Chapitre 6 — L’identité officielle du Québec à Expo 67

Table des matières

Lorsqu’on représente le Québec architecturalement d’abord avec un pavillon ou à l’intérieur par des éléments d’exposition, on crée quelque chose. C’est comme un tableau. Ce n’est pas la réalité, c’est une représentation de la réalité ou une vision de la réalité. Et justement les journalistes trouvaient le pavillon hors de la portée du commun des mortels. C’est-à-dire que ça dépassait les Québécois. Donc, c’est une vision qu’on pourrait trouver chez des gens qui pensent que tout le monde sont des imbéciles et qu’il ne faut pas trop leur en demander. On pourrait penser l’inverse aussi : les gens sont assez intelligents pour tout comprendre. [...] C’était une création des architectes. C’était la création de tous ceux qui ont contribué, et cette création-là était québécoise.Voilà le Québec! C’est comme ça que l’on voyait l’identité du Québec. Ce qui était nouveau à l’époque. (Jean Octeau, par. 26 et 156)

On n’a pas représenté le Québec, c’est pas une image du Québec, c’est un devenir. (Luc Durand, par. 248)

Ils ont voulu être différents et je crois qu’ils ont réussi. (Gilles Lefebvre, par. 168)

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 6 : Le pavillon du Québec

Cette thèse vise à cerner la catharsis constitutive de l’identité québécoise à Expo 67, le concept de catharsis identitaire étant défini comme l’expression d’imaginaires non exprimés jusque là et qui portent sur l’identité québécoise. Les chapitres précédents ont dressé le tableau contextuel de l’événement en une sorte de cadrage progressif : les expositions universelles, puis Expo 67, puis le pavillon du Québec à l’Expo. Il s’agit maintenant d’analyser la présentation québécoise elle-même, à l’intérieur du pavillon. Elle consistait en deux grands ensembles : 1) un parcours d’exposition conçu pour se visiter en dix minutes ou en une heure, pourvu d’un scénario et ponctué d’objets réels ou de représentations (symboliques, photographiques, artistiques); 2) des présentations connexes : le Salon du livre du Québec, le salon des artisans, quelques peintures, quelques fourrures et le restaurant.

Comme l’explique le chapitre 3 sur la méthodologie, l’analyse de l’identité officielle ne porte « que » sur l’exposition principale au pavillon du Québec et sur le fascicule Connaissance du Québec 67 (publié par l’Office de l’information et de la publicité, et vendu au Salon du livre du pavillon); la documentation est en effet insuffisante pour analyser en profondeur l’ensemble des présentations connexes. Toutefois, la conclusion du chapitre mettra en perspective les résultats obtenus pour la présentation principale et le fascicule, d’une part, avec les quelques éléments sur les présentations connexes, d’autre part. Les divers textes descriptifs (méta-artéfacts) qu’ont livrés les archives contribuent à l’analyse.

Conformément aux lignes méthodologiques fixées dans le chapitre 3, l’objectif de l’analyse consiste à vérifier si une nouvelle vision du Québec émerge dans l’identité officielle présentée, si cette identité officielle ressortit au « sujet » ou à l’« objet ». Cette dichotomie permet de voir en quoi l’identité officielle est liée au patrimoine, aux souvenirs et à la mémoire — dans ce cas lui sont insufflées les tensions d’un sujet « vivant », qui se démarque par ses spécificités; à l’opposé, elle permet aussi de saisir ce qui, dans le portrait officiel, relève de l’« objectivité » historique, avec ses catégories universelles, instaurant une distance entre l’ objet ainsi constitué, « accompli » pourrait-on dire, et le visiteur; dans ce cas, l’identité se démarque par son appartenance à l’universel. Mais avant de procéder, une description du pavillon s’impose. Nous verrons ensuite l’analyse proprement dite.

Mise au point par Jean Octeau et son équipe[116], l’exposition du pavillon peut se parcourir en dix minutes ou en une heure. La visite brève consiste à emprunter un ascenseur correspondant au thème du Défi, puis à « survoler » le thème du Combat en suivant une rampe inclinée qui mène au rez-de-chaussée vers le dernier thème, l’Élan. La visite longue s’attarde à chaque élément du Combat et de l’Élan, et peut se prolonger avec le restaurant, la salle des artisans, les fourrures, les peintures et le Salon du livre. En voici une description officielle :

 

Le pavillon du Québec à l’Exposition universelle

Le Québec de 1534 à l’an 2000

Représentation globale du Québec en devenir : telle est l’idée-force qui a présidé à la conception du pavillon du Québec. L’objectif était de taille : révéler aux visiteurs, y compris les Québécois, la nation canadienne-française dans sa totalité passée, présente et à venir.

Le pavillon du Québec n’est donc pas un musée où se succèdent quantité d’objets divers et disparates.

Ce n’est pas non plus un plancher d’exposition encombré de stands multiples où sont étalés les produits de notre folklore.

Notre pavillon offre plutôt un spectacle où sons, lumières et formes évoquent beaucoup plus qu’ils n’illustrent un Québec moderne créé à la suite d’un dur combat contre un territoire immense et sauvage.

Le pavillon se présente d’abord comme une immense maison de verre complètement entourée d’eau. C’est un îlot dans une île. Tout comme la civilisation canadienne-française est un îlot qui baigne dans le vaste continent nord-américain.

Ses parois inclinées de verre teinté sont, le jour, comme de grands miroirs qui réfléchissent l’univers qui les entoure.

Mais dès que le crépuscule tombe, ces miroirs deviennent fenêtres; ce qui permet à tous les visiteurs de l’Expo de percer la muraille de verre et de contempler le spectacle qui s’y déroule.

Ce spectacle repose sur trois thèmes autour desquels a été conçu l’agencement des éléments : soit le DÉFI de l’homme face à un territoire immense et sauvage, le COMBAT de l’homme pour transformer et maîtriser son milieu naturel, et l’ÉLAN qui le pousse à se donner de nouvelles structures qui répondent à ses aspirations.

Comment le visiteur prend-il contact avec cette représentation du Québec?

Le visiteur commence sa découverte du Québec par une montée lente dans un ascenseur circulaire, à double paroi, où des formes, des taches et des objets sont multipliés à l’infini par un jeu de miroirs; ce qui donne l’impression des grands espaces, de la profondeur des forêts, du cycle des saisons et de l’âpreté du climat. C’est le DÉFI posé à l’homme devant son territoire.

À sa sortie de l’ascenseur, au sommet de la salle d’exposition, le visiteur emprunte une rampe qui le conduit aux étapes successives du COMBAT. Il voit alors comment l’homme québécois a relevé le défi qui se posait à lui. Le combat, c’est celui de l’homme qui transforme son milieu et qui met en valeur les ressources qu’il possède. Sept cellules communicantes illustrent la conquête du milieu naturel, la mise en valeur de l’eau, de la forêt, du sol, du sous-sol, et le développement industriel et l’urbanisation qui en ont découlé.

Les moyens les plus variés ont été utilisés pour illustrer chacun de ces sous-thèmes. Cinéma à écrans multiples, illustration sonore, maquettes animées, panneaux lumineux, murales, objets réels ou stylisés, photos, et assemblages de cubes forment un spectacle global.

Devenu maître de son milieu, le Québécois se donne les structures qui répondent à ses aspirations nouvelles. L’ÉLAN, c’est celui d’un peuple qui, en dépit des obstacles, désire conserver son patrimoine et s’affirmer en tant que nation.

Au pied de la rampe, le visiteur aura acquis une vue d’ensemble du Québec passé, présent et futur. Il pourra alors reprendre la visite au niveau inférieur et voir en détail ce qu’il n’aura qu’aperçu quelques instants plus tôt, regarder l’un ou l’autre des 15 films et s’attarder devant les textes et légendes qui accompagnent objets et photos. Le Québec lui sera ainsi révélé dans sa totalité comme un grandiose spectacle.

Enfin, l’étage supérieur loge un restaurant où l’on sert des mets québécois apprêtés avec le raffinement de la gastronomie française. Des artistes du Québec s’y produisent tous les soirs.

Une terrasse extérieure commande une vue panoramique de l’Expo et, en arrière-plan, de la ville de Montréal.

 
-- Le pavillon du Québec à l’Exposition universelle. Le Québec de 1534 à l’an 2000 , 1967[117]  

Le texte ci-dessus ne détaille pas les moyens utilisés pour concrétiser le portrait du Québec. Conçue par le designer graphiste Gustave Maeder et agréée par Jean Octeau, la présentation allie les objets réels (une quarantaine), et les représentations, en nombre et en volume dominants. Le tout s’ordonne en compositions plus ou moins imposantes dont l’unité de base est un cube blanc (de 24 pouces d’arête, soit 60 cm environ; 4200 cubes en tout). Sa couleur neutre et sa forme simple permettent de multiples utilisations : individuellement, le cube peut servir de présentoir ou bien on y inscrit les légendes; assemblé, il devient écran de projection ou support pour d’immenses photos; évidé, il sert de niche pour recevoir un projecteur de cinéma, des exhibits — casques protecteurs de chantier, sirop d’érable. On peut aussi superposer plusieurs cubes qui s’agencent ainsi en formes stylisées, parfois peintes de couleurs vives : forêt, barrage, ville, mine.

Les représentations sont de divers ordres :

- Représentations symboliques en trois dimensions (ville, forêt, mine).

- Films : 13 films à déroulement continu et silencieux (sur la forêt, l’industrie la ville et l’Élan); un film sonore projeté sur cinq écrans simultanément et illustrant la conquête; un film en cinémascope sur le thème de l’eau. (L’Annexe 14 énumère les films et leurs auteurs.)

- Photos : 95 documents photographiques, réalisés par Jean-Pierre Beaudin et Dick Nye, ponctuent le parcours de l’exposition — les archives ne mentionnent pas de documents qui auraient pu provenir du concours de photographies (voir chapitre 5 sur le pavillon du Québec).

- Spectacle kaléidoscopique dans les ascenseurs.

- Animations lumineuses : intermittentes sur les cubes suspendus au-dessus de la mine à ciel ouvert; continues dans le « cube de lumière » suspendu pour la section sur La ville.

- Animation mécanique : engrenages et cylindres en mouvement pour L’industrie.

- Murales : Des murs de cubes reçoivent des photos immenses; des colonnes et autres formations de cubes reçoivent diverses représentations graphiques et typographiques, des maquettes et cartes stylisées.

- objets stylisés : plusieurs réalités québécoises sont représentées sous forme stylisée, notamment l’immensité du territoire et les rigueurs du climat sont exprimés par une grande carte blanche du Québec, inscrite en relief dans un mur de cubes de 28 pieds (8,5 m environ) de hauteur; la forêt (colonnes de cubes partiellement peintes de couleur verte en biais pour figurer les conifères); le sous-sol (mine à ciel ouvert symbolisée par un étagement de cubes assemblés en gradins); l’industrie (huit engrenages rotatifs verticaux de 28 pieds de hauteur).

