Conclusion

Ce travail a montré qu’Expo 67 avait fourni l’occasion d’une catharsis, constitutive de l’identité québécoise. Cette identité n’est pas une mais plurielle, car elle repose sur des représentations plus ou moins convergentes, et de surcroît plus ou moins durables. Les pages qui suivent récapitulent ce qu’a établi cette thèse en reprenant les questions de recherche, puis en synthétisant ces résultats, et elles rappellent les limites de ses ambitions.

Voici la question générale que soulevait cette recherche : dans cette période de transition entre les deux grands récits collectifs, où en était le clivage entre les deux êtres collectifs successifs, le Canadien français et le Québécois « moderne »? Cette question se décompose en trois questions et plusieurs sous-questions.

1a) Y a-t-il eu avènement de nouvelles représentations du Québec à Expo 67?

Oui, les représentations que ce travail a cernées (identité officielle de la présentation du pavillon, portrait du fascicule, identité populaire) sont nouvelles en ce qu’elles font accéder, chacune à sa manière, le Québec au statut d’entité moderne. Elles sont plus ou moins débarrassées du carcan du Canada français traditionnel : le pavillon est inséré dans une séquence d’« affranchissement » prométhéen des contraintes (Défi-Combat-Élan), son contenu exalte les compétences industrielles du Québec et relègue les stigmates (peuple laborieux et pauvre, soumis à la rudesse du climat et à la puissance de l’Église) en une contre-identité; de son côté, le fascicule mentionne les stigmates, mais les écarte pour mettre en valeur la modernité; quant aux visiteurs, ils ne mentionnent pas ces stigmates, ou seulement par défaut, en soulignant avec emphase l’émerveillement de leur « nouveau Nous ».

1b) Et par quels mécanismes sont-elles advenues?

Le portrait du pavillon a bénéficié d’une « fenêtre d’opportunité » : en effet, il a été façonné par le commissaire du pavillon et son équipe (architectes, designer, artisans divers) qui ont bénéficié d’une vaste marge de manœuvre devant l’inadaptation de l’appareil étatique québécois à prendre en main le contenu discursif dans ses aspects politique, théorique et esthétique. Au contraire, le portrait du fascicule émanait de l’Office de l’information et de la publicité, organisme d’État, selon un processus conventionnel de production d’information par l’État, et sa teneur conformiste l’atteste. Finalement, dans un processus plus flou mais néanmoins patent, le portrait populaire est né d’une appropriation symbolique par les visiteurs québécois du cadre et des prouesses extra-ordinaires qu’ils avaient sous les yeux.

2) De quels portraits s’agit-il, d’une modernité « achevée » ou en cours?

Certains aspects des deux portraits officiels (pavillon et fascicule) correspondent à une identité achevée : le nom du Québec, sa « personne » devenue nation, mais lorsque l’on aborde les contenus, c’est-à-dire les domaines de l’action, les indicateurs révèlent un pays en train de se faire (majorité de verbes d’action, surtout conjugués aux temps d’action). Le portrait populaire concorde avec la définition de l’« événement » (dans lequel il ne se passe pas quelque chose, mais quelque chose se passe) : il y a affirmation que quelque chose s’est passé, quelque chose de remarquable; c’est dorénavant une page acquise, et elle fait partie de la réalité.

2a - Comment les « frontières » québécoises se définissent-elles, c’est-à-dire où se trouve la ligne de dichotomisation Nous/Eux?

Le portrait du pavillon mentionne si peu l’inclusion du Québec dans le Canada qu’il fait presque figure de pays indépendant. Les « Autres », ce sont alors le reste du Canada et les autres pays. Le Nous se compose essentiellement des francophones de souche, mais plutôt par défaut que par insistance, puisque i) la place des Autochtones est plus que ténue : les références aux Autochtones ne passent que par quelques exhibits « traditionnels » (traîneau esquimau, canot d’écorce, raquettes en babiche); et ii) la place des anglophones et allophones n’est mentionnée que dans un film (chapitre La métamorphose). Enfin, l’héritage du parlementarisme britannique dans les institutions québécoises n’apparaît pas. En revanche, l’héritage français occupe tout le chapitre sur le patrimoine, mais celui-ci est « réduit » à un neuvième de la présentation (qui compte neuf sections).

