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Chapitre 4 : Résultats

Table des matières

« Simplement toute chose a une histoire. Quand tu vois quelqu’un faire une chose, il a sa raison. J’ai toujours critiqué ces genres de trucs mais voilà, je suis tombé dedans ».

Ce chapitre présente les résultats de l’étude en deux parties distinctes correspondant à chacun des volets de l’étude, l’un qualitatif et l’autre quantitatif. Dans un premier temps il sera question du contexte des rapports de genre, de la sexualité et du phénomène prostitutionnel dans lequel les comportements sexuels, dont le recours au condom, des partenaires sexuels des travailleuses du sexe s’enracinent. Dans un deuxième temps, les principaux facteurs déterminants de l’intention d’utiliser le condom chez les clients des travailleuses du sexe seront présentés.

Les résultats qualitatifs qui suivent présentent le discours des clients et des autres partenaires sexuels des travailleuses du sexe sur les rapports sociaux entre les hommes et les femmes, sur la sexualité et les comportements sexuels et sur le phénomène de la prostitution dans son ensemble. Ils correspondent à un premier niveau d’analyse du contenu des entrevues que nous pourrions qualifier de «  résultats descriptifs ». L’analyse proprement théorique sera l’objet de la discussion dans le cinquième et dernier chapitre de cet ouvrage.

Précisons que les 30 hommes interrogés étaient majoritairement de nationalité burkinabé, de l’ethnie mossie et de religion musulmane. Ils étaient âgés de 21 à 44 ans pour une moyenne de 31 ans. Vingt d’entre eux étaient célibataires et les autres étaient mariés (dont un seul en polygamie). La moitié avaient au moins un enfant. Enfin, la majorité des participants avait fréquenté l’école primaire ou secondaire et tous pratiquaient des métiers très variés tels que menuisier, commerçant, artisan, tailleur, ouvrier, commis ou technicien.

Le discours des hommes interrogés révèle que les rapports de genre s’inscrivent à l’intérieur de rôles sociaux traditionnels où la femme s’occuperait du ménage et l’homme serait le chef du foyer: « le rôle d’une femme au Burkina Faso c’est le foyer, c’est tout, c’est-à-dire procréer, s’occuper des enfants et du mari. C’est ça une femme au Burkina Faso » (Entrevue 14), ou encore : « dans la société mossie, il [l’homme] est le fondateur du foyer, le maître de la maison. Les femmes sont soumises aux ordres de l’homme c’est la soumission totale. C’est l’homme qui porte la culotte » (Entrevue 32).

Ces extraits témoignent de rapports inégaux entre les hommes et les femmes et de l’importance de la famille dans la définition des rôles sociaux. La femme et l’homme gagneraient en reconnaissance sociale dans l’accomplissement de leurs rôles parentaux au sein de la famille mais, le cas échéant, ils pourraient en perdre : « quand tu veux rester un homme digne, bon, il faut chercher à te marier, avoir des enfants » (Entrevue 20) ou encore : « chez nous, nous supportons mal une femme qui n’est pas en mesure d’enfanter. Elle a deux cent pour cent de chances d’avoir une co-épouse » (Entrevue 1).

De plus, ces rapports inégaux se traduiraient par des droits différents dans le mariage. Selon le discours des participants, la femme perdrait sa liberté en se mariant contrairement à l’homme: « [pour une femme] si tu es mariée, tu n’es plus libre hein [...] l’homme est toujours libre même s’il est marié » (Entrevue 23), ou encore : « moi je suis un Africain, j’ai le droit de me marier à sept femmes si je veux mais elle n’a pas le droit d’avoir deux maris. Même si moi je vais et que j’ai une copine, c’est mon droit. Je peux même marier une et venir ajouter mais elle n’a pas le droit d’avoir deux maris comme elle ne peut pas avoir un copain » (Entrevue 1).

Sur le plan social, l’homme jouirait d’un statut plus élevé et d’un plus grand respect que la femme du fait de sa force physique et de ses réalisations en dehors du foyer : « on voit que l’homme est plus fort que la femme, l’homme au début bon, l’homme s’est accaparé de beaucoup de choses ce qui fait que l’homme est supérieur à la femme au Burkina Faso » (Entrevue 30). Dans ce contexte, la situation sociale de la femme serait considérée par les participants comme étant pire que celle de l’homme : « si tu es au pays, tu vois comment la femme porte l’eau, le bois, est en train de travailler partout, c’est la souffrance totale, on ne les respecte même pas. C’est comme ça, la femme c’est comme ça » (Entrevue 5).

Ces inégalités de genre prendraient leur source à l’intérieur des coutumes traditionnelles communiquées durant l’enfance par les parents: « c’est une histoire de descendance surtout dans le royaume mossi » (Entrevue 16) ou encore, « [...] dans les villages, la femme est appelée à la soumission depuis le bas âge. Prenons l’exemple des enfants, les garçons passent leur temps à jouer au foot alors que la petite fille apprend à faire les travaux de la femme de ménage, cela pour la succession de la soumission que les femmes observent dans les ménages » (Entrevue 32). D’ailleurs, l’expression « on est né trouvé ça » (Entrevue 30) que plusieurs hommes interrogés ont employé dans leur entretien pour tenter d’expliquer ces inégalités, sous-entend que les rôles respectifs des hommes et des femmes seraient ancrés dans la culture traditionnelle et incontestables. Notons que de façon générale en Afrique, une coutume ancestrale ne doit pas être discutée et que s’y opposer peut, dans certains cas, engendrer une exclusion de la communauté.

Par ailleurs, si on y regarde de plus près, il semblerait que tous les rapports ne soient pas les mêmes. Un homme explique que d’une certaine manière, la femme aussi dirigerait l’homme : « dans les couples, naturellement c’est le mari qui dirige la cours, mais en arrière plan, et je dirais même en avant plan, c’est la femme qui dirige l’homme. Ce que la femme dit, c’est ce que l’homme fait, ce que la femme veut c’est ce que l’homme fait » (Entrevue 14). Ce même participant ajoute un peu plus loin que les femmes auraient aussi plus de responsabilités que les gens aiment le dire : « extérieurement c’est l’homme qui est responsable et intérieurement c’est la femme qui est responsable [...] ça veut dire que l’homme il a sa femme dedans, dehors, c’est lui qui doit en principe s’occuper de sa femme, mais dans les faits réels, il ne s’occupe même pas d’elle. La femme doit s’occuper d’elle-même, de un, de ses enfants, de deux » (Entrevue 14). Ces propos montrent que la femme aurait possiblement plus de pouvoir et de responsabilités que l’image véhiculée par la société mais que le partage des tâches ne suivrait pas nécessairement. La femme écoperait ainsi d’une double tâche. Dans la même veine, certains participants reconnaîtraient l’importance du travail des femmes dans la société burkinabé : « [...] la femme burkinabé a le courage, a la volonté de faire le travail, a la bravoure également, la femme burkinabé... [...] les 90% des femmes s’occupent de leur famille mieux que les hommes au Burkina ici. Dans le secteur informel par exemple, le commerce, le riz, autour du grand marché pour amener les fruits aller vendre, se promener vendre des arachides donc je ne fais que féliciter les femmes du Burkina » (Entrevue 19).

De plus, on dénoterait dans les entretiens une amorce de transformation des rôles sociaux qui engendrerait des rapports plus égalitaires entre les hommes et les femmes. Selon quelques participants, l’éducation serait particulièrement en cause : « [...] si on prend ceux qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école, ils prennent la femme pour un objet, elle doit rester à la maison, s’occuper du foyer, faire des enfants, ça ne dépasse pas ça » (Entrevue 10) mais au contraire : « en milieu scolaire, on ne peut plus penser comme dans la rue. Les femmes ont la liberté d’expression, il n’y a pas de pression ou de discrimination en milieu scolaire » (Entrevue 32).

Le contexte de précarité socioéconomique serait également décrit par les hommes interrogés comme un facteur qui affecterait les rôles et les rapports entre les hommes et les femmes mais pas nécessairement dans le sens d’une évolution vers des rapports plus égalitaires. Un homme s’exprime ainsi : « y’a pas assez d’hommes qui travaillent au Burkina Faso ici, donc les hommes ont tendance à perdre pour ne pas dire leur rôle, leur dignité, leur statut » (Entrevue 19). Le fait de posséder de l’argent serait perçu par les participants, comme une source de pouvoir tant pour l’homme que pour la femme : « si elle gagne leur [son] argent seulement même si tu es homme, tu ne peux pas faire ce que tu veux devant elle. Tu vois, parce qu’elle a l’argent elle peut te dire ce qu’elle veut. Mais si elle trouve qu’elle n’a pas l’argent seulement, devant toi elle va se coucher parce qu’elle n’a pas l’argent. Toi tu as l’argent tu peux lui dire ce que tu veux » (Entrevue 2). Les couples dont la femme et l’homme sont lettrés et occupent un emploi seraient perçus par quelques hommes interrogés comme des couples heureux : « [...] la femme qui ne fait rien souvent pousse l’homme à la prendre pour une charge hein, puisque ici à part ceux qui sont lettrés, s’il a deux, trois ou quatre femmes, c’est sûr que les femmes deviennent une charge mais si la femme est seule avec son mari lettré et qu’elle travaille, il y a l’harmonie dans la famille, on retrouve une joie, voilà » (Entrevue 27).

Selon plusieurs hommes interrogés, la situation économique serait si désastreuse que le matériel passerait au premier plan dans les relations amoureuses entre les hommes et les femmes. En ce sens, il semblerait difficile pour un homme d’entreprendre une relation avec une femme s’il n’a que peu de moyens :

L’instabilité financière de l’homme pourrait aussi créer des ruptures de couple : « si la femme te suit aussi c’est qu’elle voit beaucoup de choses. Si elle ne trouve pas, elle te quitte. Elle voit mieux que toi, elle part là-bas » (Entrevue 5). Enfin, le manque d’argent jouerait de façon générale sur l’amour entre les partenaires : « il y a trop de problèmes en Afrique, trop de problèmes donc ce qui fait que quand on a beaucoup de problèmes dans la tête on n’a pas le temps d’aimer » (Entrevue 30). Un homme irait même jusqu’à dire ceci : « au Burkina ici y’a l’amour mais la pauvreté a fait tout disparaître » (Entrevue 18). Malgré cette vision quelque peu pessimiste des rapports entre les hommes et les femmes, l’ensemble des répondants considèreraient l’amour comme un élément important dans leur couple.

À l’égard de ces transformations dans les rapports entre les hommes et les femmes, plusieurs hommes interrogés sembleraient conserver quelques réticences du fait qu’elles engendreraient certains conflits dans les couples : « avant les femmes se disaient esclaves de leur mari donc il n’y avait pas de problème. Maintenant le problème qui est là c’est que les femmes sont à moitié éveillées donc d’autres aussi exagèrent quand même de leur éveillement pour vouloir instaurer certaines choses[70], ce qui provoque les conflits » (Entrevue 4). En ce sens, une femme obéissante envers son mari serait bien appréciée. Les raisons pour lesquelles un homme dit aimer sa femme en sont manifestes : « elle me plaît et puis bon, de un, de plus elle se soumet à mes ordres, ça c’est deux, surtout ça la bonne partie » (Entrevue 23). D’autres hommes exprimeraient leur réticence au changement dans les rapports entre les hommes et les femmes en affirmant que malgré son avancement, la femme ne serait toujours pas l’équivalente de l’homme : « avec la modernisation, la femme est en train de prendre place au Burkina Faso donc il y a deux catégories de femmes, il y a celles qui sont au village et celles qui sont dans la ville et qui travaillent, qui gèrent un peu comme l’homme mais on ne peut pas les classer au même titre que l’homme » (Entrevue 30). Vues ces contraintes, un homme suggère ceci : « pour arriver à des résultats satisfaisants, il faut un combat ferme au niveau des femmes puisque les hommes aussi ne veulent pas entendre de cette oreille » (Entrevue 32).

Les participants ont été interrogés sur la représentation qu’ils se font de la sexualité de façon générale et sur la manière dont se vit cette sexualité en tant qu’homme et en tant que femme au Burkina Faso.

Pour l’ensemble des participants, la sexualité se rapporterait essentiellement au rapport sexuel entre un homme et une femme : « [...] c’est quand un homme et une femme font des rapports, pour moi c’est ce que je comprends » (Entrevue 23). Elle proviendrait d’un « besoin physiologique » (Entrevue 19) propre à chacun et serait considérée, par certains hommes interrogés, comme un aspect essentiel de l’individu : « la sexualité c’est quelque chose de fondamental, chaque être humain, des gens normaux ont besoin de ça aussi pour s’épanouir » (Entrevue 17). En faisant référence au rapport sexuel, un participant précise que les hommes le feraient dans le but d’avoir des enfants ou encore par simple plaisir : « [...] y’a des gens qui disent que quand je fais [ils font] des rapports avec une femme, j’ai [ils ont] envie de faire parce que je veux [ils veulent] un enfant [...] mais y’a des gens qui font des rapports parce qu’ils veulent voir si c’est doux ou bien c’est quoi » (Entrevue 2). Ces deux finalités ne sembleraient pas toujours être réunies : « dans les foyers, sincèrement, c’est à cause des enfants, dans les foyers c’est à cause des enfants, c’est pas par exemple j’ai envie de plaisir, on se lève, on se satisfait et puis on s’assoit » (Entrevue 15).

