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Chapitre 2 : Cadre conceptuel 

Table des matières

Le cadre conceptuel présenté ici constitue le fondement de notre réflexion, de ses balbutiements à sa forme définitive. Il porte précisément sur les rapports de genre et la sexualité; contexte dans lequel se développent les comportements sexuels à risque étudiés. En effet, dans les pays où la transmission au VIH se fait essentiellement par voie hétérosexuelle, comme c’est le cas des pays d’Afrique sub-saharienne, la prise de risque s’inscrit à l’intérieur de « rapports sexuels », qui plus est, « entre des hommes et des femmes ». C’est justement le cas ici puisqu’il s’agit d’une étude qui se déroule dans un contexte prostitutionnel et fait référence aux concepts de prostitution et de prostituée; concepts se rapportant invariablement aux rapports entre les sexes comme le soutient Pheterson (2001). En ce sens, les rapports de genre et la sexualité se révèlent être des thèmes centraux dans la réflexion entourant la prévention du VIH/sida (Jenkins, 2000).

De plus, recourir aux rapports de genre et à la sexualité comme cadre conceptuel permet d’ancrer les comportements sexuels à risque chez notre population étudiée dans un contexte plus englobant qui tient non seulement compte de déterminants individuels mais aussi de déterminants environnementaux[22] trop souvent ignorés selon de Zalduondo et Bernard (1995). Ce cadre conceptuel permettra, nous le souhaitons, de réaliser une analyse plus consistante du phénomène investigué et d’augmenter la portée de celle-ci.

Les prochaines lignes présentent donc les concepts de genre et de sexualité ainsi que leur application dans le cadre de la prévention des comportements à risque au VIH/sida, particulièrement en milieu prostitutionnel africain. Suivront la question de recherche et les objectifs poursuivis.

Au cours des dernières décennies, le concept de genre s’est développée principalement suite à l’émergence et aux critiques adressées envers les théories féministes et celles visant à faire ressortir les différences entre les sexes (Alsop, Fitzsimons et Lennon, 2002). Les théories féministes étaient jugées, notamment par les féministes des pays en développement, pour leur manque de considération envers l’hétérogénéité et la subjectivité de l’expérience des femmes (et de celle des hommes). Les théories visant à faire ressortir les différences entre les sexes quant à elles subissaient le reproche de contribuer à la formation de rôles sociaux stéréotypés parfois difficiles à interpréter (Jenkins, 2000). Ainsi, le concept de genre s’est imposé afin de rendre compte de l’organisation du système des relations entre les hommes et les femmes (Scott, 2000[23]). Il fait partie intégrante des étapes de la réflexion féministe et contribue précisément à la mise en œuvre du principe d’égalité entre les hommes et les femmes (Bisilliat, 2000). Toutefois, contrairement à d’autres approches du féminisme, notamment certaines factions du féminisme radical, le concept de genre « est un concept essentiellement dynamique permettant de remettre en question l’apparente immuabilité des rôles sociaux et d’envisager la fin de la subordination universelle des femmes » (Bisilliat, 2000, p. 23).

En outre, cette mise en œuvre de l’égalité entre les sexes s’est particulièrement inscrite dans le contexte du développement international; contexte qui enchâsse notre étude. Dans les approches vouées au développement international, la notion de genre a été introduite de façon formelle[24] suite à la quatrième Conférence sur les femmes à Beijing en 1995. Les membres des Nations Unies ont exprimé la nécessité de remplacer la perspective de « femmes et développement » par celle plus globale de « genre et développement » afin de répondre à certaines recommandations: percevoir les femmes comme des agentes de changement plutôt que comme des victimes, étudier la relation entre les femmes et les hommes de façon dynamique[25] plutôt que duale, réévaluer les rôles traditionnels des femmes et enfin, se questionner sur les rôles sociaux masculins, particulièrement sur ce que signifie être un homme dans différents contextes socioculturels (Breines, Connell et Eide, 2000).

Scott (2000) définit le concept de genre à partir de deux éléments fondamentaux : « le genre est un élément constitutif des rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes et le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir » (p. 56). Ces deux éléments seront discutés dans les parties suivantes.

En ce qui a trait aux différences perçues entre les sexes, il a longtemps été soutenu qu’elles tenaient purement du fait biologique. Cette idée est aujourd’hui fortement contestée non seulement par les chercheuses féministes mais par un ensemble de chercheurs contemporains du domaine social.

Le sexe, qui réfère aux substantifs biologiques que sont la femme et l’homme deviendrait genre, féminin ou masculin, par une construction sociale. Le genre ainsi défini, dépasse ce que la femme et l’homme sont sur le plan biologique[26]. Cependant, les catégories « hommes, mâle (en anglais) ou masculinité » et « femme, femelle (en anglais) et féminité » (Cornwall et Lindisfarne, 1994) renvoient à des conceptions binaires du genre. Celles-ci sont établies à partir de la distinction entre les sexes qui confine les hommes et les femmes dans des rôles sociaux normatifs déterminés culturellement[27] et ce dès leur naissance. Ne pas se conformer à ces rôles peut entraîner le rejet ou les représailles. Les hommes s’identifient donc davantage au masculin et les femmes au féminin (Alsop, Fitzsimons et Lennon, 2002). Cette explication nous fait constater des particularités tant normatives que culturelles du genre.

Par ailleurs, bien qu’il soit possible de caractériser l’homme et la femme à partir de certaines pratiques, attitudes et comportements normatifs, cette conception du genre fait ressortir des catégories dichotomiques qui divisent les femmes et les hommes et empêchent de rendre compte de la multiplicité et de l’hétérogénéité de leurs expériences respectives (Alsop, Fitzsimons et Lennon, 2002). De plus, ce que signifie être une femme ou un homme dans un espace culturel et social donné influencera directement la façon dont sera vécu le genre chez un individu (Alsop, Fitzsimons et Lennon, 2002). L’identité féminine ou masculine peut donc varier d’un endroit à un autre, d’une culture à une autre. Il importe donc de ne pas prendre ces deux catégories pour acquis. Pour éviter d’entrer dans cette dichotomie, il serait préférable de voir ces construits normatifs comme les pôles d’un continuum à l’intérieur duquel les hommes et les femmes s’identifient. Suivant la signification du pouvoir de Foucault (voire section suivante), la subjectivité inhérente au genre conçoit le sujet à la fois comme un élément actif et contraint à reproduire ou à résister à la domination (Whitehead, 2002). De cette manière, une femme peut s’identifier ou non au genre féminin, tout comme l’homme peut en faire autant avec le genre masculin. La construction du genre suit donc, en partie, les aléas d’une identité subjective (Scott, 2000).

Mais le genre serait également changeant dans le temps et l’espace selon les contextes, non seulement sociaux et culturels mais économiques, politiques et historiques. D’autres éléments contribueraient également à donner un genre sexuel, tel que la race, la classe, l’orientation sexuelle, etc. (Alsop, Fitzsimons et Lennon, 2002). Cette particularité propre au genre ferait que sa construction pourrait être vue comme un processus plutôt que comme un rôle social déterminé (Alsop, Fitzsimons et Lennon, 2002) et permettrait d’éviter des conceptions statiques des catégories femme/homme ou féminin/masculin.

