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Chapitre 5 : Discussion

Table des matières

Les résultats de notre étude ont été présentés à l’intérieur des deux volets qualitatif et quantitatif. La discussion des résultats suivra à peu près la même logique de subdivision mais avec un effort d’intégration. En premier lieu, l’analyse des résultats qualitatifs portant sur les rapports de genre, la sexualité et le phénomène de la prostitution sera discutée. Ensuite, ce sera au tour des résultats quantitatifs, mais aussi de ceux qualitatifs qui traitent plus précisément des facteurs contribuant au comportement à risque de non recours au condom, à être examinés et analysés sous l’angle théorique. Puis, une synthèse de la réflexion accomplie sur l’ensemble des deux volets permettra d’établir un cadre de vulnérabilité au VIH tant pour les hommes interrogés que les femmes qu’ils fréquentent (travailleuses du sexe et autres). Enfin, une conclusion viendra clore cette thèse et fournira quelques recommandations pour les futures recherches et interventions dans le domaine de la prévention du VIH/sida en milieu prostitutionnel africain.

Les hommes qui fréquentent les travailleuses du sexe apparaissent non seulement comme un groupe à risque aux IST/sida mais également comme une population passerelle qui peut transmettre ces IST/sida des travailleuses du sexe aux autres femmes (Lowndes et al., 2000). Le volet qualitatif de la présente étude a permis de connaître le discours de ces hommes sur les rapports de genre et la sexualité et de mieux comprendre leurs comportements à risque et de protection au VIH/sida. L’analyse de leur discours a été regroupé en trois principales catégories thématiques que nous avons présentées dans les résultats: les rapports entre les hommes et les femmes, la sexualité et l’usage du condom et le phénomène de la prostitution. De ces résultats ressortent trois points majeurs, d’abord que les inégalités de genre sont au cœur de la sexualité et du phénomène de la prostitution, ensuite que les conditions de précarité socioéconomiques représentent elles aussi un élément essentiel dans la compréhension des rapport de genre, de la sexualité et du phénomène de la prostitution et enfin que la combinaison des inégalités de genre et des conditions de précarité socioéconomique créent un contexte de vulnérabilité au VIH/sida pour les hommes (qui fréquentent les travailleuses du sexe) et les femmes (travailleuses du sexe et autres) à Ouagadougou. Ces trois principaux points sont discutés ici.

Le discours des participants a fait ressortir la persistance d’une inégalité de genre en faveur des hommes. En effet, la description de ce que représentent un homme et une femme au Burkina Faso marque la présence de rôles sociaux traditionnels confinés à l’espace familial (au mariage et à la procréation), de droits différents dans le mariage et de statuts sociaux distincts pour les hommes et les femmes, au privilège de ces derniers. La constatation de ces inégalités de genre est pratiquement semblable à celle d’autres sociétés et cultures dont la société sénégalaise (Hartog, 2001). Ces inégalités ont par ailleurs été décriées par bon nombre de chercheurs et chercheuses soutenant le discours féministe (Edley et Wetherell, 1995; Guillaumin, 1992; Illich, 1983; Tabet, 1998) et sont à l’origine d’inégalités en matière d’accès aux ressources telles que l’éducation et les services de santé où les besoins des hommes sont pris en compte avant ceux des femmes (Caldwell, 1993). On note d’ailleurs qu’au Burkina Faso le taux d’hommes scolarisés est près du double de celui des femmes (ONUSIDA/OMS, 2000).

Or, les résultats montrent clairement que cette inégalité de genre se répercute dans la sexualité et constituerait non seulement l’un des fondements des comportements sexuels des hommes interrogés et des femmes qu’ils fréquentent mais aussi de la pratique et du recours à la prostitution. Ces deux points seront discutés ici.

À l’instar des propos de Gupta (2000) et de ceux enregistrés lors d’une étude que nous avons réalisé à Cotonou auprès d’une clientèle similaire (Bédard, Godin et Alary, 2001), nous observons ici que les inégalités de genre se reproduisent dans la sexualité des hommes et des femmes.

À cet égard, l’analyse des résultats nous amène à identifier les manifestations de ces inégalités sur la sexualité des hommes et des femmes à partir de quatre principaux éléments; le concept même de la sexualité, la présence d’un double standard dans le rôle des hommes et des femmes sur le plan sexuel, la constatation d’une dichotomie dans les rôles sexuels attendus pour les femmes et enfin la création, à partir de la combinaison de ces éléments, d’un déséquilibre dans les rapports sexuels entre les hommes et les femmes.

Le premier constat de cette transposition des inégalités de genre sur la sexualité s’observe dans la représentation du concept même de la sexualité définie par les participants. En effet, ce concept, tel que décrit par les hommes interrogés, se ramène quasi invariablement au rapport sexuel entre un homme et une femme; rapport ultimement destiné à la reproduction. Dans ce cadre, toute autre forme de pratique sexuelle où la reproduction y est impossible est considérée comme déviante et est donc bannie et marginalisée comme c’est le cas de l’autoérotisme et de l’homosexualité. En outre, bien que le recours à la prostitution féminine par les hommes n’ait pas pour finalité la reproduction, il demeure un rapport sexuel entre deux personnes du sexe opposé où la reproduction reste possible ce qui fait qu’il est toléré (Pheterson, 2001; Tabet, 1998).

La sexualité étant un concept plutôt récent et davantage développé par des intellectuels, il faut comprendre que la représentation qu’en font les participants est ancrée dans le contexte social et culturel dans lequel ils vivent et qui est notamment caractérisé par un faible niveau d’éducation de la population. De plus, ce type de sexualité centrée sur la reproduction correspondrait au premier moment du mode de production du genre suggéré par Bozon (2001) dans lequel s’inscrivent des rapports de genre traditionnels où les femmes et les hommes ont leurs rôles respectifs.

Cela nous amène à parler, en deuxième lieu, du traitement différencié selon le sexe (« double standard » en anglais) observé dans les rôles attendus pour les hommes et les femmes sur le plan social qui se transpose de manière évidente sur le plan sexuel. De fait, il n’est pas demandé la même chose aux hommes et aux femmes socialement et pareille constatation peut être faite sexuellement. Il y aurait ici, à l’instar des inégalités de genre, la présence d’une sexualité et de normes sexuelles féminines et masculines bien distinctes et fortement hiérarchisées qui correspondraient, une fois de plus, aux descriptions de Tabet (1998) et de Bozon (2001).

En effet, les résultats présentent une sexualité féminine plutôt passive où les besoins et les désirs sexuels féminins ne sont pas reconnus mais réprimés et soumis au désir de l’homme. Au contraire la sexualité masculine semblerait active et centrée sur des besoins et désirs sexuels intenses et parfois difficiles à contenir. En outre, cette nécessité pour les hommes interrogés d’assouvir leur appétit sexuel semblerait très liée au maintien de leur santé de manière générale. Il serait considéré comme un besoin naturel au même titre que tout autre besoin physique (telle que celui d’uriner). Ainsi, une activité sexuelle régulière permettrait l’équilibre des fluides corporels. Ces particularités de la sexualité masculine auraient également été observées chez les clients et partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Cotonou (Bédard, Godin et Alary, 2001) et d’une population de mineurs d’Afrique du Sud qui fréquentent, entre autres partenaires, les travailleuses du sexe (Campbell, 1997). Par ailleurs, le multipartenariat sexuel serait accepté comme une norme pour les hommes mais non pour les femmes (qui seraient alors considérées comme des prostituées) et les raisons qui justifieraient cette pratique seraient différentes selon le sexe (besoins économiques pour les femmes et besoins sexuels pour les hommes). Cette analyse du multipartenariat sexuel serait sensiblement la même que celle réalisée par Calvès (1998) sur la sexualité prémaritale de jeunes âgés de 15 à 26 ans au Cameroun. Enfin, les responsabilités en matière sexuelle seraient imputées aux hommes mais se limiteraient visiblement au plan économique ce qui fait qu’elles reviendraient, après coup, parfois aux femmes.

Bref, les inégalités de genre se reflèteraient à l’intérieur des besoins, désirs et droits en matière sexuelle où ceux des hommes seraient reconnus et encouragés contrairement à ceux des femmes mais où les responsabilités comportementales et préventives ne sembleraient pas complètement assumées ni par l’un ni par l’autre des deux sexes.

Par ailleurs, et c’est là notre troisième point, la sexualité féminine, telle que dépeinte par les participants, fait état d’une dichotomie entre les catégories de femmes. À l’instar des propos de Tabet (1998), la sexualité des femmes est ici fortement divisée entre la reproduction et la prostitution. De fait, les femmes sont encouragées, voire forcées à la reproduction. Le fait que celles qui ne sont pas excisées soient perçues comme ayant plus de besoins et de désirs sexuels que celles qui le sont montre bien la tentative de contrôle, par l’excision, sur la sexualité des femmes pour les rendre plus disponibles à l’homme et assujetties à la reproduction. L’évidence est d’autant plus grande dans le cas d’une femme stérile puisqu’elle sera facilement remplacée par une autre femme ou devra partager son mari avec une coépouse. Enfin, toute tentative pour une femme de sortir de ce carcan et de s’émanciper sexuellement est considérée, par les hommes interrogés, comme étant de la prostitution.

À cet égard, nous observons une perception masculine paradoxale envers la sexualité féminine. D’un côté les hommes interrogés déplorent les femmes passives sur le plan sexuel mais de l’autre ils n’acceptent guère celles qui sont actives et vivent pleinement leur sexualité puisqu’ils les considèrent, comme nous l’avons dit, au même titre que des prostituées. Devant cette antinomie nous sommes en mesure de constater que cette ségrégation de la sexualité des femmes entre la reproductrice et la prostituée ne semble pas qu’être contraignante pour ces dernières mais aussi, bien que dans une moindre mesure et de façon différente, pour les hommes. De plus, nous constatons que ce paradoxe semble être en fait, la transposition de celui observé dans les rapports de genre où les hommes désirent que les femmes apportent un revenu à la maison ou encore qu’elles s’épanouissent dans la mesure où elles demeurent soumises à leur autorité et n’aient qu’un pouvoir limité.

En outre, nous remarquons également une dichotomie dans la sexualité des femmes entre les catégories d’âge telle que le propose Tabet (1998). En effet, l’auteure montre que chez les jeunes filles une certaine liberté sexuelle est permise mais la grossesse y est défendue alors que chez les femmes mariées, la liberté sexuelle cesse et la procréation est obligée. Dans nos résultats, les participants affirment clairement que lorsqu’une femme se marie, elle perd sa liberté sexuelle et doit fidélité envers son époux sinon elle risque d’être chassée du foyer conjugal. Du côté des jeunes filles, selon la description des hommes interrogés, la sexualité semble effectivement permise mais si une grossesse survient elle ne sera pas reconnue socialement. Le fait que certains hommes refusent de reconnaître et d’assumer leur paternité advenant la grossesse d’une jeune fille en est un exemple patent. De plus, dans certains cas, des hommes choisiront des jeunes filles comme partenaires sexuelles dans l’espoir d’éviter les dangers de transmission d’IST[78]. Cette analyse montre, à l’instar des propos tenus par Bozon (2001), la présence d’une représentation de la sexualité nettement androcentrique, fabriquée pour et par l’homme et où les droits, besoins et désirs des femmes et des jeunes filles sont des préoccupations de second ordre.

