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PARTIE 5 DES RECOMMANDATIONS DEONTOLOGIQUES

Table des matières

La lutte contre le sida n'a pas pour objectif de susciter une réforme sociale mais des modifications de comportements des personnes. La contestation de l'ordre social, même si elle peut être parfaitement légitimée, relève d'autres objectifs que ceux de la santé publique 

Dans ce présent travail, nous nous sommes fixée comme objectif d’aller à la quête des représentations sociales sur le Vih/sida et sur les personnes vivant avec le Vih/sida. Nous avons entendu ces représentations comme une forme de « savoir incorporé », selon l’expression maffesolienne, ou encore renvoyant en partie au « savoir populaire » de Massé sur le Vih/sida. Pour nous, ces représentations se doivent d’influencer et de déterminer les programmes de prévention et de postvention en Guadeloupe.

En effet, nous avons spécifié en introduction de ce travail que les programmes de santé publique se doivent, nécessairement, pour être efficacement réceptionnés et culturellement sensibles, partir du savoir que détient la population. Par là-même, nous proposions une rupture avec les programmes qui imposent des messages de prévention et de postvention sur la base d’un savoir scientifique occidental, pour la majorité des cas, techniques et peu vulgarisés.

D’emblée, il nous apparaît nécessaire de clarifier ce que nous entendons par notre approche déontologique. En effet, s’il est certain que par cette optique nous nous adressons plutôt aux acteurs qui interviennet dans la conception des programmes de pré et de postvention, nous pouvons retenir également que la déontologie renvoie un ensemble de règles ou de devoirs régissant la conduite à tenir pour les membres d’une profession.

En effet, parce que le défi de la lutte contre le sida reste entier, nous nous adressons ici plutôt aux concepteurs des programmes de pré et de postvention. De quelle manière sensibiliser une population aux risques du Vih/sida ; comment proposer à la fois des informations en promotion de la santé sexuelle et respecter des rapports de genre, des valeurs communautaires qui échappent et défient des normes occidentales. Afin de répondre à ce dilemmne, d’emblée, spécifions que la démarche que nous faisons nôtre se nourrit de trois postulats.

En premier lieu, nous nous opposons par notre positionnement à une approche morale qui viserait à modifier les comportements sur la base de la culpabilisation ou encore d’imposition de valeurs idéales détachées des pratiques des individus. Par cette posture, ce sont des programmes sanitaires décontextualisés que nous rejetons ou encore des programmes hors réalité sociale que nous pointons du doigt. Pour être plus précis, nous rejetons les programmes qui conduisent les personnes vivant avec le Vih/sida à penser qu’elles ont fauté et qu’elles ont transgressé des valeurs morales [189] .

En second lieu, nous entendons notre démarche éthique comme celle qui se nourrit de ce que connaît déjà la population, de ses convictions, de ses moeurs, de ses croyances, de ses désirs, de ses aspirations, de ses rêves, de ses valeurs, de ses représentations de soi et de l’Autre et de ses tabous. Pour illustrer de manière métaphorique la démarche que nous faisons nôtre, nous avons proposé en introduction de penser à la figure de l’architecte et à la nécessaire prise en compte des contraintes dans un travail de conception.

S’il est évident qu’un bon architecte est celui qui joue avec un terrain en pente, l’exposition du soleil, des délais, un budget, etc., nous l’avons précisé, pour nous, les programmes de pré et de postvention doivent se nourrir et être bricolés à partir des réalités locales socio-culturelles. C’est en ce sens que pour nous il doit y avoir adaptation des messages à partir des connaissances déjà intériorisées par la population. Cette posture en santé publique est d’autant plus incontournable que les messages de pré et de postvention doivent par conséquent être différents selon l’interlocuteur identifié. Si ces savoirs ne sont pas pris en compte, c’est finalement la réplication des programmes qui se dessine. La même chose est dite aux différentes personnes.

