Chapitre 8 — Épilogue. D’abord cadre de la catharsis, l’Expo devient élément identitaire

Table des matières

Ce travail a montré que l’Expo avait donné lieu à une catharsis portant sur l’identité québécoise. Or, depuis 1967, s’est opéré un curieux renversement : il est courant d’entendre dire aujourd’hui que l’Expo fait dorénavant partie de l’identité québécoise. De cadre d’expression de l’identité, elle serait devenue élément de celle-ci. Il est délicat de démontrer une telle assertion (à moins d’envisager une autre thèse), mais on peut tout de même tenter d’y voir plus clair, et c’est l’intention des pages qui suivent.

Comme toutes les expositions universelles, Expo 67 reflète son époque et elle se fixe des objectifs idéalistes dans l’intention d’influencer son temps. À plus petite échelle, chaque présentation nationale est un témoin de son époque et elle est conçue en vue d’exercer une opérativité. Cette bipolarisation incite à réfléchir en deux temps : il s’agira d’abord de saisir comment la présentation québécoise se situait par rapport à la réalité du Québec des années soixante, puis d’appréhender en quoi l’Expo s’est inscrite par la suite dans les références identitaires québécoises.

Il ne sera pas question ici de dresser à nouveau le tableau complet de l’Expo ni du pavillon. On se contentera des classifications comme indicateur du contenu des présentations, et des analyses des témoins de l’époque pour se faire une idée de celle-ci.

Comme l’indique le tableau ci-dessous, la classification d’Expo 67 exprime à sa manière l’objectif de fraternité universelle proclamé par le commissaire général de l’exposition, Pierre Dupuy, et par le gouverneur général du Canada[163], Georges Vanier[164] : le thème qui coiffe l’ensemble est « Terre des hommes ». Elle laisse entendre que les arts constituent le sommet des réalisations humaines, suivis par la transformation de la nature, puis par les domaines de l’activité « ouvrière » de l’homme[165].

(a) Il s’agit des matières premières et de leur utilisation

(b) Information, communication, ordinateurs

(c) L’automatisation et les questions qu’elle soulève

D’un autre côté, pour ce qui concerne le Québec, il est reconnu que les années soixante ont vu l’accélération d’une transition vers la modernité. Bouchard (2000 : 162) parle d’un passage de la dépendance à l’autonomie ou « d’une culture d’emprunt à une culture d’empreinte », par le biais de la littérature, de la peinture, des sciences de la société et de la culture, ensemble qui a amorcé puis confirmé des réalignements des connaissances ( ibid. : 167). La présentation du pavillon du Québec offre un exemple de réalignement des connaissances : lorsque l’on compare sa classification à celle, « universalisante », de l’Expo et à celle, « conformiste », du fascicule, il est frappant de constater qu’elle ne feint pas la neutralité — feinte qui consisterait à classer la réalité conformément aux modèles dominants, comme dans le fascicule. Au contraire, elle est axée sur la transformation de la réalité : la macroséquence se projette dans l’action, et les éléments du Combat sont économiques.

La vigueur de ce portrait du Québec met l’accent sur le développement économique alors que la section politique du pavillon, très ténue (voir le chapitre 6), est respectueuse des institutions en place. Pourtant, cette époque (deuxième moitié des années soixante) se caractérise par deux traits importants, l’euphorie du développement économique, certes, mais aussi la turbulence politique.

Pour ce qui concerne l’économie, le pavillon reflète l’euphorie des années soixante et l’un de ses principaux leviers : la maîtrise des ressources naturelles (dont la nationalisation des compagnies d’électricité en 1962). Le chapitre 7 a déjà énuméré les nombreux changements opérés pendant la Révolution tranquille, dans la foulée des poussées sociales et économiques qui devenaient pressantes au cours des décennies précédentes. Rappelons simplement que les réformes des institutions accélèrent un mouvement déjà en marche : déclin de l’agriculture, extension du réseau routier, industrialisation, urbanisation, développement du secteur tertiaire et... inégalités régionales (Montréal draine le gros des ressources) (Linteau et al. 1986), tous éléments soulignés dans le pavillon.

Par ailleurs, s’il ne met pas en valeur l’ébullition culturelle du Québec (chanson, poésie, théâtre), ni la libération des mœurs, le pavillon illustre le développement spectaculaire du cinéma québécois, en ponctuant sa présentation de 13 films réalisés par de jeunes cinéastes prometteurs (voir chapitre 6 et Annexe 14).