La sexualité signifierait aussi pour quelques participants, un échange d’amour : « c’est l’amour entre un homme et une femme, je crois, oui, pour moi...c’est ça la sexualité » (Entrevue 6), ou encore : « c’est aimer et être aimé » (Entrevue 14). Dans le couple, la sexualité permettrait de consolider l’union des partenaires : « c’est ça qui fortifie un peu plus la relation entre l’homme et la femme [...] s’il n’y a pas de sexualité il n’y a pas de mariage » (Entrevue 3).

Selon de nombreux hommes interrogés, ce besoin sexuel devrait absolument s’assouvir avec une femme : « [...] je ne peux trouver ce plaisir là rien que chez la femme » (Entrevue 10) ou encore « quand le besoin est là, tu vas forcément avec une femme, c’est pas comme en Europe avec euh, homosexuel ou... en tout cas au Burkina Faso, quand le besoin est là c’est avec une femme que ça se passe » (Entrevue 31). Dans ce cadre, le plaisir sexuel solitaire serait plus rarement envisagé par les répondants comme une solution à leurs besoins principalement parce que ce serait un geste mal perçu culturellement et qui plus est, ne leur plairait pas : « y’a des gens même qui trouvent que s’ils font ça, c’est la honte, c’est pas intéressant [...] c’est un truc que moi je ne peux pas faire » (Entrevue 2).

Enfin, la sexualité serait un sujet plutôt tabou, peu discuté avec les jeunes et dans les couples ce qui, selon certains participants, pourrait être la cause d’une sexualité à risque. Un homme s’exprime ainsi :

Le discours des participants a fait ressortir les particularités de la sexualité masculine et féminine au Burkina Faso. Si quelques participants évoquent les similitudes entre les hommes et les femmes en matière de sexualité, le discours dominant souligne davantage les différences.

De nombreux participants affirment que les hommes burkinabé auraient plus de besoins sexuels que les femmes et seraient plus vifs et actifs sexuellement qu’elles. Ils auraient également plus de pouvoir sur elles :

Non seulement la femme n’exprimerait pas ouvertement ses désirs selon certains participants, mais la sexualité ne serait carrément pas un élément prioritaire pour elle : « [...] les femmes en tant que tel, je peux dire qu’elles n’ont pas une vie de sexualité en tant que tel hein! Non, parce que même ta femme légalement mariée là, il suffit seulement de lui faire un joli cadeau et puis... En fait elles s’intéressent plus au matériel qu’à leur vie sexuelle » (Entrevue 1).

Quelques participants soulignent toutefois que les femmes non excisées prendraient plus d’initiatives sur le plan sexuel que celles qui le sont : « [...] une femme excisée peut par exemple voir un homme qui l’aime sans avoir aucune manifestation sensationnelle. Par contre, une fille par exemple non excisée, qui voit un homme comme ça et qui fait quand même de bonnes choses pour elle, peut lui dire, l’avouer ouvertement que vraiment, qu’elle a envie de lui et c’est courant » (Entrevue 4). Elles adopteraient aussi des comportements indignes pour des femmes : « [...] si une femme est excisée, elle n’aime pas trop les garçons. Mais pour celle qui n’a pas eu ça, elle tombe trop dans les mains des gars » (Entrevue 13). À cet égard, les propos de quelques hommes interrogés apparaissent un peu contradictoires à l’endroit du comportement sexuel des femmes; d’un côté, ils blâmeraient les femmes qui assument leurs désirs sexuels mais de l’autre, ils n’apprécieraient guère celles qui sont trop passives. Un participant soutient ceci : « une femme ici au Burkina Faso, c’est comme une poupée gonflable. Elle est posée comme ça, elle est couchée comme ça, ce que l’homme il veut, il fait et puis il se lève et il fout le camp » (Entrevue 14). Malgré la difficulté pour les hommes interrogés à accepter l’émancipation sexuelle des femmes, tous ceux qui ont abordé le sujet de l’excision, et ils sont rares, sont toutefois en désaccord avec cette pratique. Un homme affirme même qu’il refuse d’amener ses filles d’âge scolaire dans son village natal pour les présenter à ses parents de peur qu’elles soient forcées à être excisées.

De leur côté, les hommes auraient plus de difficultés à maîtriser leurs désirs sexuels que les femmes selon quelques participants : « l’homme est différent de la femme parce que une fois que l’homme est excité, il faut qu’il arrive à son but. Sur ce plan, la femme se contrôle mieux que l’homme » (Entrevue 13). Un client ajoute ceci : « nous Africains là, la mentalité, une fois que tu dis que tu vas faire là, surtout côté rapports sexuels, quand ça te prend c’est-à-dire il faut coûte que coûte que tu fasses » (Entrevue 22). Dans cette situation, l’homme ne penserait pas toujours aux conséquences qui peuvent survenir après le rapport : « avant le rapport c’est trop fort. [...] mais il y a d’autres aussi qui vont y penser [aux conséquences] avant les rapports, mais il y a d’autres aussi pour qui le contact est trop fort et ils ne se mettent pas dans la tête de se contrôler ou des trucs comme ça » (Entrevue 12). De plus, il semblerait que lorsqu’ils ont très envie d’avoir un rapport sexuel, certains hommes supporteraient mal le refus de leur partenaire : « mais y’a des gens, quand ils sont assis seulement, leur problème c’est de faire les rapports. S’il a une copine comme ça, s’il demande qu’il veut faire les rapports et puis la fille refuse seulement, peut être ce jour là, ah! C’est fini. Il va te dire que bon, comme tu n’as pas envie de faire les rapports avec moi, moi je sais que c’est mon argent tu veux bouffer, donc il faut qu’on s’arrête maintenant » (Entrevue 2). Pour expliquer ce comportement, un homme interrogé affirmerait ceci : « il [l’homme] n’arrive pas à comprendre qu’il soit privé [sexuellement] de ce qui l’appartient. La femme est sa possession privée qu’il doit gérer comme il le veut » (Entrevue 32).

Cependant, advenant une grossesse non désirée, certains hommes refuseraient de reconnaître leur paternité selon quelques participants et abandonneraient leur responsabilité à la femme : « maintenant, quand un homme enceinte une fille là, ah! La responsabilité là, il fuit sa responsabilité. Donc c’est à la fille de grouiller, qui est obligée de prendre toute cette responsabilité là » (Entrevue 17). Les principales raisons invoquées par les participants pour expliquer ce comportement seraient la précarité économique de l’homme : « naturellement c’est l’homme [qui est responsable] mais y’a des fuites de responsabilités aussi, certains hommes fuient leurs responsabilités aussi [...] faute de moyens » (Entrevue 31), ou encore le fait que la femme ou la jeune fille entretienne simultanément des relations avec d’autres hommes : « si un homme il sort avec une fille, même si un jour il a vu la fille avec un autre gars et puis après ça là, s’il n’est plus faire ça, après même si la fille a fait ça avec une seule personne, si la fille a pris une grossesse, il va dire non, hier je t’ai vue avec cette personne, avec Emmanuel ou bien je t’ai vue avec Paul » (Entrevue 28). En fait, d’après les participants, les responsabilités en matière de sexualité seraient généralement imputées aux hommes. Cependant, lorsqu’ils parlent de responsabilité, les hommes interrogés entendraient principalement la responsabilité d’ordre matériel et financier et plus rarement la responsabilité d’ordre comportemental ou préventif.

Dans les entretiens que nous avons réalisés, les hommes interrogés soutiennent que le multipartenariat sexuel, ou le fait d’avoir plusieurs partenaires sexuels simultanément, serait un comportement assez répandu particulièrement chez les hommes et les femmes qui ne sont pas mariés : « [...] actuellement, il n’y a pas un gars qui peut dire que lui il a une seule copine [...] comme les filles aussi, il n’y a pas une fille qui dit [peut dire] qu’elle a un seul garçon, y’en a pas » (Entrevue 2). Ce serait toutefois plutôt les hommes qui adopteraient cette conduite : « [...] les hommes n’ont pas la chance de trotter, de se prostituer comme les femmes sinon ils sont pires que les femmes » (Entrevue 1).

D’ailleurs, dans la culture burkinabé le multipartenariat sexuel serait plus acceptable pour un homme que pour une femme. En effet, si une femme a de nombreux partenaires, elle est généralement considérée comme une prostituée selon les hommes interrogés : « [...] les jeunes filles burkinabé n’ont pas un seul homme, ah oui! Donc celle qui n’a pas un seul homme elle a deux hommes ou trois hommes, je peux la ranger dans le camp des prostituées » (Entrevue 3), ou encore : « une femme qui peut tourner avec deux ou trois personnes quoi, c’est déjà une prostituée si on veut bien » (Entrevue 20).

De plus, le fait qu’une femme entretienne des rapports extraconjugaux avec un homme alors qu’elle est mariée ne serait pas toléré. Par contre, l’homme s’en sortirait pratiquement toujours indemne : « [...] elles [les femmes] n’ont pas une liberté en tant que tel sur la sexualité par exemple. Quand une femme au Burkina Faso trahit son mari, on met ses bagages dehors même si on est marié, ouais, on met ses bagages dehors parce qu’on dit qu’elle n’est pas sérieuse. L’homme n’est jamais infidèle chez nous. [...] Même s’il amène une copine chez lui, il n’est pas infidèle » (Entrevue 16). Dans le cas où l’homme aurait une ou plusieurs autres partenaires sexuelles, la femme n’aurait que peu de pouvoir envers lui : « [...] y’a des femmes qui sont au courant [que le mari a une ou plusieurs autres partenaires sexuelles] mais elles n’y peuvent rien. Si le monsieur est une autorité et si la femme par exemple se plaint, personne ne va l’écouter, y’a une domination vraiment des femmes chez nous jusqu’à un certain niveau qui est déplorable » (Entrevue 27).

Par ailleurs, les raisons qui inciteraient les hommes et les femmes à fréquenter plusieurs partenaires sexuels ne seraient pas les mêmes. Parmi les motifs rapportés par les participants pour expliquer le comportement des hommes, notons d’abord la recherche de la diversité : « [...] une fois que votre femme vous aime, c’est fini. Vous n’avez pas besoin de sortir pour courir après d’autres, mais c’est très rare et ça se compte sur le bout des doigts parce que il y a un adage qui dit ici que on ne peut pas tous les jours manger uniquement du riz, il faut de temps à autre manger du tô ou je ne sais quoi, ouais, il faut changer hein, donc c’est comme ça ici » (Entrevue 14), ou encore : « [...] l’envie n’est pas toujours de la femme que tu as mariée. J’ai une femme qui est maigre, il y a le choix aussi, le choix. J’ai une femme maigre, je sors et je vois une femme bien potelée qui marche et ses fesses là balancent au hasard comme ça, directement, je me dis qu’il faut que je drague celle-ci là » (Entrevue 11). Un second motif rapporté par les hommes interrogés serait l’insatisfaction sexuelle vécue avec leur partenaire régulière : « [...] les hommes ils ne sont jamais satisfaits par leur femme, [de] un, les femmes ne savent pas comment satisfaire leur mari, donc, le mari se croit obligé de sortir chercher dehors satisfaction » (Entrevue 14). Enfin, un dernier motif serait le besoin de satisfaire leurs désirs sexuels et d’affirmer leur domination sexuelle sur les femmes : « [...] au Burkina Faso, l’homme n’a jamais été fidèle. [...] Il aime trop faire les rapports sexuels. [...] Peut-être que c’est l’esprit « dominatoir » qui fait ça [...] parce qu’on se dit que c’est une façon de prouver aux femmes qu’on est supérieur, je crois que c’est un truc comme ça » (Entrevue 16).

Par contre, le principal motif rapporté par les hommes interrogés pour expliquer la recherche de plusieurs partenaires sexuels chez la femme serait le besoin financier : « quant à la femme, je ne peux pas dire que la femme aime la sexualité comme l’homme parce que ce sont les conditions matérielles [...] qui amènent les femmes en général à changer d’homme, à avoir deux, trois, quatre hommes » (Entrevue 3). Un homme irait même jusqu’à dire ceci : « la femme à l’heure actuelle au Burkina ici, leur sexualité là c’est devenu une boutique pour elles. [...] Elles prennent ça pour encaisser l’argent maintenant. [...] C’est devenu leur commerce » (Entrevue 5). Un second motif plus rarement mentionné par les hommes interrogés mais qui a été rapporté dans une section précédente serait le fait qu’une femme ne soit pas excisée. Un participant, qui avoue ne pas être en accord avec cette pratique, rapporte ce qu’il entend : « on dit ça qu’une femme qui n’est pas excisée pour eux elle aime trop les garçons » (Entrevue 7).

Le phénomène prostitutionnel de Ouagadougou a été décrit à l’intérieur de divers documents d’interventions (cartographie des sites etc.) présentés dans la première partie de cette thèse. Dans cette section, il sera plutôt question d’exposer les représentations que les clients et les partenaires sexuels des travailleuses du sexe se font du phénomène de la prostitution, de ses causes, des acteurs du milieu et des motifs qui incitent les hommes à fréquenter ces femmes. La dynamique des rapports entre les travailleuses du sexe, leurs clients et leurs partenaires sexuels non payants sera également traitée.

