2. RECENSION DES ÉCRITS

Table des matières

De nombreux travaux traitant de la télémédecine mentionnent l’importance de tenir compte des facteurs humains et organisationnels qui influencent l’adoption de cette technologie afin de faciliter son introduction et son intégration dans les systèmes de santé (Aas, 2001; Bangert, Doktor & Warren, 1999; Bashshur, Sanders & Shannon, 1997; Hu et al., 1999a; Tanriverdi & Iacono, 1999). Cependant, la plupart des études recensées dans la littérature n’ont abordé que l’une de ces dimensions. Les travaux portant sur les facteurs individuels reliés à l’adoption de la télémédecine sont d’abord présentés. Ensuite, les principaux constats des études ayant considéré les facteurs organisationnels associés à l’adoption de cette technologie sont rapportés.

Un survol de la littérature sur les technologies de télémédecine permet de constater que les recherches s’étant penchées sur les facteurs individuels reliés à l’adoption de ces technologies sont peu nombreuses et ont surtout consisté en des études de cas isolées et présentant des échantillons limités. Tout d’abord, Allen et ses collaborateurs (1995) ont exploré les facteurs d’adoption de la téléoncologie par les médecins. Il s’agissait de la première étude ayant mesuré les attitudes de médecins par rapport à la télémédecine. Pour ce faire, ils ont interrogé trois oncologues au sujet de leurs perceptions quant à l’utilisation de la télémédecine pour le suivi de patients. Les attitudes positives de ces médecins semblaient un facteur déterminant de l’utilisation de cette technologie dans leur pratique.

D’autres auteurs (Paul, Pearlson & McDaniel, 1999) ont exploré les barrières technologiques à l’utilisation de la télémédecine. En se basant sur trois projets de télémédecine, ils ont fait ressortir l’importance, pour les utilisateurs de la télémédecine, de recevoir une formation répondant à leurs besoins. De plus, la complexité du système était perçue comme une barrière à son utilisation. Enfin, la mauvaise qualité audio des transmissions était considérée comme un obstacle à l’utilisation de la télémédecine.

Pour leur part, Mitchell, Mitchell et Disney (1996) ont identifié les principales conséquences associées à l’adoption de la télénéphrologie par les médecins. Leur sondage a démontré que les attitudes des médecins envers la technologie étaient généralement très positives, hormis celles reliées à la confidentialité et à la protection de la vie privée. Parmi les conséquences positives de la télénéphrologie perçues par les médecins, l’économie de temps et d’argent, l’accès accru aux services spécialisés et à l’expertise de même que l’amélioration de la communication entre les sites étaient les plus fréquemment mentionnées.

Les études de Mairinger et ses collaborateurs (1996; 1998) ont exploré les attitudes générales de médecins de différents pays européens au regard de la télémédecine. Ces sondages démontrent que la télémédecine est perçue comme un mode de fourniture de services de santé acceptable et compatible avec la pratique médicale. Une analyse des attitudes des médecins face à la télémédecine a également été réalisée par Demartines et al. (2000). Selon les résultats rapportés, les principaux avantages perçus par les médecins relativement à l’utilisation de la télémédecine seraient l’accès facile à un avis thérapeutique ou à une seconde opinion diagnostique provenant d’experts. Par ailleurs, la majorité des répondants affirmait que la télémédecine était un outil important pour la formation continue des professionnels et qu’elle permettait également d’assister plus facilement à des conférences. Les barrières mentionnées le plus fréquemment par les médecins interrogés avaient trait aux coûts des équipements de télémédecine et des infrastructures de télécommunication, aux aspects de sécurité, de confidentialité et de responsabilité professionnelle, de même qu’à la difficulté d’avoir accès aux experts en raison de leur disponibilité limitée.

Aas (2000) a mesuré les attitudes de différents professionnels par rapport à l’utilisation de la télémédecine pour différentes applications. Selon les résultats de ce sondage, 53% des répondants ont indiqué une amélioration de la pratique en lien avec leur utilisation de la télémédecine. De plus, 90% des professionnels interrogés considéraient cette technologie facile à utiliser. Enfin, une autre étude a démontré que des attitudes positives concernant l’utilité de la technologie, l’accessibilité accrue aux services, les économies de temps et d’argent réalisées de même que la satisfaction des patients à l’égard de ce mode de fourniture de soins ont favorisé l’utilisation de la télémédecine par différents spécialistes en pédiatrie (Karp et al., 2000). De plus, cette étude a démontré que les attitudes des médecins envers la télémédecine tendaient à devenir plus favorables lorsque ces derniers acquéraient davantage d’expérience. Le fait qu’ils aient entendu leurs collègues décrire des expériences positives avec la télémédecine était également un facteur qui influençait les attitudes des médecins interrogés.

