1. BUT ET CONTEXTE DE L’ÉTUDE

Table des matières

Afin de mieux comprendre le phénomène de l’introduction des technologies permettant la fourniture de services de santé à distance, il semble pertinent de considérer à la fois les caractéristiques individuelles, soit celles des personnes devant adopter ce comportement, ainsi que celles des organisations de santé. Ainsi, il importe de s’interroger sur les facteurs qui risquent d’influencer l’adoption d’une nouvelle technologie telle la télémédecine afin de mieux planifier l’intégration de cet outil dans des contextes de pratique réels. Le but spécifique de cette étude est donc d’identifier les déterminants de l’adoption des technologies de télémédecine.

Pour ce faire, une analyse conjointe des facteurs individuels et organisationnels en lien avec l’adoption est souhaitable (Anderson, 1994; Danski et al., 1999; Hu, Chau & Sheng, 2000; Lapointe, 1999). De plus, les relations entre les facteurs individuels et organisationnels sont à considérer car elles constituent des dimensions interdépendantes (Lorenzi et al., 1997). Cela est d’autant plus pertinent qu’à date, la plupart des recherches concernant l’introduction des nouvelles technologies dans le domaine de la santé n’ont considéré que l’une ou l’autre de ces dimensions.

L’adoption d’une nouvelle technologie au sein d’une organisation de santé est considérée comme un processus de changement majeur (Hebert, 1999; Lorenzi & Riley, 2000; Massaro, 1993; Scott, 1990). Selon Lapointe (1999) le concept d’adoption d’une nouvelle technologie est très large car il englobe à la fois l’acceptation, l’essai, l’utilisation et l’internalisation de cette technologie. En ce sens, le comportement d’adoption fait référence à un continuum intégrant les différents stades d’intégration de la technologie par un individu ou une organisation. Au contraire, la résistance est un comportement qui se traduit par un refus d’utiliser la nouvelle technologie implantée (Lapointe, 1999).

Lorsque le comportement d’adoption d’une nouvelle technologie dans une organisation est considéré, certains auteurs proposent de faire une distinction entre les phases d’adoption primaire et secondaire. L’adoption primaire concerne la décision de l’organisation d’implanter une nouvelle technologie alors que l’adoption secondaire fait référence à la décision des individus appartenant à cette organisation d’adopter la technologie dans leur travail (Hu et al., 2001; Igbaria et al., 1997). Sheng et ses collaborateurs (1999) proposent de concevoir l’adoption des technologies de télémédecine selon un processus continu comprenant différentes étapes, allant de la planification de l’achat de la technologie à son abandon. De plus, dans le contexte des organisations de santé, l’adoption de technologies pouvant modifier les pratiques médicales est fortement influencée par les professionnels, en raison de leur grande autonomie décisionnelle. Ainsi, la décision d’implanter la télémédecine dans une organisation de santé représente-t-elle une condition essentielle, mais non exclusive, afin que la technologie soit adoptée de façon effective par les membres de cette organisation. Comme la plupart des réseaux de télémédecine au Québec sont constitués d’établissements qui ont accepté d’implanter cette technologie, la décision individuelle reliée à l’adoption de la télémédecine par les professionnels de la santé apparaît ainsi comme un défi particulier.

Au moment où cette étude a débuté, quatre grands réseaux de télésanté avaient été implantés au Québec, soit le Réseau de télémédecine de l’Est du Québec, le Réseau interrégional de télémédecine du Québec, le Réseau mère-enfant de l’Hôpital Sainte-Justine et le Réseau québécois de télésanté de l’enfant (MSSS, 2001). Dans le cadre de la présente recherche, le Réseau québécois de télésanté de l’enfant (RQTE) offrait le terrain d’étude. En 1998, le ministre québécois de la Santé et des Services sociaux a annoncé la mise en place d’un réseau provincial de télémédecine reliant les quatre Centres hospitaliers universitaires (CHUs) pédiatriques à des centres hospitaliers régionaux de l’ensemble du territoire québécois. On a alors assisté à la création du RQTE. Le diagnostic à distance des cardiopathies congénitales a été la première application à être couverte par le RQTE, en raison des expériences antérieures qui ont permis de créer un modèle de collaboration entre les centres spécialisés et les hôpitaux en région dans l’Est du Québec (Cloutier, 2000). L’installation des équipements dans les centres impliqués et leur raccordement au réseau de télécommunications socio-sanitaire (RTSS) provincial se sont effectués au cours de l’année 1999.

Destiné à faciliter l’accès aux services médicaux spécialisés en pédiatrie, à offrir aux enfants des services de qualité tout en réduisant les transferts vers les centres spécialisés, ce réseau se voulait également un modèle au déploiement des technologies de télémédecine dans le système de santé québécois. Au total, 36 établissements étaient initialement impliqués dans le RQTE, soit les quatre CHUs pédiatriques de même que 32 centres hospitaliers locaux ou régionaux situés à la grandeur du Québec. Comme les cardiopathies pédiatriques représentent un problème de santé relativement peu commun, l’élargissement des applications à d’autres pathologies, afin de maximiser l’utilisation des technologies disponibles et de permettre une efficience accrue, se retrouvait également au centre des préoccupations des responsables du RQTE.

En effet, le RQTE a été rebaptisé « Réseau québécois de télésanté élargi  » en 2001 afin de rendre compte de la diversité des applications visées par le développement de la télésanté sur le territoire québécois. Le nombre total de consultations effectuées par le biais de ce réseau entre janvier 2000 et décembre 2002 s’élevait à 328. Or, le volume d’utilisation variait de façon importante entre les différents sites d’expérimentation. En effet, certains centres hospitaliers ont utilisé la télémédecine à plusieurs reprises alors que d’autres ne l’ont jamais utilisée. À la fin de l’année 2002, suite à l’évaluation de l’utilisation de la télémédecine dans les différents centres hospitaliers impliqués dans le RQTE, le comité directeur du RQTE a décidé de retirer les équipements en place dans certains sites afin de les installer dans d’autres établissements, tandis qu’un rehaussement des équipements était prévu dans d’autres sites. Il semble donc pertinent de s’interroger sur les facteurs qui ont pu influencer le déroulement de ce projet dans les différents centres hospitaliers participant au projet. Dans une perspective de déploiement de diverses applications de télémédecine à l’échelle provinciale, l’expérience du RQTE est riche en enseignement. Ainsi, il importe de mieux comprendre les facteurs qui ont facilité ou contraint la diffusion de la télémédecine dans le cadre de ce projet afin de les prendre en compte pour le développement futur de cette technologie.