Le pavillon matérialise aussi l’explosion du design industriel, architectural et d’intérieur (voir chapitres 5 et 6) : omniprésence de télévisions, recours aux cubes blancs ou de couleurs vives, graphisme élaboré, représentations stylisées. La création en 1930 de l’école du meuble de Montréal marque les débuts « officiels » du design au Québec. La période qui suit, jusqu’en 1966, voit se développer ce style dans tous les domaines; et c’est véritablement en 1967, lors de l’Expo, que le design se confirme comme courant esthétique (Baril et Comeau 2002 : 628) en passe de devenir dominant. Le design envahit tout : le métro de Montréal, l’identité visuelle d’Hydro-Québec, la mode vestimentaire (les costumes des hôtesses de l’Expo sont dessinés par Michel Robichaud, chef de file de la mode montréalaise), les arts plastiques, le graphisme — et même la musique! Sur ce point donc, le pavillon du Québec est tout à fait fidèle à son époque.

Pour ce qui est de la vie politique, on conçoit aisément que les concepteurs du pavillon n’aient pas insisté ni même signalé les tensions, redevables qu’ils furent successivement envers deux gouvernements d’allégeance adverse; de toutes façons, une exposition universelle se prête mal à l’étalage des conflits, comme ce travail l’a indiqué à plusieurs reprises. En tout cas, le climat politique de ces années-là est houleux, sur fond de terrorisme larvé (le Front de libération du Québec sévit depuis 1963)[166]; on peut le résumer en trois épisodes marquants : la crise constitutionnelle et la parution d’ Égalité ou indépendance (1965); l’éclat du général de Gaulle le 24 juillet 1967; la parution d’ Option Québec (1968).

Les années 1964-1965 sont le théâtre d’une crise constitutionnelle : le gouvernement fédéral entend rapatrier au Canada l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 (la constitution canadienne), ce qui aurait pour effet de lier les mains du Québec quant à sa destinée dans la fédération. Car «  l’Acte de l’Amérique du Nord britannique a surtout été conçu pour et par des Canadians [c’est-à-dire les anglophones] » (Laurin 1970 : 93). Au printemps 1965, au cœur de la crise, paraît le manifeste de Daniel Johnson, Égalité ou indépendance , qui propose de réformer en profondeur le texte constitutionnel (voir Johnson 1968). Le chef du parti d’opposition au niveau provincial, l’Union nationale, y scande qu’il faut enfin s’affirmer « maîtres chez nous » ( ibid . : 118-119) en matière médiatique, de fixation des prix (pour certains produits du « Canada français »), d’immigration, de fiscalité, de pouvoir judiciaire. Bref il réclame l’indépendance, qu’il distingue de la séparation parce que celle-ci supposerait l’autarcie et l’isolement ( ibid . : 105). Ce livre argumenté fut acclamé par le parti et sa teneur largement diffusée.

L’année suivante, l’Union nationale gagne les élections et Daniel Johnson est porté au pouvoir. Mais auparavant, le premier ministre Jean Lesage avait endossé « sans trop y réfléchir » (Lévesque 1986 : 262) la formule d’amendement Fulton-Favreau (qui proposait le rapatriement), alors que de leur côté, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), avec son tribun Pierre Bourgault, et le Ralliement national défendaient le séparatisme.

Lors de l’été 1967, le voyage du président français est ponctué de discours qui, tous, soulignent le déchirement politique du Québec. En témoigne cet extrait du discours prononcé le 23 juillet, la veille de « l’éclat » du général , lors d’une réception donnée à Québec par le premier ministre Daniel Johnson :

 

Ce que l’on voit apparaître au Québec, ce n’est pas seulement une entité populaire et politique de plus en plus affirmée, mais c’est aussi une réalité économique particulière et qui va grandissant. N’acceptant plus de subir, dans l’ordre de la pensée, de la culture et de la science, la prépondérance d’influences qui vous sont étrangères, il vous faut des élites, des universités, des laboratoires, à vous. Bien loin de n’assumer, comme autrefois, que des rôles auxiliaires dans votre propre progrès, vous voulez en être les créateurs et les dirigeants et vous doter, en conséquence, des enseignants, administrateurs, ingénieurs, techniciens, nécessaires. [S]ans empêcher aucunement votre coopération avec des éléments voisins et différents, on assiste ici, comme en maintes régions du monde, à l’avènement d’un peuple qui, dans tous les domaines, veut disposer de lui même et prendre en main ses destinées. Qui donc pourrait s’alarmer d’un mouvement aussi conforme aux conditions modernes de l’équilibre de notre univers et à l’esprit de notre temps?