Selon les clients et partenaires sexuels de travailleuses du sexe que nous avons interrogés, la prostitution signifierait d’abord le fait d’entretenir des rapports sexuels contre de l’argent : « la prostitution, c’est la femme qui livre, qui vend son corps pour quelque chose » (Entrevue 30), ou encore, « la prostitution c’est les filles quand même qui font des rapports pour de l’argent » (Entrevue 27). Elle serait perçue par les participants comme « le plus vieux métier du monde » (Entrevue 14). Un homme dit ceci : « nous on est né trouvé ça, nos grands parents sont nés trouver ça donc c’est quelque chose qui a été créée avec le monde » (Entrevue 7). En dépit de cela, la prostitution n’apparaîtrait pas pour autant acceptable aux yeux des participants. De fait, elle serait aussi considérée de façon un peu péjorative comme une sorte de « vagabondage sexuel » (Entrevue 22), c’est-à-dire le fait d’entretenir des rapports sexuels avec plusieurs partenaires (multipartenariat sexuel). Ainsi, pour les hommes interrogés, la prostitution serait un phénomène un peu malsain mais qui serait là pour exister et sur lequel ils n’auraient pas d’emprise.

Or, la prostitution ne se ferait pas sans motif. Un homme interrogé explique la raison qui inciterait les femmes à faire de la prostitution : « [...] si je dis vagabondage sexuel, il n’y a pas d’amour là. Elle veut l’argent, elle veut le matériel, donc moi je vois que c’est le matériel, l’envie du matériel c’est ça qui fait qu’il y a la prostitution » (Entrevue 3). Plus encore, l’ensemble des participants identifierait le contexte socioéconomique de pauvreté comme principale cause de la prostitution à Ouagadougou : « [...] les femmes d’aujourd’hui, je trouve que toutes ceux qui sont prostituées aujourd’hui c’est la pauvreté » (Entrevue 18) ou encore « c’est un moyen de revenu chez les filles et non un appétit sexuel » (Entrevue 19). Cette dernière citation soulève les difficultés d’ordre social qui pourraient placer certaines femmes dans une situation de précarité socioéconomique et, par le fait même, les conduire à faire de la prostitution. C’est le cas par exemple de jeunes filles qui ont perdu leurs parents : « ce sont des cas sociaux, d’autres n’ont plus de papa, ou n’ont plus de maman, on ne sait pas comment se débrouiller, elles sont obligées de se donner à cela » (Entrevue 6), ou d’autres encore qui sont devenues enceintes d’un homme qui a refusé la paternité : « elle a eu une grossesse avec un homme et l’homme n’a pas reconnu la grossesse. Les parents lui ont chassé, elle est devenue prostituée. Elle a quitté le Ghana pour venir ici, être prostituée ici » (Entrevue 19). Dans de telles circonstances le revenu économique qu’apporterait le travail en prostitution permettrait à des femmes de subvenir à leurs besoins et parfois aussi à ceux de leur famille. Un participant raconte le soutien qu’une travailleuse du sexe apporte à ses proches : « je connais une fille prostituée qui est mossie. Pour elle, elle fait ce travail... c’est elle qui paie la scolarité de ses sœurs, elle construit même la cours de son père puis payer une Camico neuve donnée à son père et elle est sur une P50 Ninja (mobylette), donc pour elle je peux dire que elle fait ça pour sa famille, elle ne fait pas ça pour elle-même » (Entrevue 34). Toutefois, au-delà du contexte de précarité socioéconomique, il y aurait aussi une question de valeurs sociales. Un homme apporte cette nuance : « la société actuelle est bâtie sur le matériel. [...] pour être vu actuellement il faut passer par tous les moyens pour acquérir le matériel quelle qu’en soit la manière » (Entrevue 32).

En outre, le « vagabondage sexuel » décrié plus haut, s’observerait aussi chez l’homme mais pour des raisons différentes de celles de la femme. La section précédente, portant sur la sexualité masculine et féminine, explique que l’homme chercherait plusieurs partenaires afin d’assouvir un besoin sexuel contrairement à la femme qui, elle, serait en quête d’un moyen pour pallier à ses difficultés d’ordre économique. Cette compréhension nous mènerait donc à une deuxième composante d’une même réalité d’où le phénomène de la prostitution à Ouagadougou prendrait sa source. En effet, le discours des participants nous fait comprendre que la prostitution existerait aussi parce qu’il y a une demande des hommes : « il y a le comportement des hommes aussi qui drainent ces femmes là » (Entrevue 3). Cet homme fait ici référence à leur comportement sexuel. Un second poursuit : « c’est parce que les garçons viennent à elles, voilà pourquoi elles font ça. [...] si elles s’assoient comme ça, il n’y a personne qui vient, tu t’assois deux jours ou trois, tu ne vas plus faire ça » (Entrevue 13). De plus, la prostitution répondrait réellement à un besoin pour certains hommes : « s’ils [elles, les travailleuses du sexe] étaient pas là aussi, les hommes ils vont souffrir trop, si tu restes ici la nuit tu vois comment les hommes rentrent, sort, rentrent, sort, rentrent, sort, ça peut même pas compter jusqu’à demain matin » (Entrevue 21).

Par ailleurs, la prostitution serait aussi perçue par quelques hommes interrogés, comme une revendication des femmes à une plus grande autonomie dans leur vie et dans leurs rapports avec les hommes. Un participant s’exprime ainsi : « je constate que... je sais pas, l’histoire du développement... du modernisme, elles ont envie de se sentir un peu responsables, se dire que « non, je peux faire ce que je veux, je dois mener ma vie comme je veux ». Ces dernières sortent et disent voilà, partent dans des maquis, dans des boîtes de nuit danser par-ci par-là » (Entrevue 22). Dans ce sens, le mariage représenterait, selon l’avis de quelques participants, une perte de liberté pour certaines femmes: « y’a d’autres ils n’ont pas les moyens pour pouvoir manger, y’a d’autres, y’a des filles qui refusent le travail de la maison. [...] Elles ne veulent pas être mariées et rester à la maison, se soumettre à l’homme comme ça. [...] ils trouvent que s’ils se marient ils ne sont plus libres » (Entrevue 23).

Mais la prostitution comporterait d’autres causes plus insidieuses. En ce sens, quelques hommes interviewés considèreraient ce phénomène comme une forme d’« exploitation de l’homme par l’homme » (Entrevue 11) ou d’« esclavage moderne » (Entrevue 14). Un homme explique ceci :

Or ce type d’esclavage ne pourrait prendre racine que dans un contexte de grande pauvreté où les filles comme les garçons seraient capables du pire pour un avenir meilleur. Pour illustrer cette idée, un homme interrogé fait allusion au trafic des enfants en Afrique : « donc le trafic des enfants en Afrique, il n’y en a pas. C’est vous [les blancs] qui des fois vous essayez de chercher des mots comme vous ne connaissez pas tellement l’Afrique alors vous essayez de chercher des mots coller et vous dites « trafic d’enfants » sinon, en Afrique, il n’y a pas de trafic d’enfants, c’est la « misère ». Ils essaient de vendre leurs enfants pour pouvoir avoir un peu de sous pour pouvoir manger » (Entrevue 7). Dans cette optique, la prostitution ne serait qu’une partie visible d’un phénomène plus important; la pauvreté vécue par les habitants des pays en voie de développement.

Enfin, la prostitution à Ouagadougou serait un phénomène qui prendrait des proportions alarmantes :

Et cette situation toucherait également les jeunes filles : « [...] de nos jours, y’a des petites filles de 15, 16 ans qui le font donc c’est un fléau en tout cas qui prend de l’ampleur, c’est pas bon » (Entrevue 31).

Il semblerait aussi que l’étendue de ce phénomène inciterait d’autres jeunes filles à se prostituer :

Considérant la vitesse de développement de la prostitution, certains participants souhaiteraient une intervention des gouvernements : « et nous maintenant nos sœurs voient que en tout cas, cette fille là elle était là, elle ne foutait rien, mais depuis qu’elle a commencé à porter les minis jupes bon, elle en a plus quoi. On essaie de se coller à elle pour avoir des renseignements. Donc la situation ne fait que s’empirer. C’est comme ça... c’est une situation que en tout cas, les différents états de ce monde là doivent essayer en tout cas de voir quoi » (Entrevue 1).

La description que font les participants du milieu prostitutionnel se rapporte de façon quasi systématique aux acteurs qui la composent. Pour cette raison, le milieu prostitutionnel de Ouagadougou sera dépeint à partir du portrait de ses principaux acteurs c’est-à-dire les travailleuses du sexe elles-mêmes, leurs clients et leurs partenaires sexuels non payants.

A. Les travailleuses du sexe

Les travailleuses du sexe auxquelles nous nous sommes intéressées sont principalement celles qui s’affichent et qui proviennent des pays limitrophes. Les hommes que nous avons rencontrés en entrevue les décrivent sous plusieurs angles. Tout d’abord il semblerait, selon certains d’entre eux, que l’arrivée des femmes en prostitution ne se ferait pas toujours avec leur consentement ni de façon heureuse : « c’est quand elle vient au début que c’est un peu difficile parce que là elle ne s’attendait pas à faire ce travail là ici. Mais maintenant au fur et à mesure qu’elle dure un peu, elle est obligée de faire avec » (Entrevue 30). Un petit ami raconte la pénible première expérience de sa petite amie en prostitution : « le premier jour que la personne a couché avec elle, elle est là comme ça et elle pleurait. Le client lui demande ce qu’il y a, il croyait que ça faisait mal. Elle n’a même pas parlé, il a fait tout ce qu’il veut et puis se lever, enlever les mille francs là poser » (Entrevue 11). Ce dernier poursuit en déplorant ce travail : « mille francs, mais ça te rapporte des problèmes. Est-ce que mille francs peuvent payer un vaccin contre le sida? » (Entrevue 11). De fait, les travailleuses du sexe feraient un travail comportant des risques de contracter des IST tel que le VIH et d’avoir des grossesses non désirées. Pour illustrer le fait que les travailleuses du sexe prennent des risques et ne se protègent pas toujours, un participant qui les côtoie régulièrement raconte de ces femmes : « [qu’elles] passent leur temps à avorter » (Entrevue 16).

Non seulement les travailleuses du sexe feraient un travail comportant des risques pour leur santé mais elles chemineraient également dans un milieu contribuant à ces risques où la violence serait monnaie courante : « elles évoluent dans un milieu à risque et puis tu es exposé à toutes les violences, au banditisme, la drogue, voilà, vous sortez comme ça la nuit dans l’obscurité, les clients peuvent s’en prendre à vous tout ça là et des fois en tout cas c’est dans des conditions très pénibles. [...] Souvent je vois, souvent en passant même qu’on batte les filles publiquement comme ça » (Entrevue 31). Un participant ajoute : « c’est des femmes qui ont surtout peur. [...] Elles ont peur parce qu’elles se sentent toujours menacées [...] qu’on les agresse à chaque moment. Chaque moment ces femmes sont agressées » (Entrevue 16). Un autre participant illustre comment cette violence peut leur faire prendre des risques : « elles ne sont pas tranquilles. C’est ça aussi qui peut les pousser les femmes à chercher l’argent vite vite pour payer puis sortir. Maintenant, si la police vient et qu’elle n’a rien et quelqu’un vient lui proposer 15 000 Fcfa sans capote, elle peut facilement accepter » (Entrevue 30).

Par ailleurs, les causes de cette violence envers les travailleuses du sexe sont peu abordées par les participants. Un homme interrogé fournit toutefois cette explication : « [...] en réalité la prostituée n’est pas considérée comme un être humain, c’est ça le problème. [...] On les considère peut-être comme des bêtes sauvages. Il y a cette mentalité en nous » (Entrevue 16). Ce manque de considération, qui se rapporte à celui du phénomène de la prostitution en général, serait également vécu sur le plan sexuel : « avec ma copine, on se comprend, on se respecte dans l’amour sexuel, on se contrôle. Mais quand on dit que y’a prostituée, y’a pas de respect, ouais, y’a pas de respect » (Entrevue 18).

Pour résister à ce milieu hostile dans lequel les travailleuses du sexe évoluent, plusieurs d’entre elles, selon les hommes interrogés, fumeraient la cigarette, boiraient de l’alcool ou consommeraient des drogues tel que le chanvre indien : « [...] la plupart du temps c’est des droguées. [...] elles fument elles fument je ne sais pas genre chanvre indien ou bien c’est quoi. [...] elles sont obligées de se droguer pour pouvoir supporter, supporter je sais pas, les chocs ou bien certaines choses » (Entrevue 22).

En outre, les participants décriraient les travailleuses du sexe sous divers traits. D’une part, elles seraient perçues par certains participants comme des femmes soumises aux demandes de leurs clients : « [...] elle fait du commerce donc elle se comporte comme un vendeur et son client. Elle supporte les caprices de l’intéressé » (Entrevue 32). D’autre part, elles seraient aussi vues comme des femmes délurées qui savent défendre leurs biens : « [...] c’est qu’elle est bandite, tu ne connais pas un homme, tu l’as jamais vu, tu as le courage de le taper, de le taper parce qu’il te doit de l’argent » (Entrevue 25). Toutefois, ce comportement ne serait pas accepté par les clients selon les hommes interrogés : « par exemple, quand une prostituée fait quelque chose à un homme on dit que non, que une femme qui fait ça là ne peut pas venir me faire ça. On va la frapper, on va la trimbaler, vous voyez, c’est comme ça. Elles sont délaissées » (Entrevue 16). Enfin, pour quelques participants, ce seraient des femmes possessives de leurs clients : « elles sont des prostituées mais elles sont très jalouses, vous voyez donc elles essaient de te satisfaire pour que toi tu n’essaies pas de courir de gauche les autres quoi » (Entrevue 31).

