CHAPITRE 1 État des connaissances

Table des matières

La définition de ce qu’est un médicament psychotrope varie beaucoup d’une étude à l’autre. Cette catégorie de substances regroupe plusieurs produits provenant de différentes classes de médicaments. De manière générale, un médicament psychotrope est un produit qui a la propriété d’affecter la psyché d’un individu en agissant sur le système nerveux central (30). De tels médicaments ont pour but de soulager soit la douleur, le stress, la dépression, certaines conditions neuropathologiques ou encore de moduler certains comportements dans le cadre de traitements spécifiques comme pour la schizophrénie ou la maladie affective bipolaire de type 1 pour ne citer que celles-ci.

Actuellement, il existe deux systèmes de classification des médicaments reconnus et utilisés en Amérique du nord : le système américain (The American Hospital Formulary System Pharmacological/Therapeutic Classification scheme) et le système anatomique, thérapeutique et chimique (ATC). Ce dernier est celui recommandé par l’Organisation Mondiale de la Santé et également celui qui a servi pour cette étude. Selon le système ATC, les médicaments du système nerveux sont divisés en sept sous-groupes, soit les anesthésiques, les analgésiques, les anti-épileptiques, les anti-Parkinsoniens, les psycholeptiques, les psychoanaleptiques et les autres médicaments du système nerveux. Seules les substances psychotropes légales sont considérées ici. La classification des médicaments recensés dans notre étude à l’aide du système ATC est présentée en détails à l’annexe B.

Les différentes études font état d’une variation importante de la proportion de consommateurs de médicaments psychotropes dans la population. Cette inconsistance est en partie due au fait que les populations à l’étude, la période d’observation, la définition de ce qu’est un médicament psychotrope ainsi que la façon dont la question est posée et recensée varient considérablement d’une étude à l’autre.

Plusieurs méthodes ont été utilisées afin de mesurer la consommation de médicaments psychotropes. Les plus fréquentes consistaient à demander au répondant s’il avait consommé un médicament psychotrope dans les dernières 48 heures (10, 11, 19, 31, 32), au cours de la dernière semaine (6, 33-35), au cours des deux dernières semaines (7, 9), au cours du dernier mois (5, 16, 17, 32, 36) ou au cours de la dernière année (3, 4, 18, 20, 21, 26, 37-40). Le choix de la question ainsi que les substances considérées influencèrent directement les prévalences observées.

Depuis les vingt dernières années, plusieurs groupes de chercheurs ont déterminé la prévalence de la consommation de médicaments psychotropes. Au Québec, l’enquête sociale et de santé de 1998 donne une prévalence de 7,7% chez les hommes et de 6,5% chez les femmes au cours de l’année précédant l’administration du questionnaire (Marijuana exclue – Population générale) (41). Ohayon et coll. ont observé une prévalence de 5% d’utilisation de médicaments psychotropes en 1995 à Montréal dans la population générale (8). À partir des résultats obtenus de l’étude de Santé Québec en 1987, Laurier et coll. ont observé une prévalence de 5,1% (42) et, avec les données provenant d’une autre étude faite en 1992-1993, les mêmes auteurs ont trouvé une prévalence de 4,5% (10).

Il existe plusieurs facteurs associés à la consommation de médicaments psychotropes. De nombreuses équipes de chercheurs ont abordé le sujet. Les variables sociodémographiques sont les éléments qui ont été le plus scrutés. Plusieurs équipes observèrent une augmentation de la consommation de médicaments psychotropes avec l’âge et le fait d’être une femme (2, 6-9, 12, 18-20, 32, 35, 40, 43-49), être caucasien (40, 44), avoir un faible niveau d’instruction (12, 19, 32, 44, 46, 49-53), être célibataire (46), séparé(e) ou veuf(ve) (12, 18, 40, 43), avoir un revenu familial inférieur (32, 39, 43, 46, 49) ainsi que lors d’inactivité occupationnelle (sans travail ni aux études) (12, 32). La majorité des études révisées ici présentent une bonne méthodologie. La plupart d’entre elles comportaient une analyse multivariée ajustant pour divers facteurs tels le soutien social, l'âge, le sexe ou encore l’état de santé. Certaines études n’avaient cependant pas un taux de réponse très élevé comme c’est le cas pour deux études dont une avait un taux de réponse de 26,7% et une autre de 62% (20, 46). Ce faible taux de réponse pourrait induire un biais de sélection s’il s’avérait que l’échantillon ne soit pas représentatif de la population visée. Cependant, les résultats obtenus corroborent les résultats de la majorité des autres études.