Enfin, l’étude de Johnson (2001) rapporte que les principaux obstacles à l’adoption de la télémédecine peuvent être regroupés selon quatre catégories. Premièrement, les obstacles peuvent être de nature conjoncturelle, à savoir les facteurs temporels, économiques et environnementaux qui affectent l’accès à la technologie ou son l’utilisation. Deuxièmement, on retrouve les obstacles cognitifs, tel que le manque de formation et d’habileté pour utiliser la technologie. Les contraintes légales, dont les pratiques non- réglementées, constituent la troisième catégorie d’obstacles. Enfin, l’auteur présente une autre catégorie d’obstacles à l’adoption de la télémédecine, soit les facteurs intrapersonnels comme les attitudes.

Or, dans la majorité des études recensées, l’évaluation des déterminants de l’adoption de la télémédecine ne reposait pas sur des assises théoriques explicites. Parmi les études ayant adopté un cadre théorique psychosocial, Hu et ses collaborateurs (Hu & Chau, 1999; Hu et al., 1999a; 1999b) ont analysé les facteurs d’adoption de la télémédecine auprès de médecins spécialistes de Hong Kong à partir de la Théorie du comportement planifié (TCP) proposée par Ajzen (1985) et du Technology Acceptance Model (TAM), un modèle inspiré de la TCP, proposé par Davis (1989). Leurs résultats démontrent que l’attitude envers l’utilisation de la télémédecine et la perception du contrôle sur ce comportement sont significativement associées à l’intention d’utiliser cette technologie dans leur pratique. Cependant, la norme subjective n’avait pas d’influence sur cette intention.

Dans une analyse ayant porté sur de nombreux projets de télémédecine, Bashshur, Sanders et Shannon (1997) indiquent que l’un des principaux facteurs limitant le succès des projets d’implantation de nouvelles technologies serait la résistance des utilisateurs. La résistance des professionnels se traduit donc par la décision de ne pas adopter la télémédecine dans leur pratique. Ainsi, pour comprendre le phénomène de l’adoption de la télémédecine, il semble nécessaire d’explorer les facteurs psychosociaux qui sous-tendent cette décision. Toutefois, à la lumière des études consultées concernant l’adoption de la télémédecine, on constate que très peu d’entre elles ont utilisé un cadre théorique et qu’il ne semble pas y avoir de consensus concernant les déterminants individuels associés à l’adoption de cette technologie.

La littérature portant sur les aspects organisationnels reliés à l’adoption de la télémédecine regroupe surtout des études de cas ayant décrit l’introduction de ce mode de fourniture de services du point de vue des institutions qui sont impliquées tantôt au niveau de l’offre ou de la demande de services, tantôt dans le développement des applications ou dans leur financement. Par exemple, les travaux de Whitten et Allen (1996) décrivent l’organisation et le déroulement d’un projet de télémédecine au Kansas ainsi que certains des effets associés à l’introduction de cette technologie sur le réseau de soins de santé. Selon ces auteurs, les facteurs majeurs de succès du réseau seraient le financement du projet par l’État, la présence d’acteurs clés dévoués à la promotion de la télémédecine de même que des structures administratives supportant la technologie au niveau des établissements. Parmi les éléments contraignant la diffusion de la télémédecine, les auteurs mentionnent le manque d’un leadership central reconnu.

Une autre étude provenant des États-Unis (Whitten & Adams, 2003) présente les facteurs ayant influencé le déroulement de deux programmes de télémédecine au Michigan. Dans l’un des cas, le succès du programme était relié à une forte implication du leader, à la présence d’un soutien logistique de l’organisation ainsi qu’à l’autonomie du programme de télémédecine. Cependant, le succès de l’autre programme a été limité en raison d’un manque de financement et du peu de ressources humaines et techniques y étant allouées.

Selon Mitchell (1998), la diffusion de la télémédecine en Australie serait influencée par des facteurs reliés aux organisations de même qu’à l’environnement socio-politique. Ainsi, le manque de coordination au niveau central de même que le peu d’activités de recherche intégrées en télémédecine seraient les principales barrières à la diffusion de cette technologie. De plus, la question de la rémunération des professionnels et le contexte légal apparaissent, toujours selon cet auteur, comme des obstacles majeurs à l’intégration de la télémédecine dans la pratique médicale dans ce pays.

