Chapitre 5 — Le pavillon du Québec à Expo 67

Table des matières

Dans le même esprit que le chapitre précédent sur Expo 67, les pages qui suivent décrivent les tenants et aboutissants de la présentation du Québec à l’Expo, principalement le pavillon du Québec. Le portrait officiel du Québec sera analysé au chapitre suivant, mais nous voyons ici sa genèse politique et administrative : qui a décidé quoi, comment furent choisis les signifiants identitaires du Québec, de quelles négociations financières, administratives et intellectuelles ils firent l’objet.

Mais dans l’immédiat, pour avoir un aperçu des différents messages politiques qu’une simple description peut véhiculer, un regard sur le Guide officiel d’Expo 67 (1967 : 159), conçu sous la houlette de la CCEU, fournit une intéressante entrée en matière. Comme dans tout le guide, les versions française et anglaise de la présentation du pavillon du Québec se font face sur la même page (restituées page suivante), avec une illustration représentant l’extérieur du pavillon. On pourrait s’attendre à ce que les deux versions reposent sur une même trame, l’une traduisant l’autre au plus près. Or, les rédacteurs n’ont pas suivi la même stratégie pour les deux textes, ce qui résulte en deux discours différents.

La version française localise le pavillon sur le site par rapport à ceux de la France et de l’Ontario et décrit son architecture extérieure. Puis elle résume le circuit de la visite dans l’ordre déambulatoire ponctué de descriptions techniques (ascenseur, rampe, spectacle, illustrations). La visite est assimilée à une présentation du milieu naturel québécois s’achevant sur les « métamorphoses » du Québec d’alors et une anticipation de l’an 2000. La version anglaise situe aussi le pavillon, mais par rapport à celui du Canada. Elle valorise ensuite la présentation comme un événement unique pour des millions de visiteurs qui pourront découvrir la spécificité québécoise en Amérique. La visite est présentée selon ses trois thèmes ( Challenge, Struggle, Drive ) et l’anticipation de l’an 2000 est dite « intriguing ».

Ces deux versions contrastent en ce que la version française essaie d’être aussi neutre que la version anglaise s’efforce d’être enthousiaste. La première dépeint un Québec détaché des servitudes institutionnelles et géographiques : en effet, le pavillon est situé par rapport à deux partenaires privilégiés (la France et l’Ontario) et les thèmes — pourtant prométhéens — de l’exposition québécoise sont énumérés sur un ton placide, dépourvu d’allusions héroïques. La modernité va ainsi de soi. À l’inverse, la version anglaise inscrit le Québec dans ses contraintes institutionnelles et géographiques : le pavillon est situé par rapport à celui du Canada et sa présentation est décrite en plusieurs paragraphes qui héroïsent le Québec dans sa lutte contre la nature. La modernité est donc une gageure pour ce peuple si différent en Amérique, comme le montre le caractère « curieux » des projections sur l’an 2000.

(voir page suivante)

Présentation du pavillon du Québec dans le Guide officiel d’Expo 67

QUÉBEC

Construction de verre et d’acier, le pavillon du Québec s’élève entre le Pavillon de la France et celui de l’Ontario dans l’île Notre-Dame (C-408). Le jour, les parois du Pavillon réfléchissent le jeu de l’ombre et de la lumière selon la saison et l’heure. La nuit, la transparence du verre transforme l’édifice en vitrine étincelante.

La visite du Pavillon commence par le spectacle kaléïdoscopique au milieu duquel montent les ascenseurs. On y voit les éléments les plus caractéristiques du milieu naturel québécois associés au cycle des saisons. À la sortie de l’ascenseur, une rampe surplombe l’ensemble des thèmes.

Ces thèmes, le visiteur les retrouve au pied de la rampe d’où il peut refaire le même circuit de visite, en s’attardant cette fois aux éléments d’exposition de son choix. De la conquête du Nouveau-Québec au surgissement du Montréal de 1967, ce sont les spectacles de l’eau, de la forêt, du sol, de la mine, de l’industrie, dans lesquels tous les modes d’illustration sont utilisés.

La visite se termine sur une présentation des métamorphoses du Québec actuel et sur une anticipation du Québec de l’an 2000.

QUEBEC

The relationship of Man to nature is the aspect of Man and his World projected by the Province of Quebec Pavilion.

The Quebec Pavilion (c-408) is close to the south-west tip of Ile Notre-Dame facing the pavilion of Canada.

In form the pavilion is 50-foot high truncated pyramid with slightly inclined sides. Glass facing relieves its otherwise massive appearence. The glass reflects the sky, the colors varying according to season and time of day.

For millions of visitors to Expo, the pavilion represents their first significant contact with the province. Visitors will be introduced to the special qualities which make Quebec unique on the American continent.

The pavilion’s theme is developed under three headings : Man’s challenge; Man’s struggle with the environment; the forward drive of a People. The key words of the display are : Challenge, Struggle, Drive.

Challenge shows Québec as the explorers and pioneers found it.

Struggle illustrates Man’s advance, and progress from frontiersman to citizen whose domain is a vast workshop.

Drive shows the vigor of Quebec’s advance as both industrial and cultural center.

Finally there is an intriguing conception of Quebec in the year 2,000.

Ce rapide coup d’œil est aussi instructif que piquant, puisqu’il donne à penser que deux versions officielles d’une même réalité[64] instaurent une interaction différente selon les destinataires des textes : les francophones lisent un constat, les anglophones, une révélation. Il n’est pas sûr que l’identité ait délibérément fait l’objet d’une négociation dans le Guide , mais les apparences stimulent la curiosité sur ce point et donnent à penser que si négociation il y a eu, elle ne s’est pas limitée aux pages officielles.

Cela dit, toute la présentation du Québec ne réside pas dans ces lignes, sur lesquelles d’ailleurs les autorités québécoises n’ont pas eu droit de regard, à l’instar des autres entités décrites dans le Guide .

La présence du Québec à Expo 67 est multiple :

- Humaine et intellectuelle : une partie de la Compagnie Canadienne de l’Exposition Universelle (CCEU) et du personnel sur le site sont des Québécois et Québécoises (on disait encore Canadiens français et Canadiennes françaises), dont de nombreuses « charmantes et ravissantes hôtesses » qui ont marqué tous les témoins.

- Matérielle et économique : une partie des fournisseurs de matières premières, produits manufactués (mobilier extérieur) et de services proviennent du Québec.

- Commerciale : il est représenté dans les articles « québécois » à vendre (au Village de La Ronde et dans diverses boutiques);

- Politique : sa présence est explicite dans les pavillons thématiques, dans le pavillon des Industries du Québec, les caisses populaires Desjardins et, principalement, au pavillon du Québec.

- Symbolique : le Québec est présent dans le sol lui-même, l’air et le fleuve; il se fait entendre dans la langue française qui est présente partout sur le site au même titre que l’anglais.

Ce chapitre traitera essentiellement du pavillon du Québec, puisqu’il est le seul lieu dont le gouvernement du Québec fut totalement maître pour diffuser une version officielle de l’identité du Québec. Comme il s’agit dans cette thèse de saisir les diverses facettes de l’identité du Québec à l’Expo, notamment les points de tension entre l’identité officielle du Québec et son pendant « populaire », le pavillon du Québec s’avère le meilleur terrain pour comprendre la première des deux versions. Dans ce chapitre, nous verrons successivement l’administration du pavillon, le lancement du projet, sa réalisation puis sa « vie » au cours des six mois de l’Expo, le tout montrant comment l’équipe du pavillon (notamment son commissaire, Jean Octeau, mais aussi l’équipe des architectes) a imprimé sa marque aux dépens des vues gouvernementales.

Il semble que la mise en place des équipes se soit déroulée très vite, mais les archives ont livré peu de documents sur ce point. En revanche, l’histoire personnelle de Jean Octeau donne une idée du climat d’improvisation qui régnait; l’épisode se déroule sans doute en février 1964 :

D’abord je vous raconterai comment je me suis retrouvé commissaire à l’Expo. Ça s’est passé en quelques heures. Et c’est moi qui ai décidé qu’un bon jour je m’occuperais de cela. Alors j’en savais rien. J’avais suivi dans les journaux un peu de ce qui se passait et je me suis dit : « J’aimerais bien faire ça ». Et j’ai préparé un dossier très rapidement le soir chez moi et le lendemain matin je suis allé le porter au bureau du premier ministre. Alors le lendemain matin, je porte cela au bureau du premier ministre et une heure après on m’appelle au bureau et on me dit : « Voulez-vous prendre la chose en charge? ». J’ai répondu : « Certainement, avec plaisir ». Mais je vous raconte cela parce que déjà c’était une surprise pour moi, puisque vous m’en auriez parlé deux jours avant et je ne me serais pas imaginé à la tête de ça. (Jean Octeau, par. 60)

Un tableau de la mise en place des responsabilités précède une description de l’organisation générale du pavillon.