Quant aux objets réels, ils sont anciens ou contemporains — d’usage courant ou industriels. Parmi les objets anciens, on note : une ancre de bateau (XVIIe siècle), un canon de 5000 livres (soit environ 2,5 tonnes), un canot d’écorce, des fusils, des moules à sucre, un chapeau de castor (XVIIe siècle), un pan de mur en madriers assemblés en queue d’aronde (appelé « charpente à queue d’aronde »). D’autres objets sont contemporains d’usage courant : roue de camion, fourrures, bidons de lait. Mais les plus nombreux relèvent de l’industrie : blocs de minerai (amiante, or, cuivre, fer), garniture de frein, turbine de réacteur, rouleau d’acier en feuille, poêle des Forges du Saint-Maurice, tuyaux d’orgue, chenille d’auto-neige, souffleuse à neige.

Tous ces éléments subissent une mise en scène qui fait l’objet de l’analyse abordée plus bas, mais ils s’accompagnent aussi d’une trame sonore mise au point par le jeune compositeur Gilles Tremblay, élève d’Olivier Messiaen. Elle crée un lien musical sophistiqué, comme l’indique un document sur l’illustration sonore :

 

L’architecture du pavillon, la conception des éléments, leur réalisation, les formes et les couleurs ne peuvent former à elles seules l’essence de la participation du Québec à l’Expo. Car il y manquerait alors le lien qui rend cohérents et qui harmonise tous les éléments utilisés, en somme l’élément intégrateur. Et c’est la sonorisation. [...] Chants d’oiseaux, grincements de machines, murmures de ruisseaux, explosions de mines, rugissements de tempêtes, sons électroniques constituent une « symphonie fantastique ».

 
--L’illustration sonore, 1967[118]  

Cette symphonie illustre « le combat [du Québec], ses drames et ses victoires » ( ibid .), suivis d’un envol. Ses cinq mouvements durent huit minutes en tout, en plus de la sonorisation des ascenseurs qui en constitue le prélude.

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 7 : Aspects de la conquête (canot, raquettes, fusils et parcours sur une carte)

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 8 : Carte stylisée du Québec

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 9 : Forêt suspendue de drapeaux du Québec

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 10 : Le sous-sol (simulation du travail à l’explosif dans une mine de fer)

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 11 : L’arbre champêtre

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 12 : Composition sur le thème de l’érable

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 13 : Représentation stylisée de la forêt

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 14 : Cylindres représentant l’industrie

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 15 : Rouleaux de papier journal

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 16 : Le lait

Source : Graphis , no 132, 1967

Fgure 17 : Le patrimoine - porte d’armoire ancienne en pointes de diamant

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 18 : Le patrimoine - les origines françaises

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 19 : La stalactite centrale qui surplombe la représentation stylisée du pavillon

La visite rapide et la visite détaillée s’effectuent dans le sens des aiguilles d’une montre, selon le parcours indiqué sur les deux figures ci-dessous. Voici ce que désignent les lettres sur ces deux figures[119] :

A : Le défi (les quatre ascenseurs)

B : La conquête (objets, montages, films et « bloc » de drapeaux, etc.)

C : L’eau (« réservoir » circulaire avec diffusion de film)

D : La forêt (essences, fourrures, films, murales, montages, etc.)

E : Le sol (l’arbre, montages, charpente, photos, aquarelles, etc.)

F : Le sous-sol (mine à ciel ouvert, minerai, photos, maquette, etc.)

G : L’industrie (cylindres, photos, objets, etc.)

H : La ville (assemblages, films, photos, etc.)

I : L’élan (photos, objets, montages, etc.)

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 20 : Plan du pavillon au niveau de la mezzanine (grisée)

Source : Graphis , no 132, 1967

Figure 21 : Plan du pavillon au rez de chaussée

6.2 Analyse de la présentation principale au pavillon du Québec

Cette analyse de l’exposition principale comporte quatre volets : l’énonciation qui traverse les textes; le contenu, à travers les catégories explicitement retenues; la pragmatique, dans la matérialisation des éléments identitaires; et l’atmosphère qui règne dans le pavillon. Elle repose sur le document Les éléments d’exposition [120], qui décrit toutes les étapes de l’exposition en suivant l’ordre de déambulation (ce document est reproduit in extenso à l’Annexe 13). Certes, il eût été préférable d’étudier les textes effectivement présents dans l’exposition, à savoir les légendes, imprimées à même les cubes présentant des exhibits ou sur des cubes destinés à seule fin de présenter les légendes[121]. Ces cubes n’existant plus, le texte Les éléments d’exposition peut sembler un « pis-aller  »; mais, rédigé une fois l’exposition en place pour en recenser les moindres détails (Gustave Maeder, communication personnelle 2003), il constitue en fait un excellent support pour analyser la structure de l’identité officielle du Québec telle que l’a traduite Jean Octeau. L’analyse de la pragmatique et de l’atmosphère dans le pavillon procédera à l’aide de ce document et grâce à d’autres documents descriptifs et témoignages.

À défaut d’avoir pu parcourir le pavillon, l’analyse de l’énonciation porte sur le corps du texte[122] Les éléments d’exposition. Conçu et rédigé par Jean Octeau, il reflète les marques d’énonciation que l’exposition devait ou non véhiculer. Quand on cherche les marques d’énonciation dans un texte, on essaie de saisir le rapport de communication instauré entre le destinateur et le destinataire : il s’agira de voir si l’exposition — à travers le texte qui en fournit la trame — s’apparente au discours (nombreuses marques d’énonciation) ou au récit (peu de marques d’énonciation). On cherchera : les traces d’inférences, c’est-à-dire le savoir des visiteurs-lecteurs « qui va de soi  », notamment au sujet des termes par lesquels on désigne le Québec; les personnes des sujets, — emploie-t-on des pronoms personnels (nous, vous) ou des noms (Québec, province); le temps de verbes — marquant l’action ou détaché de celle-ci; les types de verbes — d’état ou d’action. Ces quatre étapes permettront de cerner si le portrait du Québec relève du discours (dans ce cas il présentera une identité sujet, en cours de constitution) ou s’il relève du récit (il décrira alors une identité objet, déjà constituée).

Voici à nouveau le tableau présenté au chapitre 3 lors de l’explication des outils d’analyse :

Au chapitre des inférences, il est frappant de constater que ce texte — et avec lui, suppose-t-on, l’exposition— est presque exempt de références au Canada et muet sur l’héritage du parlementarisme britannique. Le Canada apparaît à trois occasions : 1) comme référence économique pour souligner une performance québécoise, au sujet de la coopérative agricole de Granby, « la plus grande entreprise du genre au Canada  »; 2) comme référence historique (chapitre La ville), pour décrire la ville de Québec « capitale et centre administratif [qui] revêt un caractère traditionnaliste et typiquement canadien-français  »; 3) comme référence démographique, pour mentionner les « Canadiens-français d’outre-frontière  » qui ont essaimé « dans tout le Canada et aux États-Unis  » (section Le Canada français d’outre-frontière).

Il va de soi que le Québec fait partie du Canada, et l’exposition n’a pas besoin de le rappeler à tout instant; il s’agit donc bien d’une inférence. Dans le texte, c’est du Québec que l’on parle, pas de la « province », ni du « Canada français ». Le Québec apparaît comme une entité en soi, qui n’est pas enclavée ni tributaire de quelque autre entité que ce soit. L’inférence de l’inclusion du Québec dans le Canada rebondit ainsi curieusement : du non-dit sur ce qui est considéré peut-être comme superflu puisque allant de soi (l’inclusion), on passe au « dit » : dans le texte, le « détachement » du Québec est évident et ne requiert pas d’explication; c’est chose faite. Voilà pourquoi le texte relève du récit et non pas du discours pour cet aspect de l’analyse.

D’ailleurs, le Québec se présente comme un pays à part entière à quelques reprises :

- « Ces drapeaux et cette carte nous rappellent que la conquête nous a donné un pays, une nation » (section Carte du Québec).

- « [la volonté d’enracinement des Québécois] explique la rapidité avec laquelle ont pris forme, dès le XVIIe siècle, un nouveau pays, une nouvelle nation » (premières lignes du chapitre Le sol)

- « [...] l’homme du Québec [...] a transformé un milieu hostile en un État industriel » (section Enracinement)

- « L’Élan, c’est celui d’un peuple qui, en dépit de tous les obstacles, désire conserver son patrimoine, son identité et s’affirmer comme une nation véritable en terre d’Amérique, soit une nation en pleine métamorphose » (introduction de la partie L’Élan).

On note aussi que non seulement il n’y a pas de synonymie entre les vocables « pays », « peuple » et « nation », mais qu’il y a une gradation de « pays » à « nation » et de « peuple » à « nation ».

Il n’est pas anodin de remarquer que les Autochtones du Québec sont peu représentés, et au second degré seulement, par le biais du canot d’écorce, du traîneau eskimo et des raquettes en babiche. S’agit-il d’une inférence, c’est-à-dire d’un savoir qu’il n’est pas nécessaire de mentionner puisqu’il va de soi? Je prends le risque de répondre non à cette question. Je pense qu’il s’agit plutôt de l’attestation d’une quasi-inexistence des Autochtones (Amérindiens et Inuit) dans la représentation du Québec.

Je retiens les verbes qui figurent dans les phrases descriptives du Québec (N=55), mais ne prends pas en considération ceux qui décrivent a) le parcours du visiteur (tous au présent d’ailleurs) ni b) le mode d’illustration des thèmes (au présent et souvent à la voix passive).

Lors des descriptions du Québec, le temps présent prédomine (N=31, en incluant deux participes présent et deux infinitifs présent) et pour les temps du passé, c’est le passé-composé qui est privilégié (N=19, en incluant un plus que parfait), à quelques exceptions près.

L’imparfait apparaît trois fois pour justifier des illustrations de certains aspects révolus du Québec : « Le rappel historique des voyageurs et des postes de traite de la Nouvelle-France permet de recréer le cadre légendaire d’une époque où la peau de castor était la monnaie d’échange la plus courante » (section La fourrure); « On utilise le passage de la ferme ancienne à la ferme mécanisée par le contraste entre le paysan du XIXe siècle qui était laboureur, charron, ébéniste tout à la fois et qui se vêtait des pieds à la tête par ses propres soins [...] » (section Réaménagement des régions rurales).

Il n’y a qu’un verbe au passé-simple : « Ses principales ressources naturelles furent  : l’eau, la forêt, le sol, le sous-sol » (phrase de transition entre La conquête et L’eau) et un seul verbe au futur, dans l’avant-dernier paragraphe du texte « [...] tout au Québec connaîtra désormais un essor sans précédent [...] ».

Pour ce qui concerne le temps des verbes, le texte s’apparente donc au discours plutôt qu’au récit.

Sur les 55 verbes qui ponctuent les phrases descriptives du Québec, 9 sont des verbes d’état (être N=7, devenir N=2) et 46 des verbes d’action : défier, affronter, transformer, mettre (en valeur), posséder, donner (naissance), permettre (l’éclosion), conquérir, échapper, apporter (des réponses), se retrouver, atteindre, ouvrir, donner, conquérir, exploiter, tenir (une place), utiliser, démontrer, jouer (un rôle), expliquer, prendre (forme), se partager, se vêtir, diriger, se distinguer, unir, ouvrir (une ère), remplacer, prendre (une valeur), tirer (profit), maîtriser, transformer, provoquer, fournir, favoriser, caractériser, revêtir, désirer, conserver, s’affirmer, contribuer, former, suivre, jalonner, connaître.

