9. DISCUSSION

Table des matières

Ce chapitre fait d’abord une synthèse des principaux constats dégagés suite à l’analyse des facteurs individuels et des facteurs organisationnels associés à l’adoption de la télémédecine. Ensuite, une discussion des forces et des limites de la démarche de recherche est présentée. Ce chapitre conclut en rapportant les principales implications de cette recherche sur les plans théorique et pratique.

Cette recherche impliquait l’étude conjointe des facteurs individuels et organisationnels associés à l’adoption de la télémédecine dans le cadre du RQTE. Tout d’abord, les résultats se rapportant à l’analyse des facteurs individuels influençant l’intention des médecins d’adopter la télémédecine sont discutés. Cette section poursuit avec une discussion des résultats de l’analyse des facteurs organisationnels associés à l’utilisation de la télémédecine par les établissements membres du RQTE. Enfin, la mise en commun de ces résultats permet de dégager des pistes de recherches futures.

Selon plusieurs auteurs (Bashshur, Sanders & Shannon, 1997; Whitten & Richardson, 2002), l’acceptation par les utilisateurs constitue une condition essentielle à l’adoption de la télémédecine. L’étude de l’adoption d’une nouvelle technologie par des individus nécessite le recours à un modèle de compréhension du comportement permettant de considérer un ensemble de facteurs d’influence et d’établir des liens entre ceux-ci (Hu & Chau, 1999). L’emploi d’un modèle théorique de prédiction du comportement issu de la psychologie sociale semblait donc approprié à notre objet d’étude. Le choix de la Théorie des comportements interpersonnels de Triandis (1980) s’est basé sur le fait que ce modèle incorpore la plupart des concepts retrouvés dans les autres théories et qu’il permet de tenir compte des dimensions culturelles propres à la population étudiée.

Ce modèle s’est avéré relativement efficace pour prédire l’intention des médecins d’utiliser la télémédecine dans leur pratique. En effet, la TCI a permis d’expliquer plus de 80 % de la variance dans l’intention. Dans les études précédentes sur l’adoption de la télémédecine par les médecins (Croteau & Vieru, 2002; Hu & Chau, 1999; Hu et al., 1999a; 1999b), la proportion de variance expliquée par les modèles théoriques variait entre 37 % et 60 %. Néanmoins, notre modèle présentait quelques limites, notamment en ce qui concerne la mesure des construits théoriques. À cet effet, l’analyse factorielle confirmatoire effectuée pour tester le modèle de mesure a identifié certaines lacunes. D’une part, les deux construits normatifs proposés par la TCI, soit les normes sociales et la norme morale personnelle, présentaient une très forte corrélation. Un construit normatif composite a été créé en combinant les items de ces variables afin de tenir compte de leur multicollinéarité. Cette décision était justifiée au niveau théorique puisque Fishbein (1967) a suggéré l’existence d’un facteur normatif général, incorporant les dimensions sociales et personnelles, qui influence l’intention des individus d’adopter un comportement donné. D’autre part, le construit des barrières perçues a été retiré du modèle car les items s’y rapportant démontraient une faible validité. Le choix des items mesurant les barrières potentielles à l’utilisation de la télémédecine s’avérait donc inapproprié. En effet, les items associés à ce construit provenaient d’une étude préliminaire réalisée auprès de médecins assistant à un symposium sur la télésanté et qui étaient déjà sensibilisés à l’utilisation de cette technologie. Ainsi, les barrières identifiées par ces médecins quant à l’utilisation de la télémédecine n’étaient peut-être pas aussi pertinentes pour des médecins moins familiers avec cette technologie.

Suite aux ajustements apportés au modèle de mesure, le modèle structural testé indiquait que seules deux variables étaient associées significativement à l’intention des médecins d’adopter la télémédecine. La première variable prédictive était le facteur normatif composite, avec un coefficient β standardisé de 1,08. L’autre variable prédisant l’intention de façon significative était l’identité personnelle qui présentait un coefficient β standardisé de - 0,33. Le fait que ces deux variables présentaient une corrélation positive entre elles (r = 0,64), tout en étant toutes deux corrélées de façon positive avec l’intention, révélait la présence d’un effet de suppression net (Cohen & Cohen, 1983). Comme le suggèrent Maasen et Bakker (2001), il est essentiel de considérer les situations de suppression lorsqu’on interprète les résultats d’un modèle structural. Selon ces auteurs, lorsqu’une variable suppressive est entrée dans l’équation de régression, elle augmente la valeur prédictive d’une autre variable. Le fait d’introduire la variable identité personnelle dans l’équation de régression permettait donc de supprimer une partie de la variance du construit normatif qui n’était pas associée à l’intention d’utiliser la télémédecine. Le coefficient β standardisé supérieur à 1 associé au construit normatif composite dans l’équation de régression pouvait donc s’expliquer par la présence de l’effet de suppression de la variable identité personnelle (Deegan, 1978).

Ces résultats nous amènent donc à suggérer que l’intention d’adopter la télémédecine chez les médecins pratiquant dans les établissements du RQTE serait avant tout influencée par les normes sociales et professionnelles qui régissent la pratique de la médecine. Parmi ces normes, les attentes des collègues, des patients et des gestionnaires en lien avec l’utilisation de la télémédecine seraient importantes. De plus, le fait de considérer l’utilisation de la télémédecine comme étant appropriée pour un médecin d’un âge, d’une région ou d’une spécialité donnés influencerait l’intention d’adopter ce comportement. Ces constats rejoignent, entre autres, Eisenberg (1985) et Anderson (1997) qui ont souligné l’importance des normes sociales affectant le comportement des médecins. Cependant, dans la plupart des études précédentes sur l’adoption de la télémédecine par les médecins, les normes sociales ne semblaient pas avoir une influence sur le comportement (Chau et Hu, 2002; Croteau et Vieru, 2002; Hu & Chau, 1999; Hu et al., 1999). Par contre, des études ayant examiné les déterminants de l’utilisation de différentes technologies par les médecins du Québec à partir de la TCI (Comeau, 1996; Lapointe, 1999; Malouin, 2000) ont fait ressortir l’importance des facteurs sociaux sur l’adoption. En ce qui concerne le comportement d’adoption des technologies par d’autres professionnels, Hartwick et Barki (1994) ont démontré que la norme subjective était un déterminant important de l’adoption de la technologie lors des premiers stades de son implantation dans une organisation. Selon Succi et Walter (1999), la mesure des normes sociales que proposent les modèles théoriques psychosociaux ne serait peut-être pas appropriée au comportement des professionnels de la santé. Ces auteurs suggèrent d’aborder les facteurs sociaux associés aux comportements des médecins sous l’angle des normes professionnelles. Dans la présente étude, le fait d’avoir adapté les items mesurant l’influence des normes sociales à la culture particulière de la pratique médicale a permis de faire ressortir l’impact majeur des croyances normatives sur l’adoption de la télémédecine.