Comme le présente Taverne :

Parce que la communication sanitaire sur le sida concerne au premier plan le domaine de la sexualité et que chaque société et chaque groupe social érige ses propres normes et valeurs à ce sujet (Balandier, 1984), il faut de principe considérer avec méfiance tout transfert d'outils d'information conçus dans un contexte social vers un autre contexte. « Une politique de prévention ne peut avoir de chances d'aboutir si l'on ignore les dimensions imaginaires et les enjeux réels des pratiques sexuelles » à l'oeuvre dans la population concernée (Godelier, 1995:121). Aussi, dans l'élaboration des messages et stratégies d'information « le local et le spécifique, passent en première ligne », il faut s'attacher au particulier et considérer que les solutions proposées « "ailleurs" ont tout au plus valeur d'hypothèse mais ne peuvent pas être directement utilisées "ici" » (Benoist, 1996:7)(Taverne, 1996b, p. 536).

Ainsi, il est bien évident qu’un message de prévention se doit d’aborder la problématique différemment selon le récepteur. Le sexe, la religion, le niveau d’éducation générale et plus spécifiquement le niveau d’éducation sanitaire, l’âge, le statut marital, la nationalité, l’ethnie participent de ces facteurs à prendre en compte. Pour illustration, il nous paraît plus qu’évident qu’un programme de prévention s’adapte en fonction du profil de l’épidémie ; pensons à la contamination par voie sanguine en Chine, aux risques par drogues injectables en Russie, ou encore à la prostitution thaïlandaise.

S’il est certain que la problématique en filigrane renvoie à la pauvreté et que dans les cas soulignés, ici, la personne vivant avec le Vih/sida est identifiée comme celle qui n’a rien d’autre comme source de revenu que vendre son sang, son corps, ou encore se perd dans des produits stupéfiants pour vivre, il est également certain que les programmes de prévention sensibiliseront de manière spécifique ces populations.

Cependant, si la reconnaissance de variables culturelles s’avèrent être nécessaire, nous rappelons en troisième lieu, que la démarche éducative quant à elle doit rester la même. En ce sens, nous faisons nôtres les approches de Denis Jeffrey sur l’éthique (1999, 2003a, 2003b, 2004). Les programmes de pré et de postvention doivent être basés sur les valeurs qui fondent la démocratie, soit la liberté, la justice et la solidarité. En ce sens, Jeffrey rappelle que les programmes de prévention et de postvention se doivent d’être fondés sur notre capacité institutionnelle à encourager les personnes à adopter des pratiques sanitaires.

Cette position implique notre confiance envers des individus susceptibles d’adopter de nouveaux comportements. À cet égard, les programmes de prévention se doivent de retenir l’autonomie morale de la personne comme principe de base. L’autonomie morale étant liée à la possibilité pour un individu de se motiver de lui-même pour se comporter selon les normes proposées. Eduquer, c’est informer et par là même encourager les personnes à modifier ses propres comportements sur la base d’éléments de connaissance. Cela nécessite bien sûr de croire en son autonomie morale. Par contre, soulignons-le, l’autonomie morale n’étant jamais achevée ou atteinte, il y a lieu de l’appuyer et de la soutenir.

C’est en sens que nous entendons la promotion de la santé sexuelle comme ayant pour objectif d’aider: « people to increase control over, and to improve, their sexual and reproductive health, and thus to acheive a state of positive well-being by improving personnal skills and their ability to make choices [190]  » (CAREC, OPS, OMS, 2003, p.7). Eduquer, c’est donc permettre à la population d’améliorer ses compétences en composant avec son univers social, économique, politique, culturel, etc.

Sur ces postulats, il est temps pour nous de mettre en relief les contraintes identifiées à partir d’une analyse sociologique des représentations sociales du Vih/sida.

Aussi, en vue d’élaborer des programmes de prévention et de postvention contre le Vih/sida en Guadeloupe dans le souci de respecter la culture et les individus, de favoriser la réception des éléments d’informations et de communication, et de favoriser l’identification plus aisée aux messages, il est proposé de rester vigilant sur cinq principaux aspects.

Beauchard et Delachet-Guillon, dans leur étude (1997) auprès des migrants Haïtiens en Ile de France, avaient déjà souligné la nécessité de prendre en considération la « différence de traitement de la sexualité selon le sexe », la « position de soumission de la femme », le « tabou de la sexualité dans les familles ».