En février 1964, le gouvernement du Québec annonce qu’il fera édifier un pavillon à Expo 67 au coût de quatre millions de dollars; ce chiffre est par la suite porté à sept millions « à cause des exigences nouvelles qui sont venues compléter et modifier le projet initial » (PQRC 67 : 2[65]). L’arrêté en Conseil correspondant (no 2214 du 10 novembre 1965) impute les sept millions au ministère des Travaux publics, dont relève la construction (3 388 700 $), et au ministère de l’Industrie et du Commerce, responsable des exhibits (3 611 300 $).

En fait, dès juin 1964, Jean Octeau, s’alarme de la modestie du budget pour couvrir les frais de construction et les exhibits : compte tenu que l’Ontario dépensera dix millions de dollars pour ses propres exhibits, le Québec devrait obtenir six ou sept millions pour l’ensemble (compte rendu de réunion, 19 juin 1964 : 12[66]). Il s’inquiète encore en décembre 1965 en constatant que, « avec la spirale des prix à laquelle aucun pavillon [...] n’échappe », les dépenses de construction ne cesseront d’augmenter aux dépens du budget des exhibits (lettre à Guy Frégault, 22 décembre 1965[67]).

Un premier comité d’orientation gouvernemental se réunit trois fois en mars et avril 1964 pour ébaucher le projet : Jean Deschamps (sous-ministre de l’Industrie et du Commerce), Paul-Émile Auger (sous-ministre aux Ressources naturelles), Guy Frégault (sous-ministre des Affaires culturelles) et Jean Octeau (directeur général des Arts et des Lettres du même ministère[68]). Dès le mois de mars 1964, le gouvernement du Québec, représenté par les sous-ministres aux Richesses naturelles et à l’Industrie et Commerce, accepte l’emplacement du pavillon proposé par la CCEU, entre la France et l’Ontario, sur l’Île Notre-Dame (Rapport du commissaire, mai 1964 : 3)[69]. On prévoit alors que le pavillon sera permanent afin d’héberger après l’exposition le Conservatoire de musique et le Musée d’art contemporain. Mais en juin 1964, lors d’une réunion du Comité pour le Pavillon du Québec[70] tenue à Montréal, plusieurs personnes s’inquiètent de l’emplacement du pavillon, peu propice pour de tels établissements (on relate aussi l’inquiétude du maire de Montréal, Jean Drapeau, à ce sujet). L’idée de l’hébergement est ensuite abandonnée (février 1965), mais on maintient la décision de permanence du pavillon.

Un mémoire non daté du ministère des Affaires culturelles (MAC) indique que le comité de ce ministère a tenté d’infléchir le choix d’emplacement du pavillon afin que celui-ci puisse recevoir le musée et le conservatoire — on convoite le lot 3180, proche de la station de métro à la pointe ouest de l’Île Sainte-Hélène; le mémoire est resté sans suite, mais il faut relever la phrase suivante : « Le ministère se réserve le privilège d’exposer sa conception de ce que devrait être le visage du Québec à l’exposition » (Mémoire du ministère des Affaires culturelles, s.d. : 16[71]). Comme nous le constaterons plus bas, le MAC est par la suite évincé du processus.

Jean Octeau est nommé officiellement commissaire du pavillon le 1er mai et s’attelle à l’organisation du concours d’architectes en vue de faire construire le pavillon.

Le personnel administratif s’étoffe entre 1965 et 1966, mais dès 1964, Jean Octeau s’entoure de plusieurs conseillers destinés à mettre au point le programme d’exposition, lui-même indispensable pour guider le travail des architectes retenus[72]. Des comités se constituent aussi (dans l’ordre fourni par Jean Octeau) : Comité du film, Comité consultatif, Comité du restaurant, Comité des arts et des lettres[73]. Toutes les nominations, les créations de comités (et la durée de leurs mandats), la fixation des honoraires, le montant des prix aux lauréats de concours, les budgets, les attributions de contrats (construction notamment), l’augmentation du personnel font l’objet d’arrêtés en Conseil pris en Chambre du Conseil exécutif du gouvernement québécois (équivalent du conseil des ministres d’aujourd’hui). Les recommandations s’adressent au gouverneur en Conseil, sur proposition du ministre intéressé (selon les cas, le premier ministre, le ministre des Affaires municipales, de l’Industrie et Commerce, du Revenu, des Travaux publics).

Pour les trois années de préparation, les dépenses d’administration atteignent 414 005 $, dont le deux tiers en salaires et honoraires; le reste pour les frais de voyage (Jean Octeau est allé visiter l’exposition nationale suisse à Lausanne pour s’informer des méthodes d’exposition « les plus récentes et les plus efficaces » [PQRC 67 : 11]), le matériel et les frais de bureau.

Il fallait d’urgence trouver une équipe d’architectes. La mise au point du concours public s’effectue pendant l’été, le jury[74] reçoit les propositions en septembre 1964 et choisit le 5 octobre le projet du cabinet Papineau, Gérin-Lajoie, LeBlanc et Durand; cette équipe s’adjoint en février 1965 le designer-graphiste suisse Gustave Maeder. Le programme du concours repose sur les fonctions prévues alors pour le pavillon : il doit inclure le Musée d’art moderne; un bar, un restaurant et un vestiaire; deux théâtres (le théâtre du conservatoire et un théâtre expérimental); le Conservatoire de musique et d’art dramatique. Lorsque la vocation du pavillon a été modifiée (en février 1965 — PQRC 67 : 13), les architectes ont donc dû modifier complètement leurs plans : on passe alors d’un édifice de quatre millions de pieds cube (112 000 m3) à un million et demi (42 000 m3) ( Le Magazine McLean , novembre 1965 : 19). Luc Durand est l’auteur du projet de départ et il travaillera avec Papineau pour sa réalisation; Leblanc s’occupera des relations avec le client, sera responsable aussi de l’architecture intérieure et il collaborera étroitement avec Gustave Maeder; Lajoie assumera les relations publiques.

Les lignes directrices de Jean Octeau dans la préface du programme de concours d’architecture sont encore assez floues :

 

Le cadre plutôt restreint d’un pavillon impose un choix rigoureux entre les mille et une réalités qui sont les composantes d’une nation. Sans doute la solution est-elle d’allier à l’originalité le souci de rendre concrets et vivants tous les éléments d’exposition.

Le Québec n’est évidemment pas en mesure de rivaliser avec les grandes nations dans le domaine de la science et de la technique. Il reste que le progrès qu’il connaît actuellement donne lieu à une présentation dynamique de ses principales réalisations économiques et culturelles.

L’architecture et le contenu du pavillon du Québec devront en somme avoir la vigueur et l’élan qui seuls peuvent capter l’intérêt des millions de visiteurs.

 
--Concours d’architecture 1964 : 7[75]  

Mais la trame politique est claire, le Québec est une nation. Et pour son pavillon, le coût total (construction et éléments d’exposition) atteindra 6,4 millions de dollars (PQRC 67 : 14). Jean Octeau ne précise pas quand on a décidé que le pavillon serait tout de même permanent.

Outre la supervision des travaux, Octeau est chargé de « définir l’image que le pavillon devait donner du Québec aux visiteurs de l’Expo 67 » (PQRC 67 : 14). Dès juin 1964, il demande à tous les ministères du Québec de lui remettre un projet d’exposition concernant leur domaine, projet justifiant les choix d’exhibits proposés et les moyens de les mettre en valeur (Lettre de Jean Octeau à Guy Frégault 25 juin 1964[76]). Tous les ministères, sauf celui des Affaires culturelles répondent à cette demande, et c’est surtout le mémoire étoffé du ministère de l’Industrie et Commerce qui retient l’attention de Jean Octeau (PQRC, exercice 1964-1965 : 11[77]). On note ici le premier indice de la détérioration des rapports entre le commissaire et le ministère des Affaires culturelles, dont il est issu.

Lors de la réunion du Comité pour le pavillon du Québec[78], le 19 juin 1964, chacun aspire à l’originalité, mais sans savoir encore comment y parvenir, hormis le recours aux films, que Jean Octeau juge prioritaire. Tout au long de la réunion, il tente de faire valoir le fait que le pavillon ne doit pas présenter une exposition des ministères, mais bien du Québec (Comité pour le pavillon du Québec - Exposition universelle, 19 juin 1964[79]).

Depuis l’été[80], Jean Octeau avait déjà à l’esprit l’idée de former un comité spécial de plusieurs dizaines de personnes, quelques fonctionnaires des ministères déjà contactés mais surtout des spécialistes dans divers domaines, pour mieux cerner ce qu’il faudrait présenter au pavillon (Lettre de Jean Octeau à Guy Frégault, 18 août 1964[81]).