Les obligations morales ressenties par un médecin par rapport à l’utilisation de la télémédecine seraient également à considérer pour comprendre le phénomène d’adoption de cette technologie. Dans les analyses effectuées, cette variable a été intégrée au facteur normatif composite en raison de sa forte multicollinéarité avec les facteurs sociaux. L’influence unique de ce facteur n’est cependant pas précisée, mais il est possible de croire que, chez les médecins, la norme morale personnelle soit étroitement reliée à la norme professionnelle. Comme l’indiquent Tanriverdi et Venkatraman (1999), le sentiment de responsabilité professionnelle influence fortement les médecins dans leur prise de décisions et pourrait ainsi avoir un effet sur leur décision d’utiliser la télémédecine. Or, parmi les études ayant porté sur l’adoption de la télémédecine ou d’autres technologies de l’information et des communications, aucune n’a intégré une mesure de la norme morale. Notre étude confirme l’importance d’inclure les dimensions de responsabilité sociale et professionnelle pour mieux comprendre l’intention des médecins d’utiliser la télémédecine dans leur pratique.

Dans un autre ordre d’idées, la perception que l’individu a de lui-même en tant qu’utilisateur de la télémédecine devrait également être considérée dans l’étude des facteurs d’adoption de cette technologie puisqu’elle agit sur la relation entre les pressions normatives et l’intention d’adopter la technologie. Triandis (1989) a proposé une distinction entre les facteurs normatifs influençant le comportement des individus dans une culture donnée. Ainsi, il indique que l’individu est soumis à un ensemble de normes qui relèvent du soi social ( public self ), du soi du groupe de référence ( collective self ) et du soi individuel ( private self ). Selon Triandis (1989), le soi public correspond à la perception qu’a l’individu de l’évaluation que les autres en général font de lui (« Les gens me trouvent compétent »); le soi du groupe de référence fait allusion à la perception de l’individu quant à l’évaluation que font de lui les membres de son groupe d’appartenance (« Mes collègues de travail me trouvent compétent »); enfin, le soi individuel représente l’évaluation qu’un individu fait de lui-même (« Je suis compétent »). De plus, la décision d’adopter un comportement donné serait influencée par certaines normes qu’un individu sélectionne parmi l’une ou l’autre de ces catégories, selon la situation (Triandis, 1989; Ybarra & Trafimow, 1998). Cette distinction pourrait aisément s’appliquer aux résultats fournis par l’étude des facteurs d’adoption de la télémédecine. En effet, la décision d’adopter la télémédecine chez la plupart des médecins se baserait sur des normes sociales générales ( public self ) ou sur celles de leur groupe de référence ( collective self ). La portion du construit normatif se rapportant au soi individuel ( private self ), à savoir la façon dont ces médecins se perçoivent en tant qu’individus utilisant la télémédecine, ne serait donc pas reliée aux autres composantes de ce construit. Par exemple, un médecin pourrait percevoir une forte pression associée à l’utilisation de la télémédecine de la part de ses collègues ou bien ressentir un sentiment d’obligation sociale quant à l’utilisation de cette technologie afin de mieux servir la communauté. Dans ce cas, la façon dont le médecin s’identifie en tant qu’utilisateur de la télémédecine ne serait pas nécessairement importante dans sa décision d’adopter cette technologie. Par ailleurs, l’intention de certains médecins pourrait davantage être influencée par le fait qu’ils s’identifient comme utilisateurs de la télémédecine. Dans cette catégorie, on pourrait s’attendre à retrouver davantage de médecins ayant déjà expérimenté cette technologie. Toutefois, il serait important de vérifier ces hypothèses dans le cadre de recherches futures.

En ce qui concerne les variables n’étant pas significatives dans le modèle final, plusieurs constats peuvent être dégagés. D’abord, le fait que, dans notre étude, les dimensions cognitives et affectives de l’attitude n’étaient pas associées significativement à l’intention des médecins d’utiliser la télémédecine contraste avec les résultats des études précédentes. En effet, les études de Hu et ses collaborateurs (Hu & Chau, 1999; Hu et al., 1999a; 1999b) et celle de Croteau et Vieru (2002) ont fait ressortir l’importance de l’attitude dans l’intention des médecins d’utiliser la télémédecine. Cependant, ces auteurs ont utilisé des modèles théoriques autres que la TCI et la mesure des composantes attitudinales différait de celle employée dans la présente étude. Parmi les études ayant utilisé la TCI, plusieurs (Bergeron et al., 1995; Paré & Elam, 1995; Thompson, Higgins & Howell, 1991; 1994) ont rapporté l’influence majeure des conséquences perçues et de l’affect dans l’adoption des technologies d’information et de communication par différents groupes. Or, ces études portaient sur l’adoption de technologies, telles que l’Internet ou les micro-ordinateurs, qui n’étaient pas directement reliées à la pratique clinique. De plus, le comportement d’adoption des médecins peut différer de celui des autres groupes de professionnels étudiés dans les travaux précédents. À la lumière de nos résultats, il semble que la décision des médecins d’adopter la télémédecine se fonde davantage sur des considérations normatives plutôt que sur l’évaluation des conséquences instrumentales et affectives associées à l’utilisation de cette technologie. Le niveau d’utilisation encore très limité de la télémédecine pourrait expliquer pourquoi les dimensions attitudinales seraient moins importantes dans la décision des médecins d’adopter cette technologie.

Le comportement passé n’a pas été identifié comme un facteur d’influence significatif sur l’intention d’utiliser la télémédecine. Cependant, aucune autre étude sur l’adoption de la télémédecine n’a évalué l’impact de l’habitude sur ce comportement. Certains travaux précédents basés sur la TCI (Bergeron et al., 1995) ont rapporté que la fréquence d’utilisation d’une technologie dans le passé n’influençait pas le comportement d’utilisation futur de façon significative; c’était plutôt l’internalisation de l’usage de la technologie, ou son appropriation par les professionnels, qui prédisait le comportement d’utilisation. Toutefois, d’autres auteurs (Paré & Elam, 1995; Thompson, Higgins & Howell, 1994) ont suggéré qu’une mesure multidimensionnelle du comportement passé était significativement associée au comportement actuel. Dans notre étude, l’hypothèse d’une association directe entre l’habitude et l’intention comportementale présentait une modification au modèle théorique original puisque la TCI ne propose pas une telle relation. Selon Triandis (1980), le comportement passé influencerait directement le comportement futur, mais n’aurait qu’une influence indirecte sur l’intention comportementale, en raison d’un effet médiatisé par l’affect. Nos résultats confirment un effet de médiation partiel de l’affect sur la relation entre l’habitude et l’intention. Néanmoins, comme l’affect ne prédit pas l’intention de façon significative, l’effet indirect de l’habitude sur l’intention n’est donc pas significatif. Il est à noter que l’habitude était mesurée par un seul item dans notre étude. De plus, seule une faible proportion des médecins ayant participé à l’étude avaient déjà utilisé la télémédecine dans leur pratique. L’influence du comportement passé sur l’intention d’utiliser la télémédecine devrait donc être testée dans les recherches subséquentes.

