Introduction — Pourquoi étudier l’identité du Québec à Expo 67?

Table des matières

Pourquoi étudier l’identité du Québec à Expo 67? La réponse tient en une courte proposition : parce que l’Expo a fourni l’occasion d’une catharsis, constitutive de l’identité québécoise moderne.

Je veux montrer que, dans l’ordonnancement rigoureux de l’exposition universelle de Montréal en 1967, se sont produits des failles et dérapages résultant en ce que j’appellerai une catharsis identitaire : l’émergence d’une nouvelle identité du Québec. De deux façons :

1) le portrait du Québec présenté dans son pavillon a damé le pion à la stratégie identitaire du gouvernement québécois;

2) les visiteurs québécois ont donné corps à une nouvelle identité québécoise.

Inspirée par Aristote qui voyait dans la catharsis une «purification ou purgation des passions » (Mourral et Millet 1995 : 46), la philosophie définit la catharsis comme une «purgation des passions opérée par les moyens de l’art [...] qui leur fournit un objet fictif de décharge » (Morfaux 1980 : 43). La psychologie y voit une «abréaction d’un affect non déchargé, c’est-à-dire qui n’a pas été en son temps supprimé par une réaction adéquate, telle que “se décharger dans les larmes”, “décharger sa colère” » (Doron et Parot 1991 : 101). Les ouvrages de référence en philosophie et en psychologie associent la catharsis à des affects négatifs (chagrin, douleur, colère); rien n’interdit cependant de l’associer à des affects «positifs » (joie, fierté). Ce sera le cas dans ce travail, qui ne ressortit toutefois à aucune de ces deux disciplines. La catharsis identitaire caractérisera ici une expérience à la fois collective et individuelle; elle se définira, sur un mode édulcoré, comme l’expression d’imaginaires peu ou non exprimés jusque là et qui portent sur l’identité québécoise.

Que s’est-il passé en effet à Expo 67? Au cours des six mois d’exposition, les millions de visiteurs[2], dont sans doute plusieurs centaines de milliers de Québécois[3], ont pu parcourir et admirer cette reconstitution du monde, réalisée au prix d’efforts gigantesques, sur le fleuve Saint-Laurent, en un temps record : le choix du site, effectué en mars 1963, comportait l’île Sainte-Hélène, à aménager (on y a joint l’île Ronde), et l’île Notre-Dame, à édifier. Cet événement advenait après plusieurs années de réformes importantes au Québec, réalisées pour l’essentiel entre 1960 et 1965 sous la houlette du premier ministre libéral Jean Lesage. Entre autres réformes, les systèmes d’éducation et de santé sont passés des mains des communautés religieuses à celles de l’État; la culture et les relations internationales se sont dotées d’entités administratives et de politiques innovatrices; on a attribué le quasi-monopole de l’électricité à Hydro-Québec, entreprise publique; on a institué la Caisse des dépôts et consignations du Québec. Cette période, la Révolution tranquille, s’est achevée avec l’élection d’un gouvernement de l’Union nationale, dirigé par Daniel Johnson, en juin 1966. Bref, Expo 67 arrivait après une vague de changements politiques et économiques dont l’ampleur était difficile à saisir concrètement. Si bien que l’édification spectaculaire des îles puis des bâtisses et la venue de visiteurs du monde entier conférèrent une réalité matérielle à toutes ces nouvelles infrastructures qui permettaient ou accompagnaient de telles prouesses techniques. Ainsi, cette exposition émergée des eaux arrivait à point nommé pour condenser les enthousiasmes et les craintes suscités au cours des années précédentes.

Le succès national et international de l’Expo conforta l’audace du pari. C’est ainsi que rationnellement, mais aussi émotivement, les Québécois ont pu apprécier (au sens fort du terme) ce que l’on savait construire au Québec. Comme elle matérialisait et « parachevait » la Révolution tranquille, ils s’approprièrent symboliquement l’Expo bien qu’elle fût un événement tripartite, organisé et financé par le gouvernement fédéral, le gouvernement québécois et la ville de Montréal. Pour les témoins, l’Expo est devenue depuis un des parangons de la réussite du « Québec moderne ».

Ainsi, les Québécois (les visiteurs comme les concepteurs du pavillon du Québec) ont vécu une catharsis lors d’Expo 67. Ils ont déchargé des émotions relatives à leur identité nationale, émotions bousculées et accumulées pendant la Révolution tranquille. Par la même occasion, cela leur a permis un exercice aussi éphémère qu’exceptionnel de la démocratie, celui de choisir affectivement et pacifiquement ce que l’on est ou, plus exactement, à quelle nation on appartient.

L’exercice de la démocratie consiste habituellement à exprimer ses choix de société parmi plusieurs options rivales. La science politique tente d’expliquer ces choix par divers facteurs socio-économiques, historiques, familiaux, etc., mais la part des émotions est difficile à cerner; on peut sans doute la compter au nombre des «  slacks  » qui font mentir les prévisions et dont Hirschman relève plaisamment qu’ils déstabilisent les spécialistes (1970 : 14). À Expo 67, le portrait du Québec était flatteur et optimiste tout en étant multiple, et les Québécois ont pu se laisser aller à des coups de cœur pour décider ce à quoi « leur » Québec ressemblait, sans avoir à en rendre compte et dans la bonne humeur. Ce portrait était en partie explicite dans le pavillon du Québec et ceux des industries du Québec et d’Hydro-Québec. Mais par plusieurs aspects, ce portrait pouvait s’esquisser à partir d’une présence implicite du Québec voire imaginaire, en attribuant au Québec certains traits de l’Expo qui ressortissaient en fait aux décisions de la Compagnie canadienne de l’Exposition universelle. Or, dans une exposition universelle, exposants et organisateurs sélectionnent ce qu’ils considèrent comme les meilleures présentations, ce qui donne à l’ensemble son caractère « extra-ordinaire ».

Les Québécois avaient donc l’embarras du choix pour décider ce qui était notable et admirable : les infrastructures (construction des îles, du métro, du minirail sur le site, certains pavillons — celui du Québec, superbe, d’après tous les témoins); le contenu des expositions nationales et thématiques; la qualité des services aux visiteurs (gastronomiques, entre autres); le charme (disait-on alors) et la compétence des hôtesses; la clarté des indications en pictogrammes; le design dernier cri omniprésent; la civilité des files d’attente; la profusion d’œuvres d’art du monde entier; la richesse du Festival mondial — opéras, ballets, concerts, spectacles classiques et de variétés, y compris amateurs; l’ambiance bon enfant; les visites de chefs d’État et de vedettes. Les témoins québécois s’approprièrent symboliquement certains de ces événements et caractéristiques pour dresser un portrait triomphant du Québec.

Cette adhésion affective n’était pas prévue d’ailleurs (ou pas à ce point), car depuis qu’elles existent, les expositions universelles véhiculent et promeuvent une vision rationnelle du monde, celle des élites, en consacrant la version légitime de l’ordre social de l’époque. En fait, dès la première exposition universelle en 1851 à Londres, la rationalité fait partie du programme des organisateurs comme un moyen et comme une fin en soi. L’Occident a en effet conquis le monde, et exposer le monde chez soi est une façon de confirmer la chose aux yeux des citoyens, de la rendre plus réelle et, ce faisant, légitime. Les grandes puissances rivalisent donc de fastes pour accueillir leurs rivales et les représentants des colonies. Il s’agit pour les pays hôtes d’affirmer leur suprématie dans certains domaines (industriel, artistique, social) et, pour les exposants, de présenter leurs spécificités[4], le tout dans une atmosphère de courtoise émulation.

