Chapitre 7 — L’identité populaire du Québec à Expo 67

Table des matières

En soixante-sept tout était beau

C’était l’année d’l’amour, c’était l’année d’l’Expo

Chacun son beau passeport avec une belle photo

J’avais des fleurs d’ins cheveux, fallait-tu êt’ niaiseux [...]

--Beau Dommage, Le Blues d’la métropole , 1975

Le principal objectif de ce travail est de démontrer la proposition selon laquelle Expo 67 a fourni l’occasion d’une catharsis, constitutive de l’identité québécoise. Le terme catharsis ne fait pas partie du lexique conventionnel des sciences sociales, car il s’accompagne d’un fumet psychologisant dont se méfient à juste titre les chercheurs scrupuleux. Il serait tentant d’attribuer à Expo 67 les vertus d’une « thérapie expérientielle » collective, selon les termes d’Oatley et Jenkins pour définir la catharsis (1996 : 357), mais ces termes rappelleraient trop les périls du psychologisme, il faudrait démontrer l’état valétudinaire de l’estime de soi des Québécois avant l’Expo et décomposer tous les rouages de la « guérison » pendant et après celle-ci, ce qui est irréaliste à trente-cinq ans de distance. Nous avons donc adapté ce concept, si bien que par catharsis nous entendons ici l’expression d’imaginaires peu ou non exprimés jusque là et qui portent sur l’identité québécoise — cette expression étant la manifestation d’une appropriation symbolique préalable de l’Expo (voir chapitre 1 section 3). Pour ce qui concerne la catharsis des visiteurs québécois (par opposition à celle que matérialisait le pavillon du Québec), elle recouvre deux phénomènes distincts mais simultanés : le choc éprouvé par les visiteurs québécois à Expo 67 et l’appropriation symbolique de l’événement dont le sens devient alors partie intégrante du nouveau récit identitaire. Il ne s’agit donc pas de raisonner en termes de maladie-guérison, de vrai et de faux, mais en termes de révélation-adhésion subjective : sous cet angle, les témoignages expriment la catharsis identitaire qui s’est effectuée sur les îles.

Les entrevues et les focus groups[140] sur lesquels repose ce chapitre attestent que les visiteurs québécois ainsi que les acteurs de l’Expo ont « embrassé » la nouvelle vision du Québec proposée par l’Expo. Ils l’ont embrassée non seulement parce qu’ils y ont adhéré (comme on embrasse une religion pourrait-on dire), mais aussi parce que cette adhésion s’est accompagnée d’un élan d’estime de soi à titre de membre de ce nouveau « Nous » valorisant. Ce faisant, ils ont donné un corps à cette entité discursive qu’était le nouveau récit identitaire et ils se sont approprié le discours élaboré par la technocratie. Pourtant, ils ont aussi dévoyé ce discours, puisqu’ils ont attribué les traits remarquables de l’Expo au Québec, alors que les organisateurs célébraient l’unité humaine à travers celle du Canada.

Certes, tous les Québécois n’ont pas arpenté l’Expo — d’après les témoignages, la majorité des visiteurs étaient Montréalais —, la catharsis n’a donc pas gagné directement les moindres recoins du Québec[141]. Mais quelle que fût leur provenance, les visiteurs québécois ont éprouvé une décharge d’émotions, et celle-ci a porté notamment sur l’identité du Québec. Si les témoignages attestent cette catharsis, ils rappellent aussi qu’elle est advenue sur un terrain fertile, qui fermentait depuis plusieurs années, en fait depuis le début du projet : quatre années au cours desquelles le suspense était entretenu par le service des communications de la CCEU et le gouvernement du Québec, relayés par la presse. Hormis l’effet de ces préparatifs sur les individus qui en sont témoins, l’Exposition est conçue comme un cadre idéal pour se laisser aller à l’adhésion identitaire : suspendu dans l’espace comme dans le temps, tout n’y est « qu’ordre et beauté », comme par magie. On peut alors s’approprier symboliquement la situation et c’est ainsi que fuse la joie d’être ensemble, qui efface les frontières, obnubile les rivalités et rend les différences inoffensives. Le groupe se redéfinit ainsi, fort de sa nouvelle estime de soi, il est devenu « quelqu’un ».

Il y a ainsi plusieurs étapes dans l’expérience de la catharsis identitaire, et elles recoupent les trois directions des affects distinguées par Ansart (1983 : 18) : la relation au pouvoir et aux normes imposées, la relation au groupe d’appartenance et à l’extérieur, la relation à soi. Ces étapes sont les suivantes : l’élaboration du récit par la technocratie, qui commence avec la Révolution tranquille et s’amplifie avec les préparatifs de l’Expo; la révélation aux visiteurs qui reçoivent un « choc déclencheur »; l’appropriation symbolique de l’événement, qui passe par le vacillement des frontières; l’adhésion au nouveau récit identitaire; et le passage à une nouvelle ère.

La Révolution tranquille (1960-1965) n’étant pas surgie miraculeusement de l’histoire, il convient de reculer dans le temps pour expliquer son avènement. Jean Hamelin décrit le mitan du siècle (1939-1960) comme une période de remise en question (1981 : 452-486), et Bouchard (2000 : 158) comme une période de bouleversements. Mais ce dernier rappelle que le siècle qui a précédé (1840-1940) a connu aussi des « bouleversements spectaculaires (vigoureuse expansion de l’écoumène, industrialisation, importation massive de capitaux étrangers, essor du syndicalisme, urbanisation, déclin de la fécondité...). Les changements se sont toutefois précipités au cours des décennies suivantes, dans le sillage de la Crise économique et de la Seconde Guerre mondiale ». En effet, Hamelin (1981) précise dans une lecture chiffrée que la population du Québec a crû de 56% en vingt ans (3,2 millions en 1939; 5 millions en 1959, dont 40% à Montréal) et que la province connaît une prospérité élevée, comme toute l’Amérique du Nord : le revenu personnel des Québécois triple en vingt ans; la part de la population agricole dans la population active passe de 20% à 7,5%; l’industrie lourde est en plein développement . Mais le tableau a sa part d’ombres : les Québécois vivent nettement moins bien que leurs voisins ontariens; les francophones n’ont qu’un faible rôle dans leur propre économie, et de fortes disparités opposent la région de Montréal au reste de la province. Sur le plan politique, des voix nationalistes se font entendre, mais :

 

À l’exception d’une crise de la conscription au cours de la Deuxième Guerre mondiale [...], il n’y a pas, entre 1939 et 1960, d’importants événements politiques ou militaires susceptibles d’attiser les flammes nationalistes. Sans doute, une conjoncture économique de prospérité générale [...] contribue-t-elle à diminuer l’impact de la propagande nationaliste.

 
--Hamelin 1981 : 461  

Le régime de l’Union nationale de 1936 à 1960, dont Maurice Duplessis fut le chef (1936-1939 et 1944-1959) et donc premier ministre du Québec, vise un certain autonomisme vis-à-vis du pouvoir fédéral, et son nationalisme semble un bon rempart contre le « danger communiste ». Mais l’opposition s’organise bientôt pour critiquer le conservatisme du régime, qui se limite à marquer ses distances avec Ottawa sans développer le Québec. L’administration duplessiste s’éternise en effet, car elle partage avec la majorité des francophones du Québec une perspective basée sur les traditions ancestrales, la langue française et l’église catholique (Thomson 1984). Toutefois les scandales de l’administration, la censure, le musellement voire la répression des syndicats, l’asservissement de l’économie québécoise aux investissements étrangers, les disparités économiques entre la métropole et le reste de la province, l’appareil étatique désuet par rapport aux voisins canadiens et américains auront finalement raison de l’Union nationale très vite après la mort de Maurice Duplessis en septembre 1959 (Hamelin 1981).

Cette lecture politique et économique de la pré-Révolution tranquille ne saurait faire l’impasse sur une lecture des rapports sociaux et culturels, à laquelle s’emploie Bouchard (2000). L’essor des mouvements syndicaux a nourri un vent de grèves durant toute la période (dont certaines très dures, comme la grève de l’amiante en 1949), ce qui a amené les élites « à compter avec un nouvel acteur » ( ibid . : 159) : le « peuple » change de contours, car de paysan paisible, il devient aussi ouvrier citadin et revendicateur ( ibid .). Et alors que les professions libérales et le clergé sont remis en question, les classes moyennes s’émancipent et génèrent une nouvelle élite « porteuse d’une nouvelle vision de la société » ( ibid .). Deuxième changement d’importance, « la modernité se diffusait de plus en plus largement par la voie de l’américanisation auprès des classes populaires et des classes moyennes; elle pénétrait aussi plus intensément par la filière européenne et transformait profondément la culture des élites » ( ibid .). La convergence de ces remises en question économiques, sociales et dans l’ordre des représentations amène à « un redressement général dans les institutions » ( ibid .), effectué par la Révolution tranquille. En fait, non seulement la Révolution tranquille a été préparée de longue date par la période précédente, mais elle n’a pas été l’apanage d’une jeune élite fougueuse; les changements étaient attendus depuis longtemps par la base de la société, notamment en matière de soins de santé et de multiplication des écoles : « [elle] serait un rendez-vous historique où le peuple (les classes populaires, une partie des classes moyennes) a précédé une grande partie des élites socioculturelles. Mais d’une autre façon, [...] on peut aussi dire qu’elle est la fille d’un rapprochement social » ( ibid . : 160, italiques de l’auteur) — ce rapprochement est d’ailleurs flagrant à Expo 67.

La victoire du parti libéral le 22 juin 1960 porte son chef Jean Lesage au pouvoir. Avec son « équipe du tonnerre », il entreprend une vague de réformes administratives, financières et économiques qui ont incité les observateurs à baptiser cette période la Révolution tranquille; certains vont jusqu’à y voir une « mutation d’espèce », car les structures sociales et surtout la culture se transforment (Rocher 1973 : 11 et 15-16), mais le caractère radical de ce changement ne fait pas l’unanimité, comme nous le voyions à l’instant (Bouchard 2000; voir aussi Létourneau (1992, 1995a, 1995b). Entre autres réformes, Paul Gérin-Lajoie crée le ministère de l’Éducation et transforme le système éducatif québécois, démettant ainsi le clergé de son quasi-monopole; René Lévesque, ministre des ressources naturelles, entreprend la nationalisation des onze compagnies privées d’électricité pour accorder ainsi le monopole à Hydro-Québec; le gouvernement réorganise la santé, les services sociaux et la fonction publique, il crée la Société générale de Financement (qui doit canaliser la petite épargne en vue d’acquérir certaines entreprises), ainsi que la Caisse de dépôt et de placement, et la Régie des rentes du Québec (qui assurent l’avenir tout en drainant l’épargne pour financer les réformes); il améliore les relations avec les syndicats et adopte un nouveau Code du travail (Hamelin 1981 : 487-511).

Tous ces changements ne vont pas sans heurts; d’après Hamelin (1981 : 507-508), les classes ouvrière et agricole y trouvent moins de bénéfices que de coûts, contrairement à la classe moyenne, et les défenseurs des valeurs traditionnelles s’insurgent. D’autres considèrent au contraire que ce vent de réformes doit déboucher sur l’indépendance. Ainsi, sous la pression d’une opposition croissante, le gouvernement Lesage perd les élections de 1966 au profit de l’Union nationale et de son chef Daniel Johnson.

Cependant, même pendant ces brèves années et sans résoudre tous les problèmes hérités du passé (notamment les disparités économiques d’un bout à l’autre de la province), les réformes de la Révolution tranquille se répercutent sur la vie quotidienne des Québécois. Car l’Église catholique est reléguée hors du pouvoir temporel alors qu’elle constituait l’un des « trois piliers » de la société québécoise avec la population rurale et un monde des affaires anglophone à Montréal (Thomson 1984 : 5). Les valeurs, les modèles de comportement, le système généralisé de patronage se voient ainsi bousculés. Mais c’est surtout la réforme de l’enseignement (laïcisé, démocratisé et remanié en profondeur) qui atteint personnellement la majorité des Québécois, et en inquiète beaucoup, puisqu’il est intimement lié à la vie quotidienne (Hamelin 1981 : 507); Rocher parle même de changement « dramatique », car « par sa nature même, la structure de l’enseignement d’une société compte parmi celles qui touchent le plus à l’univers culturel, en même temps qu’elle est très sensible aux transformations s’opérant dans la culture[142] » (1973 : 30).

Avant les réformes des années soixante, le système scolaire était dominé par le secteur privé, terme qui désignait l’Église ( ibid .). Le niveau primaire relevait du secteur public, mais ses enseignants étaient formés dans des écoles normales presque toutes privées ( ibid . : 29); l’enseignement secondaire relevait exclusivement de collèges privés ainsi que l’enseignement supérieur. Guy Rocher synthétise :

 

Un renversement radical s’est opéré au profit de l’enseignement public. L’autorité des commissions scolaires, restreinte au seul enseignement primaire jusqu’en 1961, s’est étendu au niveau secondaire, qu’on a redéfini de telle manière qu’il recouvre tout l’enseignement des cinq années au-delà du cours primaire sans distinction d’option ou de section. Un niveau d’étude intermédiaire a été créé, entre l’enseignement secondaire et supérieur, que l’on a confié principalement à des institutions de caractère public, le Collège d’enseignement général et professionnel (Cegep). Les anciens collèges classiques ont été absorbés soit par les commissions scolaires, soit par les Cegep. Enfin, un réseau d’enseignement supérieur public a été créé avec l’Université du Québec, s’étendant sur une large partie du territoire québécois.

 
--Rocher 1973 : 29  

L’enseignement devient gratuit et obligatoire jusqu’à seize ans au lieu de quatorze; les petites écoles ferment au profit de plus grandes, jusqu’où les enfants sont bientôt transportés en autobus jaunes; le droit de vote dans les commissions scolaires se démocratique. Bref, tandis que le budget de l’Éducation devient le plus important de la province (Thomson 1984 : 307[143]), la religion catholique s’étiole et doit poser de nouveaux jalons (parallèlement, le concile Vatican II a lieu d’octobre 1962 à décembre 1965 sous les pontificats de Jean XXIII et Paul VI). L’Église ayant perdu officiellement — et rapidement — ses prérogatives temporelles, c’est toute la transmission autoritaire des valeurs qui se voit ébranlée. En même temps que l’école et l’Église, les familles sont touchées substantiellement par les changements culturels — Hamelin parle d’« essor culturel », principalement dans la chanson, mais aussi dans la littérature, le théâtre, le cinéma (1981 : 513-519) —, au point que la transmission des valeurs ne se fait plus à sens unique, des parents aux enfants, mais aussi de bas en haut, des enfants aux parents (Rocher 1973 : 253-255). Pour les parents qui envoient leurs enfants à Expo 67 par le biais de l’école, à défaut de pouvoir s’y rendre eux-mêmes, ce nouveau canal de transmission de l’information servira d’ailleurs à diffuser sinon le message du moins l’aura d’Expo 67.