Mais il faut dire aussi que, dès le début, pour me protéger, parce que vous savez, moi j’étais à contrat là-dedans, mais je travaillais avec des fonctionnaires. Et alors quand on travaille en milieu de fonctionnaires, il faut se protéger, c’est-à-dire que vous faites un travail et vous voulez qu’un jour donné, les gens disent que « oui, ç’a été bien, il a consulté », bon. J’ai amené une cinquantaine de personnes, un bon jour, dans une salle, des gens de tous les milieux et puis je leur ai expliqué quelle était ma vision du pavillon du Québec, et puis je leur ai dit : « Qu’est-ce que vous en pensez? Réagissez à propos de ça, donnez-moi des idées ». [...] C’est de ça, de cette réunion-là qu’est sorti le scénario. (Jean Octeau, par. 76, 80)

La période de consultation s’achève en octobre. Les personnes provenaient de divers horizons : le monde du travail, l’industrie, la finance, l’agriculture, l’information, le livre (édition), la recherche, le gouvernement et les associations à buts sociaux ( Le Petit Journal 25 octobre 1964[82]) — le milieu des arts et de la culture littéraire n’est pas représenté. Il ressort des discussions que le pavillon devrait exprimer « les progrès du Québec et montrer tant aux visiteurs étrangers que québécois leur portée actuelle et future »; il devrait mettre l’accent sur « les ressources naturelles ou le milieu physique, tandis que d’autre part, les caractéristiques humaines et sociales des divers secteurs de population seraient mis en évidence » ( Le Devoir 15 octobre 1964[83]). Trois lignes se dégagent dès la deuxième réunion : « la prise de possession du milieu naturel par les arrivants et leurs descendants, l’utilisation des moyens pour maîtriser cette nature aussi riche que rebelle, et dans cette humanisation graduelle du paysage, l’illustration d’un devenir fécond et constructif » ( Le Petit Journal , 25 octobre 1964). Le commissaire raconte :

C’était un test de ma part, parce que je ne voulais quand même pas faire une représentation du Québec qui aurait déplu à cinquante personnes que je considérais comme des personnes éclairées. Je me serais dit à ce moment-là : « j’ai eu une belle lubie, mais ça ne cadre pas ». Mais il faut dire que j’avais choisi des gens, peut-être d’une génération plus jeune, mais des plus âgés aussi. Des gens qui étaient dans les syndicats, des enseignants à l’université, enfin partout, de tous les milieux. Et j’ai remarqué aussi qu’il y avait, comme dans le cas où j’ai été à cette réunion des dirigeants de l’Expo[84], une certaine communion d’esprit. Si vous voulez, la représentation du Québec existait déjà dans la tête de ces gens-là. Et peut-être même avant ce changement de gouvernement en 1960. Donc, il y avait des gens qui voulaient allumer le flambeau. (Jean Octeau , par. 80)

Il faut, pour faire monter une chose comme le pavillon du Québec, comme n’importe quel pavillon, il faut un scénario; et un bon jour, il y a eu une réunion avec les architectes. Il y a eu une engueulade terrible parce qu’ils me proposaient quelqu’un qui écrirait le scénario et qui, malheureusement pour moi, était un ex-copain à moi à Paris lorsque j’étais étudiant, et la première des choses qu’il m’a dit : il voit une représentation historique du Québec et en plus il me parle du chanoine Groulx. Alors là moi, j’étais tellement réfractaire à cette idée du Québec! Bon, il y a eu une sorte d’engueulade, mais cela s’est réglé, parce que j’ai exigé une autre présentation du Québec. Et alors à ce moment-là, je me suis mis un fardeau sur le dos, car j’ai été obligé d’écrire le scénario. Donc, quand je vous parle de scénario, c’est ce que j’avais dans la tête, mais pas seulement dans ma tête, dans la tête aussi de l’équipe de jeunes, nous étions tous une équipe de jeunes, les architectes aussi. [...] Et alors justement, cette vision passéiste du Québec nous répugnait. [...] Et alors ce que moi je voyais et je pense que les architectes ont compris parce que là je me suis exprimé avec force, c’est qu’il ne s’agissait pas de représenter l’histoire du Québec. L’héritage français était extraordinairement visible partout, mais la représentation ne visait pas ça. C’était le Québec tel qu’il était à ce moment-là. [...]. (Jean Octeau, par. 72, 76)

Jean Octeau synthétise les discussions dans un avant-programme qu’il soumet à son Comité consultatif en novembre[85]. Quatre réunions avec ce comité permettent au commissaire d’élaborer son programme d’exposition, « inventaire raisonné des réalités du Québec que le pavillon [doit] illustrer » (PQRC 67 : 15). Le programme est approuvé en Conseil des ministres[86] et soumis aux architectes fin janvier 1965.

Voici l’introduction de ce Programme (qui compte 18 pages et dont un résumé figure en Annexe 9) :

 

Ce programme est fondé sur cinq principes :

1) L’exposition du Québec en 1967 ne sera pas un simple étalage de produits ou de maquettes sans animation à la manière des expositions traditionnelles. Une exposition unverselle impose à chaque pavillon une très forte concurrence qui exige de tous les participants la mise en œuvre des moyens les plus modernes et les plus variés.

2) Au moins la moitié des visiteurs du Pavillon seront des Québécois. Il faudra donc que le Pavillon révèle le Québec aux Québécois aussi bien qu’aux étrangers (Américains, Européens, ou autres).

3) Le Québec ne peut concurrencer les grandes nations sur le plan des réalisations scientifiques ou techniques, sauf dans de rares secteurs. Le programme d’exposition devra donc insister sur l’aspect humain de la réalité québécoise plutôt que d’afficher des prétentions plus ou moins justifiables.

4) Le Québec est engagé pour plusieurs années encore dans une époque de transition caractérisée par le contraste entre les éléments traditionnalistes et les éléments progressistes. Il ne faudra pas craindre d’illustrer ce contraste dans la réalité sociale du Québec.

5) Aucune section ne retracera l’histoire du Québec, comme telle, mais le passé sera malgré tout constamment présent sous la forme de rappels historiques, de même que dans la reconstitution d’un intérieur d’époque [...].

Le programme est établi en fonction d’un circuit ininterrompu constitué de trois étapes qui illustreront successivement : 1. le milieu naturel québécois et le défi qu’il lance à l’homme; 2. le combat de l’homme avec ce milieu naturel; 3. la société et ses aspirations : l’élan d’un peuple vers l’avenir. Trois étapes caractérisées par trois mots-clefs : le DÉFI, le COMBAT, l’ÉLAN.

 
-- Annexe au compte rendu de réunion , signé par P.E. Auger, sous-ministre aux Richesses naturelles, 29 avril 1965[87]  

Mais les architectes sont en désaccord avec la vision du Québec que reflète le Programme d’exposition. En février 1965, ils forment un comité destiné à concevoir et soumettre un projet d’exposition qui rende compte d’un autre visage du Québec. Il se compose de Gilles Derome, réalisateur à Radio-Canada; Luc Durand, architecte; Michel LeBlanc, architecte; Gustave Maeder, designer; Pierre Mercure, compositeur; Jean-Paul Mousseau, peintre. Le comité se réunit régulièrement, tient un séminaire à Val David (dans les Laurentides), et invite à plusieurs reprises des « personalités influentes du Québec », parmi lesquelles René Lévesque, Gérard Pelletier et Charles Taylor (Gustave Maeder, com. pers., janvier 2002 et mars 2003; Luc Durand, par. 133-134). Au début d’avril 1965, le comité remet un premier projet d’exposition, Du rêve à l’action , qui n’est pas agréé, « à cause [de son] caractère exagérément historique » (PQRC 67 : 15). Le Programme d’exposition spécifie en effet qu’il n’y aura pas de section historique, mais que l’histoire sera diffuse dans l’exposition.

À l’occasion du dépôt de ce premier projet des architectes, les Affaires culturelles se démarquent un peu plus du projet global. Guy Frégault, sous-ministre aux Affaires culturelles (le ministre est alors Pierre Laporte) exprime deux motifs d’indignation dans une note[88] à ses confrères sous-ministres (Éducation, Finances, Industrie et Commerce, Richesses naturelles). Il déplore la teneur du Programme d’exposition, dont les trois étapes « pourraient convenir à l’Ontario, au Manitoba, à l’Alaska, au Minnesota, etc., aussi bien qu’au Québec. D’un tel programme on pouvait sortir à peu près tout ce qu’on voulait ». Mais surtout, il s’offusque de la façon dont s’est déroulée la réunion sur le document des architectes. Alors que ceux-ci avaient reçu le programme fin janvier, les sous-ministres ne l’ont reçu que le 12 avril. Et le 14 avril, lors de la réunion sur le pavillon, Guy Frégault et ses collaborateurs des Affaires culturelles reçoivent en même temps le projet des architectes et le commentaire négatif de Jean Octeau. D’après Frégault, « les jeux sont déjà faits », et il refuse d’endosser la décision d’Octeau « puisque, de toute manière, nous ne sommes invités qu’à la trouver bonne ».