Cette forte majorité de verbes d’action indique cette fois-ci que cet aspect du texte relève du discours.

Comme le montre le tableau récapitulatif ci-dessous, le texte décrivant le pavillon du Québec présente un paradoxe du point de vue de l’énonciation : les verbes (type de verbe et temps utilisés) relèvent du discours puisqu’ils dénotent une action en cours, alors que a) l’inférence sur la géographie politique du Québec ressortit du récit et b) les sujets grammaticaux relèvent aussi du récit.

En termes politiques, l’identité du Québec est donc un acquis du point de vue symbolique (identité du Québec objet — constituée), mais elle reste à confirmer, voire à affirmer dans l’action (identité du Québec sujet — en constitution).

Comme l’indique la liste présentée page suivante, l’exposition sur le Québec couvre trois grandes parties — le Défi, le Combat et l’Élan — qui constituent la macroséquence de la présentation. Ces parties comportent plusieurs chapitres (organisés en mésoséquences) qui eux-mêmes incluent des microséquences. Toutes ces catégories sont fournies par les archives, en fait par le document intitulé Les éléments d’exposition (voir Annexe 13). L’agencement de ces catégories constitue un portrait théorique du Québec, tel que le conçoit Jean Octeau, commissaire du pavillon, qui a reçu la confiance du gouvernement du Québec pour ce faire.

De la macroséquence Défi-Combat-Élan, on pourrait penser qu’il s’agit d’une suite signalétique dans la mesure où elle s’apparente à une chronologie qui déroule le tryptique passé-présent-avenir. Elle est pourtant emblématique en ce qu’elle scande un développement du Québec à caractère prométhéen et singulier, non pas universel. (Nous verrons d’ailleurs que les relations au temps sont beaucoup plus complexes que la « simple » chronologie dans les détails de l’exposition, car plusieurs thèmes comportent des éléments des trois « phases ».) Il importe de noter cependant que ces trois phases ne sont pas annoncées physiquement dans l’exposition, les visiteurs ne peuvent lire nulle part qu’ils passent du Défi au Combat et du Combat à l’Élan. En fait, ces trois catégories restent rhétoriques, pour l’usage des concepteurs, ce qui ne réduit pas d’ailleurs leur portée symbolique, puisque nous ne cherchons pas à évaluer l’impact sur les visiteurs mais à comprendre la structure du portrait officiel du Québec. Ce mouvement en trois temps se retrouve à plus petite échelle dans certaines microséquences.

Catégories retenues pour décrire le Québec

(d’après le document Les éléments d’exposition présenté à l’Annexe 13)

LE DÉFI

LE COMBAT

I- LA CONQUÊTE

II- L’EAU

III- LA FORÊT

1- Densité de la forêt

2- La faune

3- La fourrure

4- Le travail en forêt

5- L’industrie forestière et l’exportation

IV- LE SOL

1- Enracinement

2- Réaménagement des régions rurales

3- Production agricole

V – LE SOUS-SOL

1- Mine à ciel ouvert - dynamitage

2- Murale : silhouette de hauts fourneaux

3- Amiante

4- Exportation des produits du sous-sol

5- Or

6- Cuivre

7- Columbium

8- Le titane

9- Le fer

10- L’acier

VI- L’INDUSTRIE

1- Cylindres (engrenages) en mouvement - activité industrielle

2- Activité industrielle en général

3- Réalisations originales

VII- LA VILLE

1- Montréal, ville chantier

2- Montréal, ville internationale

3- Québec, la capitale

4- Le sport et le tourisme

Au sein de la macroséquence Défi-Combat-Élan, les mésoséquences sont signalétiques.

Le Défi n’est pas subdivisé en une mésoséquence, en dépit de sa teneur plurielle (espaces immenses, forêts denses, climat rigoureux); il est vrai que le passage des visiteurs par l’étape Défi ne dure qu’une minute, dans les ascenseurs. Cette absence de subdivision et cette courte durée relèguent le Défi au rang de simple épisode, aisément surmonté, sur lequel il n’est pas utile d’insister.

Pour le Combat en revanche, il en va tout autrement. La mésoséquence de cette partie est à dominante signalétique, car ses chapitres arborent des titres à teneur universelle — hormis le premier, la Conquête, d’ordre patrimonial. Les voici :

I- La conquête

II- L’eau

III- La forêt

IV- Le sol

V- Le sous-sol

VI- L’industrie

VII- La ville

Les chapitres II à VII ordonnent les éléments sur un axe qui va du « simple » (L’eau) vers le « complexe » (La ville), subordonnant ainsi le développement aux ressources naturelles. Le terme « agriculture » n’apparaît pas à ce niveau-ci, ce qui laisse la place à l’industrie et à la ville comme illustration du développement. Le caractère « industrieux » du Québec se démarque donc du « labeur » des paysans défricheurs d’autrefois — cet aspect de l’histoire n’apparaît qu’au niveau des microséquences, dans le chapitre Le sol. L’enchâssement de ces chapitres dans la partie Combat indique que le combat a porté sur les éléments naturels en vue de l’édification d’un Québec développé; un combat très « matériel » en somme. On n’y mentionne en effet ni les questions de langue ni le statut politique, qui sont abordés dans la partie Élan.

Dans la partie Élan, les deux chapitres forment une mésoséquence signalétique — I- Le patrimoine et II- La métamorphose —, puisqu’ils distinguent le passé du présent, isolant l’histoire dans une catégorie à part.

Lorsque l’on aborde les microséquences, c’est-à-dire l’agencement des sections à l’intérieur des chapitres, on constate qu’il est le plus souvent signalétique.

Dans la partie Combat, les deux premiers chapitres n’ont pas de subdivisions. La conquête (chapitre I) se présente ainsi d’un bloc, très circonscrit dans le temps comme dans l’espace. La matérialisation de ce thème ne rappelle d’ailleurs pas la chronologie mouvementée de la colonisation, mais mise plutôt sur une vision géographique, commerciale et industrielle de la conquête. Nous y reviendrons dans l’analyse de la pragmatique de l’exposition.

L’eau (chapitre II) est aussi traitée comme un tout, comme nous le verrons plus loin.

La microséquence sur La forêt (chapitre III) subordonne les richesses tirées de la forêt au premier élément : la densité forestière. Si les autres titres pris individuellement sont signalétiques, la séquence devient emblématique puisque par son premier titre, elle indique un mouvement qui part des difficultés liées à la nature pour aboutir à l’édification du Québec moderne (industrie et exportation). Ce mouvement rappelle d’ailleurs la trilogie Défi-Combat-Élan de la macro-séquence.

1- Densité de la forêt

2- La faune

3- La fourrure

4- Le travail en forêt

5- L’industrie forestière et l’exportation

Le chapitre IV, Le sol, présente aussi une microséquence emblématique, puisqu’il répète le mouvement structures-conjoncture, des origines laborieuses à nos jours prospères :

1- Enracinement

2- Réaménagement des régions rurales

3- Production agricole

Les chapitres suivants — Le sous-sol, L’industrie, La ville — présentent des microséquences signalétiques : l’agencement des catégories ne suit pas de mouvement historique mais énumère respectivement les aspects des ressources minières, du secteur industriel et de l’urbanisme.

Chaque microséquence présente toutefois une sorte d’anomalie. Les deux premières sections du chapitre Le sous-sol et la première du chapitre L’industrie désignent des illustrations matérielles dans l’exposition, non pas des éléments de ces réalités, comme si l’illustration était si essentielle à la démonstration qu’elle devenait la réalité même du sous-sol ou de l’industrie. Il est vrai que la représentation de la mine à ciel ouvert constitue l’exhibit le plus massif et spectaculaire de cette partie de l’exposition. Quant à l’industrie, elle constitue les deux tiers de la production globale du Québec, ce qui explique peut-être que sa symbolisation sous forme de cylindres rotatifs ait pris place dans la description théorique du Québec.

Dans le chapitre sur la ville, l’enchâssement de la rubrique sur le sport et le tourisme semble étonnant. Cela ne signifie pas que ces deux activités ne se pratiquent qu’en ville, car le contenu de ces sections aborde le sport et le tourisme partout au Québec. Il reste que l’enchâssement subordonne ces activités au monde des citadins.

Quand on aborde la troisième partie, L’Élan, les microséquences des chapitres Le patrimoine et La métamorphose s’avèrent signalétiques.

Le chapitre sur le patrimoine énumère les trois « piliers » fondateurs du Québec — origines, langue et religion — et y ajoute la catégorie synthétisant le tout, les arts, qui confèrent au patrimoine sa forme matérielle. Le caractère signalétique de cette énumération ainsi que son enchâssement dans la partie sur l’Élan indique que le patrimoine est devenu objet, bien enclos dans le passé, supplanté par la métamorphose.

Enchâssée sous La métamorphose, se trouve une microséquence qui comporte en fait deux étapes : le présent (essor économique, Néo-québécois, Canada français d’outre-frontière) et le futur (aspirations). On note que dans ces deux étapes l’économique subordonne les autres rubriques et que le rayonnement culturel, en fin de course, semble couronner le tout. Cette subordination et ce « couronnement » se retrouvent aussi à plus grande échelle entre la partie Combat et la partie Élan. Alors que le Combat présente des méso- et microséquences qui répertorient principalement les aspects économiques de la réalité québécoise, l’Élan traite de la société dans sa variété. Le Combat précédant l’Élan, celui-ci se trouve subordonné à celui-là dans le parcours de l’exposition. Cependant, le caractère signalétique de la microséquence de la Métamorphose et sa position à la fin de l’exposition — et au centre du pavillon — lui confèrent un statut privilégié, celui du « dernier mot ».

Récapitulons : la macroséquence est emblématique; les deux mésoséquences sont signalétiques; les microséquences sont signalétiques, sauf dans les sections sur la Forêt et le Sol. Il n’est donc pas possible de trancher à cette étape-ci, encore très théorique puisqu’elle ne porte que sur le squelette de l’exposition, dans le sens d’une présentation de l’identité du Québec qui serait à dominante « objet » ou « sujet ». Ce qui est clair cependant, c’est que 1) la tendance lourde (la macroséquence) est emblématique; 2) il y a un contraste dans le traitement de l’économie traditionnelle (La forêt, Le sol) et l’économie « moderne » (Le sous-sol, L’industrie); 3) les aspects socio-culturels font partie des acquis, puisqu’ils sont traités sur le mode signalétique.

On a occupé l’espace complet, comme une scène, comme une scène à l’Italienne. Toutes les choses suspendues, les passerelles, l’éclairage, la musique et tout ça. On a traduit vraiment la quintessence du programme, sans pouvoir aller au-delà. (Luc Durand, par. 289)

Cette étape de l’analyse consiste à « mesurer » la distance physique qui sépare les visiteurs et les exhibits (ou les légendes), car cette distance établit un rapport de communication particulier : lorsque le visiteur doit s’approcher pour regarder un objet, l’exposition le « captive », lui impose une sorte de sujétion : cette proximité imposée ressortit au discours (identité sujet). Dans le chapitre 3 sur la méthodologie, j’ai fixé, non sans arbitraire, à un mètre ou moins la limite de la « proximité », mesure qui permet d’apprécier de près un objet ou une représentation. Inversement, si le visiteur peut regarder confortablement un exhibit à une distance dite « moyenne » (plus d’un mètre), ou a fortiori « de loin » (plus de trois mètres), il ne subit pas de sujétion; on dira alors que cette distance relève du récit (identité objet).

