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Conclusion et recommandations

La présente étude s’est intéressée aux rapports de genre et à la sexualité dans laquelle prennent ancrage les pratiques et les comportements à risque au VIH/sida des hommes qui fréquentent les travailleuses du sexe à Ouagadougou. La recherche s’est faite en deux temps : dans un premier temps, un volet qualitatif a permis d’identifier les normes sociales de genre et les normes sexuelles, tant féminines que masculines, qui soutiennent les pratiques et comportements à risque au VIH/sida des hommes qui fréquentent les travailleuses du sexe et dans un deuxième temps, un volet quantitatif a permis de préciser le lien entre les normes sociales et sexuelles et l’intention d’utiliser un condom chez les clients de ces femmes.

Les résultats du volet qualitatif ont montré que dans des conditions socioéconomiques précaires, les inégalités de genre et leur expression dans la sexualité, fournissent un éclairage sur le phénomène de la prostitution dans son ensemble et sur les pratiques et comportements à risque adoptés par les clients et les autres partenaires sexuels des travailleuses du sexe. Les principales normes sociales et sexuelles féminines soulignaient la position inférieure des femmes dans la société, leur dépendance économique envers les hommes, et particulièrement le lien économico-sexuel qui les unit, et une sexualité non reconnue et réprimée. Chez les hommes, il s’agissait d’un statut social supérieur, d’une responsabilité économique envers la femme (rôle de pourvoyeur), d’une sexualité permise et encouragée qui se traduisait par le droit au multipartenariat sexuel, par la présence d’une insatiabilité sexuelle et d’une difficulté à contrôler leurs désirs par moment. En outre, la sexualité était un sujet peu discuté dans les couples et entre les parents et les enfants.

Le second volet a permis d’établir que les croyances dans les rôles sociaux, le sentiment d’efficacité personnelle perçue et la perception du contrôle, présentaient un lien avec l’intention d’utiliser le condom chez les clients des travailleuses du sexe. Plus précisément, les éléments discriminants étaient le fait qu’il est normal d’utiliser le condom avec les travailleuses du sexe pour les hommes qui les fréquentent, pour ceux qui entretiennent des rapports sexuels avec plusieurs femmes, pour les hommes dans la vingtaine, les célibataires et les hommes mariés. Étaient aussi discriminants par rapport à l’intention de recourir au condom, la difficulté à contrôler leur désir sexuel et le fait que la travailleuse du sexe exige le condom. Dans le cas présent, le construit portant sur la sexualité et les rapports de genre n’est pas apparu significatif avec l’intention d’utiliser le condom. Toutefois, la difficulté à contrôler son désir sexuel et l’exigence du condom par la travailleuse du sexe concernent bel et bien la sexualité et les rapports de genre. Il est donc possible de dire que, dans une certaine mesure, les rapports de genre et la sexualité influencent directement les comportements à risque et de protection et plus précisément, l’intention de recourir ou non au condom chez les clients des travailleuses du sexe à Ouagadougou.

Enfin, l’ensemble des résultats nous permettent de comprendre comment, dans un contexte de précarité socioéconomique comme celui qui prévaut au Burkina Faso, les inégalités de genre et la construction de l’identité sexuelle féminine et masculine rendent des hommes et des femmes vulnérables au VIH/sida et font qu’ils entrent plus facilement dans des pratiques et comportements sexuels à risque tels que le multipartenariat sexuel, la prostitution, le recours aux services d’une travailleuse du sexe et la non utilisation du condom.