Les archives n’en livrent pas plus sur ce point, mais force est de constater que par la suite, c’est le ministère de l’Industrie et du Commerce (MIC), d’ailleurs tuteur du pavillon, qui prend toute la place dans les échanges. La présentation du Québec sera donc essentiellement redevable à la vision de Jean Octeau, assisté par le MIC.

Le 31 août 1965, les architectes présentent à Jean Octeau leur nouveau concept d’exposition élaboré à partir du programme de janvier. À l’aide d’une maquette au 1/50e, du Descriptif général des exhibits et d’une série de plans montrant, en élévation, la représentation de chaque thème et sous-thème, Gustave Maeder, responsable de l’aménagement intérieur, explique le projet au commissaire qui lui paraît « subjugué ». Une heure plus tard pourtant, Octeau fait savoir à LeBlanc qu’il refuse la proposition. (G. Maeder, com. pers. janvier 2002 et mars 2003).

Et les rebondissements continuent. Si la ligne directive du programme est claire et structurée, sa réalisation présente des difficultés aux architectes dont le second projet « Descriptif général des exhibits » est à son tour rejeté le 3 septembre (Lettre de Jean Octeau à Michel Le Blanc, 31 août 1965 et Appréciation du « Descriptif général des exhibits » , 3 septembre 1965[89]). Le Descriptif propose un circuit de synthèse, pour visiteurs pressés, et un circuit de détail, pour visiteurs curieux. Octeau reproche au circuit de synthèse son caractère statique et peu contrasté (recours excessif aux photos); au parcours de détail, il reproche l’absence — cette fois-ci — de rappels historiques, le trop grand nombre d’objets, statiques eux aussi, la quasi-absence de films et d’animation en général. En conclusion, Octeau tance l’équipe d’architectes :

 

Qu’un pavillon d’exposition ne soit pas un bazar, qu’il fasse montre d’une certaine unité, voilà qui est tout à fait normal. Ce qui l’est moins, c’est que l’on saute dès le départ au point extrême et que l’on prétende unifier autour de trois grands modes d’illustration (photos, objets, décors abstraits) l’extraordinaire foisonnement de la vie réelle.

C’est ici que se fait sentir le manque de diversité dans l’équipe qui travaille au « Descriptif général ». Il est sûr qu’une petite équipe habituée à travailler ensemble, particulièrement dans le domaine de l’architecture, aboutit fatalement à des projets où l’unité prime tout. En architecture, c’est sans doute la plus grande qualité. Dans le monde des expositions universelles, c’est un défaut excepté dans de rares cas.

Il est nécessaire, pour faire un pavillon comme celui du Québec, qu’un certain nombre de créateurs laissent d’abord libre cours à leur imagination, chacun de son côté. Ce n’est qu’à l’étape suivante que devrait se présenter la tâche d’unifier les diverses solutions proposées par les créateurs.

 
-- Appréciation du « Descriptif général des exhibits », 3 septembre 1965 : 5  

Maeder et les architectes décident alors de travailler chaque section (thèmes et sous-thèmes) en détail; ils représentent tous les éléments (cube, objet, photographie, composition graphique, etc.) à plus grande échelle (1/12e) et les soumettent au fur et à mesure à Jean Octeau. Les neuf sections sont successivement acceptées sans modification. Les choix de Maeder voient le jour : les cubes blancs qui sont l’élément de base de toute la présentation, la grande carte blanche du Québec, les légendes inscrites directement sur les cubes, la taille des écrans diffusant les films, la sélection (avec Jean Octeau) des exhibits et des photos. Maeder précise qu’en plus de l’équipe des architectes (Papineau, Gérin-Lajoie et LeBlanc) et de Luc Durand (architecte associé), trois personnes ont précieusement collaboré à l’aménagement intérieur : un jeune architecte, Camille Chevalier; un photographe, Jean-Pierre Beaudin, auteur de toutes les photos noir et blanc; et le compositeur Gilles Tremblay, qui a écrit la trame sonore du pavillon. Il se souvient :

Si je n’avais pas été quelqu’un de l’extérieur, je n’aurais pas eu la même audace. Je voulais traduire la façon dont je percevais ce que proposait le scénario et ce que je pouvais sentir comme personne de l’extérieur, les contrastes; mais probablement que la dimension culturelle aurait pu avoir sa place; ce n’était pas le choix du scénario. Mais la transposition du thème a été conçue comme une œuvre artistique, j’ai eu cette chance incroyable d’avoir les mains libres. (G. Maeder, com. pers., janvier 2002)

La créativité doit donc emporter le tout. Si la lettre d’Octeau refuse clairement le Descriptif, son rapport de 1967 mentionne que le Descriptif est « accepté d’emblée, sous la réserve des observations que le commissaire adressait aux architectes le 3 septembre 1965 » (PQRC 67 : 17). Il faut donc en déduire que ce projet « abstrait » et « statique » a été malgré tout retenu puis amendé quelque peu.

À partir de mars 1965, Jean Octeau est secondé de Jean-Pierre Saulnier, nommé directeur de la recherche. Celui-ci recueille la documentation nécessaire pour concrétiser les thèmes choisis, en alimente les architectes pour qu’ils puissent les « mettre en scène » en fonction du scénario mis au point au fur et à mesure par Jean Octeau au cours de 1965. Il fallait en effet discuter de l’illustration de chaque thème dans ses aspects « fonctionnel, esthétique, psychologique ou financier » (PQRC 67 : 19). (Le scénario est en Annexe 10.)

 

Ce scénario n’était pas seulement un inventaire des réalités à illustrer. Il exposait en fait l’orientation particulière qu’il convenait de donner à la présentation de ces réalités et faisait état des modes d’illustration qui étaient de nature à joindre l’originalité à l’authenticité, deux qualités essentielles dans une exposition de ce genre. [...]

Le scénario était fondé sur une conception résolument moderne du Québec, mais le passé y avait sa place dans un grand nombre de thèmes sous forme de rappels historiques. Il faut ajouter ici que le but du Pavillon était de révéler le Québec aux Québécois aussi bien qu’aux étrangers et que le scénario a été écrit en fonction de ce but.

 
--PQRC 67 : 19  

Par ailleurs, le directeur de l’aménagement, Pierre Perrault, trouve des fournisseurs pour fabriquer le mobilier du pavillon. Le directeur du Service du film, Raymond-Marie Léger, supervise le programme cinématographique. Fort d’un budget de 265 000 $, ce programme comprend des films d’essai, des reportages et de brefs films sur certains thèmes, soit au total onze films-boucles à déroulement continu et deux spectacles à images multiples. Plusieurs cinéastes ont collaboré : Gilles Proulx, Denys Arcand, Louis Portugais, Gilles Carle, Clément Perron, Michel Brault, Georges Dufour, Bernard Gosselin, Jean-Claude Labrecque, Jean Dansereau, Hubert Aquin, Henri Michaud, Roger Moride.

Un concours de photographie « Images du Québec », lancé en janvier 1965, vise à recueillir des documents sur les diverses facettes du Québec. Le concours ne connaît pas le succès escompté, et il faut donc le prolonger jusqu’en mars 1966 pour obtenir une participation suffisante (223 concurrents en tout). Apparemment, les photographes n’ont pas saisi la priorité du concours qui visait à illustrer « les contrastes entre un Québec moderne en plein essor et un Québec plus traditionnel ». La journaliste Michelle Juneau rapporte même qu’ils se sont surtout attardés au Québec traditionnel et à la nature — « on n’a [reçu] que deux ou trois photos illustrant l’aspect industriel, social ou humain » ( La Presse 9 mars 1966[90]) — divergence de vues s’il en est entre les Québécois et la direction du pavillon.

Quant au restaurant, comme sa concession est proposée en vain à plusieurs restaurateurs, il est confié à la gérance d’André Lelarge, sur recommandation du Comité du restaurant[91]. Il supervise l’aménagement et prépare des menus agréés ensuite par le comité.

De son côté, Jean Octeau s’active à susciter l’intérêt pour le pavillon en multipliant conférences, entrevues, articles et causeries, bientôt secondé (mars 1965) par Yves Bourassa (Bourassa, Gagnon et associés inc.) qui devient le conseiller du pavillon en matière d’information, de publicité et de manifestations. Bourassa soumet plusieurs projets de manifestations, dont aucun n’aboutira. La correspondance trouvée dans les archives[92] indique qu’en haut lieu, au ministère des Affaires culturelles, on n’a pas reconnu l’accréditation gouvernementale d’Yves Bourassa. Octeau mentionne pudiquement ces projets « auxquels les autorités n’ont pas donné suite, principalement pour des raisons d’organisation et de finances » (PQRC 67 : 28). En fait de manifestations, le pavillon se contentera de visites de personnages prestigieux, hormis un spectacle télé- et radio-diffusé la veille de l’ouverture (voir ci-dessous). Au restaurant se produiront cependant des chansonniers tous les soirs (voir la liste à l’Annexe 18).

