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Chapitre 3 : Méthode

Table des matières

Pour réaliser la collecte de données, la chercheuse a séjourné à Ouagadougou au Burkina Faso durant une période de dix mois, soit du 9 février au 5 décembre 2002. Le choix du Burkina Faso comme pays d’accueil n’est pas anodin. En effet, contrairement à d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, ce pays jouit d’un climat politique assez stable, ce qui rend favorable les interventions et la recherche sur le terrain. De plus, le choix de ce milieu d’accueil a aussi été fait en raison de la présence du Projet d’appui à la lutte contre le sida en Afrique de l’Ouest qui œuvre à la lutte contre le VIH/sida dans les milieux prostitutionnels depuis plusieurs années. La chercheuse a donc été chaleureusement accueillie par l’équipe du Projet qui lui a offert un soutien logistique ainsi que de nombreux échanges et conseils tout au long de son séjour. La collaboration avec cet organisme a d’ailleurs grandement contribué à faciliter la réalisation de l’étude et à concrétiser les retombées sur le terrain par la suite.

En outre, pour bien répondre à nos objectifs de recherche, nous avons fait le choix d’une approche méthodologique mixte qui combine les techniques qualitative et quantitative de collecte de données. La méthode qualitative permet d’approfondir un phénomène complexe qui n’a pas encore été étudié (Deslauriers et Kérisit, 1997) tandis que la méthode quantitative précise des liens entre certaines variables. Ce choix méthodologique est également justifié en raison du manque de données sur le sujet investigué qui oblige une étude qualitative de type exploratoire préalable pour la construction d’un instrument de collecte de données quantitatives valide.

Ainsi, dans un premier temps, le volet qualitatif (volet 1) a permis d’approfondir le contexte des rapports de genre et de la sexualité dans lequel se développent les pratiques et comportements à risque chez les clients et partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Ouagadougou. Elle a de plus, fourni du matériel pour l’élaboration, dans un deuxième temps (volet 2), d’un instrument de collecte de données quantitatives valide. Celui-ci a permis de vérifier le poids des normes sociales et sexuelles parmi d’autres déterminants psychosociaux sur l’intention d’utiliser le condom.

Le premier mois du séjour de la chercheuse lui a permis de se familiariser avec le milieu prostitutionnel de Ouagadougou en visitant quotidiennement de nombreux sites de prostitution et ce, dans différents quartiers de la ville. Un membre du personnel du dispensaire spécialisé dans le traitement des IST (Unité Zodoo) avec les travailleuses du sexe l’a introduite dans ce milieu en lui présentant des propriétaires, des gérants d’établissements et les travailleuses du sexe de nombreux sites. La chercheuse a également participé à quelques sensibilisations sur les IST/VIH sur quelques sites de prostitution avec les membres de l’association ATUJB (Association Trait d’Union pour les Jeunes Burkinabé). Ces derniers travaillaient à la prévention des IST/VIH comme organisme relais (OR) en milieu prostitutionnel pour le compte du Projet SIDA 3.

Parallèlement, la chercheuse a pris connaissance de divers documents portant sur les interventions réalisées dans le milieu; cartographie des sites de prostitution, rapports de consultation, articles scientifiques et autres documents difficilement disponibles au Canada. Les mois suivants ont permis de préparer et de réaliser les volets qualitatif et quantitatif tout en poursuivant ses observations et visites quasi quotidiennes dans le milieu prostitutionnel.

Le premier volet consistait à interroger des clients et partenaires sexuels de travailleuses du sexe à l’aide d’un canevas d’entrevue semi-structurée (voir Annexe 1). Le canevas a été développé à partir de la littérature scientifique portant sur la sexualité et les rapports de genre et à partir de l’expérience de l’étudiante comme chercheuse et intervenante dans les milieux prostitutionnels africains. Les thèmes abordés portaient précisément sur la représentation des participants sur ce que sont un homme et une femme au Burkina Faso et des rapports qu’ils entretiennent entre eux, sur leur conception de la sexualité tant féminine que masculine, sur leur connaissance du phénomène de la prostitution et les motifs de leurs fréquentation des travailleuses du sexe, sur le recours au condom avec leurs différentes partenaires sexuelles et les éléments qui contribuent ou non à son recours et enfin sur les connaissances[43] en matière de VIH/sida. De plus, des questions étaient posées concernant les comportements à risque ou de protection au VIH.

Le choix de l’entrevue semi-structurée individuelle comme outil principal pour colliger les données qualitatives a été fait étant donné que le groupe visé (les clients et partenaires sexuels des prostituées) ne constituait pas un groupe complètement homogène au même titre que les camionneurs ou les mineurs par exemple. Pour McDougall et Fudge (2001), l’entrevue individuelle est préférable au groupe focal dans le cas où la population à l’étude n’est pas homogène. Dans notre cas, il aurait effectivement été difficile de recruter les participants pour une entrevue de groupe tant pour des raisons éthiques que logistiques. De plus, l’entrevue permettait d’aborder le sujet plus en profondeur avec chacun des participants et assurait une certaine intimité entre l’intervieweuse et la personne interrogée. Cet élément est d’autant plus pertinent qu’il était question de thèmes portant sur la sexualité et, par le fait même, sur la vie privée et parfois secrète des hommes qui fréquentent les travailleuses du sexe. Cet outil, considéré comme l’un des meilleurs pour recueillir des données qualitatives était donc tout à fait adapté aux besoins de notre recherche qui visait l’analyse en profondeur d’un phénomène (Poupart, 1997). Cet outil a toutefois été combiné à des observations et des discussions informelles avec des personnes clés dans le milieu prostitutionnel.

Avant de débuter la collecte de données, le canevas d’entrevue a été lu par l’équipe du Projet SIDA 3 afin d’ajouter quelques questions pour les besoins de l’intervention. Le canevas a ensuite été lu à un partenaire sexuel de travailleuse du sexe et à deux intervenants du milieu afin de s’assurer que la formulation des questions était adaptée à la population visée. Les cinq premières entrevues ont aussi permis d’apporter quelques modifications mineures au canevas, particulièrement dans le choix de certains mots, étant donnée que certains participants n’étaient pas scolarisés[44]. Quoiqu’il en soit, les participants ont répondu aux différentes questions de façon précise et cohérente.

Pour le volet qualitatif, l’échantillonnage s’est fait par cas multiples puisqu’il s’agissait de réaliser des entrevues avec plusieurs individus (ici les partenaires sexuels des travailleuses du sexe). Afin que cet échantillonnage nous permette d’obtenir le maximum d’information pour la compréhension du phénomène à l’étude, nous nous sommes basés sur deux critères clés proposés par Pirès (1997): les principes de diversification et de saturation. Par principe de diversification, l’auteur entend le critère de sélection des participants qui permet d’obtenir une vue d’ensemble des dimensions culturelles à l’étude, ici les normes sociales et sexuelles des participants. Comme il n’y avait qu’un groupe de participants, la diversification s’est faite de façon interne (ou intragroupe) et en profondeur plutôt que par contraste (ou intergroupe). Notons que le choix de traiter les divers partenaires sexuels des travailleuses du sexe en un seul groupe plutôt qu’en deux groupes correspondant aux différents types de partenaires (clients et petits amis) s’explique par les résultats d’une étude réalisée par l’auteure de la présente recherche chez les hommes qui fréquentent les travailleuses du sexe de Cotonou (Bédard, Godin et Alary, 2001). Il s’est avéré que les types de partenaires ne constituaient pas réellement deux groupes proprement distincts; les petits amis interrogés étaient parfois des clients et ceux qui se définissaient comme clients avaient aussi été des petits amis ou l’étaient toujours. Cette réalité a également été observée dans le milieu prostitutionnel de Ouagadougou. Pour cette raison, nous avons donc considéré le type de partenaire comme une caractéristique propre à la diversité du groupe plutôt que comme celle pouvant distinguer deux groupes. Cet aspect de différenciation avait d’ailleurs été soulevé par la plus récente cartographie des sites de prostitution réalisée dans la ville de Ouagadougou (Projet SIDA 2, 2001B). Par ailleurs, la taille et la diversité géographique des sites ont également été choisies comme critères pouvant diversifier l’échantillon même si, selon les deux agents recruteurs, il était possible de rencontrer différents types de clients et de partenaires sexuels (jeunes, vieux, scolarisés ou non, etc.) sur chacun des sites.