Rappelons tout d’abord les principaux moyens techniques utilisés pour illustrer le Québec : cinéma (13 films à déroulement continu, un film projeté sur cinq écrans et un spectacle utilisant la technique des images multiples); animations lumineuses ou mécaniques, murales, montages divers (photographiques, typographiques), objets réels (10% du total, d’après Luc Durand, par. 215), objets stylisés, 95 photographies (de la dimension de deux ou plusieurs cubes), assemblages de cubes, le tout baigné par une illustration sonore qui reprend les thèmes Défi-Combat-Élan. Les légendes sont inscrites sur la face horizontale des cubes, reposant sur le sol.

Pour résumer, les exhibits sont des objets réels (34 groupes d’objets) ou des représentations, animées ou non, en deux ou trois dimensions. Le document Les éléments d’exposition indique assez précisément que la plupart des représentations sont de taille imposante (murales et assemblages de cubes) et que les objets réels exposés ne sont pas des miniatures. La plupart des exhibits peuvent donc être appréciés de loin (trois mètres ou plus) ou à distance moyenne (de un à trois mètres). Mais on peut raisonnablement supposer que les reproductions de gravures et photographies anciennes présentées sous forme de diapositives noir et blanc, aux dimensions de 22 x 22 pouces (55 x 55 cm), insérées dans l’ouverture des cubes, les maquettes et cartes stylisées, les objets d’usage courant doivent être regardés à une distance d’un mètre ou moins, ainsi que les légendes.

Cependant, si l’on détaille le parcours du visiteur, on constate que sa relation de proximité-distance fluctue selon les étapes. Pendant le Défi, le visiteur s’élève lentement, durant une minute, dans un ascenseur — clos par définition — sur les parois intérieures duquel il voit défiler des symbolisations de l’espace, des saisons et de la forêt. Dans cette promiscuité, il est captif de la représentation, mais celle-ci se multiplie à l’infini, par un jeu de miroirs (un kaléidoscope), si bien que la proximité entre le visiteur et la représentation (quelques centimètres) devient en fait une distance fuyante, voire virtuelle; en fait de distance physique, c’est plutôt la dimension temporelle qui marque le visiteur : le Défi s’avère éphémère.

Parvenu à l’étage, le visiteur surplombe l’exposition et voit tout à distance en quelques minutes au fur et à mesure qu’il descend la rampe vers le rez-de-chaussée.

C’est alors qu’il entre dans le thème du Combat où alternent objets réels, anciens ou contemporains, et représentations.

Le chapitre de la Conquête présente d’abord les moyens de la conquête sous forme d’artefacts (objets réels) qui sont tous suspendus (sauf le canon, dont le poids a finalement vaincu les tentatives des ingénieurs), donc inaccessibles aux visiteurs : l’ancre d’un bateau, un traîneau eskimau, un canot d’écorce, des raquettes, des fusils anciens, une roue de wagon et une roue de camion. Les illustrations qui suivent sont de grande taille et ne requièrent pas le rapprochement du visiteur :

- une murale de photos d’hommes au travail dans la neige;

- sur un assemblage horizontal de cubes, une grande carte montrant les découvertes françaises en Amérique du Nord où sont tracés les parcours des découvreurs (Albanel, Jolliet, La Vérendrye, Des Groseillers, Nicolet, Champlain, LaSalle, Iberville, Cartier);

- une batterie de cinq écrans (chacun inséré dans un cube) présentant un film[124] sur les diverses phases de la conquête;

- une grande carte murale du Québec, blanche en léger relief sur un mur de cubes blancs, « sans aucune inscription, pour éviter le morcellement » (G. Maeder, communication personnelle);

- une grande murale suspendue avec une photo de rivières et de lacs vus du ciel;

- un « monolithe »suspendu formé d’une multitude de drapeaux du Québec sous lequel passent les visiteurs.

Seule une gravure ancienne sur les coureurs des bois demande à être vue de près.

Le chapitre de l’Eau est lui aussi traité en grand, quoique dans un espace confiné : à l’intérieur d’une structure noire circulaire rappelant les dimensions d’un réservoir, est projeté un film sur écran panoramique où une trentaine de personnes peuvent voir défiler des images de navigation, de pêche, d’activités portuaires et de barrages hydroélectriques.

La Forêt allie objets réels (tronçons de bois de diverses essences, pièces de fourrure, animaux naturalisés) et représentations de toutes tailles : colonnes de cubes peintes en biais pour figurer une forêt de conifères, grande murale suspendue avec photos de flottage du bois, cylindres suspendus qui représentent l’industrie papetière, films à déroulement continu et plusieurs photos et gravures sur la vie en forêt autrefois et aujourd’hui. Dans ce chapitre sylvestre, le visiteur est donc sollicité de près et de loin par les exhibits.

Dans le chapitre sur le Sol, ce sont les objets réels et les représentations de taille moyenne (photos et gravures) qui dominent, hormis un arbre stylisé (aspect paisible de la campagne québécoise — G. Maeder, com. pers. mars 2003) sous lequel on passe avant d’aborder ce thème et la « charpente à queue d’aronde ». Le visiteur est amené à regarder de près des moules à sucre, des aquarelles et gravures qui rappellent la vie rurale d’antan, et des clichés sur la modernisation des campagnes. Quelques objets pittoresques ne requièrent cependant pas la proximité du visiteur : ancienne roue de tombereau, bidons de lait, cube rempli de sirop d’érable.

Le chapitre sur le Sous-sol contraste avec le précédent : le visiteur est saisi par le caractère spectaculaire du secteur minier, car les représentations sont pour la plupart imposantes et les objets réels de forte dimension. Alors qu’il avait vu, depuis la rampe en surplomb, le puits d’une mine à ciel ouvert stylisée (assemblage de cubes de couleur vive formant une sorte de pyramide inversée), il arrive cette fois-ci sous la mine. Des diapositives présentent l’extraction, le travail dans les mines et une vue aérienne de Schefferville, et de grandes photos montrent une fonderie, des hauts fourneaux, les forges de Saint-Maurice. De gros blocs de minerai ponctuent cette section (amiante, or, cuivre, fer), ainsi que des produits semi-finis (rouleaux de cuivre et d’acier) et finis (turbine de réacteur, garniture de frein, poêle des Forges de Saint-Maurice). Quelques diapositives demandent toutefois au visiteur de s’approcher, ainsi qu’une maquette de la ville de Matagami en petits blocs de cuivre.

Dans le même esprit, le chapitre sur l’Industrie voit grand. L’élément central se compose de huit engrenages et cylindres verticaux de 28 pieds de haut (8,5 m) qui tournent sur eux-mêmes. Des murales et deux films à déroulement continu présentent les divers secteurs de l’industrie, et des artefacts imposants illustrent l’originalité de certaines productions : tuyaux d’orgues Casavant, chenille d’auto-neige Bombardier, élément de souffleuse à neige Sicard. Le visiteur peut aussi regarder des photos de produits industriels, ainsi qu’une carte montrant les exportations de ces produits.

Pour sa part, le chapitre sur la ville comporte deux éléments majeurs : deux grands assemblages de cubes qui symbolisent la ville en chantier et l’animation lumineuse diffusée en continu par le « cube de lumière » suspendu au-dessus d’un ilôt central. Outre deux murales photographiques montrant des vues sur Montréal et Québec, les exhibits sont de moindre dimension : ils se constituent de trois films à déroulement continu, d’une carte stylisée, de photos, gravures et diapositives (y compris dans la section sur le sport et le tourisme).

Et puis le visiteur passe entre les quatre ascenseurs et il « boucle la boucle » en arrivant dans la dernière partie, l’Élan. Dans cette partie, hormis la « stalactite » de cubes blancs et les quatre murs-écrans définissant l’aire d’exposition de L’élan, tout est de dimension modérée, si l’on compare à ce qui a précédé : les illustrations des deux chapitres Patrimoine et Métamorphose se répartissent autour de la « stalactite » marquant le centre du pavillon. Les murs-écrans reçoivent également des exhibits : des cubes à hauteur d’œil présentent des diapositives, des cartes stylisées et les deux films relatifs à L’élan.

Le chapitre sur le Patrimoine se compose d’un agencement de photographies et gravures pour les trois sections Origines françaises, Langue française et Religion ainsi que d’un montage typographique (page d’un journal de 1667); seule la section Arts traditionnels présente des artefacts — quatre objets de porcelaine (« saucier, crémaillère, cloche pour garantir les mets et un plat »[125]). Cet ensemble se parcourt donc dans une relative proximité avec les exhibits.

Le chapitre sur la Métamorphose, plus développé, présente des exhibits de nature variée, qui peuvent être contemplés à différentes distances. À distance moyenne : les deux films (sur les Néo-Québécois et sur le Québec en l’an 2000), certains montages (sur les Canadiens français hors Québec, l’industrie, la monnaie, les artistes Québécois) et les cinq diapositives (sur le réaménagement du quartier montréalais de la Petite Bourgogne, sur un tableau de Paul-Émile Borduas et un autre de Jean-Paul Riopelle). À proximité : deux gravures (industrie au XIXe siècle), une maquette (exploration minière), d’autres montages (la science, la presse, graphiques sur la collectivité projetée en 2000[126]), des cartes (projections économiques sur l’an 2000) et des photographies (recherche scientifique, éducation, vie politique, artistes, enfants— les adultes de l’an 2000). Notons au passage que la vie politique fait l’objet d’une présentation composée de titres de journaux (non nommés) inscrits en diagonale sur une colonne (G. Maeder, com. pers. mars 2003). Ces cinq titres sont les suivants, de haut en bas : « Une tâche urgente, réformer nos institutions nationales », « À la recherche d’un nouveau fédéralisme », « Why not a priority for the French language? », « Les relations internationales sont pour le Québec un instrument vital », « Québec veut faire du Conseil d’orientation économique un Conseil économique et social ». Incluse dans un montage de dimension équivalente aux présentations voisines, l’allusion à l’inclusion dans le Canada (deuxième titre) requiert aussi une distance moyenne des visiteurs. Il est donc difficile de trancher pour la catégorisation comme élément du récit ou du discours.

Au fil de ce parcours, on se rend compte finalement que le caractère « imposant » de l’exposition au premier regard demande à être nuancé. C’est surtout dans la partie sur le Combat que les exhibits atteignent de grandes dimensions (notamment le Sous-sol, l’Industrie, la Ville, et dans une moindre mesure, la Conquête), alors que l’Élan est illustré de façon plus « conviviale ». Quant au Défi, son traitement le fait échapper aux dimensions physiques. Pour ce qui concerne les légendes, leur dimension est uniforme tout au long de la présentation, et pour en prendre connaissance, on doit s’approcher à environ un mètre si elles sont verticales (quoique cela dépende bien sûr des capacités visuelles les lecteurs) ou moins si elles sont horizontales (on doit alors les regarder par au-dessus).