À Hong Kong, une équipe de recherche s’est penchée sur les facteurs organisationnels de l’adoption de la télémédecine (Hu, Chau & Sheng, 2000; Hu et al., 2001; Sheng et al., 1999). Leurs travaux présentent les principales étapes menant à l’adoption de la technologie par les organisations de santé et identifient les types de facteurs qui semblent avoir un impact sur ce phénomène. Ainsi, en plus des aspects reliés à la technologie et aux attitudes des professionnels, des caractéristiques propres à l’organisation, comme la présence d’un soutien technologique et de « champions » de la télémédecine à l’interne, semblent intervenir sur l’adoption de cette technologie. Une gestion intégrée des changements associés à l’introduction de la télémédecine à différents niveaux paraît donc également favorable à son intégration. De plus, l’organisation du réseau de télémédecine selon les compétences propres de chaque organisation de même que l’assurance d’un financement permettant la pérennité des projets semblent des conditions essentielles au succès des programmes de télémédecine (Sheng et al., 1999).

Les travaux de Aas (1999; 2001) portent sur un réseau de télémédecine mis en place dans des régions du nord de la Norvège. Dans l’étude longitudinale qui a été menée, l’adoption de la télémédecine semblait être étroitement reliée à la mise en place de structures organisationnelles et de ressources dédiées spécifiquement à cette technologie. Ces facteurs ont également été rapportés dans des études de cas sur trois projets de télémédecine menées par Tanriverdi et Iacono (1999).

Au Québec, des études évaluatives des projets de télémédecine menés jusqu’à présent rejoignent les constats des travaux réalisés dans d’autres pays. Sicotte et ses collaborateurs (1999) ont évalué le Réseau interrégional de télésanté du Québec (RITQ) et ont constaté que des facteurs reliés aux organisations participant au projet, telles que les restructurations administratives et la présence d’une expertise adéquate dans les centres demandeurs de services, avaient limité l’utilisation du réseau de façon importante. Le fait que l’un des centres demandeurs de services était plus éloigné géographiquement du centre de référence a contribué à sa plus grande utilisation de la télémédecine. De plus, toujours en référence au projet RITQ, Lehoux et al. (2001) ont fait ressortir que les principaux obstacles à l’utilisation de la télémédecine étaient reliés au type d’information qu’il était possible de traiter via ce médium. Ainsi, la télémédecine semblait moins appropriée pour les spécialités requérant un haut degré d’informations subjectives, contrairement à celles fondées sur l’analyse de données objectives comme les images et les données numériques. La correspondance entre la technologie et les besoins cliniques des médecins selon leur spécialité paraissait donc un élément central à l’utilisation du réseau.

Un rapport portant sur des expériences pilotes de téléradiologie et de télécardiologie (Fortin & Banville, 1998) a mis en lumière l’importance de développer un modèle de gestion de projets en télémédecine afin de faciliter l’implantation de cette technologie dans les organisations de santé. De plus, ce rapport a fait ressortir l’asymétrie au niveau des coûts et des bénéfices que l’utilisation de la télémédecine pouvait entraîner entre les centres demandeurs et fournisseurs de services. Enfin, l’évaluation du projet de télémédecine des Îles-de-la-Madeleine (Cloutier et al., 2001a; Fortin et al., 2003; Gagnon, Fortin & Cloutier, 2002) a fait ressortir l’importance de mettre en place des structures adaptées à ce nouveau mode de fourniture des services de santé au sein des organisations, le besoin d’assurer des mécanismes de soutien à l’innovation et la nécessité d’établir des ententes concernant la rémunération des médecins au niveau central.

Ce type de résultat peut être utile pour expliquer les conditions entourant la réalisation des projets de télémédecine et fournir des points de repère afin de planifier la diffusion de cette technologie dans un contexte donné. Or, les observations rapportées par de telles études demeurent limitées en raison de leur caractère descriptif, unique et donc, difficilement généralisable. Dans le champ de la recherche sur les organisations, il existe très peu d’études empiriques ayant étudié les facteurs d’adoption organisationnels de la télémédecine à partir d’un cadre théorique explicite. Par ailleurs, aucun modèle théorique intégrant l’ensemble des dimensions organisationnelles impliquées dans l’adoption de la télémédecine n’a été proposé. Par conséquent, la référence à des études portant sur l’adoption, par différents types d’organisations, de technologies similaires pourra permettre d’identifier des facteurs à considérer dans l’étude de l’adoption de la télémédecine.