Par ailleurs, « le grand réveil de cette époque, caractérisé largement par le développement de l’éducation, a pu favoriser chez les Québécois une prise de conscience générale de leur situation de minorité » (Hamelin 1981 : 502). Car, et sans endosser pour autant la terminologie du « retard », on peut penser que les Québécois se sont interrogés sur les raisons profondes de cette cascade de réformes, sur ce qui, du point de vue historique, expliquait qu’elles aient eu lieu chez eux et si promptement — le reste de l’Occident avait déjà donné. Confrontés aux changements et à la comparaison avec l’avant et l’ailleurs, ils se sont demandé qui ils étaient, ils se sont interrogés sur les assises de leur communauté et, partant, sur ses contours. Au fond, si la Révolution tranquille a apporté des réponses à certains besoins manifestes en matière de santé et d’éducation, elle a aussi posé des questions aux Québécois « ordinaires », bousculés dans leurs représentations. En 1967, la Révolution tranquille n’était pas encore « digérée » par la population, en dépit de quelques indices d’« absorption », comme l’apparition depuis la fin des années cinquante, du vocable « québécois », qui se généralise aux dépens de l’ethnonyme « Canadien français » (Bouchard 2000 : 169).

En 1967, les Québécois n’ont pas encore « subi » l’interprétation de la Révolution tranquille qu’en a faite par la suite l’élite intellectuelle : ce n’est qu’au cours des années soixante-dix que les sciences sociales québécoises ont explicitement revisité l’histoire récente, jusqu’à élever cette période au rang de tournant décisif, l’extrayant du cours de l’histoire longue (Létourneau 1995a et b); le nouveau « discours social de la technocratie » (Létourneau 1992) n’est encore qu’en émergence à la fin des années soixante. En revanche, les Québécois connaissent sans doute l’interprétation de la génération précédente d’intellectuels, aux « commandes » de 1940 environ jusqu’à la fin des années soixante, qui présente le Canada français comme une société « déphasée, voire retardée » (Létourneau 1992 : 766, note 2). Les Québécois sont donc aux prises avec deux courants d’interprétation contradictoires : l’un, en déclin mais encore prégnant, selon lequel le Canada français est à la remorque de la modernité; l’autre, diffusé quotidiennement par les médias, selon lequel Montréal accueillera le monde entier sur un site à la pointe du progrès et de l’esthétique. Or, l’éblouissement est complet à Expo 67, et ce choc émotif impose une nouvelle vision du Québec.

Dès sa conception, l’organigramme de la Compagnie canadienne de l’Exposition universelle (CCEU) prévoit un service des relations publiques, de l’information et de la publicité; sa direction échoit à Yves Jasmin qui pendant cinq ans s’attelle à six objectifs : 1- amener les Canadiens à accepter l’Exposition; 2-faire connaître l’Exposition dans le monde entier; 3- aider au recrutement des exposants et des autres participants; 4- recruter un auditoire de 30 millions de visiteurs; 5- assurer la couverture médiatique de l’Exposition; 6- tirer les leçons de l’Exposition (Jasmin 1997 : 175). Une plaquette de la CCEU résume l’ampleur du programme technique :

 

La gamme des moyens de communication qui transmettront le message de l’Expo est très étendue. Elle inclut les quotidiens et les hebdomadaires; les revues professionnelles et celles qui s’adressent aux consommateurs; les publications agicoles; les dépliants et les plaquettes, la radio et la télévision, les tableaux d’affichage, les transports publics, les films et les diapositives, des conférenciers s’adressant à tous les milieux, un journal spécial de l’Expo, des interviews, des réceptions, des étalages d’agences de tourisme, des articles pour service de presse, du matériel d’étalage : bref, un ensemble de méthodes de diffusion d’ampleur incomparablement plus élevée que tout ce qu’on a jamais vu en temps de paix .

 
--CCEU, s.d. (circa 1964) : 6[145], mes italiques  

Émanation du gouvernement fédéral, la CCEU entreprend donc une campagne de communication sans précédent au Canada, hormis en temps de guerre, car c’est une véritable croisade qu’on envisage, même si le terme n’est pas prononcé : « dans le monde civilisé, il ne doit y avoir ni homme, ni femme, ni enfant qui ne soit informé de l’Expo et de ce qu’elle révélera de l’homme à lui-même » ( ibid. : 2). Les droits d’entrée sous forme de passeports (quotidiens, hebdomadaires ou saisonniers) constituent une pièce maîtresse de cette orchestration. Dès leur sortie le 14 octobre 1965, ceux-ci permettent de « vendre du rêve avant d’apporter la réalité » (Jasmin 1997 : 248). Ils deviennent des cadeaux à gagner au gré des festivités diverses dans les familles, les écoles et les entreprises. Comme le rappelle Louise, « je me souviens, le Noël avant, on recevait ça en cadeau de Noël, on était déjà prêts » (fg Qb par. 97). La CCEU incite le milieu des affaires à acheter des lots de passeports, soit pour les revendre et attirer ainsi la clientèle tout en dégageant un profit, soit pour les offrir aux clients (en les jumelant avec des produits) ou aux employés[146]. Et en 1967, on trouve les passeports en vente partout.

Le gouvernement québécois entend assister la CCEU pour que l’Expo soit un succès, et tout est mis en œuvre pour recevoir le monde de façon grandiose. D’après Augustin Brassard, coordonnateur du gouvernement du Québec pour l’Exposition, « [...] on peut parler de l’engagement presque total de l’appareil gouvernemental québécois dans l’Expo 67 » (Brassard 1967 : 1[147]). Certains ministères exercent une action plus visible que d’autres pour le grand public, comme celui de l’Agriculture et de la Colonisation, dont le ministre, Alcide Courcy, « veut astiquer le Québec » ( La Presse 10 août 1965[148]) : il lance une campagne d’embellissement du Québec en vue d’Expo 67, dans le cadre du Plan vert gouvernemental; près de 10 000 agriculteurs y participent (Brassard 1967 : 57). Mais c’est surtout le ministère de l’Éducation qui stimule la curiosité pour l’Exposition, car partout dans la province, il collabore avec les commissions scolaires et les subventionne pour qu’elles puissent envoyer des élèves à l’Expo; c’est ainsi que 500 000 écoliers ont pu s’y rendre par ce biais (Brassard 1967 : 81); pour sa part, Jasmin parle de 200 000 écoliers qui se rendent à l’Expo en visites organisées (1997 : 144). Quant aux adolescents, la CCEU les attire quelques semaines avant l’ouverture, en vendant à prix réduit des « passeports étudiants » destinés aux jeunes des niveaux secondaire et classique. Beaucoup de Québécois en tout cas auront visité Expo 67 par les yeux éblouis de leurs enfants.

Bref, pendant trois ans, l’Expo est omniprésente dans la société québécoise avant même d’être sortie de terre (ou des eaux) : « Quand vous arrivez en 67, on en a beaucoup parlé dans les journaux, les Québécois ont beaucoup lu sur ce qui se passerait, [...] ils savaient ce qu’ils verraient, ils savaient qu’ils découvriraient le monde » (Guy Dozois, par. 62). Mais si le battage publicitaire se rend aux confins de la province et du Canada, les Montréalais sont aux premières loges pour voir s’édifier l’Expo. Ils entendent jour et nuit passer les camions qui transportent le roc à travers la ville, depuis les excavations du métro et de l’autoroute Décarie jusqu’aux îles. « Les camions lourds circulaient 24 heures sur 24, six jours par semaine. À la période de pointe des travaux, un camion de 50 tonnes entrait sur le site toutes les trente secondes » ( Plan 1997 : 14)[149]. Et la presse renchérit :

À Montréal, ça faisait déjà trois-quatre ans qu’on s’y préparait avec l’ouverture du métro, puis tout ça. Il y avait toujours quelque chose dans les nouvelles qui disaient : « bon, là, on est rendu à telle chose, là. L’Île Notre-dame a été renflouée, on est rendu là ». (Claire, fg Mtl par. 213)

On voit naître les îles en direct ou presque :

J’habitais à Saint-Lambert, je travaillais de l’autre côté. Alors j’ai vu évoluer ça, par camion, j’ai vu tout ça se transformer. [...] On suivait l’évolution, l’état d’avancement des travaux. C’est ce que les médias avaient à se mettre sous la dent, c’est le seul visuel qu’ils nous répercutaient sur les chaînes. (Jacques, fg Qb par. 23 et 85)

Le projet de l’Expo mobilise non seulement les forces vives de la province, mais aussi les imaginaires, comme le dit Jacques : « on arrivait là avec des attentes, au niveau visuel » (fg Qb par. 31). Le maire de Montréal, Jean Drapeau, n’est pas en reste et son enthousiasme est contagieux :

Les gens étaient tellement frappés par l’enthousiasme de tout ça et surtout par l’effervescence du maire Drapeau [...] il attirait les gens. Alors, veux, veux pas, il fallait que tu achètes le passeport, que tu y ailles une journée ou que tu y ailles deux jours, mais tu y allais par curiosité. (Jean, fg Qb par. 87 et 91)

Ainsi, dans la droite ligne de la théorie behavioriste, les Québécois ont très « bien » réagi aux stimuli du gouvernement et de la CCEU qui ont créé et nourri un terrain fertile pour un déploiement d’émotions. Comme à la veille d’un grand événement politique (élection décisive, référendum), les principaux acteurs ont stimulé leur public en créant une attente, voire un attachement envers leurs promesses, préparant ainsi le terrain à une éventuelle gratitude lorsque celles-ci seraient tenues. Il s’est tissé alors un lien affectif entre la population et le pouvoir, devenu pour l’occasion un très visible « producteur de biens symboliques émouvants », comme dirait Ansart (1983 : 19), avec la complicité des médias qui font leurs choux gras des préparatifs de l’Expo. Cela dit, l’efficience de ce programme de séduction est difficile à cerner à distance, d’autant plus que les pouvoirs publics se disputaient la vedette : vers qui donc les citoyens pouvaient-ils orienter leur gratitude? Vers le niveau de gouvernement correspondant à leurs allégeances politiques ou géographiques (fédéral, provincial ou municipal)? Ou vers l’acteur le plus médiatisé? Autant dans un meeting électoral les codes sont établis, les rivalités connues, les chefs et les dauphins identifiés, autant dans les préparatifs de l’Expo, aucune règle explicite ne régissait la course au prestige. C’est ainsi que le maire de Montréal, Jean Drapeau, a damé le pion au fédéral et au provincial à force de professer son enthousiasme pour l’Expo. Il s’est d’ailleurs vu reprocher d’avoir voulu tirer la couverture à lui[150]. Dans le paysage politique de l’avant-Expo, les proportions tripartites du pouvoir objectif (c’est-à-dire financier[151]) voient par conséquent leurs frontières bousculées du fait que s’établissent de nouveaux liens de reconnaissance (au double sens du terme) entre les citoyens et leurs représentants.

Lorsque la croisade atteint son terme, fin avril 1967, c’est un nouveau parterre et de nouvelles tribunes qui se dévoilent : bien que l’on puisse encore esquisser un parallèle avec les meetings électoraux (caractère festif, vedettes désignées à l’admiration, rivalités canalisées), on accède en fait à une autre dimension, créée de toutes pièces, artificielle en somme, dans laquelle les aspérités sont évacuées pour faire converger pensées et émotions vers l’unité humaine. Ainsi, bien que le décor soit planté et les règles du jeu dictées par les élites, la domination et la condescendance sont officiellement bannies entre milieux ou entre nations; dans ce microcosme devenu apolitique, on doit pouvoir croire à la fraternité universelle. Nous revenons sur la fraternité plus loin. Pour l’instant, il faut souligner combien l’Expo est vécue par les témoins comme un espace-temps entre parenthèses, hors de l’espace quotidien et du temps réel. On assiste ainsi à un paradoxe : alors que les ressources matérielles et humaines ont connu une levée de masse pour construire l’Expo — ce qui n’est pas sans rappeler un effort de guerre —, alors que Montréal redevient symboliquement la métropole canadienne qu’elle a été jusqu’à la première guerre mondiale[152], alors que des millions de touristes viennent grossir pendant six mois la population montréalaise, ses transports et ses commerces, bref, alors que les préoccupations matérielles auraient pu absorber l’équipe de la CCEU et les visiteurs, le discours ambiant s’évertue à neutraliser le concret pour privilégier l’« apesanteur ». Les maîtres d’œuvre de l’Expo proposent de transcender la réalité, et les acteurs et témoins jouent le jeu.

La fête est souvent associée aux libations et ripailles avec les excès qu’elles entraînent (Bakhtine 1970, Le Roy Ladurie 1979, Ribard 1999, Agier 2000, Dietler et Hayden 2001). Au sujet des expositions agricoles et industrielles du Canada au XIXe siècle, Heaman va d’ailleurs jusqu’à dire que les « exhibitions came to symbolize the triumph of a vulgar popular culture that serious men of high purpose condemned » (1999 : 6). Contrairement au carnaval où l’humour oiseux déboulonne le sérieux des élites, la bienséance est ici de rigueur; mais comme au carnaval, on est dans un autre monde. Cette autre dimension était souhaitée par Pierre Dupuy, quelque chose de spirituel, au-dessus de la vulgarité des foires (Dupuy 1972) ainsi que par les plus hautes instances du Canada. Le gouverneur général lui-même, Georges Vanier, invite les autres peuples du monde à « manifester leur solidarité et à exprimer leur foi dans cette “Terre des Hommes”, dans un élan commun vers un but commun : l’Unité »[153]. L’Expo doit être un espace-temps d’exception, hors de la Guerre froide.