D’autre part, leurs petits amis apprendraient davantage à les découvrir et quelques uns affirment qu’elles auraient besoin d’amour et seraient capable d’aimer comme les autres femmes : « ces femmes telles qu’on les voit [on pense que] ah! Elles ne peuvent pas aimer un garçon mais c’est très faux! [...] elles ont la capacité d’aimer telle que les autres femmes qui ne sont pas prostituées aiment les autres garçons. Elle [sa copine travailleuse du sexe] elle m’aime plus, c’est ce que moi j’ai constaté » (Entrevue 3).

Enfin, les travailleuses du sexe « affichées » ou « sur tabouret » sont fréquemment comparées par les participants aux travailleuses du sexe « nationales » ou « burkinabé ». La principale différence rapportée entre ces deux types de travailleuses du sexe est que les unes le feraient ouvertement contrairement aux autres : « [...] la Burkinabé elle a honte donc elle se cache » (Entrevue 3). De plus, celles qui pratiquent sur tabouret auraient plus tendance que les autres à prendre ce travail comme un métier à long terme. Un homme dit de ces travailleuses du sexe : « elles ont perdu espoir de leur vie » (Entrevue 22). Au contraire, les travailleuses du sexe burkinabé seraient perçues par les hommes interviewés comme des femmes qui ont toujours l’espoir d’un avenir meilleur. Toutefois, le fait de ne pas dévoiler cette pratique aurait certaines conséquences : « une prostituée burkinabé elle a la chance de rencontrer des gens qui sont un peu aisés, voilà, donc ils ne veulent pas montrer qu’ils sont des prostituées, mais ce qu’ils font c’est pire que celles qui sont affichées » (Entrevue 15). Cet homme explique que les travailleuses du sexe qui reconnaissent faire de la prostitution accepteraient plus favorablement les conseils et les sensibilisations qui leurs sont destinées que celles qui la pratiquent clandestinement ce qui fait qu’elles auraient davantage recours au condom et souffriraient moins d’IST.

B. Les clients et autres partenaires sexuels des travailleuses du sexe 

Selon le discours des participants, les hommes qui fréquentent les travailleuses du sexe proviendraient de toutes les couches sociales et de pratiquement tous les groupes d’âge. Un homme dit ceci : « il y a des intellectuels, des corps habillés, ceux qui défendent ça, les docteurs, tout le monde se croise ici. La nuit, tous les chats sont gris, on ne sait pas qui est qui » (Entrevue 11). Plusieurs participants soutiendraient même que tous les hommes seraient potentiellement des clients : « tout le monde sont des clients potentiels, tout le monde. [...] même si le président a l’occasion il va le faire » (Entrevue 16). Bref, toutes sortes de catégories d’hommes auraient recours aux services des travailleuses du sexe puisque, comme le dit un participant, le milieu prostitutionnel serait « un lieu public à caractère commercial » (Entrevue 25).

Mais quelles raisons motiveraient tous ces hommes à entretenir des rapports sexuels avec les travailleuses du sexe? Afin d’approfondir le lien qui existe entre celles-ci et les hommes qui les fréquentent, nous avons interrogé les participants sur les motifs qui les incitent à fréquenter ces femmes et sur les relations qu’ils entretiennent avec elles en dehors des rapports sexuels.

Motifs de fréquentation des travailleuses du sexe

Les hommes que nous avons interrogés fournissent différents motifs pour expliquer leur fréquentation des travailleuses du sexe. Certains de ces motifs expliquent pourquoi ces hommes décident à un moment ou un autre de recourir à leurs services ou à entretenir une relation avec elles alors que d’autres précisent pourquoi ils continuent ou prennent l’habitude de les fréquenter. De plus, les clients et les autres partenaires sexuels, tels que les petits amis des travailleuses du sexe, fournissent aussi des motifs similaires. Comme plusieurs petits amis sont ou ont aussi été des clients nous avons préféré amalgamer le discours des divers types de partenaires de travailleuses du sexe quitte à souligner les différences au besoin.

Curiosité et le célibat. L’une des raisons exposées par les clients interrogés pour expliquer leur premier rapport avec une travailleuse du sexe est le désir de faire leurs premières expériences sexuelles avec une femme. Un jeune célibataire raconte :

Moi je passais et je les vois sur les tabourets et moi j’aime vraiment les femmes qui sont en forme. Euh, j’étais en bas âge, je partais à l’école, j’étais écolier donc je ne pouvais même pas avoir de l’argent, je ne pouvais pas avoir une copine, je dormais avec ma mère. Même si je gagne femme, où je vais l’amener ? Donc je passe et je vois femme là, les femmes de nature que j’apprécie, que j’aime dans ma vie, elle est en forme, avec des fesses... Moi je suis rentré demander l’argent à ma tante que je veux payer un cahier et un livre, ma tante m’a donné mille cinq cent et moi je suis allé payer la prostituée là juste pour voir comment femme en forme là, comment elle est. C’était l’occasion aussi de voir femme qui est plus âgée que moi nue (Entrevue 25).

Un autre raconte qu’il avait simplement envie de connaître ce qu’est une prostituée : «on se dit bon, on va aller réellement savoir ce que c’est la prostitution ce qui fait qu’on part là-bas pour satisfaire sa curiosité d’abord » (Entrevue 31). Le fait d’être célibataire serait également un motif pour lequel un homme entretiendrait une liaison amoureuse avec une travailleuse du sexe. Un interprète traduit le discours d’un petit ami ainsi : « lui personnellement il n’a pas de femme, il est libre, c’est pour cette raison, lui il fréquente une TS [travailleuse du sexe] » (Entrevue 15). Notons toutefois que cet homme entend par le fait d’être libre qu’il n’est pas marié à une femme. De fait, la relation qu’il entretient avec une copine qui ne fait pas de la prostitution ne semble pas être considéré comme une union formelle.

Déception amoureuse. D’autres clients racontent qu’ils ont commencé à fréquenter les travailleuses du sexe à la suite d’une déception amoureuse. Un client relate ceci : « c’est quand ma copine m’a plaquée pour la première fois. [...] je me suis fâché, je suis allé me saouler la gueule et puis je suis tombé chez les prostituées » (Entrevue 16). Un second client révèle qu’il n’a pas apprécié que sa copine le trompe avec un autre :

« Tu vas aller te coucher avec lui, venir te coucher avec moi, bon, comme c’est la prostitution, je ne veux pas, on n’a qu’à arrêter. [...] C’est ça qui m’a poussé à me dire que le temps que tu vas utiliser pour draguer une fille, c’est une perte de temps. Je me suis dis que si je cherche une autre femme ça sera la même chose. Donc, je préfère laisser tout tomber et puis venir voir celles qui se vendent là. Là c’est plus réaliste. Même si tu viens la trouver avec un autre homme, tu ne peux pas parler, en ce moment, c’est son travail. Et c’est ça qui m’a poussé à faire ce genre de chose là » (Entrevue 9).

Les déboires amoureux d’un bon nombre d’hommes interrogés feraient en sorte que leur discours serait empreint d’une grande méfiance envers les jeunes filles en qui ils ont perdu confiance. Plusieurs d’entre eux les qualifient de « pas sérieuses » et préfèrent dorénavant fréquenter les travailleuses du sexe. Des participants s’expriment ainsi : « par exemple, une fille qui se dit qu’elle est sérieuse alors qu’elle peut avoir trois à quatre copains donc [qu’est-ce qu’] elle est pour moi? Je trouve que aller chez des prostituées c’est mieux que aller chez elle » (Entrevue 23) ou encore : « j’ai une copine actuellement mais la première déception a fait que je ne peux plus avoir confiance à une fille » (Entrevue 32). Ce dernier aurait le sentiment d’avoir plus de contrôle sur la relation avec la travailleuse du sexe : « [avec les copines burkinabé] je me plie aux caprices, pourtant avec elles [les travailleuses du sexe], il suffit d’avoir l’argent et les choses vont comme tu veux » (Entrevue 32). Cela montre que certains hommes ne sembleraient pas être prêts à accepter que les femmes agissent de la même manière qu’eux sur le plan sexuel, c’est-à-dire avoir plus d’un partenaire de façon simultanée.

Simplicité des rapports avec les travailleuses du sexe. Par ailleurs, le recours aux services d’une travailleuse du sexe pourrait être plus simple que d’entretenir une relation avec une fille qui ne fait pas de la prostitution. Cet élément serait un motif déclencheur pour quelques hommes interviewés pour les convaincre de fréquenter les travailleuses du sexe. Le fait de ne pas avoir à faire la cour, à inviter la fille à boire et manger dans un maquis ou à devoir patienter comme avec les autres filles pour avoir un rapport sexuel représenterait un avantage pour certains : « parce qu’il y avait plus de facilités quoi [...] dans le sens du discours, les dépenses, le temps... » (Entrevue 1), ou encore :

Je n’avais pas l’âge de prendre une femme, j’étais jeune et puis c’est vrai que je pouvais chercher une copine mais l’histoire des copines là c’est un peu compliqué : faut être aisé et puis des fois suivre des petits manières par-ci, par-là, il faut aller donner des rendez-vous, quoi quoi, c’est un peu fatiguant. Alors que chez la prostituée, c’est... tu arrives seulement tu n’as même pas besoin de parler beaucoup hein ? Tu donnes ton argent seulement et puis tu te satisfais et puis tu baises et tu repars (Entrevue 22).

Ce motif serait aussi rapporté par les clients comme un élément qui ferait continuer à recourir aux services des travailleuses du sexe.

De plus, non seulement le rapport avec la travailleuse du sexe semblerait plus simple qu’avec les autres filles (ou femmes), mais il apporterait aussi moins de problèmes ou de risques dans certains cas. Un homme marié s’exprime ainsi : « je suis marié et si je m’amusais avec une fille du dehors, avec les filles du dehors, bon... de un, je sais qu’avec elle [la travailleuse du sexe] en tout cas, elle ne pourra pas être en grossesse puisque je vais porter des préservatifs de deux, si ma femme la voit [la fille du dehors] c’est des histoires qui ne va jamais finir, tu vois ? Pour éviter ça, pour éviter ça, je pars là-bas facilement » (Entrevue 23). Ainsi, le client ne devrait rien à la travailleuse du sexe et elle ne lui devrait rien non plus. Advenant un problème de santé ou d’autre type, elle ne viendrait pas lui réclamer de l’argent.

Si ces propos portent à croire que les clients chercheraient avant tout la satisfaction sexuelle, il importe de comprendre ce point de vue dans le contexte de précarité économique qui rend difficile les rapports entre les hommes et les femmes. Un client apporte cette nuance :

[La pauvreté] c’est ce qui entrave le mariage même de nos sœurs ici, parce que en fait, par exemple, pour d’abord courir derrière une fille actuellement chez nous, pour le mariage, les déplacements, les dépenses, pour quelqu’un qui ne fait rien par exemple comme moi qui suis là, un petit débrouillard, c’est décourageant. [...] Donc ça fait que beaucoup de jeunes ne se marient pas. [...] Les filles elles sont là, elles ne foutent rien, les hommes sont là, ils ont peur de s’engager, ils s’en vont vers les prostituées. Il suffit seulement de donner l’argent, tu n’as pas besoin d’aller vers le papa, la maman, il faut envoyer ceci, il faut envoyer cela, bon, les jeunes carrément se retirent (Entrevue 1).

Indisponibilité de la partenaire régulière. D’autres aspects reliés au couple ou plus précisément à la sexualité entre les hommes et les femmes contribueraient au fait que certains clients interrogés ont recours aux services des travailleuses du sexe. C’est le cas lorsque leur partenaire sexuelle régulière, soit leur femme ou leur petite amie, n’est pas disponible ou est indisposée comme lors de la maternité par exemple. Cet homme marié explique ceci : « c’est pas que je n’aime pas ma femme, je l’aime mais je trouve que je suis encore jeune, j’ai le sang qui boue et elle, elle est en congé de maternité, je peux pas, je peux pas tenir, je peux pas attendre, sais pas moi, surtout elle, elle veut même pas de rapport alors que moi c’est obligé » (Entrevue 23). Un petit ami de travailleuses du sexe affirme que ce ne serait pas tant par désir qu’il entretient des rapports avec une travailleuse du sexe mais à cause des circonstances : « on n’a pas envie [des travailleuses du sexe], c’est les conditions. Ta femme est partie, bon, une semaine, ça devient un mois... » (Entrevue 24). Ces propos montrent que certains hommes sembleraient avoir de la difficulté à être abstinents sexuellement pour une période prolongée. D’autres hommes interrogés paraîtraient même contrariés vis-à-vis du refus de leur partenaire d’avoir un rapport sexuel : « c’est ça qui envoie le vagabondage sexuel. La femme refuse, « non, je suis indisposée », l’homme peut dire ok, si c’est ça je sors me satisfaire dehors ou bien il envoie une deuxième femme [...] là le jour où tu seras indisposée y’a la seconde qui est là » (Entrevue 22).