Notre étude comporte néanmoins quelques limites. Bien que volet quantitatif ait été l’occasion de rejoindre 249 clients de travailleuses du sexe dans la ville de Ouagadougou, nous ne savons pas de quelle proportion de l’ensemble des clients des travailleuses du sexe de cette ville il s’agit, ni si les répondants possèdent les mêmes caractéristiques sociodémographiques que l’ensemble de cette population. Nous ne savons pas non plus pourquoi certains ont accepté de participer à l’étude alors que d’autres ont refusé et si ces participants ont répondu de la même manière que les autres l’auraient fait. Nous devons également préciser que le milieu prostitutionnel de Ouagadougou a été l’objet d’interventions préventives soutenues au cours des dernières années ce qui explique le recours élevé au condom chez les clients des travailleuses du sexe. Dans ce contexte, il est difficile d’affirmer qu’il s’agit d’un échantillon représentatif et que les résultats sont généralisables à l’ensemble des milieux prostitutionnels au Burkina Faso ou ailleurs en Afrique sub-saharienne. Quoi qu’il en soit, nous croyons que compte tenu de la complexité du milieu qui rend plus difficile l’entreprise d’une étude de cette envergure, les résultats sont tout à fait originaux et méritent qu’on y porte une attention particulière. En outre, comme les théories psychosociales n’ont que très rarement été employées dans les études du comportement en milieu africain, le volet quantitatif est donc original et permet de développer les connaissances sur le sujet et d’éprouver leur applicabilité dans un contexte culturel différent.

Si cette étude ne peut prétendre à la généralisation de l’ensemble de ses résultats, - puisque la partie qualitative ne peut, elle non plus, prétendre à la généralisation - il n’en demeure pas moins que ces derniers concordent en plusieurs points avec les résultats d’autres études réalisées en Afrique sub-saharienne sur des populations similaires (notamment Campbell, 1997 et Silberschmidt, 2001). De plus, ces résultats sont particulièrement originaux d’abord parce qu’ils portent sur une population masculine difficile à rejoindre et rarement étudiée mais aussi du fait de l’application d’un cadre conceptuel portant sur le genre et la sexualité, thèmes fondamentaux de l’infection au VIH, dans une approche positiviste, ici le modèle théorique des comportements interpersonnels.

En outre, bien que la qualité de la mesure de l’instrument quantitatif soit tout à fait satisfaisante, elle aurait pu être bonifiée par un test-retest, comme le suggèrent Gagné et Godin (1999). Cela aurait d’abord permis d’améliorer la validité des résultats et possiblement d’éviter l’effet plafond observé (difficilement prévisible autrement), dans les réponses des participants aux énoncés des variables du modèle intégrateur retenu. Une échelle pouvant saisir de manière plus sensible leur intention élevée de recourir au condom avec les travailleuses du sexe aurait alors pu être développée. À cet égard, le recours à une échelle visuelle continue, ayant la forme d’un triangle droit, semblerait être particulièrement appropriée dans ce cas[112].

En dépit de cela, la combinaison des méthodes qualitatives et quantitatives a tout de même contribué à la validité[113] des résultats (Huygens, Kajura, Seeley et Barton, 1996) et a permis d’augmenter la profondeur des analyses (Fortin, 1996). De plus, l’ensemble des résultats et leur analyse ont été validés[114] en juin 2004 à Ouagadougou par un groupe de sept personnes composé de gérants d’établissement de prostitution, de travailleuses du sexe et de partenaires sexuels de celles-ci.

Quant à la fidélité des résultats de l’analyse de régression logistique, une analyse basée sur la technique du « Split-half » fournit l’assurance que ces résultats ne sont pas l’effet du hasard et qu’ils peuvent être reproduits. En outre, il est reconnu que la valeur de la consistance interne des variables peut influencer le lien entre elles et le comportement prédicteur (l’intention dans notre cas) (Valois et Godin, 1991). Ainsi, une faible consistance interne pourrait engendrer une faible prédiction de l’intention et l’inverse serait également vrai. Dans le cas présent, nous observons qu’un des trois facteurs prédicteurs de l’intention de recourir au condom chez les clients des travailleuses du sexe a une consistance interne faible (Perception du contrôle : Corrélation de Spearman = 0,29) alors que l’une des variables dont la consistance interne est élevée (Attitude affective : Corrélation de Spearman = 0,60) ne ressort pas comme étant significative dans la prédiction de l’intention. La valeur de la consistance interne ne semble donc pas conduire automatiquement à la prédiction d’une variable donnée.

