psychotropes. Ce modèle, reprenant plusieurs points utilisés par le modèle de Karasek, ajoute la mesure des profils de personnalité en se centrant sur le déséquilibre entre les efforts réalisés et les récompenses attendues (27). Il s’est avéré plus sensible, produisant des rapports de cotes plus élevés que le modèle de Karasek lors d’une étude comparative sur le bien-être d’un groupe d’employés hollandais (28).

Le but de la présente étude était de déterminer si l’exposition à une tension élevée au travail, mesurée à l’aide du modèle demande-latitude de Karasek et l’inadéquation entre les efforts extrinsèques et la reconnaissance, mesurée à l’aide du modèle de Siegrist, sont associées à la consommation de médicaments psychotropes.

Cette étude sur la tension au travail et la consommation de médicaments psychotropes est la seconde effectuée à partir d’une cohorte assemblée dans le cadre d’un projet de prévention des maladies cardiovasculaires chez un groupe de cols blancs de la région métropolitaine de la ville de Québec. Une première analyse transversale a été effectuée au moment de la constitution de la cohorte en 1991. Les résultats démontrèrent une relation délétère significative entre une exposition à un niveau élevé de tension et la consommation de médicaments psychotropes. Les résultats de cette étude ont été publiés (19). Nous présentons maintenant les résultats de nouvelles analyses faites à partir des données recueillies auprès des personnes toujours au travail, interrogées à la fin du suivi de la cohorte, c’est-à-dire en 1999-2003.

À l’aide des données recueillies aux deux temps de suivi de la cohorte, nous avions espéré pouvoir être en mesure d’effectuer une analyse comparative chez les gens présents aux deux moments et ainsi être innovateur dans notre façon d’aborder la problématique. Le but de cette analyse était de déterminer si un changement de niveau de tension au cours de la période de suivi influençait le risque de consommer des médicaments psychotropes. Il nous fût impossible d’effectuer cette série d’analyses à cause d’un manque d’effectifs admissibles communs aux deux temps de l’étude. De plus, la comparaison se basait sur des postulats difficiles à vérifier étant donné le fait qu’il n’y ait eu que deux cueillettes de données. Ce volet du projet fut donc abrogé.

Les données recueillies pour cette étude proviennent de questionnaires auto-administrés distribués aux participants sur leur lieu de travail (annexe A). Des régressions logistiques ont été utilisées pour modéliser le risque de consommer des médicaments psychotropes en fonction de la tension au travail selon Karasek et de l’inadéquation efforts extrinsèques - reconnaissance de Siegrist. Les résultats de cette étude permettront de raffiner les connaissances existantes sur la consommation de médicaments psychotropes en milieu de travail. Avec un outil explicatif fiable, il sera plus facile d’organiser le travail de façon à éviter une exposition inadéquate à la tension en milieu de travail et ainsi en prévenir les conséquences (29). Aussi, un tel instrument aiderait au dépistage ainsi qu’à une caractérisation plus précise des échantillons étudiés. En milieu professionnel et en santé, le bénéfice serait acquis par une prévention ciblant mieux les situations et les personnes à risque de consommer des médicaments psychotropes.

Le texte qui suit est divisé en quatre chapitres. L’état actuel des connaissances concernant la prévalence et l’utilisation des médicaments psychotropes, la mesure de la tension au travail, du ratio efforts extrinsèques/reconnaissance et les relations observées par diverses équipes de chercheurs est présenté au premier chapitre. Le second chapitre présente le contexte dans lequel s’inscrit cette étude. Le troisième chapitre présente la méthode, les résultats et une discussion sur ceux-ci sous la forme d’un article qui sera soumis pour publication. En dernier lieu, au quatrième chapitre, une conclusion générale résumera ce qui a été vu et ce qu’il faut retenir de la présente étude.