Collection Mémoires et thèses électroniques
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Introduction

L’Afrique sub-saharienne regroupe à elle seule plus de la moitié des personnes vivant avec le VIH dans le monde (UNAIDS, 2002). Le Burkina Faso est d’ailleurs l’un des pays les plus touchés en Afrique de l’Ouest avec des taux de prévalence se situant autour de 6 à 7% dans la population générale (ONUSIDA/OMS, 2000). Certains groupes de la population sont toutefois davantage touchés par cette pandémie comme c’est le cas des travailleuses du sexe (souvent nommées TS par les intervenants et les chercheurs).

Ces travailleuses seraient particulièrement vulnérables au VIH de par leurs pratiques sexuelles et les inégalités de genre (Gupta, 2000), mais aussi en raison des conditions d’insalubrité, de précarité, de violence et de répression policière fréquentes dans le milieu prostitutionnel (Bédard, 1997). Ces conditions font que les femmes qui pratiquent la prostitution ne se sentent pas toujours en mesure de négocier des rapports sexuels sécuritaires (Campbell, 1998).

En outre, ces femmes sont souvent tenues comme seules responsables de leurs comportements (ONUSIDA, 2000B) alors que le phénomène de la prostitution réfère également à leurs partenaires sexuels, payants ou non, et au personnel et propriétaires d’établissements qui possèdent eux aussi une part de responsabilité[1] dans la propagation du virus du sida.

En effet, à Cotonou, ville d’un pays frontalier avec le Burkina Faso, les partenaires sexuels des travailleuses du sexe présentent des taux d’infection au VIH/sida qui sont plus du double de la population générale (Lowndes et al., 2000). Ce résultat nous laisse croire que les taux d’infection au VIH/sida chez ce groupe d’hommes au Burkina Faso pourraient suivre cette tendance d’autant plus que selon Lowndes et ses collaborateurs (2000), ce groupe d’homme représente un pont de transmission entre les différentes travailleuses du sexe et entre les travailleuses du sexe et les autres femmes. Il s’agit donc d’une question préoccupante pour la santé des populations.

Malgré cela, peu d’études se sont intéressées à cette population d’hommes étant donné la difficulté à la rejoindre, ce qui fait que les connaissances la concernant sont très limitées (Lowndes et al., 2000). Les quelques études qui se sont penchées sur elle (notamment Lowndes et al., 2000; Pickering et al., 1992; 1993; 1997) nous informe particulièrement sur le réseau sexuel des travailleuses du sexe et des clients, sur le nombre et le type de partenaires, sur la fréquence des contacts sexuels et sur les tarifs par passe. Toutefois, peu d’entre elles visent une compréhension en profondeur de la nature et de la dynamique des rapports entre les travailleuses du sexe et les hommes qui les fréquentent ainsi que des normes sociales de genre qui alimentent leur vulnérabilité au VIH/sida.

En fait, un certain engouement s’est développé dans la littérature scientifique à caractère psychosocial pour la question du rôle des normes sociales masculines sur les comportements à risque au VIH/sida. Non seulement les inégalités de genre rendraient les femmes vulnérables au VIH/sida mais elles rendraient aussi les hommes vulnérables à ce virus (Gupta, 2000). En ce sens, une étude que nous avons menée à Cotonou chez les partenaires sexuels de travailleuses du sexe fait ressortir quelques normes sociales et sexuelles masculines dont le fait que les hommes soient considérés comme étant supérieurs aux femmes sur le plan social, qu’il leur est permis d’avoir de nombreuses partenaires sexuelles et que lorsque des besoins sexuels se font sentir, ils doivent les satisfaire (Bédard, Godin et Alary, 2001). Ces normes sexuelles masculines favoriseraient la prise de risque chez ce groupe d’hommes. Pour cette raison, la compréhension de la construction des normes sociales de genre et des normes sexuelles en lien aux comportements à risque mériterait d’être investiguée et particulièrement en ce qui a trait aux normes sexuelles masculines (Macheke et Campbell, 1998) et aux changements qui surviennent sur le plan des normes sociales de genre qui supportent les échanges sexuels (Ankomah, 1999).

La présente étude s’intéresse donc aux partenaires sexuels masculins des travailleuses du sexe de Ouagadougou au Burkina Faso, c’est-à-dire les clients, qui rémunèrent des femmes en échange de rapports sexuels, et les autres partenaires sexuels qui ne paient pas. Elle vise à mieux comprendre les comportements à risque des partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Ouagadougou à partir de leur représentation des rapports de genre et de la sexualité.

Pour réaliser l’étude, deux principales démarches ont été employées; l’une qualitative et l’autre quantitative. Ce choix était particulièrement pertinent en raison du manque flagrant de données sur le sujet qui favorise une étude qualitative de type exploratoire. Cette démarche qualitative permettait également la construction d’un instrument de collecte de données quantitatives valide. Ainsi, dans un premier temps, trente entretiens semi-structurés avec des partenaires sexuels de travailleuses du sexe ont permis d’approfondir le contexte des rapports de genre et de la sexualité dans lequel s’inscrivent leurs comportements à risque. Dans un deuxième temps, un questionnaire (à questions fermées) administré à 249 clients de travailleuse du sexe a permis de préciser des liens entre certaines variables psychosociales et l’intention de recourir au condom avec les travailleuses du sexe.

Par la suite, les résultats qualitatifs et quantitatifs ont été intégrés afin d’approfondir l’analyse. Ils ont permis de comprendre le contexte de vulnérabilité psychosociale des partenaires sexuels des travailleuses du sexe et d’identifier les facteurs qui favorisent ou non leur intention à recourir au condom avec ces femmes. Cette étude a finalement permis d’émettre quelques recommandations en vue des futures recherches et interventions dans le milieu prostitutionnel de Ouagadougou.

Le présent ouvrage est divisé en cinq chapitres. Le premier dépeint le contexte à l’intérieur duquel se plonge l’étude c’est-à-dire le phénomène de la prostitution et du VIH/sida en milieu africain. Le second chapitre expose le cadre théorique portant sur les rapports de genre et la sexualité ainsi que les objectifs de l’étude. Le troisième chapitre décrit les méthodes qualitatives et quantitatives employées pour collecter et analyser les données. Le quatrième chapitre présente les résultats qualitatifs et quantitatifs. Ainsi est décrit le contexte des rapports de genre, de la sexualité et des comportements sexuels des partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Ouagadougou puis sont présentés les facteurs déterminants de l’intention d’utiliser le condom chez les clients des travailleuses du sexe. Le dernier chapitre discute des résultats qualitatifs et quantitatifs de manière intégrée à partir du cadre conceptuel des rapports de genre et de la sexualité. Il présente également les forces et les limites de la recherche puis la conclusion et les recommandations.



[1] Précisons qu’au cours des premières recherches et interventions de la chercheuse en Afrique de l’Ouest, les travailleuses du sexe lui avaient clairement exprimé les difficultés rencontrées pour recourir au condom avec leurs clients et autres partenaires sexuels qui refusaient de se protéger lors de leurs rapports sexuels avec elles. Ces femmes avaient donc persuadée la chercheuse de réaliser des recherches et des interventions chez ce groupe d’hommes.

© Emmanuelle Bédard, 2005