Enfin, la recherche s’est faite en collaboration avec l’équipe du Projet SIDA 3 et les animateurs de l’ATUJB ce qui a grandement favorisé l’intégration de la chercheuse et de sa recherche dans le milieu prostitutionnel mais aussi le développement d’instruments de mesure ancrés dans la réalité vécue par la population étudiée. Cette étroite collaboration a par la suite contribuée directement à l’application des résultats dans le développement de futures interventions[115] adaptées aux besoins des clients et autres partenaires sexuels des travailleuses du sexe.

À cet égard, les prochaines lignes fournissent quelques recommandations qui, nous le souhaitons, pourront servir de guide au développement d’éventuelles recherches et interventions dans le domaine de la prévention du VIH/sida à Ouagadougou et ailleurs en Afrique sub-saharienne.

Comme nous en avons discuté, l’un des points majeurs de notre étude a été de constater de quelle manière les normes sociales de genre et les normes sexuelles rendaient tant les hommes que les femmes vulnérables au VIH/sida. Bien que notre recherche porte précisément sur les hommes partenaires sexuels de travailleuses du sexe, nos résultats nous amènent à comprendre que la question de la prévention du VIH/sida en milieux prostitutionnels africains oblige à sortir du cadre strict du travail sexuel pour la saisir plus largement à l’intérieur des rapports de genre inégaux où les femmes luttent pour une autonomie sociale, économique et sexuelle et où les hommes n’arrivent plus à répondre à ce que la société attend d’eux.

Ainsi, dans un contexte où le sexe est un sujet tabou et où la sexualité non reconnue et réprimée des femmes est construite en opposition à celle exacerbée des hommes, il semble évident que la société burkinabé, et plus largement les sociétés africaines, doivent prendre conscience et reconnaître que ces normes contribuent à la vulnérabilité des hommes comme à celle des femmes. À cet égard, Gupta (2000) affirme ceci : « There is a urgent need to break that silence because we know that talking openly about sex is the first step to reducing denial and bringing about acceptance of our collective vulnerability » (p. 7).

Dans cette perspective, pour contrer la vulnérabilité des femmes au VIH/sida, et non seulement celles des travailleuses du sexe, nous encourageons les interventions qui promeuvent la reconnaissance de la sexualité féminine. Toutefois, cette question demande d’aller plus loin puisqu’au delà de la non reconnaissance de la sexualité des femmes, il y a un système social sous-jacent qui leur refuse le statut d’être humain (Pheterson, 2001). La reconnaissance de la sexualité des femmes devrait donc nécessairement passer par celle de leur statut d’être humain à part entière, non seulement en ce qui concerne leurs devoirs et leurs responsabilités mais aussi en ce qui concerne leurs droits, leurs besoins et leurs désirs. Cet exercice demanderait inévitablement un partage de pouvoir entre les hommes et les femmes. En effet, plusieurs auteurs s’entendent sur le fait qu’une sexualité autonome, responsable et équilibrée passe d’abord et avant tout par des rapports égalitaires entre les hommes et les femmes où le droit au plaisir des deux partenaires est reconnue (Kitzinger, 1986; Masters, Johnson et Levin, 1975; Valdere, 1989). En ce sens, Valdere (1989) souligne l’importance d’une égalité dynamique entre les femmes et les hommes qui se caractérise par le partage du pouvoir où chacun des partenaires est à la fois sujet désirant et objet désiré, et où il peut dominer et s’abandonner à l’autre. Cette perspective rejoint en quelque sorte la conception du pouvoir de Foucault (1976) qui précise que celui-ci peut être négocié et partagé.

En outre, cela correspondrait à une version positive de la sexualité des femmes, telle que définie par Giffin (1998), c’est-à-dire comme sujet désirant et non seulement désiré. En ce sens, l’auteure insiste sur l’importance du discours des femmes sur leur sexualité, resté silencieux jusqu’à maintenant, afin qu’elles expriment leur savoir en la matière et qu’elles définissent elles-mêmes leurs désirs. Elle émet toutefois une réserve à l’endroit des programmes qui ont pour but l’empowerment des femmes vis-à-vis du condom, afin que ceux-ci ne reproduisent pas les inégalités des rapports de genre (qui taisent le discours des femmes sur la sexualité) et ne valorisent pas qu’une sexualité typiquement masculine dans laquelle le sexe est séparé de l’affect, empreint de pouvoir et de liberté c’est-à-dire axé sur le multipartenariat sexuel, une sexualité performante et un manque de communication dans les relations. De son côté Silberschmidt (2001) suggère de faire attention à ce que les programmes destinés à augmenter le pouvoir de décision des femmes n’entraînent pas plus de responsabilités à leur égard. Pour éviter cette fâcheuse conséquence, il serait nécessaire d’oeuvrer à la redéfinition des normes sociales de genres et des normes sexuelles pour chacun des sexes.