Satisfaction sexuelle avec les travailleuses du sexe. Une meilleure satisfaction sexuelle avec les travailleuses du sexe comparativement aux autres femmes serait un autre aspect relié à la sexualité entre les hommes et les femmes qui ferait en sorte que certains clients et partenaires sexuels prendraient l’habitude de fréquenter les travailleuses du sexe. Un client affirme que celles-ci seraient non seulement disponibles quand il en aurait besoin contrairement à sa femme, mais qu’elles sauraient aussi mieux le satisfaire sexuellement : « c’est devenu une habitude pour moi, c’est la première raison. La femme avec laquelle je vis ne remplit pas mes conditions, n’arrive pas à me satisfaire comme je l’aurais souhaité et puis aussi chaque fois elle n’est pas disposée pour faire des rapports sexuels. Je me sens à l’aise avec les prostituées » (Entrevue 22). L’idée que les travailleuses du sexe seraient plus habiles que les autres femmes en matière sexuelle semble partagée par quelques clients. L’un d’entre eux affirme ceci : « [les filles burkinabé] quand elles rentrent elles se couchent seulement, elles sont posées comme ça seulement, ça ne me plait pas. [...] Par contre avec les prostituées ce n’est pas le cas, disons bon, elle au moins elle arrive à caresser la personne, à faire des choses en tout cas qui pourraient surmonter la personne » (Entrevue 31). Un client régulier raconte même qu’une travailleuse du sexe lui faisait si bien l’amour qu’il en était tombé amoureux : « c’est elle et moi et Dieu seul qui sait que je l’aime » (Entrevue 25). Ce serait également le cas d’un petit ami qui avoue fréquenter les travailleuses du sexe aussi « parce qu’elles savent baiser » (Entrevue 15). Un client régulier apporte cependant une nuance importante dans le traitement réservé aux différents clients. Il dit ceci : « quand elle ne te connaît pas [...] elle est pressée que tu jouisses vite et puis se lever là » (Entrevue 25). D’autres clients interviewés seraient davantage de cet avis étant donné qu’avec les travailleuses du sexe, comparativement à leur épouse ou à leur copine, il n’y aurait pas d’amour ni de tendresse.

En fait, selon les clients interrogés, le degré de satisfaction sexuelle avec les travailleuses du sexe se révèlerait assez variable. Il semblerait toutefois que la satisfaction, si minime soit-elle, représente un élément essentiel dans le fait de prendre l’habitude de fréquenter les travailleuses du sexe. Des clients s’expriment ainsi : « si la première fois n’a pas été un échec et si on se rappelle un peu des faits, on nourrit l’envie de reprendre. Pourtant si j’étais déçu pour la première fois, je n’aurais plus le courage de repartir » (Entrevue 32), ou encore : « quand tu pars à chaque fois elles sont disposées, une fois que tu sais que non, quand tu vas aller là-bas, en tout cas, tu vas te satisfaire, c’est fini, tu t’habitues, tu t’habitues et puis « fttt »! Tu pars» (Entrevue 22).

Enfin, combiné à la satisfaction, le désir d’explorer de nouvelles pratiques sur le plan sexuel contribuerait également à la prise d’habitude pour quelques hommes interrogés: « bon souvent elle se conduit très bien avec toi au lit que demain tu as envie de revenir. Si tu finis avec elle, demain tu as envie de découvrir avec d’autres. Et plus tu avances, plus tu as envie de découvrir » (Entrevue 30), ou encore : « je trouvais que c’était à chaque fois une découverte de certaines techniques dans l’amour pour moi. On découvre ou on fait ce que nos copines n’oseraient pas faire dues à certaines considérations » (Entrevue 32).

Fréquenter le milieu prostitutionnel. En outre, le fait de fréquenter le milieu prostitutionnel ou encore de travailler sur un site et de voir des travailleuses du sexe qui leur plaisent pourrait faire en sorte que certains participants vont recourir aux services de ces femmes. Un petit ami affirme ceci : « c’est le milieu, si tu n’arrives pas ici, tu ne peux pas être provoqué. Si tu n’es jamais allé chez elles, ou bien en ville dans le milieu, non, au grand jamais. [...] c’est les femmes qui provoquent » (Entrevue 24). Un gardien de sécurité sur un site de prostitution raconte ceci : « j’ai commencé à travailler avec elles [sur un site], on se dit qu’on est devenu comme des frères, elles ne peuvent pas me prendre comme client, et pendant trois mois comme ça, il y a une qui est arrivée nouvellement, on s’est compris et je l’ai pris comme ma petite amie et de son côté c’est la même chose et on est toujours ensemble. [...] moi je ne l’ai pas pris comme une prostituée, je l’ai pris comme ma copine » (Entrevue 12). Cependant, le seul fait de fréquenter le milieu n’apparaît pas toujours suffisant dans le discours de quelques participants pour qu’ils se décident à recourir au service d’une travailleuse du sexe. L’encouragement des pairs, de façon explicite ou non, peut aussi contribuer à ce comportement comme l’illustre ce client :

« S’abstenir comme ça c’est très rare, c’est très très rare que l’homme s’abstienne comme ça parce qu’il y a le milieu qui est là. Tu peux essayer de t’abstenir et puis paf! Dans un milieu comme ça il y a la compagnie, quelqu’un peut te conduire à faire ce que tu ne voulais pas faire. [...] Par exemple moi je suis là, j’ai un ami qui fréquente hé... le lieu des prostituées comme ça, je le suis, il part, il fait des trucs comme ça, j’essaie de fermer les yeux sur ça. Mais bon chaque fois je suis obligé de le suivre pour aller là-bas, par finir moi-même je vais me trouver là-dedans » (Entrevue 30).

Un petit ami, également client à ses heures, ajoute : « je vais vous expliquer ce qui se passe réellement avec les prostituées [...] on va vous dire que y’a du nouveau arrivage, vous voyez, on dirait du bétail, pourtant c’est des femmes. Vous tournez voir et bon, celle-là, là, je vais l’attraper voir » (Entrevue 16).

Mais fréquenter le milieu de la prostitution impliquerait aussi, pour quelques participants, la consommation d’alcool. Celle-ci s’avèrerait être le prélude nécessaire de leur rapport avec une travailleuse du sexe. L’un d’entre eux s’exprime ainsi : « des fois tu bois trop et tu vois une fille qui te plait, tu vas dire que celle-là là, il faut forcément que je gagne des rapports avec elle sinon l’alcool fait tout. [...] À chaque fois c’est comme ça parce que si tu n’es pas saoul, tu ne peux pas faire ce genre de problème [...] Si tu bois l’alcool, tu deviens... tu fait du n’importe quoi, ça te donne du faux courage » (Entrevue 5). Mais ce dernier expliquerait toutefois que la prise d’alcool serait associée à d’autres problèmes sous-jacents telle que la pauvreté et les difficultés conjugales qui s’en suivraient. Cette situation le pousserait à essayer d’oublier ses problèmes auprès des travailleuses du sexe :

C’est le problème de la pauvreté qui envoie ce genre de problème. Situation où les gens vont de l’avant en oubliant beaucoup de choses. Quand tu prends l’alcool, ça t’amène dans des endroits comme ça parce que la situation à l’heure actuelle ça ne va pas, donc c’est ça qui nous amène à nous accrocher à ce genre de problème [la prostitution]. Sinon, si un garçon qui fait ça [fréquenter les travailleuses du sexe], il sait que c’est pas bon, il est conscient même mais il n’a pas le choix parce que dedans [dans le foyer] c’est chaud (Entrevue 5).

C’est aussi l’avis d’un petit ami qui affirme que sortir avec une travailleuse du sexe lui permet de s’amuser, d’aller danser et d’oublier les problèmes du quotidien de la vie de couple, tandis qu’au foyer « c’est pas la même lutte, vous luttez pour survivre vous cherchez l’argent c’est pour survivre, vous pensez à l’avenir » (Entrevue 30).

Les circonstances. Le discours des petits amis que nous avons interrogés montre que certains d’entre eux n’ont pas véritablement choisi de sortir avec une travailleuse du sexe. Ce serait plutôt le hasard ou les circonstances qui les auraient fait rencontrer une travailleuse du sexe et en seraient tombés amoureux. Un petit ami s’exprime ainsi : « je n’ai pas fait un choix en tant que tel. J’ai quitté le Ghana et je suis arrivé ici, et quand j’ai commencé à travailler ici, je ne pouvais plus avoir de copine dans le quartier. Elles se disaient que je tâte les prostituées, des trucs comme ça » (Entrevue 12). Un autre affirme ceci : « ça dépend parce que tu ne sais pas là où tu vas aller trouver ton aimé. [...] on était ensemble longtemps en ce moment j’étais à l’école, je n’avais rien, mais je reste à côté de elle aussi, tout le temps on est à côté. Un jour je l’ai aimé comme ça seulement, jusqu’à je pars chez elle, je cause, je fais tout, jusqu’à elle m’a dit que je ne pars même pas chez moi encore, jusqu’à on est resté chez elle ensemble comme ça dix ans » (Entrevue 21).

Les intérêts. Pour les petits amis et les partenaires sexuels réguliers non payants que nous avons interrogés, les motifs qui les lient aux travailleuses du sexe seraient aussi une question d’intérêt matériel : « [...] nous même on est avec ces femmes, c’est peut-être le matériel quoi, si on veut, c’est peut-être ça aussi. Par exemple si tu as une prostituée, elle peut se lever aller au marché, aller te payer des habits, tu peux te lever venir, tu dis ma chérie, j’ai pas l’argent, j’ai besoin de telle somme. Elle va prendre te donner. [...] Donc, vous voyez c’est par intérêt plus que par amour. C’est ça quoi » (Entrevue 16). En plus de l’intérêt matériel il y aurait aussi, dans certains cas, l’intérêt sexuel : « les avantages avec les prostituées si c’est pas l’argent qu’elles ont et souvent elles nous dépannent. À part ça, c’est parce qu’elles peuvent résister dans tous les modèles que tu veux faire. N’importe quel nombre de coup que toi tu es capable de faire, elle, elle peut résister. Oui, c’est ça » (Entrevue 34).

Une question d’hygiène et de protection. De l’avis de quelques clients et petits amis, les travailleuses du sexe seraient plus propres et se protégeraient mieux que les autres filles. Ce serait une raison de plus qui les feraient opter pour recourir à leur service ou entretenir une relation avec elles. Un participant dit ceci : « parce que des femmes prostituées, y a d’autres qui se comportent bien, qui connaît [comment] ils vont se protéger, mais les femmes qui sont au dehors là y a d’autres qui ne connaît pas comment il doit se comporter, tu vois non, c’est pour cela que moi j’aime les femmes prostituées. [...] tout de suite si elle est malade là elle va aller à l’hôpital [...] elle va payer des produits » (Entrevue 21). Dans une section précédente portant sur l’utilisation du condom, un client disait également qu’il se protégeait davantage avec les travailleuses du sexe comparativement aux autres filles parce « qu’elles sont pour tout le monde » (Entrevue 32). Cela représenterait donc une raison de plus pour fréquenter les travailleuses du sexe.

Aspects négatifs de la fréquentation des travailleuses du sexe

À l’écoute du discours des participants, il n’y aurait pas que des bienfaits à fréquenter les travailleuses du sexe. La peur d’attraper une IST et particulièrement le sida, serait le principal aspect négatif rapporté par les clients : « c’est le risque, surtout le risque. Nous on a remarqué que presque tous nos grands frères qui ont eu des rapports sexuels avec ces femmes là sont morts » (Entrevue 16). En plus de ces maladies, il y aurait aussi la violence et le banditisme qui a été discuté précédemment, les dépenses d’argent que les rapports sexuels occasionnent : « quand tu fais des rapports avec les prostituées tu es en train de perdre quelque chose parce que financièrement tu vas perdre » (Entrevue 10) (même si cela vient contredire ce que d’autres voyaient comme une moindre dépense) et la mauvaise réputation qu’ils gagnent auprès des autres filles en fréquentant les travailleuses du sexe : « comme inconvénient nous pouvons parler des jeunes qui n’arrivent plus à avoir de copine à cause de leur fréquentation » (Entrevue 32).

C. Relation entre les hommes interrogés et les travailleuses du sexe

Les clients et petits amis que nous avons interrogés n’entretiendraient pas exactement les mêmes rapports avec les travailleuses du sexe. Selon les participants, la relation entre clients et travailleuses du sexe se limiterait principalement au rapport sexuel. Un client dit ceci : « en fait y’a pas de rapport social. On y va que la nuit pour foutre le camp 10 minutes après » (Entrevue 1). Un autre avoue même ceci : « peut-être que tu va repartir demain, tu ne vas même pas la reconnaître » (Entrevue 5). Par ailleurs, les entrevues réalisées montrent que tous les clients ne fréquenteraient pas les travailleuses du sexe avec la même assiduité. Certains clients auraient recours à leurs services de façon très occasionnelle alors que d’autres le feraient régulièrement. Dans le même sens, quelques uns d’entre eux fréquenteraient la même travailleuse du sexe pendant une période prolongée alors que d’autres préfèreraient en expérimenter de nouvelles. Un habitué raconte ceci : « comme nous sommes des chasseurs nocturnes (rire), on essaie de prendre les informations par-ci par-là : « donc tu sais y’a des filles là-bas, elles sont comme-ci, comme-ça » et puis voilà, on change » (Entrevue 22). Notons d’ailleurs qu’un petit nombre de clients interrogés entretiendraient simultanément d’autres types de relations avec une ou plusieurs travailleuses du sexe c’est-à-dire comme petit ami ou partenaire sexuel non payant. De plus, certains clients se rendraient seulement sur le ou les sites de leur propre quartier alors que d’autres choisiraient des lieux plus éloignés de leur domicile par crainte d’être vu. Un pair éducateur et ancien petit ami explique son choix des sites qu’il fréquente comme client:

Je vais voir l’endroit qui est bon là. Y’a des endroits là où il y a des bandits, y a des endroits là où y a des policiers souvent, je vais chercher là où c’est calme, qui est caché, et puis je vais aller me satisfaire et puis revenir. [...] même ici là, moi je ne peux plus avoir femme ici. Même si j’ai mon argent, il faut que je sors pour aller ailleurs. Eux tous ils me connaît. Si j’ai envie de faire, je pars Patte d’Oie, Pagla Yiri ou bien Tampouy, je pars me satisfaire et puis je reviens (Entrevue 21).