Pour ce qui est du critère de saturation qui sert à déterminer la taille de l’échantillon, Pirès (1997) en identifie deux types: les saturations théorique et empirique. La saturation théorique réfère aux éléments se rapportant au concept (dans ce cas-ci, celui des rapports de genre et de la sexualité) alors que la saturation empirique est déterminée à partir des informations plus générales produites par les différentes techniques de collecte de données (ici, les entrevues qualitatives combinées à des observations et des discussions informelles). C’est lorsque les entrevues et les observations réalisées auprès des partenaires sexuels des travailleuses du sexe ne génèrent plus d’éléments nouveaux sur le plan du concept ni d’informations différentes que la saturation est atteinte. Dans ce cadre, le choix des critères de diversification s’est avéré primordial puisqu’il a influencé directement le processus de saturation.

En outre, nous avons également tenu compte des facteurs à considérer pour déterminer la taille d’un échantillon de type qualitatif établis par Morse (2000), soit le but de l’étude, la nature du thème abordé, la qualité des données, le design de l’étude et l’utilisation de données mises en relief (c’est-à-dire les commentaires des participants sur comment leur propre expérience ressemble ou diverge de celle des autres).

Pour recruter les participants, la chercheuse a fait appel à deux membres de l’Association trait d’union pour les jeunes Burkinabé (ATUJB) en raison de leur compétence et de leur dynamisme dans le milieu prostitutionnel de Ouagadougou. Le recrutement s’est échelonné sur une période de sept semaines, soit du 3 avril au 20 mai 2002.

Les participants étaient recrutés en soirée dans neuf quartiers de la ville directement sur les sites de prostitution et convoqués à une entrevue le lendemain soir généralement entre 17h00 et 22h00. Toutes les entrevues ont été menées par la chercheuse bien qu’elle ait dû faire appel aux agents recruteurs à quelques reprises pour assurer la traduction en moré. Notons toutefois que l’intervieweuse était toujours accompagné d’un agent recruteur, de jour comme de nuit. Ces entrevues ont eu lieu directement sur les sites de prostitution ou non loin de ces sites et ont duré en moyenne une heure trente minutes. Plusieurs participants ont affirmé avoir apprécié l’expérience et précisé que les questions les faisaient réfléchir.

Selon les deux agents recruteurs, un homme sur trois a refusé de participer soit parce qu’il n’était pas intéressé ou qu’il manquait de temps. En tout, 38 hommes ont accepté de manière volontaire à participer à l’étude. Quatre d’entre eux ont cependant affirmé qu’ils n’entretenaient pas de rapports sexuels avec les travailleuses du sexe (et ont été rejetés de l’échantillon) et un homme ne s’est pas présenté au rendez-vous. De plus, trois autres entrevues ont été rejetées; deux en raison de la langue de l’entretien (l’anglais)[45] et une à cause de bruits de fond (musique trop forte) rendant l’enregistrement inaudible.

L’échantillon final est donc composé de 30 participants dont 24 clients et six petits amis de travailleuses du sexe. Notons que la saturation théorique a été atteinte autour de 20 entrevues tandis que la saturation empirique autour de 30 entrevues. Toutes ces entrevues ont été retranscrites sur papier par deux assistants sociologues engagés à cette fin.

Aspects facilitants et difficultés rencontrées. L’un des aspects qui a facilité la collecte de données qualitatives est la qualité des interventions déjà réalisées dans le milieu prostitutionnels pour le compte du Projet SIDA 3. De façon générale, la chercheuse a constaté une bonne intégration des intervenants (provenant des OR et de l’Unité Zodoo) dans le milieu et une bonne collaboration des acteurs (travailleuses du sexe, partenaires sexuels, gérants, personnels et propriétaires d’établissements) pour les initiatives de prévention des IST/VIH. De plus, les intervenants provenant de l’Unité Zodoo ou membres de l’ATUJB ont pu fournir de judicieux conseils à la chercheuse. Enfin, la visite de l’ensemble des quartiers et des sites de prostitution de Ouagadougou et les rencontres avec des travailleuses du sexe, propriétaires et personnels d’établissements de prostitution en guise de préparation à la tenue de l’étude qualitative a permis à la chercheuse de se familiariser avec le milieu et de mieux s’y intégrer. Cela a grandement favorisé les rencontres avec les participants. En effet, quelques uns se sont même portés volontaires sans même qu’on les y invite. L’agenda de la chercheuse étant déjà planifié et les disponibilités restreintes, ces entretiens n’ont pu être faits.

Les difficultés que nous avons rencontrées au cours de la collecte de données qualitatives sont venues de certains participants qui, arrivés au moment de l’entrevue, ont affirmé ne pas être client ou petit ami alors qu’ils avaient été recrutés directement sur les sites en compagnie de travailleuses du sexe ou qu’ils étaient connus dans le milieu comme partenaires de ces femmes et avaient des enfants avec elles. Il est possible que ces participants aient eu honte d’affirmer qu’ils étaient partenaires sexuels de travailleuses du sexe devant l’intervieweuse ou encore qu’ils aient eu peur que ce soit la police ou tout autre autorité qui puisse leur causer des ennuis.

Une autre difficulté a été de trouver des lieux calmes et intimes pour réaliser les entrevues. Malgré les efforts entrepris pour pallier à cela, certains sites (ou lieux) étaient bruyants ou offraient peu d’intimité aux participants qui étaient parfois sollicités par des amis ou des connaissances pour régler de petits problèmes. Une entrevue a même dû être réalisée sur une voie ferrée, seul lieu calme que nous avions trouvé à proximité.

En dépit de ces petites difficultés, la collecte des données qualitatives s’est très bien déroulée et a montré que le terrain était favorable à la tenue d’une étude de plus grande envergure avec les clients et autres partenaires sexuels des travailleuses du sexe.

Pour répondre aux objectifs du volet qualitatif, l’analyse de contenu a été retenue. D’après L’Écuyer (1988), l’analyse de contenu peut se définir comme une méthode servant à classifier ou à codifier des éléments du document analysé à l’intérieur de catégories afin d’en faire ressortir les caractéristiques et d’en comprendre le sens exact et précis.

Aktouf (1987) décrit différents types d’analyse de contenu : l’analyse d’exploration comparativement à l’analyse de vérification, l’analyse qualitative comparativement l’analyse quantitative et l’analyse du contenu manifeste (ou direct) comparativement à celle du contenu latent (ou indirect). Dans le cas présent, l’analyse d’exploration a été privilégiée puisqu’il s’agissait d’explorer un contenu plutôt que de vérifier des hypothèses. Cette analyse a été essentiellement qualitative puisque les résultats qui en sont ressorti ont permis de développer un volet quantitatif par la suite. En outre, seul le contenu manifeste, c’est-à-dire celui exprimé directement par les participants lors des entretiens, a été analysé.

Le contenu des entrevues a été analysé à partir de la méthode proposée par Bardin (1986) et précisée par L’Écuyer (1988). L’analyse qualitative n’est pas régie par des méthodes aussi précises que celle quantitative, qui emploie des méthodes statistiques prédéterminées, et fait davantage appel au jugement du chercheur. Afin d’aiguiller le chercheur dans sa démarche, L’Écuyer décrit de manière assez détaillée les six grandes étapes qui sous-tendent la plupart des processus d’analyse de contenu : lectures préliminaires et établissement d’une liste d’énoncés; choix et définition des unités de classification  (types d’unités, définitions et critères de choix); processus de catégorisation et de classification  (définition d’une catégorie, sous-étapes de classification, qualités essentielles de catégories); quantification et traitement statistique; description scientifique (analyse quantitative et analyse qualitative) et interprétation des résultats. Dans le cas présent et suivant nos choix méthodologiques, toutes ces étapes ont été respectées sauf celles portant sur la quantification et le traitement statistique des énoncés. Celles-ci n’étaient pas utiles étant donné le second volet voué entièrement au quantitatif.

Ainsi, à partir de la lecture des entrevues se sont dégagées des « idées forces » riches de sens qui permettaient de découper le contenu des textes en différents énoncés. Chacun de ces énoncés correspondait à un thème précis de notre cadre conceptuel. Selon Bardin (1986), le thème se dégage naturellement d’un texte analysé selon un cadre conceptuel déterminé. La catégorisation s’est faite à partir d’un modèle mixte étant donné qu’une partie des catégories était déterminée à priori (modèle fermé) à partir des thèmes de recherche alors que d’autres catégories (plus précisément les sous-catégories) étaient établies à partir de l’analyse du discours des participants (modèle ouvert). Les grands thèmes qui se sont dégagés du texte correspondaient en fait à ceux de l’entrevue qualitative soit les rapports entre les hommes et les femmes, la sexualité, le phénomène de la prostitution et l’utilisation du condom. Ces thèmes pouvaient se présenter sous forme d’énoncés, de paragraphes, de phrases ou de groupes de mots ayant une signification propre. Les énoncés dont le sens était semblable étaient regroupés ensemble.