Cette avenue contribuerait également à diminuer la vulnérabilité des hommes au VIH/sida et particulièrement celle des partenaires sexuels des travailleuses du sexe. Ainsi, nous suggérons d’encourager les groupes de discussion[116] chez les hommes partenaires sexuels des travailleuses du sexe ainsi que chez les jeunes dont l’identité sexuelle masculine est en construction, afin qu’ils prennent conscience des normes qui les encouragent au multipartenariat sexuel, à la nécessité d’assouvir leurs désirs sexuels et à la difficulté à contrôler ces mêmes désirs par moment et qui les rendent vulnérables au VIH/sida. Il faudrait aussi que ces groupes favorisent la recherche de nouvelles alternatives à ces normes.

À cet égard, l’initiative du Projet SIDA 3 - Volet Burkina et de l’organisme communautaire Jeunesse active burkinabè (JAB) qui a pour but d’instaurer des groupes de discussion sur la sexualité et les rapports de genre dans différents lycées de Ouagadougou afin de contribuer à la lutte contre le VIH/sida est fort prometteuse. D’ailleurs, selon l’animateur responsable, l’engouement pour cette activité d’éducation sexuelle serait très grand étant donné que les jeunes ont peu d’occasion pour discuter de la sexualité autrement.

D’après nos résultats, les programmes d’éducation sexuelle ne devraient pas se limiter aux informations généralement fournies sur les aspects biologiques de la sexualité mais plutôt permettre aux jeunes hommes de s’exprimer et de développer un sentiment de responsabilité envers leurs comportements sexuels préventifs. Dans la même veine, Gupta et Weiss (1995) proposent que les programmes ciblent davantage leurs responsabilités familiales.

Plus largement, Kuate-Defo (1998) soutient qu’en Afrique sub-saharienne, l’éducation sexuelle et familiale (tant chez les garçons que chez les filles) devrait commencer avant le début de l’activité sexuelle des jeunes et qu’à cet égard les parents devraient être les premiers à éduquer leurs enfants sur le sujet. Pour appuyer son point de vue, l’auteur relate que les adolescents de cette région du monde ont présenté une plus grande précocité dans la sexualité et les activités sexuelles prémaritales au cours des dernières années. Comme les rapports sexuels prémaritaux surviennent souvent de façon irrégulière et non planifiée, les adolescents entrent dans la vie sexuelle reproductive sans y être préparés, ce que nous avons nous-même constaté. Dans ce contexte, l’auteur ajoute que les services de planification familiale et de santé reproductive offerts aux adolescents seraient fort pertinents d’autant plus que les adolescents représentent plus de 25% de la population dans la plupart des pays africains (et 12% du taux total de fertilité) et que les changements survenus au sein de leur sexualité se sont traduits par une augmentation des taux de grossesse en dehors du mariage et de la prévalence des IST/VIH. Enfin, l’éducation[117] sexuelle devrait permettre de développer une responsabilité mutuelle chez les adolescents.