L’influence des barrières potentielles à l’utilisation de la télémédecine n’a pas pu être testée dans le modèle structural final en raison de la faible validité de la mesure de ce construit. Cependant, les études précédentes sur l’adoption de la télémédecine dans la pratique médicale (Croteau et Vieru, 2002; Hu & Chau, 1999; Hu et al., 1999b) soulignent l’importance de la perception du contrôle sur le comportement dans la décision des médecins d’adopter cette technologie. Dans notre étude, les barrières évaluées ne correspondaient peut-être pas à celles qui étaient réellement perçues par les médecins quant à l’utilisation de la télémédecine dans leur pratique compte tenu de leur peu d’expérience avec cette technologie. Cette limite, associée à la mesure des items de contrôle sur le comportement, suggère qu’il est important de tenir compte du degré de familiarité des utilisateurs envers la technologie et des barrières à son utilisation qui paraissent les plus importantes à leur point de vue.

Peu d’études ont abordé le phénomène d’adoption de la télémédecine selon un cadre d’analyse organisationnel. D’ailleurs, les modèles théoriques proposés afin de comprendre les comportements des organisations, bien que nombreux, semblent moins développés que les modèles d’explication du comportement individuel. En outre, il n’existe pas de méthode consensuelle afin de mesurer les variables reliées aux caractéristiques des organisations. De plus, les modèles théoriques suggérés afin d’étudier les organisations se concentrent souvent sur des dimensions particulières, en fonction de l’angle sous lequel ils abordent l’organisation. Ces différentes façons d’envisager les organisations, qualifiées de métaphores par Morgan (1989), permettent difficilement d’intégrer l’ensemble des dimensions pouvant agir sur l’adoption d’une nouvelle technologie à l’intérieur d’un cadre explicatif unique. Dans notre étude, le recours à des concepts provenant de différents cadres théoriques ayant été utilisés afin de comprendre le phénomène d’adoption des technologies par les organisations a permis de surmonter en partie ces limites.

Des éléments structurels, c’est-à-dire internes à l’organisation, tels que la spécialisation des tâches, la différentiation fonctionnelle, la formalisation, la centralisation du pouvoir, les dispositifs de communications et la disponibilité des ressources, paraissaient importants à considérer pour comprendre le phénomène d’adoption de la télémédecine. Par ailleurs, des facteurs externes à l’organisation, à savoir les facteurs culturels et conjoncturels, comme l’idéologie du professionnalisme, les relations inter-organisationnelles, de même que les liens entre l’organisation et son environnement, pouvaient aussi influencer l’adoption de la télémédecine. De plus, l’introduction de la télémédecine dans les pratiques était susceptible d’occasionner des changements au niveau des relations entre les professionnels qui pouvaient également se répercuter sur l’adoption de cette technologie.

Dans un premier temps, nous avons tenté de rassembler des variables de différents cadres théoriques qui présentaient une influence potentielle sur l’adoption de la télémédecine dans les établissements de santé. Par la suite, un questionnaire a été élaboré afin de permettre la réalisation d’une étude explorant les effets de ces variables sur le niveau d’utilisation de la télémédecine par les établissements. Les résultats de cette étude exploratoire ont permis de sélectionner un nombre de cas types, constitués d’établissements présentant différentes caractéristiques associées à l’adoption de la télémédecine. Par des entrevues semi-structurées, abordant chacune des dimensions identifiées comme pouvant influencer l’adoption de la télémédecine, les données recueillies lors de l’étude exploratoire ont pu être validées. Ces entrevues avec des médecins et des administrateurs ont permis, de surcroît, d’ajouter à la compréhension du phénomène d’adoption de la télémédecine en faisant ressortir des éléments du contexte ayant influencé le déroulement du projet et en les illustrant par des exemples précis.

Suite à l’étude exploratoire, les variables qui semblaient avoir influencé l’utilisation de la télémédecine dans les établissements étaient la différentiation fonctionnelle, la décentralisation du pouvoir, le système de planification et de contrôle ainsi que la taille et la localisation de l’établissement. En ce qui concerne la différentiation fonctionnelle, mesurée par le nombre total de sous-unités dans l’établissement, un effet négatif sur l’adoption de la télémédecine a été constaté. Comme le suggèrent d’autres études sur l’adoption des innovations technologiques dans les hôpitaux (Kimberly & Evanisko,1981; Lapointe, 1999), l’effet de la différentiation fonctionnelle sur l’adoption serait fonction des valeurs des groupes de professionnels au regard de la technologie. Dans la présente étude, l’impact négatif observé indique que la télémédecine aurait moins pénétré les hôpitaux présentant un plus grand nombre de sous-unités. Ainsi, une résistance envers cette technologie pourrait se manifester parmi plusieurs groupes de professionnels et avoir des répercussions sur l’ensemble des départements. Pour faciliter l’adoption de la télémédecine au niveau organisationnel, un appui de tous les départements est souhaitable. Dans les hôpitaux ayant moins de sous-unités, il serait plus facile d’implanter la télémédecine car il y aurait moins de groupes de professionnels à convaincre de la pertinence d’utiliser cette technologie comme un outil en soutien à leur pratique.

Dans les organisations de type bureaucratie professionnelle, en plus d’exercer un contrôle sur la réalisation de leurs tâches, les professionnels cherchent à contrôler collectivement les décisions administratives. Pour cette raison, les postes administratifs sont souvent comblés par des professionnels. Dans le cas des hôpitaux, le fait que des médecins occupent des postes administratifs permet la défense de leurs intérêts collectifs (Succi & Lee, 1998). Selon les résultats de l’étude exploratoire, le nombre de médecins occupant un poste administratif dans l’établissement était associé négativement à l’utilisation de la télémédecine. Ceci rejoint les résultats de l’étude de Lapointe (1999) suggérant que le pouvoir exercé par les médecins qui résistaient à l’utilisation de la technologie avait limité son adoption. Dans notre étude, tous les hôpitaux qui comptaient quatre médecins et plus ayant des postes administratifs n’avaient pas adopté la télémédecine. Ainsi, le fait d’occuper des postes de décision permettait à ces médecins de représenter la résistance collective de leurs collègues envers la télémédecine. Cependant, un lien direct peut être établi entre la taille de l’établissement et le nombre de médecins occupant des postes administratifs. En effet, comme on retrouve plus de postes administratifs dans les établissements plus grands, davantage de médecins peuvent occuper ces postes. La relation observée entre la présence de médecins dans l’administration et l’adoption de la télémédecine devrait donc être considérée en fonction de la taille de l’hôpital.

