Chapitre 3 — Problématique et méthodologie

Table des matières

Cette recherche vise à comprendre la complexité d’un « lieu-moment », l’avènement d’une nouvelle identité québécoise à Expo 67, dans le but d’éclairer un espace-temps trop vaste pour se soumettre à l’expérimentation (la période des années 1960 au cours de laquelle s’est édifié le grand récit du Québec moderne). Il s’agit donc d’une étude de cas.

Les détracteurs des études de cas leur font trois principaux reproches : le manque de rigueur, l’incapacité à généraliser et le fait qu’elles résultent en une documentation démesurée (Yin 1988 : 21). On peut leur objecter à l’instar de Yin ( ibid .) que, d’une part, le manque de rigueur n’est pas l’apanage d’une approche; d’autre part, si l’étude de cas n’est pas généralisable à une population, (puisqu’elle ne repose pas sur un échantillon représentatif) elle l’est à une théorie — il s’agit dès lors de généralisation analytique et non statistique; enfin, une étude de cas peut résulter en une documentation digeste pour peu que l’on s’en donne la peine. Comme le soulignent Stake (2000) et Merriam (2002 : 179), il y a beaucoup à apprendre d’un cas singulier, car c’est à partir de là que peuvent s’élaborer des comparaisons et s’enrichir les théories existantes. Pour autant, l’ambition de ce travail ne va pas aussi loin que la conception d’une théorie ancrée, pour laquelle il faudrait rassembler sans doute encore plus de données (voir Glaser et Strauss 1967, Strauss et Corbin 1990).

D’ailleurs, cette recherche ne prétend pas qu’Expo 67 est représentative des autres expositions universelles ni de quelque autre événement collectif. Elle compte seulement creuser un phénomène exceptionnel, voire unique, d’expression pacifique et affective de l’identité nationale : en effet l’enjeu est crucial pour le Québec à Expo 67, car si toutes les identités nationales s’y présentent, c’est l’identité du Québec qui est sous les feux de la rampe, puisque l’Expo a lieu sur son territoire[27], dans l’une des plus anciennes villes d’Amérique du Nord (Montréal fête ses 325 ans). Ce travail permettra ultérieurement des comparaisons avec d’autres expositions universelles ou d’autres présentations de l’identité nationale, voire d’autres manifestations affectives de la démocratie.

Comment procédera l’analyse? C’est ce qu’entend expliquer ce chapitre, en formulant tout d’abord la problématique, suivie des questions de recherche. Puis on décrira les éléments sur lesquels portera précisément le travail, avant de présenter les outils d’analyse pour le portrait officiel et pour le portrait « populaire ».

Il faut ici synthétiser les ressorts de l’identité nationale et des expositions universelles pour voir comment articuler ces deux domaines quant à l’identité du Québec à Expo 67.

Cathédrales du savoir où se déroulent des grand-messes et où se pressent pèlerins et clergé; théâtres prestigieux où de talentueux metteurs en scène font « jouer » ensemble acteurs et spectateurs; ou encore chantiers stratégiques qui requièrent la mise en branle de véritables « machines de guerre » pacifiques, les expositions universelles se prêtent à l’analogie grandiloquente, car elles sont chacune un fait social total. À ce titre, elles constituent un terrain d’une rare fécondité pour analyser les jeux de pouvoir entre appareils et citoyens. Nous avons vu en effet dans le chapitre précédent que tous les domaines de la connaissance sont sollicités pour créer ce microcosme et que les élites misent gros, car elles ont beaucoup à gagner (prestige, pérennité, retombées économiques) et risquent peu à titre individuel (les pertes financières sont souvent publiques, donc absorbées par la collectivité).

Pour entreprendre la recherche, il convient donc d’adopter une démarche qui puisse rendre compte du contexte extra-ordinaire de l’exposition universelle, hors de l’espace et du temps communs : l’anthropologie politique encadrera ce travail, car elle se prête bien à une telle ambition. Ses précurseurs (Easton 1959, Balandier 1967, Geertz 1980) affirmaient en effet que le politique n’est pas l’apanage des institutions étatiques (occidentales), mais qu’il est présent dès que l’ordre de la société est affirmé ou exorcisé par le biais d’activités diverses. Comme le dit Balandier :

 

[...] on définira le pouvoir comme résultant, pour toute la société, de la nécessité de lutter contre l’entropie qui la menace de désordre. [Mais cette défense] ne recourt [pas] à un seul moyen (la coercition) [et n’est pas] assurée que par un gouvernement bien différencié. [...] Les rituels, les cérémonies ou procédures assurant une remise à neuf périodique ou occasionnelle de la société sont, autant que les souverains et leur « bureaucratie », les instruments d’une action politique ainsi entendue.

 
--Balandier 1984 [1967] : 43-44  

Certes, à Expo 67, ne se jouent pas d’alliances lignagères et ne se produisent pas de combats de coqs; mais en revanche s’exposent (au sens de monstration et de risque) des alliances « légitimes » entre les représentants des entités politiques et leurs citoyens ou administrés, et se livrent des joutes distinguées entre nations. Il est dès lors intéressant de lire Expo 67 comme un espace rituel et la visite de l’exposition comme un rituel, tel que le définit Arsenault, étant entendu qu’un rituel n’est pas nécessairement récurrent (Arsenault 1999 : 8) :

 

[Un rituel est] un système codifié de pratiques et de croyances qui met en jeu des acteurs sociaux, ainsi que des objets de leur culture matérielle (mobilier et architecture). Un tel système relève de valeurs spécifiques associées à une vision particulière du monde qui possède sa propre logique [...]. Le rituel met ainsi en rapport, concrètement et symboliquement selon différentes modalités, des individus avec eux-mêmes et avec le monde matériel et spirituel qu’ils expérimentent, en des lieux et des moments particuliers de l’histoire de leur société.

 
--Arsenault 1997 : 262-263  

Arsenault ajoute que « le temps et l’espace constituent deux composantes essentielles du symbolisme caractéristique du rituel en contexte religieux », car l’« acteur rituel [...] se situe alors, pour une certaine durée, dans un espace et un temps distincts de ceux où il a l’habitude de vivre ordinairement » ( ibid. : 263). Conformément à une situation de rituel, dans une exposition universelle le lieu est circonscrit, le parcours à suivre est indiqué, le rôle des visiteurs est assigné, l’orientation des regards est dirigée, l’approche de chaque objet et sa fonction sont explicitées, bref, le sens de l’ensemble et de ses détails est fortement suggéré.

Autrement dit, le contexte particulier d’Expo 67 accentue l’opérativité des exhibits et des messages. C’est pour cela que l’on peut parler de l’« aura » de l’exposition, qui avive les ambitions des concepteurs et stimule les imaginaires.

Or précisément, les ambitions et les imaginaires portent notamment sur les identités nationales, définies plus haut comme des représentations sociales qui subsument et hiérarchisent les caractéristiques de la communauté politique de référence. L’identité nationale est la fois individuelle (chacun façonne la représentation de sa communauté politique) et collective (elle existe en tant que discours ambiant, plus ou moins consensuel, et fait l’objet de stratégies de pouvoir). À titre de représentation sociale, l’identité nationale est le produit d’imaginaires qui se partagent et se transmuent dès lors en savoirs, pour finalement se parer des oripeaux de la rationalité. (Rappelons qu’avant d’être partagés, les imaginaires individuels sont eux-mêmes issus d’interactions cognitives et affectives.)