En d’autres termes :

1) Le Défi relève du récit, car la présentation échappe à l’approche physique, bien qu’elle ait lieu dans un espace confiné.

2) Le Combat ressortit surtout du récit, car la plupart des présentations peuvent être regardées de loin ou à distance moyenne, voire l’imposent.

3) L’Élan suit une voie mitoyenne : le Patrimoine penche pour le discours (relative proximité requise) tandis que la Métamorphose pratique discours et récit (elle allie proximité et distance moyenne).

4) Les légendes font partie du discours, puisque la lecture exige un rapprochement. Mais il reste que les visiteurs ont le choix d’approfondir leur compréhension des exhibits en les lisant ou de ne pas les lire.

Autrement dit, sous forme de tableau :

En définitive, l’analyse de la pragmatique de l’exposition montre que celle-ci instaure un mode de communication qui s’apparente surtout au récit, indiquant par là que, pour cet aspect, l’identité du Québec est sinon constituée du moins presque constituée.

Il s’agit ici d’essayer de cerner l’insaisissable, à savoir l’ambiance qui règne dans le pavillon et qui « colore » le contenu de l’exposition sur le Québec. Car la représentation du Québec n’est pas que rationnelle. Comme elle s’incarne dans la matérialité, elle ressortit aussi à la sensorialité. Ce sont essentiellement la vue et l’ouïe qui sont sollicitées. Les témoignages portent sur l’atmosphère en général, mais aussi plus particulièrement sur les couleurs et la sonorisation. Comme les participants aux focus groups et aux entrevues ne se souviennent pas du pavillon, c’est la presse qui livre les impressions des visiteurs[127].

L’équipe du pavillon a élaboré une présentation moderne d’un Québec moderne, qui évite les habituels clichés : « J’espère en tout cas qu’on ne nous reproche pas de ne pas avoir marché dans le mythe de la “belle province”. Nous ne vivons pas dans une belle province. [...] Le Québec est un vaste chantier, avec tout ce que cela comporte de stress [...] » (Jean Octeau, cité par Réal Pelletier, Le Devoir , 27 juin 1967). Moyennant quoi les nostalgiques de la tradition sont déçus ( ibid. ), et la plupart des visiteurs étonnés — « l’ambiance générale les a volontiers impressionnés » ( ibid. ). Mais les témoignages soulignent le côté austère du pavillon.

Dès avant l’inauguration, le nouveau gouvernement (élu en juin 1966), trouve le pavillon un peu froid et tente d’y remédier, comme le relate Luc Durand : « Ç’avait été accepté par le gouvernement [précédent]. Alors Johnson avait peu à dire, sinon que Loubier, le ministre du Tourisme, Chasse et Pêche, lui, avait trouvé ça tellement austère... Il nous était même arrivé avec un camion plein de vieilleries... de choses de mauvaise qualité et il voulait qu’on les mette là-dedans. Il en est résulté deux blocs, deux moules à sucre » (Luc Durand, par. 235).

 

Aux points de vue de l’architecture, décors et contenu, le pavillon québécois est une réalisation de haute qualité. Ce qu’on peut lui reprocher, d’après certains, serait un excès de sobriété.

 
-- La Presse , samedi 22 avril 1967  
 

C’est une image neuve de notre province que nous avons pu voir. Tout est sobre, les pas sont étouffés par un tapis qui en même temps repose les pieds, ce qui fait que la visite n’y est pas exténuante. Il faut dire aussi que le visiteur n’a rien à lire : tout est dit par l’image et le son, des images qui, sans être criardes, accrochent l’œil. Les gens regardaient les films jusqu’au bout. En particulier les films sur l’eau et la forêt [...]. Des hôtesses [...] se chargent de canaliser la foule vers le seul itinéraire qu’il faut absolument emprunter si on veut avoir du pavillon la vue d’ensemble voulue par ses créateurs. Suis-je sorti plus fier d’être Québécois? je me le demande; mais certainement content de notre pavillon, un des plus beaux de l’Expo, tout en noir et en blanc.

 
--Claude-Guy Jasmin, Montréal Matin, lundi 1er mai 1967  
 

This [le fait que rien n’est laissé au hasard] makes the Quebec pavilion one of the most intellectually and rationally contrived at the Expo. It is for this reason, perhaps, that the pavilion suffers from a certain clinical coldness and takes time to establish rapport to the visitor. This may indicate why it is not as well known as it deserves to be.

 
--Satish Dhar, The Gazette , Saturday-May 6th, 1967  

Pour ce qui concerne les couleurs dans le pavillon, « Le fond noir a pour effet de mieux faire ressortir les éléments. Le blanc a été exploité dans la réalisation des éléments, car cette couleur permet de recevoir la lumière et rend bien le volume » ( Le pavillon du Québec et ses artisans 1967 : 3)[128]. Il faut rappeler que le choix du noir et du blanc pour dominer l’aménagement décoratif trouve un écho dans les photos et les films qui à l’époque étaient tous en noir et blanc. Si bien que les coloris, très vifs d’ailleurs, n’apparaissent que ponctuellement : dans l’ascenseur qui traite du Défi, sur les quelques diapositives, sur les représentations stylisées (forêt, mine, ville) et sur la murale décorative du céramiste Maurice Savoie dans l’entrée du pavillon[129].

Par ailleurs, le choix de la sonorisation conçue par Gilles Tremblay est audacieux. À l’instar de l’exposition qui refuse d’épouser les clichés traditionnels, la musique ambiante est résolument contemporaine. « Ah oui, une très belle musique, composée sur sept bandes sonores, par Tremblay. [...] Il était jeune à l’époque... On l’a sorti de l’école, quasiment » (Luc Durand, par. 348). « Tremblay était un musicien, enfin musique moderne, c’est lui qui a fait la musique du pavillon du Québec. C’était une équipe de jeunes et notre idée c’était ça. Si on fait une représentation du Québec, si on est québécois, ça se verra » (Octeau : par. 88).

Gilles Tremblay a créé plus de 12 heures d’enregistrements basés sur des sons captés dans la nature (oiseaux, grenouilles, eau qui clapote, ruisseaux, bords de route, industries) et des sons électroniques.

 

[Il y a 28 pistes sonores] jouant concurremment parfois, successivement à d’autres moments. Le son entourera littéralement le visiteur. [Les sources sonores] seront disposées en majorité au plafond mais pour quelques-unes dans des cubes [...]. À certains moments, le spectateur-auditeur sera au centre d’un véritable tourbillon. [...] Rien dans tout cela n’est inharmonieux. Ce n’est pas de la musique concrète qui fait mal aux dents.

 
--Yves Margrafe, Le Devoir , jeudi 16 février 1967  

Au fond, le caractère très nouveau de la présentation visuelle et sonore rend difficile une atmosphère de familiarité; ce sont plutôt l’étonnement et le dépaysement qui règnent. Rien n’indique donc que le pavillon ait véhiculé une ambiance bon enfant. Certes, les témoignages informels ont signalé le charme et la gentillesse des hôtesses québécoises du pavillon, d’ailleurs recrutées « non seulement en raison de leur apparence, mais aussi de leur maintien, leur esprit d’initiative, leur amabilité, leur culture générale et leur facilité à s’exprimer en français et en anglais » ( Les hôtesses , 1967 : 2)[130]. Mais les entrevues et focus groups n’ont rien livré à ce sujet.

Pour conclure sur l’atmosphère du pavillon, on peut se risquer à dire que la présentation est dénuée de toute désinvolture (celle que confère une absolue confiance en soi?) : il faut y démontrer quelque chose avec rigueur, et les moyens employés pour ce faire relèvent de la fine pointe du design, de la modernité plastique, et dès lors, le quidam n’est pas en terrain familier.

*

Au bilan, voici comment on peut synthétiser cette analyse de l’identité officielle du Québec dans la présentation principale. L’examen des séquences de l’exposition a montré que 1) la charpente générale était emblématique (la macroséquence et les mésoséquences); 2) du point de vue de l’énonciation, l’identité du Québec était symboliquement acquise (sujets à la 3e personne; inférence quant à l’inclusion du Québec dans le Canada), mais s’efforçait de se confirmer dans l’action; 3) la présentation matérielle des exhibits tendait vers l’objectivité puisqu’elle relevait surtout du récit; 4) l’atmosphère met l’accent sur la rigueur et la nouveauté, donc souligne l’accès prudent vers une étape nouvelle. Sous forme de tableau :

Jean Octeau exprime à sa manière cette combinaison de structures anciennes et de bond vers la modernité :

Les journalistes québécois ont remarqué, pas seulement les journalistes québécois, la différence entre les deux pavillons [Québec et Ontario]. Le pavillon du Québec montrait un Québec en train de se faire avec quelque chose d’assez fort sur le plan économique, industriel et tout, et globalement, cette vision symbolique leur paraissait abstraite. Ils ont remarqué que le pavillon de l’Ontario montrait la vie en Ontario, comment les Ontariens vivaient, etc. [...] Effectivement, je trouve qu’ils ont bien fait, et, dans un certain sens, nous on aurait pu choisir ça, mais en fait, je remarque que le Québec était en train de se faire, alors que l’Ontario, même si c’est une province qui est historiquement moins ancienne que le Québec, est une province qui pouvait déjà se considérer comme arrivée. Le Québec n’était pas arrivé, il était en train de se faire. Et je trouve que c’est pas un mal que le pavillon ait représenté ça. (Jean Octeau, par. 220)

Cela est très nouveau, et en tout cas inattendu. Mais le premier ministre en prend son parti lors de l’inauguration :

 

Il serait triste, banal que le pavillon rallie l’unanimité. [...] C’est le Québec de la jeunesse, le Québec aussi des parents qui ont su les comprendre. [...] Laissons tomber nos complexes de masochisme et d’infériorité : le Québec a maintenant une porte ouverte sur le Canada et sur le monde.

 
--Daniel Johnson, cité par Jean-V. Dufresne, Le Devoir , 22 avril 1967  

De l’analyse du pavillon, on peut conclure que l’identité québécoise présentée décrit un Québec dont la « personne » est clairement constituée; l’entité existe en soi, elle a un contour (des frontières) et un contenu précis qui la distinguent du grand ensemble (fantôme) dans lequel elle est en principe incluse. Ce qui autrefois pouvait être considéré comme emblème devient presque stigmate (le pieux Canadien français laboureur ou bûcheron), et ce qui est valorisé au moyen de la hiérarchie des séquences et de la « mise en scène » concerne le caractère industrieux et ingénieux des Québécois. Toutefois, l’identité du Québec s’inscrit malgré tout dans le schéma de la lutte pour l’affranchissement, comme l’indique l’englobement dans le « programme » Défi-Combat-Élan et les choix de verbes d’action (et de leurs temps d’action).