Cette réflexion dévoile qu’au coeur de cette représentation de la sexualité masculine et féminine se révèle un net déséquilibre (et non seulement une inégalité) entre la sexualité réprimée de la femme et celle exacerbée de l’homme. C’est également ce que soutiennent Bardem et Gobatto (1995) au sujet des couples mariés à Ouagadougou, au Burkina Faso, qui se retrouvent souvent contraints aux codes sociaux qui dictent ce qu’on attend d’eux en matière sexuelle. À écouter le propos des hommes interrogés, ce déséquilibre serait la source d’incompréhension, d’insatisfaction voire de conflit au sein du couple. Le fait que la sexualité soit par ailleurs un sujet peu abordé entre les partenaires n’aiderait pas à la cause tout comme le manque d’éducation sexuelle aux enfants qui ne favoriserait pas non plus le développement d’une sexualité autonome, responsable et équilibrée entre les femmes et les hommes.

En fait, cette représentation de la sexualité, empreinte des inégalités entre les femmes et les hommes, est présentée par les participants comme étant irréfutable et correspondant à l’ordre naturel du monde créé par Dieu[79]. Cela corrobore le premier moment de la sexualité décrit par Bozon (2001). Dans cette perspective, il n’est pas anodin que la sexualité soit considérée par les participants comme étant un phénomène tabou puisque cela nous confirme qu’elle est sous l’emprise d’un contrôle social qui assure des pratiques dites respectables (ou conformes à la norme) dans le but d’entretenir le système centré sur la reproduction (forcée).

Par ailleurs, la lecture de l’ensemble de cette analyse nous permet de saisir la nature dialectique de la relation qui existe entre le genre et la sexualité. De façon plus précise, elle nous informe sur la manière dont le genre façonne la sexualité à l’intérieur de rapports inégaux entre les femmes et les hommes mais aussi, tel que le soutient Bozon (2001), sur la manière dont la sexualité féminine et masculine, par la répétition puis l’enracinement des expériences et des pratiques sexuelles dans des habitudes, confirme et fige ces rapports inégaux dans une soi-disant « nature » et en vient à produire la domination masculine et à considérer cette dernière comme faisant partie de l’ordre normal des choses.

Or, cette « nature », bien qu’inspirée des aspects biologiques de la sexualité (comme c’est le cas de la procréation), est en fait travaillée par le social et constitue à toute fin pratique, une nature seconde (Bozon, 2001). La sexualité étant ainsi une construction sociale, cela implique qu’elle est ouverte à toutes les possibilités, à toutes les potentialités (Tabet, 1998). La forme des inégalités n’est donc pas la seule qui puisse ni qui doive prévaloir.

Dans cette optique, les résultats que nous avons présentés et l’analyse qui en a été faite ont voilé quelque peu les timides transformations, rapportées par les participants, qui se dessinent à l’endroit des rapports de genre et de la sexualité féminine et masculine au Burkina Faso.

Or, pour le moment, les changements sociaux reliés au genre n’apparaissent pas déstabiliser les hommes outre mesure. Ils ne sont, en effet, qu’à peine menaçants pour eux. Si les hommes interrogés s’entendent pour dire que les femmes peuvent travailler et apporter un revenu à la maison - rôle qu’ils n’arrivent pas toujours à assumer seul - ou encore qu’ils leur reconnaissent le droit de s’épanouir, en revanche, ils se présentent nettement rébarbatifs lorsqu’il s’agit de repenser les rôles de chacun. En d’autres mots, ils semblent ouverts à certains changements dans leurs rapports avec les femmes dans la mesure où le rôle et le statut social des hommes et des femmes ne sont en aucun cas remis en question.

Parallèlement aux changements en gestation dans les rapports de genre, des transformations sont en émergence sur le plan sexuel. En effet, les rapports entre les hommes et les femmes sur le plan sexuel commencent à se distancier du but ultime de la reproduction comme si le passage vers un autre moment (dans le sens de Bozon) pouvait être possible. Les hommes interrogés semblent encore une fois être prêts à certains changements dans la mesure où ces derniers répondent à leurs besoins sexuels mais apparaissent plus réticents lorsque cela amène des comportements auxquels ils ne sont pas habitués; d’où le paradoxe que nous avons évoqué plus haut.

Ce que nous percevons ici est un point de rupture, encore peu perceptible, où l’équilibre initial qui existait entre les hommes et les femmes sur les plans social et sexuel – mais qui étaient en fait construits sur des inégalités – se voit ici rompu. À l’instar de l’analyse de Dulac (1988) sur les contraintes d’être un homme dans une société en changement, nous constatons ici que cette façon traditionnelle de concevoir les hommes et les femmes, s’avère quelque peu désuète. En effet, les rapports entre les hommes et les femmes sur le plan social et sexuel ne semblent plus tout à fait répondre aux besoins des hommes et des femmes et plus largement aux nécessités[80] de la vie sociale et économique. Mais là où Dulac (1988) voit le malaise des hommes provenir d’une pression sociale qui les pousse au changement - où les normes sociales traditionnelles masculines, anciennement valorisées, ne le sont plus dans la société actuelle - nous voyons plutôt ici que ce sont les hommes (interrogés) qui ressentent de l’intérieur que ces rôles, masculins et féminins, dictés par la société et les rapports qu’ils engendrent ne leur conviennent plus entièrement. En vérité, nous dirions même que c’est particulièrement le rôle des femmes qui est remis en cause ici et un peu moins celui des hommes ce qui explique peut-être cette différence. Les programmes de développement axés sur la valorisation et la participation des femmes dans la société y sont sans doute pour quelque chose; le rôle des hommes ayant encore été peu questionné.

C’est d’ailleurs pour cette raison que nous pesons nos mots lorsque nous soutenons que cette rupture est encore peu perceptible. Les hommes interrogés s’avèrent réticents aux changements dans les rapports de genre tant sur le plan social que sexuel; d’un côté ils perçoivent un malaise mais de l’autre ils ne veulent pas perdre du pouvoir. Cette réticence représente un obstacle réel face aux transformations à venir. Dans cette perspective il est sans doute possible de croire en une diminution de l’écart des inégalités entre les hommes et les femmes mais pas au point d’en arriver à une véritable égalité. Nous croyons toutefois que les changements observés dans l’approche au développement et qui visent le genre plutôt que les femmes seulement permettront d’atténuer cet obstacle au changement.

Enfin, malgré la forte présence d’inégalités dans les rapports sociaux et sexuels entre les femmes et les hommes au Burkina Faso, il est important de retenir que ces rapports ne sont pas statiques mais bien dynamiques et perméables aux influences externes (telles que le contexte socioéconomique, culturel et politique) dans lesquelles ils évoluent (Alsop, Fitzsimons et Lennon, 2002). Si ces transformations sont encore peu visibles, elles n’en sont pas moins réelles et laissent poindre le moment où elles pousseront les hommes, malgré leur résistance, devant des choix[81] réalistes; conserver les anciennes normes et le fief du pouvoir malgré un malaise certain ou encore s’ouvrir au changement et à des rapports plus équitables et possiblement harmonieux (tant sur le plan social que sexuel) mais qui exigent un partage[82] voire une redéfinition du pouvoir.

Les inégalités de genre observées dans le discours des participants fournissent également une explication au phénomène de la prostitution ainsi qu’aux motifs qui incitent les hommes interrogés à recourir aux services des travailleuses du sexe.

Inégalité de genre et prostitution. Nous avons vu que la soumission et la dépendance économique des femmes envers les hommes, signes majeurs des inégalités de genre, ont été clairement exprimées par les participants de notre étude. Ces deux points constituent selon Green (1988), des éléments explicatifs du phénomène de la prostitution.

Mais la prostitution féminine est aussi la manifestation de la combinaison des rapports de genre inégaux et de la sexualité[83] féminine et masculine où la femme est non seulement dépendante de l’homme économiquement mais est aussi à son service sur le plan sexuel (Pheterson, 2001; Tabet, 1998). La description que nous avons faite précédemment de la sexualité féminine montre bien à quel point celle-ci est réprimée et confinée à la reproduction. La présence d’une sexualité androcentrique, essentiellement orientée vers les besoins des hommes oblige en quelque sorte la création d’une autre forme de sexualité féminine opposée à la reproduction (mais toujours empreinte du même rapport de pouvoir avec l’homme) et qui puisse répondre au plaisir sexuel de l’homme; d’où la prostitution. Dans cette perspective, nous pouvons dire que les inégalités de genre combinées à la sexualité des hommes et des femmes, telles que construites socialement, soutiennent la nécessité de l’existence de la prostitution.

Or, la dichotomie observée dans la sexualité féminine qui oppose celle vouée à la reproduction à celle destinée au plaisir de l’homme, s’inscrit dans un continuum d’échange économico-sexuel entre les femmes et les hommes (Pheterson, 2001; Tabet, 1998). Ce continuum est possible dans la mesure où l’homme est considéré comme étant le pourvoyeur (de façon générale et non seulement au foyer) et la femme dépendante de lui économiquement. Nous avons vu dans la description qu’ont fait les participants de la sexualité des femmes (non travailleuse du sexe) que ces dernières s’intéressaient (souvent) davantage au matériel qu’à la question du sexe et que la principale raison rapportée par ces hommes pour justifier chez elles le multipartenariat sexuel était d’ordre pécuniaire. En fait, dans ces situations, les femmes en échange d’un rapport sexuel retireraient soit de l’argent, des petits cadeaux ou toute autre forme de rétribution. Cependant, contrairement à la prostitution, il n’y aurait pas dans ces cas d’entente sur un prix fixé à l’avance et la rémunération ne se ferait pas de façon formelle ni nécessairement immédiatement avant ou après l’acte sexuel. Cette description de la sexualité des femmes se rapproche de façon très similaire de la principale raison rapportée par les participants pour expliquer le phénomène de la prostitution soient les besoins économiques. Nous pourrions ainsi disposer les différents types d’échanges sexuels présents entre les femmes et les hommes de notre étude sur une ligne continue ce qui nous confirme la présence de ce continuum d’échanges économico-sexuels[84] entre eux. Ce type d’échange a par ailleurs été observé par d’autres chercheurs particulièrement chez des populations d’Afrique sub-saharienne (notamment au Cameroun (Calvès, 1998) et est d’ailleurs considéré comme étant un modèle de comportements caractéristique d’Afrique sub-saharienne (Ankomah, 1999; Standing, 1992; Tchack, 1999), plus encore, comme une organisation sociale récurrente à travers les époques et les cultures (Tabet, 1998).

Dans le même sens, De Zalduondo et Bernard (1995) montrent que dans la culture haïtienne, le sexe à l’intérieur d’un rapport conjugal, peut être compris comme un échange économico-sexuel qui implique la production économique, le travail domestique, l’éducation des enfants, la sécurité, le respect social et l’affection. Dans cette étude, il est surprenant de constater la similarité des propos tenus par les hommes avec ceux tenus par les participants de notre étude concernant le rapport qu’ils entretiennent avec les femmes. Celles-ci rechercheraient l’argent et l’affection (incluant le rapport sexuel) chez les hommes tandis que ces derniers auraient davantage besoin d’elles pour les travaux domestiques (repas, lessive, etc.) et les rapports sexuels.