En outre, le genre serait construit à partir d’une structure sociale qui divise les genres mais serait « négocié » à partir de la subjectivité de chacun. Pour comprendre comment le genre se construit chez des individus d’un contexte social et culturel donné, Ortner et Whitehead (1985) insistent sur l’importance de connaître leurs propres représentations symboliques de ce que sont un homme et une femme (ainsi que le sexe et la reproduction) par la mise en discours plutôt que d’affirmer connaître ce qu’ils signifient à priori. Alsop, Fitzsimons et Lennon (2002) ajoutent ceci : « Gender is part of an identity woven from a complex and specific social whole, and requiring very specific and local readings » (p. 86). Dans le même sens, le genre pourrait être qualifié de vernaculaire du fait qu’il est « aussi particulier à une population traditionnelle (la gens latine) que l’est son parler vernaculaire » (Illich, 1983, p. 7). Ainsi, sans oublier le fait que certaines normes sociales transcendent les cultures (comme c’est le cas des inégalités sociales de genre), chaque culture, société ou groupe possèderait ses propres normes sociales de genre auxquelles les femmes et les hommes s’identifieraient et qui engendreraient des rapports d’un type ou d’un autre.

Cette diversité dans la construction et la signification du genre nous amène à concevoir ce concept de façon complexe, hétérogène, changeante et même contradictoire. Cette perspective se rapprocherait alors davantage d’une forme théorique postmoderne : « This find echoes in postmodernist theories which are rejecting notions of a coherent unified self, capable of rational reflection and agency, in favour of a model of a self which is fragmented, constantly in a process of formation, constituting itself out of its own self-understanding » (Alsop, Fitzsimons et Lennon (2002, p. 81).

Enfin, cette réflexion nous révèle que le genre est à la fois un domaine de subjectivité culturelle (i.e. ce que signifie être une femme ou un homme dans une culture et un contexte donnés) et une variable sociale (i.e. contexte de l’organisation sociale) qui structurent la façon dont une femme et un homme développeront et expérimenteront leur soi (Alsop, Fitzsimons et Lennon, 2002). Il existe donc une pluralité de points de vue à l’endroit des rapports entre les hommes et les femmes ; points de vue qui, selon certains, devraient rester en tensions polémiques plutôt que de former un consensus (Laufer, Marry et Maruani, 2001). Cela permettrait certainement de garder le débat ouvert et vivant.

Les rapports de genre s’avèrent être un élément central et structurant du fonctionnement des sociétés (Laufer, Marry et Maruani, 2001). Ils représentent du même coup un facteur considérable dans l’influence des comportements humains.

Ces rapports de genre sont traditionnellement représentés par des rôles masculins et féminins dits complémentaires. Gupta (2000) affirme qu’ils sont néanmoins empreints d’inégalités, et ce, dans de nombreux pays et continents. En effet, d’aucuns reconnaissent aujourd’hui l’existence de rapports sociaux inégaux entre les hommes et les femmes, rapports qui sont observables dans pratiquement toutes les cultures mais à des degrés divers (Edley et Wetherell, 1995; Illich, 1983). De manière générale, la position des hommes et des femmes dans les sociétés ne serait pas la même puisque le pouvoir, du moins un certain pouvoir formel, serait davantage l’affaire des hommes alors que la soumission et la dépendance davantage celle des femmes.

Ces inégalités ont particulièrement été abordées à partir de la situation des femmes dans le monde. L’un des principaux traits qui décrit la situation des femmes de façon quasi universelle est leur assignation à la reproduction des enfants et aux travaux domestiques c’est-à-dire aux tâches ménagères, à l’éducation des enfants et à la production d’un travail pour la famille tel que la préparation des repas (FNUAP, 2002). Or, ce travail domestique n’est pas reconnu par les sociétés tout comme celui qu’elles occupent en dehors du foyer qui est généralement subordonné et mal payé (FNUAP, 2000; 2002; Folbre, 2000).

Cette illustration dénote en fait de l’organisation des sociétés fondées sur la division sexuelle du travail. Celle-ci justifie la place subordonnée des femmes dans l’ordre patriarcal et leur exclusion au travail « produit » (ou de culture) à partir de leur nature biologique de « reproductrices » et de mère nourricière (Frigon et Kérisit, 2000). Il y a alors « construction d’une « nature féminine », utilisée comme référent absolu pour justifier l’hégémonie masculine dans certaines sphères de production, et cela de façon différenciée selon l’ethnie, la « race » et la classe » (Frigon et Kérisit, 2000; p. 4). Cette « idée de nature » sert d’argument de preuve pour faire croire que la femme est naturellement au service de l’homme alors qu’il s’agit bel et bien de l’appropriation de la classe des femmes, incluant le travail et le corps, par celle des hommes (Guillaumin, 1992).

Cette division sexuelle du travail aurait comme conséquence d’exclure les femmes de certains domaines ou métiers et, comme nous l’avons mentionné, de ne pas reconnaître leur contribution à la société. Pourtant, dans pratiquement tous les pays, les femmes travailleraient généralement plus d’heures quotidiennement que les hommes si l’on comptabilise le temps de chacun attribué au travail rémunéré et à celui non rémunéré (FNUAP, 2002). Certaines parleraient même du triple rôle joué par les femmes dans la société c’est-à-dire le rôle productif, reproductif et communautaire (Anderson, 2000; Kabeer, 2000). Enfin, cette division sexuelle du travail entretiendrait la pauvreté des femmes et leur dépendance économique envers les hommes (FNUAP, 2002).

Outre le confinement à la reproduction et aux travaux domestiques et surtout l’invisibilité de leur travail, la violence perpétrée contre les femmes, et particulièrement la violence conjugale (ou par un partenaire intime), est également une réalité vécue par bon nombre d’entre elles quel que soit le pays, le milieu socio-économique ou le groupe d’âge (OMS, 2002). La violence à l’égard des femmes est d’ailleurs considérée comme étant un problème de santé publique majeur. Les coûts humains, physiques, psychologiques et sociaux qui y sont associés (tels que les coûts de santé supplémentaires et les effets sur la productivité et l’emploi) ne sont pas négligeables (OMS, 2002). Que l’on parle de violence physique, sexuelle ou psychologique ou encore de sévices corporels, de harcèlement, de grossesse forcée ou de mutilations génitales, la violence contre les femmes est préoccupante non seulement en termes de santé mais en termes de droits de la personne. À cet égard, les normes sociales de genre joueraient d’ailleurs un rôle important dans l’apparition de la violence, notamment en ce qui concerne le droit attribué à l’homme d’être violent envers sa partenaire féminine pour une raison ou une autre[28].