« l’Expo représentait une trêve » (Pierre Bourgault cité par Pierre de Bellefeuille, par. 18), « ç’a été un moment de grâce, un moment tout à fait privilégié » (Pierre de Bellefeuille, par. 19). Si Serge parle d’« un endroit neutre » (fg Mtl par. 825), Marie se sentait « sur une autre planète » (fg Qb par. 343), Jacques dans « une bulle » (fg Qb par. 443) et Aimé, « comme à Walt Disney, c’était magique, l’effervescence, ça pétillait » (fg Mtl par. 831). Quant à André Patry, il voyait l’Expo comme « un émerveillement », « un conte de fées », qui ravissait tout le monde, au point qu’il qualifie cette époque d’« âge d’or » (par. 345 et 341). Plus concrètement, Guy Legault considère qu’on « a créé un milieu urbain bien sûr idéal, idyllique, mais qui servait de bon exemple à ce que devait être la vie urbaine » (par. 207) et que dans ce monde à part, la création a sublimé la stricte organisation :

Bon, c’est sûr qu’il s’agissait là d’un phénomène ponctuel, qui était sans lendemain. [...] Ce qui me frappe, malgré cette grande discipline qu’il fallait, on a laissé la capacité aux gens de faire de la création, aux artistes.[...] Je pense que dans cette course folle contre la montre, on a sollicité plusieurs talents, puis on les a..., on leur a donné des responsabilités.[...] J’ai trouvé fort étonnant [...] de voir qu’on avait accepté la création des artistes, des urbanistes, des architectes, des gens qui habituellement, n’ont pas voix au chapitre dans le système décisionnel étatique ou administratif rigide. Je pense que l’Expo a été..., le pourquoi de ça..., peut-être l’urgence, peut-être la culture des gens qui ont eu des décisions à prendre, peut-être aussi le phénomène international, c’est un mélange de toutes ces choses-là. (Guy Legault, par. 219)

Non seulement la création a voix au chapitre, mais les allégeances partisanes s’effacent derrière l’œuvre commune, chacun donne le meilleur de lui-même dans l’équipe de la CCEU : « il y avait un esprit tout à fait exceptionnel de collaboration, de mise en commun des ressources » (Pierre de Bellefeuille, par. 29). « On était habité entièrement par ça » (Jacques Lorion, par. 161). « Tout le monde a bien agi, on n’a de reproches à faire à personne, chacun a bien rempli son rôle, [...] c’était un succès complet » (André Patry, par. 387).

Sur le site, le vandalisme semble inexistant — Guy Dozois se rappelle que les 50 sculptures d’art contemporain exposées en plein air sans protection n’ont subi aucun outrage (par. 34) —, et la courtoisie s’impose, y compris dans les longues files d’attente. « Les gens étaient très civils », « je n’ai pas vu de bataille, [...] de l’impatience, mais pas à outrance » (Camille et Aimé, fg Mtl par. 433 et 439), « ça faisait partie du jeu, les gens étaient patients » (Lucie, fg Qb par. 445), car en plus de l’intérêt des visites, on voulait faire estampiller son passeport à de nombreux pavillons : « comme on voulait avoir notre étampe, c’était tellement fascinant, donc, on attendait, puis bon » (Aimé, fg Mtl par. 153). « les gens avaient fait des compromis [...] pour cette période-là » (Jacques, fg Qb par. 447). Si les visiteurs développent des trésors de patience, certains se surpassent aussi physiquement, comme le raconte Serge au sujet de sa mère : « ma mère n’avait pas une grosse instruction, elle n’avait qu’une troisième année, quatrième année, puis elle a visité tous les pavillons, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Elle a épuisé tout le monde » (Serge, fg Mtl par. 591).

Expo 67 a misé sur l’optimisme (voir Dupuy 1972, Jasmin 1997), contrairement aux expositions précédentes qui s’efforçaient de déjouer les inquiétudes liées au développement technique et aux tensions internationales (Rydell 1994, Schroeder-Gudehus et Forest 1991). La guerre froide elle-même, loin d’être un obstacle au bon déroulement de la fête, en constitue un atout : la position des pavillons américain et soviétique, en vis-à-vis chacun sur son île, crée un axe de circulation qui bénéficie aux autres pavillons. Et l’on s’est presque ri de ce conflit lors de la campagne publicitaire à la télévision américaine qui mit en vedette Youri Gagarine, tout sourire (Jasmin 1997 : 225). Pendant l’Expo elle-même, la parenthèse apolitique s’étend aux conflits internationaux et sociaux, qui perdent aux yeux des visiteurs leur poids réel : « C’était comme si la politique n’avait plus rien à voir, parce que même si tu avais le pavillon de l’Égypte, puis le pavillon d’Israël, tu sais, il y avait plein de trucs comme ça, mais c’est comme si ça, ce n’était pas important. Et là, la politique n’a plus rien à voir » (Claire, fg Mtl par. 823). Même la grève du métro qui a duré quatre semaines en septembre-octobre n’a pas trop affecté l’atmosphère de l’Expo : « il y a eu une grève de métro, ça s’est bien déroulé les gens s’y rendaient pareil » (Aimé, fg Mtl par.75), comme le confirme Jasmin (1997 : 165).

De même que l’on obnubile les conflits, la mémoire oblitère par la suite les tracasseries du quotidien : « on n’a pas de mémoire, s’il y avait des engorgements, s’il manquait des taxis, s’il manquait des chambres d’hôtel » (Jacques, fg Qb par. 443) ou elle les transfigure, comme lorsque les files d’attente deviennent un bon souvenir.

Pour couronner le tout, cet épisode en « apesanteur » a bénéficié d’un ciel clément pendant toute l’Expo : « tout était beau cet été-là, il n’y a pas eu beaucoup de pluie » (Aimé, fg Mtl par. 459), « on disait qu’ils retenaient la température, c’est vrai, on n’a pratiquement pas eu de pluie » (Lucie, fg QB par. 163). Ce n’est pas un détail superflu, mais bien un facteur contextuel qui, au même titre que la décoration ou la musique de fond lors d’un rassemblement électoral, prédisposent le public à une bonne réception des messages.

La réussite de l’Expo et le prestige qu’en ont retiré ses organisateurs reposent en partie sur le choix explicite d’écarter toute rivalité; une lecture a posteriori peut en conlure que la neutralisation des courses à l’intérêt a servi leurs propres intérêts. Il ne faudrait cependant pas se contenter de cette lecture, car l’Expo a aussi fourni une fenêtre d’opportunité qui a « profité » à d’autres, et pas seulement en termes d’intérêts, mais d’affects.

Rappelons tout d’abord que dans ce travail, l’identité nationale est considérée comme une représentation sociale, à savoir « le produit et le processus d’une activité d’appropriation de la réalité extérieure à la pensée et l’élaboration psychologique et sociale de cette réalité » (Jodelet 1989 : 7). En passant le portillon de l’Expo, les visiteurs franchissent justement une étape symbolique dans l’élaboration de la nouvelle représentation : après les préparatifs dont ils n’ont pu que subir le récit façonné par d’autres, ils se trouvent en prise directe avec ce « nouveau monde », dont ils vont interpréter et s’approprier les nombreuses facettes afin d’esquisser leur version d’un nouveau récit identitaire.

Les visiteurs découvrent une mise en scène d’identités nationales et corporatives qui ont pour intention de séduire et de convaincre. Les pays, comme les entreprises, recourent aux divers registres de la communication : l’architecture, la décoration, la sélection d’objets remarquables (esthétiques ou industriels, patrimoniaux ou tout récents), les textes, les films, l’iconographie, la trame sonore, les dégustations. Les sens et l’imaginaire des visiteurs sont sollicités de toute part, ainsi que leurs connaissances, confortées ou étonnées. Ces mises en scène sont placées en abyme, c’est-à-dire à l’intérieur d’une autre mise en scène, plus vaste, celle du site lui-même. Cette double épaisseur d’artifices confère une sorte de profondeur de champ au spectacle exposé, un relief qui est d’autant plus convaincant que tout l’espace est investi; la vacuité ou l’approximation n’existent pas sur le site. La nouvelle « réalité » est « pleine » et d’autant plus prégnante qu’en dépit de sa nouveauté, elle observe des codes de présentation et de contenu qui la rendent inoffensive. Les visiteurs peuvent ainsi affronter en toute quiétude le choc de la découverte, découverte qu’un accès à l’« extra-ordinaire » est possible. Dès lors, la construction d’un nouveau récit identitaire sera lui aussi du domaine du possible.

Aujourd’hui, les témoins qualifient l’Expo d’« extraordinaire », et lorsqu’on leur demande s’ils pensaient la même chose à l’époque ou bien si la mémoire a enjolivé leurs souvenirs, ils persistent à dire qu’elle était vraiment extraordinaire. « Tous les gens qui ont travaillé là vous le diront. Il y a encore beaucoup de gens à Montréal qui en ont gardé un souvenir très vif » (Pierre de Bellefeuille, par. 216); « on ne peut pas parler à Montréal contre Expo, c’est un souvenir fabuleux » (Guy Legault, par. 69). En fait, ils ont été happés par l’aura de l’exposition, dont l’aspect fantastique (qui dépassait ce que l’on pouvait imaginer) le dispute aux aspects esthétiques et festifs. Les visiteurs parlent à l’unisson, par exemple :

Pour ceux qui, pour nous ça faisait six, sept mois qu’on était arrivés au Canada, ça a été aussi une expérience fantastique. parce qu’on n’avait jamais connu ça non plus, même si on avait déjà voyagé. (Raymond, fg Mtl par. 873)

— Camille : C’était l’émerveillement face à, parce que c’était vraiment fantastique, d’avoir réuni tout ça, c’était un projet absolument..., ça prenait un visionnaire pour penser un projet comme ça. On avait construit des îles, imagine. Moi je dirais le mot « émerveillement », les gens étaient émerveillés de ce qu’on avait pu réaliser.

— Aimé : Éblouis

— Camille : Éblouis de ce qu’on avait pu réaliser. [...] C’était je crois que, pour les gens qui venaient de l’extérieur, c’était l’ensemble qui les ravissait finalement. (Camille et Aimé, fg Mtl par. 511-515)

La concentration esthétique participe de l’aura de l’Expo qui éblouit littéralement les visiteurs :

On entre là, puis, la bouche te tombe à terre, puis même, les larmes coulent. Parce que c’était tellement émouvant, tellement avant-gardiste, tellement beau, c’était d’une beauté incroyable, puis, on se serait crus sur une autre planète. Parce que c’étaient des lignes jamais vues, puis, des lignes de bâtiments extraordinaires, avant-gardistes, puis c’était tout à la même place. (Marie, fg Qb par. 99)

On n’avait pas assez d’yeux pour voir. (Mathieu, fg Qb, par. 83)

Moi, j’ai visité à fond, moi, c’était l’émerveillement des pavillons, de voir la France, les États-Unis, la Thaïlande, la Russie, chacun avait quelque chose de particulier à nous offrir. [...] Ils n’avaient même pas cinquante ans, mes parents, à ce moment-là, [...], là tu voyais qu’ils étaient émerveillés. [...] On pouvait aussi entrer par bateau, juste ça, ça valait la peine de s’arrêter un dix minutes pour regarder ça, tellement c’était beau de voir les bateaux. (Lucie, fg Qb par. 187, 205 et 219)

En plus de la beauté, la joie bat son plein, soit ponctuellement à l’occasion d’événements festifs, soit parce qu’elle est ressentie de façon diffuse, tout au long de l’Expo. Retransmise ici par écrit, la teneur des témoignages est affadie, et on ne peut pas rendre compte fidèlement de l’expression ravie des personnes interrogées. Mais André Patry résume comment on se sentait à l’Expo : « c’était l’enthousiasme, c’était... tout le monde était très heureux à ce moment-là, très joyeux » (par. 69).

Tous les jours il y avait des spectacles, tous les pavillons en avaient, moi c’était le côté artistique qui m’intéressait, alors je suis allée dans tous les pavillons, j’ai vu, ç’a été extraordinaire. (Claire, fg Mtl, par.41)

Je me souviens, je retournais le soir chez moi, mais je n’étais pas empressé de retourner, parce qu’il y avait de l’animation; je m’assoyais, il y avait les pays, c’était pacifique, puis tout cet émerveillement, j’étais fasciné, puis ç’a été vraiment très grandiose. (Raymond, fg Mtl par. 67)

Puis, à l’heure où on va être prêt à s’en aller, est-ce qu’il va y avoir un métro pour nous ramener? Puis ça arrivait qu’on s’amusait trop longtemps à La Ronde, qu’on ratait le dernier métro. (Camille, fg Mtl par. 607)

— Louise : il y avait une brasserie à La Ronde

— Jean : oui, une brasserie allemande

— Louise : tout le monde fêtait ensemble

— Lucie : il y avait beaucoup de nouveautés, les bières de tous les pays

— Marie : il y avait une scène avec des spectacles (fg Mtl par. 563-567)

Le réseau de transport lui-même participe à l’aura captivante de l’Expo, de deux façons : pour l’aspect fantastique, en faisant découvrir le métro aux non-habitués; et pour l’aspect festif, en rendant l’accès au site très démocratique. On risquerait l’anachronisme à vouloir comparer le dépaysement des témoins d’Expo 67 à celui des visiteurs d’expositions du XIXe siècle. Au cours des années soixante en effet, le Québec (l’Occident tout entier) connaît une forte croissance économique et la société de consommation n’est plus une projection futuriste; l’abondance matérielle n’étonne plus vraiment. Parce que, comme le résume Heaman : « while the fair began to look more like a microcosm of the world, the world began to look more like the fair » (1999 : 108). Cependant, une innovation technique exerce sur certains la même crainte que le chemin de fer ou les laminoirs d’autrefois : pour les nouveaux venus à Montréal, il faut gravir une marche symbolique parfois haute, notamment... dans le métro :

Ce que je me rappelle, c’est quand ma mère surtout, parce qu’elle était un peu nerveuse, c’est quand on a embarqué dans le métro, j’étais avec deux de mes sœurs, et il fallait comme l’entourer, parce qu’elle avait peur de tomber dans quelque chose, parce que ça allait tellement vite. (Lucie, fg Qb par. 215)