À l’occasion d’Expo 67, plusieurs imaginaires concernant l’identité du Québec sont en présence : ceux des concepteurs du pavillon du Québec et des autres pavillons concernant le Québec (Industries du Québec, Caisses Desjardins, pavillons thématiques auxquels participe la province); ceux des visiteurs québécois qui arpentent « leur » exposition; ceux des autres visiteurs, canadiens ou étrangers qui peuvent voir dans l’exposition un produit partiellement ou largement québécois, selon les points de vue. Ce travail concerne « seulement » le pavillon du Québec et les visiteurs québécois, et il doit donc analyser les représentations des concepteurs du pavillon et celles des visiteurs, du moins ce dont ils se souviennent. Cela impliquera une analyse « bifocale », c’est-à-dire qui aura deux « foyers » : l’identité québécoise officielle (proposée au pavillon du Québec) et l’identité québécoise « populaire » (celle qu’ont repérée, construite en fait, les visiteurs québécois). Cette distinction « officielle-populaire » calque à peu près celle que propose Bouchard (2000 : 111) : « Il faut distinguer entre les définitions officielles de la nation — celles que l’on professait solennellement à l’occasion des grandes célébrations, par exemple— et les représentations courantes, les stéréotypes, les descriptions véhiculées par la littérature, l’idéologie, la quotidienneté [...] ». Mais il faut y introduire deux nuances : la présentation officielle est elle aussi parcourue de stéréotypes, même s’ils sont d’origine récente; l’identité populaire dans ce travail est encore « fraîche », et encore peu façonnée par la littérature et l’idéologie.

Pour dire les choses autrement, le portrait officiel du Québec constitué par le pavillon est l’aboutissement rationalisé et matérialisé de représentations de l’identité québécoise; ces représentations « arrêtées » au pavillon sont elles-mêmes élaborées à partir des représentations du commissaire du pavillon, Jean Octeau, et de celles des artisans du pavillon (architectes, designer, artistes, etc.). Un processus de rationalisation et d’agrément auprès des autorités compétentes confère à ce portrait un statut de légitimité. J’avance que le portrait officiel du Québec au pavillon a dépassé, par son audace en termes d’affirmation identitaire, celui que proposait l’Office de l’information et de la publicité dans son fascicule Connaissance du Québec 67 , en vente au pavillon.

Le portrait populaire[28] du Québec quant à lui ne se matérialise pas. Il est suscité par les réalisations matérielles extraordinaires de l’Expo qui confortent le discours émergent sur le Québec moderne. Les visiteurs québécois s’approprient symboliquement les aspects remarquables de l’Expo et façonnent ainsi de nouvelles représentations sur le Québec, ce qui leur permet de construire un nouveau portrait du Québec. En cela, on peut dire que les visiteurs québécois ont donné corps à une nouvelle identité québécoise.

La construction de ces deux portraits concomitants, bien qu’un peu différents, effectuée au vu et au su de tous, atteste de ce que j’appelle la catharsis identitaire d’Expo 67, qui consiste en l’appropriation de l’Expo et se manifeste par expression d’imaginaires non exprimés jusque là, portant au pinacle un Québec moderne (ou censé l’être).

Phénomène à la fois concret et imaginaire (voir Nora [1983-1994], Giddens [1991], Létourneau [1992] et Taylor [1996]), la modernité sera comprise comme un stade d’évolution qui accorde une place prépondérante à l’État — lequel encadre l’espace et le social — et qui se caractérise notamment par une objectivation du passé, l’histoire supplantant la mémoire. Cette objectivation peut aller jusqu’à une fétichisation positive du passé (laudative et mythifiante) ou négative (répulsive et stigmatisante), cette dernière esquissant alors une contre-identité. En 1967, la modernité consistait en l’accès à un stade avancé de développement économique et institutionnel que l’Expo rendait patent; mais elle signifiait aussi — et c’est là qu’intervient l’imaginaire —, pour l’entité politique dite moderne, à faire partie intégrante du concert des nations (donc à être une nation). On conviendra que pour une province fédérée et ses citoyens, c’était un grand pas.

Pour asseoir ces affirmations, il faudra répondre à un certain nombre de questions, que voici.

Dans cette période de transition entre les deux grands récits collectifs, la question générale — elle en induit d’autres — est la suivante : l’identité nationale du Québec à Expo 67 est-elle celle d’une entité politique moderne constituée ou bien était-elle en cours de constitution, c’est-à-dire encore « traditionnelle » sous des dehors modernes? Cette question « bipolaire » peut être formulée plus simplement : où en était le clivage entre les deux êtres collectifs successifs, le Canadien français et le Québécois « moderne »?

Répondre à une telle question supose que soit d’abord établie la présence d’une identité nationale du Québec sous différentes formes : dans un portrait officiel et, sous une forme non matérielle, reconstruite par les visiteurs québécois. Dans l’ordre chronologique la première question est donc la suivante :

1a) Y a-t-il eu avènement de nouvelles représentations du Québec à Expo 67?

1b) Et par quels mécanismes sont-elles advenues?

Ensuite se justifie une question qu’il faut détailler :

2) De quels portraits s’agit-il, d’une modernité « achevée » ou en cours?

La réponse à cette question passera par l’élucidation des quatre questions déjà mentionnées que posent Poutignat et Streiff-Fénart (1995) dans la lignée de Barth : elles concernent les catégories retenues dans l’ensemble identité nationale, la dichotomisation Nous/Eux, les emblèmes et les traits nationaux valorisés. Les voici, précisées et dans un ordre adapté (chacune concerne les deux « foyers » de l’analyse : le portrait officiel et le portrait populaire) :

2a - Comment les « frontières » québécoises se définissent-elles, c’est-à-dire où se trouve la ligne de dichotomisation Nous/Eux? Notamment, il faudra voir : si le Québec se présente explicitement comme une partie du Canada et de quelle manière, le cas échéant ou non; quelle est la part de l’assimilation des « corps » étrangers (on pense au cadre parlementaire britannique, par exemple); quelle est la place dévolue aux Autochtones; et, bien sûr, quelle importance on accorde à l’héritage français (langue, religion, organisation sociale).

2b - Par quelle est la légitime attribution catégorielle les Québécois s’identifient-ils et cherchent-ils à être identifiés? Par exemple la langue ou les institutions font-elles l’objet de catégories explicites ou sont-elles fondues dans l’ensemble?

2c - Quelle est la valorisation des traits nationaux dénotée par la hiérarchie instaurée entre les divers objets identitaires spatiaux et temporels? Sont-ils emboîtés les uns dans les autres, comme des « objets gigognes »? On peut imaginer, par exemple, que le fait français subsume tout le reste et détermine toutes les « entrées » des portraits sous étude. Sont-ils placés dans un ordre impliquant une subordination de certains thèmes à d’autres ou simplement juxtaposés sans englobement explicite?