De fait, la distinction sociale entre les sexes attribue un statut social et des droits différents aux femmes et aux hommes. Cela se manifeste, entre autres choses, dans la priorité accordée aux besoins des hommes contrairement à ceux des femmes (Caldwell, 1993; FNUAP, 2000). Celles-ci ont un accès plus restreint aux ressources que les hommes tels que l’éducation et les services de santé. C’est d’ailleurs particulièrement le cas dans les pays en développement, dont ceux d’Afrique sub-saharienne, où le taux de femmes illettrées est parfois le double de celui des hommes (UN, 2000) et où les dépenses accordées à la santé des femmes sont généralement moindres que celles accordées à la santé des hommes (WHO, 1998). Bref, l’inégalité entre les sexes génère des coûts importants, qu’ils soient économiques, physiques ou psychologiques (FNUAP, 2000). De plus, ils ont des conséquences importantes non seulement sur les femmes mais sur le reste de leur famille (FNUAP, 2002).

Or, l’accès à ces ressources, et particulièrement à celui de l’éducation, serait générateur de pouvoir. Cela expliquerait en partie pourquoi les femmes occupent moins de postes de pouvoir[29] que les hommes et surtout n’ont pas le même pouvoir qu’eux dans la société, tant sur le plan économique que politique (FNUAP, 2002). Ainsi, l’oppression politique envers les femmes et leur pouvoir politique limité dans la société nous font comprendre leur faible contrôle sur les réalités de leur vie. Le cas particulier des femmes vivant de prostitution qui ne se sentent pas toujours capables de négocier voire de refuser une relation sexuelle non protégée comme le soutient Campbell (1998) en est un exemple patent.

Cette analyse de la situation des femmes et plus globalement des rapports de genre nous montre que la question des inégalités entre les sexes sous-tend des rapports de pouvoir. C’est d’ailleurs là que Scott (2000) signifie que le genre est un champ dans lequel (ou par lequel) le pouvoir se manifeste. De fait, la notion de pouvoir est centrale dans de multiples études empiriques traitant des rapports entre les hommes et les femmes en lien à divers phénomènes. C’est le cas notamment de celui de la prévention du VIH/sida (thème qui nous intéresse particulièrement) où le manque de pouvoir ou encore son appropriation (empowerment) sont abordés comme étant liés soit respectivement à la prise de risque au VIH/sida ou encore à la diminution de ce risque (Amaro, 1995; Amaro et Raj, 2000; Campbell, 1998; Jenkins, 2000; Wojcicki et Malala, 2001).

De nombreux auteurs, dont Scott (2000), se réfèrent à la notion foucaldienne du pouvoir. Par pouvoir, Foucault (1976) entend « la multiplicité des rapports de force qui sont immanents au domaine où ils s’exercent, et sont constitutifs de leur organisation » (p. 121-122). Cette multitude de rapports de force, que certains nomment « micropouvoirs »[30], s’opposeraient par moments et se renforceraient par d’autres. De plus, le pouvoir ne se détiendrait pas mais s’exercerait. Il ne serait pas non plus socialement unitaire et centralisé mais serait composé de négation et de résistance, il se négocierait et se transformerait.

Enfin, s’il existe une structure sociale qui sous-tend les inégalités de genre, il reste que cette conception du pouvoir ouvre la porte à une diversité de rapports possibles entre les femmes et les hommes dans une société ou une culture donnée. C’est d’ailleurs là, l’une des caractéristique fondamentale de la notion de genre (Bisilliat, 2000). Mais comment se traduisent ces rapports de genre dans la sexualité et les comportements sexuels? Avant d’y répondre, présentons d’abord le concept même de sexualité.

Le sexe est un sujet d’intérêt depuis des siècles mais ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du 19ième siècle que le terme « sexualité » a fait son apparition (Laqueur, 1992). Le concept même se serait développé à partir des premières disciplines qui en ont fait leur objet d’étude comme c’est le cas de la médecine et de la psychiatrie. Si à cette époque tout ce qui porte sur le sexe semble réprimé et confiné à la reproduction entre l’homme et la femme, ce n’est qu’un alibi pour ne pas voir ce qui se cache derrière. Sur le sexe, on veut savoir dira Foucault (1976). C’est dans ce contexte que les institutions, les disciplines puis la science participent à la mise en discours de la sexualité - discours qui ne cessera de croître et qui fera émerger une véritable « science de la sexualité ». C’est ce discours même, tantôt religieux, tantôt disciplinaire ou scientifique, porté à l’endroit du sexe et de la sexualité, qui agira, et agit encore aujourd’hui, comme élément de contrainte, de contrôle[31]. Il faut toutefois préciser que la sexualité est aussi modelée à partir du savoir populaire et qu’elle est en échange perpétuel avec les autres formes de discours (aujourd’hui particulièrement avec le discours scientifique) (Kendall, 1995).

Au cours des dernières décennies, c’est la pandémie du VIH/sida qui aura davantage marqué l’expansion du discours et du savoir sur la sexualité (Gagnon et Parker, 1995). Toutefois, le phénomène du VIH/sida, abordé dans un contexte d’urgence, aurait engendré de nombreuses données descriptives sur la sexualité au détriment de son aspect théorique. Quoi qu’il en soit, le foisonnement des recherches scientifiques et particulièrement celles des sciences sociales aurait mené à une nouvelle façon de concevoir le sexe comme objet de recherche et particulièrement à l’intérieur d’un contexte social et culturel donné : « we are born into a culture that both shapes and limits the sexuality we learn » (Gagnon et Parker, 1995; p.15). De plus, les recherches féministes auraient grandement contribué à comprendre et interpréter la sexualité à l’intérieur du cadre des rapports de genre et de ses inégalités (Gagnon et Parker, 1995). Les prochaines lignes présentent donc une définition du concept de sexualité et du lien qu’il entretient avec le concept de genre.

La sexualité humaine diffère de la sexualité animale du fait qu’elle n’est pas limitée au biologique. En effet, la sexualité humaine a perdu de son caractère instinctif ce qui fait que l’activité sexuelle humaine n’est pas restreinte à la période féconde de la femme; elle doit être apprise pour savoir ce qui doit être fait (Bozon, 2001). Dans cette optique, la sexualité humaine, à l’instar du genre, relève d’une construction sociale qui reprend et transforme le biologique (Tabet, 1998).

Suivant ces particularités, la sexualité humaine peut désigner non seulement l’aspect physiologique et physique (du développement corporel aux pratiques sexuelles) mais également l’aspect social c’est-à-dire « les significations de la sexualité (représentations, normes, affects, motivations, etc.), ainsi que les relations et interactions sociales qu’elle implique » (Bozon, 2001; p. 169). Cette définition illustre bien le transfert observé à l’endroit de la recherche sur la sexualité passant d’un intérêt porté sur le comportement sexuel d’un individu isolé vers une sexualité qui existe non seulement à l’intérieur de l’individu mais entre les individus. La norme sexuelle étant l’hétérosexualité, elle implique, plus souvent qu’autrement, des rapports entre des femmes et des hommes (Alsop, Fitzsimons et Lennon, 2002). Le lien entre la sexualité et les rapports de genre s’avèrent donc une question pertinente.