Les classifications des exhibits explicitent les hiérarchies attribuées aux divers éléments nationaux : en 1867 à Paris, par exemple, les beaux-arts « coiffent » toute la production humaine, alors qu’auparavant les mines et la métallurgie et, plus tard, l’éducation occupent le faîte des classifications. L’espace disponible est lui aussi ordonné, de sorte que soient respectés la bienséance et le bon goût, servis par le cantonnement du ludique et du subalterne à certaines aires. Les attractions sont reléguées à la périphérie, et les pavillons des « petits » pays se voient attribuer les emplacements de second choix.

Les expositions universelles constituent d’énormes outils de communication dont disposent les pays nantis, et le parti qu’en ont tiré les élites a été démontré. Mais au-delà des discours rationnels qu’elles ont véhiculé, elles ont aussi ému les visiteurs qui ont lu et retenu ce qu’ils voulaient bien lire et retenir. À l’occasion d’Expo 67 s’est produite une « festivalisation de la politique »[5] qui a résulté en une nouvelle vision du Québec pour les concepteurs du pavillon du Québec et pour de nombreux Québécois « ordinaires », vision qui a dépassé les ambitions voire déjoué les stratégies des organisateurs. C’est pourquoi il est si intéressant de creuser l’avènement de cette catharsis; l’identité nationale s’y est (re)négociée intensément.

Un détour par un historique des expositions est nécessaire pour mieux saisir le contexte : une brève chronologie, les fins rationnelles des expositions puis les moyens qu’elles se donnent, le tout conférant un cadre distingué pour négocier les identités nationales. Cela permettra de s’interroger sur Expo 67, les tensions qui s’y firent jour entre rationnel et affectif et qui débouchèrent sur une nouvelle expérience démocratique. Quelques mots sur l’utilité de cette recherche concluront ce chapitre.

Si l’existence des foires internationales remonte à l’antiquité, les « ancêtres » directs des expositions universelles se situent seulement au XVIIIe siècle (Findling 1990, Poirier 1958), lors de grandes expositions nationales, artistiques et industrielles, en Grande-Bretagne et en France. Ces événements se multiplient et se diversifient jusqu’à la date charnière de 1851 : le Crystal Palace londonien accueille alors la première exposition universelle (The Great Exhibition of the Industry of All Nations) qui drainera six millions de visiteurs. Les exposants sont des individus, des entreprises et des États, qui proviennent principalement des grandes puissances européennes; mais chaque continent est représenté, de façon autonome ou par le biais des liens coloniaux[6].

Depuis 1851, vingt-neuf expositions universelles ont vu le jour[7], là où les transports le permettent, sur fond de libre-échange. Ce nombre est celui qu’avancent Schroeder-Gudehus et Rasmussen (1992) qui ne retiennent que les expositions ayant présenté non seulement un caractère international mais aussi une ambition universelle, celles qui prétendaient être, comme le disait G. Brown-Goode, responsable de la classification à Chicago (1893), « an illustrated encyclopedia of civilization » (Rydell 1984 : 45). Pour sa part, Findling (1990) recense quatre-vingt-quinze « world fairs and expositions » depuis 1851, toutes internationales mais plus spécialisées quant à leur contenu.

Les premières expositions rythment la concurrence franco-britannique en matière industrielle et artistique, puis les pays « neufs » s’insèrent (l’Australie et, surtout, les États-Unis) qui affirment leur présence comme nations civilisées en faisant valoir l’ingéniosité de leurs produits; à défaut de « bon goût », les États-Unis se présentent comme les spécialistes des « engineering skills » (armes, machines à coudre et plus tard voitures), conformément à leur représentation d’eux-mêmes (Calvert 1962). Avec le tournant du siècle se succèdent les expositions américaines et européennes au gré de motifs variés et parfois concomitants. On commémore des événements fondateurs : 1876 à Philadelphie, 1889 à Paris, 1893 à Chicago (la Columbian Exposition ), 1904 à Saint-Louis (l’achat de la Louisisane). On exorcise les conflits passés : 1873 à Vienne, 1876 à Philadelphie, 1878 à Paris. On célèbre l’achèvement de grands travaux : 1915 à San Francisco (le canal de Panama). On conjure les crises et les conflits qui menacent : les expositions des années trente. Hormis l’exposition de Bruxelles (1958) qui tente de « blanchir l’atome » (Bensaude-Vincent 1983 : 285), l’après Seconde Guerre mondiale consacre les nouveaux pôles de développement économique et politique : Seattle 1962, Montréal 1967 (centenaire de la Confédération), Osaka 1970, Séville 1992, Hanovre 2000.

Toutefois, comme le rappellent Schroeder-Gudehus et Rasmussen (1992 : 15), les sources désignant les motifs et les initiateurs des expositions sont « des discours reconstruits a posteriori , par des acteurs engagés, qui justifient leur entreprise, parfois la surchargent de sens, et élaborent une chronologie téléologique de l’exposition, héroïsant ses fondateurs et les circonstances dans lesquelles elle a vu le jour ». Ce qui est établi, en tous cas, c’est que les gouvernements et les élites s’investissent au propre et au figuré dans ces entreprises, puisqu’il faut les financer, réglementer ce financement, organiser les responsabilités, solliciter la participation étrangère, bâtir puis, généralement, détruire les édifices, recevoir les congrès qui s’y greffent, concevoir (jusqu’en 1958) le système de jurys et de récompenses (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992). Les expositions américaines relèvent surtout de l’initiative des municipalités, mais elles sont à l’occasion soutenues par les instances fédérales (Rydell 1984), tandis qu’ailleurs, ce sont les autorités centrales qui manœuvrent, épaulées par les chambres de commerce, comme pour les expositions belges (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992).

Cette succession d’expositions universelles peut se lire comme une scansion de tentatives de reconnaissance, reconnaissance d’un pays, de classes sociales, d’idéologies; pourtant, « la carte des expositions ne calqua jamais tout à fait celle du système international global, celle de la diplomatie », comme l’atteste l’absence d’expositions à Berlin et à Moscou (Forest 1986 : 150), car l’impératif de progrès, s’il s’accompagnait d’un nationalisme pacifique, devait aussi se nimber de libéralisme, ceci expliquant peut-être cela ( ibid. ).

Toutefois, si les expositions font plus que refléter leur temps, elles sont tout de même traversées par les courants du moment. Au XIXe siècle, elles participent « d’un mouvement plus vaste, l’expression spectaculaire de l’euphorie internationaliste qui traversait toute l’époque » (Forest et Schroeder-Gudehus 1991 : 207). Internationalisme économique, certes, mais aussi idéologique, comme le pacifisme, le début de la solidarité ouvrière, ou cognitif : curiosité pour l’exotisme avivée par le colonialisme (Forest et Schroeder-Gudehus 1991). Ensuite, pendant les années trente, l’élan qui avait porté la Société des Nations s’étant déjà essoufflé, les expositions présentent un internationalisme quasi factice, contredit par les rivalités qui couvent; l’accent porte alors sur les vertus sociales de la science, des arts et des techniques, de la démocratie, bref, sur ce que l’on imagine être la modernité du lendemain, tant le présent mérite d’être sublimé ( ibid. ). Après la Seconde Guerre mondiale, c’est à Bruxelles (1958) que l’on franchit un nouveau pas vers la modernité en présentant notamment les bienfaits de l’atome; puis, après la petite exposition de Seattle (1962), celle de Montréal déploie des prouesses techniques pour voir le jour et souligne ce qui unit l’humanité par delà sa diversité.