2d - Y-a-t-il des emblèmes de l’origine commune et lesquels, c’est-à-dire à quelle aune l’« authenticité » québécoise se définit-elle? En quoi la dialectique du souvenir et de l’occultation résulte-t-elle, qu’est-ce qui est « mémorable »?

3) À la fin de ce questionnement, on se penchera sur la coprésence des deux portraits, officiel et populaire, pour voir en quoi ils coïncident le cas échéant. Dans quelle mesure y a-t-il convergence, recoupements ou divergences entre l’identité nationale officielle et l’identité nationale populaire?

Pour répondre à ces questions, la méthode de travail sera « triangulée » afin de faire dialoguer le portrait officiel du Québec dans son pavillon et sa version populaire, construite par les visiteurs québécois à Expo 67. C’est ce que recommandent plusieurs spécialistes des méthodes qualitatives, notamment Strauss et Corbin (1998), Berg (1998), Jones (2000), Merriam (2002) : saisir la réalité dans toute sa complexité est quasi inaccessible, et chaque méthode comporte ses biais et distorsions; par conséquent, l’utilisation de plusieurs méthodes appliquées à différents aspects de la réalité permet de réduire l’effet des biais et de cerner ainsi de plus près la réalité.

Si l’identité québécoise officielle s’est matérialisée dans le pavillon du Québec, l’identité québécoise populaire, construite par les visiteurs québécois, ne s’est pas matérialisée. Voyons en quoi ces deux portaits consistaient et comment les circonscrire.

Le pavillon du Québec offre un portrait global de la société québécoise, portrait qui a reçu l’aval du gouvernement provincial. D’autres pavillons contribuent à décrire explicitement le Québec, mais plutôt sous un angle particulier, à savoir leur contribution économique dans le tableau global. On pense à la Caisse populaire Desjardins, avec ses trois succursales sur place, et au pavillon des Industries du Québec qui présente une centaine d’industries avec la collaboration d’Hydro-Québec — la construction de barrages sur la rivière Manicouagan y tient la vedette. D’un autre côté, les visiteurs pouvaient aussi ébaucher un portrait du Québec à partir de sa présence implicite, voire imaginaire. Il suffisait pour cela d’attribuer au Québec certains traits de l’Expo, même s’ils étaient en fait du ressort de la Compagnie canadienne de l’Exposition universelle. Sur ce point, les témoins mentionnent par exemple le minirail ultramoderne, les hôtesses, le design omniprésent, la richesse artistique, les visites de personnalités prestigieuses. Ainsi, à partir d’éléments explicitement désignés comme québécois et d’éléments empruntés à d’autres aspects de l’Expo, les visiteurs ont pu dresser individuellement un portrait nouveau du Québec, une représentation du Québec moderne.

Le portrait officiel du Québec regroupe trois types de signifiants identitaires indiqués dans le tableau ci-dessous : la présence matérielle, les textes et les éléments transversaux, le tout conçu et réalisé à la suite de réflexions collectives, de choix « rationnels », fondés sur des représentations du Québec.

Nous verrons plus loin la méthode en détail, mais indiquons déjà les grandes lignes : les signifiants identitaires du portrait officiel seront tout d’abord sélectionnés; seront ensuite analysés successivement les signifiants matériels, textuels et transversaux. L’objectif général sera de déceler les contours et la teneur de ces signifiants. On procédera à l’aide d’une analyse du discours adaptée aux différents signifiants. Si ce dialogue présume que les trois types de signifiants identitaires profileront ensemble le portrait officiel du Québec à Expo 67, il n’exclut pas la possibilité de contradictions internes. C’est-à-dire que le discours présentait sans doute une cohérence pour le visiteur, car, comme le dit Maingueneau (1996 : 18), la cohérence est essentiellement construite par le coénonciateur (ici, le visiteur) qui en a besoin pour « adopter un comportement adéquat » envers le discours. Mais cette présomption admet la possibilité que les trois types de signifiants identitaires proposent des messages différents, voire divergents à l’analyse. Le rituel peut en effet comporter des aspects qui apparaissent comme des contradictions aux yeux des profanes en diachronie, mais qui, sur le moment, faisaient « normalement » partie du tout.

Quant au portrait « non officiel », l’identité populaire du Québec, il résulte de la synthèse qu’ont effectuée les visiteurs québécois à partir 1) d’une version officielle de l’identité du Québec et 2) d’emprunts à d’autres aspects de l’Expo qui se voyaient ainsi attribuer la « qualité » de québécois. Cette synthèse apparaît dès que l’on dialogue avec des témoins de l’époque; elle est imprégnée d’affects et toujours enthousiaste. Pour la cerner et l’analyser, des entretiens et deux focus groups constitueront un outil efficace, qui sera détaillé un peu plus loin.

Nous allons voir maintenant de façon détaillée comment progressera le travail.

Conçues pour durer six mois, la plupart des bâtisses de l’Expo ont été détruites, mais le pavillon du Québec[29] et quelques autres ont été épargnés. Les thèmes étaient illustrés de diverses façons : représentations symboliques stylisées, en trois dimensions, spectacle kaléidoscopique, cinéma sur écrans multiples, photographies, objets réels, représentations graphiques, animations lumineuses et mécaniques, en plus de la sonorisation. Si les supports électroniques ont disparu, de même que les textes immobiles (légendes), certains textes qui étaient distribués (les textes « mobiles ») ont été conservés. Les Archives nationales du Canada (Fonds RG 71) et les Archives nationales du Québec (Fonds du ministère des Affaires culturelles E 6 et E 16) contiennent non seulement de la documentation administrative, mais aussi des artefacts de l’Expo (brochures, dépliants, photos), notamment ceux qui proviennent du Pavillon du Québec. On trouve aussi dans ces fonds la liste des objets exposés et la disposition des présentations dans le pavillon. La consultation de reportages de l’époque (photos, films, articles) et de la presse[30] permet de compléter la « reconstitution » du pavillon et de l’Expo.

Mais à partir de là, il faut sélectionner les signifiants identitaires. Le temps a déjà effectué une sélection puisque nombre d’artefacts ont été détruits (mobilier, textes « immobiles ») ou rendus à leur propriétaire (œuvres d’art). Deux critères guident la sélection :

- L’accessibilité : il ne s’agit pas de s’acharner à chercher des éléments exceptionnels, mais plutôt de recueillir ce que l’histoire de l’archivage aura conservé et qui devient de ce fait élément du patrimoine. Cela induira des biais, mais la triangulation méthodologique vise notamment à les compenser.