Il devient de plus en plus évident que les questions se rapportant à la sexualité doivent être interprétées à la lumière des différences de pouvoir, et particulièrement des inégalités, entre les femmes et les hommes. C’est d’ailleurs l’un des apports théoriques les plus importants des dernières décennies en ce qui a trait à la sexualité (Gagnon et Parker, 1995). En effet, les rapports de pouvoir et les inégalités de genre propres à une culture donnée structurent et participent à la formation de l’ensemble des aspects de la sexualité. Ainsi, la signification, les pratiques et les expériences sexuelles seraient façonnées par les rapports de genre et empreints des mêmes inégalités sociales, de la même hégémonie masculine. Tout comme le genre, la sexualité serait elle aussi partagée entre une part de subjectivité et différentes règles culturelles et sociales qui donneraient lieu à une multiplicité et une diversité d’expériences sexuelles.

Mais s’il est vrai que le genre façonne la sexualité, Bozon (2001) ajoute que ces deux concepts entretiennent une relation dialectique. L’auteur explique : « d’une part, le genre structure la sexualité humaine, en inscrivant les actes et les significations de la sexualité dans une logique de rapports inégaux. D’autre part, la sexualité représente, stabilise et légitime les rapports de genre, en figeant les rapports entre hommes et femmes dans une nature (qui est ici une nature travaillée, seconde) » (Bozon, 2001, p. 170). Il y a alors production de la domination masculine.

Or, ce « mode de production du genre » par la sexualité, comme le désigne Bozon (2001), se modifierait à travers les époques et les cultures. L’auteur propose trois principales périodes[32] pour décrire ces transformations. La première période se rapporte aux époques (ou aux sociétés) où la sexualité est centrée sur le corps et la procréation et dans lesquelles la domination masculine supporte une forte inégalité entre les hommes et les femmes. Le développement des connaissances et la redéfinition des rapports entre les hommes et les femmes, tendant vers l’égalité et l’harmonie du couple, ouvrent sur une seconde période qui favorise une distanciation entre la sexualité et la procréation. Dans la troisième période, on observe que les différences entre l’expérience sexuelle des hommes et celle des femmes se sont atténuées et que la procréation n’est devenue qu’un aspect de la sexualité. Toutefois, la production de la domination masculine persisterait mais sous une forme plus subtile, c’est-à-dire par l’intimité où l’on noterait une dissymétrie entre les sexes particulièrement à travers le désir et l’affectivité plutôt que dans les pratiques sexuelles proprement dites.

Selon l’auteur, la première période correspondrait particulièrement aux sociétés à très haut taux de fécondité comme c’est le cas de nombreuses sociétés africaines aujourd’hui (Bozon, 2001). Pour cette raison, nous nous y attarderons davantage.

Nous avons déjà mentionné que cette période correspondait aux sociétés (ou période sociale) où la sexualité est centrée sur la procréation et où les rapports entre les sexes sont hiérarchisés et sous la domination masculine. Dans cette perspective, la sexualité est construite par et pour l’homme et la reproduction comme l’acte sexuel est fondamentalement orientée sur ses besoins. Dans le même sens, les rôles sexuels sont dichotomisés : l’homme a le rôle actif de donner (sa semence) et la femme celui passif de recevoir. Cette conception, qui a longtemps prévalu dans de nombreuses sociétés, s’accorderait avec l’ordre dit naturel du monde et serait perçue comme étant incontestable (Bozon, 2001).

À cette « première période sociale » Bozon (2001) fait coïncider les propos de Paola Tabet. Ces derniers, qui correspondent au féminisme radical, sont intégrés à un cadre d’analyse dynamique fondé sur le genre[33] (celui de Bozon), où les rapports sociaux entre les sexes se transforment à travers les mouvements sociaux, économiques et politiques. Ainsi, pour mieux comprendre cette période sociale dont les sociétés africaines sont empreintes, comme le précise Bozon, nous trouvons important d’approfondir la perspective de Paola Tabet. Celle-ci s’est effectivement intéressée à la sexualité à travers diverses sociétés et diverses époques. Elle explique comment le social utiliserait, interviendrait et transformerait les données biologiques de la reproduction, et particulièrement la « fonction naturelle reproductive » des femmes, pour justifier les inégalités entre les hommes et les femmes (Tabet, 1998[34]).

La conception de la sexualité pour Tabet (1998) se caractériserait par un double standard pour les hommes et les femmes. En effet, les droits (et contraintes) des femmes et des hommes en ce qui a trait à la sexualité ne seraient pas les mêmes. Par exemple, en Afrique, la polygamie et les relations extraconjugales sont reconnues pour les hommes mais pas pour les femmes, ce qui permet à ces derniers de satisfaire pratiquement tous leurs besoins sexuels (Sow et Bop, 2004). Au contraire, les femmes n’ont le droit d’avoir qu’un seul homme et leurs besoins sexuels ne sont pas considérés. Une femme risque même d’être répudiée et battue par son mari advenant une relation extraconjugale (Kouinche et Tagne, 1998).

De plus, chez les femmes, la sexualité se caractériserait par une division entre la sexualité reproductive et celle non reproductive[35] (Tabet, 1998). Dans la plupart des sociétés, ce clivage serait accentué par le social, mais de façon différente selon les cultures, et serait en lien avec l’organisation socioéconomique. L’auteure identifie deux formes de division, soit entre les catégories de femmes et entre les âges de la vie.

La division entre les catégories de femmes marquerait la coupure, plus ou moins importante selon les époques et les cultures, entre les femmes qui sont destinées à la reproduction (forcée) et celles qui seraient consacrées au service sexuel (la prostitution) (Tabet, 1998). Ces deux formes opposées seraient du même coup, complémentaires puisqu’elles permettraient de répondre au devoir de procréation mais aussi aux besoins sexuels des hommes. Ce qui est à souligner ici est le non respect des femmes dans l’un ou l’autre des rôles. D’un côté, la femme doit répondre au devoir conjugal et servir son mari; le plaisir est pour l’homme et la femme doit s’organiser pour le satisfaire. D’un autre côté, les prostituées, ou les travailleuses du sexe, seraient souvent condamnées socialement pour leur pratique contrairement aux hommes qui les fréquentent (Bozon, 2001).

De plus, Tabet (1998) propose un continuum de l’échange « économico-sexuel » entre les hommes et les femmes qui dénoterait de la dépendance économique des femmes envers les hommes et dans lequel s’inscrirait cette coupure entre les catégories de femmes. Aux extrémités de ce continuum se retrouveraient le mariage (ou les rendez-vous) et la prostitution. La présence de ce type d’échange entre les hommes et les femmes en Afrique sub-saharienne a été discutée par d’autres auteures. En effet, cet échange économico-sexuel pourrait prendre diverses formes telle que l’échange d’habits, de cadeaux ou de services domestiques rendus contre du sexe sans pour autant être considéré comme étant de la prostitution (Ankhoma, 1999; de Zalduondo et Bernard, 1995; Standing, 1992; Tchack, 1999).