À partir de notre travail, nous poursuivons ces recommandations. En effet, pour nous, les programmes de prévention et de postvention se doivent de respecter les représentations culturelles des identités sexuées : soit respecter le rapport à la sexualité selon le sexe, selon les âges et en fonction du rôle octroyé à la sexualité. Nous l’avons montré, dans la société guadeloupéenne, non seulement, la sexualité est réservée pour la femme dans le cadre de relations officielles et fidèles, mais nous avons pu également constater que sa sexualité se calque sur la période de reproduction. En ce qui concerne l’homme, les relations multiples [191] et extra conjugales sont tolérées et reconnues par un adage populaire : « les Antillais aiment les femmes, aiment faire l’amour ». Par contre, le vagabondage est quant à lui proscrit. En ce sens, nous avons relevé un droit coutumier gérant la sexualité différemment selon le sexe.

Par conséquent, nous recommandons vivement un discours sexué en direction des femmes et s’établissant différemment selon quatre principales classes d’âges : les jeunes adolescentes qui n’ont pas encore rencontré le monde de la sexualité, les jeunes sexuellement initiées, les femmes en âge de procréer et enfin les femmes à partir de 40-45 ans qui disent se retirer de la sexualité. Dans le même temps, il nous apparaît important de reconnaître que les femmes peuvent ne pas avoir de maîtrise sur le comportement sexuel de leur partenaire (mutlipartenariat).

En ce qui concerne les hommes, nous distinguons les adolescents avant leur initiation sexuelle, les adolescents initiés sexuellement, et les hommes dans et hors mariage.

Qui plus est, notons l’enjeu de la prévention auprès des jeunes et des jeunes adultes (jusqu’à 25-30 ans). En effet, les conditions socio-économiques fragiles (fort taux de chômage) et la transition démographique plus qu’amorcée en Guadeloupe (l’indice de fécondité est de 2 enfants) se répercutent sur les relations sexuelles et affectives. Nous notons déjà l’augmentation de l’âge moyen au premier enfant (28 ans). Par conséquent, le recours à différents moyens de contraception (pilules, IVG, préservatifs) se profile ici. Il se présente donc un espace particulier pour faire de la prévention contre le Vih/sida et les IST, de manière générale. Le temps de latence et « d’errance sexuelle » avant la fondation d’une famille se fait de plus en plus important et ce, dans un contexte où la virginité avant le mariage pour la fille tend à disparaître.

Nous pouvons à nouveau faire nôtres ces propos de Taverne au sujet du Burkina Faso:

Dans le domaine des relations pré matrimoniales, le droit coutumier établit là encore une nette distinction sexuelle : il valorise la sexualité pré matrimoniale des garçons et la virginité des filles au mariage. Mais de nos jours une moindre valeur est accordée à ce dernier principe et les jeunes hommes affirment reconnaître le plein droit des jeunes femmes à une sexualité pré matrimoniale. (Taverne, 1996b, p. 530).

Par ailleurs, il nous apparaît important d’aborder la pathologie du Vih/sida à partir d’une approche plus globale d’éducation à la vie sexuelle et affective. La prévention contre le Vih/sida ne peut se cantonner à son aspect médical.

Une lutte plus large contre les IST, une ouverture sur la contraception ou encore sur la maîtrise de la sexualité semblent nécessaire afin, entre autres, de détacher l’image négative du préservatif lié au sida et d’élargir ses possibilités d’usage.

Qui plus est, l’intégration de la figure masculine sur les questions d’IST, sur la contraception, et du rapport vécu dans une relation de couple est primordiale. En ce sens, il faut poursuivre les efforts afin de rendre encore plus responsable de leur sexualité les personnes infectées ou non par le Vih.

Notons encore avec Cheryl O’Neil et Claudette Francis que le défi de l’éducation sexuelle pour les jeunes reste entier dans les Caraïbes : « while parents would like their children to be safe from diseases, they also want their children to abstain from sexual activity until a vague future date. The challenge for AIDS communication programs, therefore, is to balance parents’ideal with their responsability to ensure that those at risk are informed about all options for protection [192]  » (Bond, p.296). La promotion du preservatif chez les jeunes ne pourra être ainsi résolue que par la reconnaissance de l’importance de l’éducation à la vie sexuelle et reproductive chez les jeunes. Rappelons ici que des études ont déjà montré l’indépendance des variables entre promouvoir une éducation sexuelle et promouvoir l’activité sexuelle en elle-même. Ce n’est pas parce que nous parlons aux jeunes de sexualité qu’ils vont être tenté de débuter leur vie sexuelle [193] .