On comprend aisément que la rationalité fût au cœur des expositions universelles, comme un moyen et comme une fin : une fin, car les expositions se voient attribuer des objectifs précis — identitaires, économiques et éducatifs; un moyen, car pour organiser de tels événements, présenter une telle masse d’objets et d’édifices, on ne peut pas se permettre d’improviser — toutes les connaissances organisationnelles de l’époque sont donc mobilisées.

Les organisateurs d’une exposition universelle se fixent trois sortes d’objectifs qui ne recouvrent pas exactement les fonctions que les chercheurs attribuent aujourd’hui aux expositions. Une exposition visait — et vise encore — la promotion nationale, le profit des investisseurs et l’éducation des masses. Mais a posteriori , on constate que la promotion nationale des pays hôtes et des participants se voit parfois bridée par les calculs diplomatiques, les investissements ne s’avèrent pas aussi rentables que les concepteurs l’envisageaient et l’ambition éducative véhicule surtout une auto-célébration des élites. Un tel décalage entre l’ambition d’une époque et sa lecture critique n’a rien de très étonnant, puisque, après tout, les sociologues ont appris à débusquer les intérêts au cœur des faits sociaux. Aux élites reviendraient ainsi les profits réels et symboliques des expositions. Ne perdons pas de vue toutefois que l’élite intellectuelle d’aujourd’hui tire peut-être elle aussi son profit d’une telle lecture, laquelle permet d’éluder une analyse approfondie de l’aura d’une exposition, objet de recherche difficile à saisir s’il en est.

 

« La participation à une exposition internationale, disait un homme d’affaires britannique au «cours» d’une enquête officielle au début du siècle, est la seule façon légitime pour une nation de faire de la publicité pour elle-même ». Publicité pour elle-même, certes, mais, en plus, démonstration de sa position sur l’échiquier international et de la qualité de ses relations avec le pays hôte.

 
--Schroeder-Gudehus 1989 : 15  

Évidemment, cette publicité profite surtout au pays hôte dont la ville élue héberge un microcosme pendant six mois. C’est pourquoi une exposition devient un outil diplomatique symétrique qui, par le biais des invitations, l’ampleur matérielle d’une démonstration nationale, la qualité de ses représentants officiels, peut reconnaître une nation ou l’isoler (Schroeder-Gudehus 1989). Les « offensives diplomatiques » et les « voyages de propagande » (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992 : 16-17) n’ont pas toujours raison des refus de participer officiellement. C’est ainsi que Bismarck tenta de confirmer l’isolement de la France par l’absence des grandes monarchies lors de l’exposition parisienne de 1889 vouée à la Révolution et aux valeurs républicaines. Les exposants privés des monarchies européennes, conscients de l’enjeu commercial, contournèrent cependant l’interdit qui pesait sur les représentations officielles et leurs ressortissants se chargèrent, de retour chez eux, de faire la publicité de la France (Schroeder-Gudehus 1989). On se trouve ici sur le terrain de la problématique identitaire : reconnaissance-ignorance-méconnaissance.

La puissance symbolique de cet outil a pour revers sa lourdeur, son manque de maniabilité :

 

La décision d’accepter ou de décliner une invitation devait être prise très en amont de l’événement de sorte que pendant plusieurs années le geste demeurait figé [à moins de jouer] sur les modalités : le degré d’implication officielle ou la marge de manœuvre laissée aux initiatives privées; le montant des crédits alloués; le prestige des personnalités chargées d’organiser la participation; ou l’empressement général à mettre sur pied une présentation de qualité.

 
--Schroeder-Gudehus 1989 : 15  

Sans compter que la politique intérieure s’en mêle et un refus de participer à une exposition fournit des arguments à l’opposition ( ibid .). Et même si les sources dont j’ai disposé sont muettes sur ce point, on peut penser ici aux dilemmes qu’ont dû soulever pour Expo 67 la représentation des deux Allemagne, des deux Corée et celle de la Chine Populaire. De fait, participèrent « seulement » la République fédérale d’Allemagne, la Corée du Sud, la République de Chine (Taïwan).

Les relations des centres avec leurs périphéries illustrent aussi la puissance de la symbolique qui sous-tend la participation. Si le Maroc et la Régence de Tunis exposèrent de façon indépendante en 1867 à Paris, ce ne fut pas sans réticences de la France, qui, comme la Grande-Bretagne, regroupait ses colonies sous un même toit. Plus tard, le Canada adopta un pavillon séparé — et éloigné — de la Grande-Bretagne (dès 1910 à Bruxelles) et, en 1967, le Québec et l’Ontario obtinrent des pavillons à part entière, de même que les Autochtones du Canada.

Mais les répercussions promotionnelles des expositions n’attisaient pas que les convoitises gouvernementales, les exposants privés espéraient aussi en recueillir les bienfaits : à Saint-Louis (1904), « l’envergure internationale était une garantie supplémentaire pour les groupes qui se sont mêlés à la manifestation, dans l’attente de publicité ou de reconnaissance, tandis qu’inversement, le statut des participants était la plus sûre promesse d’un retentissement mondial » (Forest 1986 : 15). Les minorités connaissent ces enjeux et tentent de s’insérer dans les équipes organisatrices. Ces espoirs déchirent à l’occasion la minorité elle-même, comme lors de l’exposition de Chicago (1893) : la communauté noire hésite entre une exposition séparée qui aurait stigmatisé la ségrégation, mais dont le contenu lui aurait été fidèle, et la participation à l’événement prévu, au risque de devoir se conformer à une représentation officielle, ce qui se produisit en effet (Rydell 1984).

L’objectif promotionnel des expositions peut ainsi se trouver dévoyé par la culture dominante et enfreindre les attentes identitaires de certains groupes. Cela dit, le dévoiement peut aussi venir d’en-bas, comme l’a bien montré Heaman (1999) qui souligne l’« agency » des visiteurs des grandes expositions canadiennes au XIXe siècle.

Dès les premières expositions, les ambitions économiques constituent le principal argument de « vente » des projets. Elles promettent au pays hôte un afflux de devises et la stimulation de l’économie tout entière (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992 : 6), comme aujourd’hui, où elles servent de prétexte à la création d’infrastructures et à relancer l’emploi. Plusieurs années auparavant, les promoteurs se démènent pour attirer subventions et exposants en faisant miroiter les retours sur investissements (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992). Et beaucoup d’investisseurs croient que la participation à ces expositions annonce un profit immédiat sur leurs souscriptions, bien qu’on s’aperçoive assez vite que les expositions ne rapportent guère de dividendes; d’autres attendent des gains économiques à long terme, nationaux et internationaux (Rydell 1984 : 235). Findling (1990) indique que la moitié des expositions universelles ont été déficitaires, pour autant que l’opacité des comptes permette d’en juger. Cette ingéniosité à opacifier les comptes est d’ailleurs, d’après Schroeder-Gudehus et Rasmussen, un aveu éloquent : « la définition des composantes des recettes et des dépenses n’est pas toujours clairement exprimée [...]. Il est difficile de savoir si les subventions [ont été réellement remboursées] et si elles entrent ainsi parmi les dépenses. Le flou qui entoure ces données est en outre savamment entretenu par les rapporteurs » (1992 : 14). Il s’agit bien sûr de ménager les projets futurs et leurs éventuels bailleurs de fonds. L’imaginaire devient ici un enjeu on ne peut plus concret.