Le 3 juin 1965, l’audace des architectes et du designer déconcerte lorsqu’une maquette du pavillon est exposée, dans les locaux du ministère de l’Industrie et Commerce. Le sous-ministre des Affaires culturelles, Guy Frégault, y envoie deux collaborateurs, MM. Mercier et Boulanger. Le rapport de Mercier est mesuré mais peu enthousiaste et conclut : « Ce ne sera pas le plus grand pavillon de l’Expo, mais ce qu’on nous présentera me semble très honnête, ingénieux même à certains moments et donnera un aperçu, je pense, assez convaincant d’une entité culturelle bien québécoise » (Rapport à Guy Frégault, 4 juin 1965[93]). Le rapport de Boulanger[94], directeur du service des Arts plastiques, est fulminant, du moins la première version, sans doute officieuse — une autre version sur papier à en-tête du ministère est nettement édulcorée. Boulanger vitupère contre le fait que le contenu évacue tout aspect culturel, au point [qu’il est] donc contraint de penser que le ministère des Affaires culturelles n’a eu aucune part dans l’élaboration de ce projet ». Il raconte comment il a exprimé son désappointement à Jean Octeau lors de la réunion :

 

J’ai posé publiquement la question : « où a-t-on l’intention de suggérer l’effort culturel qui s’accomplit présentement au Québec dans ce pavillon? » On m’a répondu, (Monsieur Octeau), que c’était une dimension laissée pour compte et que le visiteur trouverait cela lui-même en dehors du pavillon, ou qu’il s’en ferait indirectement une idée en jugeant l’arbre à son fruit, soit par induction en constatant la qualité de la présentation matérielle des éléments du thème retenu du pavillon. C’est une façon louvoyante de dire que le ministère de l’Industrie et du Commerce a d’autres préoccupations que celles du ministère des Affaires culturelles et de celui de l’Éducation.

 
-- Rapport du directeur des Arts plastiques , 4 juin 1965 (version sans en-tête)  

Cela dit, dans la version édulcorée de son rapport, Boulanger indique les principes qui régissent la présentation : « représentation symbolique, certes, mais accessible au plus grand nombre », « politique de modestie sensée et réaliste », « représenter le Québec d’aujourd’hui orienté vers demain », et il résume très clairement le déroulement de la visite :

 

La visite du pavillon doit se faire selon une courbe émotionnellement ascendante, depuis le premier plancher jusqu’au sommet, en empruntant le vaste escalier central en vis [qui sera doublé de quatre ascenseurs cylindriques]. Ces étapes correspondent au défi posé par les éléments physiques du milieu à l’homme du Québec (y compris l’ancêtre); au combat qu’il a fallu et qu’il faut encore livrer pour s’adapter et triompher face à ce défi pluridimensionnel; à l’élan, enfin, de l’homme étant parvenu à domestiquer toutes ces forces naturelles.

Dès le pas de l’escalier, le visiteur est confronté avec une immense carte géographique [qui montre] les grands ilôts de population du Québec contemporain, mais aussi les points d’occupation française sur le continent nord-américain avant 1760. Puis, se présentent un à un les éléments du défi et du combat : l’eau, pour aboutir à une vaste schématisation symbolique d’un barrage hydro-électrique; la forêt, à son tour schématisée par une « tuyauterie d’orgue » originale faite de blocs quadrangulaires oblongs vert clair disposés en abaque statistique. Sur la face latérale, et ton sur ton, la représentation stylisée de nos essences indigènes.[...] Pour évoquer notre industrie minière, on a utilisé les gradins de la partie la plus élevée entourant l’édifice [...].

On a même songé à reconstituer symboliquement un village type du Québec servant de prétexte à l’étalage de nos produits d’artisanat. Enfin, la représentation du phénomène urbain débouche sur un immense point d’interrogation : la ville à la recherche d’elle-même, poussant en verticalité.

 
-- Rapport du directeur des Arts plastiques , 4 juin 1965 (version avec en-tête)  

Bref, la confrontation de ces deux versions du rapport indique ce qui irrite les Affaires culturelles, à savoir une certaine mise en abyme des représentations : le pavillon va offrir une représentation stylisée, voire design, d’une représentation a-culturelle du Québec.

Quoi qu’il en soit, c’est le 23 juin 1965 qu’est rendue publique la maquette du pavillon, lors d’une cérémonie officielle présidée par Jean Lesage, premier ministre du Québec. Voici à quoi ressemblera le pavillon :

 

En forme de pyramide tronquée dont les côtés seront de verre miroitant, le pavillon sera érigé sur quatre tours. Il sera borné, côté sud, par la lagune face à la voie maritime et sur les trois autres par une nappe d’eau de la même profondeur que le réseau de canaux qui sillonnent les îles, soit six ou sept pieds d’eau [environ deux mètres].

 
-- Le Magazine McLean , novembre 1965 : 16  

Dans son discours, Jean Lesage annonce le passage à une ère nouvelle de l’identité du Québec :

 

La province de Québec a l’honneur de devenir l’hôte de cette exposition, et pour ma part j’y vois, tout petits que nous sommes, que nous du Québec voulons cesser d’être lilliputiens. Nous arrivons à la taille des hommes, et nous jouerons un grand rôle au cours de cette exposition, en faisant connaître un Québec jeune, fier de son passé, convaincu de son avenir, assuré de lui-même. Le Québec a cessé de se replier sur lui-même, il aborde avec confiance le chemin de l’avenir.

 
-- La Presse 25 juin 1965  

Jean Lesage renchérit lors d’une visite à New York, devant le Club Kiwanis : « Le Québec est une province en voie de devenir un géant industriel.[...] Le cas du barrage de Manicouagan [est] une des plus belles réussites de la révolution industrielle québécoise » ( Le Devoir 7 juillet 1965[95]).

Sur ce, les appels d’offre sont lancés pour la construction du pavillon, et Jean Lesage inaugure les travaux le 9 septembre 1965. En mars 1966 ont lieu les appels d’offre pour les éléments d’exposition : éclairage, fabrication des modules cubiques, trame sonore, matériel de son, typographie, sérigraphie, tapis, planchers, maquettes et objets stylisés (arbre, rouleau de papier et cheminée d’usine, cylindres mobiles).

Les tournages de films commencent en juillet 1966 et leur mise au point technique dans l’exposition est l’objet de tous les soins (leur rodage dure trois mois). Outre les photographies du concours, le pavillon recourt à deux photographes, MM. Beaudin et Nye, pour accompagner certains sujets et reproduire des documents anciens.

La trame sonore est confiée au compositeur Gilles Tremblay; avec de multiples enregistrements de bruits de la nature et de la vie moderne, il élabore une musique concrète destinée à être diffusée dans le pavillon. Cinq séquences accompagnent différents thèmes du pavillon : l’une s’inspire de l’eau (fluide et qui déferle), la seconde est sous le signe de l’industrie (violente et colorée), la troisième accompagne le sous-sol (sons d’explosions à profil musical), la quatrième unit les sons de l’eau et l’industrie et fait une transition vers la ville, la cinquième illustre l’élan (rythmes et pulsations des aurores boréales) (document descriptif L’illustration sonore , 1967[96]).

Certains objets sont fabriqués spécialement pour l’exposition (un chapeau de castor, des blocs de minerai, un moteur à turbine, etc.), d’autres sont empruntés à l’issue de longues recherches (traîneau esquimau, canot d’écorce, fusils anciens, hélice d’avion). Jean Octeau rédige les légendes et les textes, et en emprunte certains à la littérature québécoise ou à des textes sur le Canada pendant le régime français. Un traducteur, R.H. Humphreys, transpose l’ensemble en anglais.

Quant aux arts plastiques, censés occuper trois salles et un corridor à l’étage, ils sont réduits à la portion congrue par l’ampleur des cuisines du restaurant qui les privent des trois quarts de l’espace prévu. Malgré tout, une sculpture de Pierre Heyvaert orne le bassin extérieur du pavillon et, près de la rampe de sortie, la murale de Maurice Savoie synthétise tous les thèmes du pavillon avec ses 200 pièces mobiles fixées sur des fils d’acier. Une tapisserie (par Mme Rousseau-Vermette) contribue au décor intérieur. Ce qui reste de la portion impartie à l’étage accueille des objets d’artisanat ancien et moderne (« la plupart des pièces exposées durent être retirées à cause du vol » PQRC 67 : 40), une quinzaine de tableaux anciens et modernes et quelques meubles anciens. La plupart de ces objets proviennent du Musée du Québec (Rapport d’Augustin Brassard 1967 : 29[97]).