Les indicateurs de santé sont aussi largement associés à la consommation de cette classe de médicaments. Une augmentation de la consommation a été remarquée chez les gens ayant au moins un problème de santé physique (7, 8, 10, 35) ou se percevant comme étant en mauvaise santé (10). Les gens demeurant à proximité des services de santé (43) et ceux qui les utilisent régulièrement seraient plus à risque de consommer des médicaments psychotropes (8, 40). D’autres facteurs tels les troubles d’anxiété et de dépression (6, 12, 20, 32, 44, 53), un faible état de bien-être psychologique et la présence de détresse psychologique (7, 10, 32, 40, 45) font augmenter le risque d’être ou de devenir un consommateur. Moins fréquemment, certaines équipes de chercheurs ont aussi trouvé une relation entre la solitude (2), la présence d’un membre de la famille ayant un problème de santé mentale (9), la surconsommation d’alcool (10, 19, 46, 53, 54), les troubles du sommeil (8, 44), l’expérience récente d’événements stressants (7, 10, 19, 40, 50) et la consommation de médicaments psychotropes. La majorité des équipes de recherche utilisaient des analyses de régressions logistique multivariées et ajustaient pour à peu près les mêmes variables (i.e. : âge, sexe, appartenance ethnique, état civil...). Plusieurs chercheurs n’ont considéré que l’usage de benzodiazépines (40, 44), d’autres ne considérèrent que l’usage d’hypno-sédatifs (32) ou encore que la consommation d’alcool (48).

L’observation plus fréquente de la consommation de médicaments psychotropes chez les femmes comparativement aux hommes a donné lieu à des études leur étant exclusivement dévouées. Dans beaucoup d’autres études, les hommes et les femmes ont été séparés au moment de l’analyse afin de permettre la comparaison. Les facteurs d’association chez les femmes sont sensiblement les mêmes que pour les hommes, mais la force de ceux-ci est souvent significativement différente. Certains facteurs semblent être exclusifs ou prédominants chez les femmes tels le fait d’avoir à s’occuper d’un ou plusieurs enfants à charge ou de rester à la maison (18, 55) ou encore de souffrir de dépendance affective et de vulnérabilité psychologique (56).

Les études concernant les travailleurs portaient sur deux types de populations. Le premier est composé de travailleurs provenant de divers domaines (17, 20, 23, 25, 35, 53, 57). Le second provient d’un sous-groupe bien défini comme les cols blancs, les employés d’un abattoir, les professeurs, les infirmières, les cols blancs d’une région, etc (18, 19, 24, 26, 50, 51, 58, 59). Bien que la grande majorité de ces recherches aient démontré un lien entre l’exposition aux contraintes psychosociales au travail et la consommation de médicaments psychotropes, il faut être prudent dans l’interprétation des résultats. Comme les populations étudiées varient beaucoup, ceci peut affecter la validité externe des résultats.

Chez les travailleurs, on observe que la consommation de tels médicaments est proportionnellement moins élevée que chez les non-travailleurs. Cette constatation corrobore le phénomène de « l’effet de bonne santé du travailleur ». En contre-partie, en plus des facteurs s’appliquant à la population générale, les travailleurs sont exposés à des contraintes que les autres ne subissent pas. Ces contraintes, qui leur sont spécifiques, sont susceptibles d’influencer la consommation de médicaments psychotropes. Les facteurs d’expositions spécifiques aux travailleurs sont décrits en détails dans la section 1.4.

Au Québec, une recherche effectuée sur les travailleurs de la fonction publique révélait que 8,3% des hommes et 9,3% des femmes auraient consommé des médicaments psychotropes au cours des deux jours précédents (14). Chez un groupe d’hommes travaillant dans un abattoir danois, 4,2% des employés consommaient tranquillisants et hypnotiques (24). En France, une prévalence de 21% a été mesurée chez un groupe de travailleurs pour une consommation au cours de la dernière semaine (33). Toujours en France, une autre étude chez des travailleurs fait état d’une prévalence de 6,1% chez les hommes et de 11,3% chez les femmes. Cette étude portait spécifiquement sur la prise de somnifères de façon régulière (au moins une fois par semaine) pendant l’année précédente (22). En Finlande, une étude faite à partir d’une population hétérogène (travailleurs et non-travailleurs) donne les prévalences suivantes (ajustées pour l’âge) : 4,1% des travailleurs contre 18,6% des non-travailleurs ont consommé un médicament psychotrope au moins dix fois dans la dernière année. Chez les femmes, ces chiffres sont de 6,5% et 12,8% respectivement (13).