Les promoteurs des expositions voyaient aussi les expositions comme le moyen de maintenir ou d’améliorer leur position régionale ou nationale. Aux États-Unis, pour y parvenir, ils requéraient l’aide fédérale, cimentant ainsi l’alliance entre le pouvoir fédéral et le capitalisme industriel (Rydell 1984). Les fonds fédéraux furent donc indispensables aux expositions américaines, mais ils devaient être utilisés d’une certaine façon, comme l’expérimentèrent le Indian Congress à Omaha (en 1898) et la Philippine Reservation à Saint-Louis (en 1904) dont les présentations durent épouser la version officielle de leur rôle social (Rydell 1984). En Europe, l’État reste le principal pourvoyeur, soutenu par les municipalités et les sociétés anonymes. Exceptionnellement, l’État prend tout en charge, comme après la Guerre de 1870 et la Commune (Paris, en 1878).

Du côté des exposants de l’ère industrielle, les expositions fournissent l’occasion de conquérir des marchés en montrant des objets, des machines déplacées pour la circonstance, voire des constructions reconstituées (les logements sociaux présentés en 1889, par exemple). L’industrie de la vapeur, du charbon et du chemin de fer symbolise le progrès, non sans servir d’exutoire aux rivalités nationales, si l’on songe notamment aux sidérurgistes lorrains et allemands d’avant 1870. Elles « étaient des marchés dont chaque exposant espérait tirer un profit direct : démonstration, vente, diffusion des procédés et commerce des brevets » (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992 : 6). Tout le temps que durèrent les concours (ils disparurent peu à peu et connurent leur terme à Bruxelles en 1958), l’obtention de médailles et de prix garantissait la qualité des produits et donc leur vente.

La vocation mercantile et industrielle des premières expositions s’est peu à peu estompée au profit de fonctions plus abstraites. Namer (1981) va jusqu’à dire que l’exposition de 1937, qu’il considère comme la dernière exposition universelle, ne vend que des imaginaires : deux ans avant la guerre, « on y trafique les attentes de la veille, la mise en scène et la féérie pour le présent, l’idéologie pour les lendemains » ( ibid . : 35). Aujourd’hui, les exposants individuels ont laissé la place à des collectivités qui vendent encore des biens matériels (à Séville, le Canada exposait la motoneige de Bombardier, la France son TGV), mais surtout des symboles, « des genres de vie, liés à des représentations nationales attrayantes, à des constructions politiques ou idéologiques dont on vante les mérites » (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992 : 6). On vend, finalement, des produits de bon aloi, de l’instruction, de l’information, du dépaysement. Cela dit, le « détournement » des rivalités nationales perdure à l’époque contemporaine, le plus spectaculaire relevant sans doute de la technologie spatiale américaine et soviétique pendant la Guerre froide, lointain prélude aux combats feutrés que se sont livrés les grandes puissances informatiques à Hanovre (en 2000).

Cette « sublimation » des rivalités par le truchement du commerce dans les expositions est partie prenante de cette recherche puisque la présentation nationale, liée à la représentation nationale des exposants, doit rimer avec modernité et performance.

Mais les défis des expositions ne s’arrêtent pas là : leur projet éducatif est aussi très riche de sens pour la recherche, car il impose les normes et les imaginaires des élites, notamment sur le thème du progrès, et déploie pour ce faire toutes sortes de ressources, dont celles qui s’imposent sont cognitives et matérielles.

Les expositions universelles s’apparentent à des florilèges du progrès, notion qui a évolué en 150 ans. Le XIXe siècle célèbre les bienfaits du progrès industriel et « la foi dans le progrès exige [...] d’immenses galeries de machines qui, pareilles à des cathédrales, sont destinées à éveiller, autant que l’admiration, la crainte et le respect » (Bensaude-Vincent 1983 : 277). Au-delà de la « leçon de choses » qu’elles dispensent, ces démonstrations s’inscrivent dans le registre de l’instruction civique, et, partant, du patriotisme, car elles suscitent ou entretiennent un culte de l’effort et du travail qui rend synonymes le progrès industriel et le progrès humain ( ibid. : 279-280). Avec le tournant du siècle, les contours du progrès se modifient, car il repose sur une technologie plus spécialisée dont les masses sont moins des acteurs que des consommateurs : la « fée électricité » (la « Cité blanche » de Chicago en 1893), qui « illumine plus qu’elle n’éclaire » ( ibid. : 282); l’optique, le cinéma, la diffusion du son par hauts-parleurs (à Paris, 1937). Les expositions permettent d’ailleurs de lancer de nouveaux produits de consommation, comme le hot-dog à Philadelphie (en 1876) et le hamburger à Saint-Louis (en 1904)[8]. Avec le XXe siècle, plus précisément après la Seconde Guerre mondiale, l’accent porte plutôt sur le progrès de la science au service de l’humanité fraternelle.

Les démonstrations ne se contentent pas de galvaniser les masses autour du progrès, elles confortent aussi les préjugés. Le racisme légitimé par la science trouve dans les expositions un canal de diffusion irremplaçable. Rydell (1984) montre bien comment la conception conservatrice du progrès place celui-ci sur l’axe de la hiérarchie des races dans les expositions américaines (de 1876 à 1916) :

 

International expositions, where science, religion, the arts, and architecture reinforced each other, offered Americans a powerful and highly visible, modern, evolutionary justification for long-standing racial and cultural prejudices.

 
--Rydell 1984 : 6  

L’Europe n’est pas en reste et, dès 1878 à Paris, on reconstitue des villages indigènes des colonies ou des confins du globe, commentés, mesurés, typologisés par les ethnologues et induisant une comparaison flatteuse (Pradel de Gandry 1983). La colonisation se pare ainsi des vertus d’une œuvre morale, puisqu’il faut élever à la civilisation les humains situés au bas de l’échelle de la sacro-sainte évolution.

Ces trois fonctions — promotionnelle, mercantile et éducative — sont servies par des techniques d’exposition qui confèrent une autorité aux messages véhiculés.

Les démonstrations s’appuient sur des techniques esthétiques et ludiques, qui n’ont guère été étudiées, mais d’autres se sont imposées comme essentielles : la classification et l’organisation spatiale.

La vocation commerciale des expositions a tout de suite imposé le besoin d’une classification des produits qui rende lisible cette masse d’objets. Située au « carrefour de la vulgarisation et de la réflexion théorique la plus fondamentale » (Rasmussen 1992 : 21), la classification est liée à la théorie de la connaissance qui affirme que classer, c’est connaître. On s’interroge d’abord pour savoir s’il faut adopter les classifications pragmatiques anglaises ou le classement philosophique français; on se demande comment adapter les classifications pour qu’elles servent les intérêts nationaux du pays d’accueil sans nuire à la comparaison et à la participation (Rasmussen 1992).

Réservant dans les premiers temps presque toute la place aux produits et objets de la révolution industrielle, elles acquièrent rapidement « une ambition encyclopédique, à vocation d’y enfermer toute la production humaine et de la rendre accessible par une grille de lecture » ( ibid. : 37). Les classifications ont ensuite intégré la science et l’éducation, puis les sciences sociales et les questions de civilisation, « à côté des marchandises, on cherche à exposer le théorique, le social, l’exotique » ( ibid .). Les responsables des classifications sont d’abord des ingénieurs, puis des scientifiques et des juristes qui imposent aux objets matériels et symboliques la grille de lecture de ces groupes en pleine ascension sociale. Cette catégorisation constitue une forme de domination de l’univers, une « utopie agissante », comme l’explique Forest (1986 : 142) au sujet de l’exposition de Saint-Louis [1904]; celle-ci constitue sur ce point un parangon d’exposition universelle (Rasmussen 1992 : 31) dans la mesure où la catégorisation de l’exposition centrée autour de l’homme complète celle du congrès scientifique qui classifie la science : on subsume les césures entre l’homme et la nature, idéalisant ainsi la domination de l’un sur l’autre.