En ce qui concerne les clients des travailleuses du sexe, nous aimerions porter une attention particulière sur le fait que le port du condom chez ce groupe d’homme est apparu très élevé avec les travailleuses du sexe, c’est-à-dire à plus de 99,6% d’utilisation au cours du dernier rapport sexuel avec elles. Cette constatation nous amène à nous questionner sur la pertinence de poursuivre les interventions auprès de cette population. Pour répondre à cette question, nous invitons le lecteur, dans un premier temps, à regarder ce résultat avec prudence. D’abord parce qu’il ne s’agit pas exactement d’un échantillon représentatif de l’ensemble des clients des travailleuses du sexe de Ouagadougou et encore moins d’une constance observée auprès de cette population depuis des années. Ensuite, parce qu’il est possible, comme nous en avons discuté précédemment, que l’utilisation du condom ait été quelque peu surestimée. En effet, chez ces mêmes clients, l’intention d’utiliser le condom lors de leur prochain rapport sexuel avec une travailleuse du sexe n’est que de 77% (ce qui demeure assez élevé tout de même[118]). De plus, l’étude SSG du Projet SIDA 3-Volet Burkina, dont l’échantillon était plus important que notre étude, a plutôt constaté un taux d’utilisation de 93,5% dans les trois derniers mois, taux qui demeure élevé mais qui implique que le recours au condom n’est pas le même sur tous les sites de prostitution.

Dans un deuxième temps, nous aimerions souligner que le milieu prostitutionnel de Ouagadougou (comme ailleurs) est très instable. En effet, la grande mobilité des travailleuses du sexe fait en sorte que les sensibilisations doivent constamment être renouvelées pour rejoindre celles qui sont nouvellement arrivées. Tenant compte du fait que l’exigence du condom par les travailleuses du sexe peut avoir un effet significatif sur le port du condom chez leurs clients, ce point n’est pas anodin. En ce qui concerne la mobilité des clients, celle-ci est moins documentée. La présent étude nous apprend tout de même que les hommes peuvent fréquenter les travailleuses du sexe lorsqu’ils voyagent un peu partout au pays ou ailleurs. Si leur intention d’utiliser le condom n’est pas à son maximum et que les travailleuses du sexe des autres endroits ne sont pas aussi sensibilisées et encouragées à utiliser le condom avec leurs clients, nous ne sommes pas plus avancés. De plus, la population Burkinabé étant plutôt jeune, de nouveaux clients peuvent changer la donne. Enfin, en guise de comparaison, si l’on réfléchit aux avancées qui avaient été faites quant aux pratiques sexuelles sécuritaires des hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes au Québec, nous remarquons depuis le début des années 2000 un certain relâchement de ces pratiques sécuritaires que l’on explique, de façon hypothétique, par la venue des thérapies antirétrovirales qui aurait rendu invisible la réalité du VIH dans ce milieu mais surtout par la diminution des efforts de prévention à l’endroit de cette population depuis l’arrivée de ces thérapies (Lavoie, Otis, Alary, Desjardins, Le Clerc, Gaudreault et al., 2002). Comme quoi, rien n’est acquis.

Pour toutes ces raisons, et parce que les clients des travailleuses du sexe sont considérés comme ayant un rôle majeur dans la transmission du virus entre les travailleuses du sexe et les autres femmes (Alary et Lowndes, 2004), nous encourageons le Projet SIDA 3 – Volet Burkina à poursuivre ses efforts de sensibilisation auprès des clients des travailleuses du sexe et à les combiner à ceux qui visent les partenaires sexuels non payants de ces mêmes femmes.

Ainsi, quelques points devraient être particulièrement abordés dans les interventions visant à favoriser l’utilisation du condom chez les clients. Tout d’abord, les stratégies devraient permettre de développer une norme d’utilisation du condom avec les travailleuses du sexe (comme quoi il est normal d’utiliser le condom avec une travailleuse du sexe) auprès des groupes de référence auxquels les clients s’identifient c’est-à-dire les hommes qui les fréquentent, les hommes qui entretiennent des rapports sexuels avec plusieurs femmes, les hommes de leur âge (particulièrement dans la vingtaine) et les hommes de même statut matrimonial qu’eux (les célibataires[119] et les hommes mariés). Cela pourrait être discuté à l’intérieur de petits groupes ou encore faire l’objet d’affiches comme support visuel directement sur les sites de prostitution.