Alors le métro, c’était tout nouveau, donc, il ne fallait pas juste guider les gens à l’Expo, il fallait les guider pour qu’ils viennent à Montréal [...]. Il fallait presque les prendre par la main, les gens qui venaient visiter, [...] donc je suis certaine qu’il y a beaucoup de gens qui n’ont pas osé, pas par manque d’intérêt ou par manque de débrouillardise, c’était trop compliqué, la marche était trop haute.[...] Les gens qui venaient de l’extérieur, c’était beaucoup d’apprentissage, c’était l’apprentissage de la ville, de plein de cultures différentes, tu sais, ça faisait beaucoup de nouveautés. (Camille, fg Mtl par. 589 et 603)

À l’époque, le métro, pour les Montréalais aussi c’était nouveau, alors il y a des ménagères qui sortaient peu, alors il a fallu une adaptation, juste le fait d’aller dans le métro, aller sous terre. [...] Il y a eu une adaptation que les gens ont dû faire en un espace très très restreint de temps. Alors ça nous fait passer du 18e siècle au 19e siècle[154] en quelques mois. Et il fallait avancer vite, puis, pas à peu près, là. (Serge, fg Mtl par. 605)

Moi je dirais que ça a été, qu’Expo 67, ça a été un saut dans le futur. Vraiment un saut dans le futur, plein d’affaires qu’on n’imaginait même pas, puis, il y avait beaucoup de craintes par rapport au métro, parce qu’on encourageait les gens d’y aller en métro, c’était assez dispendieux et tout, mais les gens avaient peur que les portes ferment sur eux, que le fleuve défonce le tunnel. (Camille, fg Mtl par. 607)

Mais une fois dépassées les craintes, c’est la facilité d’accès que l’on retient, qui teinte l’aura de l’Expo d’un colori démocratique :

C’était une foire très joyeuse. [...] il y avait aussi le fait que c’était tout piétonnier, il n’y avait pas de voiture. Tout ça, ça a créé une ambiance. Les services de transport étaient là, le métro débarquait directement. (Luc Durand, par. 318)

Je partais le matin avec mon lunch, à peu près une piastre [un dollar], mon billet d’autobus, ma petite caméra, puis de quoi écrire, puis j’ai passé l’été à l’Expo, ç’a été extraordinaire. (Claire, fg Mtl par. 41)

Avec notre passeport, on en avait pour la journée, on allait visiter dans la journée, et le soir on allait s’amuser à La Ronde, parce que c’était à proximité, parce que c’était le même train. (Aimé, fg Mtl par. 245)

On le voit, l’arrivée à l’Expo propose toute une aventure dont le programme séduit les visiteurs. L’élaboration de la nouvelle représentation, qui deviendra un nouveau récit identitaire, se présente donc sous les meilleurs auspices, puisque la mise en scène prédispose le public à recevoir favorablement la teneur des messages d’unité et de fraternité qui traversent l’exposition. Implicitement commence à se tisser un lien entre les élites responsables de l’Exposition et les citoyens visiteurs qui sont « ravis », au sens propre comme au figuré, par le texte qu’on leur soumet. La relation au pouvoir transite vers une redéfinition, qui se verra nourrie de deux autres évolutions : les relations des individus au groupe de référence et aux autres groupes, ainsi que les relations à soi.

Si les visiteurs relatent une évolution des relations à l’intérieur de leur groupe de référence et avec les autres groupes, c’est que cette évolution a été facilitée par le vacillement des frontières entre groupes. On se rappelle que pour Barth (1995) s’intéressant à l’identité ethnique, ce sont moins les contenus culturels que les frontières qui alimentent les tensions identitaires. Or à Expo 67, l’objectif de Georges Vanier, gouverneur général du Canada, est celui-ci : « un seul monde, celui de l’Humanité; une seule race, celle de l’Homme; une seule langue, celle de la Fraternité »[155]. Autrement dit, les frontières sont officiellement abolies sur le site, comme l’illustre le symbole de l’Expo, ce cercle formé de paires de silhouettes humaines stylisées se tenant par la main. « On vivait vraiment le sigle, tu sais, les mains, on vivait ce sigle-là, vraiment » (Camille, fg Mtl par. 829).

En fait, les visiteurs vivent l’idéal de ce que certaines personnes interrogées croient être, rétrospectivement, la chanson-thème de l’Expo; interprétée par Renée Claude, cette chanson de Stéphane Venne enregistrée en 1970 célèbre le « début d’un temps nouveau ». En voici le refrain :

C’est le début d’un temps nouveau / La terre est à l’année zéro / La moitié des gens n’ont pas trente ans / Les femmes font l’amour librement / Les hommes ne travaillent presque plus / Le bonheur est la seule vertu.[156]

Le fait que beaucoup de témoins associent cette chanson à l’Expo donne à penser qu’ils ont expérimenté l’Expo dans ces termes-là, les termes d’un changement dans lequel les conventions et les normes sont remises en question radicalement. Les points de repère changent, comme l’explique Martin (1994 : 32-34) au sujet des fonctions du processus identitaire. La chanson officielle « Un jour, un jour » (de Stéphane Venne aussi) était en effet beaucoup plus « convenable » :

L’idéal désigné de fraternité sans frontières est servi — ou imposé — par l’affluence et la promiscuité sur le site : plus de 50 millions de visites en six mois et une moyenne quotidienne évaluée par Jasmin à 297 253 entrées (avec certains jours de pointe à plus de 400 000 visiteurs) (1997 : 82 et 131-171). Cette moyenne inclut les visiteurs payants, les journalistes, les artistes et leurs accompagnateurs, les scouts, les résidents d’Habitat 67, le personnel navigant des navires en visite officielle, les invités d’honneur et leur suite, ainsi que les employés eux-mêmes.

On a dépassé [...] tous les objectifs en chiffres[157], même dans le pavillon de L’homme et la musique, on a dépassé un million de personnes en six mois, c’est quelque chose. Puis, à ce moment-là, je suis porté à dire que, oui, les Québécois ont été obligés de fraterniser entre eux, quel que soit leur coin. (Gilles Lefebvre, par. 164)

Il faut dire que c’était l’époque du « Peace and love », comme le rappelle Mathieu (fg Qb, par. 121), et que l’ère du mépris colonialiste était officiellement révolue.

C’est parce que les gens s’aimaient, dans ce temps-là, ils étaient fiers, puis, [...] on n’était pas la grosse société de consommation donc, il y avait encore des valeurs humaines qui étaient plus importantes que le paraître. (Marie, fg Qb par. 483)

C’est ce que l’on perçoit, derrière le déploiement matériel :

Puis, derrière ça, il y avait des valeurs qui étaient, des valeurs de fraternité. [...] On avait fait toutes les humanités, grec et latin, puis là, on tombait dans, wow! c’était extraordinaire, ça pouvait être vrai, on pourrait être dans un monde de partage, de solidarité et tout ça. [...] Ce n’était pas une exposition commerciale comme on en voit. (Mathieu, fg Qb par. 109, 125 et 133)

On sentait la paix, l’harmonie, l’amour, c’était gai, hein! (Lucie fg Qb par. 167)

— Mathieu : L’aspect économique n’était pas important pour moi, à l’époque, [...] les dimensions humaines étaient beaucoup plus importantes, la fraternité, c’était extraordinaire.

— Lucie : oui, parce qu’à vingt ans, on ne pense pas commerce. (fg Qb, par. 558-561)

Ils [les gens, les Montréalais] se donnaient rendez-vous à l’Expo; il y avait une sorte de communion de l’Expo à ce moment-là. [...] Entre le public étranger et le public local, québécois en l’occurrence, il y a sûrement une interaction. Et je pense que oui, les étrangers ont trouvé qu’il était facile de se fondre dans cette boîte humaine qu’il y avait autour de l’Expo en général. [...] Donc, remarquez que je pense que c’est une une réaction assez fréquente chez les Européens,[...] ici, c’est plutôt américain, ce n’est pas uniquement québécois. Les gens sont d’un abord plus facile en Amérique du Nord. On n’arrive pas avec une étiquette, on n’est pas obligé de prendre un rendez-vous. On rencontre quelqu’un et puis voilà. (Jean Octeau, par. 46)

Transportés par cet élan de fraternité, les visiteurs n’éprouvent pas de gêne à franchir les barrières des conventions sociales. Il devient facile de se faire de nouveaux amis, voire des amoureux : « elles se sont fait plein de chums à l’Expo, des gens qui venaient de partout » (Claire, fg Mtl apr. 217); l’une des participantes à un focus group a même rencontré son futur mari sur le site. La curiosité bouscule les distances, y compris en dehors du site :

Tout à coup, c’était tout le monde entier qui arrivait dans un même espace, [...], alors tous les soirs, j’essayais de baragouiner en anglais avec les gens asiatiques ou autres [...]. Tout le monde parlait à tout le monde, il n’y avait pas d’insécurité, on revenait à deux heures du matin, à pied ou n’importe comment, il n’y avait plus de métro, puis, aucun problème, c’était vraiment..., puis je me suis fait des amis de tous les pays. [...] Alors, de voir des gens de tous les pays, de toutes les couleurs, dans un endroit comme ça, tu sais, viens coucher chez nous, tu sais, on ouvrait nos portes, on était tellement contents. (Mathieu, fg Qb par. 59, 63, 507)

Mais c’était le fun de voir tous ces pavillons-là, de voir les gens. (Jean, fg Qb par. 73)

— Jacques : Ce qui est surprenant, quand on faisait les charmantes files d’attente, il y avait des Australiens en avant, il y avait des Asiatiques...

— Marie : on entendait parler toutes les langues.

— Jacques : Oui, c’est ça, on entendait parler des langues qui nous étaient tout à fait étrangères, tu n’avais pas le choix. Une chance que tu avais du papier puis des crayons.

— Marie : Un sourire, c’est pareil dans n’importe quelle langue. (fg Qb, par. 377-383)

Il y avait tellement de bonnes énergies, de plaisirs, les gens de différents pays, de différents continents, qui communiquaient ensemble, qui communiquaient, qui recevaient. [...] On était comme ça, à l’époque, les jeunes [...], on jasait avec eux [les étrangers], puis on l’invitait à souper. [...] Ma mère a rencontré une jeune femme française, en faisant son épicerie, puis elle jase, puis ça ne fait pas longtemps qu’elle est là, elle vient d’Algérie, son mari est professeur, puis tout ça, on l’invite à souper,[...] puis tu sais, ça noue des amitiés. On était comme ça dans le temps de la guerre, [...] les bateaux des autres pays venaient ici, [...] il y avait toutes les nationalités, puis la famille faisait de la musique, tout le monde chantait ensemble. (Marie, fg Qb par. 165, 497, 509)

Non seulement les contacts deviennent faciles, mais on se découvre des trésors de civilité, car, comme le disent Oatley et Jenkins à propos des affects positifs : « When happy, we are also more helpful and cooperative » (1996 : 259) :

Ça a amené les gens à être plus tolérants, remarque, quand on prenait le métro pour s’y rendre, il y avait une tolérance épouvantable. Les gens qui sortaient étaient extrêmement polis. (Jacques, fg Qb, par. 161)

Les gens étaient très accueillants parce que des fois, les gens m’arrêtaient, sur la rue, et puis posaient des questions pour essayer d’avoir des informations sur telle rue ou tel édifice, les gens faisaient un effort, quand même, pour indiquer les renseignements. Et ça, les gens étaient reconnaissants qu’on prenne le temps, même si on était pressé, de quand même leur donner les indications. (Serge, fg Mtl par. 701)

On était déjà accueillants en tant que personnes, sauf que, de voir tout ce qui était grandiose, ça nous a comme propulsés, aussi, à accueillir plus et à découvrir plus. (Lucie, fg Qb par. 519)

Parallèlement, les témoignages indiquent que cette joviale fraternité n’a pas dérapé en familiarité. Certes, à l’occasion des focus groups , les témoins sont très discrets sur leurs éventuelles frasques, et les témoins « officiels », dans leurs souvenirs écrits, (Jasmin 1997, Dupuy 1972) observent peut-être un devoir de réserve. Mais les témoignages informels recueillis tout au long de cette recherche ne révèlent que des agissements anodins, comme des tentatives (vaines) de dormir en cachette sur le site, une audace inédite pour aborder les jeunes filles ou quelques excès de boisson. Rien en tout cas qui rappelle les débordements typiques des foires (voir par exemple Martin 1992b)[158]; à côté du carnaval qui offre une « liminarité permissive » pendant quelques heures (Agier 2000 : 229), l’Expo ouvre une dimension de liminarité distinguée, distinction liée à son caractère exceptionnel et qui lui permet de durer dans le quotidien et dans les souvenirs. Une diversion sans subversion des mœurs, en somme.

Si la fête n’a pas débordé, c’est peut-être aussi parce qu’il n’y avait pas grand-chose d’oppressant à secouer ou à détruire — la Révolution tranquille avait déjà commencé à alléger l’ordre moral. À la manière d’une « fenêtre d’opportunité » (concept emprunté à Kingdon 1984), l’Expo, son « apesanteur » et son élimination des frontières procuraient l’occasion d’esquisser les contours d’une nouvelle communauté de référence.

« L’individu se trouve [...] toujours à l’intersection de plusieurs groupes d’appartenance, il a le choix de se rattacher aux uns ou aux autres, la possibilité de faire varier l’intensité avec laquelle il se reconnaît en être » (Martin 1994 : 23). Placé en face d’un nouveau choix possible, l’individu effectue celui qui correspond à son intérêt subjectivement compris et, ce faisant, il distingue ce qu’il veut retenir de ce qu’il écarte, et il rassemble les pans de sa réalité pour édifier un nouveau « Nous », notamment sous forme de symboles matériels ( ibid . : 24-28). Selon le même auteur, les trois actions concomitantes qui n’en font qu’une — choix, distinction, rassemblement — exercent les fonctions suivantes : obtenir une reconnaissance, changer la position de la communauté dans l’histoire et échanger certains points de repère pour d’autres (frontières de groupes, image du pouvoir) ( ibid . : 28-35). Martin détaille de la sorte au sujet de l’identité ce que Jodelet synthétisait à propos de la boucle sans fin (déjà mentionnée) de la représentation sociale : « le produit et le processus d’une activité d’appropriation de la réalité extérieure à la pensée et l’élaboration psychologique et sociale de cette réalité » (Jodelet 1989 : 7) et qu’elle définissait comme « une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social  » ( ibid . : 36).