Certaines recherches ont exclusivement visé les femmes au travail. Morissette et coll. ont trouvé une prévalence de 15% pour la consommation de médicaments psychotropes chez un groupe de femmes cols blancs à Montréal (18). Les études faites auprès d’infirmières comptent aussi dans cette catégorie d’études à cause du fait que cette profession est largement occupée par les femmes. Ainsi, en France, une étude sur les infirmières comparant la consommation d’hypnotiques et de tranquillisants en 1980, 1985 et 1990 donne les prévalences suivantes : 7,7%, 9,1% et 5,5% (58).

Le stress est la réponse de l’organisme aux facteurs d’agressions physiologiques et psychologique (i.e. : contraintes psychosociales) ainsi qu’aux émotions (agréables ou désagréables) qui nécessitent une adaptation fonctionnelle. Cette notion s’apparente à un symptôme et, par conséquent, est très difficile à mesurer et à quantifier, car chaque individu réagira d’une manière qui lui est propre lorsque exposé à un événement ou à un contexte stressant (23). Le reste de cette section décrit les principaux outils utilisés par les chercheurs pour quantifier le stress au travail.

En 1979, Robert Karasek a constaté l’impossibilité de se servir du stress comme variable indépendante constante et fiable. Il a donc décidé de mesurer la demande psychologique et la latitude décisionnelle qui, elles, peuvent être objectivement déterminés. Lorsqu’une personne se retrouve dans une situation où elle fait face à une forte demande psychologique et une faible latitude décisionnelle, elle est soumise à une tension due au travail (23). Ce sont donc les expressions « tension due au travail » ou « tension au travail » qui désignent la somme de contraintes ressenties par l’individu dans l’exercice de ses fonctions, qui seront utilisées dans le reste de ce document.

Robert Karasek est le chercheur qui a introduit pour la première fois le modèle demande-latitude en 1979 (23). Depuis, son modèle a été retenu dans un grand nombre d’études. Aujourd’hui encore, ce modèle est largement utilisé dans les études portant sur l’influence des conditions de travail sur divers aspects de la santé tant physique que mentale. Cette approche suppose que l’exposition à une demande psychologique élevée combinée à une latitude décisionnelle faible résulte en un stress qui à long terme peut avoir des conséquences néfastes sur la santé (60).

À la demande psychologique, on associe les éléments de la charge de travail tels la quantité demandée, les limitations temporelles et l’effort mental requis pour accomplir le travail en question. À la latitude décisionnelle, on associe la possibilité d’utiliser pleinement ses compétences dans l’exercice de ses fonctions et d’en développer de nouvelles. Le pouvoir décisionnel dont dispose le travailleur est le deuxième élément clé de la latitude décisionnelle. Il indique la possibilité d’un employé à pouvoir disposer d’une certaine marge décisionnelle lui permettant d’exprimer son avis et ainsi influencer directement certains paramètres de son emploi. La latitude décisionnelle est, selon Karasek, la dimension la plus critique de ce modèle.

Une demande psychologique élevée ne posera problème que si la latitude décisionnelle décroît inversement. Les différents chercheurs ayant utilisé ce modèle essayèrent également de voir si d’autres composantes de la vie d’un travailleur pouvaient confondre la relation expliquée par le modèle de Karasek. Le soutien social a été un des éléments souvent étudiés à ce propos. Les études ne s’accordent pas sur le rôle du soutien social face à la détresse psychologique. Par contre, la majorité des études dénotent la confusion apportée par cette variable (19, 61-63) sur la relation observée, mais ce constat n’est pas universel (50). Aussi, peu d’études à ce propos ont effectué de distinction entre le soutien social au travail et hors travail (50).