Nous l’avons largement abordé, la population guadeloupéenne rencontrée fait de multiples références à un système explicatif religieux ou encore magique. Dans une culture où la maladie, tout comme n’importe quel événement hors du cours ordinaire de la vie (en positif comme en négatif) est traduit en terme de causalité divine ou magique, il s’avère important de prendre en considération ces croyances. Le lieu n’est évidemment pas de les cautionner mais de les reconnaître et de les respecter.

Dans un second temps, il se dégage la nécessité de délier la notion de péché de la conception de la sexualité. Notons qu’il est souvent des messages de prévention qui inscrivent les comportements de protection en terme de « fidélité ou préservatif ». Or, faire référence à la fidélité dans les programmes de prévention est pour nous, par quatre fois dangereux.

Tout d’abord, remarquons qu’inscrire le Vih dans le cadre de cette moralité, c’est faire de la personne vivant avec le Vih/sida un infidèle, un homosexuel ou encore un vagabond, c’est donc répéter le caractère déviant de sa sexualité. Cela cautionne « l'idée que la maladie est une sanction due au non respect des règles morales élémentaires » (Taverne, 1996b, p. 536).

De plus, comme le suggère Taverne :

Ainsi, un discours sur la fidélité revient à culpabiliser les personnes vivant avec le Vih/sida. Tenir un discours en terme d’infidélité, en effet, c’est entériner et renforcer des comportements discriminatoires et stigmatisants à l’égard des personnes vivant avec le Vih/sida. Qui plus est, soulignons que les premiers cas pédiatriques arrivent à l’âge de l’initiation sexuelle.

De plus, comme nous l’avons signalé, l’appropriation d’une lecture religieuse de la maladie et d’une sexualité déviante par les personnes vivant avec le Vih/sida participe à freiner le processus d’observance aux traitements anti-sida.

En second lieu, cela revient à asseoir une vision occidentale de ce que doit être un couple hétérosexuel normé et cela participe à une imposition de valeurs. Et ceci est d’autant plus dangereux que, comme montré dans le présent travail, le concept de fidélité se démarque du concept judéo-chrétien. La fidélité aux Antilles est sexuée : si le multipartenaire est celui qui fait défaut aux lois divines, il est néanmoins toléré par la société. A contrario, le vagabond est la cible de nombreuses condamnations. Et la femme, quant à elle, doit s’inscrire dans une fidélité stricte.

En troisième lieu, en répétant l’aspect transgressif de la sexualité responsable du Vih, cela ne fait finalement que désengager les personnes vis-à-vis d’un processus de protection. Ce type de discours renforce le fait qu’un homme n’a pas besoin de se protéger à l’intérieur de ses relations mutipartenariales, car il ne s’inscrit pas dans le cadre de l’infidélité, seul le vagabond est infidèle.

Par ces remarques, nous souhaitons souligner également que bien au-delà de l’adaptation culturelle des messages d’information sur le Vih/sida, la prévention doit être vigilante sur ce que Jaffré appelle « l'acceptabilité sociale des mesures préventives préconisées ». (Jaffré cité par Taverne, 1996b, p. 535).

De plus, notons que proposer l’alternative « fidélité ou préservatif » revient à établir un parallèle entre celui qui utilise des préservatifs et celui qui a une sexualité « malsaine ». Derrière ce type de discours moralisateur, le message ne fait que participer à instaurer une méfiance vis-à-vis de celui qui se protège. Celui qui utilise des préservatifs, dans ce contexte, admet qu’il a un comportement sexuel jugé déviant. Un mécanisme inverse se met alors en scène ; celui qui se protège est celui qui transgresse la loi sociale. Reprenons les propos de Taverne :

Retenons que responsabiliser n’est pas moraliser ou encore culpabiliser.