Par la même occasion, il suffirait également de développer le sentiment de capacité des clients à recourir au condom avec les travailleuses du sexe. Cet exercice pourrait être réalisé en discutant avec les clients des obstacles qui les empêchent de recourir au condom ou encore des aspects qui en facilitent l’utilisation. En ce sens, leur habileté à tempérer leur désir sexuel mériterait d’être développée afin qu’elle ne les empêche pas de recourir au condom avec une travailleuse du sexe. Comme nous l’avons décrit dans la recommandation destinée à l’ensemble des partenaires sexuels des travailleuses du sexe ainsi qu’aux jeunes hommes, il serait possible de trouver, avec les clients précisément, de nouvelles alternatives aux normes sexuelles masculines qui encouragent la difficulté à contrôler leurs désirs sexuels. Par exemple, il pourrait être pertinent de favoriser le partage d’expérience entre hommes où certains savent comment contrôler leur désir sexuel et d’autres non.

De plus, il serait important d’encourager le pouvoir d’agir (ou l’empowerment) des travailleuses du sexe afin qu’elles apprennent à exiger le port du condom de tous leurs clients et qu’elles puissent évoluer dans un environnement qui leur offre la protection et le soutien nécessaire au développement de leurs habiletés. À cet égard, il serait fort pertinent que cela soit réalisé à partir de leurs propres stratégies pour convaincre leurs clients de recourir au condom comme nous l’avons fait avec les travailleuses du sexe de Cotonou (Bédard, 1997). Cette façon de faire tient compte des ressources et capacités personnelles des travailleuses du sexe ainsi que de leurs réalités de vie; aspects essentiels à considérer pour minimiser les obstacles lors des interventions et agir de façon éthique. Il faudrait également s’assurer que l’ensemble des travailleuses du sexe de Ouagadougou ne manquent pas de condoms et peuvent s’en procurer aisément.

Enfin, pour ce qui est du développement des connaissances, des études devraient être menées en ce qui a trait au rapport de genre et à la sexualité en lien aux comportements à risque et à la vulnérabilité tant masculine que féminine. Le modèle théorique de Triandis ayant montré qu’il pouvait être utilisé dans un contexte africain, il serait possible d’intégrer un construit portant sur les normes sociales de genre et/ou les normes sexuelles masculine et féminine dans les futures études sur les déterminants du recours au condom ou encore intégrer ces concepts à l’intérieur des construits théoriques déjà existants. Les rapports de genre étant des rapports de pouvoir, ils pourraient facilement s’intégrer au construit en lien au contrôle; ce qui les empêche d’utiliser le condom ou encore ce qui leur facilite la tâche.

De plus, étant donné que les normes sociales de genre et les normes sexuelles proviennent d’une construction sociale qui touche l’ensemble de la société burkinabé et non seulement les travailleuses du sexe et leurs partenaires sexuels, il serait pertinent de ne pas limiter les recherches à ce seul groupe. Les jeunes d’aujourd’hui étant possiblement les travailleuses du sexe et les clients de demain, il serait particulièrement utile de s’intéresser aux déterminants du condom chez ce groupe et de l’influence des normes sociales de genre et des normes sexuelles sur leurs pratiques et comportements sexuels.

En outre, si le lien entre l’intention et le comportement a été démontré, il reste que nos résultats montrent qu’ils ne correspondent pas automatiquement puisque dans notre cas l’intention était plus faible que le comportement rapporté. Pour cette raison, il pourrait être pertinent de mieux connaître les éléments qui font que l’intention initiale se traduit ou non en comportement.

Pour terminer, la réalisation d’éventuelles recherches et le développement d’interventions dans le domaine de la prévention du VIH/sida en milieu prostitutionnel africain ne devraient pas empêcher la prise de conscience des effets indésirables des actions entreprises[120] ni un regard critique vis-à-vis des approches employées. À cet égard, Massé (2003) s’exprime ainsi : « le sentiment de travailler pour le bien-être de la population étouffe, dans le quotidien, la prise de conscience des risques et des limites d’une telle entreprise normative » (p.41). Ainsi, l’intégration d’une réflexion éthique dans la pratique contribuerait à promouvoir un meilleur équilibre entre la nécessité d’intervenir (par la recherche ou l’intervention) et les effets non souhaitables de celle-ci.