En 1996, l’équipe de Johannes Siegrist présenta un modèle visant à quantifier l’exposition à la tension en milieu de travail. Ce modèle utilise le rapport entre les efforts extrinsèques et la reconnaissance (récompenses) obtenue. Le modèle de Siegrist ajoute une dimension de profil de la personnalité du travailleur qui est absente du modèle de Karasek (27). Contrairement au modèle de Karasek, celui de Siegrist utilise la reconnaissance plutôt que la latitude décisionnelle comme dénominateur dans son équation. Cette optique plus large tient aussi compte de paramètres qui sont propres à chaque individu, tels la stabilité de l’emploi, le respect, l’estime, le salaire et les perspectives de promotion.

L’évaluation des efforts extrinsèques, qui ressemble beaucoup à celle de la demande psychologique du modèle demande-latitude de Karasek, est composée de questions sur les contraintes de temps, les interruptions, les responsabilités, les heures supplémentaires, la charge physique et l’accroissement de la demande. La reconnaissance est divisée en trois classes, soit les gratifications monétaires, l’estime au travail et le contrôle de son statut. Le rapport calculé à partir des scores obtenus entre les efforts extrinsèques et la reconnaissance donne un résultat indiquant un équilibre ou un déséquilibre entre ces deux dimensions. Un rapport supérieur à 1 indique une situation où les efforts extrinsèques sont supérieurs à la reconnaissance obtenue et est considérée comme une inadéquation. Cette inadéquation est, selon Siegrist, une situation où le travailleur est plus à risque de souffrir de la tension au travail et de ses conséquences sur la santé.

Siegrist présenta également une hypothèse selon laquelle l’immersion (les efforts intrinsèques) pouvait modifier la relation entre l’inadéquation efforts extrinsèques-reconnaissance et l’effet à observer qui, ici, est la consommation de médicaments psychotropes. L’immersion, ou les efforts intrinsèques se définit en un ensemble d’attitudes, de comportements, d’émotions et du désir d’approbation et d’estime de la part de ses collègues et supérieurs. Le besoin d’approbation, la compétitivité et l’hostilité latente, l’impatience et l’irritabilité ainsi que l’incapacité à s’éloigner du travail sont les éléments recensés pour établir le niveau d’immersion d’un individu face à son emploi. De Jonge, Bosma, Peter et Siegrist (28) stratifièrent les relations observées entre leurs variables dépendantes (épuisement émotionnel, psycho somation, symptômes physiques et insatisfaction au travail) et l’inadéquation efforts extrinsèques-reconnaissance en fonction d’une immersion élevée ou faible. Cette même méthode a été utilisée dans la présente étude.

La revue de littérature effectuée semble démontrer que le modèle efforts-reconnaissance de Siegrist discerne de façon plus prononcée plusieurs éléments concernant le bien-être chez les travailleurs. Par exemple, dans une étude comparative entre le modèle de demande psychologique-latitude décisionnelle de Karasek et le modèle efforts-reconnaissance de Siegrist, les rapports de cotes étaient tous significativement plus élevés dans les catégories les plus à risque avec le modèle de Siegrist (28).

Jusqu’à présent, les principales équipes de recherche qui utilisèrent le modèle efforts-reconnaissance de Siegrist étudiaient le niveau de bien-être des travailleurs (28), les maladies cardiovasculaires (64) ou encore les maladies psychiatriques (65). Notre étude sur la consommation de médicaments psychotropes sera la première du genre à aborder la problématique sous cette optique.

Le questionnaire utilisé dans la présente recherche ne contenait pas les questions originales concernant les efforts extrinsèques. Pour évaluer ceux-ci, nous avons utilisé une variable indicatrice constituée des questions de la demande psychologique de Karasek. Cette variable indicatrice a également été utilisée dans deux autres études dont l’enquête prospective sur la cohorte Whitehall II composée de 10 308 fonctionnaires londoniens (65). Cette méthode permet d’alléger le contenu du questionnaire tout en s’assurant que les résultats soient représentatifs de l’échelle originale complète proposée par Siegrist.

Les questions sur les efforts intrinsèques et la reconnaissance sont les questions originales proposées par Siegrist. Cependant, comme dans une étude sur les facteurs psychosociaux au travail et les maladies cardiovasculaires menée par Niedhammer et Siegrist (27), nous avons utilisé un indice de mesure des efforts intrinsèques comprenant 12 des 29 questions de l’échelle originale et 9 des 11 questions originales sur la reconnaissance.