La seconde division proposée par Tabet (1998), celle entre les âges de la vie des femmes, sépare l’époque de la puberté des jeunes filles de celle de la sexualité conjugale. Dans cette division, les jeunes filles possèderaient une certaine liberté sur le plan sexuel bien que la procréation soit interdite. L’importance de ce discours consiste en la réponse sociale négative face aux grossesses des filles avant le mariage dans les sociétés qui l’interdisent. Le cas des mutilations génitales, qui sera abordé plus bas, illustre bien cette interdiction (Kouinche et Tagne, 1998). Dans ce contexte, si les jeunes filles peuvent devenir mère physiquement, elles ne sont pas reconnues comme tel socialement. Pour cette raison, certaines d’entre elles qui se retrouvent enceintes pourraient recourir à l’avortement ou encore à l’infanticide. Au contraire, dans la sexualité conjugale, la femme perdrait cette liberté sexuelle après le mariage (contrairement aux hommes) afin qu’elle soit confinée au couple et vouée complètement à la reproduction (Tabet, 1998).

En fait, l’aspect central de la théorie de Tabet est de montrer comment cette vocation dite « naturelle » des femmes à la reproduction serait une transformation sociale de leur pouvoir de procréation en une reproduction forcée où tous les moyens seraient pris pour que les femmes soient encouragées à être de « meilleures reproductrices » :

Dressage psychique, contrainte, mutilation physique, les modalités d’intervention sur la sexualité des femmes, de traumatisation, sont variées et nombreuses; avec plus ou moins d’acharnement, de travail, de violence, de succès aussi, il s’agit de refaçonner l’organisme en le spécialisant pour la reproduction. Briser ou réduire les potentialités sexuelles devient un des moyens nécessaire pour cette opération d’assujettissement, ou plus précisément de domestication (Tabet, 1998, p. 150-151).

La pratique de l’excision et des autres mutilations sexuelles féminines en est un exemple patent. Dans la société traditionnelle africaine, le vagabondage sexuel pour une femme était interdit et l’excision, l’infibulation ou l’organisation de cérémonies publiques servaient à interdire ou à punir les femmes pour toute transgression aux normes en matière de sexualité (Aïdam, 2001). Certaines normes semblent toujours en vigueur aujourd’hui et, bien que de façon moindre, les mutilations génitales sont encore pratiquées dans quelques pays d’Afrique ou chaque année, près de deux millions de fillettes courent le risque de les subir (Sow et Bop, 2004). L’objectif est clair : diminuer le désir sexuel chez les jeunes filles et éviter le risque de grossesse avant le mariage (Kouinche et Tagne, 1998).

Ces pratiques ont comme effet de diminuer voire d’éliminer les obstacles et d’augmenter les facteurs pouvant respectivement entraver ou faciliter une utilisation optimale par l’homme de la reproduction de la femme (Tabet, 1998). C’est par cette action même qu’on élimine le désir et l’autonomie des femmes en matière sexuelle.

À cet égard, les jeunes filles que l’on prépare au mariage apprennent à entretenir le foyer et à prendre soin de leur mari mais surtout, à être polie et respectueuse envers lui (Kouinche et Tagne, 1998). Dans la sexualité, elles apprennent à être passives et soumises aux besoins et aux désirs de leur mari (ou fiancé) qui doit initier et diriger les rapports sexuels. Une fois mariée, la femme peut ne pas avoir le droit de refuser un rapport sexuel à son mari sous peine de subir de la violence physique de celui-ci (Tchak, 1999; Sow et Bop; 2004). Dans certains endroits en Afrique, le recours à la violence d’un mari envers son épouse serait fréquent. Pour l’homme, il s’agirait non seulement d’un droit mais d’un devoir accepté socialement qui lui permettrait d’affirmer sa supériorité et de maintenir l’ordre dominant (Tchak, 1999). Dans ces conditions, la femme n’est pas encouragée à exprimer ses désirs et ses besoins et encore moins de se protéger.

En effet, selon Tabet, (1998), les conséquences de cet assujettissement pour la santé des femmes seraient élevées. Celles des mutilations génitales, par exemple, seraient nombreuses[36] et pourraient même, dans certains cas, provoquer la mort (Shell-Duncan et Hernlund, 2000). Chez les jeunes filles qui cherchent à se marier, la passivité sexuelle pourrait les contraindre à avoir des rapports sexuels non protégés avec leur fiancé (Bardem et Gobatto, 1995). Plus près de notre sujet de recherche, le fait que des femmes et des travailleuses du sexe, comme nous l’avons mentionné précédemment, ne soient pas en mesure de pouvoir négocier un rapport sexuel sécuritaire en ayant recours au condom en est une autre illustration (Campbell, 1998).

Si cet assujettissement à la reproduction touche particulièrement les femmes et qu’il se répercute sur leur santé, il n’en reste pas moins que la sexualité des hommes en serait aussi affectée mais dans une moindre mesure. De fait, la sexualité des hommes ne ferait pas l’objet d’une séparation aussi marquée entre la sexualité reproductive et non reproductive puisque de manière générale, ils pourraient vivre les deux à la fois. Ils bénéficieraient d’une représentation androcentrique de la sexualité (plus précisément de la reproduction et de l’acte sexuel) où ils seraient en position de domination, de donneur (Bozon, 2001). Ils auraient davantage de liberté sur le plan sexuel ou du moins, leur transgression des normes serait davantage acceptée que pour les femmes.

Pour comprendre comment la sexualité influence le genre et vient, en un sens, confirmer les inégalités entre les femmes et les hommes Bozon soutient ceci :

Si la reproduction et la sexualité contribuent autant à la construction traditionnelle des rapports de genre, c’est qu’elles sont une des expériences et des représentations les plus universelles de l’ « objectivation » symbolique des femmes. Le corps des femmes est perçu et traité comme un objet et un réceptacle, dont les hommes prennent possession par l’acte sexuel. La répétition des actes vaut confirmation de l’appropriation initiale (Bozon, 2001; p.176).

Or, de cette conception de la sexualité, Tabet dit ceci : « Il semblerait que la mise en place de l’obligation à la reproduction, de la domestication à la reproduction, puisse être l’opérateur qui a bloqué l’épanouissement d’une sexualité humaine entière et polymorphe; et qui conduit à des formes partielles – en tant que formes déterminées et contraignantes – de la sexualité » (Tabet, 1998, p. 152).

Ainsi, au-delà de cette représentation de la sexualité des femmes et des hommes existerait un univers inexploré et possible. En ce sens, les autres périodes présentées par Bozon en seraient des exemples concrets mais non limitatifs. Les transformations sociales, politiques et intellectuelles viendraient à leur tour contribuer aux changements des rapports de genre et de la sexualité humaine (Bozon, 2001). Dans les différents pays d’Afrique, la sexualité des hommes et des femmes n’aurait pas toujours été la même et elle serait en constante mouvance, influencée par diverses périodes datant d’avant, pendant et après l’époque coloniale (Vangroenweghe, 2000)[37]. De plus, il existerait également des variantes dans la sexualité de chaque femme et de chaque homme (Sow et Bop, 2004).

À la lumière de ces propos, si la sexualité et le genre sont intimement reliés et interdépendants, ils ne constituent pas pour autant une seule et même chose et ne sont pas hermétiques. La sexualité tout comme le genre, peut être influencée par d’autres éléments, d’autres systèmes qui viendront la transformer (Alsop, Fitzsimons et Lennon, 2002).