La catégorisation a procédé aux quatre sous-étapes proposées par L’Écuyer (1988): organisation des premiers éléments en catégories préliminaires; réduction à des catégories distinctives par élimination des catégories redondantes; identification finale et définition des catégories de la grille d’analyse et classification finale de tous les énoncés à partir de la grille d’analyse. Ces étapes se sont opérées de manière itérative où des catégories (sous-catégories) pouvaient être créées, rejetées puis remplacées par de nouvelles. Les énoncés retenus étaient mis entre crochets [ ] puis classés dans leur catégorie respective. Les catégories devaient être exhaustives et en nombre limité, pertinentes, objectives et clairement définies, homogènes, productives et mutuellement exclusives, comme le précise L’Écuyer (1988). Afin de valider les différentes catégories et la manière de codifier, une entente a été établie entre deux juges indépendants sur six entrevues choisies au hasard.

Enfin, pour approfondir l’analyse et valider les résultats, ces derniers ont été triangulés avec d’autres techniques de collectes de données dont l’observation participante dans le milieu prostitutionnel, les rencontres et discussions informelles avec des acteurs et actrices du milieu (dont les travailleuses du sexe elles-mêmes et les propriétaires d’établissements) et la lecture de documents pertinents. Chaque observation, rencontre ou discussion a été notée quotidiennement dans un cahier, suivant les conseils d’Emerson, Fretz et Shaw (1995) sur la prise de notes ethnographiques. Ces derniers insistent sur l’importance pour le chercheur de se rapprocher des acteurs du milieu afin qu’il puisse prendre le pouls de leur vie sociale et de leurs interactions au quotidien, tout en étant sensible à leurs perceptions et à leurs particularités culturelles. De plus, toute idée ou intuition de la chercheuse, les discussions avec le personnel de l’étude, les décisions prises concernant tout aspect de la méthode de collecte de donnée ont également été notées.

Notons d’abord que ce second volet a été réalisé conjointement avec l’étude de suivi de seconde génération (SSG)[46] réalisée par le Projet SIDA 3. Cela permettait d’unir les efforts pour la collecte de données et évitait que deux études du même type mobilisent le milieu prostitutionnel à deux reprises dans un court intervalle de temps. Bien entendu, les deux parties ont suivi le même processus de recrutement des participants. Les lignes qui suivent présentent la population à l’étude, l’outil de collecte de données et le modèle de prédiction de l’usage du condom, le déroulement de la collecte de données, l’échantillon récolté et les analyses statistiques effectuées. Précisons que pour distinguer le second volet de notre étude de celle de la SSG, nous lui avons donné le nom « d’étude psychosociale ». Cette dénomination sera utilisée de manière indifférenciée à celle de volet quantitatif.

Le second volet de la présente étude visait à vérifier le rôle des normes[47] portant sur la sexualité et les rapports de genre parmi d’autres facteurs dans la prédiction de l’utilisation du condom chez les clients des travailleuses du sexe. Pour ce faire, un questionnaire (voir Annexe 2) a été développé à partir de la théorie des comportements interpersonnels de Triandis (1980) et des résultats de l’analyse des données qualitatives recueillies dans le premier volet de la présente étude.

Ce questionnaire comptait 56 questions dont 38 portaient précisément sur les construits théoriques du modèle psychosocial. Chacune des 11 variables[48] présentées au Chapitre 2 comportait de deux à sept items (ou questions) [49]. Les choix de réponses étaient de type Likert et élaborées selon des échelles unipolaires positives (par exemple pas du tout l’intention à totalement l’intention). Comme nous l’avons mentionné, les résultats de l’étude qualitative préalable ont été utilisés pour bâtir le questionnaire. À cet égard, nous avons suivi les conseils de Gagné et Godin (1999) mais les avons adaptés à nos besoins. Ainsi, à partir de l’analyse de contenu réalisée sur les données qualitatives, nous avons identifié des croyances saillantes personnelles correspondant aux thèmes des différents construits du questionnaire présenté plus haut. Les croyances saillantes rapportées par le plus grand nombre de participants (c’est-à-dire celles énoncées par au moins 10% des participants) ont été intégrées dans le questionnaire. Certaines d’entre elles ont même été rapportées par plus de la moitié des participants. Celà dit, l’étape suivante a servi à peaufiner le questionnaire afin qu’il soit adapté à la population étudiée en ce qui a trait à la précision des mots, à la formulation des questions et aux choix de réponses.

Pour ce faire, la chercheuse a porté une attention particulière à la formulation des questions et des choix de réponses afin qu’ils soient empreints des mots couramment employés dans le milieu prostitutionnel. Le questionnaire également a été administré de façon itérative à six partenaires sexuels de travailleuses du sexe ayant des caractéristiques sociodémographiques différentes. Chacun d’entre eux devait se prononcer sur la clarté des directives, des questions et des choix de réponses. De plus, advenant le cas où des participants ne parleraient pas le français, un lexique français-mooré (voir Annexe 3) a été rédigé afin de faciliter et d’uniformiser la traduction par les enquêteurs.

Par la suite, le questionnaire psychosocial a été fusionné[50] à celui de l’étude SSG. Cet agencement de questionnaires a été préexpérimenté auprès de huit clients et partenaires sexuels de travailleuses du sexe mais seulement quatre d’entre eux ont eu le temps de répondre à l’ensemble des deux questionnaires, les autres étant pressés de quitter les lieux. Une seconde préexpérimentation a été planifiée mais une forte pluie a empêché sa réalisation. Quoi qu’il en soit, l’expérience de la première préexpérimentation a permis de préciser aux enquêteurs le sens de certaines questions et la manière de les poser. Elle a également permis de constater que l’administration des questionnaires était parfois très longue (pouvant durer jusqu’à une heure), particulièrement pour la partie psychosociale et lorsque l’entretien se déroulait en langue locale. En dépit de la longueur réelle des deux questionnaires fusionnés, il est possible que le manque de rodage des enquêteurs ait pu jouer sur la durée de passation des questionnaires. Malgré les petites difficultés rencontrées, l’équipe du Projet SIDA 3 et l’investigatrice de l’étude psychosociale ont décidé, de concert avec les enquêteurs, de poursuivre l’étude telle quelle avec les questionnaires fusionnés, mais d’offrir une boisson gazeuse aux participants (après qu’ils aient acceptés de participer) afin de les mettre à l’aise et qu’ils poursuivent l’entretien jusqu’à la fin.

Afin de vérifier les propriétés métrologiques et d’ajuster le questionnaire au besoin, une étude de fidélité test-retest aurait dû être réalisée auprès d’une vingtaine de clients de travailleuses du sexe préalablement à la collecte de données comme le recommandent Gagné et Godin (1999). Le manque de temps et de moyens compte tenu de la complexité à rejoindre la population visée a empêché la réalisation de cette étape. Celle-ci aurait été particulièrement pertinente étant donné l’hétérogénéité de l’échantillon dans lequel nous retrouvons des hommes non scolarisés et d’autres qui sont hautement scolarisés. Comme cette analyse n’a pu être faite avant la collecte de données, des analyses pour mesurer la consistance interne (validité) des construits ont été effectuées sur les variables du modèle à posteriori. Les propriétés métrologiques de ces construits sont présentées au Tableau 1.

Dans l’ensemble, la consistance interne des construits est acceptable. Cependant, certains construits présentent un coefficient α de Cronbach ou une corrélation de Spearman faible. En effet, pour être considérés comme acceptables les construits doivent idéalement présenter un alpha de Cronbach (pour les construits qui comportent trois items ou plus) d’au moins 0,60 ou une corrélation de Spearman (pour les construits qui n’ont que deux items) de 0,30. Comme plusieurs de ces construits ne présentent pas ces caractéristiques, quelques changements ont dû être apportés sur les construits établis au départ. Ainsi, le construit de la norme subjective a été reconstruit à partir des construits initiaux de la norme subjective et de celui de la croyance normative alors que le construit de la croyance comportementale a été retiré (voir Annexe 4 pour plus de détails). De plus, comme la majorité des construits ne comportant que deux items présentaient une corrélation de Spearman faible mais significative (tous les construits sauf l’attitude affective), nous avons décidé de les conserver. En somme, la qualité de la mesure des variables du modèle théorique est satisfaisante compte tenu de l’analyse test-retest qui n’a pu être effectuée et de l’hétérogénéité de l’échantillon.