La majorité des chercheurs utilisant l’hypothèse de Karasek (19, 23-26) confirment le lien entre une augmentation de la consommation de médicaments psychotropes et, soit une augmentation de la demande psychologique, soit une diminution de la latitude décisionnelle ou la combinaison des deux facteurs. Karasek (23) et Kristensen (24) parlent de la consommation de somnifères et de tranquillisants, tandis que Muntaner et coll. (25) utilisent la définition du DSM-III afin de déterminer les cas d’abus de substances psychotropes. Moisan et coll. (19) évaluèrent seulement l’utilisation des médicaments psychotropes pouvant être prescrits par un médecin en suivant le système ATC comme référence de classement.

Des équipes de chercheurs comme Jaquinet-Salor et coll., ont utilisé certaines composantes de la demande psychologique. Dans ce cas-ci, le paramètre d’intérêt était le manque de temps. Cette équipe a trouvé une relation entre le fait de consommer des somnifères au moins une fois par semaine chez les employées soumises à des contraintes temporelles plus grandes que chez leurs consœurs moins sujettes à ces contraintes (22). Watts et coll. ont observé un coefficient de corrélation linéaire de 0,11 (p<0,05) entre la consommation d’amphétamines au cours de l’année précédente et un indice appelé « overload » composé de la demande psychologique, de la paperasserie et du nombre d’heures travaillées (17).

Certains chercheurs ont également utilisé la latitude décisionnelle ou certaines parties de celle-ci. Karasek, en 1990, a observé que, suite à un changement de situation, un travailleur ayant obtenu un niveau de contrôle moins élevé qu’auparavant présentait un risque accru de consommer des médicaments psychotropes qu’une personne subissant une augmentation de son niveau de contrôle ou encore une personne n’ayant pas vécu de changement (66). Watts et coll. ont trouvé un coefficient de corrélation linéaire de 0,13 entre la consommation à vie d’amphétamines et l’autonomie de compétence (17). Moisan et coll. ont observé un rapport de cotes d’utilisation de médicaments psychotropes 4,5 (IC à 95% = 1,7-12,2) fois plus élevée chez un groupe de cols blancs de la région de Québec exposé à une demande psychologique élevée et une faible latitude décisionnelle. Dans la même étude, un rapport de cotes de 3,3 (IC à 95% = 1,2-9,1) a été observé chez les travailleurs exposés à une demande psychologique élevée seulement (19). Les résultats de Karasek et de Moisan et coll. provenaient d’analyses multivariées tenant compte de plusieurs facteurs de confusion.

Certains chercheurs n’ont pas utilisé le modèle proposé par Karasek afin de mesurer la tension due au travail. Une équipe de chercheurs a utilisé un indice composé du nombre d’heures travaillées hebdomadairement, de la charge de travail, de la qualité des relations entre collègues et avec les supérieurs, du soutien administratif, de la satisfaction et du niveau de contrôle par rapport à l’emploi (16). De manière générale, ils en arrivent à la conclusion que cet indice composite est associé au risque de consommer des médicaments psychotropes (16). Rosmond et coll. ont utilisé une approche différente. Plutôt que de créer un indice composite de la tension due au travail, ils ont directement demandé aux sujets de leur étude s’ils éprouvaient une tension au travail et, à quel niveau. Les résultats de leur étude révèlent un lien entre la perception d’une tension élevée au travail et l’utilisation d’anxiolytiques ou d’antidépresseurs (57).

En 1990 Watts et coll. ont calculé une corrélation significative de –0,13 entre la satisfaction au travail et la consommation à vie d’amphétamines. L’exercice a aussi été fait pour la consommation sur une période d’un an et sur celle d’un mois. Les résultats, toujours significatifs, ont démontré des corrélations de –0,11 et –0,12 respectivement (17). En 1991, ces mêmes chercheurs ont établi une corrélation significative de –0,08 entre la satisfaction au travail et la consommation d’amphétamines, de barbituriques et de tranquillisants au cours du dernier mois (16).

