INTRODUCTION GÉNÉRALE

Le lièvre d'Amérique est présent dans toute l'Amérique du Nord, des forêts touffues de l'Alaska jusqu'à Terre-Neuve, et plus au sud, dans les régions montagneuses de l'Est et de l'Ouest des États-Unis. Au Québec, il est présent dans tous les milieux forestiers jusqu’à la limite nord des forêts (Alain 1986). Cette espèce prolifique a comme particularité de présenter un cycle d’une redondance de 10 ans pendant lequel les populations peuvent varier en nombre de façon marquée selon un facteur d’environ 1 pour 40 (Meslow et Keith 1968). Pourtant, malgré qu’il puisse être peu abondant certaines années, il représente une espèce clef. En effet, il est une proie d’importance pour un grand nombre de prédateurs tels le lynx ( Lynx canadensis Kerr, 1792) (Brand et Keith 1976; O'Donoghue et al. 1997; Ward et Krebs 1985), la martre d’Amérique ( Martes americana (Turton, 1806)) (Bateman 1986; O'Farrell 1965), le coyote ( Canis latrans Say, 1823) (O'Donoghue, Boutin, Krebs, Murray et al. 1998), le loup ( Canis lupus Linnaeus, 1758), le renard roux ( Vulpes vulpes (Linnaeus, 1758)) (O’Farrel 1965), l’autour des Palombes ( Accipiter gentilis (Linnaeus, 1758)) (O'Farrell 1965; Rohner et Krebs 1996) et le grand duc d’Amérique ( Bubo virginianus (J. F. Gmelin, 1788)) (O'Farrell 1965). Il représente aussi une source de revenus pour certaines régions en raison des nombreux chasseurs et trappeurs qu’il attire. Or, pour protéger les espèces clefs, il faut protéger leurs habitats critiques et les processus écologiques auxquels elles participent. En ce qui concerne le lièvre, les activités liées à la récolte de matière ligneuse sont probablement les activités anthropiques qui ont le plus d’impact sur son environnement. Il est donc nécessaire de s’assurer que ces activités ne viennent pas dramatiquement réduire la qualité de son habitat afin de préserver ses populations et les espèces qui en dépendent.

C’est dans cet objectif que, dans les années 1970, les aménagistes et les biologistes ont développé, aux États-unis, des modèles HSI (Habitat Suitability Index) permettant de calculer la valeur d’un milieu pour une espèce donnée (Carrecker 1985). Ces modèles sont souvent utilisés pour évaluer les effets potentiels de différents scénarios d’aménagement forestier sur la faune. Au Québec, cette idée a été reprise et a donné ce qu’on appelle : les modèles d’indices de qualité d’habitat (IQH). Si on s’intéresse, en détail, à celui consacré au lièvre d’Amérique, le modèle développé utilise les informations contenues dans les inventaires écoforestiers et il comporte deux composantes. La première est un indice de qualité de l’habitat du peuplement (IQHP) attribué à chaque peuplement forestier en tenant compte de sa composition, de ses qualités de couvert et de la disponibilité en nourriture, ceci en fonction de son âge, sa densité et sa hauteur. Deuxièmement, afin de compléter la valeur obtenue, il se rajoute un indice de qualité des habitats des écotones (IQHÉ) qui prend en compte la zone de bordure entre le peuplement en question et les peuplements adjacents (Guay 1994).