Une autre caractéristique structurelle ayant influencé l’adoption de la télémédecine dans les établissements du RQTE est la décentralisation du pouvoir, évaluée par la participation des médecins à la prise de décisions concernant la télémédecine. Les hôpitaux possédant des comités de télémédecine auxquels participaient des médecins étaient moins nombreux à avoir adopté la technologie. Dans ces établissements, les applications de la télémédecine proposées dans le cadre du RQTE ne semblaient pas répondre aux intérêts des médecins et le fait de s’impliquer directement dans la prise de décisions constituait pour eux une façon d’exprimer leur résistance. La décentralisation du pouvoir dans les établissements de santé a été identifiée comme une barrière à l’adoption des innovations technologiques (Lapointe, 1999; Kimberly & Evanisko, 1981). De plus, Sheng et al. (1999) indiquent qu’il est essentiel de considérer les intérêts particuliers des différents groupes de professionnels lors de l’implantation d’un projet de télémédecine afin de tenir compte de leurs besoins dans le développement des applications.

En ce qui a trait aux caractéristiques contextuelles affectant l’adoption de la télémédecine, la taille de l’établissement ressortait comme un facteur d’influence majeur. Ainsi, la relation négative observée entre la taille de l’hôpital, qu’elle soit mesurée par le nombre de lits ou par le nombre annuel d’admissions, et l’utilisation de la télémédecine indique que cette technologie semble davantage appropriée aux besoins des petits hôpitaux. De même, la localisation de l’établissement avait un impact sur l’utilisation de la télémédecine puisque les hôpitaux situés en région éloignée ou isolée avaient davantage adopté cette technologie. Ces résultats diffèrent de ceux retrouvés dans les études ayant porté sur l’adoption d’autres innovations technologiques. En effet, Kimberly et Evanisko (1981) ont trouvé une association positive entre l’adoption et la taille de l’hôpital de même que la taille de la ville où était situé l’établissement. Toutefois, il importe de considérer la nature particulière de la technologie étudiée afin de comprendre ces différences. La télémédecine est avant tout perçue comme un outil en soutien à la prestation de services de santé qui seraient difficilement accessibles à certaines populations. Les établissements situés dans des régions éloignées sont souvent de petits hôpitaux qui ne disposent pas des mêmes ressources que les hôpitaux plus grands situés en milieu urbain ou périphérique. Pour les établissements situés en régions éloignées, la télémédecine constitue un moyen d’avoir accès à l’expertise et aux services spécialisés des grands centres. Par ailleurs, l’utilisation de la télémédecine paraît davantage en accord avec le fonctionnement et la culture de ces établissements puisqu’ils utilisent déjà des services de l’extérieur par le recours à des spécialistes visiteurs. Par contre, les établissements plus grands situés près des centres urbains possèdent davantage de ressources spécialisées et dépendent moins des services des autres établissements. De plus, la proximité des centres de référence fait en sorte que la télémédecine ne constitue pas l’unique moyen pour ces établissements de recourir aux services spécialisés. Ainsi, les applications de télémédecine développées dans le cadre du RQTE ne semblaient pas correspondre aux intérêts de l’ensemble des établissements impliqués dans le réseau.

Enfin, l’étude exploratoire a permis de constater que la décision de retirer ou de rehausser les équipements de télémédecine était associée au fait que les établissements aient adopté ou non cette technologie. Ce résultat indique que la décision des responsables du projet se basait sur une analyse rationnelle des besoins dans les établissements participants. Or, différents facteurs peuvent expliquer le fait que les établissements aient utilisé ou non la télémédecine et ces derniers devraient être considérés afin d’assurer la pérennité du projet et de mieux planifier le développement des applications futures.

L’étude de cas multiple effectuée afin d’enrichir les observations recueillies lors de l’étude exploratoire amène des explications complémentaires permettant de mieux comprendre comment les facteurs organisationnels ont influencé l’adoption de la télémédecine. En outre, les entrevues avec les médecins et les administrateurs des neufs établissements sélectionnés ont fait ressortir l’importance des facteurs d’ordre structurel sur l’adoption de la technologie. Notamment, la participation des médecins et des administrateurs à la prise de décisions concernant le projet de télémédecine a été très limitée et ce, autant dans les établissements ayant adopté la technologie que dans ceux ne l’ayant pas adoptée. Certains établissements ont reçu les équipements sans en avoir fait la demande et, souvent, les médecins n’ont pas été consultés sur leurs besoins concernant la télémédecine. Lorsque les médecins ont été consultés, ils n’ont pas eu l’impression que leurs demandes aient été considérées. Par ailleurs, le fait de ne pas avoir été impliqués directement dans les décisions du RQTE a été mentionné par certains administrateurs comme la raison de leur peu d’intérêt envers ce projet. Dans les établissements où la télémédecine a été utilisée, le rôle des administrateurs a souvent consisté à recueillir les demandes exprimées par les médecins et à trouver des façons de répondre à celles-ci. La communication entre les médecins et les administrateurs semble donc un élément essentiel à considérer pour faciliter l’introduction de la télémédecine.

La convivialité et la qualité de la technologie ont été identifiées par plusieurs médecins comme des facteurs essentiels à l’utilisation de la télémédecine. L’un des facteurs de résistance des utilisateurs était une expérience négative avec la télémédecine. De plus, certains médecins déploraient la piètre qualité des équipements pour certaines applications. Ce facteur est souvent ressorti des études précédentes sur l’adoption de la télémédecine (Hu, Chau & Sheng, 2000 ; Paul, Pearlson & McDaniel, 1999). Cependant, il semble que dans le cas des établissements ayant adopté la télémédecine, d’autres éléments aient permis de surmonter les obstacles associés à la technologie. Ainsi, certains médecins ont indiqué que la télémédecine entraînait certes une nouvelle façon de travailler, mais que les avantages y étant associés justifiaient son utilisation. Parmi les grands utilisateurs de la télémédecine, on retrouvait des médecins s’étant approprié la technologie en développant des façons de rendre son utilisation plus conviviale.

Or, une autre limite à l’utilisation de la télémédecine a été identifiée lors des entrevues, à savoir le manque de structure dans l’organisation des services de téléconsultation. En effet, il semble que plusieurs médecins hésitaient à utiliser les services de télémédecine car ils ne savaient pas qui consulter et quand. D’autres études ont identifié cet élément comme une limite à l’utilisation de la télémédecine (Gagnon et al., 2001 ; Fortin et al., 2003 ; Whitten & Adams, 2003). Pour qu’un médecin réfère à un collègue par télémédecine, la confiance est un élément important (Tiwana & Ramesh, 2000). Le fait d’avoir une liste des consultants et de leurs disponibilités a d’ailleurs été mentionné par plusieurs répondants comme un facteur pouvant faciliter l’utilisation de la télémédecine.