- La variété : l’équipe du Québec misait essentiellement sur le pavillon du Québec pour faire valoir sa version de l’identité de la province. Il faut donc tirer parti de toutes les dimensions du pavillon : les aspects matériels, textuels et sociaux. Le projet de thèse comptait analyser tout ce qui était présenté au pavillon, à savoir l’exposition principale, les présentations connexes et tous les textes exposés : d’éventuels fascicules, les affiches, les légendes d’objets et de représentations (photos, symboles). Finalement, les archives ont livré : 1) une solide documentation sur l’exposition principale; 2) quelques textes seulement sur certaines présentations connexes. Pourtant, le Salon du livre, la salle des artisans, les peintures et fourrures sont des éléments incontournables de la présentation, ne serait-ce que parce qu’ils ont été quasiment obtenus à l’« arraché », comme on le verra dans le chapitre 5 sur le pavillon du Québec. Et le restaurant a été quant à lui l’objet de tous les soins et faisait ouvertement partie de la vitrine du Québec; 3) un seul exhibit textuel, un fascicule intitulé Connaissance du Québec 67 (émanant de l’Office d’Information et de Publicité du Québec), ainsi que plusieurs « méta-artefacts », c’est-à-dire des textes décrivant l’exposition et ses exhibits : un dépliant, une plaquette et de nombreux communiqués sur le pavillon, le tout non signé, mais vraisemblablement rédigé par Jean Octeau, commissaire du pavillon. C’est pourquoi l’analyse du portrait officiel portera essentiellement sur l’exposition principale dans le pavillon et sur le fascicule.

Il s’agit de vérifier à quel point se trouve le portrait du Québec : entité résolument moderne ou bien entité qui aspire à la modernité mais reste marquée par les stigmates de la tradition.

La présentation du Québec résulte de choix politiques (termes employés pour désigner le Québec et ton de la présentation), théoriques (catégories retenues, agencement des catégories) et socio-esthétiques (agencement intérieur, volumes, couleurs, matériaux et... sélection des hôtesses) qui ont tous ensemble une fonction politique : proposer une version légitime de l’identité nationale du Québec. Pour vérifier si la présentation officielle reposait sur une représentation de l’identité du Québec déjà constituée (on dira alors qu’elle est une identité « objet ») ou sur celle d’une identité en cours de constitution (« sujet »), l’analyse procède selon les deux étapes suivantes, dont le lexique est expliqué immédiatement après :

1) l’exposition principale

- l’énonciation : texte dont le ton relève du discours ou du récit

- le contenu et son découpage : séquences signalétiques ou emblématiques

- la pragmatique : exhibits à distance ou à proximité

- l’atmosphère : austère ou bon enfant

2) le fascicule

- l’énonciation : « ton » du texte — discours ou récit

- le contenu et son découpage : séquences signalétiques ou emblématiques

L’identité du Québec aura été traitée comme un sujet si l’énonciation relève du domaine du discours, le contenu s’avère à dominante emblématique, la pragmatique impose une proximité physique de lecture et l’atmosphère incite à la fraternité.

Inversement, elle aura été considérée comme un objet si l’énonciation ressortit au domaine du récit, le contenu révèle une dominante signalétique, la pragmatique se contente d’une bonne distance de lecture et l’atmosphère induit un certain quant-à-soi.

Le tableau suivant récapitule ces propositions concurrentes.

Il serait logique de commencer l’analyse en abordant le contenu, puis de voir ensuite sur quel ton il est traité (traces d’énonciation) et enfin comment il se concrétise. Ici, l’analyse des traces d’énonciation précédera toutefois le contenu, car elle relève de choix politiques qu’il me semble important de traiter en premier lieu, avant les choix théoriques et esthétiques qui président respectivement à la catégorisation et à la matérialisation. De toute façon, ce traitement permettra de cerner les quatre enjeux soulignés par Poutignat et Streiff-Fénart (1995) au sujet de l’identité : les frontières Nous/eux, la légitime attribution catégorielle de l’identité, les symboles et les saillances (voir chapitre 1, section 1.1).

L’analyse de l’énonciation consiste à savoir sur quel « ton » l’identité nationale est traitée : comme un objet, ce qui serait le cas si elle était déjà constituée (on parlera alors de « récit » ou « texte constitué ») ou comme un sujet, ce qui impliquerait qu’elle est en cours de constitution (on parlera alors de « discours » ou « texte constituant »). Cette alternative n’est pas sans conséquence, puisque comme le disent Maingueneau et Cossutta : « Le caractère constituant d’un discours confère un statut particulier à ses énoncés, qui sont chargés de toute l’autorité attachée à leur statut énonciatif » (1995 : 116). Mais si l’analyse révèle la prédominance du ton du récit (texte constitué), celui-ci ne sera pas dépourvu d’autorité pour autant; il attestera simplement qu’une page est tournée, que l’identité nationale est acquise.

L’analyse de l’énonciation décrypte l’action qui sous-tend les éléments présentés et plus précisément le rapport de communication ainsi instauré entre les destinateurs et destinataires des présentations. On établit tout d’abord quelle forme de communication prévaut dans les présentations : le discours ou le récit. Le plan du discours est défini comme une « énonciation supposant un locuteur et un auditeur [ici un concepteur et un visiteur] et chez le premier l’intention d’influencer l’autre en quelque manière (Schiele et Boucher 1987 : 181, citant Benveniste 1966). Les éléments qui se situent dans ce plan (ou surtout dans ce plan, car ils ne s’y confinent jamais complètement) se caractérisent par de nombreuses marques d’énonciation, comme le « je » et le « tu » (ici, ce sera plutôt « nous » ou « vous »), instaurant une tension entre les partenaires de la communication. Celle-ci est aussi marquée par des verbes aux temps d’action : présent, passé-composé et futur.

Les textes qui ressortissent au récit offrent peu de marques d’énonciation, car ils utilisent surtout la troisième personne (ici « le Québec », « les Québécois ») et des verbes « détachés » de l’action immédiate : les temps sont plutôt le passé-simple, l’imparfait, le plus-que-parfait, le présent atemporel et le présent de définition (Schiele et Boucher 1987 : 181).

L’analyse des types de verbes permet de voir si les textes tendent à circonscrire un portrait déjà constitué (utilisation de certains verbes d’état comme être, demeurer, etc., par exemple : « le Québec est un îlot de civilisation française ») ou s’ils définissent un portrait avec des verbes performatifs ou d’action (par exemple : « le Québec défie les conditions naturelles »). Il est entendu qu’un verbe d’état peut s’avérer performatif dans la mesure où dire que l’on est, c’est faire que l’on soit.

Enfin, et ce dernier élément n’est pas le moindre, il convient aussi de retracer les inférences, ces présupposés ou « propositions implicites » sur lesquels s’appuient les textes et qui reposent sur le savoir du lecteur, le savoir qui va de soi ou « encyclopédique » (Maingueneau 1996 : 34 et 49). Les inférences fournissent des indices de ce qui, dans l’identité du Québec, était vu comme déjà acquis, déjà constitué — donc de l’ordre du récit. Les termes par lesquels on désigne le Québec seront particulièrement instructifs sur ce point.

Voici un tableau qui résume l’analyse de l’énonciation.

Il s’agit de repérer quels éléments identitaires sont retenus dans le portrait officiel et comment ils sont organisés en séquences (comme le plan d’un texte avec ses parties, sous-parties, etc.). Cette mise au jour du « squelette » de la présentation révèlera une sélection et une classification des éléments identitaires nimbées de la légitimité propre aux présentations des expositions universelles. On parle donc ici de choix théoriques des concepteurs.