Le genre et la sexualité se révèlent être des thèmes centraux dans la réflexion entourant la prévention du VIH/sida (Jenkins, 2000). C’est particulièrement le cas dans le contexte des pays en développement où l’infection au VIH se transmet essentiellement par voie hétérosexuelle. Le fait que divers organismes de développement international, comme c’est le cas de l’Agence canadienne de développement international (ACDI, 1996), aient décidé d’intégrer l’approche genre comme élément prioritaire[38] à leurs efforts à la lutte contre le VIH/sida en est un bon exemple.

Au cours des dix dernières années, une littérature scientifique assez abondante a mis en cause les inégalités sociales de genre, perceptibles dans de nombreuses cultures, comme facteur contribuant au risque, particulièrement pour les femmes, de contracter le VIH/sida. Pour cette raison, plusieurs recherches portant sur la prévention du VIH/sida dans les pays en développement ont porté sur les femmes. C’est le cas notamment d’études menées dans divers continents (Amérique latine, Afrique, Asie et Pacifique) par l’International Center for Research on Women, aux Etats-Unis (Gupta, 2000; Gupta, Weiss, Farmer, Lindenbaum et Del Vecchio Good, 1993; Weiss, Whelan et Gupta, 2000). Ces recherches soutiennent que les normes sociales de genre et la dépendance socio-économique des femmes peuvent limiter leurs habiletés à négocier des pratiques sexuelles sécuritaires avec leurs partenaires et ainsi les rendre vulnérables au VIH. En effet, la vulnérabilité des femmes au VIH/sida ne se limiterait pas qu’au plan biologique du fait qu’elles représentent les partenaires sexuelles réceptives. Gupta (2000) précise que la vulnérabilité sociale des femmes au VIH/sida s’explique par la culture du silence qui les conserve dans l’ignorance et la passivité sexuelle, par leur position inférieure dans la société et leur dépendance économique envers les hommes et enfin par la violence qui s’exerce contre elles. Ces facteurs font en sorte que les femmes ne se sentent pas toujours capables de négocier, voire de refuser, une relation sexuelle non protégée.

De nombreuses études et recensions critiques réalisées dans diverses cultures ont également entretenu des propos similaires arborant le manque de pouvoir des femmes (particulièrement les travailleuses du sexe) et la difficulté à négocier des pratiques sexuelles sécuritaires comme le recours au préservatif (Amaro, 1995; Amaro et Raj, 2000; Berer et Ray, 1994; Campbell, 1998; De Zalduondo, 1991; Shoepf, 1992; 1995 ; Wojcicki et Malala 2001).

Mais le genre, trop souvent synonyme de « femme », concerne aussi les hommes (Scott, 2000). En fait, un certain engouement se manifeste pour la question des hommes et de la masculinité de façon générale dans la littérature scientifique. Ce thème relativement jeune est étudié par rapport à différentes problématiques: la masculinité et la paternité (Dulac, 1988; 1993; 1994), la violence (Breines, Connell et Eide, 2000), le pouvoir (Brittan, 1989), le pouvoir et l’identité (Edley et Wetherell, 1995), la construction sociale de la masculinité et les rapports de genre de façon générale (Berger, Wallis et Watson, 1995) et la masculinité comme un élément contribuant aux pratiques à risque au VIH/sida (Campbell, 1997; Gupta, 2000). Ce qui semble être un point central de ces études est qu’elles s’intéressent particulièrement aux normes sociales qui définissent la masculinité (et la féminité), à la construction sociale de ces normes, à la manière dont les hommes s’identifient à elles ou encore aux répercussions qu’ont ces normes sociales de genre sur des phénomènes sociaux ou sur la vulnérabilité à la maladie. C’est justement ce dernier point qui nous intéresse ici.

En ce sens, Courtenay (2000) affirme que de manière générale, un homme qui s’identifie aux normes sociales masculines s’intéressera peu à sa santé, à sa sécurité et à son bien-être. Il se percevra comme étant plus fort que la femme tant physiquement que mentalement. Il prendra des risques et fera face aux dangers sans crainte. Il aura une attitude indépendante envers les autres et n’aura pas tendance à demander de l’aide même s’il en a besoin. Ces normes peuvent faire en sorte que les hommes n’utiliseront pas les services de santé.

Dans le même sens, les normes sociales rendraient également les hommes vulnérables au virus du sida (Gupta, 2000). En effet, il est valorisé pour un homme d’avoir l’air savant, expérimenté et immunisé contre le danger même s’il ne l’est pas réellement. De plus, dans de nombreuses cultures, la variété sexuelle pour les hommes serait essentielle à leur virilité, tout comme leur domination sexuelle sur les femmes. À cet égard, certains hommes auraient des désirs sexuels insatiables et rechercheraient le plaisir charnel sans protection (Campbell, 1997). De plus, les hommes apprendraient souvent à cacher et à refouler leurs émotions. Ces normes les encourageraient à ne pas rechercher d’information et à prendre des risques sur le plan sexuel.

Certains iraient même jusqu’à considérer la masculinité elle-même comme un facteur de risque pour la santé de manière générale (De Keijzer, 2001). L’encouragement à la violence en serait particulièrement responsable, que celle-ci soit tournée contre les femmes, contre les hommes ou encore contre l’homme lui-même.

Ainsi, les femmes ne seraient pas les seules à être « vulnérables » que ce soit au VIH/sida ou à d’autres problèmes de santé. À cet égard, l’approche basée sur le genre de Gupta (2000) est originale puisqu’elle fait ressortir à la fois la vulnérabilité des hommes et des femmes et non seulement celle des femmes, comme le font plusieurs analyses fondées sur les inégalités entre les sexes.

Par ailleurs, tous les hommes ne s’identifieraient pas aux normes sexuelles masculines véhiculées dans une société. En ce sens, les écrits de Dulac (1988) attirent notre attention sur la manière dont les normes sociales masculines traditionnelles deviennent contraignantes dans une société en changement : « affirmer qu’être homme en société comporte certains désavantages, c’est démontrer que le contenu social de la masculinité tel qu’il était défini ne répond plus aux nécessités de la vie actuelle en société » (p. 3).

Enfin, tenant compte de ces éléments, pour diminuer la prise de risque au VIH/sida tant chez les femmes que chez les hommes, il est suggéré dans la littérature scientifique d’encourager : la participation des hommes dans les interventions (Ajuwon et Shokunbi, 1997), les études sur les normes sociales masculines (Amaro et Raj, 2000) ou encore sur les normes sexuelles masculines (Macheke et Campbell, 1998) qui prédisposent aux comportements à risque et enfin, l’étude des mécanismes de transformation des normes sociales de genre (féminines et masculines) qui supportent les échanges sexuels (Ankomah, 1999). On noterait également un manque d’études sur la sexualité en Afrique et celles-ci devraient particulièrement porter sur les inégalités entre les hommes et les femmes (Vangroenweghe, 2000). Tenant compte de ces suggestions, le prochain point présente le modèle intégrateur employé, les questions de recherche et les objectifs.