À la faveur de l’abolissement temporaire des frontières sur le site d’Expo 67, de nouvelles représentations sociales se mettent en place, notamment au sujet de l’identité du Québec. Les visiteurs choisissent un nouveau « Nous » en distinguant et rassemblant divers éléments de la réalité subjective, ce qui a pour effet de modifier d’autres points de repère : à la fraternité s’ajoute le renversement, au moins temporaire, des préjugés.

La première distinction qui s’opère consiste à ne pas s’intéresser aux présentations officielles de « soi » mais bien plutôt à celles des autres pays. « Quand on est Québécois, on ne va pas dans une exposition universelle pour voir nécessairement ce qu’on dit de nous, mais plutôt ce que les autres disent d’eux-mêmes » (Yves Jasmin, par. 6). Voilà qui résume bien l’attitude des témoins : ils sont avides de découvrir et ne tiennent pas à s’encombrer de « banalités », c’est-à-dire de ce qu’ils pensent connaître déjà.

Il faut dire que le Québec, on voyait un peu ce qu’on connaît déjà, quand tu te promènes dans la ville de Québec ou de Montréal, c’était beau mais c’était comme les États-Unis, si tu y allais une fois ou deux,[...], c’était quand même assez ordinaire comme lecture, dans ça. Tandis que tu entrais dans les autres, [...] j’ai bien plus aimé l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, la Thaïlande. (Lucie, fg Qb par. 407 et 411)

J’aimais ça y aller toute seule pour pouvoir aller voir ce que je voulais. Parce qu’on y est allés souvent avec l’école, mais tu sais, ils t’envoient à des places comme le pavillon canadien, quelle horreur. Tu sais, puis là, faire une dissertation sur le pavillon canadien, c’est dull au bout [...]. Il n’y avait pas l’exotisme d’aller à ces pavillons pour nous autres, d’aller au pavillon du Canada, bof, mais tandis que d’aller, justement au pavillon du Japon ou de l’Australie, parce qu’il y avait des kangourous... (Claire, fg Mtl par. 151 et 209)

Le pavillon du Canada, je pense que je n’ai pas mis les pieds là-dedans, ça ne m’intéressait pas; c’était beaucoup plus comme [Claire], le pavillon du Japon qui a vraiment retenu mon attention (René, fg Mtl par. 45)

[Le pavillon du Québec] il était bien vu par les gens de l’extérieur, mais nous autres, on n’apprenait rien, dans le pavillon du Québec. (Serge, fg Mtl par. 477)

Nous, on était là au Canada depuis six ou sept mois, on les a tous faits les pavillons des provinces, c’était ça, on voulait connaître dans quel pays on s’était aventurés, à l’époque c’était tout neuf, autant pour nous que pour les enfants, d’ailleurs. [...] Le gros pavillon là, c’était le français et nous on en arrivait, j’avais travaillé deux ans en France, sur la Côte d’Azur, alors des pays comme la France ou la Suisse, ça me tentait pas tellement, hein! (Raymond, fg Mtl par. 155 et 165 — Raymond est d’origine suisse)

Les visiteurs recherchent un étonnement, un exotisme (« C’est l’exotisme qui nous intéressait » [fg Qb par. 399]), un dépaysement, au sens propre (« Ça coûte moins cher qu’un billet d’avion » [fg Qb par. 401]). Ils sont d’accord pour dire que « le Québec a découvert le monde », que l’Expo a révélé le monde au Québec, et quelques personnes précisent : « parce qu’on n’avait tout simplement pas l’occasion, que la géographie c’était quelque chose de très abstrait, dans un livre » (Micheline Bouzigon, par. 36), « Ç’a été une leçon appliquée de géographie » (Guy Legault, par. 65). Ils s’imprègnent de cette leçon qui leur permet d’identifier ce qui les attire chez les « autres », et qui renverse ensuite toutes sortes de préjugés. Cette imprégnation est une facette de ce que Martin (1994 : 25-28) appelle « rassembler » des aspects de la réalité, et elle correspond au concept d’appropriation de la réalité de Jodelet (1989, à propos des représentations), et de Bouchard (2000, à propos de l’identité). Les visiteurs font leur la qualité des présentations, ou en d’autres termes, la safisfaction qu’ils éprouvent à les découvrir fait qu’ils adhèrent à ces présentations, qui deviennent pour eux des critères de qualité, de nouvelles références. En cela, ils « rassemblent » ces nouvelles données qui viennent alimenter leurs connaissances rationnelles et leur imaginaire. Sur ces bases ils élaboreront un nouveau récit identitaire.

La découverte porte sur de multiples aspects des autres pays, certains objets d’art, les modes de vie (par le biais de la gastronomie notamment); mais la mémoire n’a parfois retenu que l’agrément du moment aux dépens des détails de contenu.

[Les Montréalais] ont découvert les autres pays du monde, ils ont découvert des visages, ils ont découvert des mœurs, ils ont découvert des produits, ils ont découvert, bon, ils ont réappris leur géographie » (Guy Legault, par. 61).

Tout ce qu’on apprenait aussi, de découvrir les autres pays, c’était fascinant, toute la culture. (Aimé, fg Mtl par. 87)

De nature, j’aime beaucoup, beaucoup ce qui est oriental. Alors dans le sens d’entrer dans chaque pavillon et de voir comment eux, ils exprimaient leur culture, leurs monuments ou des fois des textes. En tout cas pour moi, c’était l’ouverture. (Lucie, fg Qb par. 137)

— Lucie : C’était toute la planète, on pourrait dire, qui était là, c’étaient tous les pays, il y en avait de partout. Donc on avait l’impression de voir une grande partie de l’Europe, une partie de l’Afrique, une partie de...

— Marie : du futur

— Lucie : oui, alors tu voyais tout, en l’espace, un peu de passé, dans chaque pavillon, tu avais beaucoup du présent et tu avais un aspect du futur. (fg Qb par. 357-361)

C’est-à-dire, on était tournés sur nous-mêmes, on a fait des choses de révolution à l’intérieur du Québec avec le gouvernement, et là, il a fallu [...] qu’ils arrêtent de se regarder le nombril, ils regarderont le nombril des autres. Et ça, c’est ce qu’ils ont fait, par le biais d’Expo 67, c’était une étape qui était essentielle. (Serge, fg Mtl par. 739)

Si les diverses entrevues effectuées pour cette thèse ne constituent pas un sondage sur les préférences de tous les visiteurs de l’Expo, il faut tout de même noter que les personnes interrogées ont plusieurs fois mentionné le pavillon de la Tchécoslovaquie comme l’un des plus fascinants par sa beauté architecturale et ses exhibits :

Il y avait des pavillons absolument extraordinaires, le pavillon tchécoslovaque, qui est à mon avis le plus beau des pavillons. (Guy Dozois, par. 74)

C’est un des pavillons qui ressortait vraiment; quand on entrait, ils avaient fait un parallèle entre ce qu’on retrouve dans la nature et comment l’homme a traduit ça [...]. Je me souviens, il y avait une grande toile d’araignée, puis à côté il y avait une dentelle qui reproduisait la toile d’araignée, tout le long comme ça, l’homme qui prenait son inspiration dans la nature. (Camille, fg Mtl par. 461)

Les autres pavillons mentionnés pour leurs attraits sont le Japon, l’Iran, la Chine, l’Inde, la Thaïlande, la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Australie, l’Allemagne et la Place d’Afrique. Les visiteurs ne font parfois qu’énumérer les pavillons qui les ont marqués, mais ils sont plus explicites à l’occasion :

Celui du Japon, tu sais, c’était extraordinaire, toutes les plus nouvelles technologies, c’était comme le futur qui était là-bas. [...] Dans chaque pavillon on entendait de la musique qu’on n’avait jamais entendue. Comme le pavillon de l’Inde il y avait de la musique indienne extraordinaire, tu avais les odeurs, tu sais, l’encens, tu avais des gens que tu n’avais jamais vus, de nouvelles coutumes. (Claire, fg Mtl par. 41 et 147)

Je pense que c’était la Chine qui avait des miniatures qu’il fallait regarder à la loupe. Ah! oui, il y avait des objets sculptés sur l’ivoire, des peintures faites avec un cheveu, un poil; c’était incroyable, ils faisaient un paysage sur une tête d’épingle. (Marie, fg Qb par. 107)

Les Africains étaient tous groupés les uns autour des autres, c’étaient des pavillons modestes, mais sympathiques. Il y a eu une découverte de l’Afrique par les Québécois à ce moment-là. (André Patry, par. 511)

On était assez renfermés à ce moment-là, ils ont découvert des sculptures, des cultures, un art de vivre, des cuisines. Vous savez, l’explosion de la cuisine, disons étrangère, entre guillemets, ce n’était pas comme ça avant l’Expo, ça a commencé avec l’Expo. [...] Donc, ce qu’ils ont découvert, c’était plus que le pavillon, plus que le pays, c’était souvent la vie de ces pays-là. (Guy Dozois, par. 74)

C’était une ouverture au monde non seulement du côté humain [...], c’était important parce que nos petits restaurants de quartier, ce n’était pas vraiment mauvais mais c’était limité dans la nourriture. Alors que là, dans chaque pavillon, ils avaient la chance de goûter la nourriture du pays en question, puis là on apprenait ce que c’était que les mets des autres pays. Alors c’était une immense ouverture au monde. (Serge, fg Mtl par. 47)

Cette découverte des autres fait plus qu’extraire les visiteurs de leur cadre habituel; elle bouscule les mentalités, jusqu’à renverser certains préjugés. Nous parlions plus haut des frontières qui vacillaient entre les groupes; ici, on franchit un pas supplémentaire, car l’appropriation de nouvelles réalités subjectives est à l’œuvre : non seulement il est intéressant de découvrir les attraits des autres, mais il devient valorisant de les reconnaître, qu’ils soient étrangers ou canadiens — anglophones ou personnes de couleur.

Je pense qu’ils [les Québécois et les Montréalais] ont découvert beaucoup de choses et je pense que leur mentalité a changé. Découvrir des cultures autres que la sienne, alors qu’on en avait peu l’occasion en 1967, ceux qui partaient en vacances en Europe, ils n’étaient pas très nombreux. (Guy Dozois, par. 102)

Comme enseignement au niveau d’une grande collectivité, l’Expo a été un excellent moyen d’ouvrir l’esprit des gens sur le monde, de mettre un peu en question leur nombrilisme, dans le fond; de faire disparaître un grand nombre de préjugés, rapidement. (Guy Legault, par. 69)

Je pense que c’est davantage les Québécois qui ont découvert le monde [que l’inverse]. Ça c’est clair. Parce qu’il y a quand même eu une influence, des touristes et tout ça mais énormément de vagues de population qui ont déferlé de tout le Québec et de tout le Canada vers l’Expo 67. Ils ont découvert de nouvelles technologies, des nouvelles méthodes d’expression audio-visuelles, des artisanats inconnus ici, comme les verreries tchécoslovaques; ils ont vu beaucoup de choses qui leur ont ouvert les yeux, selon mon opinion. (Jean Lenoir, par. 9)

Je pense le fait aussi que toutes les écoles primaires et secondaires avaient quand même, on est quand même allés avec l’école, ceux qui n’avaient pas de passeport, des choses comme ça, ils ont eu quand même la chance d’aller à l’Expo [...] d’avril à juin, peut-être même au début de septembre, parce que ça a fini en octobre; donc même ceux qui n’avaient pas la chance d’avoir chez eux cette espèce de stimulation intellectuelle, bien, ils avaient quand même la chance de voir de nouvelles choses qu’ils n’auraient jamais vues, tu sais, alors je pense aussi, que ça a vraiment fait débloquer plein de choses. (Claire, fg Mtl par. 237)

Parce qu’au départ, il y avait une certaine classe de gens que ça n’intéressait même pas [de découvrir l’extérieur], qui n’avaient pas d’attirance vers ça. Je crois que ça a changé le côté raciste des gens, les gens sont devenus un peu plus ouverts, là. Pas juste racistes de langue ou d’origine de pays, mais de religion aussi. (René, fg Mtl par. 557)

À l’époque, on était encore à en vouloir aux anglophones à cause du « speak white ». Les Anglais étaient perçus comme prétentieux, hautains, arrogants, l’Expo a ouvert sur le monde, sur la dimension anglophone aussi. (Mathieu, fg Qb par. 622)

Dans mon quartier [...], c’était une immense ouverture; parce qu’il y avait un anglais par ci, par là, puis quand il entrait, il était bien mal reçu. Ça n’allait pas bien leur affaire; là [à l’Expo], ils parlaient français, donc pour moi c’était une immense ouverture et pour les gens de l’est de Montréal, des quartiers complètement francophones, ç’a été une immense ouverture. Et c’est ça qui a permis, après, de continuer cette ouverture-là. (Serge, fg Mtl par. 235)

Je me souviens qu’à l’âge que j’avais en 67, [...] des Noirs, il n’y en avait pas beaucoup, ce n’était pas une légion, et ceux que je connaissais, c’étaient des gens instruits, c’étaient des ingénieurs qui travaillaient à l’Alcan. Il y en avait pas à qui on pouvait parler, et ça, briser cette barrière-là; quand tu as vingt ans, c’est facile. Puis là, il y en avait beaucoup, donc tu pouvais t’essayer en masse. (Jacques, fg Qb par. 527)

Comme moi, à vingt ans, je n’avais pas sorti de la ville de Québec, et d’arriver, de voir des Jaunes puis des Noirs, je n’avais jamais vu ça, je n’avais vu que ma couleur. (Lucie, fg Qb par. 535)

Cela dit, certains témoignages indiquent que les visiteurs n’absorbent pas passivement les messages séducteurs des pavillons. Leur sens critique est en éveil et ils ne sont pas dupes des présentations. C’est une autre forme de distinction qui intervient dans le processus d’élaboration du nouveau « Nous ».

Je regardais tantôt le pavillon de l’Éthiopie, on nous disait que c’était tellement pauvre ce pays-là, puis on se disait : de faire un pavillon de même, ils auraient pu mettre leur argent ailleurs (Jean, fg Qb par. 487)

— Serge : Ils ne parlaient pas de la pauvreté qu’il y avait dans leur pays.