Finalement, à mesure que le concept d’universalité perd de sa vigueur, les classes cèdent la place aux thèmes et aux sous-thèmes, à partir de 1958, à Bruxelles : « les nouvelles divisions thématiques traduisent les ambitions des promoteurs [...] de modifier le cours des choses [...] jusqu’à modifier le visiteur » (Rasmussen 1992 : 37).

Les organisateurs des expositions ont su de diverses façons imprimer à l’espace le volontarisme qui traversait l’idée de progrès. Sur place d’abord : en Amérique comme en Europe, l’identification au progrès impliquait une stigmatisation des peuples non blancs par leur relégation spatiale du côté des attractions « populaires ». Rydell note ainsi que les démonstrations exotiques — curiosités humaines — sont placées le long des Midways, des parcs d’attractions (1984 : 236), en compagnie des curiosités animales. Les Midways sont ensuite déplacés de la périphérie des expositions vers leur centre afin de mieux influencer la culture populaire. Plus tard, lorsque les expositions se composent essentiellement de pavillons nationaux, l’espace reste parlant : Namer rappelle qu’à l’exposition de 1937 les pavillons russe et allemand dominent, depuis le Trocadéro, le reste de l’exposition installée sur le Champ de Mars et que le pavillon du féminisme, « étranger au consensus sur la femme », est « relégué dans le parc des attractions » (1981 : 51). Dans le chapitre 4 sur Expo 67, nous verrons que la spatialisation à Montréal est très parlante elle aussi.

Les classifications n’échappent pas à cette opérationnalisation du programme éducatif : l’exemple le plus frappant est la classification de l’ingénieur Frédéric Le Play en 1867. Celle-ci ne se borne pas à hiérarchiser les besoins universels de l’homme du matériel à l’intellectuel, elle ordonne l’espace en conséquence, le palais concentrique présentant à la périphérie les objets les plus communs et au centre les œuvres d’art, le tout ordonné par pays (Rasmussen 1992).

Tandis qu’on idéologise l’espace des expositions, on tente de réduire l’espace extérieur pour attirer les foules à une époque où l’espace rural demeure enclavé : dès 1855, on prévoit des trains spéciaux qui acheminent la population sur les lieux (Rébérioux 1983); on tente aussi de neutraliser les distances sociales en modulant les tarifs selon les périodes (certains jours gratuits à Paris) ou les classes sociales (en Europe, des groupes d’ouvriers envoyés en mission éducative et les étudiants de certaines écoles bénéficient de réductions) ou en fonction des âges (les États-Unis favorisent les enfants) (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992 : 14).

L’espace, enfin, est condensé dans les reconstitutions souvent idéalisées de bâtiments exotiques ou maîtrisé dans les « clous » des expositions, prouesses techniques dont la tour Eiffel (1889) et l’île artificielle de Notre-Dame, à Montréal (1967), sont des exemples notoires. L’espace ainsi apprivoisé impose une version rationalisée des imaginaires.

Bien loin d’être exhaustif, ce survol d’un siècle et demi d’expositions universelles a cependant permis de souligner que l’émerveillement et l’euphorie qu’elles suscitèrent n’était pas innocent. Rydell synthétise ainsi : « if one function of the expositions was to make the social world comprehensible, the directors of the fairs attempted to organize the direction of society from a particular class perspective » (1984 : 2). Et des millions de visiteurs adoptèrent « spontanément » cette vision du monde grâce à l’autorité et au prestige des promoteurs ( ibid : 3). Telles des cathédrales de la modernité, les expositions imposaient le sens ( ibid .). Elle ont évolué, bien sûr, mais certains caractères demeurent au fil des décennies : le projet éducatif, la place des nations dont les pavillons ordonnent l’espace, le prestige national que le visiteur espère bien reconnaître dans « son » exposition, « son » pavillon (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992 : 7). Elles sont véritablement un laboratoire de négociation des identités nationales.

Le rationnel et l’imaginaire sont intriqués jusque dans l’évaluation a posteriori : « Les organisateurs s’enorgueillissaient parfois de succès imaginaires, car le public n’accourait pas toujours pour les bonnes raisons ni ne retenait nécessairement les bonnes leçons » (Forest et Schroeder-Gudehus 1991 : 211). Cette intrication explique l’acuité des nombreuses contradictions entre le pacifisme ambiant et l’exacerbation des nationalismes, entre le sentiment humanitaire et le colonialisme (Forest et Schroeder-Gudehus 1991 : 211), entre le souci « altruiste » de partager les savoirs avec le peuple et la propagande de classe.

À cette étape, il est intéressant de comparer les expositions universelles avec un autre type de manifestation culturelle, le carnaval. Comme lui, les expositions sont le lieu d’une confrontation entre culture populaire et culture officielle, elles requièrent une longue préparation qui mobilise les « forces vives », elles condensent les attentes d’émerveillement et de fuite hors du temps et de l’espace local, elles sont provisoires, avivant ainsi la frénétique propension à profiter du moindre instant et du moindre site.

Pourtant, les intentions des organisateurs d’expositions contredisent celles du carnaval. Au lieu du renversement des hiérarchies, au lieu du « brouillage et mélange des identités » (Martin 1992b : 764), au lieu de l’irrévérence et de la paillardise, l’exposition avalise la bienséance et le bon goût, elle bride et cantonne le ludique, elle fixe les identités. La vertu cathartique du carnaval s’oppose à la distinction des expositions, lesquelles canalisent les attentes cathartiques des masses : c’est ainsi qu’à Expo 67, par exemple, le défoulement se confinait dans l’espace (La Ronde se trouvait à l’écart) et dans le temps (les jeunes ne pouvaient danser que le soir, Place des Nations.

Ce parallèle débouche donc sur une intéressante question : alors que dans le carnaval, la vérité du rire emporte le tout (Martin 1992b), on peut se demander s’il y a une vérité qui emporte le tout dans les expositions universelles et quelle est-elle. S’il y en a une, c’est sans doute le progrès, dans son acception plurielle. Au fil de 150 ans d’expositions universelles, le progrès matériel, scientifique, éducatif et socio-sanitaire a maintenu sa place, tandis que la domination légitime de l’Occident a cédé la sienne à l’unité humaine, toujours sous le sceau de la raison.

La ségrégation de la raison et de l’affect dans les expositions s’assouplit peu à peu au gré de l’évolution des élites et du développement des techniques commerciales (publicité, commandites). Les principaux pavillons relèvent d’entreprises multinationales qui ont tout à gagner à attiser la curiosité et le goût du sensationnel. Les spectacles utilisent (et promeuvent) les produits d’IBM et General Motors (Benedict 1983 : 59), les multinationales commanditent certaines attractions. D’après Benedict (1983 : 59), Expo 67 marqua même clairement une transition vers un type d’exposition qui « begin[s] to resemble the sponsored commercials of television ».

Portée par l’opulence des années soixante, Expo 67 exalte la fraternité universelle advenue avec la décolonisation. Fraternité ne rime cependant pas avec trivialité. Le récit du commissaire général Pierre Dupuy (1972) ne laisse aucun doute — du moins par défaut — sur son souci de canaliser les attentes cathartiques, notamment en excentrant La Ronde et en circonscrivant l’espace et le temps pour danser. On ne voulait pas d’une foire. Car parmi les détracteurs du projet d’exposition, on arguait en effet que la foire de New York (1964-1965), qui s’était avérée un échec (Lawrence 1990 : 322), avait déjà drainé tous les fonds et l’énergie disponibles pour ce type d’événements. Le commissaire général s’est donc évertué à prouver que le projet d’Expo 67, puis l’Expo elle-même, était distingué, voire élevé.