En ce qui concerne l’influence des facteurs de contexte sur l’adoption de la télémédecine, les entrevues ont également permis de préciser certaines observations découlant de l’étude exploratoire. Pour les hôpitaux situés dans les régions plus éloignées, la télémédecine était perçue comme une solution acceptable afin de fournir les services spécialisés en cardiologie pédiatrique qui auraient autrement nécessité des transferts coûteux et risqués. De plus, l’importance des relations inter-organisationnelles et, plus précisément, des réseaux de référence existants, a été soulignée comme un facteur ayant facilité l’intégration de la télémédecine comme un outil en complément aux transferts des patients ou aux visites de médecins provenant des centres de référence dans les établissements situés en régions éloignées. Toutefois, la télémédecine ne devrait pas être considérée comme une solution unique qui remplacerait ces éléments. Par ailleurs, certaines conditions doivent être présentes dans l’organisation avant d’implanter un service de télémédecine. En l’occurrence, l’absence de personnel clinique et technique qualifié de même que le manque d’équipement approprié ont limité l’adoption de la télémédecine dans certains hôpitaux qui présentaient pourtant un fort potentiel d’utilisation.

À la lumière des résultats de l’étude exploratoire et de l’étude de cas multiple, les autres variables contextuelles, telles que l’âge de l’établissement, le nombre annuel de spécialistes visiteurs et le statut de centre de référence régional, ne semblaient pas influencer l’adoption de la télémédecine. Cependant, d’autres éléments de contexte, qui n’avaient pas été abordés lors de l’étude exploratoire, ont pu être dégagés des entrevues. Ainsi, certains établissements ont identifié le manque de soutien de la Régie régionale de la santé et des services sociaux (RRSSS) comme une limite à l’intégration de la télémédecine, alors que d’autres ont mentionné une très bonne collaboration de celle-ci. Dans certains cas, le projet de télémédecine semble même avoir eu un impact au niveau de la rationalisation des services de santé sur une base régionale. Toutefois, une analyse plus approfondie des effets du contexte local et régional sur l’utilisation de la télémédecine par les organisations de santé est nécessaire.

Enfin, les entrevues réalisées dans le cadre de l’étude de cas ont permis d’aborder la question de l’impact de la télémédecine sur les rôles et responsabilités professionnels, éléments qui n’avaient pas été évalués lors de l’étude exploratoire. Ainsi, différents effets potentiels de la télémédecine ont été identifiés par les utilisateurs. Parmi ces effets, certains médecins ont mentionné que l’utilisation de la télémédecine permettait de diminuer l’incertitude dans certains cas problématiques. En l’absence de télémédecine, les médecins transfèrent automatiquement ces cas vers un centre de référence. Cependant, avec la possibilité d’utiliser la télémédecine, la décision de transférer ou non un patient deviendrait la responsabilité du médecin du centre demandeur, ce qui pourrait augmenter la complexité de sa tâche. De plus, certains médecins ont affirmé que l’utilisation de la télémédecine avait entraîné un changement dans le choix de leur centre de référence en raison de la qualité des services qu’ils avaient reçus. Par conséquent, la télémédecine pourrait entraîner des modifications dans les réseaux inter-professionnels et inter-organisationnels. Tel que l’indiquent Sheng et al. (1999), le respect de la mission des différents centres impliqués dans un réseau de télémédecine est une condition importante à son succès. Il faudrait donc s’assurer que les réseaux de télémédecine soient adaptés aux corridors de services existants. Finalement, plusieurs lacunes ont été identifiées au niveau de l’infrastructure et du soutien techniques nécessaires à la réalisation des téléconsultations, augmentant ainsi la perception de la complexité de l’utilisation de cette technologie pour les médecins. Or, le volume d’utilisation de la télémédecine demeurait relativement peu élevé dans les établissements participant au RQTE, ce qui a limité l’analyse de ses effets sur la pratique clinique.

Les résultats provenant des deux études réalisées ne doivent pas être considérés de façon indépendante, mais plutôt selon un continuum représenté par les différentes phases de l’adoption de la télémédecine par un individu ou une organisation. Selon Lapointe (1999), les comportements d’adoption d’une nouvelle technologie concernent à la fois l’acceptation, l’essai, l’utilisation et l’internalisation de cette technologie. D’autres auteurs (Sheng et al., 1999) proposent de concevoir l’adoption de la télémédecine selon un processus continu comprenant différentes étapes, allant de la planification de l’achat de la technologie à son abandon. Comme le précisent Hu et ses collaborateurs (2001), l’adoption primaire de la télémédecine concerne la décision de l’organisation d’implanter cette nouvelle technologie, alors que l’adoption secondaire fait référence à la décision des individus appartenant à cette organisation d’adopter la télémédecine. Cependant, nous croyons que ces phases ne suivent pas une séquence temporelle fixe et que, pour chaque nouvelle application de la technologie implantée, un retour aux phases initiales est possible.

Dans notre étude, il est ressorti que les établissements du RQTE ne se situaient pas tous au même stade d’adoption en ce qui concerne la première application visée par le RQTE, soit l’échocardiographie à distance chez les nouveaux nés. En ce qui concerne l’adoption primaire, les établissements plus petits et situés à une distance importante des centres de référence étaient plus nombreux à avoir adopté la télémédecine. Or, d’autres facteurs semblaient également influencer le stade d’adoption de la télémédecine puisque ce n’étaient pas tous les établissements situés en régions éloignées qui utilisaient cette technologie. Ainsi, en plus des éléments reliés à la structure de l’organisation et à son environnement, des facteurs associés aux individus présents dans l’organisation ont pu contribuer au fait que l’adoption secondaire de la télémédecine, à savoir son utilisation par les professionnels de la santé, ait été limitée. À cet effet, l’analyse des facteurs organisationnels associés à l’adoption de la télémédecine a fait ressortir l’influence de l’implication des médecins et des gestionnaires dans la prise de décisions concernant cette technologie.

Par ailleurs, le sondage réalisé auprès des médecins a fait ressortir que les normes sociales et professionnelles avaient un impact majeur sur leur intention d’utiliser la télémédecine dans leur pratique. Or, la perception qu’a un médecin des normes provenant de ses collègues, ses patients et des administrateurs de son établissement risque également d’évoluer dans le temps, en fonction des expériences de télémédecine qui se sont déroulées. Dans des milieux où la technologie est déjà bien implantée et fait partie de la culture de l’organisation, les professionnels, les gestionnaires et la clientèle sont davantage sensibilisés à cette technologie et peuvent exprimer certaines attentes par rapport à son utilisation dans la prestation des soins et des services de santé. Il est donc possible d’envisager une relation d’interdépendance entre les professionnels de la santé et les établissements dans lesquels ils se situent.