— Raymond : Exactement, parce qu’on essaie de démontrer et de montrer le plus beau; le Canada c’est la même chose, s’il fait une exposition, il ne va pas aller chercher les petits [mot incompréhensible] qui mangent aux soupes populaires. (fg Mtl par. 659-661)

Mais le moindrement que tu avais vingt, vingt et un an, vingt-cinq ans, et que ça t’intéressait un peu, la politique, bien, tu avais la possibilité de lire dans les journaux une autre facette du pays en question, qui était peut-être beaucoup moins drôle. Donc on pouvait faire une certaine comparaison. (Serge, fg Mtl par. 673)

Un échange piquant au sujet du pavillon de l’URSS montre que malgré l’apparat, la face sombre d’un pays peut transparaître :

— Jean : Ce pavillon était froid par rapport aux autres. Tu voyais réellement les Russes, glacials, tu sais. [...] c’est un peu comme ils nous enseignaient à l’école; c’était plate de voir ça; pour eux autres, ils n’avaient pas le sourire.

— Lucie : mais vois-tu, as-tu senti le besoin d’acheter de quoi là?

— Jean : non, mais tu sais, c’était glacial; dans les autres pavillons, il y avait au moins un sourire, même s’ils ne te comprenaient pas, tu sais, la Chine, la Thaïlande...

— Marie : les Russes étaient surveillés pour pas qu’ils fassent trop de communications et qu’ensuite ils se sauvent.

— Jean : Oui, je sais.

— Mathieu : il y en a qui l’ont demandé d’ailleurs [l’asile politique].

— Jean : Oui, il y en a qui l’ont demandé après. [...] Il reste que pour moi, [...] c’était Terre des hommes, c’était tout le monde, il y avait beaucoup de fraternité, puis là tu arrivais puis, oups! [grimace imitant la rigidité d’un employé soviétique] (fg Qb par. 143-155)

Au contact des pavillons, les témoins font des choix identitaires plus ou moins raisonnés : c’est explicitement qu’ils préfèrent les pavillons étrangers aux pavillons des communautés de référence, mais leur attirance pour telle ou telle présentation, tel ou tel exhibit, relève moins du rationnel que de la complexe idiosyncrasie des goûts personnels. Chacun à sa manière expérimente une série de satisfactions ou d’étonnements[159] qui viennent conforter ou modifier sa vision du monde et de soi dans ce monde. Or toutes les présentations sont flatteuses pour les exposants — du moins s’y emploient-ils —, si bien que les témoins, au contact de la qualité (l’esthétique, l’ingéniosité, le modernisme, l’originalité, etc.), se l’approprient comme une nouvelle réalité qui devient référentielle. Dès lors, ils sont amenés à redéfinir le « Nous » dans des termes qui recourent à ces références nouvelles.

Lorsqu’il se penche sur l’affirmation identitaire, Braud souligne le « lien privilégié » qui existe entre celle-ci et l’estime de soi (1996 : 171), car « une dialectique complexe noue identité personnelle et identité collective, affirmation individuelle et appartenance culturelle » ( ibid . : 172). En effet, l’identité individuelle emprunte à l’identité collective, c’est-à-dire aux représentations existantes, et réciproquement : l’identité collective (culturelle ou plus précisément nationale), entité très mouvante, se forme à l’intersection des identités individuelles. À la fois processus et produits, ces représentations ne cessent de changer de contours et de contenus, même si certains éléments communs demeurent dans le « paysage » — comme la langue française pour les identités individuelles et collectives au Québec[160]. On peut entrer dans un groupe de référence en décidant que l’on en fait partie ou parce que l’on y est associé malgré soi (par l’apparence physique ou vestimentaire, par exemple), et de la même façon on peut en sortir ou s’en faire exclure. Si « l’inclusion dans un groupe prestigieux valorise » (Braud 1996 : 172), la réflexion de Martin (1994) incite à penser que l’inverse est possible : un individu qui atteint une situation d’estime de soi aura tendance à « rassembler » les éléments culturels permettant d’élaborer un récit identitaire valorisant. Et alors que l’exclusion d’un groupe valorisant peut déboucher sur l’action politique (Braud 1996 : 172) — conflictuelle —, s’y sentir inclus peut en faire autant, sous une autre forme que le conflit. L’action politique issue de l’inclusion dans un groupe valorisant peut revêtir la forme d’une adhésion identitaire de masse qui, bien que « seulement » discursive (elle ne se situe pas dans l’action concrète), constitue une expérience démocratique. Dès lors, la position de la communauté dans l’histoire est appelée à changer.

À Expo 67, les visiteurs québécois voient se rencontrer leurs diverses représentations du Québec et une réalité inédite du Québec : ils ont sous les yeux la preuve que le Québec est capable de grandes choses et qu’ils font partie d’une remarquable communauté, au même titre que les autres qui s’y trouvent exposées. Il va sans dire qu’ils adhèrent à cette nouvelle réalité, choisissant allègrement ce « nouveau Québec », tellement moderne et avenant que les pays du monde entier viennent y parader. C’est cette adhésion que j’appelle une expérience démocratique affective : le choix émotif de faire sienne une « réalité » dont le contenu est en partie politique. Les contours en restent flous cependant : les témoins ne se sont pas risqués à définir ce « nouveau Québec » de façon compréhensive, mais ils soulignent ce qu’il faut bien appeler des traits québécois, et qui les étonnent eux-mêmes, au point d’en tirer une certaine fierté.

On assiste à une sorte de paradoxe dans les témoignages : lorsque je demande ce que les Québécois ont découvert à l’Expo, les réponses sont nourries et tournent autour des nombreuses capacités du Québec — nous y revenons dans un instant. Mais lorsque je précise ma question pour savoir si les Québécois ont découvert le Québec à l’Expo, les réponses sont négatives. La plus claire est celle de Jean Cournoyer : « Moi, je vous dis qu’ils n’ont pas découvert qui ils étaient, ils ont découvert qu’ils étaient capables  » (par. 385[161]). Micheline Bouzigon va dans le même sens : « Si les Québécois ont découvert le Québec lors d’Expo 67, oui, je pense que..., je... non. Je pense que les Québécois ont été fiers du Québec, que le Québec ait pu réaliser ça » (par. 36). Ils confirment ainsi la démonstration de Handler (1988 : 63) selon laquelle on ne peut pas avoir une culture (ou une identité), car ce n’est pas un objet; on ne peut pas fournir de réponse « vraie » à une question comme celle-ci. On ne peut la définir que par des points de vue particuliers, portant sur certaines caractéristiques de l’entité concernée.

Certains propos lors des focus groups témoignent de l’étonnement de l’époque devant les capacités quasi insoupçonnées du Québec :

Je pense que ça nous a permis de voir qu’on n’était pas si bêtes que ça. [...] Ça nous a permis de s’apercevoir qu’on était pas pires du tout, sans fausse modestie, qu’on avait des qualités comme nation. (Claire, fg Mtl par. 741 et 745)

Il fallait aller chercher des expertises, il fallait qu’on se débrouille. [...] On a été obligés de développer des expertises qu’on n’avait pas développées jusqu’à ce point-là parce qu’on n’en avait pas eu besoin. [...] Il fallait s’organiser, on allait accueillir trois fois notre population. (Camille, fg Mtl par. 761)

C’était la première fois qu’ils se comparaient [les Québécois], et ça, ils ont appris à avoir une certaine assurance, et après, il y a eu un paquet d’entreprises qui ont commencé, puis après ça, il y en a qui sont devenues internationales, [...], parce qu’ils ont pu se comparer avec les autres, puis ils se sont dit : bien, coup donc, on est aussi bon que tout le monde. (Serge, fg Mtl par. 877)

Les témoins ont retenu deux qualités qu’ils attribuent aux Québécois : les compétences technologiques et la chaleur humaine, qui deviennent ainsi des « traits » du Québec moderne.

L’imagination des Québécois n’avait été connue par personne avant 67. [...] Au moment où les libéraux ont pris le pouvoir en 1960, l’affirmation, le fait qu’on soit capables, et en même temps la possibilité de prouver qu’on est capables, ça, Expo 67, ç’a été la possibilité de prouver qu’on était capables. Avec l’imagination des Québécois, on a prouvé qu’on était capables de faire des choses, on ne le savait pas avant, par exemple.(Jean Cournoyer, par. 271 et 283).

Puis aussi, l’autre dimension absolument incroyable, et dont les effets se font encore sentir aujourd’hui, c’est que, nos ingénieurs, nos architectes, nos constructeurs, tout ce monde-là c’était un talent d’ici, puis jamais les Québécois auraient cru qu’on avait ce talent-là. Puis, c’était le génie du Québec, parce que tout ce qu’on a dû construire, on n’a pas idée, parce qu’il n’y avait rien. [...] Tu sais, les routes, les îles, il a fallu les construire ces îles-là, puis, donc, tout le génie des Québécois, les Québécois ont dit : coup donc, mais on a ce talent-là chez nous. (Jacques Lorion, par. 273)

Je ne sais pas si ç’a été comme ça pour tout le monde, mais la fierté de savoir que c’était nous, tout l’entretien, tout ce qu’il y avait autour, toute l’organisation très au point... [...] Ç’a été très bien mené et je pense que le savoir-faire du Québec est sorti très fort dans toute l’Expo. On l’a développé pour ça, mais je pense qu’on avait des qualités, des talents dans ce genre d’organisation, qui se sont révélés là-dedans. Ça fait partie de ce que l’on est. Ce genre de confluence de l’Amérique et de l’Europe, on avait les deux qualités qui ressortaient, moi je trouve. Peut-être pour une première fois parce que c’était dans un contexte international. (Micheline Bouzigon, par. 54)

On est arrivés en temps, surtout, il n’y a eu aucun retard, ils ont donc découvert l’espèce de capacité du Québec, des Québécois, à faire ce site, à le faire aussi beau qu’il l’était, à mon sens il était très beau. [...] Ça leur a fait prendre conscience et confiance, ça leur a fait prendre conscience de ce qu’ils pouvaient faire ensemble. (Guy Dozois, par. 78 et 118)

— Jean Cournoyer : Ça nous a prouvé que nous étions capables de faire autre chose que du textile

— Jacques Lorion : de la chaussure, puis de la bonnetterie

— Jean Cournoyer : Puis de la bonnetterie. Qu’on pouvait avoir une porte ouverte sur le monde entier. [...] On peut dire que Expo 67, qui est née en 63, c’est en plein centre de la Révolution tranquille, c’est-à-dire l’affirmation de notre capacité de faire des choses. Notre capacité de faire des choses a commencé là. (par. 577-585)

Si les capacités technologiques rallient les points de vue, la richesse culturelle à l’Expo n’est guère abordée; Pierre de Bellefeuille est le seul des témoins rencontrés qui souligne combien le foisonnement culturel de la Révolution tranquille s’est manifesté à l’Expo :

Les Québécois ont pris connaissance de leurs capacités. Il y avait au Québec à ce moment-là une nouvelle effervescence de création dans tous les domaines de la culture et ça, ça s’est beaucoup manifesté à l’Expo et les Québécois en ont pris connaissance de ce phénomène-là, cette sorte d’explosion culturelle qui s’est produite dans le cadre de la Révolution tranquille. Quand on parle de Révolution tranquille, on parle beaucoup du côté des structures, du côté des institutions politiques, mais je pense que la Révolution tranquille ç’a été, au moins de façon aussi importante, sur le plan culturel, une explosion de créativité. Et ça, ça s’est beaucoup manifesté à l’Expo, et donc les Québécois en ont pris conscience de cette façon-là. (Pierre de Bellefeuille, par. 58)

Il est difficile de savoir pourquoi les témoins ne relèvent pas l’aspect culturel des performances québécoises à l’Expo. Pierre de Bellefeuille pense à l’art sous toutes ses formes — architecture, design, théâtre, chanson, danse, littérature, poésie, etc., — présentes sur le site. On peut risquer l’hypothèse que les témoins ont relaté surtout ce qui les avait frappés par la nouveauté, comme l’architecture et le design dont ils avaient sous les yeux un concentré inédit; tandis qu’ils connaissaient déjà quelque peu les aspects plus discursifs de la culture « en ébullition », diffusés régulièrement par les médias et donc moins nouveaux.

Ils se remémorent en tout cas qu’ils ont découvert la chaleur humaine de leurs concitoyens :

Je pense qu’ils [les Québécois] ont commencé à découvrir la jovialité des Québécois, leur facilité à aborder les gens, d’être abordés. (Guy Dozois, par. 78)

Puis, finalement, on se débrouille pas mal bien dans plein, plein de choses dans le fond, puis on a notre caractéristique, je pense que vraiment on est une nation qui veut jouir de la vie. (Claire, fg Mtl par. 745)

Les Québécois ont découvert le Québec dans ce sens-là : je veux dire, on s’est rendu compte tout à coup d’une certaine solidarité humaine ici qu’on ne trouve pas dans beaucoup d’endroits. (Yves Jasmin, par. 17)

Ils sont très accueillants, les Québécois, ils se sentaient, le monde se sentait heureux chez nous. (Gilles Lefebvre, par. 144)

Je pense que dans une bonne part, l’hospitalité montréalaise a peut-être, ou en tous cas, l’hospitalité, tolérance, ouverture d’esprit montréalaise a sûrement plu aux gens. (Guy Legault, par. 77)

C’est comme quand tu reçois de la grande visite, puis tu découvres ton talent de cuisinier, d’accueil, puis ta personnalité. Tu dis : coup donc, je suis capable d’accueillir tout ce monde-là. (Jacques Lorion, par. 277)

En affectant ces qualités d’ingéniosité et de chaleur humaine à l’entité Québec (hormis l’identification montréalaise par Guy Legault), les visiteurs instaurent deux nouveautés : d’une part, ils ajoutent leur touche au nouveau récit du Québec que mettent en place les médias et les élites et, d’autre part, en tant que Québécois, ils s’attribuent sinon ces qualités du moins leur potentialité. Ce faisant, ils ne subissent plus complètement les discours sur le Québec, mais s’avèrent compétents pour participer à l’« identification » du Québec. Pour recourir aux propos de Braud (1991 : 57-73), ils deviennent « citoyens » (individus informés, rationnels et actifs) plutôt que simples membres du « peuple », entité abstraite et peu mobilisante.