Comme il l’explique, les visiteurs américains, un an avant l’ouverture, « reconnurent que notre exposition n’avait rien à voir avec une foire, qu’elle avait un caractère scientifique et culturel de qualité » (Dupuy 1972 : 76). Lors de l’inauguration, on voulait une cérémonie officielle où « le Canada, entouré des nations participantes, serait présent dans son autorité, dans sa dignité, devant le monde réuni » ( ibid. : 110). L’universalité et l’esthétique abstraite de l’humanité priment sur les corps et leur expression émotive, comme l’indique la vocation du Musée d’art dans lequel les personnages représentés « ont en commun une aspiration, un besoin de s’élever qui est l’essence même de la vie humaine. C’est la clef de notre exposition » ( ibid. : 94). Et lors du Festival mondial des spectacles , « nous avons essayé de rétablir l’harmonie par la priorité de l’âme » ( ibid. : 124). De fait, le festival présente ballets, théâtre, opéras, musique, sur place dans le théâtre de l’Expo, mais aussi ailleurs dans Montréal. Unique en son genre jusque là, ce festival accueille 20 000 spectacles et plus d’un million de spectateurs (Warner 1990 : 333). Et pour le pouvoir de l’argent, il est lui-même inhibé, car il serait déplacé d’inciter les visiteurs à la dépense (Dupuy 1972 : 208).

L’organisation de l’espace et du temps à Expo 67 conforte cette intention de distinction. Le parc d’attraction de La Ronde se situe à l’extrémité Nord de l’Île Sainte-Hélène, séparée du reste de l’exposition par le parc Hélène de Champlain; on y trouve aussi le Pavillon de la jeunesse[9]. À l’extrémité Sud, la Place des nations accueille pendant le jour les cérémonies nationales quotidiennes, avec tout le décorum requis. Mais le soir venu, elle devient une piste de danse où la jeunesse peut laisser libre cours à son énergie, quoique sous surveillance (Dupuy 1972). L’organisation de l’espace circonvient les tensions internationales — on est en pleine Guerre froide — comme le montre l’opposition entre les pavillons de l’URSS et des États-Unis, de part et d’autre du Saint-Laurent et réunis par la passerelle du Cosmos.

Si l’organisation de l’espace répond à des intentions de bienséance, le rôle de la classification n’est plus, au mieux, que fonctionnel, éclipsé par le rôle de l’organisation thématique (Rasmussen 1992 : 36). Celle-ci place l’Homme au cœur d’Expo 67. Trois thèmes (Le génie créateur de l’Homme, L’Homme à l’œuvre et L’Homme interroge l’univers) regroupent dix-sept sous-ensembles qui ponctuent l’exposition, matérialisés dans des pavillons en forme de polyèdres (par exemple : La galerie des beaux-arts, L’apprenti sorcier, L’Homme et la vie).

Cela dit, si Dupuy affirme qu’il a atteint son objectif de bienséance (Dupuy 1972), certains indices donnent à penser qu’il y a bien eu détournement identitaire : à l’occasion de « leur » exposition, les Québécois se sont vus passer de l’état de peuple, entité abstraite incluse dans le grand ensemble canadien, à celui de nation moderne.

Sur un mode jubilatoire, les visiteurs ont pu constater que le Québec était devenu, d’une part, une entité en soi (et non plus seulement un sous-ensemble du Canada) et, d’autre part, une entité moderne, pourvue de tous les attributs matériels et symboliques de la modernité. Mais précisons les termes peuple et nation. « Il n’y a pas de définition canonique du peuple, même si l’existence de certains attributs partagés (histoire, culture, localisation territoriale, communauté de destin...) permet d’en repérer quelque peu les contours » (Dieckhoff 2000 : 103). Pour la nation, c’est plus clair : elle est « la synthèse (réelle/imaginaire) d’un sol et d’un peuple », pourvue d’un État et susceptible de « faire l’objet d’un consensus affectif riche de multiples nuances » (Ansart 1983 : 195). On concevra aisément que le peuple peut difficilement faire l’objet d’un consensus; en revanche il peut être le sujet d’un consensus, notamment en s’élevant au rang de nation.

Les Québécois présents à Expo 67 se voient dans les chefs d’œuvres d’ingénierie et d’architecture; ils cernent leurs nouveaux contours, ceux d’une province qui a su faire émerger des îles au milieu du fleuve, les bâtir, les animer et y inviter le monde entier. Ces réalisations audacieuses et à la pointe du progrès lui confèrent une image d’eux-mêmes d’autant plus flatteuse qu’on aime à la croire fidèle. Les Québécois (visiteurs et concepteurs) reconnaissent ce que les élites ont affirmé au cours des années précédentes : le Québec fait partie du concert des nations grâce à ses institutions modernes qui autorisent de telles prouesses, grâce à son économie qui peut les financer et grâce aux forces sociales qui les réalisent. On constate d’ailleurs que les souvenirs des visiteurs « récupèrent » l’Expo comme un événement exclusivement québécois, alors qu’elle était financée à 50% par les fonds fédéraux et qu’elle commémorait le centenaire de la Confédération canadienne.

En fait, on peut même dire que les Québécois se sont approprié le discours de l’élite de la Révolution tranquille en lui conférant un « corps », plus ou moins chargé d’émotions. Revenons en arrière : depuis les années 1950, « l’intelligentsia moderniste », comme l’appelle Létourneau (1992) commençait à construire un discours sur le Québec moderne, dont les « notions maîtresses [étaient] la démocratie, la modernité, le libéralisme, la participation, la planification, le développement, l’aménagement, l’affirmation du citoyen, le droit au bien-être et la promotion collective » ( ibid. : 767). Ces thèmes s’articulent en ce qui devient un véritable discours social qui « s’arroge le monopole de la représentation de la réalité et, ce faisant, contribue largement à faire la réalité... et l’histoire » ( ibid. : 770). Dans un tel contexte, les visiteurs québécois de l’Expo sont éblouis (et les concepteurs grisés); non seulement ce microcosme, qui n’est pourtant qu’une version idyllique du monde, prouve par son existence les extraordinaires capacités concrètes des Québécois, mais il atteste aussi la vérité du nouveau discours en émergence : le passé est révolu, le Canadien français n’est plus que folklorique, le Québécois moderne a pris sa place. Létourneau parle d’« amnésie libératrice » ( ibid. : 778) dans ce processus qui a consisté à ne conserver du passé que ce qui pouvait « valoriser l’héritage commun » ( ibid. : 779) et à écarter les stigmates incompatibles avec la nouvelle identité en cours d’affirmation. Ainsi, les concepteurs et visiteurs québécois ont éprouvé une liberté toute neuve à Expo 67.

Précisons tout cela en revenant sur la démocratie et Expo 67, ce qui permettra de cerner l’utilité de cette recherche puis d’en tracer les grandes lignes.