Avant le début de la collecte de données proprement dite, une séance de travail d’une demi journée avec les leaders des travailleuses du sexe a été organisée en vue de les mobiliser pour la tenue de l’enquête. C’était l’occasion de leur présenter les objectifs de l’étude et la méthode retenue. De plus, une formation préalable a été donnée aux enquêteurs sur une période de cinq jours. Au cours de cette formation, ont été discutés la problématique du VIH/sida chez les travailleuses du sexe et leurs partenaires sexuels à Ouagadougou, les objectifs et les modalités de l’enquête, les tâches respectives pour chacun des enquêteurs et le matériel à manipuler. Cette formation comportait également une préexpérimentation sur le terrain afin d’évaluer les questionnaires (pour les travailleuses du sexe et les partenaires de celles-ci) et d’apporter des ajustements à l’ensemble du déroulement de l’étude.

Par la suite, afin de désigner les sites de prostitution où se déroulerait le recrutement des participants, un échantillonnage raisonné[51] a été établi à partir de la cartographie des sites. Ceux-ci devaient compter au moins sept travailleuses du sexe et être sécuritaires pour les enquêteurs. Par la suite un échantillonnage en grappe a permis de sélectionner 18 sites de prostitution dont 12 pour une seule visite des enquêteurs, cinq pour deux visites et un pour trois visites. Toutefois, depuis la dernière cartographie, des changements étaient survenus et certains sites comportaient moins de travailleuses du sexe que prévu ou encore étaient peu fréquentés par les clients ce qui faisait que le recrutement n’était pas optimal. Par exemple, un site avait été sélectionné pour trois visites mais ne comportait plus que deux travailleuses du sexe. Aucun client ne s’était présenté le soir de la venue des enquêteurs. De plus, un conflit est survenu avec les travailleuses du sexe d’un quartier ce qui a occasionné l’abandon de trois sites. Pour pallier à ces difficultés, un second échantillonnage aléatoire a été fait mais celui-ci est resté ouvert à l’ajout de nouveaux sites et à l’augmentation ou à la diminution du nombre de visites par site suivant l’affluence des clients. Cela a été bénéfique étant donné qu’un second conflit est survenu entre un animateur et un gardien de sécurité nous forçant à abandonner deux autres sites.

La collecte des données a été réalisée avec l’aide de treize enquêteurs dont cinq animateurs, quatre sociologues et quatre laborantins[52]. Quatre équipes de trois personnes ont été constituées pour faire le recrutement et un animateur a été désigné pour prendre contact avec les acteurs du milieu (propriétaires, gérants, travailleuses du sexe et gardien de sécurité) avant l’arrivée des équipes d’enquête sur les sites et de déterminer d’un lieu à l’abri de la cohue pour installer le matériel d’enquête. Chaque site était organisé avec une petite table, des tabourets, un paravent, une petite lampe et du petit matériel nécessaire pour administrer les questionnaires et faire les prélèvements médicaux pour l’étude SSG. À partir de 19h00, chacune des équipes devait se rendre sur le site qu’on lui avait désigné. Le recrutement pouvait durer jusqu’à minuit et parfois un peu plus. La collecte de données s’est échelonnée sur une période de 11 jours[53], soit du 8 au 19 octobre 2002, au cours de laquelle 29 sites de prostitution ont été visités, dont six d’entre eux à deux reprises, dans neuf quartiers de la ville. La durée de passation des questionnaires fusionnés était d’environ trente minutes.

Au total, 301 participants ont répondu au questionnaire dont 277 clients et 24 petits amis de travailleuses du sexe (et autres partenaires sexuels), ce qui dépasse l’objectif fixé initialement de 250 participants. Précisons que l’étude psychosociale a recruté un nombre légèrement plus restreint de participants que l’étude SSG et que seuls les clients ont été conservés pour les analyses. Les petits amis et les autres partenaires sexuels non payants se sont avérés différents des clients sur les réponses et étaient en nombre insuffisant[54] pour effectuer des analyses statistiques valides.

Des 277 clients qui ont participé à l’étude psychosociale, 28 n’ont pas répondu entièrement aux questions théoriques (plusieurs réponses manquantes etc.) et ont dû être retirés des analyses. L’échantillon final est donc composé de 249 clients de travailleuses du sexe.

Aspects facilitants et difficultés rencontrées : Les principaux aspects facilitant cette partie de collecte de données ont été la contribution matérielle et logistique du Projet SIDA 3 et les efforts considérables en temps et en énergie fournis par l’équipe du projet et la chercheuse afin de planifier les études conjointes dans le milieu. À cet égard, la rencontre préalable avec les leaders des travailleuses du sexe a favorisé un accueil généralement chaleureux des équipes d’enquête sur les sites. De plus, les interventions déjà réalisées dans le milieu pour le compte du Projet SIDA 3 ont également contribué à la réussite de la collecte de données. Par ailleurs, la motivation et le dynamisme des enquêteurs (animateurs, sociologues et laborantins) a aussi permis de venir à bout de ce travail exigeant et ce, en moins de temps que prévu.

Pour ce qui est des difficultés rencontrées, de petits conflits sur les sites de prostitution nous ont cependant causé quelques désagréments. En effet, avant la tenue de l’étude, des tensions existaient entre un animateur et les travailleuses du sexe d’un quartier et entre un second animateur et le gardien de sécurité de deux sites. Ces conflits nous ont coûté l’abandon de plusieurs sites nous forçant à en trouver d’autres qui n’étaient pas sélectionnés au départ. De plus, lorsque les sites étaient préparés trop rapidement ou juste avant l’arrivée des enquêteurs il était plus difficile d’avoir la collaboration des travailleuses du sexe. Dans certains cas, des équipes ont même dû plier bagages après avoir débuté le recrutement. Nous avons aussi remarqué que la majorité des sites n’étaient prêts à recevoir qu’une seule visite des équipes de collecte. Les sites les mieux organisés où s’opérait un maquis ou encore ceux où il y avait de nombreuses travailleuses du sexe (plus de 10) semblaient plus favorables à recevoir une deuxième visite de l’équipe d’enquête. Compte tenu de ces difficultés, l’échantillonnage des sites de recrutement fait initialement n’a pu être conservé. Nous sommes d’avis que ce type de sélection ne semble pas convenir entièrement à la recherche sociale menée dans un milieu changeant comme celui de la prostitution et qui plus est, n’a pas encore fait l’objet d’étude de cette envergure. Malgré ces changements, le recrutement des participants sur chacun des sites s’est fait de manière aléatoire.

De plus, nous avons vu qu’il était parfois ardu pour un seul animateur d’avertir toutes les personnes concernées (i.e. les travailleuses du sexe, gérants, propriétaires et gardiens) en vue de préparer les sites où un passage était prévu dans la soirée. Certaines de ces personnes étaient difficiles à rejoindre et n’étaient informées qu’au dernier moment ce qui pouvait compromettre le bon fonctionnement des choses. Par ailleurs, le fait que l’animateur qui prenait une entente avec les personnes concernées dans la journée ne soit pas le même que celui qui venait sur le site plus tard en soirée ne facilitait pas la résolution du conflit lorsqu’il y en avait un.

Enfin, un dernier aspect non moins important est le fait que l’étude était encombrante pour le milieu ce qui a fait perdre des clients à quelques travailleuses du sexe. Comme aucune mesure n’avait été prévue dans le protocole de recherche pour pallier à cette lacune, les situations ont été gérées cas par cas. Les travailleuses du sexe qui se montraient irritées par la perte d’un client ont été dédommagées afin d’éviter que la situation ne s’envenime.

Des analyses statistiques ont été réalisées sur les données quantitatives préalablement saisies[55] sur Excel puis transférées sur un logiciel SAS. Tout d’abord, des analyses de fréquences ont été faites sur les données sociodémographiques. Par la suite, comme l’indique l’objectif rapporté précédemment, il était initialement prévu de vérifier le rôle des normes portant sur la sexualité et les rapports de genre[56] parmi d’autres variables sur la prédiction de l’usage du condom chez les clients des travailleuses du sexe. Pour ce faire, une analyse aurait dû être faite pour vérifier le lien entre les différentes variables (dont celle portant sur les normes) et le comportement étudié (l’usage du condom). Cependant, la variance[57] correspondant à l’usage du condom chez les clients interrogés s’est avérée insuffisante ce qui fait que cette analyse a dû être abandonnée. Le modèle intégrateur que nous avons utilisé a toutefois permis de prédire l’intention des participants à utiliser le condom.