En 1999, Macdonald et coll. ont observé que, chez un groupe de travailleurs ontariens à risque de consommer abusivement de l’alcool, le manque d’intérêt pour l’emploi était relié significativement à la consommation de drogues illicites (21). En 1993, Jacquinet-Salord et coll. ont observé que, chez les hommes présentant un intérêt diminué pour leur emploi, l’utilisation hebdomadaire de somnifères était plus élevée que chez leurs confrères présentant un intérêt plus élevé (22). Kristensen a trouvé en 1991 un lien statistique entre de piètres relations de travail avec ses collègues et une consommation accrue de tranquillisants chez un groupe de travailleurs d’abattoirs suédois (24). En 1990, Watts et coll. ont établi un coefficient de corrélation significatif de 0,13 entre la consommation d’amphétamines durant la dernière année et le dernier mois en rapport avec l’état des relations avec les collègues de travail (17). Cette relation ne fait cependant pas l’unanimité, car en 1998, Rosmond et coll. n’ont pas trouvé de lien entre les relations avec les collègues ou supérieurs et la consommation d’anxiolytiques, d’hypnotiques ou d’antidépresseurs (57). Macdonald et coll. en 1999 en sont également arrivés à une absence de corrélation entre les relations entre travailleurs et la consommation de drogues illicites cette fois-ci (21).

En 1997, Morissette et Dedobbeleer ont étudié le lien entre l’ancienneté et le statut d’emploi (temps plein ou partiel) et le risque de consommer des médicaments psychotropes. Leur conclusion fut qu’il y a un lien positif avec le fait d’avoir un emploi à temps plein, mais l’ancienneté n’eut pas d’impact (18). Moisan et coll., dans un article paru en 1999, n’ont pas observé de lien entre le statut d’emploi et la consommation de médicaments psychotropes. Cependant, moins de 15% des effectifs étaient dans la catégorie temps partiel; il est possible que cette faible proportion n’ait pu donner assez de puissance statistique pour obtenir un résultat significatif (19). Jacquinet-Salord et coll. ont aussi conclu à une absence de relation entre les conditions de travail (dont le statut d’emploi) et la consommation de médicaments psychotropes (22). L’occupation du travailleur, c’est-à-dire le genre d’emploi occupé, ne fut pas relié à une augmentation significative du risque de consommer des médicaments psychotropes dans les deux études traitant la question (19, 53). Karasek, en 1990, a établi un lien entre le changement de situation au travail (vers un emploi offrant un plus grand contrôle) et la consommation de psychotropes. Il a conclu que, chez les gens ayant subi un tel changement, les risques d'observer les symptômes décrits dans son étude étaient significativement plus bas pour l’indice de satisfaction par rapport à l’emploi. Il a aussi observé une tendance similaire pour la consommation de médicaments, l’absentéisme, les maux de tête et les maladies cardiaques chez les hommes (66).

De toutes les études revues, la seule à observer un lien entre le salaire (individuel ou familial selon l’étude) et la consommation de médicaments psychotropes fut celle de Bourbonnais et coll. (50). Dans cette dernière étude, la catégorie des moins de 40 000$ (revenu familial) par année représente le sous-groupe à risque (50). Les autres études ayant considéré cette relation ne trouvèrent pas de lien (19, 46, 53, 54). Le travail par quarts semble aussi influencer la prise de médicaments psychotropes. En 1998, Rosmond et coll. trouvèrent un coefficient de corrélation linéaire entre l’usage fréquent d’hypnotiques et la quantité de quarts de travail effectué par des travailleurs suédois natifs du pays (57), tandis que Macdonald et coll. ont trouvé un coefficient de relation linéaire (modèle univarié) entre l’augmentation de la consommation de drogues illicites et le fait, par le travailleur, d’estimer qu’il effectue trop de travail par quarts. Cette corrélation passe un peu sous le seuil de signification (p>0,05) lorsque l’analyse est ajustée pour l’âge, le sexe et l’éducation (21). French et coll. en 1995, dans une étude portant sur l’utilisation de drogues illicites, ont rapporté qu’environ 10% des utilisateurs de telles substances déclaraient avoir eu des problèmes d’assiduité (due à la consommation) au cours de la dernière année (49). Bass et coll. en 1996, ont aussi trouvé une corrélation entre le nombre moyen de jours d’absence et le fait d’avoir testé positif à un test de dépistage urinaire d’usage de drogue. Ils ont aussi établi un lien entre les jours de suspension et de retard avec l’usage déclaré de drogues psychotropes illégales durant la dernière année ainsi que pour l’usage à vie (51).