Ce processus de façonnement collectif est gratifiant si l’on en juge par les propos que tiennent les témoins :

Ça a donné une fierté au Québec. (Gilles Lefebvre, par. 144)

C’était la première fois que le Québec, Montréal puis le Québec s’ouvraient sur le monde, alors les gens étaient extrêmement fiers de ce qu’on avait fait. (Serge, fg Mtl par. 527)

La fierté [...] oui, la fierté. Ils voyaient très bien que ç’avait été un succès et que c’est eux qui en étaient les promoteurs, les auteurs. (André Patry, par. 357)

Et Jean Cournoyer de synthétiser : « Ça a permis aux Québécois de savoir qu’ils étaient quelqu’un » (par. 263). Cette expression est un euphémisme que l’on pourrait traduire par : « on a vraiment de la personnalité », « on est capables de grandes choses » et même « on est nettement mieux qu’on ne croyait ». C’est effectivement ce qui ressort des entrevues et des focus groups .

En définitive, et dans le même esprit que le contraste mentionné plus haut entre le peuple et le citoyen (Braud 1991 : 53-73), les visiteurs québécois ont pu apprécier le « génie » de leur « Nous » de référence, et cette étape les fait passer symboliquement d’individus d’une entité politique abstraite (peuple) à l’état de membre d’une entité politique devenue notoire (nation). C’est là que l’on rejoint Martin lorsqu’il affirme que l’individu suscite la communauté en proclamant son identité (1992a : 586). Ce processus n’est toutefois pas strictement réflexif; il se nourrit aussi du regard des Autres, ces étrangers qui visitent l’Expo.

« La définition de soi [...] est indissociable de la définition de soi par les Autres, étant bien entendu que les endo-définitions et exo-définitions sont mouvantes et qu’il peut exister différentes définitions d’un même groupe » (Martin 1992a : 587). Sur cet aspect du regard extérieur, les participants aux focus groups se distinguent des personnes rencontrées en entrevue. Lors des focus groups , on aborde peu l’aspect de la découverte du Québec par les Autres — une seule personne souligne la chose : « Montréal a été connu partout dans le monde » (Marie, fg Qb par. 576). En entrevue, les personnes sont plus disertes; si elles ne creusent pas ce que les Autres ont ou auraient découvert du Québec, de Montréal ou du Canada, elles s’accordent sur le fait que la province a gagné en notoriété. Bien sûr, pour reprendre la dichotomie notoriété-image chère au marketing, qui dit notoriété ne dit pas nécessairement image positive; la notoriété est néanmoins la première étape, à partir de laquelle peut se bâtir une image. Pour en savoir plus sur l’image (du Québec, de Montréal ou du Canada), donc sur la teneur de certaines exo-définitions, il aurait fallu interroger des ressortissants étrangers en visite à l’Expo. Mais l’important pour ce travail est de saisir que le regard de l’extérieur peut être intériorisé par les visiteurs québécois comme une confirmation de leur nouvelle endo-définition, dans la mesure où le fait de devenir l’objet du regard des Autres fait de la communauté de référence un acteur de l’histoire, au lieu d’un pion anonyme. Cette reconnaissance des Autres renforce le passage de peuple à nation mentionné ci-dessus. Selon les personnes interrogées, l’accent porte tantôt sur le pays, tantôt sur la ville, tantôt sur la province, selon les allégeances ou les intérêts de l’époque.

Yves Jasmin pense que les étrangers (surtout Américains) ont eu le sentiment de découvrir le Canada, conformément à l’objectif de la campagne de publicité qu’il menait à l’époque (par. 14). Et Jean Octeau confirme : « Pour ce qui est de révéler le Québec au monde, je ne sais pas. Ça se passait au Canada. Il y a des gens qui étaient attirés par l’Amérique du Nord, qui venaient au Québec en passant » (par. 22). D’ailleurs, selon Guy Dozois :

Le fait que le monde a découvert Québec, je suis un peu dubitatif, si vous permettez, sans être méchant. Bien sûr, on a fait les journaux, Yves Jasmin a fait un travail magnifique, mais beaucoup axé sur les États-Unis, pour des raisons évidentes, on était voisins, on allait chercher la clientèle, il y a eu des campagnes en Europe, aussi, il y a eu des Européens qui sont venus, bien sûr, mais le gros, ç’a été des Montréalais, des Québécois, des Canadiens, des Américains, et encore, là, des Américains du Nord-Est. (Guy Dozois, par. 62).

Cependant, le rôle de Montréal reste central d’après Pierre de Bellefeuille :

L’Expo a révélé le Québec au monde dans la mesure où évidemment le monde a eu connaissance de l’Expo. L’Expo a eu un retentissement assez considérable. Il y a eu beaucoup d’information à travers le monde. Évidemment, particulièrement au Canada et aux États-Unis, mais aussi en Europe. [...] Il ne faut pas oublier le rôle de Montréal. C’est pas nécessairement le pavillons, c’est pas nécessairement ce qu’on trouvait sur le terrain de l’exposition, c’est Montréal qui était aussi la vedette de l’exposition. (Pierre de Bellefeuille, par. 53)

Guy Legault est du même avis :

Je pense que l’Expo a révélé Montréal au monde. L’Expo a été un phénomène plus, à mon avis, montréalais dans sa conception, dans sa réalisation. Et avec un intérêt, si vous voulez, mondial pour les gens qui, évidemment voulaient inviter ici le plus d’exposants possible. La participation du Québec ne fut certainement pas négligeable, mais n’a pas été, à mon avis, un phénomène marquant. Je pense que la participation du gouvernement du Canada et celle de Montréal ont été beaucoup plus structurantes pour l’Expo que l’influence proprement québécoise. (Guy Legault, par. 17)

Toutefois, pour ceux qui travaillaient activement au gouvernement provincial, c’est le Québec qui devait tenir le premier rôle et le tint effectivement. André Patry rappelle la stratégie protocolaire conçue pour recevoir les dignitaires de passage à Québec à l’occasion d’Expo 67 :

C’est le gouvernement du Québec qui les recevait suivant les règles protocolaires que nous avions établies, les préséances que nous avions créées par décret, alors donc, ces visiteurs officiels à Québec n’étaient plus à proprement parler, au sens strict du mot, n’étaient plus au Canada, mais dans une région autonome qui avait ses règles et qui avait son régime particulier, et qui agissait de sa propre autonomie. À aucun moment, un membre du gouvernement fédéral n’accompagnait un chef d’État ou de gouvernement étranger à Québec. C’est contre la pratique internationale. Donc, voilà, on constatait qu’il existait quelque chose à Québec qui n’existait pas dans le reste du Canada sur le plan politique, sur le plan constitutionnel. (André Patry, par.5)

Le public d’Expo 67 n’a sans doute pas noté cette récupération identitaire, mais elle n’aura pas échappé aux dignitaires en visite. De son côté, Jean Lenoir apporte un autre son de cloche :

Il s’est passé deux choses en 67. Il y a eu l’Expo, mais il y a eu le voyage du général de Gaulle. En tant que responsable du voyage du général de Gaulle, je dis que c’est davantage la sortie du général qui a fait connaître le Québec au monde. Il est évident que s’il n’y avait pas eu l’Expo... le Québec avait une vitrine [...] extraordinaire pour se faire connaître du monde. (Jean Lenoir, par. 8)

Il est possible qu’au bilan Jean Lenoir ait raison quant à la notoriété internationale du Québec due à l’éclat du président français, mais creuser la question supposerait une digression dont l’ampleur dépasserait le cadre de cette thèse.

Les perceptions divergent donc lorsqu’il s’agit de savoir quel « Nous » les divers Autres ont découvert. Mais selon chaque personne interrogée, le fait que la communauté de référence ait été au centre des regards extérieurs est en soi un événement. Cette reconnaissance des Autres est valorisante, sinon pour soi même directement, du moins indirectement comme membre de la communauté de référence, car elle élabore ou rafraîchit les « exo-définitions » (de Montréal, du Québec ou du Canada) qui octroient à l’entité visée (ville, province ou pays) la légitimité d’un accès à la notoriété.

Alors que les profits matériels de l’Expo sont relativement patents (voir chapitre 5), même non chiffrés, on ne peut cerner les profits symboliques que dans l’échange avec les témoins. Il s’agit en effet de profits qui relèvent de l’imaginaire. On pourrait définir ces profits symboliques comme une impression ressentie à l’époque par les témoins de vivre un moment charnière vers un meilleur espace-temps. Cette vision accompagne la nouvelle image du « Nous » évoquée plus haut, elle en constitue la suite logique, en quelque sorte. Et peu importe que l’on puisse ou non démontrer qu’Expo 67 marqua réellement une transition vers une vie meilleure. Ce qui compte pour ce travail, c’est que les témoins interprètent ainsi cette époque merveilleuse de leur vie : il y a eu un avant et un après, celui-ci plus intéressant que celui-là. Nous verrons aussi que cette page qui tourne est devenue en elle-même, avec le temps, une sorte de référence quasi sacrée, envers laquelle on est reconnaissant, et qui possède encore le pouvoir, a posteriori , d’« enchanter » son monde.

Hormis André Patry, pour qui « toutes les choses sont rentrées dans l’ordre en novembre [...]. On est revenus à ce qui était avant l’Expo » (par. 69 et 73), les témoins disent explicitement qu’Expo 67 a marqué une charnière, soit comme élément de la Révolution tranquille, soit indépendamment, comme on le voit dans l’échange ci-dessous :

— Jacques : Ça [Expo 67] a eu un effet sur le Québec rural

— Jean : Le monde a beaucoup changé après [...]

— Marie : C’était une période charnière

— Jacques : Il y a eu des changements dans l’éducation

— Mathieu : La charnière, ç’a été les six mois de l’Expo jusqu’à la crise d’octobre [1970]. (fg Qb par, 580-585)

Les témoins ne singularisent pas cette charnière comme canadienne, québécoise ou montréalaise (sauf Guy Legault qui insiste sur Montréal), mais elle concerne de vastes pans de la culture, dans son sens le plus large, qui va de la langue au design, en passant par la musique, la gastronomie, le mode de vie :

Donc, la découverte du monde s’est faite beaucoup par l’Expo, et, moi je pense que ça les a beaucoup marqués, ça nous a beaucoup marqués, ça nous a marqués culturellement, ça nous a marqués. Je dirais même, et ça nous engagerait sur un autre débat, je dirais même, linguistiquement, ça nous a marqués, d’entendre parler les gens, qui parlaient toutes les langues. [...] Les [autres] villes sont restées à peu près ce qu’elles étaient, alors que Montréal a beaucoup changé, et là l’Expo a été un élément, un grand changement dans la vie des Montréalais, la culture montréalaise, et même dans la ville physique. (Guy Dozois, par. 106)

Un participant considère toutefois que la véritable charnière dans le changement de vision du monde s’est produite en fait en 1970; l’Expo n’aurait que semé la graine :

C’est sûr que moi, j’ai vu beaucoup d’évolution, les gens ont réévalué leur façon de voir, leur façon de vivre, leur façon de communiquer. Ç’a été vraiment le départ. [...] C’est que pour moi, ça été comme, la Révolution tranquille de Jean Lesage, ç’a été comme boiteux un peu, ça n’a jamais vraiment pris son essor, c’est surtout après Expo 67, en 70 surtout où ça a vraiment tourné à 180 degrés. (René, fg Mtl par. 737)

Les dimensions des arts se sont multipliées. Par exemple Expo 67 s’est affichée comme un parangon du design : tout, depuis l’architecture aux uniformes des hôtesses, en passant par les panneaux indicateurs, lampadaires, corbeilles à déchets, tout était design.

Il y a eu beaucoup d’artisans, beaucoup d’artistes, beaucoup de designers qui se sont fait connaître à l’Expo et qui ont créé des compagnies et qui sont aujourd’hui des entreprises assez importantes. (Yves Jasmin, par. 101)

Le design en tant que concept, commençait. [...] alors on en a eu plein, et ça c’était peu connu, le design industriel, très très peu. Et puis il y avait, vous savez les boutiques d’articles créés en France, en Italie, en Espagne, en Scandinavie, bon. Ça pullule, ça il n’y en avait pas, il se faisait de très belles choses, on les a découvertes. (Guy Dozois, par. 158)

Ce que je peux vous dire, c’est que les Montréalais ont découvert, et ça, ça a été extraordinaire, l’architecture et le design. [...] Montréal a agi comme un chef de file. Montréal est passé dans ces années-là, et surtout l’Expo a été un moment décisif, est passé comme métropole régionale à une sorte de ville à caractère universel, mondial. Une métropole qui a des relations avec le reste du monde. (Guy Legault, par. 37)

La culture musicale s’est beaucoup développée à la faveur de l’Expo, grâce au Festival Mondial qui a présenté de nombreux spectacles de tous les pays (ballet, opéra, théâtre, chanson). Guy Dozois attribue la variété culturelle d’aujourd’hui au coup de pouce donné par l’Expo, « le domaine des arts a été profondément marqué » (par. 174); les concerts, les ballets, les lettres, la chanson, tout cela a éclos rapidement avec et après l’Expo (Guy Dozois, par. 178). « Après ça, les spectacles qui sont arrivés à Montréal étaient de plus en plus intéressants, de plus en plus variés, de plus en plus internationaux » (Claire, fg Mtl par. 299). « Ça a donné un input aux artistes et aux écrivains » (Jacques, fg Qb par. 608).

L’Expo a marqué le premier pas vers un nouveau mode de vie. Les Québécois ont découvert leur fleuve et se le réapproprient, en quelque sorte, ainsi que les autres cours d’eau. Ils ne seront plus seulement un instrument industriel, mais aussi un agrément.