Quels sont les moyens dont disposent les citoyens d’une démocratie pour exprimer leurs choix de société? Pour reprendre les termes de Hirschman (1970), ils ont l’alternative suivante : la « voix » ou la « sortie » (« voice » ou « exit »). Traditionnellement, l’option sortie caractérise l’économie (retrait d’un marché, retour du produit) et l’option voix, la politique (élections, référendums, manifestations, etc.). Mais le retrait peut aussi se produire en démocratie (changement de parti, abstention) et la voix se faire entendre en économie (associations de consommateurs, par exemple). Bref, en démocratie, le citoyen n’est pas à cours de moyens pour s’exprimer (même si, bien sûr, l’accès à ces moyens varie en fonction du niveau d’éducation, de revenu, etc.).

Cependant, la variété même de ces choix potentiels ne garantit pas la satisfaction qu’il en retire lorsqu’il exerce sa liberté démocratique. Une fois choisi le moyen d’expression en effet, les options qui se présentent n’offrent pas nécessairement toute la richesse souhaitée, car elles ont fait l’objet d’une sélection préalable par d’autres : les candidats en lice ont éliminé des concurrents parfois intéressants, les questions de référendums se sont dépouillées de nuances, les programmes des partis ont écarté certaines propositions, les contours des circonscriptions ont été modifiés. Finalement, les citoyens qui désirent témoigner leur loyauté au système se voient contraints de choisir entre des options expurgées (pour ou contre untel, oui ou non) qui ne peuvent pas rendre compte de toute la complexité de la vie publique. Bref, le citoyen loyal exerce une liberté qui devient, par la force des choses, simplifiée. De plus, lorsque l’on passe par l’action partisane pour faire valoir sa version de la communauté globale, on s’oppose à d’autres versions de celle-ci : le climat est à la fission plutôt qu’à la fusion en une communauté.

Or, il se trouve que certains événements non partisans soudent la communauté : les victoires militaires et, dans les démocraties contemporaines, les victoires sportives. Toutefois, lors des jeux olympiques ou d’une coupe du monde, les citoyens ne sont que spectateurs de la prestation, même si l’on pourrait arguer que leurs encouragements ne sont pas neutres (voir Bromberger 1995). Les expositions universelles détiennent ce potentiel rassembleur, à cette différence près que les spectateurs sont des visiteurs — physiquement et symboliquement acteurs au gré de leurs parcours. Bien que dans l’espace-temps très codifié d’une exposition universelle, les visiteurs se voient proposer une version de la société dont ils ne ressortent sans doute pas indemnes, ils négocient à chaque instant cette présentation et s’approprient ce qui leur convient. Ils peuvent ainsi adhérer sans heurt à une communauté plus ou moins imaginée et qui les accueille sans réserve. Comme le résume Rydell, une exposition universelle est un « univers symbolique », à savoir :

 

[...] a structure of legitimation that provides meaning for social experience, placing « all collective events in a cohesive unity that includes past, present, future. With regard to the future, it establishes a common frame of reference for the projection of individual action ».

 
--Rydell 1984 : 2, citant Berger et Luckmann (1967)  

C’est précisément ce qui est advenu à Expo 67. De fait, à l’occasion d’Expo 67, Montréal hébergea un nouveau cadre de référence, microcosme où les nations, les provinces et les exposants privés présentèrent une version légitime de leur identité, figée pendant six mois dans une posture ayant reçu un agrément officiel et visant à séduire les attentes des visiteurs. Revenons sur ces termes :

- « Microcosme », car l’Expo rassembla dans un espace clos de 400 hectares, au milieu du Saint-Laurent, plus de 60 000 exposants individuels et 268 entreprises de tous les horizons, 62 nations des cinq continents (sans compter les provinces canadiennes et quelques États américains), et elle reçut 50 millions d’entrées; dans cette reconstitution du monde, l’espace, le temps et les rapports sociaux et internationaux étaient extra-ordinaires, ils furent condensés.

- « Version légitime de leur identité », car les présentations émanaient des instances dirigeantes de ces entités publiques et privées, lesquelles présentaient une « face » qui ménageait leurs propres intentions et les attentes des visiteurs en occultant soigneusement tout ce qui pouvait déstabiliser l’interaction.

- « Agrément officiel », puisque chaque présentation devait se conformer à un cadre juridique précis (tenant au recrutement, à la construction, aux assurances, etc.) et à la bienséance : les présentations devaient être « de bon goût » (Dupuy 1972).

Chaque présentation se matérialisait dans un pavillon, des objets et des textes qui dressaient un portrait global de l’exposant et qui, du fait de leur mise en exposition, acquéraient une autorité. Ainsi l’identité d’une communauté nationale se trouvait « précipitée » dans des textes et des objets désignés au consensus.

Parallèlement, les visiteurs venaient avec des attentes, plus ou moins précises, qui ne coïncidaient pas nécessairement avec les intentions des organisateurs. À cette époque, qui n’est que le début de l’ère télévisuelle, on en est encore à rêver le monde extérieur. Les témoignages des visiteurs révèlent un véritable enchantement, qui donne à croire que s’est produit à l’Expo quelque chose de magique. Il y a d’ailleurs de quoi s’émerveiller devant (et dans) ce microcosme artificiel qui fournit un texte aux communautés imaginées : le Québec, le Canada, le monde. L’artifice (codifié, bienséant) s’offre dans une réalité jubilatoire, propice à la convivialité. L’Expo constitue un terrain d’entente, au sens propre, où s’atténuent les inégalités. Il y a bien eu, chez les Québécois, une mise en fête des contenus politiques. Elle a peut-être connu son acmé lors du discours historique du général de Gaulle au balcon de l’Hôtel de ville de Montréal (24 juillet) (voir de Gaulle 1970 : 191), mais elle ne se réduit pas à la liesse qui s’en est suivie dans une partie de l’opinion québécoise.

Tout au long de l’Expo (mai à octobre), des Québécois ont parcouru une présentation du monde pour laquelle les exposants avaient déployé tous leurs atours, matériels et symboliques, servis par la fine pointe de la technologie et du marketing. L’ensemble procurait aux visiteurs le sentiment de pouvoir saisir, synthétiser les présentations — malgré les files d’attente. On apprécie les contenus, mais c’est surtout le fait de pouvoir y accéder qui est grisant. Et la satisfaction que l’on en retire est accrue du fait qu’elle n’est pas menacée : contrairement au partage d’une entité matérielle dont le nombre de parts réduit la taille des portions, la joie partagée crée la communauté, vivante et dense. La Révolution tranquille, achevée techniquement en 1966 avec le changement de gouvernement, prenait corps : on avait sous les yeux la preuve de l’existence d’un État québécois affranchi et créatif. Et par une efficace circulation du sens, l’appropriation symbolique (ce terme sera défini dans le chapitre suivant), on s’imprégnait soi-même de cette richesse.

C’est pourquoi Expo 67 a bousculé l’analyse habituelle des expositions universelles selon laquelle les profits réels et symboliques reviennent aux élites (voir Benedict 1983, Rydell 1984, Findling 1990, Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992). Car cette lecture critique élude l’aura de l’exposition, ou bien elle en prend acte sans l’analyser. Comment faire autrement, d’ailleurs, lorsque l’on se penche sur des événements éloignés dans le temps, en utilisant des archives, des documents iconographiques et quand les témoignages ne sont pas envisageables? L’aura d’Expo 67 transcende les classes sociales et échoit à chacun, lui conférant la force d’apprécier les présentations sans en être captif. C’est du moins ce qu’indiquent les témoignages : forts de leur ravissement, les visiteurs passaient d’une présentation à l’autre en se sentant tout à fait libres de l’apprécier ou non et ils se sentaient grandis d’une telle liberté. Cette sensation nouvelle leur a conféré une nouvelle image d’eux-mêmes, l’évidence d’une nouvelle identité collective de Québécois.