Or, la présence de ce type d’échange limite la sexualité des femmes à une activité sexuelle restreinte étant donné que toute émancipation sexuelle de leur part est considérée comme étant de la prostitution et est alors dénigrée, rejetée et stigmatisée. Ce stigmate de « putain » (comme l’emploie Pheterson, 2001) divise la femme vertueuse et honorable (la maman) de celle qui transgresse l’ordre social et moral (la putain). Dans ce cadre[85], il est « impossible qu’une mère hétérosexuelle mariée soit putain et une putain est obligatoirement une perverse non-épouse et non-mère » (Pheterson, 2001, p.20). Il est toutefois intéressant de constater qu’avec l’ampleur du phénomène de la prostitution à Ouagadougou les hommes interrogés qui fréquentent les travailleuses du sexe et qui sont amenés à les connaître davantage remarquent qu’elles sont des femmes comme les autres, capables d’aimer, comme les autres[86]. Cela rejoint les propos de Pheterson (2001) qui soutient que la participation des travailleuses du sexe dans le débat public, et plus largement dans la redéfinition des rapports de genre, permet de démystifier le stigmate de prostituée. Toutefois, ce n’est pas tant la force du discours public des travailleuses du sexe qui agit ici comme pouvoir de changement mais bien celle de l’ampleur du phénomène combinée à une connaissance plus intime de ces femmes par les hommes. Cette constatation nous amène à nous demander si l’ampleur du phénomène de la prostitution sans cesse grandissant contribuera à la diminution de cette stigmatisation. Si tel est le cas, les femmes pourraient ainsi être à la fois des mères, mariées et travailleuses du sexe sans pour autant souffrir d’illégitimité. Si nos propos peuvent être offensants pour certains, nous affirmons, pour reprendre les mots de Pheterson (2001), que « se dissocier du label de « putain » signifie pour les femmes renoncer à des libertés réservées aux hommes » (p.18). En d’autres termes, si en tant que femmes, nous entrons dans le jeu de séparer la femme honorable de la putain, nous limitons du même coup la sexualité des femmes et alimentons la stratégie de contrôle social sexiste qui existe envers elles. Dans le cas contraire, nous désamorçons cette stratégie. Selon l’auteure, c’est donc en travaillant sur la réconciliation entre la reproduction des femmes et leur sexualité, ou lorsque leur sexualité ne sera plus vouée qu’à la reproduction mais ouverte aux multiples possibilités qui s’offrent à elles, que la prostitution (emprunte du stigmate de putain) pourra prendre un autre sens, celui du travail du sexe légitime.

En outre, nous avons abordé dans la section précédente l’importance du contrôle exercé sur les femmes, tant sur le plan social que sexuel, qui fait en sorte que toute tentative qu’elles entreprennent pour se sortir de cet assujettissement est considéré comme étant de la prostitution. Dans le même esprit, mais en sens inverse, la prostitution est perçue par les participants comme une revendication des femmes pour accéder à l’égalité avec les hommes. En effet, sur le plan social, les participants affirment que les travailleuses du sexe ne souhaitent pas être dépendantes des hommes économiquement comme le veut la tradition, qu’elles préfèrent jouir de la même liberté qu’eux (liberté qu’elles perdent dans le mariage) et que de façon générale, elles ont du caractère (elles ne se laissent pas faire). Sur le plan sexuel, les travailleuses du sexe ont de nombreux partenaires ce qui est normalement interdit pour les femmes. À l’inverse, le fait qu’une femme ne soit pas excisée serait un motif, rapporté par les hommes interrogés, pour expliquer l’existence de la prostitution du fait que celles qui ne sont pas excisées exprimeraient plus ouvertement leurs besoins et leurs désirs sexuels que celles qui le sont. Ces éléments représentent une offense aux normes sociales et sexuelles qui traditionnellement confinent les femmes dans la soumission et le silence. Pour les participants, ce manquement à la norme est un motif de plus pour expliquer l’existence de la prostitution. C’est d’ailleurs dans cette optique que Pheterson (2001) soutient que le stigmate de prostituée représente une transgression par les femmes du rôle traditionnel qui leur est attribué[87].

En fait, nous identifions trois principaux éléments pour justifier le fait que la prostitution est perçue par les participants, comme une forme de revendication des femmes pour l’égalité des sexes : leur liberté sexuelle (notamment leurs expériences en matière sexuelle et leurs multiples partenaires), leur caractère (ce sont des femmes qui savent se défendre) et leur indépendance économique. Ces éléments sont identiques à ceux rapportés par les partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Cotonou (Bédard, Godin et Alary, 2001). En outre, cette tentative de rejeter les normes sociales et sexuelles établies représente pour les travailleuses du sexe (et les femmes en général) une forme de résistance aux normes stigmatisantes, donc une forme de pouvoir en soi dans le sens où Foucault (1976) l’entend.

Or, ces propos représentent la vision que se font les hommes de la prostitution et non celle que s’en font les femmes. Nous savons que ces dernières n’entrent pas toutes dans ce métier par choix mais bien par contrainte (du moins en Afrique). Pour cette raison, il n’est pas certain que leur idée première pour entrer en prostitution soit de vouloir défier les normes sociales et de revendiquer leurs droits d’une quelconque manière (sauf peut-être sur l’aspect économique). Ce serait plutôt la pratique de la prostitution qui les pousserait à s’affirmer davantage devant le stigmate qui pèse contre elles et le système punitif qui en découle. Il s’agirait dans ce cas davantage d’une stratégie de survie à la pression sociale.

En effet, la prostitution n’est non seulement pas acceptée socialement mais est prohibée. Or, le fait d’interdire la prostitution signifie souvent pour les travailleuses du sexe une augmentation du contrôle social (et policier) et par le fait même, de la violence contre elles (Pheterson, 2001). Bien que les hommes interrogés soutiennent que la prostitution est plus tolérée lorsqu’elle est reconnue que lorsqu’elle est cachée, il nous semble évident que les travailleuses du sexe qui s’affichent comme tel, subissent plus de violence que celles qui ne s’affichent pas. De par leur métier, les travailleuses du sexe ne respectent pas les normes sociales et sexuelles féminines traditionnelles et ne sont pas respectées en retour[88]. Elles subissent alors du rejet et de la violence de la part des hommes qui les fréquentent mais plus encore de la police et des militaires qui les trahissent plus souvent qu’autrement alors qu’ils devraient les protéger comme tout autre citoyennes. La vie de prostituée est ainsi pavée d’inhumanité auxquelles les femmes doivent résister chaque jour. Or, cette violence exercée contre elles contribue à accentuer leur vulnérabilité au VIH/sida (Gupta, 2000).

Enfin, cette réflexion adressée à l’endroit des inégalités de genre et de la prostitution nous montre à quel point ces deux phénomènes entretiennent un lien étroit, quasi dialectique. En effet, nous avons vu comment la prostitution peut, d’un côté, apparaître comme la « substitution d’une forme d’exploitation par une autre » (Tabet, 1998) où la femme demeure dans un rapport de subordonnée vis-à-vis de l’homme mais aussi comment, d’un autre côté, elle peut permettre à des femmes de gagner leur vie, d’être autonomes financièrement et socialement et de redéfinir du même coup leurs rapports aux hommes en des rapports plus égalitaires. Pour reprendre les mots de Tchak (1999), la prostitution telle que décrite par les participants de l’étude, apparaît comme un phénomène de modernité ancré dans les rapports traditionnels de genre où les femmes seraient d’une part un objet désiré et d’autre part un sujet désirant. En ce sens, nous pourrions affirmer que les travailleuses du sexe participent, à leur manière, à la transformation des rapports de genre. Par ailleurs, ces deux facettes de la prostitution nous rappellent le fondement des principaux arguments entourant le débat qui a cours sur ce phénomène et le trafic sexuel: le premier qui considère la prostitution comme un fléau contre lequel il faut lutter et le second qui préfère y voir un travail dont il faut améliorer les conditions (CQFD/AQOCI, 2001). Devant la complexité de ce phénomène, il apparaît difficile de trancher sur la question. Toutefois, il semble évident à la lumière de la présente réflexion, qu’il faut comprendre la prostitution dans le contexte plus large de la lutte des femmes pour l’autonomie économique, sociale et sexuelle (Pheterson, 2001) et que la défense des intérêts et des droits des femmes qui font ce travail est un aspect primordial à considérer.

Inégalités de genre et fréquentation des travailleuses du sexe. Nous venons de voir comment le phénomène de la prostitution prenait racine dans les inégalités de genre. Cette analyse était centrée principalement sur les femmes et les travailleuses du sexe, c’est-à-dire dans la perspective de l’offre du service sexuel. Comme les participants interrogés pour notre étude ont précisé que la prostitution existait aussi en raison de la demande des hommes, il sera question ici d’approfondir cet aspect qui explique une part du phénomène de la prostitution. En d’autres termes, nous approfondirons les motifs qui expliquent la fréquentation des travailleuses du sexe par les hommes, et particulièrement le recours aux services de ces femmes, à l’intérieur des rapports de genre et de la sexualité féminine et masculine.

Une proportion importante des motifs exposés par les participants pour recourir aux services d’une travailleuse du sexe ou pour entretenir une relation avec elle, serait imputable à la sexualité masculine et féminine, elles-mêmes imprégnées des rapports de genre. C’est le cas notamment de la simplicité des rapports avec les travailleuses du sexe comparativement à ceux observés avec les autres femmes, des déceptions amoureuses vécues avec les jeunes filles, de l’indisponibilité de la partenaire régulière et d’une plus grande satisfaction sexuelle éprouvée avec les travailleuses du sexe qui entraîneraient les hommes à fréquenter ces dernières.

En effet, comme nous l’avons vu, les normes sexuelles masculines encouragent les hommes à avoir de multiples partenaires, à exprimer leurs besoins sexuels et à les satisfaire. Ces normes sont bien représentées dans les raisons qui justifient le recours aux services des travailleuses du sexe. C’est le cas notamment de la simplicité des rapports (temps, argent et discours) et de l’indisponibilité de la partenaire (refus, indisposition et grossesse). Dans ces situations, les hommes se voient dans l’impossibilité d’avoir un rapport sexuel dans l’immédiat avec leur partenaire (avec laquelle ils sont mariés ou non) ce qui fait en sorte qu’ils doivent trouver un autre moyen pour se satisfaire sexuellement. Comme l’auto-érotisme n’est pas bien perçu dans leur culture, ils se tourneraient vers les travailleuses du sexe qui elles sont disponibles en tout temps. Nous remarquons ici une certaine impatience vis-à-vis leur contentement sexuel et une intolérance envers l’indisponibilité (ou le refus) des femmes à y répondre. La satisfaction de leurs besoins sexuels semblerait même, par moment, plus importante que la relation avec leur compagne. Bref, ces raisons de recours aux services des travailleuses du sexe confirment et renforcent la présence de normes sexuelles masculines qui soutiennent des besoins et des désirs difficiles à contenir mais aussi la primauté de la sexualité masculine telle que Bozon (2001) l’a présentée.

La déception amoureuse représente un autre motif de fréquentation des travailleuses du sexe qui s’avère révélateur des rapports qu’entretiennent les hommes interrogés avec les femmes. En effet, certains d’entre eux ne semblent pas supporter les ruptures amoureuses ou, pis encore, qu’une femme les trompe. Cela vient enfreindre la norme voulant que la femme doive respecter l’homme, c’est-à-dire être sous son autorité. Dans ces cas, les hommes sont non seulement déçus mais humiliés. Leur orgueil étant touché, certains d’entre eux iront se consoler ou encore se venger en ayant des rapports sexuels avec les travailleuses du sexe avec lesquelles ils ne risquent pas de se faire berner. C’est aussi ce que constate Silberschmidt (2001) auprès d’une population d’hommes d’Afrique de l’Est. L’auteure affirme que ce serait une manière pour les hommes de se conforter dans leur masculinité. Quoi qu’il en soit, ils conservent de manière générale, une certaine méfiance envers les jeunes filles avec lesquelles il leur est difficile de s’engager par la suite. Si la prostitution apparaît elle aussi comme une transgression aux normes sociales de genre par les femmes, il n’en reste pas moins qu’elle est reconnue comme telle et que les hommes qui fréquentent les travailleuses du sexe savent à quoi s’attendre. En ayant recours aux services des travailleuses du sexe, les hommes interrogés sentent qu’ils conservent le contrôle sur la situation et par le fait même sur la femme.