Enfin, quelques clients rapportent qu’à l’occasion ils auraient recours aux services des travailleuses du sexe dans d’autres villes ou d’autres pays lorsqu’ils voyagent. Il apparaîtrait donc une grande diversité de fréquentation des travailleuses du sexe chez les clients interviewés.

Si les rapports entre clients et travailleuses du sexe se limitent aux rapports sexuels, il arriverait parfois qu’ils tournent en violence. Un gérant d’établissement explique le type de problème qu’il rencontre le plus fréquemment sur le site: « un homme peut-être qui a bu, il rentre, il n’arrive pas à éjaculer vite, la femme aussi est pressée pour attraper d’autres clients parce qu’elle doit payer la maison après » (Entrevue 30). Un gardien de sécurité ajoute :

« Parce que il n’y a pas une considération ils peuvent prendre des comprimés [des excitants par exemple] comme ça avant de rentrer avec elles, mais elles ne le savent pas. D’autres qui peuvent être saouls pour rentrer avec les filles là. Des fois ils vont avoir des problèmes comme ça, la fille peut être fatiguée et veut se libérer. Mais elle ne peut pas et après ça, le gars va dire de lui rembourser son argent parce que je n’ai pas jouis et je ne peux pas enlever mes mille francs comme ça et ne pas jouir alors que mes mille francs vont partir comme ça. Donc en ce moment ça va chauffer et je vais intervenir. [...] Vous voyez tout ça là, ce sont des traces de couteaux » (Entrevue 12).

Dans ces descriptions, il semblerait que la violence survienne particulièrement lorsqu’un homme a consommé une certaine quantité d’alcool ou de drogue.

Par ailleurs, une certaine honte se dégagerait du discours de quelques clients interrogés relativement à leur fréquentation des travailleuses du sexe. Ce sentiment serait cohérent avec leur perception de la prostitution discutée plus tôt. Un homme révèle ceci : « oui, j’ai honte puisque bon, d’abord ça veut dire que moi-même je ne me protège pas d’abord en allant là-bas. En ce moment maintenant je peux être indexé dans le quartier » (Entrevue 31)[71], un second ajoute : « les prostituées, c’est les femmes qui dès que tu t’es mêlé à eux, tu changes de vie, tu perds ta dignité d’homme » (Entrevue 18). Pour cette raison, certains hommes fréquenteraient le milieu prostitutionnel la nuit pour ne pas qu’on les reconnaissent ou encore entreraient par une porte secondaire en retrait de l’animation. L’observation d’un site a d’ailleurs permis de confirmer ces dires ; un client entré par la porte arrière en catimini a demandé au gérant de l’établissement de faire venir une travailleuse du sexe.

À l’opposé des clients, les petits amis et les partenaires sexuels non payants que nous avons interrogés entretiendraient des relations sur une base régulière et à plus long terme avec les travailleuses du sexe. Pour certains, cela prendrait la forme d’une relation amoureuse qu’ils aimeraient poursuivre. Un petit ami planifie même des projets d’avenir avec sa copine travailleuse du sexe : « je lui ai dit de tout faire, aller refaire des visites encore [à la clinique médicale], s’il n’y a rien, et je lui ai juré et elle dit qu’elle est prête, si tout va bien, elle laisse le coin et elle vient » (Entrevue 11). Un second petit ami en souhaiterait autant mais n’a malheureusement pas les moyens suffisants pour faire vivre sa copine si elle laissait son travail : « comme je suis avec elle ici, il y a souvent des actions qui se passent qui m’énervent, mais c’est par rapport aux moyens. Si j’avais les moyens, elle n’allait pas faire ce genre de travail. Mais elle m’a fait savoir que même avec ça, ce qu’elle veut je ne peux pas lui donner ça donc, souvent j’en ai, des fois je n’en ai pas, c’est elle qui m’aide, on est ensemble, c’est comme ça » (Entrevue 12).

Pour d’autres petits amis, il n’y aurait pas d’amour entre eux et la ou les travailleuses du sexe : « dans ces lieux là, l’amour n’a jamais existé, on ne connaît pas l’amour. Quand on aime une femme, je crois qu’on ne veut pas la voir avec un autre mec, un autre mec qui rentre dans sa chambre pour faire des rapports sexuels avec elle et puis sortir et puis toi, après tu vas tomber là dedans, vous voyez c’est énervant quand même » (Entrevue 16). Ce type de partenaire aurait simultanément des relations avec d’autres femmes et d’autres travailleuses du sexe étant à la fois, client, petit ami et partenaire sexuel non payant. Toutefois, si cet homme ne se considère pas amoureux, il avoue être attaché aux travailleuses du sexe : « [...] on s’est habitué à ces femmes, on ne peut plus les laisser tomber. Si par exemple je pars en mission, je pars et je fais un mois, je ne les vois pas, vous voyez je ne suis pas dans ma peau. [...] peut-être c’est l’envie de les protéger qui fait que peut-être je suis attaché à ces femmes là » (Entrevue 16). Un gérant et petit ami fait également part de sa relation avec les travailleuses du sexe du site où il travaille : « elles me prennent pour leur frère, [...] d’autres même m’appellent leur papa ici » (Entrevue 30).

Par ailleurs, dans le discours des petits amis interviewés, il n’est pas rare de constater une aide mutuelle sur le plan financier entre les deux partenaires ou encore que la travailleuse du sexe soutienne entièrement son copain par moment. À cet égard, deux petits amis s’expriment ainsi : « elle peut me dépanner [...] par exemple si j’ai des problèmes, si je n’ai pas l’argent, si je viens et je lui demande, elle me donne » (Entrevue 21), ou encore : « [...] durant le temps que j’ai chômé c’est elle qui m’aidait elle préparait, elle faisait tout pour moi quand même » (Entrevue 3). Ces propos rappellent la raison d’intérêt exprimée par quelques petits amis pour entretenir une relation avec une travailleuse du sexe.

En outre, le fait que les travailleuses du sexe aient d’autres partenaires sexuels ne semble pas toujours apprécié par tous les petits amis. Nous avons déjà vu que la nature du travail des femmes qui font de la prostitution peut empêcher certains hommes d’être amoureux d’elles. Or, leur travail peut aussi générer de la jalousie chez leur petit ami. Il a été mentionné dans une section précédente que les participants qualifient souvent les travailleuses du sexe de jalouses puisqu’elles n’apprécieraient guère le fait que leurs clients ou partenaires sexuels choisissent une autre travailleuse du sexe sur le même site. Il semblerait que l’inverse soit aussi vrai. Quelques petits amis et clients interrogés considèrent comme un manque de respect si une travailleuse du sexe, qu’ils fréquentent de façon régulière, a un ou plusieurs rapports sexuels avec un de leurs amis. Un petit ami dit ceci : « si aujourd’hui supposons moi je suis avec un homme, on a bien causé, elle est venue. Si elle m’a vu assis elle va venir me saluer, elle va bien regarder l’homme, elle ne va pas rentrer avec l’homme jusqu’à oh, là, là, jusqu’à on se quitte, sans quoi elle ne peut pas rentrer avec cet homme. Pour mon respect quoi » (Entrevue 24). Ainsi, des règles de conduites existeraient entre les petits amis et leur petite amie.

Un autre ennui causé par la nature du travail de la travailleuse du sexe serait la crainte du petit ami d’être contaminé par le VIH ou par une autre IST par sa copine. L’un d’entre eux raconte ceci :

Quand j’entend le sida ça me fait beaucoup peur c’est pourquoi j’engueule chaque fois ma chérie. Le fait d’aller et venir, c’est avec quel lien ? Tu viens avec tes mille francs, tu rentres et puis tu sors. Tu n’as rien à raconter pendant trois ou deux heures, voilà pourquoi chaque fois on ne s’entend pas. Ceux auxquels elle se colle je lui ai demandé ce qu’il y a et elle m’a dit que c’est son argent elle poursuit, c’est pourquoi je l’engueule chaque fois, je dis que il y a trop de maladies et quand je l’engueule, elle me fait savoir que c’est son argent elle poursuit parce que c’est ceux qui peuvent lui donner plus d’argent [et qui refusent d’utiliser le condom] (Entrevue 12).

Pour cette raison, quelques petits amis que nous avons interrogés se font un devoir de toujours utiliser le condom avec leur copine travailleuse du sexe.

Enfin, une certaine singularité se dégage du discours de l’ensemble des participants dans la relation qu’ils entretiennent avec les travailleuses du sexe, singularité donnant lieu à une variété de relations parmi celles dites payantes et celles dites non payantes.

Le comportement sexuel du recours au condom chez les partenaires sexuels des travailleuses du sexe vient clore la partie des résultats qualitatifs. Précisons que pour les besoins de l’étude, particulièrement pour le second volet, la question du recours au condom chez les hommes interrogés a davantage été développée dans leurs rapports avec les travailleuses du sexe que dans ceux qu’ils entretiennent avec leurs autres partenaires sexuelles. Pour cette raison, les résultats qui suivent sont présentés selon le type de partenaire sexuelle; les travailleuses du sexe et les autres partenaires sexuelles.

A. Le recours au condom avec les travailleuses du sexe

Disons d’emblée que la majorité des hommes que nous avons interrogés ont affirmé toujours utiliser le condom au cours de leurs rapports sexuels avec les travailleuses du sexe. Toutefois, comme la tendance le montre dans les études[72] portant sur cette population, les clients qui rémunèrent la travailleuse du sexe en échange d’un rapport sexuel semblent recourir davantage au condom que ceux qui n’offrent pas d’argent comme c’est le cas pour les petits amis et les autres partenaires sexuels réguliers. Bien entendu, ce volet d’étude étant qualitatif ces résultats n’ont pas été quantifiés. Ils ont plutôt permis de faire ressortir les différents facteurs reliés au recours du condom. Ces facteurs ont été regroupés à l’intérieur de deux catégories[73], les aspects facilitant et les barrières perçues par les clients et partenaires sexuels des travailleuses du sexe face à l’usage du condom.

Aspects facilitants

Deux principaux aspects facilitant le recours au condom sont ressortis du discours des participants : le fait que les travailleuses du sexe exigent le condom et qu’elles aient des condoms avec elles ou les fournissent lors du rapport sexuel.

Les travailleuses du sexe exigent le condom. La plupart des clients que nous avons interrogés ont rapporté que les travailleuses du sexe exigent le recours au condom lors de leurs rapports sexuels avec elles. Un participant affirme ceci : « forcément tous les hommes qui rentrent avec les prostituées sont forcés de se protéger parce que les prostituées elles-mêmes l’exigent » (Entrevue 10). Il serait même difficile d’avoir un rapport sexuel non protégé avec une travailleuse du sexe : « y’a pas de prostituée là qu’on peut la baiser sans capote. [...] même si tu donnes dix mille, même si tu donnes vingt mille » (Entrevue 25). De plus, selon quelques participants, certaines travailleuses du sexe auraient des projets d’avenir et tiendraient à leur vie: « les prostituées elles-mêmes ne vont pas te laisser faire sans porter le prudence. Elles veulent l’argent mais elles connaissent leur vie aussi, il y en a qui veulent laisser ce travail pour aller bien vivre dans leur foyer » (Entrevue 5).

Les travailleuses du sexe ont des condoms avec elles. Quelques participants interrogés ont révélé que les travailleuses du sexe avaient des condoms avec elles et en consommaient en grande quantité : « ils [elles] utilisent beaucoup [...] parce que comme dans la cours là les prostituées qui travaillent là-bas, y’a un tablier qui travaille ici, le tablier là souvent il a des paquets de capote, souvent quand on est assis là-bas, je vois les femmes elles sortent, elles paient trop, elles paient beaucoup de capotes » (Entrevue 28). De plus, les travailleuses du sexe fourniraient les condoms à leur clients : « elles se protègent parce que quand on va là-bas, c’est elles qui fournissent les préservatifs » (Entrevue 32).

Barrières perçues

Les barrières perçues à l’usage du condom chez les clients et autres partenaires des travailleuses du sexe interrogés sont apparues plus nombreuses que les aspects facilitants. Les principales barrières perçues[74] qui sont ressorties du discours des participants sont la confiance en la partenaire, le montant d’argent en jeu, le désir sexuel élevé, la consommation d’alcool et la croyance en Dieu.

La confiance en la partenaire. Le discours des clients et autres partenaires sexuels des travailleuses du sexe montre que la confiance envers l’une d’entre elles peut faire en sorte qu’un homme n’utilisera pas le condom avec elle. Cet élément serait particulièrement manifeste dans le discours des clients réguliers, des partenaires sexuels non payants et des petits amis.

Le contenu de ce discours montre que la confiance en la travailleuse du sexe pourrait se développer dans divers contextes. Par exemple, cette confiance pourrait être favorisée par l’habitude de fréquentation d’une travailleuse du sexe : « si tu deviens régulier à chaque moment tu es devant sa porte, par finir, on ne parle plus de condom entre toi et elle » (Entrevue 18). La confiance de certains clients pourrait également être encouragée par la réputation des travailleuses du sexe : « c’est avec certaines, tu vois non? Celles-là en qui vraiment je n’ai pas une certaine confiance quoi. [...] parce que ici nous on a quand même des informateurs [...] cette femme là, ouf, y’a telle personne qui passe là-bas » (Entrevue 22).