 
--de Gaulle, 1970 : 188-189  

L’éclat du général de Gaulle au balcon de l’hôtel de ville de Montréal (24 juillet 1967) fait rebondir la crise constitutionnelle et donne lieu à de multiples commentaires. Voici celui de Daniel Johnson, à l’occasion d’une conférence de presse le 25 septembre 1968, la veille de sa mort. À la question d’un journaliste « Est-ce qu’il faut admettre que le général, quand il parle du Canada, s’immisce dans les affaires internes du Canada? », il répond :

 

Cela, c’est l’opinion d’Ottawa. Disons qu’il nous aurait fallu des années pour faire connaître à l’univers la présence du Québec. Il a, en une seule phrase, compensé les omissions d’Ottawa qui dirige le service des Affaires extérieures depuis 100 ans et n’a jamais représenté le Canada comme un pays à deux cultures. Enfin, nous avons été reconnus et on sait maintenant à l’échelle de l’univers qu’il y a deux cultures au Canada et l’on sait qu’il y a une crise.

 
--Johnson 1970 : 126  

René Lévesque confirme dans ses souvenirs :

 

En ce mois de juillet 1967, le succès de l’Expo prenait des proportions triomphales, toutes les célébrités se pressaient à Montréal et la petite phrase explosive du dernier des géants occidentaux était appelée par conséquent à connaître un retentissement universel. [...] Ce dont nous devons lui demeurer reconnaissants, c’est qu’il avait porté en même temps, d’un seul coup, le nom du Québec jusque dans les coins les plus insolites de la planète. Un étudiant montréalais raconta que, le lendemain, dans le barrio péruvien où le Canada l’avait envoyé passer l’été à des travaux communautaires, les Indiens étaient venus lui rapporter l’affaire en disant que désormais ils savaient que le Québec aussi, ça existait vraiment. [...] Mais pour certains, dont j’étais, l’alerte avait été chaude. Et plus encore prématurée. [...] Un Québec libre, certes, mais que cette liberté n’apparût pas comme un produit d’importation.

 
--Lévesque 1986 : 279-281  

Mais le lendemain du discours du balcon, le général renchérit, en insistant cette fois sur les visées économiques légitimes du Québec, non sans un brin d’ethnocentrisme. Voici un extrait de l’allocution du 26 juillet prononcée à l’Université de Montréal :

 

Dans ce pays qui est si vaste et si neuf, rempli de moyens en pleine action et de ressources encore inconnues, voisin d’un État colossal et dont les dimensions mêmes peuvent mettre en cause votre propre entité, se lève et grossit la vague d’un développement moderne dont vous voulez qu’il soit le vôtre. C’est par vous, c’est pour vous, que chez vous doit être fait ce qu’il faut : capter et distribuer les sources de l’énergie, créer des industries nouvelles, rationaliser les cultures, bâtir d’innombrables maisons, barrer ou combler les fleuves, multiplier les autoroutes, faire circuler le métro, construire des palais pour les arts et les sciences. Cette ambition et cette action sont pour les Français d’ici, comme pour ceux de la France, essentielles à leur destinée parce que celle-ci ne peut être en effet que le progrès ou bien le déclin.

 
--de Gaulle 1970 : 193-194  

Peu de temps après, se tiennent les États généraux du Canada français (en novembre 1967 et avril 1968) : il n’est pas indifférent que ce soit lors de ces états généraux, immédiatement après l’Expo, que se soit officialisée l’appellation « Québécois », détachée de la référence au Canada (Bouchard 2000 : 169). L’appellation fraîchement légitimée faisait plus qu’insinuer le passage de peuple à nation, elle le proclamait.

Parallèlement, chez René Lévesque, l’idée de l’indépendance fait son chemin. Alors qu’en 1965 il agréait les propositions de l’ouvrage de Johnson (Lévesque : 1986 : 269-270), il se sent amené à une surenchère. Il formule une proposition de souveraineté-association qui est refusée par le parti libéral. Tenu de quitter le parti, il crée son propre mouvement, le Mouvement souveraineté-association (MSA) et publie un manifeste : Option Québec (1968), dans lequel il développe le projet d’une souveraineté politique, assortie d’une association économique et monétaire pendant une période de transition.