Pendant que l’on s’affaire au pavillon et ailleurs sur le site de l’Expo, un nouveau gouvernement québécois est élu le 5 juin 1966 : l’Union nationale a obtenu moins de voix que le Parti libéral, respectivement 40,9% et 47,2%, mais l’emporte en nombre de sièges : 56 contre 50 aux libéraux (Morin 1987 : 67). Le nouveau premier ministre est Daniel Johnson, chef de l’Union nationale; parmi les nouveaux ministres : Paul Dozois aux Finances, Maurice Bellemare à l’Industrie et Commerce, Jean-Noël Tremblay aux Affaires culturelles, remplacent respectivement Jean Lesage lui-même, Gérard D. Lévesque et Pierre Laporte. André Patry est nommé chef du protocole le 6 juillet et conseiller spécial auprès de l’exécutif. Il doit veiller au partage des tâches entre Ottawa et Québec à l’Expo et à toute l’intendance entourant l’accueil des visiteurs de marque à cette occasion (comme les rencontres avec le premier ministre québécois, avec ou sans la présence d’un représentant d’Ottawa) (Morin 1987 : 74-75). Les archives n’ont pas livré d’indice quant à d’éventuelles incidences du changement de gouvernement sur l’équipe ou le programme du pavillon.

On prévoit la tenue d’un Salon du livre du Québec qui, incidemment, octroie finalement au ministère des Affaires culturelles un rôle dans le choix de certains exhibits du pavillon. D’après les comptes rendus de réunions et les échanges de correspondance[98], il semble que l’été et l’automne 1966 ait donné lieu à des tergiversations sur l’existence de cette exposition de livres. D’une part, Jean Octeau, arguant que le pavillon du Canada prévoit déjà une exposition du livre canadien, propose une présentation des aspirations culturelles des Québécois sous forme symbolique au rez-de-chaussée, dans le sous-thème « L’âge de la parole » (illustrations sur les colonnes, mosaïques de titres d’ouvrages, programmes de pièces de théâtre, etc.); tandis qu’à l’étage, à côté du restaurant, des livres seraient en vente et on pourrait écouter des extraits d’œuvres québécoises dans des écouteurs. D’autre part, un comité des Affaires culturelles tente d’établir une liste des ouvrages susceptibles de représenter toute la production culturelle québécoise — conformément aux règlements de la CCEU, le pavillon pouvait présenter 150 titres destinés à la vente. Enfin, le Conseil supérieur du livre est en relation avec le ministère de l’Industrie et Commerce en vue de monter un salon.

En janvier 1967, il se confirme que les Affaires culturelles obtiennent une certaine marge de manœuvre relative aux arts et aux lettres (mais non liée explicitement au salon du livre) : dans une lettre à Jean Octeau, le directeur général du ministère (lettre de Pierre de Grandpré à Jean Octeau, 18 janvier 1967[99]) mentionne une entente avec le nouveau ministre de l’Industrie et Commerce selon laquelle un comité[100] a été formé au MAC « pour examiner et approuver [en novembre 1966] le choix et l’agencement des pièces qui seront exposées dans les diverses salles du pavillon du Québec, pour illustrer l’activité culturelle du Canada français ». Moyennant quoi Grandpré soumet une liste d’ouvrages à offrir aux invités de marque (reproduite à l’Annexe 11). Cela ressemble à un retournement de situation, mais on ne dit pas quels sont les éventuels exhibits le MAC a proposés dans l’exposition même.

Le Salon du livre verra le jour, « sous les auspices de l’Association des Éditeurs canadiens et du Conseil supérieur du livre, avec le concours du ministère des Affaires culturelles et du commissariat du pavillon du Québec » (Communiqué de presse [émanant du pavillon], 20 février 1967[101]). Le dossier d’archives n’indique pas comment s’est finalement négociée l’existence et le contenu du Salon, mais la presse a laissé des traces de ses inquiétudes.

 

Le Salon du livre devrait donner au monde une idée de ce qu’est la production littéraire de chez nous. Il ne faudrait pas qu’à la seule fin de plaire à certains éditeurs pesants ou à la seule fin d’être dans le vent, on n’y expose que des œuvres toutes récentes, souvent fort discutables et ne donnant qu’une pâle sinon une fausse idée de nos lettres.

 
--Julien Morissette, La Presse , 3 mars 1967[102]  

En fait, la liste est établie par l’Académie canadienne-française, l’Association des éditeurs canadiens et la société des écrivains canadiens[103]. Elle comporte des livres de référence (sur la langue française au Canada français, les lettres), des essais, des livres didactiques (sur l’histoire, le système politique), des romans, des recueils de poésie, des biographies et des livres édités par le gouvernement du Québec. Pour la plupart, les ouvrages datent du début des années soixante et nombre d’entre eux sont aujourd’hui des classiques. Nous y reviendrons dans le chapitre 6 pour analyser l’image du Québec qui émane de cette sélection d’ouvrages.

Pour sa part, le restaurant est conçu pour accueillir deux cents personnes. André Lelarge reçoit l’aide d’un Comité de dégustation pour s’assurer de la qualité des mets proposés, et la Régie des alcools du Québec fournit les vins et spiritueux au prix coûtant. Ce restaurant s’avère ainsi plutôt démocratique avec un buffet froid à 4 $, des menus entre 5,50 $ et 15 $ par personne (vins inclus à partir de 12 $). Les soirs, on prévoit chanteurs et chansonniers avec orchestre. (Les détails sur les menus et les chansonniers sont aux annexes 17 et 18.)

La veille de l’ouverture, le 27 avril 1967, le pavillon est présenté à la radio et à la télévision, lors d’un spectacle animé par Andrée Lachapelle et Jean Coutu. En une heure, le public fait le tour du pavillon, en compagnie successive de treize artistes dont Gilles Vigneault, Richard Verreault, Jean-Pierre Ferland, Pauline Julien, Ginette Reno.

Le soir même de l’inauguration de l’Expo, Daniel Johnson, premier ministre du Québec depuis juin 1966, donne une grande réception au pavillon du Québec : parmi ses invités de marque figurent le gouverneur général (le général Vanier) et le premier ministre du Canada (Lester B. Pearson), le cardinal Paul-Émile Léger, le maire de Montréal Jean Drapeau et « les premiers ministres de toutes les provinces sauf une » (PQRC 67 : 42 — Octeau ne précise pas de quelle province il s’agit).

Lors de la journée du Québec, le 24 juin, le pavillon reçoit en après-midi la visite du premier ministre du Québec, Daniel Johnson et de son épouse, mais l’essentiel des festivités se déroule en dehors du pavillon : cérémonie Place des Nations avec allocutions du Commissaire de l’exposition Pierre Dupuy et de Daniel Johnson; 111e Jeux Gymniques du Québec à l’Autostade; le soir, dîner-buffet offert par le premier ministre à l’hôtel Ritz-Carlton; défilé de la Saint-Jean au centre-ville de Montréal (expo67-communiqué, 22 juin 1967[104]).

Pendant l’Expo, le Québec reçoit vingt-deux chefs d’État et vingt-et-un représentants de chefs d’État. Les visites les plus remarquées sont la reine Elizabeth II et le duc d’Édimbourg, le prince Albert de Belgique et la princesse Paola, le prince et la princesse Takamatsu du Japon, le prince Rainier de Monaco et la princesse Grace, sans oublier celle « qui eut le plus d’éclat » (PQRC 67 : 43), celle du général de Gaulle le 25 juillet, accueilli par Daniel Johnson et son épouse ainsi que plusieurs ministres. La visite du président français, d’une durée de trente minutes, est suivie d’un repas au restaurant du pavillon[105]. De nombreux dignitaires de tous les pays visitent le pavillon, des associations, des conseils d’administration d’entreprises canadiennes, américaines et françaises. Mais la fierté du commissaire, ce sont les visites du grand public, qu’il évalue à 5,5 millions de personnes :

 

Les visiteurs accédaient au circuit de visite en empruntant l’un des quatre ascenseurs cylindriques par groupes de dix-huit en moyenne. À raison de quarante-cinq montées par heure, les quatre ascenseurs transportaient donc 2880 personnes à l’heure, soit un total de 33 120 pour la journée de onze heures et demie.

En arrondissant ce dernier chiffre à 30 000, on aboutit à un total de près de cinq millions et demi de visiteurs pour la durée de l’Expo, ce qui place le pavillon du Québec immédiatement après les plus grands pavillons (États-Unis, URSS, Canada, France, Grande-Bretagne, Allemagne et Tchécoslovaquie).

 
--PQRC 67 : 47  

La fierté du commissaire repose aussi sur l’opinion « hautement favorable » ( ibid. ) de la plupart des visiteurs interrogés par les médias et sur les nombreuses lettres de félicitations qui « soulignaient la réussite de notre présentation et la chaleur de l’accueil » ( ibid. ). Les commentaires étrangers sont particulièrement élogieux ( Le Monde , Le Figaro , France-Soir , Women’s Wear Daily , New York Times ), soulignant surtout la beauté de l’architecture, mais aussi la présentation ultra moderne.