Malgré ce désir de pouvoir sur la femme, les hommes interrogés n’apprécient pas tout à fait que cette dernière soit complètement passive en amour. Nous avons vu combien la sexualité féminine est réprimée et n’encourage pas les femmes à exprimer leur désir ni à prendre les devant sur le plan sexuel. Or, cette timidité fait en sorte que certains hommes interrogés ne trouvent pas entièrement la satisfaction sexuelle[89] qu’ils souhaitent auprès de leur femme ou leur petite amie et se tournent vers les travailleuses du sexe pour combler ce vide. L’insatisfaction vécue par les hommes interrogés sur le plan sexuel avec les femmes nous en dit long sur le réel déséquilibre qui existe entre la sexualité féminine et masculine. Par ailleurs, le fait que la sexualité des femmes dans la société burkinabé soit interdite contrairement à celle des hommes, qui au contraire est fortement encouragée, fait en sorte que certains participants que nous avons interrogés sont poussés à faire leurs premières expériences sexuelles avec les travailleuses du sexe, seules femmes disponibles pour eux.

En outre, nous avons défini dans un chapitre précédent que les normes sociales de genre modelaient les comportements en termes de conformité (Fisher, 1991). Or, ces normes se manifestent entre autres choses par l’intermédiaire de la pression des pairs. En effet, certains hommes ont affirmés être poussés à recourir aux services des travailleuses du sexe à cause de leur entourage qui entretiendrait des rapports avec ces femmes. Fréquenter le milieu ou y travailler n’est donc pas seulement une tentation pour les hommes du seul fait qu’ils y voient des femmes qui leur plaisent (et qui éveille en eux un désir parfois difficile à contrôler) mais aussi, de manière plus ou moins consciente, par souci de se conformer aux autres[90].

Par ailleurs, nous constatons également que les hommes fréquentent les travailleuses du sexe aussi pour des questions d’hygiène ainsi que pour éviter les possibles problèmes (grossesses non désirées). Cette observation contraste avec le stigmate véhiculé à l’endroit des travailleuses du sexe voulant qu’elles soient des femmes porteuses du virus du sida. D’un côté elles sont tenues responsables de la transmission de ce virus mais de l’autre, et vraisemblablement pour cette même raison, les hommes que nous avons interrogés sont plus portés à s’en méfier et à se protéger au cours des rapports qu’ils ont avec elles. Les propos des participants sur l’hygiène des travailleuses du sexe nous amène à réfléchir à cette question en termes de santé publique. En fait, le recours aux services des travailleuses du sexe ne constitue pas, à prime abord, un problème de santé publique et peut, au contraire, représenter une alternative relativement sécuritaire pour protéger les populations contre les IST comme cela a été le cas en Europe ou en Amérique du Nord (Decosas, 1996). Dans le cas présent, il est intéressant de constater que les clients qui ont recours aux services des travailleuses du sexe semblent se protéger davantage qu’avec leurs autres partenaires sexuelles. Cette donnée est corroborée par les résultats de l’enquête de prévalence des IST/VIH (SSG), réalisée chez les partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Ouagadougou simultanément à notre étude, montre que 96,8% des clients disaient avoir utilisé le condom lors de leur dernier rapport sexuel avec l’une d’entre elles et ce comportement était de 80,0% chez les partenaires sexuels non payants (Projet SIDA 3, 2004). Cet important recours au condom chez les clients des travailleuses du sexe semble porter fruits puisque la même enquête précise que le taux de VIH/sida chez ces hommes était de 1,2% ce qui est très faible pour cette population et est surtout en deçà du taux de 6,5% présent dans la population générale du pays. Ce qui semble réellement protéger les hommes interrogés à l’heure actuelle semble donc l’utilisation systématique du condom avec les travailleuses du sexe. Toutefois, malgré ces résultats fort encourageants le taux de VIH/sida chez ces dernières, précisément de 20,9%[91] selon l’enquête SSG (Projet SIDA 3, 2004), demeure élevé et s’avère surtout supérieur au taux présent dans la population générale. Nous demeurons donc très prudentes ici quant à considérer le milieu prostitutionnel comme étant sécuritaire et plus encore, à suggérer aux hommes de fréquenter les travailleuses du sexe parce qu’elles seraient plus sûres que les autres femmes. Il pourrait s’avérer imprudent de notre part que les hommes identifient le recours aux services sexuels des travailleuses du sexe comme étant sécuritaire. Croyant faussement le danger écarté, ils pourraient décider de ne plus recourir au condom avec ces femmes. Pour cette raison, nous nous gardons d’émettre d’éventuelles recommandations favorisant le recours au travail du sexe par les hommes afin d’éviter les IST et le VIH/sida. La poursuite des recherches et des interventions sur les déterminants du recours au condom afin de maximiser son utilisation par les hommes qui fréquentent les travailleuses du sexe ou qui ont d’autres partenaires sexuelles serait un choix plus judicieux.

De plus, nous sommes d’avis que le fait que la sexualité des travailleuses du sexe ne soit pas cachée mais bien dévoilée au grand jour fait en sorte que les hommes ont davantage conscience du risque qu’ils courent en les fréquentant. Cela nous amène à nous questionner sur les conséquences néfastes des jeux de cachotteries voire d’hypocrisie à propos de la sexualité masculine et féminine comme le dénonce Tchak (2000). Ce dernier affirme notamment que les hommes et les femmes ont non seulement des besoins et des désirs mais surtout une activité sexuelle qu’il faut reconnaître sans quoi il sera difficile de prévenir efficacement le VIH/sida.

Par ailleurs, comme nous l’avons discuté précédemment, nous observons des changements dans les rapports de genre et les travailleuses du sexe contribuent elles aussi à la transformation de ces rapports. La raison « d’intérêt[92] » que certains hommes ont rapporté pour entretenir une liaison amoureuse avec une ou plusieurs travailleuses du sexe en est manifeste. En effet, dans ce cas-ci ce serait l’homme qui demeurerait en relation avec une femme pour son argent. Le fait que les travailleuses du sexe gagnent leur vie peut alors renverser le rapport traditionnel entre les hommes et les femmes qui s’inscrit dans un continuum d’échange économico-sexuel. Cela dit, bien que ces rapports se transforment, ils ne semblent pas davantage fondés sur des liens équitables.

Enfin, cette analyse montre bien à quel point les motifs des hommes interrogés s’inscrivent dans des rapports de genre inégaux à l’intérieur desquels la sexualité féminine contraste fortement avec la sexualité masculine. Cela corrobore les résultats d’une étude que nous avons réalisée chez les partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Cotonou (Bédard, Godin et Alary, 2001). Celle-ci fait sensiblement ressortir les mêmes normes sociales et sexuelles de genre qui expliquent la fréquentation des travailleuses du sexe par les hommes. Cette constatation vient non seulement donner du poids à la présente analyse mais ouvre aussi la possibilité d’une généralisation de ces normes dans un contexte africain élargi.

À la lumière de cette réflexion nous pouvons affirmer que le phénomène de la prostitution, qu’il soit envisagé dans la perspective de l’offre comme dans celle de la demande des services sexuels, prend ancrage à l’intérieur de rapports de genre propres à une culture donnée.

Les hommes interrogés ont présenté le contexte de précarité socioéconomique comme la cause de tous les maux. Après une analyse plus approfondie du discours des participants, nous avons vu que ce contexte semblait effectivement expliquer en partie le phénomène de la prostitution et avoir des répercussions sur les rapports entre les hommes et les femmes. C’est ce dont il sera question dans les prochaines lignes.

Les conditions de précarité socioéconomique ont été reconnues par les hommes interrogés comme un des éléments explicatifs du phénomène de la prostitution, et de son ampleur, tant en termes d’offre que de demande. Nous avons vu effectivement dans les résultats que la prostitution répondait clairement à un besoin économique pour les femmes qui tentent par ce travail de pallier aux problèmes sociaux provoqués par la pauvreté. De fait, la prostitution est un phénomène particulièrement observable dans les pays les plus pauvres (Philipson et Posner, 1995). Le contexte de précarité socioéconomique semble donc être un élément qui contribue à l’émergence de la prostitution.

Par ailleurs, nous avons discuté précédemment de la présence d’un continuum d’échange économico-sexuel entre les femmes et les hommes qui décrirait la forme des rapports sexuels qui existent entre eux. Dans une situation de grande pauvreté, les hommes ont rapporté qu’il leur était difficile de s’engager avec une femme compte tenu de leur faible revenu qui ne leur permettait pas de l’entretenir convenablement, du moins conformément à ce type d’échange économico-sexuel. Cette explication viendrait justifier une fois de plus leur fréquentation des travailleuses du sexe. Considérant cela, nous pourrions affirmer que les conditions de précarité socioéconomique combinées à la présence de ce continuum d’échange économico-sexuel entre les femmes et les hommes, viendraient exacerber les comportements et pratiques qui impliquent des rapports sexuels contre de l’argent d’une manière reconnue ou non. Ainsi, les besoins et désirs matériels des femmes et l’offre de services sexuels de leur part seraient d’autant plus palpables et la demande des hommes pour ces services d’autant plus évidente dans ce contexte de grande précarité.

En outre, les participants ont aussi soulevé le fait que la pauvreté constituait un contexte favorable à l’exploitation humaine et au trafic sexuel. C’est que les femmes en situation de pauvreté seraient à l’affût de propositions alléchantes leur permettant de trouver du travail (qui plus est dans un pays industrialisé) et de se sortir de la misère. Il est vrai que le trafic sexuel des femmes (et des enfants) est devenu une organisation lucrative pour certains et est en train de prendre des proportions inquiétantes particulièrement dans les pays marqués par le chômage et la guerre et où les conditions socioéconomiques sont précaires comme les pays en développement (CQFD/AQOCI, 2001). C’est qu’en fait, la pauvreté est reconnue comme l’un des facteurs importants qui prédisposerait à la violence et à la criminalité chez les jeunes (et par extension à l’exploitation humaine et au trafic sexuel). C’est du moins ce qui ressort d’une revue de littérature portant sur les éléments qui contribuent à la violence chez les jeunes (Hawkins, Herrenkohl, Farrington, Brewer, Catalano et Harachi, 1998)[93].

Par contre, si nous constatons que la pauvreté est une cause de la prostitution[94] il n’est pas certain ni prouvé que les femmes qui entrent en prostitution, que ce soit à Ouagadougou ou ailleurs en Afrique sub-saharienne, soient plus pauvres que celles qui ne la pratiquent pas ou encore qu’elles aient vécu des situations plus difficiles socialement (la perte des parents par exemple) que les autres. C’est du moins la réflexion à laquelle nous convie Pheterson (2001). Suivant le raisonnement de l’auteure, si des femmes font de la prostitution à Ouagadougou ou ailleurs, c’est aussi parce que certaines d’entre elles en ont fait le choix[95] parmi ceux qui s’offraient à elles. Ce que Pheterson (2001) soutient est que dépeindre les travailleuses du sexe comme des femmes plus démunies que les autres ne fait que les dévaloriser et les isoler. Elle affirme qu’« utiliser la putain comme symbole de la victimisation des femmes la diabolise et constitue une mystification de la réalité des femmes » (p. 82). De plus, cette façon de présenter les travailleuses du sexe dissimulerait la diversité des types de prostituées existants. Dans le cas des travailleuses du sexe qui nous intéressent aujourd’hui, c’est-à-dire celles qui travaillent sur tabouret, une certaine proportion d’entre elles aurait librement fait le choix du travail du sexe (bien qu’en présence de certaines contraintes) alors qu’une autre proportion y aurait été forcée par l’entremise du trafic sexuel.