Cette relation mériterait cependant d’être vérifiée par une exploration des interactions entre les dimensions individuelles et organisationnelles sur le niveau d’adoption de la télémédecine. Le fait de considérer l’adoption sur un continuum permettrait de faire ressortir les facteurs qui semblent les plus influents à certains moments clés du processus d’intégration de différentes applications de la télémédecine dans la fourniture de soins et de services de santé. Pour ce faire, des études longitudinales sont requises afin d’analyser l’évolution des facteurs d’adoption individuels et organisationnels dans le temps. De plus, des techniques d’analyse particulières devraient être utilisées. Par exemple, le recours à l’analyse multi-niveaux (Goldstein, 1995) permettrait de comparer les variables mesurées selon les différentes unités (individus et établissements) et d’explorer les interrelations entre celles-ci de même que leur influence relative sur l’adoption de la télémédecine. Enfin, les analyses subséquentes devraient porter sur différentes applications de la télémédecine de façon à tenir compte des variations entre leur stade d’adoption.

Cette section regroupe les principales forces et limites de la démarche de recherche effectuée. Cependant, en raison des différentes approches et méthodes utilisées, les aspects reliés à l’étude des facteurs individuels et ceux se rapportant à l’étude des facteurs organisationnels sont discutés séparément.

L’étude qui a été menée était la première, à notre connaissance, à utiliser la Théorie des comportements interpersonnels de Triandis (1980) pour étudier les déterminants psychosociaux de l’adoption de la télémédecine par les médecins. Même s’il a peu été employé jusqu’à maintenant, ce modèle théorique semblait approprié à notre objet d’étude puisqu’il incorpore la plupart des construits théoriques retrouvés dans les autres modèles de prédiction des comportements. De plus, la TCI permet de tenir compte des variations culturelles dans la formation des comportements chez différents groupes (Facione, 1993). Les médecins représentent un groupe de professionnels particulier qui possède sa propre sous-culture. Il semblait donc nécessaire d’adapter le contenu des construits théoriques à la réalité de la pratique médicale. L’utilisation de l’approche anthropologique émique-étique (Pelto, 1970) a ainsi permis de développer un questionnaire dont le contenu correspondait à la culture particulière des médecins puisque les questions se basaient sur des items recueillis auprès d’un groupe de médecins et non, comme dans le cas de la plupart des autres études sur ce sujet, de la littérature ou des chercheurs eux-mêmes. Nous croyons que cette approche a permis de faire ressortir des éléments particuliers qui auraient peut-être été négligés si nous avions utilisé des questions tirées d’autres travaux.

De plus, l’emploi de la modélisation par équations structurales a permis de tester la validité de la TCI pour prédire l’intention des médecins d’utiliser la télémédecine dans leur pratique. Le modèle de mesure utilisé afin de relier les variables observées aux construits théoriques sous-jacents avait préalablement été évalué à l’aide d’une analyse factorielle confirmatoire. Ainsi, cette étude a permis de tester de façon extensive l’utilisation de la Théorie des comportements interpersonnels de même que les ajustements que nous y avons apportés afin de tenir compte des caractéristiques particulières de notre objet d’étude. Cette étude, en dépit de certaines limites, constitue donc un apport important à la compréhension du comportement d’adoption de la télémédecine par les médecins.

Parmi les limites de l’étude, on peut d’abord noter le faible taux de réponse obtenu. En effet, malgré l’utilisation d’une stratégie impliquant des personnes contacts dans chaque établissement, le taux de participation a été très limité et a varié de façon importante entre les établissements. Toutefois, plusieurs études précédentes sur l’adoption de la télésanté ont également rapporté un faible taux de participation des médecins (Hu & Chau, 1999; Hu et al. 1999a; 1999b). Dans notre étude, le fait que la distribution des questionnaires se soit effectuée durant la période estivale peut, en partie, expliquer la faible participation. De plus, l’étude étant anonyme, il n’était pas possible de personnaliser les documents et de cibler uniquement les non-répondants lors de l’envoi des lettres de rappel. L’utilisation d’incitatifs financiers a été associée à une augmentation significative du taux de réponse des médecins à un questionnaire postal (Donaldson et al., 1999). D’autres stratégies ont été suggérées afin d’augmenter la participation des médecins à ce type d’études, telles que le fait d’impliquer directement les chefs de départements cliniques (Chau & Hu, 2002). Or, même en utilisant cette stratégie, le taux de réponse n’atteignait que 23 %. Les études subséquentes devraient donc accorder une attention particulière à la mise en place de stratégies pour assurer une meilleure participation des médecins.

Une autre limite de cette étude concerne la possibilité de généraliser les résultats obtenus. La population à l’étude était constituée de l’ensemble des médecins pratiquant dans les établissements du RQTE. L’échantillon était donc composé d’individus ayant volontairement accepté de participer à l’étude et qui représentent probablement un certain type de médecins, déjà sensibilisés à la télémédecine. Par conséquent, les résultats obtenus lors de cette étude sont sujets à des biais d’auto-sélection. Puisque les médecins ayant participé à l’étude étaient probablement plus intéressés par la télémédecine que les non-participants, on pourrait s’attendre à ce que nos résultats surestiment l’intention réelle des médecins du RQTE d’utiliser la télémédecine dans leur pratique.

Afin de vérifier la représentativité de notre échantillon, une comparaison entre les caractéristiques des répondants et celles de l’ensemble des médecins du Québec a été effectuée. En effet, il n’était pas possible d’obtenir de données concernant uniquement la population constituée des médecins pratiquant dans les établissements du RQTE. Les médecins de notre échantillon présentaient des caractéristiques similaires aux médecins du Québec, excepté en ce qui concerne la sur-représentation des médecins pratiquant en régions éloignées ou isolées dans l’échantillon. Ce résultat s’explique par le fait que la majorité des établissements participant au RQTE se situe dans les régions éloignées des centres de référence. La télémédecine est d’abord perçue comme un moyen de faciliter l’accès à l’expertise dans les régions éloignées. Les médecins de ces régions sont donc davantage informés au sujet de cette technologie et de ses avantages; ils pourraient, par conséquent, démontrer une intention plus forte d’utiliser la télémédecine que les autres médecins du Québec. Bien que nos analyses n’aient pas identifié de variations significatives entre les médecins des différentes régions en ce qui concerne leur intention d’utiliser la télémédecine, il serait pertinent d’explorer davantage l’influence possible de la région de pratique sur les comportements d’adoption de cette technologie.

La dernière limite importante de cette étude se rapporte à la mesure des construits théoriques du modèle utilisé. En effet, même si la TCI s’est avérée satisfaisante en expliquant une proportion élevée dans la variance de l’intention des médecins d’utiliser la télémédecine, quelques limites ont été identifiées à ce modèle. D’abord, les items associés aux normes sociales et ceux mesurant la norme morale ont été regroupés dans un construit unique en raison de la multicollinéarité entre ces deux variables. Ensuite, le construit des barrières perçues a été retiré du modèle théorique puisque les items s’y rapportant démontraient une faible validité. Enfin, certaines hypothèses de recherche ont été rejetées, car plusieurs des construits théoriques proposés par la TCI ne semblaient pas influencer l’intention des médecins d’utiliser la télémédecine dans leur pratique. Ces limites concernant le modèle théorique et la mesure de ses différents construits indiquent qu’il est nécessaire de poursuivre le développement des théories visant à expliquer le comportement d’adoption de la télémédecine et de raffiner les méthodes de mesure afin d’augmenter la validité de ces dernières. L’utilisation de la modélisation par équations structurales dans le cadre des futures études utilisant la TCI paraît incontournable afin de tester davantage la validité de ce modèle.