 

« Le pavillon du Québec constitue une véritable révélation. Il a su concilier une œuvre architecturale très moderne, d’une extrême finesse, avec un ensemble d’éléments d’exposition très évocateur. Ces éléments animés par les jeux de lumières et les sons électroniques traduisent d’une façon simple et renversante ce que doit être une exposition en 1967 » (citation du New York Times , 28 avril 1967, traduite par Jean Octeau)

 
--PQRC 67 : 48  

Jean Octeau ne mentionne pas les commentaires de certains médias, plus mitigés. Par exemple, celui de Jean-Pierre Paré, dans le magazine Jeune Québec et celui de Langevin Côté, dans The Globe and Mail , qui n’approuvent pas le choix résolument moderniste du pavillon :

 

Tout cela est bien réconfortant [il parle du tryptique Défi, Combat, Élan]. Mais malheureusement, les dirigeants du pavillon du Québec n’ont pas pensé à tout [...]. Ce qu’ils ont oublié devrait constituer [...] leur premier but : l’IDENTIFICATION du QUéBéCOIS. En effet, on a bien pris soin de relier le Québec au reste du monde, mais on a omis de présenter la véritable image humaine du Québécois, « l’homme de la Révolution tranquille ». [...] Je m’étonne toutefois (je m’offusque même) que l’on ait omis d’accorder une place, si minime soit-elle, à la littérature québécoise. [...] Il semble que l’on tende un peu trop à utiliser le film documentaire, genre ONF, ce qui pourrait devenir monotone.

 
-- Jeune Québec , février 1967 [106]  
 

The church and other elements of tradition including handicraft are remarquably absent with the emphasis on people, resources and industry. Tradition is retained in the roof top restaurant and a gastronomic menu.

 
-- The Globe and Mail, samedi 22 avril 1967[107]  

Le 17 juin, Le Devoir (samedi 17 juin 1967) publie une lettre de la société des artistes professionnels du Québec dans laquelle celle-ci « proteste énergiquement contre le sort fait à l’œuvre d’art au pavillon du Québec et l’absence de toute préoccupation culturelle véritablement témoin de notre milieu »[108]; pourtant La Presse (jeudi 22 juin 1967) note que « le service du film du pavillon du Québec a réuni quelques-uns des meilleurs cinéastes québécois »[109]. Le Soleil du 26 juin 1967 note que la critique étrangère encense le pavillon (« véritable joyau »), bien que « d’après les hôtesses » de nombreux Québécois le critiquent sévèrement[110].

Au cours de l’Expo, le salon du livre du pavillon occasionne quelques déconvenues. Le salon est mal situé, (près du restaurant, il a sans doute subi les affres de l’expansion des cuisines) : l’écrivain Solange Chaput-Rolland va jusqu’à proposer qu’on accorde une médaille aux visiteurs du pavillon qui en ressortent avec un livre sous le bras, car ils auront trouvé « l’endroit où nos livres sont en vente » ( Le Devoir , 18 mai 1967[111]). Devant la faible fréquentation du salon, le responsable, Léon Patenaude, obtient qu’il soit mieux placé, au rez-de-chaussée. Les ventes restent toutefois en deçà des espoirs du responsable.

Mais l’un des clous du pavillon du Québec était son équipe d’hôtesses « qui, de l’avis général, étaient les meilleures de l’Expo » (PQRC 67 : 51). Sur les 392 candidates provenant de tout le Québec, 63 ont été retenues pour « leur entregent, leur apparence, leur culture générale, leur façon de se présenter et de s’exprimer en français et en anglais » ( ibid. : 52). Formées ensuite pendant cinq semaines, vêtues de « brun nègre » et « bleu aqua » par les couturiers montréalais Serge et Réal (qui ont respectivement 25 et 24 ans, gagnants du concours contre huit concurrents), elles font semble-t-il l’unanimité, comme le dit un article de la revue Châtelaine cité par le commissaire : « [dans certains pavillons, les hôtesses regardent ailleurs]. Au Québec, elles regardent les gens et les voient. Elles sont volubiles et prennent une grande part au succès du pavillon » ( ibid. : 53).

À l’issue de l’Expo, un communiqué du Service de presse de l’Expo (sous l’autorité de la CCEU) clôt l’aventure en beauté, dans un style qui n’est pas sans rappeler celui de Jean Octeau — il est fort possible d’ailleurs que celui-ci ait rédigé des projets de communiqués que le Service de presse ait utilisés tels quels :

 

Du Pavillon et du Québec, chacun a eu sa propre révélation

Sur les 3 600 000 visiteurs qui ont vu le pavillon de la province de Québec, entre le 28 avril et le 28 octobre, des centaines de milliers connaissaient éveidemment cette province canadienne, ses richesses, le caractère de son peuple, son passé et ses possibilités pour l’avenir.

Mais un nombre égal, sinon plus grand, composé d’Américains — du Nord ou du Sud — et d’Européens n’attendaient que leur entrée dans l’édifice pour prendre enfin contact avec une province si immense qu’elle peut contenir deux à trois petits pays. Sur ce point, leur envie de connaître aura été la même qu’à leur entrée dans le pavillon du Canada.

Même si la présentation générale revêtait un caractère schématique, le visiteur le moindrement observateur ou sincèrement intéressé ne pouvait se méprendre sur le sens profond de la plupart des éléments d’exposition.

Par exemple, un canot d’écorce et une roue de charrette, une paire de raquettes ou un pneu aux dimensions énormes, tout cela suspendu au plafond, ne pouvaient faire autrement que suggérer un rappel des origines de la province, de son expansion ou de son potentiel industriel. De même, ces gigantesques cylindres tournant lentement, la reconstitution d’une mine à ciel ouvert et celle d’une papeterie, et encore le jeu des lumières courant sans cesse à l’intérieur d’un échafaudage de cubes, pour montrer l’animation d’une grande ville; tout cela, réparti de façon rationnelle, aura suffi à situer, pour le visiteur, la province de Québec et son envergure dans le contexte canadien.

Les films et diapositives auront également servi à renseigner le visiteur sur la province « qui est grande comme trois pays ».

Comme on pouvait s’y attendre, le « nouveau venu » n’en revient pas encore de l’immensité des terres de Québec, de sa diversité, de son progrès qui, avant la visite du pavillon, était infiniment moins connu que son passé construit sur des étendues enneigées où seuls les coureurs des bois pouvaient espérer survivre.

Le Québec, par son pavillon, s’est révélé à sa vraie mesure et même si l’Américain ou l’Européen continuent d’y voir un pays à même une province avec des immensités de forêts et d’hommes des bois, il connaît maintenant une histoire plus exacte, faite de terres défrichées, de richesses naturelles abondantes, de villes extrêmement développées et d’un progrès dont les étapes ne semblent pas devoir connaître la fin.

 
--(expo67-Communiqué, octobre 1967[112])  

L’aventure est donc finie sur l’Île, mais pas dans les esprits, du moins l’espère-t-on. Le communiqué exprime et justifie le désir qui parcourait tout le programme du pavillon : éradiquer ou au moins bousculer les préjugés sur les fameux « quelques arpents de neige ». Cependant, si les préjugés perdurent, c’est sans doute qu’ils remplissent une fonction quelconque, et les tentatives de « bousculade » ont la vie dure, comme l’indiquent les commentaires dans la presse.

Quoi qu’il en soit, le pavillon du Québec, comme les autres, fait l’objet d’une liquidation des exhibits au cours de l’automne. Par l’arrêté en Conseil du 15 novembre 1967 (no 3047), l’équipement audio-visuel et matériel du pavillon est transféré du ministère de l’Industrie et du Commerce au ministère du Conseil exécutif pour « servir au bureau de Développement audio-visuel dans l’exercice de ses activités »[113]. L’arrêté no 3437[114] du 14 décembre 1967 cède le pavillon du Québec à la ville de Montréal pour un dollar. Il fera ensuite partie de l’exposition Terre des hommes en 1968 et 1969, héritière d’Expo 67 et souhaitée par le maire Jean Drapeau. Le contenu en est complètement modifié puisqu’il présente les régions touristiques du Québec : Montréal; Québec; la Mauricie; les Laurentides, les vallées de la Gatineau et de l’Outaouais; la Gaspésie; le Sud du Québec; le Nord-Ouest du Québec; la Côte de Beaupré, Charlevoix et la Côte-Nord; le Saguenay et le Lac Saint-Jean. Un retour aux sources en somme, aux repères communément acceptés.

*

Bien que la présentation du Québec ait reposé sur toute une équipe, elle doit beaucoup à la détermination et aux choix artistiques de deux personnes : Jean Octeau et Gustave Maeder. Jean Octeau s’est proposé pour diriger l’entreprise, s’est écarté de la vision des fonctionnaires, a composé le comité spécial de consultation pour tracer les grandes lignes du programme d’exposition, a synthétisé puis développé ce programme, guidé les architectes et le designer, et tenu tête aux demandes des Affaires culturelles, du moins jusqu’à l’automne 1966, quand s’est imposé le projet de Salon du livre. Pour sa part, Gustave Maeder, fortement soutenu par les architectes (notamment par Luc Durand, concepteur du pavillon), a su faire accepter sa vision « d’un design épuré au maximum » (Luc Durand, par. 45), qui a donné son caractère d’avant-garde à l’exposition du Québec. Ce caractère concordait avec les vues modernistes de Jean Octeau, qui l’a donc endossé et assumé.