Cela dit, les ressorts politiques et théoriques de la présentation ont peut-être échappé aux visiteurs puisque les termes Défi, Combat et Élan n’apparaissaient pas dans l’exposition et que les textes exposés (les légendes) étaient d’un autre ordre (extraits de la littérature et de textes scientifiques québécois). Il est possible qu’ils aient retenu ce qu’il y avait de plus frappant, à savoir les exhibits gigantesques et ultra-modernes, si différents de ce à quoi on pouvait s’attendre en entrant dans le pavillon de la « Belle province ». Cette interrogation dépasse le cadre de ce travail, mais il reste que s’il voulait montrer un Québec « en train de se faire », Jean Octeau et son équipe ont devancé l’histoire en choisissant des stratégies discursives qui montrent un Québec largement « arrivé ».

Le fascicule ne fait pas partie des ouvrages sélectionnés pour le Salon du livre du Québec installé dans le pavillon, mais il est à la disposition du public pour la somme de 1,25$. Publié par l’Office de l’Information et de la Publicité, cet ouvrage de 80 pages s’apparente à un manuel en ce qu’il brosse un portrait encyclopédique et illustré du Québec contemporain. Le but de l’analyse consiste à voir dans quelle mesure le fascicule dépeint un Québec dont l’identité ressortit davantage à l’« objet » ou au « sujet » pour ce qui concerne l’énonciation (le ton du portrait) et les séquences (la structure du portrait)[131]. Ensuite, il sera intéressant de le confronter à l’exposition principale du pavillon — sans toutefois comparer terme à terme ces deux portraits.

Les traces ou le peu de traces d’énonciation permettent de classifier un texte comme un discours ou comme un récit; dans ce travail, si le texte ressortit au discours, cela indique que l’identité du Québec ainsi véhiculée relève de l’identité en cours de constitution (identité sujet), alors que dans le cas du récit, l’identité du Québec est considérée comme constituée (identité objet). Les indicateurs qui servent à dénombrer les traces d’énonciation sont les sujets grammaticaux, le temps des verbes et les types de verbes, comme on le voit dans le tableau ci-dessous, déjà présenté plus haut.

L’étude des traces d’énonciation dans le fascicule portera sur trois chapitres représentatifs de l’ouvrage : Les structures politiques (8 pages), L’aménagement du territoire (10 pages), L’enseignement (5 pages). Ils sont représentatifs en termes de volume (23 pages sur 80, soit plus du quart), mais aussi quant aux thèmes traités dans la perspective du portrait identitaire : les structures politiques sont un élément ontologique de l’identité nationale, comme nous l’avons vu dans le chapitre 3 sur la problématique; et l’aménagement du territoire et l’enseignement sont deux domaines stratégiques du Québec des années soixante.

Les trois chapitres sont « unanimes », pourrait-on dire : tous les sujets sont à la troisième personne, sauf un, dans le chapitre sur l’aménagement du territoire, au sujet du transport et de communications : « Nous sommes donc loin des sentiers tracés au début de la colonie par les coureurs des bois et les courriers » (p. 35).

Voici quelques exemples de sujets à la troisième personne : « Les institutions du Québec ont emprunté à toutes les époques et à tous les régimes. » (p. 9); au sujet des sources principales d’influence qui ont façonné le régime politique, la troisième source est celle-ci : « La conscience qu’a le Québec de n’être pas une province comme les autres, à l’intérieur de la fédération canadienne, et le besoin qu’il ressent d’assumer un peu mieux chaque jour sa vocation d’état national des Canadiens français. » (p. 9-10); « Le Québec n’est pas un pays pour timorés. » (p. 31); « Avec 1.7kW de puissance aménagée par habitant, le Québec arrive au premier rang de la production mondiale. » (p. 32); « Non content d’avoir dompté le colosse « hydro-électricité », le Québec s’attaque aujourd’hui à d’autres géants. Après Goliath, il veut vaincre Hercule. » (p. 34); « [...] trop fier pour accepter de n’être pas maître de son destin, le Québécois français veille de toute éternité à sa survivance et à son épanouissement. » (p. 66).

Comme on le voit, même lorsque le propos devient emphatique, le sujet reste à la troisième personne. Pour cet aspect de l’énonciation, on peut donc dire que l’on a affaire à un récit.

Les verbes qui font l’objet du décompte sont les verbes conjugués (sont donc exclus les participes et infinitifs), à la voie active comme à la voie passive. On constate que la majorité des verbes utilisent des temps d’action, mais pas dans une proportion écrasante.

Dans le chapitre sur les structures politiques, de nombreux verbes sont au présent atemporel, donc détachés de l’action, par exemple : « Le statut de Westminster (1931) [...] soustrait le Canada à l’autorité du parlement de Londres [...] » (p. 10); « [...] le Québec est théoriquement gouverné, sous fiction de la couronne, par un lieutenant-gouverneur nommé pour cinq ans » (p. 11); « Au Canada, quatre ordres de gouvernement se partagent l’assiette fiscale [...] » (p. 14). Cette forte minorité de verbes aux temps détachés de l’action s’explique par le fait que ce chapitre décrit des règles de fonctionnement, établies et reconnues.

Le chapitre sur l’aménagement du territoire comporte proportionnellement plus de verbes aux temps d’action, sans doute parce que l’activité bat son plein dans ce domaine, par exemple : « Pourtant, les premiers occupants ne se sont pas laissé impressionner. [...] ils ont dominé petit à petit le territoire. Ils l’ont asservi, l’ont dompté, l’ont domestiqué. » (p. 31); « L’essor économique du Québec s’appuie d’abord sur l’initiative privée » (p. 32); « Le nouveau réseau ainsi constitué par Hydro-Québec produit et distribue l’électricité dans tout le territoire » (p. 33).

Le chapitre sur l’enseignement utilise autant de verbes aux temps d’action que de verbes aux temps détachés de l’action, indiquant ainsi que les bases sont jetées, et que l’entreprise n’est pas achevée. Voici des exemples pour les temps d’action : « [...] partout on accorde priorité à tout ce qui touche à l’enseignement » (p. 66); « Pour répondre à la demande, le Québec n’a pas hésité à s’équiper en institutions, en matériel didactique, en personnel enseignant. » (p. 67). Et pour les temps détachés de l’action (présent atemporel et passé simple) : « [...] un élève peut changer d’orientation en cours de route [...] » (p. 68); « Le Québec possède six universités » (p. 70); « L’une des réalisations les plus aptes à démontrer cette nouvelle orientation [il s’agit de l’éducation des adultes] fut réussie en 1964 [...] » (p. 70).

Ainsi, dans l’ensemble, le texte recourt plus aux temps d’action (63,1%) qu’aux temps détachés de l’action (36,9%), même si cette différence se module en fonction des thèmes abordés. Cela semble montrer que pour cet aspect de l’énonciation, l’identité du Québec ressortit davantage au discours qu’au récit.

Dans ces trois chapitres, les verbes sont presque tous des verbes d’action. Rares sont les occasions de rencontrer le verbe être (N= 21), sembler (N=1) et demeurer (N=1).

Voici quelques exemples d’utilisation de verbes d’état : « Le Québec est la seule province canadienne à le conserver [le Conseil législatif] » (p. 12); « Le suffrage est vraiment universel [...] » (p. 12); « Le potentiel hydro-électrique du Québec est à 40% de celui du Canada tout entier [...] » (p. 32); « Le pont-tunnel Lafontaine est un exemple frappant de l’essor prodigieux des travaux de voirie au Québec » (p. 36); « Le Québec [...] a construit des centaines d’écoles dont certaines sont de véritables cités scolaires » (p. 67); « L’Université Laval est la doyenne des universités québécoises [...] » (p. 69).

Quant aux verbes d’action (trop nombreux pour être énumérés), ils relèvent à l’occasion du juridique (dans le chapitre sur les structures politiques : ratifier, gouverner, exercer, proposer, défrayer, gérer), ou de l’épopée (dans L’aménagement du territoire : asservir, dompter, s’attaquer à, vaincre, domestiquer), mais ces verbes « frappants » sont minoritaires. La plupart sont des verbes de la langue courante — et soutenue : tendre à, ressentir, ériger, représenter, souhaiter, concerner, conserver, permettre, songer à, s’ensuivre, entreprendre, graviter, s’affirmer, accaparer, compter, découvrir, confirmer, s’imposer, arriver, utiliser, constater, investir, créer, agrandir, débuter, disposer, compter, vendre, assurer, évaluer, posséder, accorder, offrir, reposer sur, remplacer, dispenser, etc.

La très forte majorité de verbes d’action montre que pour cet élément de l’énonciation, le fascicule relève du discours beaucoup plus que du récit.

Pour conclure sur le ton du fascicule, c’est-à-dire sur les traces d’énonciation qu’il comporte, on aboutit à un résultat contradictoire : relevant du récit pour ce qui concerne l’emploi des sujets, il relève du discours à cause de la suprématie des verbes d’action et, bien que dans une moindre mesure, des temps d’action :

Cependant, cette « contradiction » n’en est pas une si on la place en perspective des résultats obtenus pour l’énonciation dans l’exposition au pavillon du Québec, dont voici le tableau récapitulatif :

Dans l’exposition principale comme dans le fascicule, les sujets relèvent du récit, dénotant ainsi que l’identité du Québec est clairement constituée, alors que les verbes relèvent du discours, indiquant que l’identité du Québec est encore en cours de constitution. Au fond, ces deux portraits coïncident en matière d’énonciation, à cette importante différence près que l’exposition occulte l’inclusion du Québec dans le Canada, alors que le fascicule l’atteste et en décrit le fonctionnement — il est dépouvu d’inférences.

On trouvera page suivante la table des matières détaillée du fascicule, dont l’agencement des catégories retenues ébauche un portrait théorique du Québec tel que le conçoit le gouvernement du Québec. Rappelons que dans ce travail, une séquence est emblématique quand elle exprime la spécificité du groupe à l’aide d’un découpage patrimonial de ce groupe; la séquence est signalétique lorsqu’elle utilise un découpage multidisciplinaire, qui pourrait convenir à d’autres groupes.

Table des matières du fascicule Connaissance du Québec 67

Préface de Daniel Johnson, premier ministre du Québec

L’histoire

Le territoire

Les structures politiques

Le statut du Québec

Les institutions politiques

Le système électoral

La régionalisation administrative

L’assiette fiscale

a) le gouvernement fédéral

b) le gouvernement du Québec

c) les municipalités et les commissions scolaires

Les finances publiques

La population

Caractéristiques générales

Le Québécois au travail

Le syndicalisme

Au service des travailleurs

Les revenus des travailleurs

Le niveau de vie

Le logement

La sécurité sociale

L’aménagement du territoire

Énergie hydroélectrique

L’Hydro-Québec

Manicouagan

les chutes Churchill

recherches hydrauliques

gaz naturel et pétrole

Transport et communication

les routes

les lignes aériennes

les voies maritimes

les chemins de fer

autobus et métro

téléphone

Les richesses naturelles

Les mines

La forêt

L’agriculture

La pêche commerciale

L’économie

En pleine expansion

Le revenu national

Les dépenses

Les dépenses des ménages

Les dépenses des gouvernements

Les investissements

La finance

Les banques

Les banques d’épargne

Les caisses populaires

La bourse

Les assurances

L’enseignement

Priorité éducation!