Dans le cadre de l’étude des facteurs organisationnels d’adoption de la télémédecine, il est important de souligner que, jusqu’à présent, très peu d’études ont abordé cette dimension de façon systématique en se basant sur un cadre théorique. Ainsi, la littérature ne permettait pas d’identifier une approche théorique et méthodologique précise afin d’étudier le phénomène de l’adoption de la télémédecine par les établissements de santé, contrairement à celle que l’on retrouvait pour l’étude des déterminants psychosociaux. La méthode utilisée devait donc s’adapter au fait que l’analyse des facteurs organisationnels se voulait avant tout exploratoire. La démarche ayant permis de réaliser cette étude est donc de nature plus inductive, même si plusieurs cadres théoriques ont été consultés afin de définir les variables à l’étude.

La principale force de cette étude sur le plan théorique est qu’elle s’est inspirée de différents cadres afin d’identifier les variables présentant une influence potentielle sur l’adoption de la télémédecine. Un cadre conceptuel intégré a donc été proposé, mais celui-ci n’était pas hermétique et laissait place à l’inclusion d’autres variables au besoin. De plus, l’opérationnalisation des concepts tirés des modèles théoriques a été adaptée à la nature particulière de la technologie à l’étude, de même qu’au contexte des établissements de santé et de l’environnement socio-politique dans lequel le projet se situait. Par ailleurs, des chercheurs du domaine de l’organisation des services de santé et des experts en télémédecine ont validé le contenu du questionnaire et des schémas d’entrevue.

Des approches qualitatives et quantitatives ont été utilisées de façon complémentaire dans le processus de collecte des données afin d’obtenir une compréhension plus riche et plus précise du phénomène d’adoption de la télémédecine dans les organisations de santé. La triangulation des différentes sources de données a permis d’étayer les relations observées entre les caractéristiques organisationnelles et l’adoption de la télémédecine en présentant des exemples tirés de l’expérience vécue par les médecins et les administrateurs des établissements participant au RQTE. Comme le rapportent Kaplan et Duchon (1988), le fait de combiner différentes sources de données permet d’apporter des éclaircissements aux résultats observés et d’envisager différents modes d’analyse, ce qui n’est pas le cas en employant une méthode unique.

Toutefois, cette étude présente différentes limites qui méritent d’être considérées dans l’interprétation des résultats. En premier lieu, le cadre conceptuel utilisé comportait plusieurs construits provenant de diverses théories, mais d’autres dimensions qui auraient pu influencer l’adoption de la télémédecine n’ont pas été incluses. Il n’existe pas de cadre théorique intégrateur pour l’étude des organisations et la mesure des construits théoriques proposés n’est pas adéquatement développée. En outre, le recours aux questions utilisées dans les études précédentes a permis d’opérationnaliser les variables théoriques, mais il ne fut pas possible d’évaluer la consistance interne des construits et la précision de leur mesure. Des développements théoriques et métrologiques seraient nécessaires afin d’enrichir le champ d’étude des caractéristiques des organisations de santé.

En second lieu, la mesure de l’association entre les différentes variables théoriques et l’adoption de la télémédecine à l’aide du test du khi-carré (χ2) s’avérait plutôt rudimentaire. Bien que le nombre d’unités (les 32 centres hospitaliers du RQTE) ait été suffisant pour réaliser les analyses, il importe de considérer les résultats avec prudence car la création des différentes catégories de réponses s’est faite de manière arbitraire, à partir de l’analyse préliminaire des données recueillies. D’autres méthodes statistiques mériteraient d’être explorées, telles que les analyses de variance multiple (MANOVA), afin d’établir des relations entre les caractéristiques des organisations et l’adoption de la télémédecine. Un échantillon plus grand de même que l’utilisation d’une mesure plus précise et valide des variables théoriques seraient par contre nécessaires à ce type d’analyses.

Enfin, l’étude de cas multiple effectuée dans neuf établissements visait à enrichir la compréhension des relations entre les caractéristiques des organisations et l’adoption de la télémédecine, mais également à identifier d’autres facteurs ayant pu influencer ce phénomène. Or, comme le choix des établissements s’est basé sur une catégorisation des organisations réalisée a priori, en fonction des variables identifiées lors de l’étude exploratoire, il est possible que certains facteurs ayant influencé l’adoption de la télémédecine n’aient pas été identifiés. De plus, le nombre de répondants et la sélection de ceux-ci ont été limités par des considérations d’ordre pratique plutôt qu’en fonction de la saturation des données (Morse, 1994). La poursuite d’études qualitatives permettrait de mieux cerner l’ensemble des éléments qui peuvent influencer l’adoption de la télémédecine par les organisations de santé.

Différentes pistes de recherche et de réflexion suggérées par les résultats de la recherche sont proposées dans cette section. De plus, les implications des résultats dégagés pour la mise en œuvre d’interventions visant à favoriser l’adoption de la télémédecine chez les médecins et les organisations sont discutées.

Au plan théorique, cette étude a permis de dégager un ensemble de facteurs organisationnels et individuels ayant influencé l’adoption de la télémédecine dans le cadre du Réseau québécois de télésanté élargi. Par l’utilisation combinée de différents cadres théoriques et de méthodes variées, il a été possible d’intégrer dans un processus de recherche global des dimensions qui, le plus souvent, ont été considérées de façon séparée. La démarche utilisée rejoint donc les recommandations de différents auteurs à l’effet qu’il est important de considérer plus d’une dimensions lorsque l’on étudie le phénomène d’adoption d’une nouvelle technologie.

Cette recherche était la première, à notre connaissance, à faire une analyse des déterminants psychosociaux de l’adoption de la télémédecine à partir de la Théorie des comportements interpersonnels. Les autres études ayant porté sur cet aspect ont utilisé d’autres cadres qui présentaient plusieurs limites, dont notamment en ce qui concerne la mesure des aspects sociaux et culturels. La TCI constitue donc un modèle pertinent à l’analyse d’un comportement complexe comme l’adoption d’une nouvelle technologie dans la pratique médicale. Cependant, des études supplémentaires sont requises afin de valider la possibilité d’étendre l’utilisation de la TCI à d’autres contextes, d’autres groupes et d’autres technologies. De plus, les faiblesses reliées à la mesure de certains construits de ce modèle indiquent qu’une attention particulière devrait être portée au développement des instruments de mesure dans les travaux futurs.