Le portrait du fascicule situe clairement le Québec dans le Canada, ainsi que l’héritage institutionnel britannique; les « Autres », ce sont donc « seulement » les étrangers. Dans cet ouvrage non plus les Autochtones québécois ne sont pas mentionnés, si bien que le patrimoine n’est que de souche française.

Quant au portrait populaire, il n’est pas détaillé au point que l’on puisse répondre aux sous-questions sur le parlementarisme ou la place des Autochtones. Il est en effet axé sur le Nous, dont le contour n’est pas explicité. Au contraire, l’espèce de fusion qui s’opère avec le concert des nations modernes abolit les frontières de repli existantes et donne accès à un grand ensemble, hors du carcan canadien. Par une espèce de paradoxe de la logique, les nouvelles frontières, gratifiantes, ne créent pas de vase clos mais s’arriment au club sélect des nations modernes.

2b - Quelle est la légitime attribution catégorielle par laquelle les Québécois s’identifient et cherchent à être identifiés?

L’organisation catégorielle du portrait du pavillon montre que le Québec prend sa destinée en main et que cette destinée passe par les ressources naturelles et l’industrie; la langue, comme les institutions, est mentionnée comme un élément du tout et non pas comme un élément définitoire. Cela concorde avec l’ambition de participer au concert des nations, dans lequel la langue peut s’avérer un obstacle, mais les ressources et les compétences constituer un sésame des plus efficaces. Dans le portrait du fascicule, les catégories retenues sont universalisantes et montrent ainsi que le Québec cherche surtout à être identifié comme une nation occidentale « ordinaire » dans laquelle l’État crée la prospérité. Le portrait populaire ne va pas jusqu’à spécifier des catégories.

2c - Quelle est la valorisation des traits nationaux dénotée par la hiérarchie instaurée entre les divers objets identitaires spatiaux et temporels?

Le portrait du pavillon montre un Québec qui cherche à se distinguer par sa vigueur industrielle et économique; on voit donc bien que les traits retenus sont mis en valeur par les catégories retenues dans le portrait. Cette remarque n’a rien de bien original, si ce n’est qu’elle souligne combien les concepteurs ont soigné leur travail : quand les catégories rhétoriques « objectives » répondent à une vision (subjective), le message devient d’autant plus prégnant. Le portrait du fascicule montre le Québec comme un pays ordinaire, dont les caractéristiques sont celles d’une entité prospère qui joue sur tous les tableaux, à l’instar des autres nations occidentales. Le portrait populaire désigne les capacités remarquables du Québec dénotées par l’Expo comme étant les traits du Nous : hardiesse, compétence et hospitalité ressortent de ce portrait.

2d - Y a-t-il des emblèmes de l’origine commune et lesquels, c’est-à-dire à quelle aune l’« authenticité » québécoise se définit-elle?

Les trois portraits inaugurent une nouvelle ère pour le Québec et se démarquent des définitions d’authenticité reliées à la tradition et à l’ethnie. Comme il propose une sorte de nouveau départ, le portrait du pavillon récuse les emblèmes classiques : la nouvelle origine commune réside dans la modernité technique et économique. Pour sa part, le fascicule souligne l’action de l’État; à travers cet ouvrage qui décrit le Québec moderne, c’est le dynamisme d’une nation qui est érigé en emblème. Quant au portrait populaire, il ne va pas jusqu’à proposer des emblèmes. En revanche, l’Expo est devenue avec le temps un emblème de l’identité du Québec moderne.

3) Dans quelle mesure y a-t-il convergence, recoupements ou divergences entre l’identité nationale officielle et l’identité nationale populaire?

Ces trois portraits ont en commun l’insistance sur les capacités du Québec, ou plus précisément son dynamisme et ses compétences techniques. Cependant ils divergent en ce qu’ils ne sont pas du même ordre : celui du pavillon est une œuvre d’art éphémère qui s’apparente à un coup de force; celui du fascicule, un travail administratif et politique appelé à devenir obsolète, comme tout texte qui s’efforce d’être d’actualité; et celui des visiteurs québécois, une construction affective qui a persisté jusqu’à aujourd’hui. Comme quoi parfois, si les écrits restent, ils peuvent perdre de leur acuité, tandis que certaines représentations, du fait qu’elles deviennent des acteurs de l’histoire, vont jusqu’à un certain point transcender le temps.