La maternelle

L’élémentaire

Le secondaire

Le collégial

L’universitaire

Université Laval

Université de Montréal

Université McGill

Université de Sherbrooke

Université Bishop

Université Sir George Williams

Le personnel enseignant

L’éducation des adultes

Les arts et la culture

les lettres

Le théâtre

Les chansonniers

La musique

Les beaux-arts .../...

L’information et la publicité

La presse

La radio et la télévision

La publicité

Les parties de premier niveau constituent une macroséquence signalétique en 12 catégories, précédées d’un message du premier ministre Daniel Johnson (reproduit à l’Annexe 15) :

  • L’histoire

  • Le territoire

  • La structures politiques

  • la population

  • Le niveau de vie

  • L’aménagement du territoire

  • Les richesses naturelles

  • L’économie

  • La finance

  • L’enseignement

  • Les arts et la culture

  • L’information et la publicité

Cette séquence est signalétique, car sa logique n’est pas patrimoniale : le découpage est multidisciplinaire et pourrait convenir à une autre province ou un pays. Une fois décrit le cadre structurel (l’histoire et la géographie [le territoire]), la logique retenue place le politique au sommet de la construction contemporaine du Québec : le politique subordonne toutes les autres réalités québécoises. On note aussi que la population passe avant toutes les considérations économiques et que l’enseignement, les arts, la culture et les médias sont abordés en fin de parcours, indiquant ainsi qu’ils sont moins prioritaires que l’économie, du moins du point de vue rhétorique.

La macroséquence du fascicule est en outre dispersée (13 catégories). On peut la comparer sur ce point aux macroséquences d’ouvrages encyclopédiques déjà mentionnées dans le chapitre 3. Si on présente les séquences de ces ouvrages de la plus linéaire à la plus emboîtée : l’ Encyclopedia Americana recourt à un découpage en sept parties pour les États-Unis : Land, People, Culture and Arts, Government, National Defense, Economy, History. L’ Encyclopedia Britannica utilise une séquence en cinq rubriques pour décrire le Royaume-Uni : Land, People, Economy, Government and Social Condition, History. Et le Petit Larousse , quatre seulement pour l’article sur la France : Institutions, Géographie, Histoire, Culture et civilisation.

Cette dispersion des catégories dans le fascicule atteste la variété des facettes du portrait du Québec qui méritent d’être soulignées, alors qu’un assujettissement à des catégories plus vastes donc plus abstraites aurait « noyé » plusieurs secteurs.

Les mésoséquences sont pour la plupart signalétiques, à trois exceptions près (La population, L’aménagement du territoire et L’enseignement), car elles retiennent des catégories qui ne reposent pas sur le patrimoine ou la spécificité québécoise, et ces catégories pourraient convenir à une autre province.

Les parties sur L’histoire et Le territoire ne se découpent pas en chapitres et ne proposent donc pas de mésoséquence; elles n’occupent d’ailleurs que trois pages chacune.

La partie sur Les structures politiques (8 pages) contient six chapitres qui composent une mésoséquence signalétique. La mention du Québec dans le premier chapitre ne fait pas obstacle à la classification signalétique de cette mésoséquence, dans la mesure où le statut de cette province pourrait s’appliquer aussi à une autre province.

  • Le statut du Québec

  • Les institutions politiques

  • Le système électoral

  • La régionalisation administrative

  • L’assiette fiscale

  • Les finances publiques

On remarque que le politique précède l’administratif, la fiscalité et les finances, soulignant ainsi la primauté du politique.

Les deux parties juxtaposées sur La population et Le niveau de vie couvrent ensemble le quart de la publication (20 pages). La mésoséquence qui concerne la population est emblématique. En effet, les catégories qui insistent sur le monde du travail soulignent un élément spécifique de la société québécoise. Le chapitre sur le niveau de vie est signalétique, car il n’indique rien de particulièrement québécois.

La partie sur L’aménagement du territoire (10 pages) met en valeur le tout jeune fleuron des ressources québécoises, Hydro-Québec; la mésoséquence est donc emblématique.

  • Énergie hydroélectrique

  • L’Hydro-Québec

  • Transport et communication

Les richesses naturelles présentent quant à elles une mésoséquence signalétique puisqu’elle énumère les ressources sans souligner la singularité québécoise :

  • Les mines

  • La forêt

  • L’agriculture

  • La pêche commerciale

On pourrait penser que la partie sur l’économie est emblématique, car la séquence commence par un chapitre intitulé : En pleine expansion. Mais elle est plutôt signalétique parce que ce chapitre est simplement une synthèse de la suite :

  • En pleine expansion

  • Le revenu national

  • Les dépenses

  • Les dépenses des ménages

  • Les dépenses des gouvernements

  • Les investissements

La partie sur La finance est elle aussi signalétique, car elle expose des chapitres qui n’ont rien de spécifique; certes, les caisses populaires sont particulières au Québec, mais elles sont présentées comme les autres institutions financières, dans une énumération qui ne les met pas en valeur :

  • Les banques

  • Les banques d’épargne

  • Les caisses populaires

  • La bourse

  • Les assurances

La partie sur l’enseignement pose une difficulté de classification à cause de son premier chapitre, Priorité éducation!, qui rappelle l’importance des réformes québécoises effectuées depuis plusieurs années; cette séquence est donc emblématique, malgré le fait que les autres catégories relèvent du signalétique :

  • Priorité éducation!

  • La maternelle

  • L’élémentaire

  • Le secondaire

  • Le collégial

  • L’universitaire

  • Le personnel enseignant

  • L’éducation des adultes

Pour ce qui concerne Les arts et la culture, ainsi que L’information et la publicité, les mésoséquences sont signalétiques parce qu’elles ne signalent aucune spécificité :

Seulement quatre chapitres se subdivisent en sections et ces quatre microséquences sont toutes signalétiques, car les énumérations n’insistent pas sur une spécificité quelconque du Québec :

Résumons ces considérations sur les séquences du fascicule : la macroséquence est signalétique, les mésoséquences sont signalétiques sauf celles qui touchent à la population, l’aménagement du territoire et l’éducation, les microséquences sont signalétiques. Ainsi, contrairement à l’agencement emblématique des catégories de premier niveau dans l’exposition (Défi, Combat, Élan), la tendance « lourde » (la macroséquence) montre que le Québec est dégagé de son héritage historique et géographique. Cependant, parmi les grands bonds accentués ou réalisés par la Révolution tranquille, la structuration du monde du travail, l’aménagement du territoire et la réforme de l’enseignement sont mis en valeur dans cet ouvrage comme des caractéristiques remarquables du Québec, comme des emblèmes, peut-on risquer. Dans l’exposition, l’économie non traditionnelle était traitée sur le mode signalétique, mais le chapitre sur Le sol (l’agriculture) s’avérait emblématique; ici, l’agriculture est enchâssée dans l’économie, qui est traitée de façon signalétique (Richesses naturelles, Économie, Finance), ainsi d’ailleurs que les aspects culturels.

Ainsi, en ce qui concerne la structuration de l’information dans le fascicule (les séquences et leur agencement), l’identité du Québec relève de l’« objet » pour les grandes lignes, elle est donc constituée. Beaucoup a été fait et reste à faire dans les trois domaines stratégiques que sont le monde du travail, l’aménagement du territoire et l’enseignement. Mais les bases politiques, le reste de l’économie et la vie culturelle et médiatique sont bien en place, et pour longtemps.

*

Ce fascicule sur le Québec de 1967 présente un portrait complexe du Québec : si la lecture complète révèle certaines envolées lyriques dans la préface de Daniel Johnson (Annexe 15) et dans quelques introductions de chapitres ou de sections, l’analyse montre que le fascicule tend vers une certaine « objectivation » du Québec : le texte évacue, à une exception près, la personnalisation du propos puisque les sujets sont à la 3e personne, et la charpente est signalétique. Cela dit, l’emploi majoritaire de verbes d’action relève du discours. On peut donc dire que le fascicule dresse le portrait d’un Québec sagement inscrit dans le Canada, mais affirmé (les sujets grammaticaux sont « objectifs »), qui veut se caractériser par son dynamisme (aménagement du territoire, organisation du travail, éducation).

Au terme de ce parcours à travers le pavillon et le fascicule sur le Québec, on peut tenter une synthèse et mettre les résultats en perspective : certains points communs et divergences se dégagent de ces deux portraits officiels, et quelques remarques plus générales s’imposent.

Le tableau récapitulatif ci-dessous permet de visualiser les points communs entre les portraits du pavillon et du fascicule.

Dans les deux portraits, le Québec est explicitement une entité « achevée » pour ce qui concerne sa place sur le théâtre politique : l’analyse des traces d’énonciation montre que la « personne » du Québec relève du récit et non du discours constituant; le système de catégorisation retenu (les séquences) s’avère à dominante signalétique, ce qui est aussi un indice de l’accès du Québec à l’universalité. Mais ces deux portraits ressortissent au discours dans le choix majoritaire de verbes d’action, déclinés le plus souvent aux temps d’action, ce qui montre que le Québec continue sur sa lancée : on en est encore à l’étape de la consolidation des acquis symboliques dans l’action concrète.

Deux points de divergence méritent d’être rappelés : le fait que la macroséquence du pavillon soit emblématique (Défi-Combat-Élan), enchâssant implicitement le Québec dans le cours historique de l’émancipation — le concept de rattrapage n’est pas loin et il semble difficile de s’en défaire; et le fait que le pavillon ne mentionne quasiment pas les liens entre le Canada et le Québec. Par un étonnant retournement de sens, cette inférence qui est censée attester quelque chose de trop connu pour être mentionné (et qui relève à ce titre du récit), déploie un effet de discours assez frappant, du moins a posteriori  : ce quasi-silence a pour effet de présenter la province à la manière d’un pays indépendant. Québec s’affirme comme une société globale, dont les membres sont invités à se situer par rapport à elle-même plutôt que par rapport à la structure politique supérieure (j’emploie ici les termes de Dieckhoff 2000 : 124). C’est une attestation de soi et une contestation par défaut de l’immersion dans l’autre.

Par ailleurs, le contenu du pavillon suscite trois remarques. Tout d’abord, la présentation souligne la valeur ajoutée des Québécois, qui ont transformé et exploité la nature jusqu’à devenir de gros producteurs industriels et des citadins. On ne procéderait pas autrement si l’on voulait dénoter des traits nationaux, ceux d’une population en l’occurrence travailleuse et matériellement moderne. Ensuite — et ceci complète cela —, d’après le document Les éléments d’exposition la part des activités et des arts traditionnels est limitée dans la présentation, car il faut circonscrire la tradition, en faire quelque chose de « fini » et de « passé », voire de « dépassé » : on ne peut pas nier la tradition, alors on la circonscrit pour qu’elle n’empiète plus sur le portrait actuel. C’est une façon de reléguer une spécificité au profit d’une autre, la modernité, qui veut se fondre dans l’universalité.

Enfin, la culture artistique contemporaine, bien que mentionnée dans la partie L’Élan, n’y est pas tant présentée en sa réalité concrète que représentée (photos de tableaux de Riopelle et d’Émile Borduas, photos de comédiens et de chanteurs, reproductions de programmes de théâtre)[133]. Mais en fait, Jean Octeau voulait que les arts subsument l’ensemble : le pavillon est une œuvre d’art moderne d’architecture, de design, de photographie, de cinéma :

— Jean Octeau : Nous on s’était dit que si on faisait une création qui était québécoise, notre héritage quel qu’il soit serait apparent. Plutôt que d’essayer de... [hésitation]

— moi : plutôt que de faire une catégorie à part?