Nous avons précisé dans le premier chapitre qu’en Afrique sub-saharienne, la prostitution est un phénomène qui concerne autant les femmes qui pratiquent ce travail que les hommes qui gravitent autour d’elles comme leurs partenaires sexuels payants ou non, le personnel et les propriétaires d’établissements de prostitution. À Ouagadougou, où se déroule notre recherche, peu d’études ont été réalisées chez les travailleuses du sexe et cela est encore plus vrai chez leurs partenaires sexuels. De plus, ces études se limitaient souvent à des éléments isolés du comportement sexuel (voir Chapitre 1).

En outre, comme nous l’avons mentionné précédemment, la vulnérabilité des femmes au VIH en Afrique sub-saharienne a été assez bien documentée dans la littérature scientifique et avec raison. Toutefois, la part de vulnérabilité et de responsabilité des hommes dans la transmission du VIH/sida est apparue très clairement dans les recherches et les interventions réalisées en milieu prostitutionnel.

À cet égard, les normes sociales de genre et les normes sexuelles qui agissent sur la vulnérabilité des hommes au VIH en Afrique sub-saharienne demeurent peu documentées et ce, particulièrement chez les hommes qui fréquentent les travailleuses du sexe. En effet, peu d’études ont été réalisées chez les clients et autres partenaires sexuels de ces femmes en Afrique sub-saharienne et moins encore se sont penchées sur les dimensions de la masculinité par rapport au VIH chez ce groupe d’hommes. Comme les normes sociales de genre (masculines et féminines) diffèrent entre les cultures et à travers les époques (Connell, 2000), la présente étude vise à mettre en lumière les dimensions normatives des rapports de genre et de la sexualité, c’est-à-dire les normes sociales de genre et les normes sexuelles qui soutiennent les pratiques et comportements à risque chez les hommes qui ont des rapports sexuels rémunérés ou non avec les travailleuses du sexe dans un milieu particulier, soit celui de la ville de Ouagadougou au Burkina Faso.

Nous entendons par normes sociales : « l’univers des règles explicites ou implicites qui orientent la conduite d’un individu ou d’un groupe; elles-mêmes renvoient au système de valeurs en œuvre et supposent des pressions et sanctions qui orientent les individus vers une adhésion » (Fischer, 1991; p. 97).

Chaque société et chaque culture possèdent leurs propres normes sociales qu’elles ont construites. Cette notion suppose l’existence d’une société et celle de groupes qui partagent des valeurs semblables. C’est à travers le processus de socialisation et d’intégration sociale que les individus apprennent à se comporter selon les attentes d’un groupe faisant partie d’un univers culturel donné (Fischer, 1991).

Ces normes ont l’effet d’un contrôle social sur les individus en créant un ensemble de pressions à travers lesquelles s’opère un modelage des pensées, des sentiments et des conduites (Fischer, 1991). En psychologie sociale, la notion de contrôle social réfère au dispositif des normes qui engendrent chez l’individu des réponses en termes de conformité. De façon générale, les gens adhèrent à ce qui est prescrit socialement (Edley et Wetherell, 1995). D’ailleurs, plus l’écart entre un comportement donné et une norme sociale est grand, plus il y a place au malaise (Fischer, 1991). Cela nous fait comprendre que les individus sont des acteurs dans la fabrication et le maintien de ces normes, mais qu’ils en sont aussi les victimes. Leur vulnérabilité au VIH en est un bon exemple.

En outre, il existe plusieurs types de normes sociales. Celles qui nous intéressent aujourd’hui portent sur le genre et la sexualité. Ces dernières prescrivent des rôles et des comportements à adopter pour les hommes et pour les femmes (Fischer, 1997). Selon la théorie des rôles, les hommes et les femmes seraient socialisés dans leur enfance à l’intérieur de rôles sexuels adaptés à leur sexe (Edley et Wetherell, 1995). Dans cette perspective, comme nous l’avons mentionné précédemment, les rôles masculins et féminins apparaissent davantage comme des modèles sociaux à l’intérieur desquels des comportements déterminés seraient attendus plutôt que provenant d’une essence propre à l’être humain.

Quoi qu’il en soit, afin de préciser le lien entre les normes sociales de genre, les normes sexuelles et l’utilisation du condom chez les partenaires sexuels des travailleuses du sexe, nous avons choisi de recourir au modèle théorique des comportements interpersonnels de Triandis (1980). Plusieurs raisons justifient le recours à ce modèle théorique. Tout d’abord, ce modèle permet d’étudier les facteurs qui prédisent le comportement et l’intention de l’adopter. Il a de plus fait ses preuves dans la prédiction de plusieurs comportements en santé (Godin, 1991), à l’instar d’autres théories sociales cognitives similaires[39], mais plus rarement en ce qui a trait à l’utilisation du condom en milieu africain[40]. Enfin, ce modèle tenait compte de l’influence des normes sociales dans la prédiction du comportement et fournissait un cadre théorique structuré mais accordant suffisamment de souplesse pour ajouter un construit théorique portant sur les normes sociales de genre et les normes sexuelles masculines propres aux clients des travailleuses du sexe.

De façon plus précise, ce modèle intégrateur de prédiction du comportement que nous avons retenu (voir Figure 1) regroupe trois catégories de facteurs contenant 11 variables qui agissent sur l’intention d’adopter l’usage du condom. Ces trois catégories de facteurs sont les attitudes, les normes perçues et le contrôle perçu. Elles sont considérées de façon égale dans le modèle comme ayant toutes un lien direct avec l’intention qui, à son tour, est en lien direct avec le comportement.

La catégorie des attitudes regroupe quatre variables; l’attitude affective, l’attitude cognitive, le regret anticipé et la croyance comportementale envers le comportement donné. Les attitudes affective (AactA)[41] et cognitive (AactC) signifient respectivement le sentiment ou la pensée porté envers le comportement donné. Le regret anticipé (RA) expose le sentiment de regret que la personne pourrait ressentir si elle ne pose pas le comportement donné. Enfin, les croyances comportementales (b) représentent l’évaluation des conséquences qui peuvent survenir suite à l’adoption du comportement.

La catégorie des normes perçues réunit la norme subjective, la norme morale, la croyance dans les rôles sociaux, les croyances normatives ainsi que les normes sociales de genre et les normes sexuelles. La norme subjective (SN) représente l’importance accordée à l’opinion des personnes qui sont proches du participant par rapport au comportement donné; la norme morale (PNB) représente le degré de convictions personnelles quant à l’adoption d’un comportement; les croyances dans les rôles sociaux (RB) représentent l’évaluation de la pertinence d’adopter un comportement donné parmi les personnes qui occupent une position sociale similaire au participant (e.g. les hommes de ton âge) et les croyances normatives (NB) consistent en la perception de l’approbation d’adopter un comportement donné à l’intérieur de groupes de référence pertinents (e.g. les amis). Quant au construit portant sur les normes sociales de genre et les normes sexuelles (NSGNS), il a été ajouté au modèle en raison de notre intérêt théorique envers la sexualité et les rapports de genre. Ce construit mesure en fait les principales normes sociales et sexuelles masculines propres aux clients des travailleuses du sexe qui sont ressorties des entretiens qualitatifs. Rappelons, comme nous avons pu le constater dans le volet qualitatif, que la sexualité est façonnée par les rapports de genre et que, par le fait même, le construit portant sur les normes sexuelles masculines, intègre la spécificité du genre.