Ce volet thématique est abordé par l’intermédiaire du paratexte (les titres et sous-titres dans la description de la présentation principale et dans le fascicule) qui guide la déambulation ou la lecture et impose explicitement un découpage des thèmes traités. Le recours au paratexte pour désigner les catégories de l’analyse de contenu permet d’éviter la principale difficulté épistémologique de cette méthode, à savoir les biais qui s’instaurent dès que l’analyste arrête des catégories.

Les catégories du paratexte ne se succèdent pas de façon aléatoire; elles s’articulent en séquences, elles-mêmes agencées en niveaux. Pour définir les niveaux de séquences, j’utilise l’analogie de la table des matières : les macroséquences sont les séquences de premier niveau (numérotées 1., 2., etc.) et sont constituées de « parties » — ici, ce sera le Défi, le Combat et l’Élan; les mésoséquences, celles de deuxième niveau (numérotées 1.1, 1.2, etc.), rassemblent des « chapitres »; les microséquences, celles de troisième niveau (1.2.1, 1.1.2, etc.), sont des « sections ». Nous avons ainsi un premier aperçu de la façon dont était conçue la structure de l’identité nationale du Québec. Il faudra confronter ce montage séquentiel explicite au contenu des classes constituées pour vérifier la cohésion des séquences. Par exemple, si la langue est abordée dans une séquence sur le patrimoine, l’implication est différente du cas où elle s’insérerait sous « institutions » ou si elle constituait une entrée de premier niveau.

Ainsi, on peut voir si l’organisation de l’information s’avère à dominante signalétique ou emblématique (Lapointe 1993, s’inspirant de Pomian 1991). Elle est signalétique si elle « montre la nation à travers l’universel » (Lapointe 1993 : 78) en recourant à un découpage multidisciplinaire dans tous ses aspects « exposables » (par exemple un découpage qui aborderait le territoire et l’histoire séparément); la présentation est alors celle d’une identité moderne, car différenciée et objectivée; c’est l’identité nationale « objet ». L’organisation de l’information est dite emblématique si elle exprime la spécificité d’un groupe culturel (Lapointe ibid. ) à l’aide d’un découpage « patrimonial » de ce groupe (par exemple un découpage chronologique lié à l’évolution de l’« ethnie » francophone); la présentation est alors celle d’une identité en cours de modernisation, car peu différenciée et peu objectivée; c’est l’identité « sujet ».

L’analyse porte aussi sur la façon dont les éléments identitaires sont hiérarchisés. La hiérarchisation des thèmes repose sur trois opérations : l’enchâssement, la subordination et la juxtaposition (Schiele, Boucher et Perraton 1987). Lorsqu’il y a enchâssement, « les syntagmes [ou les objets] forment une séquence par leur appartenance à un sous-thème »; ils sont juxtaposés quand ils sont réunis « en fonction de leurs rapports de contiguïté »; il y a subordination quand ils « sont en relation de dépendance ou de conséquence par rapport aux autres » ( ibid . : 124-126). « Quelques syntagmes restent autonomes [...] ils peuvent servir d’allusion ou de transition d’une séquence à l’autre » ( ibid . : 126).

L’enchâssement, la juxtaposition et la subordination des éléments identitaires devraient pouvoir se retrouver dans tous les types de séquences, avec les choix épistémologiques et les enjeux de sens y afférents : l’enchâssement implique une définition d’un tout et de ses parties légitimes; la juxtaposition impose le choix du dénominateur commun qui la justifiera; la subordination crée une hiérarchie qui se présente comme réelle, donc vraie. Certains effets de hiérarchie peuvent se combiner; on dira ainsi que :

1) une catégorie (et son contenu symbolique) prime sur une autre de même niveau (et son contenu symbolique) qui est placée après elle dans la séquence;

2) une catégorie (et son contenu symbolique) prime sur celles qu’elle inclut (et leur contenu symbolique);

3) une catégorie (et son contenu symbolique) prime sur celles qui sont placées au niveau inférieur d’une autre catégorie (et leur contenu symbolique).

A contrario , pour mettre en valeur une catégorie (et son contenu symbolique), on la placera au début d’une séquence (ou à la toute fin s’il s’agit d’une synthèse) ou on la constituera en catégorie de niveau supérieur (deuxième ou premier); si on considère une catégorie (et son contenu symbolique) comme subalterne, on la placera au milieu d’une séquence ou on la constituera en catégorie de niveau inférieur (troisième ou quatrième).

Par exemple :

Dans l’extrait ci-dessous, le Patrimoine sera considéré comme un préalable à la Métamorphose du Québec, mais suffisamment éloigné dans le temps (à juste titre ou non) pour qu’on en fasse une catégorie distincte; la religion n’est qu’un élément parmi d’autres du patrimoine; l’essor économique passe pour une condition des autres aspects de la métamorphose; la vie politique n’est pas un aspect majeur des aspirations des Québécois, etc.

L’ÉLAN

I- LE PATRIMOINE

1- Les origines françaises

2- La langue française

3- La religion 

4- Les arts traditionnels

II- LA MÉTAMORPHOSE

1- L’essor économique

2- Les Néo-québécois 

3- Le Canada français d’outre-frontière

4- Les aspirations économiques, sociales, politiques et culturelles

a) Intégration et orientation économique : recherche scientifique

b) Sécurité sociale et éducation

c) Urbanisme

d) Vie politique

e) Rayonnement culturel

f) QUÉBEC, AN 2000

Le portrait populaire du Québec s’est édifié à partir d’éléments explicitement désignés comme québécois et d’emprunts à d’autres aspects de l’Expo. Il s’est constitué en représentation sociale, c’est-à-dire en « une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social » (Jodelet 1989 : 36). Cette représentation du Québec était simultanément individuelle et collective, puisqu’elle procédait à la fois d’un « produit et [d’un] processus d’une activité d’appropriation de la réalité extérieure à la pensée et [d’une] élaboration psychologique et sociale de cette réalité » ( ibid. : 37).

Cerner les contours et la structure de ce portrait construit lors d’Expo 67 consiste donc à circonscrire une représentation sociale, une entité « molle », tissée d’idées et d’affects plus ou moins ordonnés. De surcroît, il faudra saisir cette identité élaborée sur les entrefaites, alors que la recherche a lieu trente ans plus tard. Pour y parvenir, j’ai recouru à des entretiens avec des témoins-acteurs de l’Expo et à deux focus groups avec des visiteurs québécois « ordinaires » de l’Expo, l’un à Québec, l’autre à Montréal. Voici la description de ces deux « cohortes » (recrutement, composition et questionnaire). Nous verrons ensuite comment ont été codifiés les entrevues et les focus groups .

Le recours aux entretiens individuels pour recueillir les témoignages des acteurs de l’époque semblait un choix raisonnable. Ces personnes en effet, du fait qu’elles avaient travaillé de près ou de loin pour l’Expo, étaient de quasi- » experts » et devaient donc se sentir à l’aise dans cette formule de rencontre individuelle.