Pour ce qui concerne l’utilité de cette recherche, elle est historique, conceptuelle et théorique. Elle apporte un peu de lumière sur le clivage entre les deux êtres collectifs qui, d’après Létourneau (1992), se sont succédé au cours des années soixante : le Canadien français est définitivement supplanté par le Québécois « moderne » lors de l’Expo. Elle contribue aussi à démythifier le rôle du général de Gaulle, dont l’éclat le 24 juillet 1967 a été amplifié par le contexte exalté de l’Expo. Ce travail définit par ailleurs la notion d’identité nationale comme une représentation sociale, ce qui permet de la saisir dans un espace-temps précis, tout en sachant qu’elle reste floue. Car les lecteurs de l’identité nationale exposée ne font pas que réagir au texte proposé, ils se le réapproprient dans une interaction jamais achevée. L’identité nationale ainsi comprise rappelle le caractère interactionniste de la culture politique dans laquelle elle s’inscrit. Enfin, comme ce travail montre que les affects jouent un rôle crucial dans l’édification identitaire, il contribue à réhabiliter le poids du « non-rationnel » dans la hiérarchie des valeurs théoriques en science politique.

D’ailleurs, on n’a pas finalement de claire dichotomie entre un portrait officiel qui serait strictement rationnel au pavillon et un portrait populaire seulement affectif chez les visiteurs. On a en fait deux courants sous-jacents qui concernent les portraits officiels comme le portrait populaire :

- La part du rationnel : le façonnement de l’identité nationale est un effet de la modernité économique et politique puisque le pavillon est en partie un produit de l’État (moyens, tutelle des institutions), de même le fascicule. De leur côté, ce que les visiteurs ont sous les yeux pour nourrir leurs représentations repose sur des investissements colossaux de l’État (« jamais vus en temps de paix ») devant lesquels ils ne peuvent pas rester neutres.

- La part de l’affectif : l’identité nationale est construite à partir d’imaginaires qui dévoient le rationnel. De même que le portrait du fascicule matérialise une certaine conception du Québec, orientée, le portrait du pavillon dépend des représentations du commissaire, de la créativité des architectes et du designer, de leur capacité à convaincre les décideurs de la valeur de leurs choix. Pour leur part, les visiteurs de l’Expo se sont approprié ce qui leur plaisait, ont retenu ce qu’ils voulaient et ont diffusé tout cela autour d’eux.

À L’Expo, les témoins ont récrit une partie du récit du Québec — ils ont écrit une partie du récit du Québec moderne — et ils ont ainsi opéré une synthèse entre sol et peuple, ce qui le a fait accéder symboliquement au statut de nation. On peut ainsi parler de l’« agency » des visiteurs québécois (voir Heaman 1999 : 106). De plus, cette expérience de démocratie affective renverse le paradoxe de la démocratie, défini par Dupuy (2002) de façon saisissante, et qu’il synthétise dans cette citation :

 

Rien ne rend mieux sensible le paradoxe de la démocratie [...] que l’institution du suffrage universel. C’est précisément au moment où la souveraineté populaire est censée se manifester, le peuple s’actualiser en exprimant sa volonté, que les solidarités sociales sont défaites, que le citoyen se voit extrait de tous les réseaux dans lesquels se développe la vie sociale pour être converti en unité de compte. Le nombre se substitue à la substance.

 
--Dupuy 2002 : 16 (citation de Lefort 1986)  

L’expérience de démocratie affective que certains ont vécue à l’Expo renverse ce paradoxe, car chaque voix valait par sa substance et pouvait se démultiplier dans le reste de la société. Ainsi, si la démocratie fonctionne généralement lors de joutes, il lui arrive aussi d’avancer par effusion.

Il reste à rappeler les limites de cette thèse, qui sont autant de nouvelles pistes à explorer. Nous n’avons pas abordé le rôle de la science à l’Expo, la place des minorités, son aspect identitaire pour les Canadiens et pour les Québécois anglophones. Beaucoup reste à dire sur les conséquences économiques pour le Québec, notamment si l’on pense aux systèmes de communication, ou au traitement de la nourriture pour ces millions de personnes et aux industries que cela suppose en amont (abattage, conservation) et en aval (ordures). Les sources existantes sont loin d’avoir été toutes consultées : les fonds sur l’Expo aux archives nationales du Canada et du Québec ne sont qu’en partie classées, il reste sans doute de nombreuses archives audio-visuelles à dépouiller, sans compter les médias écrits de l’époque, notamment le courrier des lecteurs. En bref, Expo 67 est un terrain encore en friche, et beaucoup reste à faire pour saisir toute la complexité de ses enjeux.