Il y a un phénomène qui existait dans toute la province, à savoir que les villes et villages étaient construits le long des cours d’eau, pour le transport. Mais les maisons tournaient le dos à l’eau, et la rivière c’était un dépotoir, on jetait tout là. Et ç’a été le commencement du revirement, lors de l’Expo, parce qu’on a... tous les Québécois sont allés sur les îles, ils ont constaté la présence du fleuve, comme c’était beau. Et petit à petit, ça a permis de faire évoluer les choses. (Luc Durand, par. 238)

Les Montréalais (et sans doute après eux les autres citadins) s’aperçoivent qu’ils peuvent investir un nouvel espace de la ville : les trottoirs, qui peuvent offrir une convivialité et une esthétique inconnues ou négligées jusque là :

C’est avec l’Expo que les terrasses ont pris forme à Montréal, les terrasses extérieures. Avant 1967, on ne voyait jamais de tables à l’extérieur. Les gens, sans doute à cause du climat disaient : » à cause du climat que nous avons, ça ne vaut pas la peine de sortir des chaises et des tables ». Mais avec l’Expo, cette chose-là, le gens ont dit « c’est formidable ». Alors, c’est des choses qui se produisaient dans les autres villes et qui, l’Expo a eu comme conséquence de changer les habitudes de ce côté-là. Des fleurs, on en a eu beaucoup plus, on aurait dit, après l’Expo. Montréal était beaucoup plus soigné du côté de l’horticulture qu’il l’était auparavant. Le climat, dans ce pays, est un climat difficile et qui avait eu tendance à refermer, à fermer les gens à l’intérieur. Alors ça a été, si vous voulez, des expressions, des exemples, mais derrière ça, il y avait toute une façon de penser, et je pense qu’au point de vue social, ça a été important. (Guy Legault, par. 139)

La gastronomie aussi connaît un essor à partir d’Expo 67, parce que les pavillons étrangers proposaient des dégustations et certains abritaient un restaurant, offrant ainsi aux visiteurs l’occasion d’apprécier de nouveaux mets, créant par la suite une nouvelle demande :

Le monde est arrivé ici et c’est à partir de ce moment-là qu’il y a eu un changement flagrant au niveau de l’alimentation, par exemple, parce que beaucoup de gens que je connais qui ont ouvert des restaurants immédiatement après l’Expo étaient venus travailler pendant l’Expo pour différents pays et donc, il y a eu un changement, ne serait-ce que dans les vins aussi, parce qu’il ne se buvait pas de vin, avant. (Raymond, fg Mtl par. 21)

Ç’a été un changement l’Expo, parce que si on regarde juste du point de vue de la gastronomie, combien de grands chefs cuisiniers qu’on a ici à Québec ou à Montréal, ils sont venus pour l’Expo, ils sont venus pour travailler à l’Expo. Comme ça, ils sont partis de l’Europe, puis à un moment donné, ils sont restés ici, c’est comme ça que ça s’est développé. [...] À un moment donné, d’autres personnes sont arrivées, l’immigration est arrivée, ça s’est développé. (Jean, fg Qb par. 513 et 517)

Vous savez, l’explosion de la cuisine, disons, étrangère, entre guillemets, ce n’était pas comme ça avant l’Expo, ça a commencé avec l’Expo. Parce qu’il y avait une clientèle qui voulait avoir des restaurants de cuisine étrangère. (Guy Dozois, par. 74)

L’institution religieuse elle-même connaît une stimulation à Expo 67 :

Autre chose que je me suis aperçu, c’est qu’il y avait un pavillon œcuménique où tu avais différentes religions. Ah! les catholiques, on ne pouvait pas parler aux protestants [avant l’Expo], puis là, ils se sont fait poser un paquet de questions : « C’est quoi votre b[...], on n’a pas le droit de parler aux religieux, on n’a pas le droit de parler aux vieux? », puis là, ils ont été obligés de s’ouvrir, puis après, il a fallu qu’ils s’ouvrent vite parce que le peuple l’exigeait. Alors il y a eu une ouverture de ce côté-là, qui n’était pas attendue du tout, alors ils ont fait ce pavillon très très timide, hein!, le pavillon œcuménique, c’était très très timide. Alors là, ils se sont aperçus que les jeunes leur posaient des questions et leur disaient : « Hé, commencez à ouvrir, parce que nous autres, on veut que ça ouvre, en est tannés du ghetto catholique ». [...] Alors ils ont été obligés d’ouvrir, puis vite à part de ça, puis ç’a été une autre transformation. On ne parle pas souvent de la religion, mais ç’a été une transformation énorme (Serge, fg Mtl par. 673)

D’après les témoins, l’Expo 67 a donc amorcé de nombreux changements dans la société québécoise. Il y a basculement, mais ce n’est pas tout. Quelques indices permettent en outre de penser que l’Expo est devenue avec le temps une sorte d’emblème ou de borne quasi sacrée, une référence finalement : non seulement on pense qu’elle a marqué un passage vers une époque meilleure, mais lorsque l’on s’y réfère, elle ouvre des portes si grandes aux souvenirs heureux que l’émotion emporte jusqu’aux décisions « rationnelles », comme dans cet exemple :

Et je dois dire ce que ça m’a apporté dans mon métier d’urbaniste et d’architecte après l’Expo 67, c’est beaucoup plus facile de faire accepter des nouveautés en architecture et en urbanisme. Ça c’est ce que ça m’a apporté à moi. Parce que là, on présentait un projet, puis là on disait : « Vous souvenez-vous à l’Expo, telle chose? » «  Ah!, c’est ça que vous voulez dire, Ah! bien, c’est merveilleux ». Puis la discussion finissait là, puis on pouvait faire avancer. (Guy Legault, par. 171)

Dans la vie de tous les jours, la référence demeure :

Cette référence est si forte d’ailleurs qu’elle s’est « incorporée » : trente ans plus tard, les personnes interrogées sont transportées par leurs propres émotions lors des rencontres. Les entretiens, par écrit, ne rendent pas compte de l’enthousiasme « physique » des personnes rencontrées, surtout en focus group : l’atmosphère qui y régnait évoquait des rencontres familiales au cours desquelles, la mémoire ayant fait son œuvre sélective, on ne se remémore que les beaux souvenirs, à grand renfort de surenchères; c’est à celle ou celui qui racontera l’anecdote la plus étonnante ou la plus drôle, rapidement interrompu par un voisin, le tout accompagné de l’acquiescement plus ou moins silencieux des autres. Les joyeux brouhahas qui en sont résultés à l’occasion ont, bien sûr, interrompu la retranscription littérale des propos, mais démontré combien vibrante était encore cette époque.

C’est ce qui permet d’affirmer que les profits symboliques, eux non plus, n’ont pas échu qu’aux élites, tant s’en faut. Aux élites, la reconnaissance officielle, les promotions professionnelles, les titres de journaux, les mentions dans les livres — et des beaux souvenirs; aux quidams, la certitude d’être devenus les membres d’une communauté reconnue et remarquable, le privilège d’avoir partagé activement avec les « grands » un épisode marquant de l’histoire collective, l’expérience inaliénable de moments de fierté et de joie intenses. Sans compter que les Québécois qui n’ont pas visité l’Expo ont reçu à leur tour leur part de profit symbolique : pour peu qu’ils aient appris le succès de l’Expo, ils en ont certainement ressenti joie et fierté.

*

Récapitulons : dans le cadre très convenu et éphémère d’Expo 67 s’est produit un rebondissement inattendu du processus identitaire québécois. Ce rebondissement, appelé ici catharsis, se compose de deux éléments simultanés : un choc, que l’on peut dire « esthétique », et une appropriation symbolique du caractère extraordinaire de l’événement. Ce phénomène ressortit aux affects individuels plutôt qu’à des choix rationnels.

Comment cela s’est-il produit? Cet épisode s’insère au cours de la transition entre deux grands récits collectifs, le « Canada français » et le « Québec moderne » (voir Létourneau 1992). En 1967, les Québécois sont familiers avec le discours dévalorisant sur le Canadien français, asservi et ignorant, mais le nouveau récit que les élites mettent en place, celui du Québec moderne, maître de son destin, en est encore à ses débuts. Or, l’édification de l’Expo, dont la responsabilité incombe d’abord au gouvernement fédéral, donne lieu à une course au prestige (et à la gratitude escomptée) de la part des trois paliers de gouvernements (municipal, provincial et fédéral). Si bien que les citoyens voient se brouiller les cartes de la hiérarchie des pouvoirs dans le dossier de l’Expo. Par ailleurs, le site est conçu comme un microcosme apolitique dont sont bannies rivalité et domination. Les visiteurs découvrent donc l’Expo dans un contexte où les repères politiques habituels sont bousculés, voire masqués. Les voilà prédisposés à apprécier sans réserve le déploiement extraordinaire que l’on a conçu pour eux. Les organisateurs espéraient susciter la liesse, mais ils ne se doutaient pas que son contenu toucherait aussi à l’identité du Québec (ou pas à ce point).

Les visiteurs s’approprient en effet la nouvelle réalité remarquable à laquelle ils assistent. Chacun a des références et allégeances singulières, mais tous en viennent à modifier leurs points de repère : les frontières entre groupes de références s’effacent devant une incoercible fraternité ambiante, et le récit officiel sur la communauté de référence est boudé au profit de la découverte des nations invitées. La qualité, l’esthétique, les performances techniques deviennent des critères accessibles que l’on peut appliquer à la communauté de référence. Les visiteurs adhèrent alors à cette nouvelle « réalité », celle d’un Québec moderne, qui est « quelqu’un » et qui à ce titre peut devenir l’acteur de sa propre histoire. De membres d’un peuple immergé dans un ensemble dominant, les visiteurs choisissent de devenir membres d’une nation; dans cette transition, ils bénéficient de la reconnaissance des pays étrangers et de leurs ressortissants en visite à l’Expo.

Ce processus n’est pas sans rappeler la formation des communautés imaginées relatée par Anderson (1983) qui prirent corps au gré de l’expansion de l’imprimé et des communications. Mais ce que j’appelle catharsis identitaire constitue une expérience démocratique inédite, celle d’une adhésion affective et pacifique à une nouvelle version de la communauté de référence. Certes, le texte de cette nouvelle version est proposé par les élites, comme dans une élection ordinaire dont les règles sont édictées par les gouvernants et les champions désignés au gré d’une sélection elle aussi très codifiée. Mais les visiteurs-lecteurs ne lisent pas passivement, ils ne se contentent pas de réagir positivement à la séduction. Au lieu d’acquiescer aux portraits officiels de leurs communautés de référence, ils sélectionnent ce qui leur convient pour façonner leur propre récit identitaire sur le Québec. La technocratie aura beau jeu ensuite de développer et d’imposer le grand récit collectif du Québec moderne : ceux qui avaient visité l’Expo — et même ceux qui en avaient seulement entendu parler — étaient déjà convaincus de sa pertinence.

Pour paraphraser les termes de Renan, une sorte de plébiscite a eu lieu tous les jours pendant six mois, clarifiant les contours de la nouvelle identité nationale. De proche en proche, les façonnements individuels du nouveau récit identitaire ont été dits, écrits, diffusés, partagés, pour devenir une sorte de nouvelle vérité collective. C’est ce qui nous amène à l’épilogue.



[140] . Voir le chapitre 3, sur la problématique et la méthodologie.

[141] . On peut supposer qu’ils l’ont ensuite répercutée sur leur entourage une fois de retour chez eux, mais cet effet d’entraînement n’est pas vérifiable dans le cadre de cette thèse.

[142] . L’auteur donne à la culture une définition anthropologique :«l’ensemble des manières de penser, de sentir et de faire qui constituent l’environnement symbolique dans lequel baignent et se meuvent les membres d’une communauté humaine » (Rocher 1973 : 15).

[143] . Non sans humour, Thomson intitule son chapitre sur la réforme de l’éducation «The Reconquest of Brains ».

[144] . Les prénoms des participants aux focus groups sont des pseudonymes. Les abréviations fg Mtl et fg Qb désignent respectivement les focus groups de Montréal et de Québec.

[145] . Plaquette Relations publiques, information, publicité et promotion (archives privées).

[146] . C’est notre anniversaire [...], CHM, 1997.32.3.37.

[147] . Rapport d’Augustin Brassard (ANQ-Qb, E 16 1960-01-035⁄57).

[148] . ANC, RG 71 vol. 494.

[149] . Plan. La revue du génie québécois — Témoignage de Jean-Marie Côté, ingénieur de la firme Cartier, Côté, Piette, Boulva, Wermenlinger.

[150] . A sujet du rôle controversé de Jean Drapeau dans l’élaboration de l’Expo, voir Purcell et McKenna (1980 : 157-190).

[151] . Rappelons que le financement de la CCEU et de ses travaux est réparti entre les trois niveaux de gouvernement : 50 % pour le fédéral, 37,5 % pour la province de Québec et 12,5 % pour la ville de Montréal.

[152] . Supplantée ensuite par Toronto, Montréal a dû «se contenter » de rester la métropole provinciale, abritant tout de même la moitié de la population du Québec, en forte croissance au cours des années 1950-1960, pour atteindre environ 2,5 millions d’habitants en 1967 (Germain et Rose 2000 : 165).

[153] . CCEU, s.d., Plaquette Le Canada reçoit du 28 avril au 27 octobre 1967 ; archives privées.

[154] . Serge veut sans doute dire : «du 19e au 20e siècle »

[155] . CCEU, s.d., Plaquette Le Canada reçoit du 28 avril au 27 octobre 1967 ; archives privées.

[156] . C’était le début d’un temps nouveau , disque de Renée Claude. Disque Transit productions sonores, 1998.

[157] . Jasmin précise en effet que la CCEU misait sur 26 millions de visites et se fixait comme objectif 30 millions d’entrées, «calculant que 10 millions de visiteurs viendraient trois fois chacun à l’Expo ». Fin 1966, leur objectif a été rehaussé à 35 millions de visites (1997 : 82).

[158] . Voir aussi Heaman (1999), au sujet des expositions canadiennes du XIXe siècle.

[159] . Et sans doute quelques déceptions, mais la mémoire a filtré celles des personnes interrogées. Le seul «bémol » relevé au cours des entrevues et focus groups est celui de Camille : Moi, je n’aimais pas la vision qu’on donnait du Canada, parce qu’on sentait déjà un morcellement, il y avait le pavillon [des quatre provinces] de l’Ouest [...], le pavillon des Maritimes, [...] le Québec, [...] l’Ontario [...]. Parce que moi, je connaissais l’ensemble du Canada, et je trouvais qu’on était morcelés. (Camille, fg Mtl par. 489)

[160] . On pourrait objecter que les Québécois anglophones n’incluent pas la langue française dans leur identité. Pourtant, elle en fait partie par défaut, ne serait-ce qu’à titre de contre-identité le cas échéant.

[161] . L’italique indique ici une intonation appuyée.

[162] . Le pont enjambe le fleuve en prenant appui sur l’île sainte-Hélène; il surplombe La Ronde, en aval.