Afin de vérifier le lien entre l’intention et les autres variables théoriques du modèle intégrateur, nous avons effectué une analyse de régression logistique. Le choix de ce type d’analyse a été fait étant donné que les scores des différents énoncés sous-tendant les variables du modèle intégrateur et s’échelonnant de 1 à 4, n’étaient pas distribués normalement ce qui rendait impossible une régression multiple. En effet, la majorité de ces scores, et particulièrement ceux correspondant à la variable dépendante de l’intention, présentait une asymétrie positive (vers la droite) c’est-à-dire qu’ils étaient presque tous regroupés vers le score le plus élevé, soit le score 4. Pour constater cette asymétrie (Skewness en anglais) ou encore cet « effet plafond » dans la distribution des fréquences, le chapitre suivant[58] présente un tableau de la distribution des variables théoriques.

Pour réaliser cette régression logistique, nous avons d’abord séparé les scores de façon dichotomique selon la logique théorique du point central. Ainsi, les scores de l’intention et des autres variables qui comportaient initialement quatre scores possibles (variant de 1 à 4) ont été divisés en deux catégories. Le point central était celui qui, théoriquement, faisait la coupure entre une intention élevée et une intention faible. Comme l’ensemble des participants a affirmé avoir une intention très élevé (près du score 4) à utiliser le préservatif lors de leur prochain rapport sexuel avec une travailleuse du sexe, il a été décidé de dichotomiser l’intention de la manière suivante : un score <3,5 représente une intention faible et un score ≥3,5 représente une intention élevée. L’analyse de régression logistique permettait donc de vérifier comment se comportait l’intention de recourir au condom pour chacun des deux groupes (celui aux intentions élevées et celui aux intentions faibles) à partir des variables indépendantes du modèle intégrateur. Les variables indépendantes présentant un lien significatif avec la variable dépendante de l’intention constituaient le modèle final de prédiction de l’intention de recourir au condom chez notre population étudiée. De manière plus concrète, les construits théoriques significatifs venaient nous informer quels étaient les principaux éléments qui contribuent à une intention élevée (ou faible) de recourir au condom chez les clients des travailleuses du sexe.

Suite aux résultats de l’analyse de régression logistique, des analyses discriminantes ont été effectuées sur les variables des construits indirectes qui prédisaient l’intention de façon significative afin de préciser les énoncés les plus déterminants de l’intention à l’intérieur de chacune de ces variables (ou construits du modèle final de prédiction). Les énoncés qui s’avéraient discriminants sont venus compléter les variables prédisant l’intention de manière significative, fournissant ainsi des indications claires en vue d’élaborer des recommandations pour les futures interventions en milieu prostitutionnel ouagalais. Notons que l’analyse de régression logistique et l’analyse discriminante correspondent à des analyses statistiques multivariées ce qui fait qu’aucun test de correction statistique n’est requis par la suite contrairement aux analyses univariées où des tests répétés sur les variables nécessitent une telle démarche.

Enfin, compte tenu des problèmes[59] de consistance interne exposés à la section 3.3.2, une analyse basée sur la technique du « Split-half » est effectuée sur l’échantillon de 249 clients. Il s’agit de diviser l’échantillon en deux de façon aléatoire et d’appliquer la même analyse de régression logistique sur chacun des échantillons puis de vérifier si les résultats sont identiques à ceux observés dans l’analyse de régression logistique principale. Cette analyse s’avère une assurance supplémentaire dans la fiabilité des résultats et permet de mieux contrôler l’erreur de mesure bien qu’elle diminue, du même coup, la puissance statistique des analyses.

Si le type de recherche choisi dépend de l’objet de recherche, la manière dont elle sera menée dépend avant tout du référenciel du chercheur, c’est-à-dire du système de valeurs auquel ce dernier se réfère (De Ketele et Rogiers, 1991). Pour cette raison et à l’instar de la réflexion de Dumont (1985) citée en exergue, qui stipule notamment que pour interroger une culture, il faut avant tout avoir questionné la nôtre, nous croyons pertinent de nous interroger sur notre propre système de valeurs, sur le rapport qui nous lie à la culture étudiée, bref sur notre propre subjectivité[60].

Si à travers le temps, la science a permis l’élaboration de stratégies permettant la recherche rigoureuse, enchâssée dans des structures éthiques et méthodologiques strictes menant vraisemblablement à une plus grande objectivité, la chercheuse reconnaît sa propre subjectivité et se considère comme son premier et principal « instrument de mesure et d’analyse ». Pour cette raison, de la même manière qu’elle se fera critique à l’endroit des outils de collecte de données, elle envisage un regard externe sur son emplacement comme chercheuse. Pour ce faire, les biais associés à la collecte de données, les questions déontologiques et le dilemme qui se pose entre une certaine revendication intellectuelle et le désir de combler les attentes du milieu où aura lieu la collecte de données seront abordés.

Selon Poupart (1997), trois biais sont possibles lors d’entretiens qualitatif et quantitatif: ceux liés au dispositif de l’enquête, ceux attribuables à la relation entre l’intervieweur et l’interviewé et ceux relatifs au contexte de l’étude. Les prochaines lignes discutent de ces trois biais à l’intérieur de notre collecte de données.

Dispositif de l’enquête : Les moyens employés pour recueillir l’information et l’environnement immédiat dans lequel une enquête se déroule peuvent influencer les réponses des participants (Poupart, 1997). Ainsi, au cours de la collecte de données, la chercheuse a été attentive au contenu et à la forme des questions, à la manière d’interroger, aux techniques de collecte de données (ici enregistrement sur cassette audio ou prise de notes directement sur le questionnaire) et aux lieux où se déroulaient les entretiens tant qualitatifs que quantitatifs. Pour minimiser les biais causés par le contenu et la forme des questions, le canevas d’entrevue et le questionnaire ont fait l’objet, comme nous l’avons mentionné, d’une préexpérimentation auprès de quelques partenaires sexuels de travailleuses du sexe afin qu’ils soient bien compris par tous et adaptés à leur langage. Des moyens de traductions (à l’aide d’un interprète ou encore d’un lexique français-mooré) ont également contribué à contrer ce biais tout comme le recours à un langage clair et à des expressions locales de la part de l’intervieweuse. De plus, le fait de développer le questionnaire à partir des résultats de l’analyse qualitative était un autre moyen d’aider cette cause. Malgré toutes ces précautions, il est arrivé, bien que très rarement, que certains participants parlaient peu ou semblaient ne pas comprendre entièrement les questions. Afin de leur faire comprendre la ou les questions, la chercheuse a pu involontairement suggérer des réponses. Toutefois, dans les cas où un des éléments du discours d’un participant avait été clairement suggéré par l’interlocutrice, ses réponses étaient retirées de l’analyse de contenu.

De plus, pour l’entretien qualitatif, l’intervieweuse-chercheuse a porté une attention particulière afin que les participants se sentent à l’aise d’être enregistrés sur cassette audio. À cet égard, tous les participants étaient avertis avant l’entrevue qu’ils avaient le droit de refuser d’être enregistrés mais que le cas échéant, le contenu de leur entrevue ne pourrait être utilisé pour l’analyse des données au même titre que les entrevues enregistrées. Heureusement, aucun participant n’a refusé l’enregistrement bien que certains d’entre eux semblaient visiblement inquiets. En effet, apercevant le voyant lumineux sur l’appareil à enregistrer, un participant craignait qu’il s’agisse d’une caméra miniature. La chercheuse a évidemment dû le rassurer sur le fait qu’il s’agissait bel et bien d’un magnétophone. Dans les cas comme celui-là où les hommes conservaient des craintes, la chercheuse prenait tout le temps nécessaire pour expliquer de nouveau les raisons qui l’amenaient à faire cette enquête chez ce groupe d’hommes et leur répétait leurs droits concernant l’entretien afin qu’ils se sentent complètement libres d’y participer tout en précisant que leur discours était important pour elle.

Enfin, en ce qui concerne les lieux où se sont déroulées les enquêtes, nous avons déjà mentionné les difficultés que nous avons eues à en trouver qui permettaient d’assurer calme et intimité pour chacun des entretiens qualitatifs et cela est sans compter le fait que ces lieux d’entrevue (pour les deux volets de la collecte) n’étaient pas les mêmes pour tous. Compte tenu de cela, nous sommes conscients de n’avoir pu tout à fait contrôler ce biais étant donné les ressources techniques et le contexte de l’étude.