Enfin, le contrôle perçu rassemble la perception du contrôle et l’efficacité personnelle. La perception du contrôle (PBC) signifie le sentiment de contrôle que l’individu a à l’égard du comportement tandis que le sentiment d’efficacité personnelle (p) correspond au sentiment qu’a l’individu de pouvoir adopter le comportement en la présence d’aspects facilitants ou malgré les difficultés rencontrées.

Ce modèle théorique intégrateur permet donc de préciser les liens entre les normes sociales de genre, les normes sexuelles et l’intention de recourir au condom. En outre, le cadre conceptuel sur les rapports de genre et la sexualité englobe ce modèle théorique et demeure notre cadre d’analyse principal pour approfondir la réflexion sur le rôle des normes sociales de genre et des normes sexuelles sur les comportements à risque.

En effet, nous croyons que les normes sociales de genre et les normes sexuelles féminines et masculines ont un lien avec les comportements sexuels à risque mais de quelle nature est-il? Et d’abord, quelles sont ces normes auxquelles les hommes s’identifient et qui leur font prendre des risques ? Quel poids ont ces normes, parmi d’autres facteurs psychosociaux, sur l’utilisation du préservatif chez les hommes qui ont des rapports sexuels avec les travailleuses du sexe? Nous connaissons quelques aspects de la vulnérabilité des hommes au VIH, mais qu’en est-il exactement? Ces hommes partagent-ils la même vision des choses que ce qui est véhiculé dans la littérature scientifique internationale ou apportent-ils une explication nouvelle, ancrée dans leur culture et leur milieu? Ce sont là quelques-unes des questions auxquelles nous tenterons de répondre.

Les objectifs poursuivis sont les suivants :

Objectifs généraux :

1. Documenter le phénomène prostitutionnel de Ouagadougou;

2. Améliorer la compréhension du rôle des rapports de genre et de la sexualité dans les comportements sexuels à risque au VIH/sida des clients et autres partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Ouagadougou ;

3. Identifier des pistes d’intervention destinées aux partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Ouagadougou.

Objectifs spécifiques :

1. Approfondir le contexte des rapports de genre, de la sexualité et des comportements sexuels chez les clients et autres partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Ouagadougou;

2. Vérifier le lien qui existe entre les normes sociales et sexuelles masculines, parmi d’autres facteurs psychosociaux, et l’intention d’utiliser le condom chez les clients des travailleuses du sexe de Ouagadougou.



[22] Comme nous le verrons plus loin, le concept du genre et de la sexualité sont définis socialement mais intégrés et vécus différemment selon chaque individu dans un contexte socioculturel donné. Il ne s’agit donc pas ici de mesurer les déterminants environnementaux (culturel, social, économique, politique) du comportement mais bien de les percevoir à travers les représentations du genre et de la sexualité chez notre population à l’étude.

[23] Il s’agit d’un texte traduit, tiré de son livre intitulé « Gender and the politics history » (1988). Columbia University Press, NY.

[24] La notion de genre aurait fait son apparition au début des années 1970 (Scott, 2000).

[25] Les femmes et les hommes étaient donc perçus comme étant interreliés où les uns ne pouvaient être compris sans l’étude des autres (Scott, 2000).

[26] Cette description correspond à une perspective conventionnelle du genre selon Alsop, Fitzsimons, et Lennon (2002). Dans la littérature scientifique, certains auteurs parlent aussi de l’homme et de la femme comme des catégories construites.

[27] Les symboles de la femme dans la religion chrétienne sont des exemples culturels et normatifs (Scott, 2000).

[28] Par exemple en cas de refus pour une femme d’avoir des rapports sexuels avec son partenaire masculin ou encore de lui désobéir (OMS, 2002).

[29] Notamment les postes qui leur permettent de participer aux prises de décisions dans la société telle que la définition des politiques sociales et sanitaires.

[30] Terme proposé par Wojcicki et Malala (2001) à partir de la notion foucaldienne du pouvoir. Les auteures réfèrent aux « micro-décisions » que les travailleuses du sexe ont à prendre quotidiennement et qui font appel à l’exercice de leur pouvoir.

[31] Il s’agit ici d’une illustration du concept de bio-pouvoir dont parle Foucault. Les discours religieux et disciplinaires agissent comme un contrôle social normatif sur les corps.

[32] Bozon (2001) emploie le terme « moment » pour désigner une période ou une société. Il ne fige pas cependant ce moment ou cette période à l’intérieur de dates précises puisque cela peut varier d’une culture à l’autre. Pour cette raison nous employons le terme « période sociale » pour délimiter les caractéristiques d’une société à un moment donné dans son histoire de façon à la différencier d’une autre période par les transformations survenues.

[33] Bozon (2001) perçoit les rapports entre les femmes et les hommes comme étant perméables aux différentes conditions sociales et culturelles et aux époques alors que Tabet (1998) les voit plutôt se reproduire d’une société à l’autre et persister à travers les époques.

[34] Cet ouvrage regroupe en fait plusieurs écrits de Paola Tabet initialement publiés dans la foulée des théories féministes au courant des années 1970.

[35] Cette séparation serait possible en raison de l’absence de lien hormonal entre ovulation et pulsion sexuelle chez la femme.

[36] Il existe trois principaux types de mutilations génitales : la clitoridectomie où l’on supprime l’enveloppe du clitoris ou le clitoris lui-même, l’excision où l’on ampute le clitoris et une partie ou la totalité des petites lèvres et l’infibulations qui est l’ablation du clitoris, des petites lèvres, en partie ou en totalité, et d’une partie des grandes lèvres que l’on recoud en laissant une petite ouverture pour laisser passer l’urine ou les règles (Sow et Bop, 2004). C’est de loin cette dernière pratique qui présente le plus de risques pour la santé des femmes et des jeunes filles étant donné l’importance de l’intervention et la nécessité d’ouvrir et de recoudre à nouveau lorsque la femme accouche ou est dans l’impossibilité d’avoir des rapports sexuels.

[37] L’auteur fournit notamment l’exemple de l’homosexualité qui a été pratiquée dans divers pays africains, à différentes époques.

[38] Notons que l’intérêt pour la santé des femmes était déjà l’une des priorités de ces organismes bien avant l’avènement du VIH/sida

[39] La théorie de l’action raisonnée (Ajzen & Fishbein, 1977), la théorie sociale cognitive (Bandura, 1986) et la théorie du comportement planifié (Ajzen, 1991).

[40] Les deux seules études publiées réalisées sur la prédiction de l’utilisation du condom en milieu africain à l’aide de l’une ou l’autre des théories sociales cognitives à ce jour sont celles de Bosompra (2001) au Ghana et de Kamya, McFarland, Hudes, Ssali, Busuulwa et Hearst (1997) en Ouganda.

[41] Les codes sont présentés afin que le lecteur puisse se retrouver dans le questionnaire. Chaque question est suivie du code correspondant au construit auquel il appartient.

© Emmanuelle Bédard, 2005