Certains chercheurs n’ont considéré que des populations exclusivement féminines (18, 37, 58, 59). En 1990, Estryn-Behar et coll. établirent un lien entre l’augmentation du niveau de tension à l’emploi et la consommation de médicaments psychotropes (37). L’étude de Niedhammer et coll. en 1995 s’est penchée sur l’effet du travail par quarts chez un groupe d’infirmières françaises. Trois recensements sur le type d’horaire et la prise d’hypnotiques ou de tranquillisants furent faits (en 1980, 1985, 1990) et les auteurs ont conclu que l’horaire de travail peut, en certaines circonstances, favoriser la prise de tels médicaments. L’étude en arrive aussi à la conclusion qu’une mauvaise perception de son état de santé et le célibat (célibat; p=0,06) sont aussi des facteurs pouvant faire augmenter le risque de consommer des médicaments psychotropes (58).

Morissette et Dedobbeleer, en 1997, ont réalisé une étude visant à identifier les facteurs associés à la consommation de médicaments chez des professionnelles. Parmi les facteurs d’intérêt, le fait de travailler à temps plein semble faire augmenter le risque chez ce groupe. L’étude va aussi plus loin en tentant d’identifier ponctuellement les raisons qui poussent à consommer et les habitudes de consommation, comme à quel moment de la journée et pour quelle raison précise le médicament est-il pris ou à quelle fréquence ou encore pour combien de temps (18). Bourbonnais et Mondor en 2001, dans le cadre d’une étude portant sur le stress ressenti au travail et l’absentéisme chez un groupe d’infirmières du Québec, ont trouvé un lien entre l’augmentation des absences pour raison de santé (court et long terme) et l’utilisation de médicament(s) psychotrope(s). Les résultats de l’étude ont aussi démontré que, plus la durée de l’absence était longue ou que la cause était reliée à un facteur psychosocial en milieu de travail, plus grand était le risque de consommer des psychotropes (59). La plupart des études contenaient des populations mixtes (hommes et femmes). Plusieurs auteurs ont cependant fait des analyses stratifiées pour le sexe et ont observé plusieurs relations entre la consommation de médicaments psychotropes et les contraintes psychosociales spécifiques à un sexe. Certaines relations entre divers facteurs et la consommation de médicaments psychotropes ne furent trouvées que chez les hommes et d’autres, que chez les femmes. De manière générale, ce sont les femmes qui étaient les plus à risque de consommer des médicaments psychotropes. Plusieurs chercheurs ont tenté d’expliquer ce phénomène en l’attribuant à des raisons principalement sociales en ce sens qu’à l’heure actuelle, les femmes sont moins socialement contraintes dans l’expression de leurs émotions et que les médecins sont généralement plus portés à leur prescrire des médicaments de type psychotrope.

Les études revues n’avaient pas toutes la même façon de mesurer la consommation de médicaments psychotropes. Ainsi, plusieurs études n’ont pas utilisé l’ensemble des médicaments psychotropes, mais bien une ou plusieurs sous-classes spécifiques de ceux-ci. Certains chercheurs ont étudié les amphétamines (16, 17), les antidépresseurs (12, 20, 36, 37, 57), les anxiolytiques (12, 16, 18, 20, 23, 24, 35, 57, 58), les barbituriques (16, 17), les somnifères et hypnotiques (12, 18, 20, 22, 24, 35-37, 57-59) ainsi que les médicaments de vente libre (12, 17). Certains chercheurs prirent un amalgame de plusieurs sortes de psychotropes ou la médication en général (59, 66), alors que d’autres ont inclus les substances psychotropes illicites (16, 17, 25, 26, 46, 49, 51, 53, 54). La dimension temporelle de la mesure de la prise de médicaments psychotropes est assez variable d’une étude à l’autre. L’étendue de la période va de 48 heures jusqu’à un an avant la complétion du questionnaire par le sujet et se répartit comme suit : des chercheurs mesurèrent la consommation sur les dernières 48 heures (19, 50, 59), durant les deux dernières semaines (23), durant le dernier mois (16, 17, 36, 54), durant l’année précédente (16-18, 20, 21, 24, 26, 37, 38, 46, 49, 51) et sur la vie entière (49, 51). Certains chercheurs considérèrent la consommation actuelle rapportée par le sujet (12, 35, 57, 58), d’autres utilisèrent la consommation hebdomadaire (minimum d’une fois par semaine) de façon régulière pour déterminer si le répondant était consommateur de médicaments psychotropes (somnifères ou tranquillisants seulement) (22) et d’autres demandaient si le sujet avait consommé tranquillisants ou hypnotiques plusieurs fois par semaine au cours de la dernière année (24). Dans une de ses études, Karasek ne fit pas mention de la période sur laquelle il évaluait la consommation de médicaments psychotropes (66).