Relation entre l’intervieweur et l’interviewé : La littérature portant sur les méthodes de collecte de données traite de certains biais pouvant être attribués à l’intervieweur. La manière de diriger l’entrevue et d’aborder l’objet d’étude ainsi que les caractéristiques sociales telles que l’âge, le sexe, l’ethnicité et la classe sociale peuvent avoir des effets sur les propos des personnes interrogées (Poupart, 1997). Dans le cas de la présente étude, ces aspects nous ont particulièrement préoccupés en raison de son caractère interculturel. Nous avons déjà discuté dans les lignes précédentes des mesures prises pour que les questions rattachées aux deux volets de l’étude s’imprègnent de la culture du milieu prostitutionnel burkinabé. Or, les mesures pour contrer ce biais « culturel » ne s’arrêtent pas là.

À cette étape-ci, notre attention se porte principalement sur les différences d’ordre culturel entre l’intervieweuse et les participants[61]. Afin de minimiser ce biais, il est suggéré dans la littérature que l’intervieweur soit de même appartenance sociale que la personne interrogée (Poupart, 1997). Les auteurs affirment toutefois qu’à l’extrême, cette perspective nous amènerait à dire que les chercheurs ne seraient aptes qu’à faire des entretiens auprès de personnes ayant les mêmes caractéristiques sociales qu’eux, rendant du même coup bon nombre de recherches invalides. De plus, il ne semble pas facile d’établir les critères de similitude entre l’intervieweur et la personne interrogée. Quoi qu’il en soit, cette « proximité sociale » peut également constituer un obstacle à la neutralité du chercheur jusqu’à l’empêcher d’être critique par rapport au discours des participants, comme le soutient Poupart (1997). Nous sommes également d’avis, par expérience, qu’une trop grande familiarité peut aussi constituer un obstacle à l’ouverture de soi chez les personnes interrogées. Dans le cas présent, il est possible en effet que les participants n’aient pas eu envie que leur fréquentation des milieux prostitutionnels et des travailleuses du sexe soit connu par des personnes de même appartenance sociale, par crainte d’être jugés par leurs semblables et d’avoir à subir les représailles, et ce, malgré les précautions d’usage assurant la confidentialité et l’anonymat. Une certaine distance avec l’intervieweuse comme cela a été le cas pour la collecte de données qualitatives a pu, nous le croyons, favoriser leur ouverture.

Quoi qu’il en soit, les biais culturels relatifs aux rapports entre l’intervieweuse, une jeune femme blanche occidentale, et les participants, des hommes noirs de culture africaine, étaient bel et bien réels et des mesures ont dû être prises. En outre, la différence culturelle ne se limitait pas qu’aux différences de race mais également de classe (ou de milieu) sociale et ce tant pour la chercheuse que pour les enquêteurs.

En effet, si le rapport entre la chercheuse et les travailleuses du sexe était empreint de compassion voire même de solidarité, celui avec les hommes clients et partenaires sexuels de travailleuses du sexe était pour le moins confrontant. Les sujets discutés, particulièrement les rapports entre les hommes et les femmes et les raisons de leurs recours aux services des travailleuses du sexe, étaient particulièrement sensibles pour les oreilles de la chercheuse disons-le féministe. Cette position a pu être perçue[62] par les participants et influencer leurs propos sur ce qu’ils pensaient des rapports entre les hommes et les femmes, soit en camouflant des aspects de la réalité, soit au contraire en voulant plaire à la chercheuse. Toutefois, malgré ce biais avoué, la chercheuse reconnaissait qu’il existe des hommes (et des femmes) dignes dans le domaine des transactions sexuelles comme le soutient Pheterson (2001). En ce sens, il s’avérait donc important pour elle d’écouter et de comprendre ce que ces hommes avaient à dire plutôt que de les juger. Nous croyons que l’intérêt et le respect que l’intervieweuse a porté aux discours des participants, son expérience dans les entretiens dirigés et semi-dirigés (notamment dans les milieux prostitutionnels africains avec les partenaires sexuels de travailleuses du sexe) et l’emploi de techniques d’entrevue, telles que l’acceptation inconditionnelle, l’authenticité, l’empathie et le reflet, reconnues en psychologie clinique (Rogers, 1999), ont aidé à pallier à ces possibles lacunes.

Du côté des enquêteurs qui ont administré le questionnaire du second volet, leur rapport avec les personnes interrogées était moins problématique étant donné leur plus grande proximité sociale avec eux mais ils n’étaient néanmoins pas à l’abri de tout biais possible. Effectivement, la formation[63] qui leur a été offerte préalablement à l’enquête et leurs premières expériences comme enquêteur dans le milieu prostitutionnel leur ont fait rendre compte des préjugés qu’ils entretenaient à l’égard des travailleuses du sexe particulièrement, mais aussi des hommes qui les fréquentent. À leur grande surprise, ils se sont toutefois rendus compte que les travailleuses du sexe étaient des femmes comme les autres, et tout comme leurs partenaires sexuels masculins, elles méritaient d’être respectées.

Enfin, la manière d’aborder l’objet d’étude était aussi à prendre en compte. En ce sens, nous pouvons constater dans la littérature scientifique (particulièrement dans les périodiques médicaux et épidémiologiques) que plusieurs infections ou maladies, dont le VIH/sida, ont été traitées à partir de la notion du risque (Skolbekken, 1995). Cette notion, appliquée à notre contexte d’étude, fait en sorte que les travailleuses du sexe et leurs partenaires sexuels sont reconnus comme étant des « groupes à risque » de contracter le VIH/sida. Or, cette notion de risque agit comme un contrôle social sur les individus (Perreault, 1994) et remplace en quelque sorte la notion désuète du péché et redéfinit du même coup la norme du bien et du mal (Douglas, 1990; Lupton, 1995). Les personnes qui sont à risque d’attraper ou de transmettre le VIH/sida sont alors perçues comme des pécheurs (Lupton, 1995) ou plus précisément comme des personnes fautives que l’on doit remettre sur le bon chemin[64]. En outre, cette manière d’aborder le problème, par la notion du risque, implique aussi l’idée d’un changement[65], qu’il soit sur le plan des normes sociales ou de celui des comportements individuels. Bien que cela n’ait pas été fait de manière consciente par la chercheuse et les équipes d’enquête qui visaient à réduire les risques et diminuer l’ampleur du phénomène, cela a pu être perçu comme tel par les participants et représenter une barrière à notre collecte de données. À titre d’illustration, dans une enquête réalisée à Cotonou auprès d’une population similaire, un participant avait relevé le fait que le personnel médical (qui incluait l’intervieweuse selon la perception du participant) n’approuvait pas les comportements sexuels des hommes qui fréquentent les prostituées. Si un seul participant a fait cette remarque, d’autres ont pu y penser. Au cours de notre collecte de données à Ouagadougou, nous n’avons eu aucun commentaire de la sorte par les participants mais en avons entendus quelques uns au cours de nos visites sur le terrain. Cela dit, il était important pour la chercheuse et les enquêteurs d’en être conscients et d’agir dans le respect des cultures, des valeurs et des milieux.

Dans un autre sens, les cultures ne sont pas des vases clos, hermétiques et statiques, mais sont perméables à d’autres cultures, à d’autres valeurs et d’autres normes[66]. À cet égard, la portée de notre étude sur le milieu prostitutionnel était peut-être minime par rapport aux autres influences extérieures en présence et en ce sens, nous ne devions pas avoir peur de faire notre travail justifié par des besoins réels.

Contexte de l’étude : Le contexte de l’étude porte essentiellement sur le fait de participer à la recherche et sur ce que cette dernière représente pour les personnes interrogées. En ce sens, certains participants peuvent, par exemple, craindre des représailles comme nous l’avons dit précédemment. Poupart (1997) soutient que la tâche revient à l’intervieweur de mettre à l’aise les participants. Les moyens que nous avons décrits précédemment quant au respect des participants sont, ici aussi, applicables. De plus, les efforts que nous avons mis à collaborer avec le milieu prostitutionnel et à nous y intégrer au point de réaliser le second volet de la collecte directement sur les sites de prostitution a pu favoriser l’acceptation et la confiance en notre étude chez les partenaires sexuels des travailleuses du sexe.