Ce travail envisageait une vingtaine d’entrevues pour atteindre le point de redondance de l’information. Le temps ayant fait son œuvre, plusieurs témoins étaient décédés ou ne souhaitaient plus accorder d’entrevue lorsque j’en suis arrivée à cette étape. Treize entrevues formelles ont pu se faire, dont une avec deux personnes ensemble (à leur demande) auxquelles s’ajoutent un entretien téléphonique et deux rencontres non formelles (non enregistrées). Voyons cela en détail.

Personnel de la CCEU (Compagnie canadienne de l’Exposition universelle)

- Pierre de Bellefeuille, directeur du département des exposants et responsable du pavillon de la Jeunesse

- Jean Cournoyer, responsable des relations de travail (souhaitait que l’entrevue se déroule avec Jacques Lorion, ce qui fut fait)

- Guy Dozois, directeur des pavillons thématiques

- Yves Jasmin, responsable des relations publiques

- Gilles Lefebvre, responsable du Festival mondial

- Jacques Lorion, secrétaire du Conseil d’administration

Personnel du pavillon du Québec

- Luc Durand, architecte du pavillon du Québec

- Gustave Maeder, designer du pavillon du Québec (rencontres non formelles [trois], à sa demande)

- Jean Octeau, commissaire du pavillon du Québec

Personnel du gouvernement du Québec

- Micheline Bouzigon, agente d’information au ministère de l’Éducation

- Jean Lenoir, responsable de la sécurité pour le voyage du général de Gaulle, Office d’information et de la publicité

- Claude Morin, sous-ministre aux Affaires fédérales-provinciales sous le gouvernement de Jean Lesage puis de Daniel Johnson

- André Patry, chef du protocole du gouvernement de Daniel Johnson

- Clément Saint-Germain, directeur du service des lettres, ministère de la Culture

Personnel de la ville de Montréal

Guy Legault, membre du service d’urbanisme

Étaient non disponibles pour des entrevues en automne 1999 (ils sont décédés peu après) : Jean Drapeau, maire de Montréal et membre du Conseil d’administration de la CCEU, et Robert Shaw, vice-président de la CCEU. N’ont pas souhaité donner d’entrevue : Jean-Claude Delorme, secrétaire général et avocat conseil de la CCEU (mais nous avons eu un bref entretien téléphonique) et Philippe de Gaspé-Beaubien, directeur du département d’exploitation de la CCEU. Enfin, une personne est restée introuvable, Augustin Brassard, coordonnateur du gouvernement du Québec pour Expo 67.

C’est grâce à Yves Jasmin que j’ai pu retracer la plupart de ces membres de la CCEU ainsi que Guy Legault, car il avait gardé contact ou renoué avec eux à l’occasion de la publication de son ouvrage sur Expo 67 (Jasmin 1997). Le Centre d’histoire de Montréal m’a fourni les coordonnées de Luc Durand, et lui-même m’a donné celles de Gustave Maeder; j’ai retrouvé Jean Octeau sur le réseau Internet. Au Département de science politique de l’Université Laval, Vincent Lemieux, Pierre-Gerlier Forest et Louis Bélanger m’ont permis de rencontrer respectivement André Patry, Jacques Lorion et Clément Saint-Germain. Je connaissais personnellement Micheline Bouzigon, et elle m’a mise en contact avec Jean Lenoir. Selon les cas, j’ai rencontré ces personnes à domicile, dans un lieu public ou sur leur lieu de travail, à leur convenance.

Comme je ne souhaitais pas « administrer » un questionnaire, ce qui aurait guidé outre mesure voire bridé l’évocation des souvenirs, deux approches furent combinées : 1) j’ai conçu un questionnaire ouvert. La dizaine de questions qu’il comporte est axée sur l’identité du Québec parce qu’il me fallait des réponses sur ce point. 2) Par ailleurs, chaque personne était invitée à raconter son expérience plus vaste de l’Expo 67, ce à quoi elles se sont livrées en général avant d’entamer le questionnaire; quelques-unes ont préféré « en finir » tout de suite avant d’évoquer leurs souvenirs, d’autres ont brodé au fur et à mesure. Certaines personnes m’ont demandé de pouvoir lire ma feuille de questions, et les ont traitées dans un ordre personnalisé. Les entrevues duraient un peu plus d’une heure (1 h 15 ou 1 h 20), sauf la rencontre avec MM. Lorion et Cournoyer qui a duré deux heures et demie.

Voici le canevas d’entrevue :

1- On a dit qu’Expo 67 a révélé le Québec au monde. Qu’en pensez-vous?

2- D’après vous, qu’est-ce que les Québécois ont découvert à Expo 67?

3- D’après vos souvenirs, comment était présenté le Québec au pavillon du Québec?

4- Les héritages français, anglais et autochtone avaient-ils une place dans la présentation du Québec?

5- Pouvait-on voir l’identité du Québec ailleurs que dans son pavillon?

6- Le cas échéant, quelle était cette image?

7- Cette image coïncidait-elle avec celle du pavillon?

8- Y avait-il un ou plusieurs éléments d’Expo 67 qui étaient considérés comme typiquement québécois?

9- Il semble que la présentation du Québec a été fortement influencée par la vision de Jean Octeau, commissaire du pavillon. Que savez-vous sur ce sujet?

10- L’emplacement du pavillon du Québec a-t-il fait l’objet de négociations particulières?

À l’usage, plusieurs questions se sont avérées inopérantes. La question 10, à laquelle personne n’a pu répondre car les négociations n’étaient connues que de quelques initiés. Les questions 3, 4 et 7 restaient sans réponse quand la personne ne se souvenait plus du pavillon du Québec. Comme il arrive couramment dans ces situations de rencontres formelles, c’est dans la partie la plus informelle de la conversation que se firent les révélations. C’est pourquoi la codification des entretiens n’épouse pas le questionnaire point par point mais couvre beaucoup plus large que les aspects strictement identitaires du Québec. Comme le système de codage est le même pour les entrevues et les focus groups , il sera exposé plus bas.

Le recours aux entretiens focalisés ( focus group ) sur le même thème que les entretiens individuels permettait de rencontrer un nombre important de visiteurs d’Expo 67 de façon relativement informelle et de contrecarrer ainsi certains biais de l’entrevue individuelle : contrôle du chercheur (ne serait-ce que par la simple présence en tête à tête), difficulté à raviver les souvenirs. L’avantage de cette méthode, qui tente de reproduire une conversation entre personnes de connaissance, est le caractère stimulant de l’interaction entre les participants (Morgan 1988, Carey 1995, Berg 1998). L’interaction se substitue au contrôle du chercheur, ce qui facilite l’émergence des souvenirs et l’obtention de données intéressantes (Morgan 1988), malgré le fait que l’information obtenue manque parfois de précision (Berg 1988 : 106-107). Le canevas des réunions figure ci-après.