En outre, certains clients et partenaires sexuels réguliers interrogés tenteraient de se convaincre que la travailleuse du sexe n’a aucune maladie pour se donner confiance. Un client et partenaire sexuel non payant s’exprime ainsi : « on pense quand même à ces conséquences là mais une fois que on baigne déjà dans le marigot, il faut quand même qu’on oublie que ce marigot là peut être sale » (Entrevue 4). Un autre client régulier prend plutôt une décision délibérée : « mais nous en tout cas, mais quand tu t’es décidé à ne plus porter la capote, tu te dis que non... il faut se mettre dans la tête que cette femme elle n’a rien » (Entrevue 22). En revanche, quelques clients interrogés affirmeraient ne faire confiance à personne. Un client dit ceci : « je considère les rapports sexuels non protégés comme un suicide et en cette matière, il ne faut jamais faire confiance à quelqu’un » (Entrevue 32).

Pour ce qui est des quelques petits amis interviewés, la confiance en leur copine travailleuse du sexe se manifesterait principalement par l’amour qu’ils ont pour elle. Un petit ami se dit conscient du risque mais évoque ceci : « il y a l’amour aussi qui se pose, comment on va faire? » (Entrevue 12). Un autre petit ami révèle ne pas s’être protégé au cours des premiers rapports avec sa copine travailleuse du sexe parce qu’il disait avoir peur de sa réaction : « mais pour moi comme c’est un problème d’amour là, elle-même consciencieusement elle préfère faire sans préservatif. Et puis c’est comme ça que on a fait. Bon, en tout cas, elle a essayé... j’ai essayé de la contrecarrer mais je voyais que si je ne fais pas, bon, je vais la perdre, elle allait dire que je ne l’aime pas. J’ai dit bon, j’ai risqué aussi » (Entrevue 3). Après entente avec sa copine, ce même petit ami affirme aujourd’hui toujours se protéger avec elle et ce, malgré l’amour qu’il a pour elle.

Le montant d’argent en jeu. Il a été question précédemment de la difficulté exprimée par des participants d’avoir des rapports sexuels non protégés avec une travailleuse du sexe malgré le montant d’argent proposé. Quelques hommes entretiendraient ici un discours un peu différent. Selon eux, il semblerait que certaines travailleuses du sexe, voire un grand nombre d’entre elles, accepteraient des rapports non protégés en échange d’un montant d’argent élevé : « y’a beaucoup qui se protègent, y’a beaucoup aussi, parce que moi je connais des gens qui viennent payer, ils disent que ouais, ils sont d’accord pour payer cinq mille ou dix mille francs pour ne pas porter la capote » (Entrevue 17).

D’autres clients et petits amis soutiennent le même discours et montrent que ce serait avant tout le client qui ne voudrait pas porter de condom :

« Ici, il y a des femmes qui croisent les clients qui ne veulent pas porter des préservatifs qui proposent à ces femmes une grosse somme, une somme colossale pour pouvoir faire ces rapports sans ces préservatifs, donc, ces genres de garçons, ils ne pensent pas aux conséquences qui vont surgir après » (Entrevue 15) ou encore : « certains hommes il peut aller seulement et puis il dit ah, tel prix sans la capote, y’a tel prix c’est avec capote, souvent y’a d’autres personnes qui trouvent beaucoup de plaisir sans porter la capote » (Entrevue 31).

Un client assure toutefois que les travailleuses du sexe y seraient aussi pour quelque chose : « les prostituées ne veulent que de l’argent, elles ne veulent que de l’argent, on ne peut pas avoir confiance en une prostituée » (Entrevue 18). Bref comme le dit ce participant : « avec toutes les prostituées c’est possible [de ne pas utiliser de condom] mais généralement c’est à fort coût » (Entrevue 4).

Le désir sexuel élevé. Dans la section précédente portant sur la sexualité des hommes et des femmes, le discours des participants a révélé que certains hommes ont parfois de la difficulté à contrôler leurs désirs sexuels. Il semblerait que cela ait des répercussions sur le recours au condom avec les travailleuses du sexe mais aussi avec les autres femmes[75]. Un client s’exprime ainsi : « il y a des personnes aussi quand elles sont excitées, quand ces personnes sont excitées aussi elles n’ont pas le temps d’attendre [pour mettre un condom] » (Entrevue 31), ou encore : « l’homme quand il déconne, il a déconné parce que des fois tu sais que tu es au bord du gouffre mais tu ne peux plus reculer et tu ne peux plus avancer. Si ça te prend et que tu as vraiment envie de faire l’amour et que l’occasion se présente à toi, le temps de réfléchir au préservatif devient une éternité. C’est ce qui envoie l’homme souvent dans les erreurs » (Entrevue 10).

Ce manque de contrôle amènerait toutefois quelques hommes à regretter leurs actions : « tout ça c’est l’envie, des fois quand tu as beaucoup envie tu penses ailleurs. Tu vois ce que tu vises seulement, après avoir fini maintenant tu dis oh là là! Si je savais... » (Entrevue 11).

La consommation d’alcool.  Le discours de quelques participants montre que la consommation d’alcool est fréquente dans le milieu prostitutionnel[76] et qu’elle peut devenir un obstacle au recours du condom avec les travailleuses du sexe. Un petit ami et commis d’un maquis attenant à un site de prostitution affirme ceci : « les hommes se protègent hein! Sauf ceux là qui ont... les voyous là qui ont bien bu, qui sont venus jusqu’à ils ne veulent pas laisser leur mille francs partir là, c’est eux qui forcent. Sinon, les clients se protègent très bien » (Entrevue 24). Notons que les observations réalisées dans le milieu prostitutionnel ont aussi permis de constater la potentialité de ce facteur sur l’utilisation du condom.

Croyance en Dieu. La dernière barrière perçue par quelques participants est le fait de croire que Dieu ou une entité similaire les protègerait contre la maladie : « [...] quand on a des rapports avec nos copines ou bien avec ces proxénètes du sexe [les travailleuses du sexe] on se met toujours à l’idée que il y a des problèmes, on peut, on peut attraper n’importe quelle maladie, mais on dit que le bon Dieu est toujours là. On donne tout au bon Dieu. Vous voyez, le Burkinabé reste toujours comme ça. On croit, on croit, on croit beaucoup à la sorcellerie que au sida, c’est ça le problème » (Entrevue 16). En outre, la croyance en Dieu se manifesterait aussi, pour certains participants, par la foi en la destinée. Des participants s’expriment ainsi : « il dit que si Dieu dit que lui va attraper, il va attraper, bon... » (Entrevue 18), ou encore : « on dit oh! le bon Dieu est là, chacun naît avec son destin. Nous croyons toujours au destin. Si c’est programmé que tu crèveras avec le sida, c’est ça » (Entrevue 16). Enfin, quelques participants se réfèrent à l’histoire catholique pour se convaincre qu’il n’est pas naturel de se protéger : « c’est une question de principe aussi, sinon on entend certaines personnes qui disent que Dieu n’a jamais connu la capote, que à la naissance de Jésus y’avait pas la capote. Ils se disent ça, c’est leur philosophie » (Entrevue 31).

B. Le recours au condom avec les autres partenaires sexuelles

D’après le discours des hommes interrogés, le recours au condom avec les autres partenaires sexuelles (non travailleuse du sexe) semblerait moins fréquent qu’avec les travailleuses du sexe. Ce serait particulièrement le cas chez les couples mariés : « à chaque fois que je m’en vais chez mon prostituée, je me protège. Ça c’est d’office. Mais avec ma femme je ne me protège pas » (Entrevue 23), ou encore chez les partenaires qui se côtoient sur une base régulière : « c’est quand vous roulez ensemble longtemps que vous commencez à vous faire confiance. Un jour, vous supprimez le préservatif, y’a aucun problème. Donc par rapport aux prostituées tu ne peux pas y aller sans préservatif » (Entrevue 1).

Quant à leurs rapports occasionnels avec d’autres femmes, l’utilisation du condom semblerait variable. Certains hommes interrogés affirment toujours l’utiliser quelle que soit la partenaire : « j’ai quand même un peu de prudence dans ça parce que chaque fois que j’ai affaire à des filles qui sont à leur domicile comme ça, je me préserve à tout moment » (Entrevue 4). D’autres y ont plus rarement recours. Un participant s’exprime ainsi : « les amis souvent ils disent que si par exemple ils rentrent avec les filles burkinabé, ils ne pensent pas, ils ne pensent même pas aux capotes » (Entrevue 23). Pour ce qui est de réfléchir au danger de transmission d’IST avant d’avoir un rapport sexuel avec une jeune fille, un homme dit ceci : « les jeunes filles bon, on ne pense même pas à ça hein! [...] les jeunes n’ont pas encore divagué comme ça dans la vie » (Entrevue 22). Un participant affirme même que dans certains cas, le plaisir passerait avant les risques de grossesse ou d’IST : « pour eux, quand ils font les rapports sexuels avec la capote, ils ne sont pas satisfaits. Quand il le fait naturellement le gars il est satisfait. Le problème qui suit c’est pas son problème. L’essentiel est qu’il soit satisfait » (Entrevue 7). Non seulement des hommes ne penseraient pas à se protéger mais certains considèreraient qu’il appartient à leur partenaire de prendre ses responsabilités. Un participant s’exprime ainsi : « [...] quand tu pars avec la femme, c’est à elle de faire en sorte de ne pas tomber enceinte. Nous, à notre côté, pas de problème » (Entrevue 22).  

Dans ces derniers extraits, la question de l’imputabilité des responsabilités entre les hommes interrogés et leurs autres partenaires sexuelles (non travailleuse du sexe) se révèlerait être un aspect central du recours au condom. Si plusieurs participants disent se préoccuper de leur protection et de celle de leur femme ou de leurs autres partenaires sexuelles lorsqu’ils ont un rapport avec une travailleuse du sexe, quelques rares participants n’en feraient pas de même. En effet, une petite partie d’entre eux seraient conscients du risque qu’ils courent et qu’ils font prendre à leurs partenaires mais ne se protègeraient pas pour autant avec les travailleuses du sexe : « [...] je me dis que une fois que je suis infecté et que des fois j’ai des rapports avec elle [sa femme] non protégés, sûrement elle aussi elle sera infectée. Mais comme c’est moi qui... je sais pas, comme c’est moi qui décide, qui veut, c’est comme ça » (Entrevue 22), ou encore : « les femmes ne savent pas que non, en réalité [elles ne sont pas les seules partenaires sexuelles]... c’est ça le problème. Donc ça veut dire que nous même nous sommes des maladies ambulantes. Moi-même je le sais si moi je pique cette maladie, c’est-à-dire, je vais contaminer peut-être vingt personnes. Consciencieusement je le sais. [...] si réellement le jugement prochain existe, vous voyez ce que j’aurai à endurer » (Entrevue 16). Ces hommes constitueraient une population passerelle étant donné qu’ils pourraient transmettre le VIH d’une travailleuse du sexe à une autre femme qui ne fait pas de la prostitution.

Par ailleurs, il se dégage du contenu des entrevues réalisées un discours inquiétant concernant l’utilisation du condom chez les femmes et particulièrement chez les jeunes filles. En effet, plusieurs participants soutiennent que les femmes et les jeunes filles se protègeraient rarement au cours de rapports sexuels occasionnels : « [...] la majeure partie des filles ne pensent pas aux capotes » (Entrevue 23) ou encore : « la plupart des enfants pauvres ici, nos sœurs là [les jeunes filles burkinabé], je peux dire [que] les prostituées utilisent les capotes plus que nos filles » (Entrevue 18). Cette réputation jouerait sur la confiance que les participants ont envers les femmes et les jeunes filles : « je n’ai pas confiance, j’ai plutôt peur des filles du dehors que les prostituées » (Entrevue 30).

Enfin, de nombreuses raisons motivent les participants à recourir ou non au condom tant avec les travailleuses du sexe qu’avec leurs autres partenaires sexuelles. Les résultats qui suivent viennent préciser les éléments psychosociaux qui favorisent ou non le recours au condom entre les travailleuses du sexe et leurs clients.

Les présents résultats portent sur un échantillon de 249 clients de travailleuses du sexe. Contrairement aux résultats qualitatifs, ils excluent les autres partenaires sexuels des travailleuses du sexe, c’est-à-dire leur petit ami et les partenaires qui ne paient pas pour avoir des rapports sexuels avec elles. Pour cette raison et parce que toutes les analyses souhaitées n’ont pu être réalisées (considérant le manque de variance dans les réponses des participants), les résultats quantitatifs sont plus restreints que ceux qualitatifs.

Les analyses descriptives effectuées sur la population étudiée montrent que les répondants étaient en grande majorité des Burkinabé (90,7%) de l’ethnie Mossi (70, 3%) et de religion musulmane (61,6%). Ils étaient âgés de16 à 48 ans pour une moyenne d’âge de 26 ans. La majorité était célibataire (78,3%) ou mariée sous un régime monogame (16,9%) et 30,1% avaient au moins un enfant. De plus, 34,4% des répondants n’étaient pas scolarisés alors que 29,1% avaient fréquenté l’école primaire et 33,6% l’école secondaire (notons que 2,5% avaient fait des études supérieures). Pour ce qui est de l’occupation, 32,3% étaient des commerçants, 21,8% des ouvriers, 24,6% occupaient des emplois variés et la proportion restante était composée d’employés des transports routiers (10,1%), d’apprentis (6,1%) et d’étudiants (2,8%).