À cet égard, comme le suggère Egrot et Taverne (2003), le partage des savoirs et des expériences devrait être grandement encouragé. Cela pourrait non seulement contribuer à améliorer la qualité des recherches et des interventions mais permettrait aussi de travailler dans le respect des cultures, des valeurs et des milieux (Massé, 2003). N’est-ce pas là au fond, ce à quoi devrait nous convier la recherche et l’intervention dans le champ de la santé communautaire?



[112] Cette échelle a été expérimentée récemment dans le cadre d’une étude psychosociale, toujours en cours à l’heure actuelle, en milieu prostitutionnel africain.

[113] D’ailleurs, dans le cas présent, la méthode qualitative n’a pas été utilisée qu’afin de construire un instrument de mesure quantitative valide dans une approche étique-émique mais bien afin de comprendre un phénomène à l’intérieur d’une réalité théorique. De plus, dans un contexte où les problèmes se multiplient et les enjeux gagnent en complexité, la complémentarité de ces méthodes fait de plus en plus l’unanimité dans les milieux de la recherche scientifique malgré les discordes toujours présentes entre ces approches (Bégin, Joubert et Turgeon, 1999). Il apparaît aujourd’hui plus approprié de choisir une approche et une méthode en fonction de la question posée ou de la problématique présentée plutôt que le contraire.

[114] Au cours d’un séjour à Ouagadougou entre les 1er et 14 juin 2004, la chercheuse a pu restituer les résultats de son étude devant l’équipe du Projet Sida 3, les animateurs oeuvrant à la prévention du VIH/sida en milieu prostitutionnel et quelques gérants d’établissement de prostitution, travailleuses du sexe, clients et autres partenaires sexuels. Cette présentation des résultats fût suivi d’un groupe focal réalisé avec six hommes et une femme du milieu prostitutionnel (trois gérants, trois partenaires sexuels et/ou clients et une travailleuse du sexe) afin qu’ils donnent leur opinion sur les résultats de l’étude. Ceux-ci ont affirmé avoir très apprécié les résultats et trouvé qu’ils dressaient un portrait fidèle des réalités de leur milieu et surtout des hommes qui le fréquente. Ils ont également ajouté être très touchés par cette attention de la part de la chercheuse qui a pris soin de revenir sur le terrain pour présenter les résultats de sa recherche aux principaux intéressés.

[115] La présente étude a fait l’objet d’un rapport de recherche qui a été annexé à celui du Projet Sida 3 Volet Burkina portant sur les résultats du suivi épidémiologique réalisé chez les travailleuses du sexe et leurs partenaires sexuels. Notons également que le transfert des résultats en intervention s’est réalisé plus concrètement entre les 1er et 14 juin 2004 lors du second séjour de la chercheuse à Ouagadougou. En plus de la restitution des résultats de son étude, elle a participé à une séance de travail avec l’équipe du Projet Sida 3 dans le but de développer de futures interventions et a contribué à la formation des personnes ressources (pair-éducateurs) qui oeuvreront avec les clients et autres partenaires sexuels des travailleuses du sexe.

[116] Précisons que ces groupes de discussions qui permettent de redéfinir les normes de genre et les normes sexuelles peuvent être l’occasion d’un projet réflexif du soi, comme que le soutient Giddens (1993), et apporter un réconfort et une sécurité aux individus dans un contexte où leur identité masculine est remise en question notamment par le facteur de précarité socioéconomique.

[117] Il ne faut pas oublier que l’éducation sexuelle devrait se faire parallèlement à l’augmentation du niveau d’éducation scolaire des femmes et des hommes.

[118] Précisons que le recours au condom dans les trois derniers mois et l’intention d’y recourir lors du prochain rapport sexuel n’ont pas été mesurés de la même manière ce qui fait qu’il est difficile de les comparer directement.

[119] Les hommes qui se définissent célibataires peuvent aussi entretenir une relation stable avec une femme.

[120] Notamment en ce qui a trait au rapport qui lie les acteurs engagés dans la lutte contre le VIH/sida aux personnes visées par les interventions et des effets de stigmatisation des approches employées sur les personnes concernées par ces mêmes interventions.

© Emmanuelle Bédard, 2005