Le recrutement des participants s’est effectué en octobre 2001 par le biais des petites annonces dans quatre journaux locaux : pour Montréal, La Presse (rubrique 805 Avis divers) et Voir Montréal (rubrique 90 Recherché); pour Québec, Le Soleil (rubrique Nouveautés [divers]) et Voir Québec (rubrique 805 Avis divers). Comme je souhaitais un échantillon constitué de Québécois « ordinaires », j’ai évité Le Devoir , dont le lectorat fait partie des catégories de population les plus instruites; j’ai exclu Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec parce qu’aucune rubrique des petites annonces ne me semblait appropriée donc visible pour mon annonce. Quant aux journaux anglophones, je les ai écartés en postulant que pour cerner l’identité du Québec en 1967, mieux valait s’adresser à la majorité francophone. Ce mode de sélection instaure donc plusieurs biais : il retient des personnes qui lisent le journal avec une certaine minutie (chaque annonce est minuscule dans une page complète d’annonces); qui acceptent ou recherchent les nouvelles expériences (les focus group sur Expo 67 ne fourmillent pas) ; qui sont relativement désintéressées (le dédommagement ne s’apparente vraiment pas à une rétribution : 20 $ destinés à rembourser les frais de transport et de stationnement éventuel).

Le libellé de l’annonce était le suivant : « Visiteurs d’Expo 67 recherchés pour un focus group. Léger dédommagement. [mes coordonnées téléphoniques et électroniques] ». Une dizaine de personnes à Montréal et autant à Québec m’ont contactée. Celles qui s’intéressaient surtout au « léger dédommagement » se sont vite désistées. Une candidature a été déclinée, sur la base de l’âge : la visiteuse avait dix ans à l’Expo. Sur les sept personnes inscrites pour la rencontre de Montréal, six se sont présentées (quatre hommes et deux femmes); à Québec, sur les neuf prévues, sept sont venues (quatre hommes et trois femmes). Les rencontres ont eu lieu chacune un soir de semaine dans une salle de réunion à l’Université du Québec à Montréal et à l’Université Laval.

Lors de nos contacts téléphoniques préalables, les participants m’ont indiqué leur âge (je fixais à 15 ans l’âge minimum) et leur occupation en 1967 (je voulais exclure tout membre « expert » de la CCEU); sans que je le leur demande, la plupart ont précisé leur actuelle profession. De mon côté, je les ai informés que ma recherche portait sur l’identité du Québec à Expo 67. À ceux qui craignaient de ne pas avoir d’information sur ce sujet, j’ai expliqué que j’attendais une évocation de leurs souvenirs plutôt que de l’information inédite. Voici, sous couvert de pseudonymes, la liste des participants.

On le voit, toutes ces personnes étaient jeunes à l’Expo, ce qui constitue un biais supplémentaire[31]. Mais ce biais peut être intéressant dans la mesure où ces personnes sont des « baby-boomers » (sauf Raymond et Marie) et font partie de la génération active professionnellement et politiquement jusqu’à aujourd’hui.

Le questionnaire comportait neuf questions qui prenaient acte des leçons des entrevues : furent éliminées les questions trop pointues ou redondantes et ajoutées des questions d’ordre général destinées à récolter des souvenirs plus personnels que techniques. Chaque réunion a duré deux heures et demie et s’est déroulée dans un climat cordial. Pendant que j’animais, tout en surveillant le magnétophone, une auxiliaire, Sandra Baron[32], prenait des notes pour faciliter la retranscription ultérieure. Les questions posées étaient les suivantes :

1- Qu’est-ce qui vous attirait à l’Expo?

2- Vous souvenez-vous qui organisait l’Expo?

3- À l’époque, y avait-il certains éléments d’Expo 67 qui semblaient typiquement québécois?

4- Quels souvenirs vous a laissés le pavillon du Québec?

5- On entend parfois dire que les principales retombées de l’Expo ont profité surtout à Montréal. Qu’en pensez-vous?

6- Est-ce que ça valait la peine d’organiser Expo 67? Pourquoi?

7- A-t-elle eu d’autres retombées collectives que les infrastructures et l’économie?

8- Personnellement, est-ce que l’Expo vous a apporté quelque chose?

9- Est-ce que, à l’époque, vous ressentiez la même chose?

La dernière question visait à demander aux participants de porter un regard critique sur leurs souvenirs exaltants, mais les réponses furent positives, ce qui ne nous aura guère avancés sur ce point. Comme un focus group se déroule à la manière d’une conversation entre amis, beaucoup de digressions se sont produites, que je n’ai pas cherché à juguler. Pour cette raison, le système de codes retenu ne suit pas le questionnaire. Par ailleurs, et conformément à ce type de technique, certaines personnes se sont exprimées plus que d’autres, on opinait parfois verbalement, mais aussi non verbalement (ce que Sandra Baron s’efforçait de noter au passage), la conversation mesurée a quelquefois cédé le pas au brouhaha. À aucun moment nous n’avons noté de désaccord entre les participants, et il est difficile de savoir à quoi attribuer ce consensus : effet du mode de recrutement, excès de politesse entre « convives », sentiment d’appartenir à une sorte d’amicale, souci de satisfaire l’animatrice, aveuglement de l’animatrice et de l’auxiliaire? Peut-être tout cela en même temps. Quoi qu’il en soit, ces réunions furent très riches. La codification tente de rendre compte de tout ce matériau.

La codification a été établie par itération, au fur et à mesure que se clarifiait la problématique, comme le conseillent Miles et Huberman (1984). Testée puis remaniée à quelques reprises, la version finale présente des catégories qui répondent aux critères d’exhaustivité, d’exclusivité, d’indépendance et de cohérence (Jones 2000 : 128-129). Le critère d’exclusivité, respecté au mieux, a parfois présenté un défi lorsque les participants exprimaient leur joie vécue à l’Expo, tout en disant combien ils en étaient fiers. Les unités d’analyse devenaient alors des propositions (plutôt que des phrases entières) ou même parfois de simples groupes de mots. Les catégories retenues correspondent aux rouages de la problématique et s’articulent en trois pôles : le Québec à l’Expo, le contexte de l’Expo, la découverte du « Nous ». Pour plus de commodité technique, j’ai scindé les trois pôles en six grands thèmes : le pavillon du Québec, la présence du Québec dans l’Expo, Expo 67 (aspects descriptifs ou historiques), Expo 67 (aspects exceptionnels), la découverte des « Autres » ou du monde, le « Nous ». Le tableau ci-dessous énumère les thèmes et leurs sous-thèmes. Nous verrons ensuite en quoi cette catégorisation suit la problématique.

Thèmes et leur codification

Sous-thèmes et leur codification

Pavillon du Québec

(Pvq)

- description (Pvq-desc) : description extérieure ou intérieure du pavillon sans trace de jugement

- historique (Pvq-hist) : description de la construction conceptuelle et matérielle

- appréciation positive (Pvq-appr+) : commentaire appréciant la qualité du pavillon et de la présentation intérieure

- appréciation négative (Pvq-appr-) : commentaire n’appréciant pas le pavillon ou aucun souvenir du pavillon

Présence du Québec

(PceQb)

- localisée (PceQb-loc) : l’identité du Québec n’est présente qu’à certains endroits (pavillon, La Ronde, Industries du Québec, etc.)