Par ailleurs, l’exploration de l’influence des facteurs associés à la structure des organisations de santé et à leur environnement sur l’adoption de la télémédecine représente une contribution théorique originale de cette recherche. En effet, les travaux précédents n’ont pas employé de cadre considérant à la fois les caractéristiques internes des organisations de santé et les facteurs externes, tels que l’environnement socio-politique et les relations inter-organisationnelles. De plus, l’influence des facteurs professionnels a peu été abordée dans les études précédentes sur l’adoption de la télémédecine. La portée des résultats dégagés par cette recherche est toutefois difficile à évaluer en raison de la limite des connaissances actuelles. Les développements théoriques et méthodologiques de l’étude des caractéristiques organisationnelles devraient donc être encouragés. En ce qui concerne les aspects théoriques, il serait important de proposer et de tester un cadre intégrant l’ensemble des variables organisationnelles associées à l’adoption de la télémédecine identifiées à ce jour. Pour ce faire, des recherches qualitatives sont nécessaires afin d’explorer plus en profondeur la dynamique de l’introduction de la télémédecine dans les organisations de santé. De plus, des analyses quantitatives plus poussées permettraient d’évaluer l’importance des facteurs organisationnels associés à l’adoption de la télémédecine dans différents contextes.

Afin d’évaluer les conditions de succès des projets de télémédecine, le recours à des bases théoriques est essentiel. En effet, l’utilisation de modèles explicatifs du comportement d’adoption, tant au niveau individuel qu’organisationnel, a permis de proposer un ensemble d’hypothèses ayant guidé la collecte des données et l’analyse des relations entre les facteurs d’influence observés et l’adoption de la télémédecine. De plus, cette recherche souligne l’importance de développer des instruments de mesure adaptés au contexte particulier dans lequel s’inscrit l’introduction d’une nouvelle technologie. Pour ce faire, la combinaison des approches qualitatives et quantitatives semble une stratégie à privilégier. Dans cette recherche, les approches qualitatives ont permis d’ajuster les construits théoriques à la réalité perçue par les sujets, alors que les approches quantitatives ont facilité la validation des hypothèses de recherche de même que la possibilité de comparer et de généraliser les résultats.

Enfin, cette recherche propose des balises pour le développement d’un cadre conceptuel intégrateur permettant de considérer simultanément les dimensions individuelles et organisationnelles associées à l’adoption de la télémédecine de même que les interrelations entre ces dimensions. Aucun modèle théorique n’a été développé à ce jour afin d’expliquer les comportements d’adoption des technologies à ces deux niveaux. Cette recherche a également fait ressortir la pertinence de considérer l’influence des différents stades d’adoption de la télémédecine dans les futures recherches. Ainsi, il serait pertinent de réaliser des études longitudinales comparant les effets des différents facteurs individuels et organisationnels sur les niveaux d’adoption de la télémédecine dans le temps. L’intégration des perspectives théoriques psychosociales et organisationnelles pourra contribuer à proposer un modèle explicatif du phénomène d’adoption de la télémédecine tenant compte de la particularité du contexte hospitalier, de l’influence des caractéristiques individuelles et de l’interdépendance entre les individus et le milieu dans lequel ils évoluent.

Au plan pratique, cette étude procure des informations qui pourront directement être transférées à l’ensemble des acteurs intéressés par le développement de la télésanté au Québec. En effet, le RQTE constitue un vaste réseau qui propose un modèle de base à la diffusion des applications de télémédecine à la grandeur de la province. Les résultats dégagés par cette recherche fournissent aux personnes et aux organisations impliquées dans le RQTE des informations pour évaluer les facteurs reliés aux individus et aux organisations qui ont influencé le déroulement du projet jusqu’à maintenant. Cette recherche procure également des indications sur les éléments à considérer pour l’extension de ce réseau à d’autres applications et d’autres sites.

Ainsi, les conditions permettant de faciliter l’adoption de la télémédecine au niveau des établissements, telles qu’identifiées par cette recherche, sont principalement associées à la localisation et la taille des établissements. Par ailleurs, la participation des médecins et des administrateurs aux décisions concernant la télémédecine représente un facteur d’influence majeur sur le déroulement du projet. Ainsi, une connaissance approfondie de ces facteurs permettra de mieux planifier l’introduction des applications de la télémédecine en ciblant d’abord les établissements présentant un fort potentiel d’adoption. Par ailleurs, les intérêts des médecins et des administrateurs devraient davantage être considérés afin de faciliter l’implantation de la télémédecine. En possédant une connaissance globale des différents enjeux soulevés par l’introduction de cette technologie dans un établissement donné, les responsables du réseau pourront intervenir de façon stratégique afin de répondre aux inquiétudes manifestées et réduire ainsi la résistance éventuelle envers la télémédecine.

De plus, au sein des organisations impliquées dans le RQTE, les gestionnaires ont également un rôle important afin de mobiliser les professionnels. Comme la participation des médecins à la prise de décisions concernant la télémédecine est associée négativement à l’adoption de cette technologie, il s’avère important de faire la promotion de cette technologie dans chaque établissement en ciblant de façon particulière les médecins. Les gestionnaires doivent cependant être eux-mêmes convaincus au préalable de la pertinence d’introduire les différentes applications de la télémédecine dans leur établissement. C’est à ce niveau que les promoteurs du RQTE peuvent intervenir en encourageant la participation de représentants des établissements et leur implication dans la prise de décisions concernant le développement du réseau.

Au niveau des facteurs psychosociaux influençant la motivation des médecins à utiliser la télémédecine, les résultats de cette recherche font ressortir l’effet prépondérant des normes sociales et professionnelles. Les stratégies visant la promotion de la télémédecine auprès des futurs utilisateurs devraient donc privilégier la diffusion de messages faisant appel à la responsabilité sociale et professionnelle associée à l’utilisation de cette technologie dans la fourniture des soins et des services de santé. Il importe également de mettre en valeur le fait que l’utilisation de la télémédecine constitue un comportement valorisé par un ensemble de groupes importants pour les médecins, tels que leurs collègues et leurs patients. La présentation de modèles, à savoir des médecins de différentes spécialités ou pratiquant dans diverses régions qui font la promotion de la télémédecine, serait une autre stratégie permettant de renforcer la perception qu’ont les médecins de la pertinence d’utiliser cette technologie dans leur pratique.

Enfin, comme le RQTE est en constante évolution et propose un modèle aux développements futurs de la télémédecine, la portée de cette recherche dépasse donc le cadre unique de ce projet. Au-delà de leurs implications pour la poursuite des activités du RQTE, les résultats de cette recherche pourront offrir des points de repère à la mise en place d’autres réseaux de télémédecine au Québec et ailleurs dans le monde. Il est toutefois nécessaire, et c’est là l’un des messages importants qui se dégage de nos travaux, de tenir compte du contexte particulier dans lequel la technologie est introduite, tant au niveau des individus que des organisations et de leur environnement.