 

D’une part, il faut que nous osions saisir pour nous l’entière liberté du Québec, son droit à tout le contenu essentiel de l’indépendance, c’est-à-dire la pleine maîtrise de toutes et chacune de ses décisions collectives. Cela signifie que le Québec doit devenir au plus tôt un pays souverain. [...] Et, [...] il n’y a aucune raison pour que les voisins [du reste du Canada] que nous serons ne demeurent pas, librement, des associés et des partenaires dans une grande entreprise commune, celle qui répondrait à l’autre grand courant de l’époque : les grands groupements économiques, unions douanières, marchés communs, etc.

 
--Lévesque 1968 : 39-40  

En octobre 1968, le MSA et le Ralliement national fusionnent pour former le Parti Québécois (Tétu de Labsade 1987 : 124).

Ce survol ne rend pas justice à l’effervescence politique de ces années 1965-1968, mais il permet de relever l’acuité des tensions au sujet du statut du Québec dans le Canada et la difficulté des Québécois à exprimer leur différence. Pour en revenir au pavillon du Québec, on voit bien que sa présentation réservée sur le visage politique de la province ne reflète pas du tout l’agitation ambiante. Il s’agit donc bien d’un portrait expurgé, policé, pas du tout réaliste. Le chapitre 6 a d’ailleurs établi que, conformément aux vœux des concepteurs, il s’agissait d’une œuvre d’art. L’identité québécoise condensée en œuvre d’art, telle fut la contribution du pavillon du Québec à Expo 67.

Les entrevues et les focus groups ont montré que les Québécois n’avaient pas gardé souvenir de la présentation québécoise dans le pavillon, notamment parce qu’ils s’intéressaient plus aux présentations étrangères. C’est ce qui nous ramène à l’Expo et aux traces qu’elle a laissées.

Compte tenu du climat politique extrêmement tendu, on comprend à quel point L’Expo fut bénéfique pour les Québécois : elle fournit à la fois une trève et l’évidence que les Québécois ne sont ni incompétents ni veules[167]. Ceux qui souhaitent la souveraineté peuvent voir dans l’Expo la preuve que le Québec est capable de l’assumer. Est-ce à dire que l’Expo a joué un rôle dans la socialisation politique des Québécois? Voyons s’il est possible d’affirmer que les visiteurs de l’Expo ont constitué une génération Expo, et si l’Expo est devenue un symbole politique ou historique pour les Québécois.

Pour utiliser le lexique de Lemieux (1998), les visiteurs qui arrivent sur place ne forment ni un « agrégat », ni une « tendance ». Inclus dans la famille des alliances, avec les associations et les coalitions, les agrégats sont des alliances non concertées et non durables, tandis que les tendances sont non concertées et relativement durables ( ibid . : 31). Cette typologie a l’utilité de prendre en considération la durée et le caractère délibéré ou non de l’alliance, ainsi que le degré d’affinité entre les membres, trois critères utiles pour appréhender l’ensemble « visiteurs québécois de l’Expo »; mais elle a l’inconvénient pour notre cas de s’attacher aux « transactions » qui justifient l’alliance, c’est-à-dire aux « avantages que recherchent les acteurs et aux contributions qu’ils apportent à cette fin » ( ibid . : 13). Inconvénient, car les visiteurs ne cherchent pas à s’allier, ils ne visent pas d’avantages précis, à part la satisfaction de leur curiosité, et leur contribution est minime et fixe (le prix du passeport ou du billet d’entrée). Ce qui lie les visiteurs québécois de l’Expo est plus flou.

S’ils ne s’agrègent pas, donc, ils voient se tisser entre eux une complicité qui est encore palpable trente ans plus tard lorsque l’on parle aux témoins. Un ensemble « visiteurs québécois » s’est malgré tout constitué, mais comment le formaliser? Le concept de communauté est utile, « lieu essentiel où s’ancrent les liens entre des citoyens » (Helly 2001 : 29), mais trop fort sans doute. Certes des liens se sont créés entre ces visiteurs, il ont des souvenirs communs, certes ils ont pu construire une nouvelle vision de la communauté québécoise, mais ils ne constituent pas entre eux une communauté, car ce qui les unit n’est pas « essentiel ».