Tous les modèles élaborés ont rapidement fait l’objet de critiques (Verner et al. 1986) notamment du fait de leur trop grande simplicité. Celui du lièvre n’y échappe pas. Ainsi, si on se situe en forêt mélangée, certains traitements sylvicoles réalisés engendrent des peuplements avec des références similaires en terme d’âge, de densité et de hauteur mais, avec des structures spatiales différentes. Or, il apparaît que ces variations spatiales sont perçues par le lièvre puisque les résultats préliminaires d’une étude sur le terrain a mis en évidence que ces milieux sont utilisés différemment (Darveau et al. 2000; Darveau et al. 2001). Ces différences d’utilisation pourraient être associées à la densité du couvert qui montre des variations saisonnières, ce qui résulte en une utilisation hétérogène du milieu selon les saisons. En effet, en hiver, les peuplements ayant un couvert latéral inférieur à 40% entre 1 m et 3 m de hauteur sont peu utilisés car le lièvre y est plus sensible à la prédation (Ferron et Ouellet 1992a; Ferron et Ouellet 1992b; Wolfe et al. 1982). De plus, le lièvre ne se nourrit pas de la même façon en hiver et en été. Ainsi, du début du printemps jusqu’aux premières neiges, le lièvre se nourrit principalement d’herbacées (Wolff 1980) alors qu’en hiver, à cause de l’épaisseur de neige, il se nourrit principalement de petits arbustes (Krebs, Boonstra et al. 2002; Sinclair et al. 1988; Smith et al. 1988). Donc, pour le lièvre, le milieu idéal ressemble plus à une mosaïque d’habitats, ceux-ci offrant des sites d’alimentation et de repos sur une faible distance, avec des exigences plus souvent liées à la structure qu’à la présence d’espèces végétales particulières (Bider 1961; Conroy et al. 1979; Ferron et Ouellet 1992a; Litvaitis 1990; Litvaitis et al. 1985; Monthey 1986; Wolfe et al. 1982; Wolff 1980). Par contre, plusieurs études ont montré que l’abondance locale de lièvre est dépendante de la densité de la végétation basse (Barbour et Litvaitis 1993; Litvaitis et al. 1985).

Le modèle IQH du Québec a été simplifié récemment, lorsqu’il a été décidé d’enlever la valeur attribuée aux écotones (IQHÉ) (Rimouski 2003). Cette omission entraîne une perte d’information non négligeable au niveau du peuplement étudié. Comme on l’a évoqué plus haut, le lièvre a besoin d’un milieu varié, d’autant plus que certains types de bordures (excluant les bandes riveraines) (Darveau et al. 1999; Forsey et Baggs 2001) et les couverts de sous étages représentent des habitats critiques pour cette espèce (Conroy et al. 1979; Pietz et Tester 1983). Une autre critique à apporter au modèle réside dans la carte forestière elle-même. En effet, lors de la photo interprétation la superficie minimale de prise en compte est trop grande. Ainsi, pour des cas spécifiques la superficie minimale est de 1 hectare (plantation, lac issu de barrage de castor...), mais elle passe à 4 hectares pour des peuplements homogènes et à 8 hectares pour des peuplements hétérogènes ou regroupant des petits peuplements homogènes (Létourneau 2000). Or, dans les milieux étudiés, la photo-interprétation n’est pas toujours fiable et finalement, ne reflète que partiellement la réalité du terrain (Dussault et al. 2001).

Le projet dont il est question ici a été mis en place suite aux observations réalisées sur le terrain par l’équipe de Marcel Darveau dans le cadre du projet Scénarios Sylvicoles Adaptés à la forêt Mélangée (SSAM). Ce projet, initié en 1999, vise à l’instauration de traitements sylvicoles assurant le renouvellement des ressources ligneuses et fauniques tout en préservant la biodiversité.

Dans cette étude je me propose d’étudier l’habitat du lièvre d’Amérique afin de poser les jalons d’une nouvelle approche concernant l’élaboration d’un meilleur outil de modélisation. Les objectifs de cette étude sont donc de 1°) déterminer jusqu’à quelle échelle spatiale on doit prendre des relevés pour l’élaboration d’un modèle IQH; 2°) définir les meilleures variables à prendre en compte pour élaborer ce modèle; 3°) approfondir nos connaissances de l’écologie du lièvre dans la forêt mélangée et plus particulièrement dans la sapinière à bouleau jaune. Mon hypothèse était qu’un habitat dense sera la variable déterminante de l’environnement pour le lièvre et qu’une échelle plus fine que celle du peuplement forestier décrira mieux l’habitat optimal du lièvre d’Amérique.