INTRODUCTION

Cette recherche porte sur des conflits environnementaux où différents acteurs sont amenés à composer avec d’autres acteurs dans un contexte d’action collective sur une base régulière et continue – en opposition à une situation de crise. Cette action collective n'est pas du même type que le mouvement social, où des acteurs se rassemblent sur une base intentionnelle pour atteindre des objectifs d’envergure sociétale (Touraine 1984). Il s’agit plutôt d’une forme requise d’action collective (Young 1989), c’est-à-dire où des acteurs régionaux sont incités par un acteur extérieur, le gouvernement du Québec dans notre cas, à participer à une même démarche. Cette action collective, nous le verrons, génère un processus institutionnel qui, d’une part, contraint les acteurs interpellés et, d’autre part, peut leur apporter des bénéfices. Dans la perspective du développement durable, la gestion sociale des problèmes environnementaux s’adresse à ces interactions entre acteurs, entre structures, et entre acteurs et structures.

Outre la présentation de notre cadre d'analyse dont les bases théoriques sont redevables à plusieurs auteurs et approches, les observations rapportées dans ce travail émanent d’une recherche empirique réalisée sur le territoire d’un bassin versant (type de région hydrographique) portant sur des interactions entre acteurs selon la façon dont ils perçoivent et traitent les problèmes d’eau. L’accent a été porté sur l’émergence des conflits et les voies de négociation entre les acteurs impliqués dans le processus de gestion de ces problèmes pour en dégager des stratégies individuelles et collectives, dont la coopération entre eux. Dans ce sens, nous avons voulu comprendre les raisons qui sous-tendent les divergences de points de vue et d'action, plus précisément les frictions entre les logiques d’acteurs. Sans vouloir généraliser trop rapidement quant aux résultats de cette recherche, nous considérons qu’ils procurent plusieurs indications utiles à la compréhension du vaste champ des conflits environnementaux. En effet, la compréhension de la dynamique des acteurs concernés par un problème environnemental contribue non seulement à mieux cerner le problème, mais aussi à définir des actions correctives et des stratégies préventives mieux ciblées.

La principale thèse que nous voulons démontrer se résume ainsi : les problèmes de gestion de l’eau par bassin versant reposent en partie sur la friction entre les objectifs des acteurs qui se manifeste par leur recherche de ressources (connaissance, argent, légitimité, etc.) comme moyen pour chacun d’atteindre ses propres objectifs. Ainsi, des conflits peuvent émerger quand plusieurs acteurs tentent de s'approprier les mêmes ressources pour atteindre leurs objectifs respectifs.

Nous assumons que l’atteinte de chaque objectif requiert en effet des ressources sociales (Crozier et Friedberg 1977, Crozier et Thoening 1975, Giddens 1987), dont la quête met en relation les acteurs dans un rapport qui varie de la coopération à l’antagonisme. Dans le cas où plusieurs acteurs cherchent à s'approprier les mêmes ressources pour atteindre leurs objectifs (fins), un processus de négociation est susceptible de s’engager, chacun utilisant pour cela une partie des ressources (moyens) dont il dispose (Strauss 1988). À partir de la position de chacun face aux autres, l’acteur développe des stratégies pour acquérir les ressources en question tout en cherchant à conserver ses acquis. Ces interactions stratégiques peuvent inclure, selon les situations, un durcissement des positions ou, au contraire, une coopération.

[...] strategic interaction is a central feature of all situations involving bargaining, no matter how the phenomenon of bargaining is conceptualized in detail. Strategic behavior is the behavior of any individual member of a group involving a choice of action contingent upon that individual's estimates of the actions (or choices) of others in the group, where the action of each of the relevant others are based upon a similar estimate of the behavior of group members than himself. (Young 1975 : 5-6)

Les six chapitres de cette thèse visent à préciser et développer l’expression de ce phénomène. Le premier chapitre présente les orientations de la recherche, expose les fondements et les particularités du cadre théorique et d'analyse et clarifie les principaux concepts utilisés tant dans l’appréhension de la problématique environnementale que dans l'analyse empirique. L’explication de notre approche par étude de cas ainsi qu’une description du bassin versant de la rivière Chaudière et une présentation de la méthodologie utilisée pour l’enquête composent le second chapitre. Il est suivi des trois chapitres centraux à caractère empirique portant respectivement sur : 1) la forme d’institution de gestion de l’eau dans le bassin versant de la rivière Chaudière, 2) les conflits et les coopérations entre les activités agricoles et de protection de l’environnement du même bassin et 3) la dialectique « macro-micro » formant le cadre local et national de gestion de l’eau autour de l’expérience du bassin de la Chaudière et de la politique québécoise de l’eau adoptée par la suite. Ces trois parties centrales conduisent au sixième et dernier chapitre qui conclut la démarche sur des observations d’ensemble à propos des résultats et présente des pistes de recherche éventuelles.