Nous considérons également indispensable de mettre en lumière le contexte plus large de coopération internationale dans lequel cette recherche a évolué. En effet, celle-ci peut en quelque sorte être interprétée comme une suite réformée de la colonisation qui entretient la dépendance des pays pauvres envers les pays riches (Massiah, 1982). Ce n’est d’ailleurs pas anodin si dans son dernier roman, l’écrivain Ahmadou Kourouma qui, par la voix de ses jeunes personnages ivoiriens et le sarcasme qu’on lui connaît, décrit le passage de la colonisation à la coopération en affirmant que le « coopérant fut le nouveau nom du colon sans rien changer au contenu » (p.88, 2004). Ainsi, malgré les différences notables entre la coopération internationale et le colonialisme (dont le fait qu’il s’agisse d’une forme de coopération qui sous-entend un certain échange), nous retrouvons ce même rapport de pouvoir, cette même hégémonie de la culture occidentale sur la culture noire africaine. Dans ce contexte, les efforts de prévention (par la recherche ou l’intervention) réalisés par des personnes provenant de pays occidentaux ou industrialisés peuvent être vus comme une forme d’entreprise d’acculturation qui impose son système de valeurs et de comportements à une culture dominée ou dite en développement (Massé, 1995). Pour cette raison, il était indispensable pour la chercheuse d’en prendre conscience et de rester critique vis-à-vis son approche, cela afin de mieux agir dans le respect de la diversité culturelle.

Deux formulaires de consentement libre et éclairé correspondant à chacun des volets ont été préparés (Annexe 5 et 6). Ces formulaires visaient à informer les participants sur les buts et activités de la recherche et à les protéger contre les risques psychologiques et sociaux possibles comme le recommandent Lessard-Hébert, Goyette et Boutin (1990). Avant chaque entrevue ou questionnaire, le formulaire était lu au participant et permettait de les introduire à l’étude de façon respectueuse et sans brusquerie. Ils prenaient donc connaissance des objectifs généraux de l’étude, des motifs de la collecte de données, de la durée approximative de l’entretien, du type de questions posées, se voyaient assurés de la confidentialité et de l’anonymat, informés des avantages et inconvénients à leur participation et de leur droit de refuser ou de cesser l’entrevue à tout moment sans aucun préjudice. Pour le volet qualitatif, le consentement[67] des participants a été enregistré verbalement sur cassette audio avant le début de chaque entrevue, alors que pour le volet quantitatif, la signature des enquêteurs a fait foi de la lecture des formulaires et du consentement verbal des sujets.

En guise de compensation, les participants aux entretiens qualitatifs ont reçu des informations sur les IST/VIH et ont pu poser les questions qui les interpellaient à la fin de l’entretien. Ils ont également reçu la somme de 500 Fcfa (environ 1,25$ canadien) pour défrayer leurs déplacements. Cette somme n’était toutefois pas dévoilée lors du recrutement afin que l’intérêt financier n’entrave pas leur réel désir de participer à l’étude. Pour le volet quantitatif, les participants se sont vu offrir une boisson gazeuse (après qu’ils aient acceptés de participer) afin de les mettre à l’aise et qu’ils poursuivent l’entretien jusqu’à la fin. Après chaque questionnaire, les participants ont reçu un feuillet d’information sur les IST/VIH ainsi qu’une carte permettant d’obtenir gratuitement un test de dépistage du VIH dans une clinique de la ville.

Précisons également que cette étude a été acceptée par le Comité d’éthique de la recherche de l’Université Laval (CERUL) et par le Ministère de la santé du Burkina Faso.

La présente étude a rejoint de façon significative les objectifs du Centre de coopération internationale en santé et développement (CCISD), organisme avec lequel la chercheuse a collaboré pour l’étude. En effet, celle-ci s’est intéressée à la responsabilisation des hommes en matière de santé sexuelle en Afrique de l’Ouest, ce qui correspondait à l’un des thèmes suggérés par le comité « Perspective et santé des femmes » et à l’un des objectifs du volet « Genre et développement » du Projet SIDA 3. De plus, cette recherche contribuait également au projet « Effet des communautés locales dans la lutte contre les IST/Sida » en s’intéressant aux prédicteurs des comportements de santé chez les personnes provenant des groupes les plus exposés aux IST/VIH dans la communauté locale. Quoi qu’il en soit, cette étude s’est avant tout voulu originale et ne visait pas à répondre à une « commande » de l’organisme qui participait à sa réalisation (le Projet SIDA 3 Volet Burkina du CCISD). Ce lien étroit entre leurs objectifs respectifs de recherche et d’intervention était certainement attribuable à la collaboration antérieure entre la chercheuse et l’organisme. Si ce dernier a pu influencer la perspective de la chercheuse en ce qui a trait à la problématique du VIH/sida dans les milieux prostitutionnels, l’inverse est également vrai.

Ainsi, considérant le fait que l’étude ne répondait pas directement aux questions pressantes dont les réponses pouvaient avoir des retombées pour l’intervention (étant donné qu’elle préconise une certaine indépendance intellectuelle) et que le processus doctoral est plutôt de longue haleine, la chercheuse s’est engagée à inclure, dans le canevas d’entrevue qualitatif et le questionnaire quantitatif, des questions qui pouvaient répondre rapidement aux attentes du milieu. Un court rapport portant sur la collecte des données a été remis au coordonnateur du Projet SIDA 3 Volet Burkina à la fin du séjour. Un rapport de recherche plus complet, comprenant l’ensemble des résultats de l’étude ainsi que des recommandations pour les futures interventions a été remis à l’équipe du Projet et été annexé au rapport de l’étude SSG comme un supplément original du Volet Burkina. Afin de maximiser le lien entre la recherche et l’intervention, la chercheuse est également retournée à Ouagadougou entre les 1er et 14 juin 2004 afin de présenter les résultats de la recherche à l’équipe du projet, aux intervenants des organismes relais qui travaillent dans le milieu prostitutionnel pour le compte du Projet ainsi qu’aux travailleuses du sexe, à leurs partenaires sexuels et à quelques gérants d’établissement de prostitution de la ville de Ouagadougou. Cette restitution a été suivie d’un groupe focal avec sept personnes provenant des milieux prostitutionnels. Les participants à ce groupe ont affirmé être très satisfaits des résultats et considéraient qu’ils dressaient un portrait juste de la réalité des hommes qui fréquentent les milieux prostitutionnels. Ils ont en quelque sorte pu valider l’analyse des résultats de la chercheuse. Cela a aussi permis à la chercheuse de préciser quelques questions qu’elle se posait depuis l’analyse de ses résultats.

Comme l’un de nos objectifs est de contribuer au développement des interventions visant à prévenir le VIH/sida en milieu prostitutionnel, nous croyons important de réfléchir sur la portée de l’étude et particulièrement sur les types d’interventions possibles qui concernent directement notre étude soient le changement des normes sociales et celui des comportements sexuels. Or, ces deux types d’intervention ont fait l’objet de nombreux débats, notamment en ce qui a trait à la faisabilité de changer les normes sociales (Abraham, Sheeran et Orbell, 1998; Fife-Schaw, 1997; Joffe, 1996; 1997)[68].

Nous savons que pour être efficace, une intervention visant le changement de comportement gagne à être planifiée et développée systématiquement à partir d’une théorie provenant des sciences sociales (Kok et al., 1997)[69]. Cependant, de nombreuses questions demeurent en suspens lorsque nous nous intéressons précisément au changement des normes. Effectivement, comment s’y prendre pour les transformer? Y a-t-il des interventions qui se sont révélées plus efficaces que d’autres? Et quelles sont-elles? Ce changement se fait-il à court ou à long terme? Est-ce plus pertinent ou plus efficace de changer les normes ou les comportements? Nous pouvons ainsi nous poser de multiples questions de cet ordre.

En fait, nous sommes plutôt en accord avec l’idée de Joffe (1996; 1997) qui soutient que s’il n’est pas facile de changer les normes sociales, il est certainement possible de le faire. En effet, les normes sociales sont perméables aux contextes social, politique, économique et culturel qui sont en changement. Il est donc possible d’agir dessus. À cet égard, Wojcicki et Malala (2001) suggèrent la possibilité pour des travailleuses du sexe de prendre conscience des normes sociales en présence dans leur milieu et de les redéfinir à leur image par la suite. Nous sommes conscientes de ne pas avoir de réponse toute faite sur le sujet mais considérons que cette question mérite réflexion.



[42] Se référer à la question de recherche présentée dans la deuxième section.