Dans ce cas, est-ce qu’Expo 67 est l’un de ces événements qui, intriguant sociologues et historiens, se sont constitués en symbole d’une génération à la faveur d’un travail de mémoire, pour employer les mots d’Olivier Ihl (2002 : 125)? En d’autres termes, l’Expo a-t-elle marqué les Québécois de sorte que s’ébauche une « génération-Expo »? Rydell (1993 : 3) suggère que certaines expositions universelles ont eu un tel impact sur la société. Cela suppose qu’un événement peut ordonner ou modifier le système de références des personnes qui l’ont vécu. Or, la socialisation politique est généralement attribuée aux structures affectives et cognitives acquises très tôt dans la vie d’un individu et peu susceptibles de changer; la sociologie est peu encline à accorder aux événements un statut privilégié parce qu’elle le confond parfois avec l’accident (Bensa et Fassin 2002 : 8). Pourtant, contrairement à l’accident, où « il se passe quelque chose », dans l’événement « quelque chose se passe » ( ibid .), conséquence non fortuite, organisée, d’un passé et modelant une partie du futur. En fait, d’après Ihl qui le démontre brillamment :

 

Les événements politiques occupent une place éminente dans l’analyse des mécanismes de socialisation. [...] La « condition » politique d’un individu, loin de se réduire à un simple calcul rationnel ou au reflet mécanique de dispositions acquises, est toujours en suspens : elle s’élabore dans la succession des relations d’interdépendances qu’il a nouées mais aussi dans l’ombre portée d’un passé représenté, voire célébré, qui en oriente la signification.

 
--Ihl 2002 : 142-143  

Dès lors, l’« effet générationnel » se définit ainsi :

 

[...] produit d’un double mouvement inscrit dans le temps enchevêtré des pratiques et des représentations. D’un côté, celui, inscrit dans l’expérience elle-même, par lequel les premières rationalisations de ce qui s’est passé se diffusent en se diversifiant selon la position occupée par les individus et les groupes mobilisés; de l’autre, celui, opéré de façon rétrospective, par lequel la marque des comportements passés devient, au cœur des batailles de mémoire, l’objet d’un travail de redéfinition commémorative et historiographique.

 
--Ihl 2002 : 142  

Sur la base d’une telle définition, Expo 67 est certainement à l’origine d’un effet générationnel. Elle a lié des individus entre eux et ils ont effectué un travail de mémoire qui a construit un objet, l’Expo « mémorielle », qui les unit encore et continue de moduler leur système de référence. Elle est venue nourrir la série nouvelle d’archétypes qui s’installe : raison, modernité, État et compétence, et qui remplace une série désuète : la foi, la tradition, l’Église et l’expérience (Létourneau 1992 : 776).

On peut aller plus loin : c’est surtout l’Expo qui a diffusé le message du Nouveau Grand récit collectif : l’intelligentsia par la suite n’a pas eu grand-chose d’autre à faire que de prêcher des quasi-convertis. Le peuple était prêt pour ce nouveau discours, il l’attendait d’ailleurs depuis un moment, si l’on en croit Bouchard (déjà mentionné) : « la Révolution tranquille serait un rendez-vous historique ou le peuple (les classes populaires, une partie de la classe moyenne) a précédé une grande partie des élites socioculturelles » (2000 : 160, italiques de l’auteur).

Avec le temps, l’Expo confine-t-elle au symbole politique? Ce serait une sorte de consécration. « Le symbole politique authentique, signe ou système de signes surchargé de sens, se caractérise par le franchissement d’un seuil d’intensité dans la condensation cognitive et émotionnelle » (Braud 1996 : 86). L’efficacité d’un symbole s’apprécie à trois éléments : 1) sa « capacité de structurer des enjeux de société. [Ils] peuvent offrir des points d’ancrage ou de ralliement à des groupes qu’ils contribuent ainsi à définir »; 2) sa « capacité de légitimer ou délégitimer les pouvoirs qui s’exercent sur la société. Les formes symboliques, quelle qu’elles soient ont pour effet de dire qui est au centre, y compris, avec les cérémonies, sur le mode spatial »; 3) sa « capacité à servir de levier efficace pour mobiliser les soutiens ou des ressources. [...] Il y a symbole politique là où s’est opéré un travail culturel et politique de sédimentation autour d’un signifiant » (Braud 1996 : 86-87 et 89). L’Expo ne remplit pas toutes ces conditions. Tout au plus peut-elle structurer l’histoire nationale et les parcours personnels (avant-après l’Expo), et sert-elle de référence, de parangon de la réussite. En cela, je dirais qu’elle est plutôt un symbole historique et social pour les Québécois, car il y a bien eu un « travail de sédimentation autour d’un signifiant ». Mais bien sûr, elle était aussi un projet politique, on l’a vu, et on doit reconnaître qu’elle a démontré la capacité des trois niveaux de gouvernement à collaborer à une œuvre commune.