— Octeau : oui (Jean Octeau, par. 84-88)

C’est ce que confirme une brochure officielle :

 

En plus de toutes ces manifestations artistiques [arts plastiques, Salon du livre, chanson, cinéma et musique], chaque élément d’exposition a été conçu comme une sculpture moderne cherchant beaucoup plus à évoquer qu’à décrire l’aventure extraordinaire d’une nation en plein épanouissement.

 
-- Les arts au pavillon du Québec : 2[134]  

Les arts modernes québécois ne sont pas inclus dans la présentation sur le Québec, mais y participent; ils échappent ainsi à toute catégorisation, donc à toute réduction. Les concepteurs-artistes ont les mains libres et sont dédouanés, par le biais de la création artistique, de toute obligation de rectitude politique. Le portrait officiel du Québec conçu par Jean Octeau et son équipe est bien différent de ce qu’aurait préparé une équipe de fonctionnaires. Ceux-ci auraient sans doute imaginé une exposition plus « conformiste », dans l’esprit du fascicule Connaissance du Québec 67 , émanant de l’Office de l’information et de la publicité. Il est intéressant à cet égard de relater les propos rétrospectifs de Jean Loiselle en 1968, directeur de l’Office, à l’occasion d’un rapport au premier ministre sur l’amélioration des communications du gouvernement :

 

Le Québec ne possède pas encore de longue tradition pour régir sa participation aux expositions internationales puisque, jusqu’ici, son expérience se limite à l’Exposition universelle de Montréal.

Nous pouvons cependant dégager de cet essai un certain nombre de considérations utiles pour l’avenir :

a) bien que très beau du point de vue esthétique, le pavillon du Québec n’avait pas ce caractère « publicitaire » que sous-entend toute participation à une foire internationale;

b) du même coup il était très difficile pour le visiteur de dégager les lignes de force du message qu’on avait voulu transmettre;

c) or, nous constatons qu’aucun spécialiste de l’information ou de la publicité n’a participé à la préparation du scénario ni à sa transportation en éléments visuels (avec ce résultat que le « coup d’œil » a vite pris le pas sur le message);

d) d’autre part, les informations que nous avons pu recueillir indiquent que la plupart des pavillons les mieux réussis avaient été réalisés par des organismes spécialisés en information [...].

 
--Jean Loiselle (1968 vol. 2 : 62-63)[135]  

La suite du syllogisme de Jean Loiselle vise à faire de l’Office l’acteur principal et efficace de la communication gouvernementale; car l’infrastructure administrative pour concevoir un pavillon n’existait pas encore (l’Office, bien que créé en 1961, n’avait pas de mandat clair ni de moyens conséquents [Loiselle 1968, vol. 1]). Jean Octeau, par son initiative de prendre en main la réalisation de la présentation québécoise, a donc comblé un besoin. Cette initiative individuelle a résulté en un portrait officiel non conformiste, qui anticipait par certains aspects (capacités d’ingénierie du Québec, modernité accomplie, quasi-absence de mentions du Canada) sur l’évolution politique du Québec, dont les années ultérieures allaient voir s’affirmer le souverainisme.

De leur côté, les présentations connexes, pour lesquelles le ministère de la Culture a eu son mot à dire (voir chapitre 5 sur le pavillon) sont plus conformistes; elles mettent en valeur les spécificités du Québec mais aussi son universalité. De ce point de vue, le Salon du livre tente de jouer sur les deux tableaux; l’universalité dans la mesure où le choix des ouvrages souligne le développement des sciences humaines et sociales : presque les deux tiers (57%) des titres sont des ouvrages sur le Québec (historiques, géographiques, sociologiques) — le reste des ouvrages (42%), relève de la « création » : poésie, chanson, conte, nouvelle, roman ; la spécificité, puisque tous les ouvrages concernent le Québec de par le thème ou les auteurs. Les responsables ont préféré « couvrir » le Québec au lieu de présenter les ouvrages québécois portant sur d’autres parties du monde. Il faut rappeler que d’après le règlement de l’exposition, chaque pavillon ne pouvait pas mettre en vente plus de 150 titres; cette sélection provient des négociations entre l’Association des Éditeurs, le Conseil supérieur du livre et le ministère des Affaires culturelles. On a donc là un choix qui ménage les intérêts commerciaux, politiques et identitaires.

Le restaurant tente aussi de ménager l’universalité et la spécificité. Il arbore des menus d’apparence internationale qui soulignent à l’occasion les produits ou recettes du terroir (voir Annexe 17). Mais rien n’indique que la modernité ait fait partie des critères d’établissement des menus. Le caractère international y suppléait sans doute, ce qui en matière de gastronomie semble être synonyme de « français » :

 

Enfin, l’étage supérieur loge un restaurant où l’on sert des mets québécois apprêtés avec le raffinement de la gastronomie française. Des artistes du Québec s’y produisent tous les soirs.

 
-- Le pavillon du Québec à l’Exposition universelle. Le Québec de 1534 à l’an 2000, 1967[136]  

Les chansonniers qui se produisent au restaurant sont choisis pour « mettre en valeur le dynamisme qui caractérise notre nation »[137], il s’agit donc moins d’universalisme et de modernité ici que de spécificité. Et il en va de même au salon des artisans, au même étage, qui présente une quarantaine d’objets décoratifs et de bijoux et dans une salle attenante ou figurent des « sculptures modernes et anciennes, [une] robe indienne en cuir, [un] vieux rouet, etc. »[138], ainsi que des « cubes de verre dans lesquels sont exposés des manteaux de fourrure » ( ibid. ). Le choix des sept peintures exposées allie l’ancien et le moderne, le figuratif et l’abstrait :

 

Maurice Cullen, RCA : Récolte de glace

Cornelius Krieghoff : Une terre d’habitant (environ 18e siècle)

Réal Arsenault : L’essai

Billmeier : Abstraction

Paul Vanier Beaulieu : Abstraction

Marcelle Ferron : Petite composition

 
-- Visite du pavillon du Québec le 28 juin 1967 [139]  

On le voit, les présentations connexes (livres, restaurant, chanson, artisanat, peinture) viennent nuancer le portrait ultra moderne du pavillon en recourant aux productions traditionnelles ou simplement contemporaines mais de facture « classique ».

*

En définitive, au pavillon québécois, plusieurs représentations du Québec cohabitent : a) celle d’un Québec devenu une nation émancipée politiquement, et parvenue à la modernité en dépit des difficultés historiques et géographiques; b) celle d’un Québec moderne inscrit dans le Canada et ayant absorbé voire neutralisé les difficultés; c) celle d’un Québec « essentiel » qui demeure malgré l’histoire. Ces trois représentations ne sont pas tout à fait exclusives, mais on peut dire qu’elles caractérisent, respectivement, davantage le pavillon (a), le fascicule (b), les présentations connexes (c). La dichotomie identité sujet-identité objet devient ainsi brouillée au pavillon du Québec, et cela n’a rien de surprenant, puisque chacune de ces descriptions relevait d’une autorité distincte, pourvue de représentations singulières.

Si les représentations diffusées dans le fascicule et les présentations connexes étaient alors connues, celle que déploie avec vigueur l’exposition du pavillon sort de l’« ordinaire ». C’est en cela qu’elle ressortit à la catharsis identitaire, expression d’imaginaires non ou peu exprimés jusque là et qui portent sur l’identité québécoise. Cette opération touche à l’histoire, à la mémoire, à l’identité; elle comprime le temps dans un espace vibrant d’idées audacieuses (qui déconcertent) d’où sont reléguées les images perçues comme éculées par les concepteurs. Le chapitre suivant montre que les visiteurs québécois de l’Expo expérimentent eux aussi une catharsis identitaire, non pas en visitant le pavillon du Québec, mais en parcourant l’Expo.



[116] . La composition de l’équipe est détaillée à l’Annexe 12.

[117] . ANC, RG 71 Vol. 493 Québec S109.

[118] . ANC, RG 71 Vol. 493 Québec S109.

[119] . Les éléments plus foncés sont ceux que l’on aperçoit au niveau considéré.

[120] . Les éléments d’exposition , ANC, RG 71 Vol. 493 Québec S109.

[121] . Comme je l’ai raconté dans le chapitre 5 sur l’historique du pavillon, Jean Octeau a rédigé les légendes avec des extraits de la littérature et de la poésie québécoises, et à l’aide d’ouvrages savants sur le Québec.

[122] . J’entends par là que je ne prends pas en considération l’introduction du texte (ce qui précède la partie Défi), car elle est en fait un résumé du texte lui-même.

[124] . Les sujets des films ainsi que leurs auteurs sont présentés à l’Annexe 14.

[125] . Visite du pavillon du Québec, le 28 juin 1967 (: 4), ANC, Rg 71, vol. 493 Québec S109.

[126] . On prévoyait 11 millions d’habitants au Québec dont 3 millions d’étudiants. ( L’Expo du siècle. Le pavillon du Québec par Fernand Denis 1967 : 4), CHM, non classé.

[127] . Les coupures de presse de cette section proviennent de : ANC, RG 71, Vol. 493.

[128] . Le pavillon du Québec et ses artisans , 1967, ANC, RG 71 Vol. 493 Québec S109.

[129] . «Son œuvre qui couvre une surface de 40 pieds sur 10,5 [soit environ 10 x 3 mètres] se présente comme un rideau ou un écran composé de différents modules suspendus à une grille d’acier. S’inspirant des différents thèmes et sous-thèmes qui ont présidé au choix des éléments d’exposition, sa “murale” comprend près de 200 pièces différentes », Les arts au pavillon du Québec , ANC RG71, Vol. 493 Québec S109.

[130] . Les hôtesses, 1967, ANC, RG 71 Vol. 493 Québec S109.

[131] . L’examen du fascicule n’a pas révélé d’inférence, sans doute parce que l’ouvrage est conçu dans un esprit « encyclopédique » et ne saurait donc occulter le moindre aspect de la « réalité ». C’est la raison pour laquelle cet aspect n’est pas mentionné.

[132] . Un tableau sur les origines ethniques de la population pour le Canada, le Québec et Montréal (page 19) utilise les cinq catégories «ethniques » suivantes : française, britannique, italienne, allemande, autres.

[133] . On aurait pu en effet concevoir que figurent de vrais tableaux, que certains films présentent des extraits de pièces de théâtre ou de spectacles.

[134] . Les arts au pavillon du Québec , ANC, RG 71 Vol. 493 Québec S109.

[135] . Rapport sur les communications du gouvernement du Québec , 1968, archives privées.

[136] . ANC, RG 71 Vol. 493 Québec S109.

[137] . Les spectacles au pavillon du Québec . ANC, RG 71 Vol. 493 Québec S109.

[138] . Visite du pavillon du Québec le 28 juin 1967 . ANC, RG 71 Vol. 493 Québec S109.

[139] . ANC, RG 71 Vol. 493 Québec S109.