- diffuse (PceQb-dif) : l’identité du Québec est présente de façon transversale dans l’Expo (atmosphère, langue française)

Expo 67 historique

(HExpo)

- déroulement (HExpo-dér) : événements et fonctionnement de l’Expo

- Problèmes (HExpo-pbs) : difficultés d’organisation (conflits, Logexpo, ExpoExpress, etc.)

- histoire personnelle (HExpo-perso) : événements personnels vécus à l’occasion de l’Expo

- de Gaulle (HExpo-deG) : visite du général de Gaulle

Expo 67, phénomène exceptionnel

(Excep)

- suspense (Excep-susp) : climat d’attente créé avant l’Expo

- hors espace et temps (Excep-parenth) : climat de parenthèse, hors du temps et de l’espace normaux

- festivalisation (Excep-fête) : aspects festifs et joyeux

- prouesses techniques (Excep-prouesses) : réalisations remarquables

- fraternité (Excep-frat) : relations humaines facilitées

Découverte des Autres (Découv)

le regard sur l’Autre change (autres Canadiens, étrangers)

Nous (Nous)

- le « Nous » existe (Nous-Cté) : définitions et caractéristiques de la communauté .../...

- regard des Autres (Nous-autres ns déc) : notoriété communauté

Voici comment cette catégorisation répond à la problématique :

Le pavillon du Québec : cette catégorie permet de savoir comment s’y est élaborée l’image officielle du Québec et jusqu’à quel point il a marqué les visiteurs québécois.

La présence du Québec dans l’Expo : celle-ci rassemble les moments où les participants attribuent explicitement des traits québécois à certains aspects de l’Expo.

Expo 67 (aspects descriptifs ou historiques) : cette rubrique vient compléter l’information sur le contexte concret de l’avènement identitaire (déroulement et problèmes rencontrés par les organisateurs et les visiteurs); elle recense aussi les propos biographiques des participants, qui donnent ainsi un aperçu subjectif du rôle de l’Expo dans leur vie. J’y ai placé aussi un sous-thème sur la visite du général de Gaulle, car les participants ont un avis sur son rôle dans l’affirmation identitaire du Québec.

Expo 67 (aspects exceptionnels) : il s’agit encore ici du contexte, mais dans ses aspects les plus émotifs : compte tenu du caractère extraordinaire que les visiteurs attribuent à l’Expo, tous les repères changent. Cette catégorie regroupe les extraits qui mentionnent en quoi l’Expo relève d’un « autre monde », suscitant un climat de fraternité universelle, ce qui prépare le terrain pour le déplacement des frontières identitaires.

La découverte des « Autres » ou du monde : dans cette rubrique on voit comment vacillent les frontières habituelles envers les Autres, ce qui contribuera à la redéfinition du Nous.

Le « Nous » : ici sont rassemblés les extraits où les participants parlent du Nous (« le Québec », « on », « nous autres ») et se définissent, notamment à l’aide des verbes être et faire[33]. Ils y expriment leur fierté d’ être ceci et d’avoir fait cela. On est au cœur de l’avènement identitaire, renforcé par le regard des autres, par leur reconnaissance.

Le logiciel utilisé (QSR NUD*IST Vivo, nom abrégé : NVivo) pour traiter les entrevues et les focus groups a permis d’utiliser facilement cette catégorisation. Il n’a pas été nécessaire de créer de grands tableaux par thème et sous-thèmes qu’il aurait fallu remplir avec des extraits d’entrevues et de focus groups . NVivo permet de procéder plus simplement : chaque portion codifiée de texte (entrevue ou autre) peut être « rappelée » par code, si bien que l’on obtient de nouveaux fichiers par sous-thème.

On procède comme ceci : une fois mise au point la grille conceptuelle de codification, on l’installe dans le dossier NVivo créé pour l’occasion. Les codes ( nodes ) peuvent être simples ( free nodes ) ou complexes ( tree nodes ), c’est-à-dire induire des sous-codes. La grille de codes peut subir des modifications à tout moment, ce qui permet de travailler par itération tant qu’elle n’est pas au point. Dès que les textes, saisis préalablement en Word, sont placés dans le dossier NVivo, ils sont prêts à subir une codification. Il suffit alors d’affecter les codes aux extraits choisis grâce à une fenêtre omniprésente sur l’écran. Les codes affectés restent affichés si on le souhaite (y compris lors de l’impression) et peuvent à tout moment être renommés, combinés, déplacés sous un autre code, voire effacés. On peut ensuite « appeler » un code, et un fichier se crée alors dans lequel figurent tous les extraits concernés, assortis du titre et des numéros de paragraphes dans le texte original. L’analyse peut alors commencer.

*

Voilà donc comme est envisagée cette recherche sur l’identité du Québec à Expo 67 : du travail d’archives, des entrevues et des focus groups . J’ai présenté le travail d’archives comme l’outil exclusif pour établir quel était le portrait officiel du Québec. Pourtant, certaines entrevues contribueront à relater la genèse du pavillon du Québec et viendront donc enrichir et clarifier l’apport des archives sur ce point. D’un autre côté, on aura compris que si l’entrevue et le focus group sont deux techniques différentes qui s’adressent respectivement aux « experts » et aux gens « ordinaires », elles se complètent pour tenter de cerner l’identité « populaire » du Québec. Enfin, les archives et les entrevues collaborent pour dresser le tableau contextuel campé par l’Expo[34]. Cela fait l’objet du chapitre suivant.



[27] . Certes, on pourrait en dire autant de l’identité canadienne, mais ce serait un autre travail. Voir à ce sujet le tout nouveau site Internet des Archives du Canada (www.archives.ca, inauguré le 18 novembre 2002) qui présente Expo 67 comme un élément du patrimoine canadien et comme un lieu de fierté identitaire pour les Canadiens.

[28] . On me permettra dorénavant d’éviter les guillemets.

[29] . Le pavillon du Québec est aujourd’hui annexé à celui de la France, transformé en casino.

[30] . Les archives nationales du Canada et du Québec ont retenu un certain nombre de coupures de presse qui ont servi tout au long de la recherche, mais qui ne seront pas exploitées systématiquement, comme le serait un corpus.

[31] . La génération précédente, les personnes qui avaient 35-40 ans à l’Expo, auraient eu environ 70-75 ans au moment de la recherche. On peut supposer que les personnes de cet âge ne consultent pas les petites annonces des journaux sélectionnés ou bien que l’expérience des focus groups ne les attire pas.

[32] . Sandra Baron est étudiante en anthropologie à l’Université Laval. Je la remercie vivement pour son aide efficace et sympathique.

[33] . Je n’ai pas demandé aux personnes rencontrées de préciser de «qui » ils parlaient (Canada ou Québec) lorsqu’ils employaient le terme «nous », «nous-autres », «on ». Comme je les interrogeais explicitement sur le Québec, j’en ai conclu qu’ils parlaient «spontanément » du Québec. Une personne a toutefois parlé ouvertement du Canada (Camille, lors du focus group de Montréal). Ses propos ont été codifiés de la même façon que les autres.

[34] . Dans un travail ultérieur, ce matériel pourra faire l’objet d’une nouvelle analyse, agrémentée d’autres sources éventuellement.