Les chiffres exacts pour chacun de ces types de prostituées ne sont pas connus. Quoi qu’il en soit, si la pauvreté a un rôle à jouer dans le phénomène de la prostitution nous nous demandons alors ce qui explique que dans des conditions socioéconomiques similaires, particulièrement de grande pauvreté, une femme choisisse d’entrer en prostitution contrairement à une autre. Cette question nous force à constater que le contexte de précarité socioéconomique joue un rôle important dans le phénomène de la prostitution mais n’est vraisemblablement pas le seul. En ce sens, nous avons discuté précédemment de l’importance des rapports de genre existants dans une société ou une culture donnée sur le phénomène de la prostitution. Mais là ne s’arrête pas notre réflexion.

En fait, à l’instar de Lindenbaum (1995) qui suggère d’analyser les comportements sexuels plus globalement, voire même historiquement, plutôt que simplement sur le plan local, nous croyons que le phénomène de la prostitution qui survient actuellement à Ouagadougou, et plus largement en Afrique sub-saharienne, peut être regardé dans le contexte plus global[96] de la modernité. Dans ce contexte, la liaison entre le local et le global est si importante contrairement aux sociétés traditionnelles qu’elle affecterait la vie de tous les individus (Giddens, 1990)[97]. Nous remarquons effectivement dans l’analyse du discours des participants, une transition entre le monde traditionnel et le monde moderne. Celle-ci se manifeste par la remise en question, voire même l’éclatement, des valeurs traditionnelles jadis tenues comme étant incontestables[98] ce qui laisse entrevoir une certaine anomie au sein de la société africaine comme le souligne Champagne (1999).

À cet égard, si la prostitution apparaît aux yeux des participants comme l’un des plus vieux métier du monde, l’ampleur qu’elle prend actuellement serait plutôt la caractéristique des valeurs émergentes de la société burkinabé (voire africaine) soient celles qui correspondent au capitalisme, à l’accumulation de biens matériels et au gain d’argent. Comme le soutient O’Connell Davidson (1996), qui se base sur les écrits de Marx, le gain monétaire occuperait dans l’esprit des individus un pouvoir démesuré qui, selon eux, leur permettrait de régler tous leurs problèmes. C’est dans cette même logique que les participants qualifient le manque d’argent comme la cause de tous leurs maux. En réalité, les conditions socioéconomiques, et plus largement les valeurs que les participants leur attribuent, semblent parfois être synonymes de précarité mais aussi de pouvoir. C’est ce dont il sera question dans la section suivante.

Le discours des participants présente le contexte de précarité socioéconomique comme un élément de construction et de transformation des rapports entre les hommes et les femmes tant sur le plan social que sexuel. En effet, le revenu gagné par un homme ou par une femme serait synonyme de pouvoir. Au contraire, les conditions de pauvreté seraient la source d’un faible statut social et d’un manque de pouvoir dans la vie en général. C’est d’ailleurs ce que nous avions remarqué à Cotonou (Bédard, Godin et Alary, 2001) dans le discours des partenaires sexuels des travailleuses du sexe.

En fait, si nous nous référons aux conséquences de la modernité sur l’identité des individus telles que proposées par Giddens (1993), il semblerait que l’issue des transformations des rapports de genre pourrait ne pas mener vers une plus grande égalité entre les femmes et les hommes mais bien reproduire les rapports de pouvoir déjà existants. Si les inégalités de genre semblent toujours bien présentes au Burkina Faso, ce que nous observons ici est que le gain d’argent pour les femmes (par l’intermédiaire de la prostitution ou d’un autre travail) dans un contexte où la précarité socioéconomique pour les hommes (et les femmes) est pratiquement généralisée, peut provoquer un renversement des rapports genre.

Pour les femmes, ce bouleversement ne peut qu’être positif puisque le fait de gagner leur vie leur permettrait d’accéder à l’indépendance économique dont elles ont besoin pour s’affirmer. Sur le plan sexuel, une femme qui possède un pouvoir économique pourra, selon les hommes interrogés, décider du choix de ses partenaires et refuser un rapport sexuel non protégé. Par contre, selon ces mêmes hommes, elles ne respecteraient plus autant les hommes et en particulier leur mari. Cette constatation serait d’ailleurs corroborée par les études est africaines de Silberschmidt (2001). Quoi qu’il en soit, nous pourrions dire que l’indépendance économique des femmes leur fournirait un certain pouvoir et, en ce sens, représenterait un pas vers l’égalité des sexes. Toutefois, le revenu économique des femmes ne semblerait pas être le seul élément qui aide à diminuer les inégalités de genre. L’augmentation du niveau d’éducation des femmes serait un autre élément identifié par les participants qui favoriserait les rapports égalitaires entre les hommes et les femmes et qui, par ailleurs, contribuerait à la meilleure santé de tous (Caldwell, 1993).

En outre, le renversement des rôles sociaux se manifesterait aussi lorsqu’un homme n’arrive plus à gagner sa vie convenablement dans ce contexte de précarité socioéconomique. Devant cette situation, il devient impossible pour lui d’assumer son rôle de pourvoyeur et pour cette raison, il verrait son statut social menacé. Il perdrait aussi de l’attrait auprès des femmes.

En effet, pour un homme célibataire qui ne gagne peu ou pas d’argent il devient très difficile de trouver une partenaire ou encore de la conserver. Les rapports aux travailleuses du sexe sont alors plus faciles à gérer. C’est aussi une raison qui fait que certains hommes vont s’amouracher d’une travailleuse du sexe qui les aidera financièrement. De plus, pour un homme marié qui n’a plus de revenu suffisant pour faire vivre sa famille il est tentant d’aller noyer sa peine dans l’alcool auprès de prostituées. De retour à la maison par contre, celui-ci fait doublement face à la colère de sa femme. S’installe alors une sorte de cercle vicieux qui entretient les tensions et les conflits au sein du couple.

Or, selon Fischer (1991), le fait qu’une personne ne se comporte pas selon la norme prescrite socialement peut créer un malaise. Cela nous rappelle l’étude de Dulac (1988) sur la masculinité qui montre bien comment le poids des normes sociales de genre pèse sur les hommes qui n’arrivent plus à - ou ne savent pas comment faire pour - répondre à ce que la société attend d’eux. Bien que le contexte et les sources des difficultés vécues par les hommes que nous avons interrogés soient très différents de ceux décrits par Dulac[99], il semble que dans le cas présent, certains participants trouvent difficile de correspondre au genre masculin prescrit par la société étant donné la précarité du contexte socioéconomique dans lequel ils vivent. Il y a alors un décalage entre le genre (ou le rôle) prescrit et ce que les hommes sont réellement (leur identité). Dans cette situation, il semblerait que les femmes, selon la perception des hommes interrogés, attendraient toujours d’eux qu’ils correspondent au rôle masculin défini par la société et particulièrement à celui du pourvoyeur. Bien entendu, il faut comprendre cette situation à l’intérieur du lien économico-sexuel qu’entretiennent les hommes et les femmes. Ainsi, certains hommes interrogés expriment combien cette attente devient contraignante pour eux et est source de conflit dans leurs relations de couple.

À cet égard, Silberschmidt (2001) s’est intéressée à des hommes de milieux rural et urbain en Afrique de l’Est et discute des implications du contexte de précarité socioéconomique sur leur identité et leurs comportements sexuels. L’auteure soutient notamment que dans ces conditions, la structure patriarcale et les rôles sociaux masculins favorisent la diminution des capacités[100] des hommes puisque ceux-ci ne peuvent plus remplir adéquatement le rôle de pourvoyeur qui leur est attribué, comme c’est le cas pour notre population d’hommes. Dans ces conditions, comme dans celles de notre recherche, l’identité des hommes est affectée; leur statut social s’effrite ce qui provoque une baisse de l’estime d’eux-mêmes. En effet, quand les hommes ne gagnent plus leur vie ils souffriraient d’infériorité et leur ego en serait touché (Silberschmidt, 2001). Si en plus de cette situation les femmes gagnent leur vie ou s’affirment davantage, l’homme peut sentir qu’il perd le contrôle de sa vie ou de son foyer et peut être humilié[101] par sa femme ou sa petite amie. En ce sens, les programmes qui visent l’« empowerment » des femmes peuvent selon Silberschmidt (2001) laisser plus de responsabilités à ces dernières et en enlever aux hommes et ce particulièrement sur le plan sexuel. De plus, l’auteur stipule que l’activité sexuelle des femmes apparaît parfois comme une menace[102] pour les hommes de leur identité masculine, leur statut social et leur honneur.

Silberschmidt (2001) soutient que dans ces cas, les hommes ont tendance à recourir à des comportements agressifs ou violents pour démontrer leur autorité. De plus, ils ressentent aussi le besoin de retrouver leur fierté et de se détendre, ce qu’ils font en ayant de multiples partenaires extraconjugales, pratique que nous retrouvons chez les hommes que nous avons interrogés. Ces comportements et pratiques représenteraient pour eux une manière de retrouver l’estime d’eux-mêmes et d’affirmer leur domination et leur contrôle sur les femmes comme une façon légitime d’affirmer leur masculinité.

Curieusement, les hommes que nous avons interrogés n’ont pas mentionné directement qu’ils usaient de violence envers les femmes dans cette situation. Il s’agissait plutôt de tension et de conflit avec leur partenaire ce qui, du reste, n’excluait pas le recours à la violence. Nous croyons que la désirabilité sociale a pu jouer sur leurs discours[103]. Cependant, nous observons que dans ces conditions de pauvreté, les hommes semblent délaisser leurs responsabilités en matière sexuelle particulièrement en n’assumant pas leur paternité en cas de grossesse non planifiée.

Pour Silberschmidt (2001), ces constatations nécessitent sur le plan théorique de réviser les stéréotypes généralement acceptés de la « domination masculine » et de la « subordination féminine » et d’évaluer les effets des changements socioéconomiques sur la situation des hommes. Tous les hommes ne sont pas des dominateurs ni les femmes des victimes passives. Sur le plan politique, il importe d’intégrer les hommes dans les approches de santé reproductive et d’en faire des partenaires sexuels responsables. Il appartient donc aux hommes et aux femmes de redéfinir leurs rôles en fonction des réalités changeantes.

L’un des objectifs spécifiques de notre étude était de vérifier le lien qui existe entre les normes sociales de genre et les normes sexuelles masculines et l’intention d’utiliser le condom chez les clients des travailleuses du sexe. Pour répondre à cet objectif, la présente section discute des résultats quantitatifs et qualitatifs qui ont servi à identifier les éléments qui contribuent chez cette population d’hommes à l’intention de recourir ou non au condom.