Cette recherche facilitera la compréhension historique du clivage entre les deux êtres collectifs qui, d’après Létourneau (1992) se sont succédé au cours de cette période, le Canadien français et le Québécois « moderne ». En effet, elle montre, d’une part, comment s’est élaboré le portrait officiel du Québec et en quoi il consistait; et, d’autre part, quel portrait du Québec ont façonné les visiteurs québécois. Mais elle contribuera aussi à démythifier le rôle du général de Gaulle : l’Expo 67, qui servait de contexte (et de prétexte) à son éclat, a aussi exercé un rôle historique. En somme ce travail aide à décrypter cette période pour qu’elle relève un peu plus de l’histoire et un peu moins de la légende.

Du point de vue conceptuel, ce travail enrichit la notion d’identité nationale. En effet, l’identité nationale est généralement considérée dans sa caractéristique première, comme un processus toujours mouvant. Ici, une partie de l’analyse porte sur son portrait officiel, arrêté dans le temps et l’espace, ce qui contraste avec l’habituelle « relativité » de l’identité nationale et permet de scruter plus précisément ses ressorts. Par ricochet, cette recherche abonde dans le sens d’une définition « interactionniste » du concept de culture politique dans lequel s’inscrit celui d’identité nationale. Car nous verrons que les lecteurs de l’identité nationale exposée ne font pas que réagir au texte proposé, ils modulent et se réapproprient en retour, sur place ou plus tard, l’objet culturel en question.

L’apport théorique est lié à l’aspect conceptuel mentionné ci-dessus. Ce travail participera à une redéfinition de la césure entre high et low politics — pour peu qu’elle subsiste dans le nouvel ordre mondial des années 1990 et suivantes. Depuis la chute du mur de Berlin en effet, il semble moins justifié d’accorder le primat théorique aux recherches sur la défense. En revanche, de récentes recherches en sociologie et en science politique soulignent la part des affects dans la vie politique, chez le personnel politique comme chez les citoyens « ordinaires »; ce travail s’inscrit dans cette veine. Il espère montrer que les affects sont loin de rester neutres dans le processus d’édification identitaire, mais qu’ils impriment un sens crucial à cette édification. La tendance actuelle est à réhabiliter le poids du « non-rationnel » dans la hiérarchie des valeurs théoriques en science politique et ce travail espère ajouter sa pierre.

Bien sûr, cette recherche s’accompagne de limites d’ordre historique et méthodologique qui seront détaillées au fil du texte, mais que l’on peut déjà résumer. Elle n’aborde qu’un aspect d’Expo 67, sa contribution dans l’explication du passage d’un grand récit collectif à un autre, alors que l’Expo recèle sans aucun doute de nombreux autres événements identitaires, dont certains peuvent contredire ce que je montre ici, par exemple les permanences plutôt que les changements, ou l’affirmation identitaire canadienne. Plusieurs thèses pourraient s’écrire sur les enjeux de genre, les minorités (notamment autochtones), la science à Expo 67; ce ne sera pas le propos de ces pages. Elles ne rendront pas compte des représentations des Québécois d’héritage non canadien-français, qui ont pourtant visité eux aussi l’Expo. Cette thèse ne pourra pas décortiquer non plus tout le changement qui s’est opéré dans la mémoire collective québécoise quant au statut de l’Expo qui, de canadienne, est devenue québécoise, puisqu’il faudrait pour cela entreprendre une analyse historique sur une longue période. Les sources disponibles sont si nombreuses qu’il a fallu opérer des choix pratiques : outre les dizaines de mètres de rayonnages d’archives non classées qui subsistent aux Archives nationales du Québec et du Canada, j’ai écarté l’énorme corpus que constituent les archives des médias de l’époque : films, émissions radiophoniques et télévisées, lettres aux lecteurs dans les journaux. Ces sources pourront être compulsées dans des travaux ultérieurs. Quant aux sources retenues dans ce travail (et que nous détaillerons dans le chapitre méthodologique), elles souffrent du temps écoulé : certains textes ont disparu ou ont subi le couperet des archivistes, la reconstitution du pavillon du Québec à l’aide de photos et de témoignages n’est que partielle, les témoins enjolivent peut-être le passé.

Quoi qu’il en soit, l’Expo a diffusé un discours et la présentation québécoise aussi, à l’instar de chaque présentation nationale ou privée; le discours québécois a contribué au discours social de la technocratie, par le biais de la présentation québécoise et à travers l’exposition entière. Par ailleurs, l’Expo ne s’est pas contentée de véhiculer la vision des élites, mais elle a offert l’occasion d’exprimer la liesse collective, qui a façonné le discours social encore dominant aujourd’hui. L’Expo peut ainsi fournir un laboratoire original et exceptionnel pour illustrer ce passage d’un récit à l’autre, non pas en comparant deux récits en diachronie, mais en analysant leur coexistence en synchronie.

*

La démonstration s’organise comme ceci : un état de la question fixe le cadre théorique de l’identité nationale comme processus rationnel et affectif, plus ou moins instrumentalisé par l’État et les citoyens (Chapitre 1). Le chapitre 2 décrit les expositions universelles, leur évolution, leurs fonctions et les moyens qu’elles se donnent pour atteindre leurs objectifs, le tout dans la perspective des enjeux identitaires. Le chapitre 3 synthétise la problématique et présentera la méthode de travail utilisée, triangulation méthodologique qui recourt aux archives, aux entrevues et aux focus groups . Les chapitres suivants présentent ce qu’il est convenu d’appeler les résultats de recherche : une description historique et critique d’Expo 67 (chapitre 4) et du pavillon du Québec (chapitre 5); l’analyse du portrait officiel du Québec au pavillon (chapitre 6); la mise en évidence d’un nouveau portrait « populaire » du Québec (chapitre 7). Un épilogue place l’identité du Québec à Expo 67 dans la perspective des années suivantes (chapitre 8). Comme il se doit, le dernier chapitre conclut le tout.



[2] . On a compté 50 306 648 entrées (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992 : 216)

[3] . Les chiffres officiels ne font pas état de la provenance des visiteurs.

[4] . Hormis les colonies qui se voient imposer longtemps leur (re-)présentation; nous y reviendrons.

[5] . J’emprunte cette expression à Brigitte Schroeder-Gudehus (communication personnelle, 2000), que je remercie et qui la tire elle-même de Häussermann et Siebel (1993).

[6] . Les listes de participants et les descriptions des lieux figurent dans Schroeder-Gudehus et Rasmussen (1992) et, de façon moins détaillée, dans Findling (1990).

[7] . Londres 1851, Paris 1855, Londres 1862, Paris 1867, Vienne 1873, Philadelphie 1876, Paris 1878, Melbourne 1880, Barcelone 1888, Paris 1889, Chicago 1893, Bruxelles 1897, Paris 1900, Saint-Louis 1904, Liège 1905, Milan 1906, Bruxelles 1910, Gand 1913, San Francisco 1915, Barcelone 1929, Chicago 1933, Bruxelles 1935, Paris 1937, New York 1939, Bruxelles 1958, Seattle 1962, Montréal 1967, Osaka 1970, Séville 1992, Hanovre 2000 (Schroeder-Gudehus et Rasmussen 1992).

[8] . Voir Findling (1990 : 185) : l’auteur pense qu’il s’agit d’un mythe; mais Rydell (1984 : 155) affirme que l’exposition de Saint-Louis a vu la création de la crème glacée.

[9] . Ce pavillon était bien chaperonné d’ailleurs, puisqu’il jouxtait le Pavillon de la sécurité publique.