Cette disparité rend ardue la comparaison des différentes études dans ce domaine. Afin d’assurer la comparabilité des résultats des diverses études, il est essentiel d’utiliser des projets aux devis comparables. La période de rappel aussi a un rôle important à jouer, car une période trop courte risque de passer sous silence une consommation sporadique et une période trop longue risque de créer un biais de rappel par oubli.

Les multiples travaux de recherche dans le domaine des conséquences de l’exposition à une tension élevée au travail indiquent clairement une propension significative à la consommation de médicaments psychotropes. De manière générale, les principaux points à retenir des études antérieures sont que la tension élevée au travail, le fait d’être de sexe féminin, d’être exposé à des contraintes psychosociales ou encore de ne pas être satisfait de ses conditions de travail, de ses collègues ou ses supérieurs puissent favoriser la consommation de médicaments psychotropes. Ce problème complexe, modulé par beaucoup de facteurs comprenant la personnalité, a été sujet à des changements d’interprétation avec le temps. Depuis le début des années 1980, les conditions de travail au niveau mondial ont été en perpétuel changement. Ces changements à venir ne pouvant être pris en compte dans de telles études font que, temporellement parlant, l’interprétation des résultats obtenus au cours des années a partiellement été influencée par les conditions sociales prévalentes ainsi que par les théories circulant au moment de l’étude.

En modélisation, la régression logistique et la régression de Poisson sont les analyses les plus souvent effectuées. On retrouve aussi quelques analyses de corrélation. Les variables ayant servi à ajuster les modèles sont l’âge (19, 21, 24, 35, 37, 50, 59, 66), le sexe (19, 21, 22, 35, 50, 66), le niveau d’instruction (19, 21), l’appartenance ethnique (57), l’état civil (25, 37), l’occupation (19, 50), la consommation d’alcool et de drogue (19, 25), le tabagisme (19), les problèmes extra professionnels (35), le soutien social au travail (19, 50, 59), les problèmes de sommeil (58), la présence d’un malaise physique et un indice de tension générale (24), la présence d’une maladie physique chronique et une visite il y a moins de 90 jours chez un médecin (36). De plus, Bourbonnais et coll. ont contrôlé pour le statut d’emploi, le soutien social hors travail, le cynisme, l’hostilité, la charge de travail domestique et la présence d’événements stressants au cours de la dernière année (50). Moisan et coll. ont contrôlé aussi pour le statut d’emploi, le revenu familial, la présence d’événements stressants récents et le niveau de pratique d’activité physique (19). Estryn-Behar et coll. ont contrôlé pour l’horaire de travail, la longueur du trajet travail-maison, le nombre d’enfants à la maison, le désir de déménager et l’ancienneté (37). Certains chercheurs ont présenté leurs résultats sous forme stratifiée selon le sexe (22, 66), l’âge et les conditions de vie (25). Plusieurs chercheurs n’ont utilisé que les résultats bruts dans leurs études (12, 16, 17, 20, 23, 26, 38, 46, 49, 51, 53, 54, 57).

Nous avons effectué des régressions logistiques bivariées pour chacune des variables indépendantes étudiées. Puis, à l’aide d’analyses multivariées nous avons tenu compte des variables suivantes : le soutien social au et hors travail, l’âge, le sexe, le niveau d’éducation, le revenu familial, le statut d’emploi, le type d’emploi, les événements stressants, la pratique de techniques de relaxation ou de méditation, la perception de sa santé, le tabagisme, la consommation d’alcool et le niveau d’activité physique. Le choix des facteurs de confusion a été effectué pour assurer la plus grande comparabilité possible avec l’analyse effectuée au début du suivi de la cohorte présentement étudiée.