Les résultats du volet quantitatif révèlent que l’utilisation du condom chez les clients des travailleuses du sexe semble très élevée tout comme leur intention à opter pour ce comportement lors de leur prochain rapport sexuel avec elles. Les résultas de l’étude SSG, réalisée par le Projet SIDA 3 (2004) au Burkina Faso conjointement avec notre volet quantitatif, établissent que le taux d’utilisation du condom[104] chez les clients des travailleuses du sexe au cours de leur dernier rapport sexuel avec l’une d’elles se situe comme nous l’avons mentionné précédemment à 96,8% ce qui est légèrement plus faible que ce que nous avons identifié. Un échantillon plus grand pour l’étude SSG peut expliquer cette différence. Il est possible également que la fin du recrutement de la SSG (auquel nous n’avons pas participé) se soit fait sur des sites qui comportaient des caractéristiques différentes des précédents. Par exemple, il est probable que le recrutement ait eu lieu sur des sites plus reculés où les sensibilisations se font plus rares ou encore sur des sites plus petits qui sont moins organisés que d’autres et où le propriétaire ou le gérant n’intervient que très peu. Quoi qu’il en soit, ces résultats sont très encourageants et montrent que les interventions réalisées dans ce milieu depuis quelques années ont portées fruits. De fait, ils s’accompagnent, comme nous l’avons noté, de taux d’infection au VIH de 1,2% chez cette population d’homme et de 20,9% chez les travailleuses du sexe (Projet SIDA 3, 2004). Ces taux sont beaucoup plus bas que ce qui était pressenti au départ si nous prenons en compte les études de prévalence menées précédemment au Burkina Faso (pour les travailleuses du sexe) et dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest (pour les clients). Bien que de nombreuses explications puissent être apportées à cette baisse de taux d’infection, telle que la grande mouvance des travailleuses du sexe, l’une des possibilités demeure un changement dans les comportements préventifs chez cette population grâce aux interventions réalisées dans le milieu prostitutionnel (Alary et al., 2002; Ghys et al., 2002).

En outre, ce que nos résultats (quantitatifs) révèlent est que l’intention des clients semble principalement influencée par trois facteurs. Il s’agit de la croyance dans les rôles sociaux définis par la culture locale et des deux facteurs de contrôle suivants : le sentiment d’efficacité personnelle perçue envers des obstacles pouvant empêcher le recours au condom, la perception de facteurs facilitant le recours au condom et la perception du contrôle de manière générale envers l’usage du condom.

De façon plus concrète, l’importance de la croyance dans les rôles sociaux signifie que les clients des travailleuses du sexe sont sensibles aux comportements (ici l’usage du condom) définis par les personnes ou groupes de personnes auxquels ils s’identifient, c’est-à-dire les hommes qui fréquentent les travailleuses du sexe, les hommes du même âge (âge moyen de 26 ans), les hommes qui ont des rapports sexuels avec plusieurs femmes et les hommes du même statut matrimonial, ici principalement des hommes célibataires (78,3% des cas) ou mariés (16,9% des cas). Si nous l’examinons de plus près, ce résultat n’est guère surprenant compte tenu de l’importance des rôles traditionnels exprimée par les hommes interrogés dans le volet qualitatif. Ces rôles définissent distinctement ce qu’il est convenu de faire pour un homme et pour une femme et font en sorte que ces derniers agissent davantage en termes de conformité. Un homme ou une femme qui ne se conforme pas aux rôles prescrits par la société risquera d’être rejeté de la communauté. Ce n’est sans doute pas anodin si la croyance dans les rôles sociaux a également été reconnue comme une variable prédictive et explicative de l’intention d’utiliser le condom auprès de groupes ethnoculturels du Canada (Godin, Adrien, Willms, Maticka-Tyndale, Manson-Singer et Cappon., 1996) qui peuvent eux aussi être sous l’influence de rôles sociaux plus traditionnels.

Les facteurs de contrôle semblent aussi jouer un rôle majeur dans l’intention d’utiliser le condom chez les clients des travailleuses du sexe. De manière générale, ces facteurs font référence au fait de se sentir capable de surmonter les difficultés à l’utilisation du condom ou encore d’être sensible aux conditions qui peuvent faciliter son recours. En ce sens, les interventions futures devraient permettre de développer le sentiment de capacité et la perception de facilité envers l’usage du condom chez les clients des travailleuses du sexe.

Pour ce faire, des facteurs interne et externe au contrôle des clients en ce qui a trait au recours au condom devraient particulièrement être ciblés. Le facteur interne consiste en la difficulté éprouvée chez certains clients à contrôler leur désir sexuel ce qui peut les empêcher de recourir au condom avec une travailleuse du sexe. Ce constat est d’autant plus important que plus de la moitié des hommes interrogés lors des entretiens qualitatifs l’avaient mentionné comme un obstacle potentiel à l’usage du condom avec une travailleuse du sexe. Cette difficulté à contrôler leurs désirs sexuels correspondrait en fait à une norme masculine qu’ils auraient apprise. Cette analyse rejoint les propos de Campbell (1997) qui s’est intéressée aux aspects de l’identité masculine en lien au VIH chez un groupe de mineurs d’Afrique du Sud. L’auteure observe chez ce groupe d’hommes des comportements très similaires à ceux que nous avons rencontrés: « A normally prudent and responsible men who had been celibate for too long might, it was claimed, be unable to control his desire for sex when he encountered a commercial sex worker in the street, even if he did not have a condom with him » (Campbell, 1997, p. 278). Précisons que dans notre cas, certains hommes ont mentionné que cet état pouvait effectivement survenir lors d’une trop longue abstinence sexuelle, par ailleurs différente pour chacun. Toutefois, plusieurs hommes que nous avons interrogés ont aussi noté que cela pouvait arriver soit par un stimulus externe (en voyant une femme qui leur plait par exemple), soit en entretenant des désirs par l’imagination (en se remémorant une expérience qui leur a plu) ou encore après avoir mangé un aliment nutritif qui leur aura donné de l’énergie et les aura stimulé sexuellement (du yaourt par exemple[105]).

En outre, cette difficulté à contrôler le désir sexuel serait également soutenue par d’autres normes et croyances dont notamment le fait qu’il est soi-disant mauvais pour la santé d’un homme de freiner ses pulsions sexuelles ou encore que lorsqu’un désir sexuel se fait sentir celui-ci doit le satisfaire. À cet égard, Campbell (1997) identifie également la présence de cette insatiabilité sexuelle chez son groupe d’hommes étudiés.

Par ailleurs, les facteurs externes au contrôle des clients, vis-à-vis de l’intention d’utiliser un condom, qui mériteraient une attention particulière lors du développement des interventions sont la capacité d’une travailleuse du sexe à exiger (et à savoir exiger) le recours au condom à ses clients et le fait qu’elle ait des condoms avec elle.

Le premier facteur externe est particulièrement intéressant étant donné qu’une étude réalisée auprès des travailleuse du sexe de Cotonou montre que la stratégie la plus efficace pour convaincre un client d’utiliser le condom serait la fermeté c’est-à-dire lorsque la travailleuses du sexe exige le condom sans compromis (Bédard, 1997). La fermeté viendrait d’un fort degré de conscientisation à la réalité du sida et serait combinée aux sentiments de pouvoir et de contrôle que les travailleuses du sexe peuvent avoir sur leur vie. Ces deux derniers éléments touchent directement les rapports de genre et confirment une fois de plus que lorsque les femmes (ici les travailleuses du sexe) gagnent du pouvoir, elles ont la capacité de s’affirmer davantage et de mieux négocier les rapports sexuels sécuritaires avec les hommes. De plus, selon Wallerstein (1992), ces éléments seraient des composantes du concept d’empowerment qui serait à son tour, relié au comportement préventif.

Concernant le second facteur externe, il touche davantage la distribution des condoms sur les sites de prostitution. Si ce facteur ne représente plus réellement un problème sur la majorité des sites de prostitution depuis le développement d’interventions ciblées dans les milieux prostitutionnels, il faudrait s’assurer que les travailleuses du sexe aient toujours des condoms à portée de la main, élément qui pourrait encore une fois faire augmenter l’intention des clients d’utiliser un condom avec elles. Il serait également approprié de porter une attention particulière aux sites où les interventions sont moins fréquentes et la distribution de condom possiblement déficiente.

Les autres obstacles à l’utilisation du condom qui se sont dégagés de l’analyse des données qualitatives, c’est-à-dire avoir bu beaucoup d’alcool, croire en un Dieu protecteur, avoir confiance en la travailleuse du sexe et avoir assez d’argent pour pouvoir négocier un rapport sexuel sans condom, peuvent également être considérés dans le développement des interventions mais dans une moindre mesure compte tenu qu’elles ne se sont pas montrées significatives suite à l’analyse discriminante.

Concernant les autres variables non significatives avec l’intention, il est possible qu’elles semblent importantes pour les clients des travailleuses du sexe (particulièrement si les énoncés s’y rapportant ont été mentionnés au cours des entretiens qualitatifs) mais de manière égale pour tous ce qui fait qu’elles ne permettent pas de différencier les clients qui ont une intention faible de ceux qui ont une intention élevée de recourir au condom avec une travailleuse du sexe. À titre d’exemple, et cela vaut pour les autres variables non significatives, l’usage du condom avec les travailleuses du sexe peut donc paraître comme un comportement « responsable » ou « prudent » (si nous nous référons à la variable de l’attitude cognitive) pour l’ensemble des clients mais ne permet pas de différencier ceux qui ont une intention faible d’utiliser le condom de ceux qui ont une intention élevée. Pour cette raison, il n’est pas pertinent de mener des interventions axées sur l’attitude cognitive (ou sur toute autre variable non significative telles que nous les avons mesurées bien entendu) qui suggèrent que l’usage du condom est un comportement responsable ou prudent.

Par ailleurs, notons que la violence n’a pas été rapportée par les participants interrogés lors des entretiens qualitatifs comme moyen pour forcer une travailleuse du sexe à avoir des rapports sexuels non protégés. Ce constat est d’autant plus surprenant que la violence est omniprésente dans les milieux prostitutionnels de manière générale et particulièrement envers les travailleuses du sexe. Cette observation est non moins réelle et elle a été confirmée par un groupe focal réalisé en juin 2004 en présence de cinq gérants d’établissements de prostitution (qui par la même occasion s’avéraient être des petits amis), un client et une leader de travailleuses du sexe [106]. Ces derniers précisaient que la violence des clients envers les travailleuses du sexe se manifestait généralement soit lorsqu’un homme a consommé beaucoup d’alcool et qu’il n’arrive pas à jouir rapidement (moins de 15 minutes) ce qui embête la travailleuse du sexe qui ne peut chercher un autre client, ou encore lorsque la passe entre le client et la travailleuse du sexe a été mal négociée et que celle-ci n’accepte pas de faire ce que le client désire au prix négocié. Dans ces situations, le conflit peut dégénérer entre les deux parties et le gérant ou le gardien de sécurité doit intervenir. Autrement, cette situation serait plutôt rare mais surviendrait généralement lorsque de jeunes militaires en permission viennent semer le désordre sur un site de prostitution et ont recours à la violence tant envers les travailleuses du sexe, le personnel d’établissement que les hommes qui s’y trouvent. Dans ces cas, en effet, les travailleuses du sexe peuvent être violées sans protection.

En outre, ce second volet nous a permis de vérifier la nature du lien entre les normes portant sur la sexualité et les rapports de genre et l’intention d’utiliser le condom chez les clients des travailleuses du sexe à Ouagadougou. Il semblerait, pour répondre à cet objectif, que dans le cas présent, le construit des normes sexuelles masculines n’apparaît pas comme étant déterminant de l’intention d’utiliser un condom chez ce groupe d’homme. Toutefois, la difficulté pour certains clients à contrôler leur désir sexuel et la capacité des travailleuses du sexe à exiger le condom (tous deux déterminants de l’utilisation du condom respectivement comme un obstacle et un aspect facilitant) se rapportent de façon plus large aux rapports entre les hommes et les femmes et à un des éléments de la sexualité masculine ressorti de l’analyse qualitative. Il pourrait donc être erroné de dire que les rapports de genre et la sexualité masculine n’agissent pas sur l’intention du recours au condom. Nous croyons par ailleurs que ce construit mériterait d’être davantage développé et que la qualité de sa mesure devrait être améliorée. En ce sens, une préexpérimentation s’avèrerait une étape essentielle.