Et nous en arrivons à un aspect de l’histoire du Québec qui est plutôt intrigant lorsqu’on la compare au reste de l’Occident. Le Québec n’a pas connu de « mai 68 ». Cette « lacune » est sans doute due à de nombreux facteurs, mais, au terme de ce travail, on ne peut pas éviter de faire le rapprochement suivant : l’exultation (la décharge d’émotions) autorisée par l’Expo et ce qu’elle signifiait pour les Québécois, bref en un mot, la catharsis identitaire qu’ils ont vécue a très certainement permis de parachever le travail entamé par la Révolution tranquille. Camille Laurin (1970 : 63-67) attribue les explosions du printemps 68 en Occident à l’excessive sujétion des jeunes jusque vers la vingtaine, à laquelle succède une soudaine obligation de se comporter de façon autonome et responsable. L’institution concentrant le conservatisme au Québec, l’Église, était déjà déposée en 1967, contrairement aux situations française et tchécoslovaque où respectivement (et dans des proportions différentes) la république gaullienne et le contrôle soviétique pérennisaient un ordre moral et matériel. L’Expo a enfoncé le clou de l’affirmation démocratique de l’identité et on peut risquer que cet exercice pacifique et affectif de la démocratie a contribué à canaliser pour un temps les bouillonnements socioculturels.

Pour conclure, la dernière phrase de Camille Laurin dans son « Voyage autour de ma chambre », écrit en 1967, tombe à propos :

 

C’est peut-être Vigneault, comme il arrive souvent avec les chansonniers, qui a le mieux saisi ce moment de notre conscience collective lorsqu’il nous invite, sans animosité à l’endroit de personne et dans la seule joie de notre identité retrouvée , à bâtir un pays.

 
--Laurin 1970 : 86, mes italiques  

La joie et la catharsis d’Expo 67 n’auront cependant pas suffi à apaiser les extrémistes, notamment le FLQ, dont les agissements serviront de prétexte, trois ans plus tard, à l’application des mesures de guerre par le gouvernement fédéral.

*

La boucle est ainsi bouclée : octobre 1970 marque la fin d’une période d’euphorie dont l’Expo fut le sommet. Il reste à récapituler ce que cette thèse a établi, ce qui fait l’objet des dernières pages.



[163] . Le Canada reçoit du 28 avril au 27 octobre 1967 . s.d., CCEU — archives privées.

[164] . En 1967, Roland Michener a succédé à Jean Vanier au poste de gouverneur général.

[165] . La classification thématique de l’Exposition comporte dix-sept éléments regroupés en trois ensembles et présentés ici selon l’ordre retenu par la CCEU (1967) dans son ouvrage Terre des hommes. Man in His World . Ces thèmes se matérialisaient dans les pavillons thématiques en forme de polyèdres, sauf la Galerie des beaux arts, L’Homme et l’agriculture, le Labyrinthe, Habitat 67 et l’Auditorium Du Pont du Canada, qui occupaient des édifices différents.

[166] . Rappelons cependant la naissance la même année du parti Rhinocéros, fondé par l’écrivain et médecin Jacques Ferron, et dont les armes sont essentiellement «l’ironie, la parodie et le sens de l’humour » (Louis-Guy Lemieux, Le Soleil , 9 février 2003).

[167] . Ceci est une référence à un propos de René Lévesque dans Option Québec : «Il me semble clair que la plupart des arguments qu’ont formulés jusqu’à présent les adversaires et les hésitants de bonne foi reposaient principalement sur cet apriorisme inavoué, inconscient même, qui est un de nos plus néfastes héritages du passé : celui d’une société et d’un peuple trop incompétents et trop veules pour s’en tirer aussi bien que les autres » (Lévesque 1968 : 46).