[43] Ce thème a été ajouté pour répondre au besoin de l’intervention sur le terrain mais ne faisait pas partie des objectifs de la recherche proprement dits.

[44] Certains concepts dont celui de la sexualité (concept plus intellectuel) n’était pas toujours compris par les personnes peu ou non-scolarisées. Le mot « sexualité » a donc parfois été remplacé par le mot « sexe » ou encore « comportement sexuel ». De plus, les mots « avantages » et « désavantages » ou « inconvénients » n’étaient pas toujours compris. Ils ont alors été remplacés au besoin par les mots « aspects » ou « points » positifs et négatifs.

[45] Notons que les agents recruteurs avaient reçu la directive claire de ne recruter que des participants qui s’expriment en français ou en moré. Il s’est toutefois avéré que quelques participants ne parlaient finalement pas suffisamment le français pour réaliser l’entrevue dans cette langue. De plus, vu l’anglais limité de la chercheuse et l’accent des participants, ces entrevues restaient un peu en superficie.

[46] L’équipe du Projet SIDA 3 avait initialement planifié de réaliser l’étude SSG chez les routiers de l’axe Banfora/Niangoloko qui sont eux aussi des partenaires sexuels de travailleuses du sexe. Toutefois, une étude exploratoire réalisée par la chercheuse chez ce groupe d’homme a permis de constater un contexte défavorable à la tenue d’une telle entreprise étant donné la disponibilité d’un échantillon limité et les visites précédentes d’organismes nationaux et internationaux pour la réalisation d’études du même type. Au contraire, la réussite du volet qualitatif de la présente étude montrait un contexte favorable à la tenue d’une étude SSG dans le milieu prostitutionnel de Ouagadougou. Ces deux éléments ont fait choisir cette dernière population par l’équipe du Projet SIDA 3 pour réaliser leur étude SSG.

[47] Ces normes ont été recueillies à partir du discours des clients et partenaires sexuels des travailleuses du sexe dans le volet qualitatif.

[48] Les 11 variables mesurées sont l’intention (I), l’attitudes affective (AactA) et cognitive (AactC), le regret anticipé (RA), la norme subjective (NS), la croyance normative (NB), la croyance comportementale (c), la norme morale (PNB), la croyance dans les rôles sociaux (RB), le sentiment de contrôle perçu (PBC), le sentiment d’efficacité personnelle perçue (p) et les normes sociales de genre (NSGNR) et les normes sexuelles (NSGNS).

[49] Notons que ce modèle tenait également compte des variables empiriques telles que l’âge, le statut matrimonial, le niveau de scolarité, la religion et le secteur où le client seront recrutés.

[50] Le questionnaire psychosocial faisant suite au questionnaire SSG.

[51] Un échantillonnage raisonné (ou intentionnel) se base sur le jugement du chercheur dans le choix des sujets selon une caractéristique typique de la population recherchée ou des conditions spécifiques (Fortin, 1996).

[52] Les laborantins ont été engagés uniquement pour l’étude SSG. De plus, bien que les équipes s’occupaient de collecter les données, la chercheuse était sur le terrain tous les soirs pour faire des observations et s’assurer que les équipes ne manquaient de rien et que tout se déroulait bien.

[53] Nous sommes conscients que cette collecte de donnée s’est faite très rapidement et a pu être éreintante pour les enquêteurs. Nous devons toutefois préciser que ce choix a été fait afin de ne pas gêner le milieu prostitutionnel sur une trop longue période de temps. Il ne faut pas oublier également qu’une longue préparation a été faite préalablement tant dans le milieu prostitutionnel qu’avec les équipes d’enquête et que quatre équipes travaillaient tous les soirs minutieusement. Ce travail aurait donc pris quatre fois plus de temps (soit près de deux mois) si nous n’avions disposé que d’une seule équipe.

[54] Des 24 partenaires sexuels non payants recrutés, seulement 19 pouvaient faire partie des analyses ce qui était nettement insuffisant.

[55] Il s’agissait d’une double saisie.

[56] Précisément les normes sexuelles masculines.

[57] De fait, 99,6% des clients des travailleuses du sexe ont répondu avoir toujours utilisé le condom dans les trois derniers mois ainsi que lors du dernier rapport sexuel avec une travailleuse du sexe.

[58] Précisément dans la section 4.2 intitulée « Résultats quantitatifs ».

[59] Bien que les changements effectués dans les construits théoriques nous aient permis d’obtenir une consistance interne acceptable, ceux-ci ne remplaçaient pas l’analyse test-retest qui aurait dû être faite préalablement. De plus, ces propriétés métrologiques n’étaient pas suffisantes pour effectuer des analyses plus poussées telles que des équations structurales.

[60] Nous ne croyons pas être plus subjective que les autres chercheurs, nous essayons simplement ici de reconnaître et de comprendre notre propre subjectivité.

[61] Sauf pour la partie quantitative qui sera réalisée par des enquêteurs de même nationalité et culture que les participants.

[62] La chercheuse était, par son attitude et ses comportements, visiblement différente des femmes burkinabé. De plus, le fait même qu’elle travaille en milieu prostitutionnel dénotait d’une certaine force de caractère pour les hommes interrogés. L’un d’entre eux lui a même dit que sa démarche ressemblait, par son assurance dans les rues en pleine noirceur, à celle d’une « bandite ».

[63] La formation des enquêteurs s’est déroulée sur une période de quatre jours et comportait des informations sur le VIH/sida, sur le milieu prostitutionnel (dont l’importance de respecter le milieu) ainsi que sur le processus d’enquête. Cette formation prévoyait également la préexpérimentation des instruments de mesure.

[64] Afin de ne pas stigmatiser des groupes d’individus comme porteurs du virus et pour tenir compte de l’importance des contextes comme déterminants du VIH/sida, Champagne (1999) suggère l’emploi du terme « contexte à risque » plutôt que « groupe à risque » pour désigner l’unité d’intervention.

[65] En effet, l’un des objectifs de l’étude est de faire des recommandations afin de développer les interventions destinées à prévenir le VIH/sida en milieu prostitutionnel. Or, cet objectif porte en son sein de manière tacite la volonté de changer certaines choses dans le milieu prostitutionnel afin que les travailleuses du sexe et leurs partenaires sexuels se protègent du VIH/sida. Ces « choses » correspondent justement aux normes sociales et aux comportements sexuels des TS et de leurs partenaires sexuels.

[66] Cette réflexion fait suite à une discussion entretenue avec Didier Fassin (professeur à l’Université de Paris XIII) à l’occasion d’une « Rencontre scientifique » organisée par les étudiant(e)s en santé communautaire de l’Université Laval au printemps 2001. La question posée par l’étudiante était la suivante : « Nous savons que la santé communautaire (ou publique) n’a pas le mandat de changer les cultures et malgré toutes les précautions prises pour respecter ces cultures (et ne pas aller à l’encontre de leur désir), est-ce réellement possible de croire qu’en intervenant on ne les changera pas; toute intervention vise un changement qu’il soit sur le plan individuel ou social ? ». De façon résumée, M. Fassin affirma que toute culture est ouverte sur le monde. Les médias et les moyens de communication actuels facilitent les échanges et les transformations des cultures. Ces dernières ne constituent donc pas des univers clos qu’il ne faut pas toucher. Nos interventions ne contribuent qu’à une partie de l’ensemble de ces transformations et dans ces conditions, nous ne devons pas craindre d’intervenir.

[67] D’autres options ont été envisagées, mais ont été rejetées pour diverses raisons. Par exemple, pour obtenir la preuve du consentement libre et éclairé du participant, il est généralement de mise de faire signer le formulaire par l’intervieweur et le participant. Comme l’étude se déroulait en milieu africain auprès d’hommes qui possèdent des niveaux d’éducation très variés, il était possible que tous ne sachent pas écrire. Cette option a donc été rejetée. Par ailleurs, la signature d’un témoin aurait pu être envisagée, mais il n’est pas certain qu’un ou des témoins auraient été présents au moment voulu. Enfin, des empreintes digitales auraient pu remplacer la signature des participants, mais cette technique aurait pu laisser croire à une enquête policière, particulièrement dans ce milieu où les acteurs sont très sensibles à ce genre de situation.

[68] Ces écrits portent avant tout sur les approches théoriques positivistes versus constructivistes dans la recherche préventive sur le VIH/sida mais s’étendent à la question des interventions.

[69] Ces résultats proviennent d’une méta-analyse réalisée sur des interventions en éducation pour la santé et en promotion de la santé.

© Emmanuelle Bédard, 2005