L’âge du premier rapport sexuel chez les répondants variait de 10 à 28 ans pour une moyenne de 18 ans alors que l’âge du premier rapport sexuel avec une travailleuse du sexe variait de 14 à 38 ans pour une moyenne de 22 ans. Le nombre moyen de partenaires sexuelles dans les trois derniers mois était de quatre dont trois d’entre elles en moyenne étaient des travailleuses du sexe. Enfin, les clients ont affirmé avoir eu en moyenne cinq rapports sexuels avec des travailleuses du sexe dans les trois derniers mois.

Concernant les variables théoriques, les résultats montrent que 77,5% des clients avaient l’intention élevée de recourir au condom avec les travailleuses du sexe au cours de leur prochain rapport avec elles. De plus, 99,6% des clients ont affirmé avoir utilisé le condom au cours de leur dernier rapport sexuel avec une travailleuse du sexe et la même proportion dit l’avoir toujours employé avec elles dans les trois derniers mois. La différence entre les résultats de l’intention et du comportement suggère que les participants ont peut-être exagéré le rapport de leur utilisation du condom sous l’effet de la désirabilité sociale. Bien que les intervieweurs étaient de même nationalité qu’eux, ils représentaient l’autorité en matière de santé ce qui a pu faire en sorte que les participants aient eu tendance à répondre pour faire « plaisir » à l’intervieweur ou encore, pour éviter de se sentir jugé. Toutefois, considérant le fait que la norme subjective, qui mesure la conformité des participants à répondre à la pression des agents de santé (parmi d’autres groupes de personnes influentes pour eux) qui leur recommandent de recourir au condom avec les travailleuses du sexe, ne soit pas significative dans les résultats qui suivent, il est peu probable que cette explication tienne la route. Par ailleurs, ce résultat pourrait également signifier que malgré leur intention plus faible de recourir au condom lors de leur rapport sexuel avec une travailleuse du sexe, certains clients l’aient finalement utilisé pour une raison ou une autre. Par exemple, la travailleuse du sexe aurait pu exiger un rapport sexuel protégé. Cette explication serait d’ailleurs fort plausible compte tenu des résultats des analyses de régression logistique et discriminantes qui sont présentés plus bas.

Avant d’aller plus loin dans la présentation de ces résultats, jetons un coup d’œil sur le Tableau 2 qui permet de justifier le choix de l’analyse de régression logistique.

Ce tableau, qui présente la moyenne et l’écart-type ainsi que le minimum et le maximum des scores pour chacune des variables du modèle intégrateur retenu, permet de constater l’asymétrie dans la distribution des fréquences (variant de 1 à 4). Nous observons effectivement que la moyenne des scores de la majorité des variables est supérieure à 3,5. Précisons également que les médianes, qui ne sont pas présentées dans ce tableau, sont elles aussi élevées. À titre d’information, la médiane de la variable intention est de 3,67 exactement.

Afin de vérifier les liens entre chacune des variables (dépendante et indépendantes) du modèle intégrateur retenu, le Tableau 3 présente la corrélation entre elles et le degré de signification s’il y a lieu. Ces liens nous indiquent si les variables mesurent des éléments semblables ou différents.

Nous observons dans ce tableau que le lien entre chacune des variables est généralement faible ou modéré (aucune n’est supérieure à 0,64) et ce, tant pour les variables qui, à première vue, pourraient se ressembler (par exemple le sentiment d’efficacité personnelle perçu et le contrôle perçu[77]) que celles qui ne semblent pas avoir de lien à prime abord. Cela indique que les variables mesurent des éléments suffisamment différents les uns des autres et qu’il n’y a donc pas de problème de multicolinéarité. En ce sens, la variable que nous avons ajouté sur les normes sociales de genre et les normes sexuelles (qui comprend les composantes responsabilité et sexualité) présentent des liens faibles avec les autres variables ce qui signifie qu’elles apportent un élément nouveau qui n’est pas déjà mesuré par les autres variables du modèle. De plus, la composante « sexualité » des normes sociales de genre et des normes sexuelles montre un lien faible mais significatif avec la variable dépendante de l’intention alors que la composante « responsabilité » n’en présente pas. La variable dépendante est associée plus fortement avec les rôles sociaux et l’efficacité personnelle perçue.

L’analyse de régression logistique révèle que trois variables ressortent de façon significative pour prédire l’intention des clients d’utiliser le condom avec les travailleuses du sexe. Il s’agit de la croyance dans les rôles sociaux perçus, de l’efficacité personnelle perçue et de la perception du contrôle (voir Tableau 4). Les rapports de cote nous informent que les clients des travailleuses du sexe qui ont répondu de façon élevée aux items de la croyance dans les rôles sociaux, ont 9,2 fois plus de chance d’avoir l’intention élevée d’utiliser un condom lors de leur prochain rapport sexuel avec une travailleuse du sexe. De la même manière, les clients qui ont répondu de façon élevée aux items de l’efficacité personnelle perçue et de la perception du contrôle ont respectivement 3,9 et 3,2 fois plus de chance que les autres d’avoir l’intention élevée d’utiliser un condom au cours de leur prochain rapport sexuel avec une travailleuse du sexe.

Puisque deux des déterminants (i.e. les rôles sociaux et le sentiment d’efficacité personnelle perçu) sont définis par des croyances identifiées par les participants lors des entrevues qualitatives, il est justifié d’examiner, à l’aide d’analyses discriminantes, si les répondants aux intentions élevées diffèrent de ceux aux intentions faibles.

Les analyses discriminantes nous ont permis d’approfondir ces résultats et de constater que les croyances dans les rôles sociaux suivants: « Il est normal pour...» a) un homme qui a des rapports sexuels avec les travailleuses du sexe; b) un homme du même âge; c) un homme qui fait l’amour avec plusieurs femmes; et, d) un homme de même statut matrimonial que le répondant, discriminaient les clients aux intentions élevées de ceux aux intentions faibles d’utiliser le condom avec les travailleuses du sexe (voir Tableau 5). Ces résultats signifient que les clients aux intentions élevées évaluent plus positivement ces items (par exemple qu’il était normal pour un homme qui a des rapports sexuels avec les travailleuses du sexe d’utiliser un condom avec elles) que les répondants aux intentions faibles.

Dans le même sens, trois items du sentiment d’efficacité personnelle perçu sont apparus discriminants de la force de l’intention (voir Tableau 6). Il s’agissait de la perception pour un client de se sentir capable de « surmonter le fait d’avoir beaucoup envie de faire l’amour avec une femme » et des facteurs facilitants suivants : a) si la travailleuse du sexe exige le condom et b) si la travailleuse du sexe a des condoms chez elle. Les participants ayant une intention élevée d’utiliser le condom lors de leur prochain rapport sexuel avec une travailleuse du sexe endossaient plus fortement ces items que ceux ayant une intention faible. Ainsi, les clients des travailleuses du sexe qui se sentent capables de surmonter le fait d’avoir beaucoup envie de faire l’amour avec une femme ou encore ceux qui sont influencés par le fait que la travailleuse du sexe exige le condom ou qu’elle en ait chez elle, ont une intention plus élevée à l’usage du condom avec elle.

Toutefois, nous devons préciser que le sentiment d’efficacité personnel perçu étant significatif de manière générale, les autres énoncés de ce construit qui ne sont pas considéré comme étant discriminants sont également importants mais dans une moindre mesure. Ainsi, la croyance en un Dieu protecteur, la confiance en la travailleuse du sexe, la consommation d’une quantité importante d’alcool et la possibilité d’offrir un montant d’argent plus élevé pour avoir un rapport sans condom peuvent être des obstacles au recours au condom chez les clients des travailleuses du sexe.

Le troisième et dernier facteur qui apparaît comme prédicteur de l’intention est la perception du contrôle (voir Tableau 4). Comme ce construit est directement relié à l’intention (contrairement aux construits des rôles sociaux et du sentiment d’efficacité personnelle perçu), celui-ci n’a pas fait l’objet d’analyse discriminante. Les deux énoncés qui la composent sont considérés comme étant équivalents. Concrètement, le fait que cette variable soit significative avec l’intention indique que les clients qui « se sentent capables » d’utiliser le condom avec les travailleuses du sexe ou qui trouvent qu’il « serait facile pour eux » de réaliser ce comportement ont une intention plus élevée d’utiliser le condom avec elles.

Les autres construits du modèle retenu (la norme subjective, l’attitude affective et cognitive, la norme morale, les normes sociales de genre et les normes sexuelles et le regret anticipé) n’ont pas permis de prédire l’intention des clients de recourir au condom avec les travailleuses du sexe de façon significative. C’est le cas également des variables sociodémographiques qui ne se sont pas avérées significatives avec l’intention.

Enfin, les résultats de la technique du « Split-half », c’est-à-dire l’analyse de régression logistique réalisée sur deux portions équivalentes de l’échantillon principal et obtenues de façon aléatoire, sont présentés aux Tableaux 7 et 8. Les analyses réalisées sur ces deux échantillons, l’un de 123 clients et l’autre de 126 clients de travailleuses du sexe, montrent que la croyance dans les rôles sociaux demeure la variable significative qui prédit le mieux l’intention d’utiliser un condom chez ce groupe d’hommes lors de leur prochain rapport sexuel avec une travailleuse du sexe. Toutefois, les deuxièmes variables prédictives de l’intention ne sont pas les mêmes pour les deux échantillons : pour celui de 123 clients (Tableau 7), il s’agit de l’efficacité personnelle perçue alors que pour l’échantillon de 126 clients (Tableau 8), il s’agit de la perception du contrôle. Malgré cette différence entre les deux échantillons, nous devons souligner que les variables de la perception du contrôle et de l’efficacité personnelle perçue sont significatives dans l’échantillon principal et qu’en plus, elles mesurent des éléments semblables mais de façons directe et indirecte. La diminution de la puissance statistique par la division de l’échantillon en deux parties plus restreintes peut expliquer cette légère différence. Il est tout de même possible de dire que les analyses réalisées sur les deux échantillons concordent entre elles et corroborent les résultats de l’analyse principale présentée au Tableau 4. Comme le « Split-half » visait à tester la fidélité de notre analyse de régression logistique (présentée au Tableau 4), nous pouvons conclure que les résultats de cette dernière sont tout à fait satisfaisants.

Enfin, l’ensemble des résultats présenté ci-dessus font l’objet d’une discussion dans le chapitre suivant.



[70] Dans cet exemple l’homme faisait référence au fait qu’une femme ne devait pas rentrer tard après le travail prétextant une réunion comme le font les hommes. Elle était alors soupçonnée d’avoir une aventure extraconjugale ce qui est inacceptable pour une femme et très humiliant pour l’homme.

[71] Notons que ce client tient ce propos même s’il dit toujours utiliser le condom avec les travailleuses du sexe. Le simple fait de fréquenter les travailleuses du sexe serait perçu par l’entourage comme un comportement à risque.

[72] Se référer à la première section de ce document.

[73] D’autres catégories ont été développées pour la réalisation du volet quantitatif mais ne font pas partie de l’analyse du volet qualitatif proprement dit. Elles sont présentées à l’Annexe 8.

[74] Parmi les barrières perçues à l’utilisation du condom exprimées par les partenaires sexuels des travailleuses du sexe, nous avons été surprises de constater qu’aucun des hommes interrogés n’avait mentionné le recours à la violence pour forcer la travailleuse du sexe à ne pas utiliser le condom. Cette question nous a préoccupé durant l’analyse des résultats et lorsque la chercheuse est retournée à Ouagadougou en juin 2004, elle en a profité pour en discuter avec un petit groupe d’hommes issus du milieu prostitutionnel. Ceux-ci ont affirmé que la violence était monnaie courante dans le milieu prostitutionnel mais qu’elle n’était pas causée par le refus des clients à recourir au condom sinon que dans de très rares cas. La principale violence viendrait plutôt des descentes policières ou encore de la visite des militaires en permission. La violence provenant des clients proprement dite survenait davantage lorsqu’un homme avait consommé une certaine quantité d’alcool et qu’il n’arrivait pas à jouir rapidement ce qui faisait perdre des clients à la travailleuse du sexe évidemment impatiente. La violence pouvait alors être de la partie si la travailleuse du sexe disait à l’homme de quitter parce qu’il avait déjà pris assez de temps et que lui en retour ne voulait pas payer pour ce rapport qu’il jugeait incomplet. D’autres situations de violence pouvaient survenir notamment au cours d’un rapport entre une travailleuse du sexe et son client lorsque le prix de la passe initialement discuté ne correspondait plus au type de rapport demandé.

[75] Notons que le discours portant sur le désir sexuel élevé pouvait aussi concerner les rapports sexuels que les participants ont avec des femmes qui ne font pas de prostitution.

[76] Voir plus loin les résultats portant sur la description, par les participants, du milieu prostitutionnel et de ses acteurs.

[77] Précisons que la perception du contrôle et l’efficacité personnelle perçue doivent mesurer des éléments similaires mais l’une de manière directe et l’autre de manière indirecte (énoncés identifiés lors des entrevues qualitatives) à la variable dépendante de l’intention.

© Emmanuelle Bédard, 2005