Le commissaire, jeune homme déterminé, a pu faire valoir ses propres représentations, car l’appareil administratif et politique du gouvernement québécois n’était pas équipé pour entreprendre une démarche promotionnelle de cette ampleur. En effet, l’Office de l’information et de la publicité, créé en 1961, à qui une telle tâche aurait dû ou pu échoir, ne disposait pas de mandat ni de budgets pour ce faire, comme l’indique un texte de Jean Loiselle, directeur de l’Office à partir de 1966 (Loiselle 1968, vol. 1[115]). C’est donc grâce à une lacune du jeune système étatique québécois que de nouvelles représentations du Québec ont pu voir le jour et s’imposer à des représentations plus classiques, celles des fonctionnaires. Le chapitre suivant, qui analyse la présentation ainsi qu’un fascicule sur le Québec, confirme cette assertion.



[64] . Comme l’indique la page de garde du Guide officiel , les textes français et anglais sont écrits par deux rédacteurs différents, Jean Tétreault et John Stockdale; l’équipe rédactionnelle comporte notamment des rédacteurs conseils (Fernande Saint-Martin, Paul-Marie Lapointe et Massue Belleau); et l’ensemble fonctionne sous la houlette de Charles C. Milne, rédacteur en chef, et Cyrille J. Laurin, directeur.

[65] . L’abréviation PQRC 67 désigne le rapport qu’a rédigé Jean Octeau en 1967 : Pavillon du Québec. Rapport du commissaire 1964-1967 — ANQ-Qb, E 16 1960-01-035/178.

[66] . Comité pour le Pavillon du Québec - Exposition universelle, 19 juin 1964 — ANQ-Qb, E6 1976-00-066/8.

[67] . ANQ-Qb, E 16 1960-01-035/178.

[68] . Celui qui deviendra le commissaire du pavillon du Québec a été auparavant directeur du Service de l’Amérique française à Radio-Canada et secrétaire exécutif du ministère des Affaires culturelles. En 1964, outre son poste de directeur général des Arts et des Lettres, il est aussi secrétaire du Conseil des Arts du Québec, président de la commission des musées du Québec et membre du Conseil d’administration de la Place des Arts ( En Ville, The Business Family Paper , 28 novembre 1964 — ANC, RG 71 vol. 494).

[69] . ANQ-Qb, E5 1960-01-027-102.

[70] . Ce comité se compose alors des personnes suivantes : MM. Guy Frégault, Jean Octeau, [pas de prénom] Pelletier, [pas de prénom] Vallerand, Guy Beaulne (directeur de l’enseignement artistique au ministère des Affaires culturelles), Guy Robert (directeur du Musée d’Art contemporain) (Comité pour le Pavillon du Québec - Exposition universelle, 19 juin 1964 — ANQ-Qb, E6 1976-00-066/8.

[71] . ANQ-Qb, E6 1976-00-066/8.

[72] . Parmi ces conseillers dont le nombre montera jusqu’à vingt-et-une personnes, mentionnons ceux qui sont affectés à la recherche : André Patry, Gerald Budner, Jean Hamelin, Russell Harper, Murray Ballantyne, Jacques Brault; et le conseiller scientifique : Claude Allard. Les autres rubriques pourvues d’un ou deux conseillers sont les suivantes : manifestations et information, éléments d’exposition, film, agriculture, mines, industrie textile, tourisme et gastronomie, artisanat, industrie mécanique, golfe du Saint-Laurent, fourrure et mode, ressources hydro-électriques.

[73] . Ces comités se composent ainsi, dans l’ordre fourni par Jean Octeau : Film : André Guérin, Arthur Lamothe, Gilles Sainte-Marie; Consultatif : André Patry, Fernand Grenier, Gabriel Gagnon, Alfred Dubuc; Restaurant : Gérard Delage, Eddy Prévost, Paul Dandurand, André Bardet, Louis Tavan, Serge Deyglun; Arts et lettres : Jacques Godbout, Gilles Carle, Claude Jasmin, Albert Millaire, H.H. Burden, Guy Viau, Guy Côté.

[74] . L’organisation du concours a été menée en automne 1964 par l’architecte et urbaniste André Blouin, en même temps président du jury. Celui-ci se composait aussi de Jean Octeau, Édouard Fiset (architecte en chef de l’Expo), Léopold Fontaine (architecte en chef du ministère des Travaux publics du Québec), John C. Parkin (architecte à Toronto), Guy Robert (directeur du Musée d’art contemporain de Montréal) et Jean Vallerand (secrétaire général du Conservatoire de musique et d’art dramatique de Montréal).

[75] . ANQ-Qb, E 16 1990-03-011/240.

[76] . ANQ-Qb, E 6 1976-00-066/8.

[77] . ANQ-Qb, E16 1960-01-035/178.

[78] . Rappel : MM. Frégault, Octeau, Pelletier, Vallerand, Guy Beaulne, Guy Robert.

[79] . ANQ-Qb, E 6 1976-00-066/8.

[80] . Je remercie vivement Gustave Maeder qui m’a aidée à reconstituer la chronologie qui suit (com. pers. mars 2003).

[81] . ANQ-Qb, E 6 1976-00-066/8.

[82] . ANC, RG 71 vol. 494 Coupures de presse.

[83] . ANC, RG 71 vol. 494 Coupures de presse.

[84] . Allusion à une réunion (non datée; circa printemps 1964) avec les «grands personnages de l’Expo », dont Pierre Dupuy et Philippe de Gaspé-Beaubien. Jean Octeau constate qu’une vision moderne du Québec existe : «cette vision-là existait et elle était commune à un certain nombre de Québécois qui regardaient devant, vers l’avenir » (Jean Octeau, par. 64)

[85] . Rappel : il s’agit d’André Patry, Fernand Grenier, Gabriel Gagnon et Alfred Dubuc.

[86] . ANQ-Qb, E6 1976-00-066/8.

[87] . ANQ-Mtl, P193 S1 1983-05-049/45.

[88] . Note aux sous-ministres, ANQ-Qb, E6 1976-00-066/8.

[89] . ANQ-Mtl, P193 S1 1983-05-049/45.

[90] . ANC, RG 71 vol. 494 Coupures de presse.

[91] . Rappel : MM. Delage, Prévost, Dandurand, Bardet, Tavan, Deyglun.

[92] . Voir Note de Guy Beaulne à Guy Frégault, 22 mars 1966; Note de Guy Frégault à Augustin Brassard, 30 mars 1966; Mémoire (d’Yves Bourassa) au commissaire du pavillon du Québec, (s.d.) — ANQ-Qb, E 6 1976-00-066/9.

[93] . ANQ-Qb, E6 1976-00-066/9.

[94] . ANQ-Qb, E6 1976-00-066/9 (document incomplet).

[95] . ANC, RG 71 vol. 494 Coupures de presse.

[96] . ANC, RG 71 vol. 493 Québec S 109.

[97] . ANQ-Qb, E 16 1960-01-035/57.

[98] . Mémo de Clément Saint-Germain (à Guy Frégault) sur ses rencontres avec Jean Octeau, 11 juillet 1966; Compte rendu de réunion du 12 août 1966 entre Jean Octeau et des représentants des Affaires culturelles; lettre de Jacques Hébert, président du Conseil supérieur du livre, à Robert Letendre, Conseiller spécial près le Conseil exécutif du Québec, 28 décembre 1966 — ANQ-Qb, E 6 1976-00-066/111-Exposition de livres.

[99] . ANQ-Qb, E 6 1976-00-066/111.

[100] . Composé de : Pierre de Grandpré, Rolland Boulanger, Guy Viau, Gilles Hénault, Clément Saint-Germain.

[101] . ANQ-Qb, E 6 1976-00-066/111.

[102] . ANC, RG 71 vol. 493 Paper clips.

[103] . Vient de paraître - Bulletin du livre au Canada français, mars 1967 — ANC, RG 71 vol. 493 Québec S109.

[104] . ANC, RG 71 vol. 493 Québec S109.

[105] . Dossier «Visite du président de Gaulle », ANQ-Qb, E 16 1960-01-035/178.

[106] . ANC, RG 71 vol. 493 Paper clips.

[107] . ANC, RG 71 vol. 493 Paper clips.

[108] . ANC, RG 71 vol. 493 Paper clips.

[109] . ANC, RG 71 vol. 493 Paper clips.

[110] . ANC, RG 71 vol. 493 Paper clips.

[111] . ANC, RG 71 vol. 493 Paper clips.

[112] . CHM, non classé.

[113] . ANQ-Qb, E 5 1960-01-027-102.

[114] . ANQ-Qb, E 5 1960-01-027-102.

[115] . Rapport sur les communications du gouvernement du Québec , 1968, archives privées.