Enfin, le recours au condom chez les hommes interrogés avec les autres femmes et les jeunes filles a été beaucoup moins investigué qu’avec les travailleuses du sexe, notre sujet principal. Les résultats qualitatifs nous permettent toutefois de constater qu’il semble beaucoup moins fréquent qu’avec les travailleuses du sexe. Les jeunes filles sont perçues comme n’ayant pas d’expérience et les hommes interrogés profiteraient de leur pouvoir sur elles pour obtenir des rapports sexuels et ne pas se protéger. Dans ce cadre, la jeune fille apparaît comme une femme-objet. Toutefois, le fait que la sexualité féminine soit réprimée peut dissimuler des besoins sexuels féminins qui ne sont pas encouragés à être exprimés sous le désir et le contrôle masculin dont la sexualité est reconnue. Comme le dit bien Tchak (2000), les hommes comme les femmes ont des besoins sexuels. Même si les questions d’ordre économique peuvent être un aspect important dans le choix d’avoir des rapports sexuels chez une femme ou une jeune fille, il ne faut pas dénigrer leurs besoins sexuels. Bardem et Gobatto (1995) montrent la même différence entre les comportements sexuels préventifs des travailleuses du sexe reconnues et des jeunes filles à marier. Ces dernières auraient beaucoup moins de pouvoir que les autres.

Nous avons vu dans les sections précédentes de quelle manière les inégalités de genre présentes au Burkina Faso forgent la sexualité des femmes et des hommes et explique, en partie, le phénomène de la prostitution et les comportements à risque (précisément l’intention plus faible de recourir au condom). Les conditions de précarité socioéconomiques ont aussi été exposées comme un facteur qui exacerbe les inégalités de genre et explique l’ampleur du phénomène de la prostitution au Burkina Faso. L’amélioration de la situation socioéconomique des femmes contrairement à celle des hommes a aussi été dépeinte comme un moyen de transformation des rapports de genre (i.e. des rapports de pouvoir) tout comme l’augmentation du niveau d’éducation (particulièrement celui des femmes).

À la lumière de notre réflexion, nous comprenons que les inégalités de genre, dans un contexte de précarité socioéconomique, forgent les pratiques et comportements sexuels à risque des femmes et des hommes. Il en résulte donc, à l’instar des propos de Gupta (2000) une vulnérabilité sociale et sexuelle tant féminine que masculine au VIH/sida.

La vulnérabilité féminine au VIH/sida (outre celle biologique) établie par le discours des clients et partenaires sexuels des travailleuses du sexe de Ouagadougou, se comprendrait par la position inférieure des femmes dans la société qui leur attribuerait moins de reconnaissance sociale et de pouvoir de décision envers les hommes. De plus, leur dépendance économique envers eux et particulièrement le lien économico-sexuel qui caractérise leurs rapports serait un autre élément qui ferait en sorte que des femmes multiplieraient les partenaires sexuels. Ainsi combinés aux conditions de pauvreté, cet élément de vulnérabilité favoriserait chez les femmes la recherche de partenaires sexuels dans l’espoir d’y trouver un revenu comme le soutient Ankomah (1999). Dans ce cadre, entre le simple rapport sexuel en échange de cadeau et la prostitution il n’y aurait qu’un pas.

Enfin, la sexualité des femmes ne serait pas reconnue tant en ce qui a trait à leurs besoins, à leurs désirs qu’à leurs droits. De plus, tout serait orchestré afin de réprimer leur sexualité existante soit par des normes contraignantes (une femme se doit d’être -ou de paraître- ignorante par rapport au sexe), soit par des pratiques (mutilations génitales). Or, une femme qui n’a pas ou peu de connaissances sur sa propre sexualité peut difficilement avoir un contrôle dessus. De plus, le fait que la sexualité soit un sujet tabou entre les partenaires sexuels et entre les parents et les enfants ajoute un autre élément contraignant.

Ces éléments de vulnérabilité au VIH/sida rejoignent ceux présentés par Gupta (2000) dont les recherches ont été menées dans différents pays et continents[107]. À quelques nuances près, l’auteure parle de culture du silence, plutôt que de sexualité non reconnue et réprimée proprement dite, dans laquelle une femme honorable se doit d’être ignorante à propos du sexe et passive dans ses rapports. Elle porte également une attention particulière à la violence perpétrée envers les femmes qui favorise les comportements à risque. Du point de vue des hommes que nous avons interrogés, la violence ne serait pas l’un des éléments les plus importants qui puissent empêcher les travailleuses du sexe de se protéger avec leurs clients. La violence serait néanmoins omniprésente dans le milieu prostitutionnel et semblerait rendre les travailleuses du sexe plus vulnérables au VIH/sida dans d’autres situations (avec les militaires par exemple). Avec les autres femmes, la violence a été peu abordée par les hommes interrogés comme un obstacle au comportement préventif. En fait, celle-ci se manifesterait plus indirectement par le pouvoir attribué aux hommes de décider d’utiliser ou non un condom avec leur femme, leur petite amie ou une partenaire occasionnelle.

Par ailleurs, la non reconnaissance de la sexualité féminine n’encouragerait pas les femmes à exprimer leurs besoins et leurs désirs, ni à affirmer leurs droits. Elles seraient, du même coup, moins respectées de leurs partenaires si elles ont recours au multipartenariat sexuel. De plus, cette non reconnaissance de la sexualité féminine aurait l’effet d’un voile sur la réalité. À cet égard, Tchak (2000) soulève une certaine hypocrisie des sociétés africaines qui stipulent que le sexe ne serait que l’affaire de l’homme. L’auteur conteste cette donne et reconnaît que les femmes comme les hommes aiment le sexe. Il ajoute que l’intensité des activités sexuelles des hommes doit nécessairement avoir la complicité des femmes pour se réaliser. De notre point de vue, basé sur la représentation des hommes interrogés, la complicité des femmes serait davantage associée aux raisons économiques que par simple besoin sexuel. Mais ce ne serait peut-être là qu’un motif qui masquerait d’autres raisons sous-jacentes. Quoi qu’il en soit, nous soutenons l’importance de reconnaître la sexualité des femmes en termes de besoins, de désirs, de droits et de responsabilités puisque l’inverse ne ferait qu’accentuer les pratiques et comportements clandestins et irresponsables (non autonomes) tels que le multipartenariat sexuel, la prostitution et le non recours au condom. Reconnaître la sexualité des femmes leur permettrait d’avoir du pouvoir et du contrôle sur leurs pratiques et comportements sexuels (Dunnigan, 1984; Sow et Bop, 2004). Cela pourrait se faire en reconnaissant leurs droits de choisir d’avoir ou non un rapport sexuel et avec qui elles désirent. Bien entendu, le pouvoir économique des femmes pourrait aussi y contribuer. De fait, les travailleuses du sexe dont la sexualité est reconnue et qui possèdent un pouvoir économique semblent se protéger davantage à l’aide du condom que les autres femmes[108], aspect que Bardem et Gobatto (1995) ont également remarqué.

En fait, l’analyse de Bardem et Gobatto (1995) permet de décrire et de comparer la sexualité de quatre groupes de femmes de la ville de Ouagadougou : les jeunes filles à marier qui vivent dans leur famille, les femmes actives qui travaillent dans le secteur informel, les femmes libres qui offrent des services sexuels de luxe aux hommes aisés et les prostituées (travailleuses du sexe) qui offrent des services sexuels au prix les plus bas. Si plusieurs éléments de la vulnérabilité des femmes au VIH/sida sont semblables aux nôtres, ce qui est mis en lumière est l’hétérogénéité des pratiques et des comportements sexuels chez ces différents groupes de femmes. Ainsi, ces pratiques et comportements ne seraient plus seulement attribuables aux rôles sociaux traditionnels qui tenaient initialement les femmes dans une position de soumission et de vulnérabilité. En effet, si les jeunes filles à marier semblent toujours sous la gouverne de ces rôles traditionnels qui les conservent dans la passivité sexuelle et les poussent à avoir des rapports sexuels non protégés avec leur fiancé qui lui, ne se contente pas d’une seule femme, d’autres groupes de femmes semblent avoir davantage de contrôle sur leur sexualité (Bardem et Gobatto, 1995). C’est le cas particulièrement des femmes libres qui vivent du travail du sexe et des prostituées elles-mêmes qui se reconnaissent comme telle. Les pratiques des femmes qui travaillent dans le secteur informel seraient davantage divisées puisque certaines se protégeraient toujours au cours de leurs rapports sexuels alors que d’autres le feraient à l’occasion ou jamais. Or, selon les hommes que nous avons interrogés, il semblerait que les femmes qui se protègent davantage soient celles qui ont de multiples partenaires et un pouvoir économique, éléments qui les placeraient dans une position plus égalitaire avec les hommes et par le fait même dans une position favorable pour négocier des pratiques sexuelles sécuritaires avec eux. En ce sens, le discours des hommes que nous avons interviewés est assez formel là-dessus, les travailleuses du sexe qui ont appris à s’affirmer et à exiger le condom avec leurs clients semblent faire la différence en termes de comportements préventifs avec eux. Toutefois, malgré cet apprentissage et cette affirmation de soi dans leur travail, les participants affirment tout de même que les travailleuses du sexe qui ont des rapports réguliers avec un partenaire qu’elles aiment ne se protègeraient pas autant. Dans ces cas, les rapports qu’elles entretiennent avec leur petit ami ou leur partenaire régulier ressembleraient davantage à celui des autres femmes.

Cette diversité observée par certains auteurs vis-à-vis des pratiques et comportements des femmes, semble également apparente dans nos résultats bien que ceux-ci ne soient obtenus qu’à partir du point de vue des hommes et, qui plus est, de ceux qui fréquentent les travailleuses du sexe. Nous pouvons tout de même affirmer que le degré de vulnérabilité des femmes au VIH/sida ne semblerait pas être le même pour toutes.

La vulnérabilité masculine au VIH/sida s’expliquerait principalement par la présence de normes sociales et sexuelles masculines qui soutiendraient des pratiques et comportements à risque tel que le multipartenariat sexuel, le recours aux services d’une travailleuse du sexe et l’absence d’utilisation du condom.

À cet égard, le statut social supérieur des hommes leur donnerait du pouvoir envers les femmes et leur accorderait le droit, à l’instar de la polygamie, d’avoir de multiples partenaires sexuels et cela, peu importe leurs croyances religieuses.

De plus, la sexualité masculine serait davantage reconnue, permise et encouragée que la sexualité féminine. En ce sens, il serait normal pour un homme d’assouvir ses désirs sexuels quand il en ressent le besoin. Devant l’impossibilité d’avoir un rapport avec leur partenaire régulière, certains hommes pourraient rechercher d’autres partenaires sexuelles compte tenu que leurs besoins doivent absolument être satisfaits avec une femme. Selon Tchak (2000) les hommes, africains en l’occurrence, rechercheraient le « sexe facile » qui demande moins d’investissement affectif. Ils auraient besoin de prouver leur force et leur pouvoir (en général et envers les femmes) par leurs prouesses sexuelles et seraient encouragés à le faire par leurs pairs.

Par ailleurs, une autre particularité de l’identité masculine propre aux hommes interrogés est la difficulté, pour certains d’entre eux, de résister à leurs pulsions sexuelles lorsque celles-ci sont très élevées. Comme nous l’avons vu, cet aspect pourrait leur faire négliger, par moment, l’usage du condom avec les travailleuses du sexe. Cette difficulté à résister à ses pulsions serait, selon notre analyse, soutenue par la norme sexuelle masculine qui stipule qu’il est nécessaire pour un homme d’assouvir ses besoins sexuels quand ils se font sentir. Notons que ces deux éléments de l’identité sexuelle masculine sont d’ailleurs partagés par un groupe de mineurs d’Afrique du Sud (Campbell, 1997). Ainsi, il semblerait que certains hommes aient appris à exprimer et à satisfaire leurs désirs sexuels plutôt qu’à les contrôler.

La valorisation d’une sexualité masculine « insatiable et incontrôlable » combinée à la responsabilité économique traditionnellement attribuée aux hommes, ferait en sorte que sur le plan sexuel, la responsabilité des hommes se limiterait principalement à l’aspect économique, évinçant les aspects comportemental et préventif. Or, dans un contexte de grande pauvreté comme c’est le cas du Burkina Faso, cette responsabilité économique serait difficilement tenue. Cela contribuerait donc non seulement à la vulnérabilité des hommes au VIH/sida mais aussi à celle des femmes. Effectivement, cette déresponsabilisation des hommes vis-à-vis des femmes intensifierait les problèmes économiques des femmes ce qui pourrait les pousser à la recherche de partenaires sexuels pour survivre, les entraînant dans un cercle vicieux.

En outre, le fait que la sexualité soit peu discutée entre les parents et les enfants fait en sorte que les jeunes hommes doivent se débrouiller pour « savoir quoi faire » avec les jeunes femmes. Le manque de communication dans les couples en ce qui a trait aux questions d’ordre sexuel ne favorise pas non plus l’entente entre les partenaires ni les pratiques et comportements sexuels sécuritaires[109].

Enfin, l’un des éléments que Gupta (2000) et Campbell (1997) ont fait ressortir dans leur étude respective et qui s’est peu démarqué dans la nôtre (mais s’avère néanmoins important), est le fait qu’il soit normal pour un homme de se croire invulnérable, de nier le danger et de prendre des risques. Très peu d’hommes ont abordé le sujet dans la partie qualitative de notre étude mais ceux qui l’ont fait ont expliqué que le non recours au condom (avec les travailleuses du sexe et les autres femmes) signifiait pour eux le désir de braver le danger, de prouver qu’ils sont de vrais hommes et que la maladie ne les attraperait pas. Dans cette perspective, il n’est pas étonnant que De Keijzer (2004) identifie le fait même d’être un homme comme un facteur de risque.

Si nous regardons l’ensemble de ces éléments de vulnérabilité masculine, nous constatons qu’ils sont assez semblables à ceux présentés par Gupta (2000) et encore plus à ceux identifiés par Campbell (1997) dont la population de mineurs est plus similaire à la nôtre. À l’instar des propos de Campbell (1997), notre analyse nous permet de reconnaître la construction de l’identité masculine chez les hommes que nous avons interrogés, comme un facteur de vulnérabilité au VIH/sida. Or, si nous observons cette identité masculine à l’intérieur des inégalités de genre, nous pouvons dire que la vulnérabilité des hommes au VIH/sida prendrait sa source au sein même de leur suprématie.

Enfin, il nous apparaît clair que les hommes sont non seulement influencés par les normes sociales et sexuelles masculines mais également par celles féminines[110]. L’inverse serait également vrai pour les femmes[111]. En fait, les normes sexuelles féminine et masculine façonneraient la sexualité des deux sexes et se répercuteraient sur leur vulnérabilité au VIH/sida. Nous pourrions donc affirmer l’interdépendance des normes sociales féminines et masculines dans la compréhension de la vulnérabilité des hommes et des femmes au VIH/sida.



[78] Précisons ici que d’autres témoignages d’hommes interrogés affirment justement le contraire, à savoir qu’ils préfèrent les rapports sexuels avec les travailleuses du sexe parce qu’ils se protègent avec elles et que ça leur évite d’avoir des IST.

[79] Rappelons notamment l’expression très forte de sens « on est né trouvé ça » employée par plusieurs participants pour expliquer certains comportements et situations concernant les rapports de genre et la sexualité.

[80] Empreintes des changements survenus dans le contexte socioéconomique.

[81] Nous faisons particulièrement référence ici au paradoxe exprimé par les hommes interrogés au sujet des femmes.

[82] Souhaitons que ce partage ne soit pas perçu comme une perte de pouvoir mais plutôt comme un apport positif dans les rapports entre les hommes et les femmes.

[83] La sexualité est tributaire des rapports de genre comme nous l’avons expliqué dans la partie précédente.

[84] Toutefois, la dépendance des femmes envers les hommes sur le plan économique ne se limite pas à l’échange d’argent (ou d’autres formes de rétribution) contre du sexe mais s’étend à un ensemble d’activités parmi lesquelles les tâches domestiques sont des plus importantes (préparation des repas, lessive, etc.) (Donovan, 1985). Or ces services rendus par les femmes sont souvent peu considérés du fait qu’ils sont perçus comme étant le travail « naturel » des femmes. Est-ce à dire que la prostitution serait considérée comme un travail « naturel » pour les femmes ? À cet égard, l’échange économico-sexuel ne serait qu’un type d’échange de services possibles rendus par les femmes contre l’argent des hommes.

[85] Pheterson parle d’un « prisme » de la prostitution pour désigner l’organisation sociale du concept même.

[86] Notons que les enquêteurs de l’étude qui ont travaillé auprès des travailleuses du sexe et avec elles pendant plusieurs jours ont fait la même remarque.

[87] À cet égard, il est intéressant de préciser que le service sexuel de la femme à l’homme n’est pas illégal en soi mais que c’est plutôt le fait de solliciter les hommes de manière explicite pour des services sexuels en échange d’argent qui est considéré comme un crime et est illégal (Pheterson, 2001). Ce serait donc l’expression des besoins et des désirs sexuels des femmes qui seraient perçus comme un crime.

[88] À cet égard, Campbell (2000) montre comment des travailleuses du sexe d’Afrique du Sud ont trouvé des moyens pour se faire respecter malgré le déshonneur qu’elles subissent au quotidien. Par exemple, une travailleuse du sexe peut refuser à un client de changer de position en cours de rapport s’ils ne se sont pas entendus sur ce changement au préalable.

[89] Rappelons que cette satisfaction sexuelle se mesure notamment par l’habileté à donner du plaisir à l’homme et dans la possibilité d’explorer de nouvelles pratiques sexuelles.

[90] Notons que la fréquentation du milieu prostitutionnel et le recours aux services des travailleuses du sexe par les hommes est aussi le fruit de la pauvreté, des problèmes conjugaux et de la consommation d’alcool en plus de la pression des pairs.

[91] Précisons que ce taux est tout de même inférieur à celui présenté par ONUSIDA/OMS (2000) chez ce groupe de femmes dans les grands centres urbains du pays (voir section 1.1.2). Cette diminution du taux de VIH/sida serait fort probablement attribuable aux interventions massives réalisées dans le milieu prostitutionnel de Ouagadougou et à la mobilité des travailleuses du sexe (Alary et al., 2002).

[92] Se référer au chapitre précédent dans la description des résultats qualitatifs.

[93] Cette revue s’est notamment basée sur une méta-analyse qu’ont réalisée Lipsey et Derzon (1998) sur des études longitudinales provenant principalement des États-Unis, de la Grande-Bretagne et des pays scandinaves.

[94] De fait, la prostitution est beaucoup plus présente dans les pays en développement, comme en Afrique sub-saharienne où la situation socioéconomique est précaire, que dans les pays industrialisés.

[95] Il va s’en dire que ce choix est fait dans un contexte de pauvreté où l’on note un manque de choix réel. De plus, si la prostitution est une forme de soumission et de dépendance envers les hommes et qu’elle comporte bon nombre de désavantages (violence, risque d’IST, etc.), il n’en demeure pas moins qu’elle reste un choix avantageux pour certaines femmes qui y trouvent des bénéfices économiques et parfois sociaux dont celui de gagner leur vie et de rester libre des contraintes du mariage.

[96] Précisons que le but ici n’est pas d’en arriver à dire que tous les comportements et toutes les pratiques sexuelles sont partout les mêmes mais bien de tenir compte des multiples influences (sociales, économiques, politiques et culturelles), elles mêmes dynamiques et en constante évolution, qui sont en cause mondialement et qui agissent et se répercutent localement. Cette conception vise donc à considérer tant le contexte local que global.

[97] Le contexte de modernité supposerait aussi la transformation de l’intimité. En effet, les valeurs traditionnelles étant partiellement mises de côté, l’individu se retrouverait tout à coup face à lui-même. Ces transformations pourraient faire place à de l’incertitude et à de l’insécurité vis-à-vis du futur chez les individus. Dans ce cas, Giddens (1993) soutient que l’individu devrait alors entamer un projet réflexif sur lui-même qui l’amènerait à « négocier [et renégocier continuellement] des choix de style de vie parmi une diversité d’options » (p. 461). Par contre, si l’individu renonce à ce « projet réflexif du soi » celui-ci pourrait alors être sujet à une augmentation de l’insécurité et par le fait même à des pratiques compulsives telles que la surconsommation de biens, de drogues ou d’alcool ou encore la pratique excessive de sport. Nous croyons que cette insécurité pourrait aussi se manifester par l’augmentation du nombre de partenaires et de rapports sexuels.

[98] Notons que les rôles sociaux traditionnels des hommes et des femmes que nous avons décrits précédemment revêt toujours la même caractéristique.

[99] L’auteur s’intéresse au vécu d’hommes nord-américains qui ressentent une ambiguïté face au message social qui leur est destiné. D’une part ont leur demande d’être des hommes forts et dominants et de l’autre d’être tendres et capables d’exprimer leurs émotions.

[100] L’auteure utilise le terme « disempowerment of men ».

[101] Il perd en quelque sorte sa fierté d’homme.

[102] Les hommes peuvent craindre que leur femme ou leur petite amie rencontre d’autres hommes en dehors du foyer.

[103] Cet aspect a effectivement été confirmé dans le groupe focal qui a servi à valider les présents résultats.

[104] Notons que seul le comportement passé a été mesuré dans le cas de la SSG. La mesure de l’intention de recourir au condom dans un comportement futur n’a pas fait l’objet d’investigation.

[105] Précisons que dans les pays industrialisés où l’abondance (voire la surabondance) et la diversité des aliments sont présentes, l’énergie que procure la consommation d’un yaourt peut paraître négligeable ce qui n’est pas nécessairement le cas dans les pays les plus pauvres où les denrées nutritives sont plus rares et surtout difficiles d’accès en raison des ressources limitées. En ce sens, l’énergie que peut procurer un yaourt en comparaison à d’autres aliments s’avère plus plausible. Il peut néanmoins s’agir ici de simples croyances au sujet des bienfaits de certains aliments.

[106] Ce groupe venait d’assister à la restitution des résultats de recherche de la chercheuse principale et a accepté de participer à un groupe focal une heure après. Ils étaient invités à donner leurs commentaires sur les résultats de la recherche afin de vérifier si l’analyse de leurs propos était juste et à apporter des éléments qui permettraient d’approfondir l’analyse.

[107] L’auteure s’est intéressée aux hommes et aux femmes hétérosexuels et non aux milieux prostitutionnels.

[108] Précisons que toutes les travailleuses du sexe ne possèdent pas le même pouvoir économique et n’ont pas la même expérience en matière de négociation du condom ce qui leur fait courir de grands risques.

[109] Nous faisons particulièrement référence ici aux raisons qui motivent les hommes à fréquenter les travailleuses du sexe telles que le manque de satisfaction sexuelle avec leur épouse ou leur petite amie.

[110] Le fait qu’un homme recherche les services d’une travailleuse du sexe parce qu’il ne peut demander le même type de rapport sexuel à sa femme par respect pour elle en est un exemple patent.

[111] Le rôle de pourvoyeur que les hommes ne peuvent pas tenir dans un contexte de précarité socioéconomique favorise les comportements à risque chez les femmes.

© Emmanuelle Bédard, 2005