En quatrième lieu, au-delà de la condamnation d’une sexualité et de son inscription dans une dimension morale, notons que c’est détacher l’infection d’un comportement de protection bio rationnel. Dans ce cadre, le Vih/sida n’est pas lié au non usage de préservatif, mais à un type de sexualité (homosexuel, multipartenarial, vagabondage). Or, les messages de communication se doivent de ne pas aborder l’aspect multipartenarial comme lié à une pratique à risque, mais en terme d’une gestion d’un risque de contamination.

La situation à risque de transmission du Vih doit demeurer le non-usage de préservatif en absence de la connaissance du statut sérologique de son partenaire ou connaître son statut séropositif et ne pas se protéger. En aucun cas, le Vih/sida ne doit être lié à un type de sexualité.

En dernière instance, relevons que parler du multipartenariat comme cela est fait actuellement, c’est finalement, malgré les apparences, traiter de la figure du célibataire errant pour la population. Mettre en garde la population contre le multipartenariat revient ainsi à dénoncer la non inscription d’un individu dans un cadre familial ou conjugal.

Retenons que les programmes de prévention et de postvention ne doivent pas servir au maintien, voir à la production de normes. Les travaux de Foucault (1976) peuvent nous servir à cet égard de sentinelle. En montrant comment la société occidentale a investi la question de la sexualité et comment finalement, bien loin d’un tabou sur la sexualité, nos sociétés ne font que coloniser les pratiques sexuelles et cherchent à s’infiltrer dans les moindres interstices pour traquer les comportements, Foucault a mis en relief le savoir/pouvoir sur la sexualité et plus précisément la « mise en discours du sexe ». La médecine et la psychologie se sont évertuées et le sont toujours, notons le, à investir et à scruter la sexualité. Maîtriser et policer le corps sexué, tel est l’avatar qui taraude de nombreux programmes.

Dans la démarche de prévention et de postvention, il nous semble également important de prendre en compte le fait que la santé soit devenue une valeur occidentale phare (Massé, 1999) mais que de nombreuses autres valeurs peuvent être prioritaires dans d’autres cultures et sous d’autres latitudes.

S’assurer de se nourrir et de se vêtir est pour certaines populations une tâche quotidienne qui place la santé et la protection lors de rapports sexuels loin des préoccupations.

Comme le souligne Hamel (2002) « la situation de dominé, socialement et économiquement induit un rejet du discours préventif, une projection des risques d’infection sur les figures fantasmées de la femme fatale et de la fille « salope » et un renforcement de l’influence du groupe des pairs, ce qui favorise les pratiques à risque chez ceux qui sont les moins expérimentés et les plus déstabilisés dans leur masculinité » (p. 97). La préservation de la santé est, ici, secondaire face à la nécessité d’affirmer sa « masculinité ».

Dans le même temps, il s’avère nécessaire d’inscrire toute prévention et postvention contre le Vih/sida en Guadeloupe en ayant intégré la dimension du regard. La Guadeloupe est une société du regard et de la visibilité. Dans ce sens, l’anonymat des lieux de dépistage et des lieux d’achat de préservatifs sont rendus difficiles.

Retenons que le poids de la religion, la pression sociale, le rapport des genres, les relations de pouvoir, le niveau économique, les croyances populaires pour ne citer qu’eux doivent être reconnus et respectés dans la démarche de prévention.

S’il est communément admis que les freins à la prévention se situent dans les aspects économiques (précarité), culturels (importance de la virilité, de la maternité, lecture magique de la maladie, assimilation du Vih/sida à une déviance), sociaux ou encore politiques, nous souhaitons néanmoins rappeler, aussi banal que cela puisse paraître, que l’un des premiers freins à la prévention est biologique et renvoie à l’aspect asymptomatique de l’infection au Vih. L’absence de symptôme participe de la non perception d’une contamination. Rappelons les chiffres en Guadeloupe : la moitié des personnes nouvellement dépistées au stade sida apprennent leur statut sérologique Vih positif à ce moment là. Selon une étude de l’ONUSIDA/OMS (UNDP, 1999), dans le monde, neuf personnes sur dix vivant avec le Vih/sida ne sont pas au courant de leur statut sérologique positif. Cette étude estime à plus de 29 millions, le nombre de personnes vivant actuellement avec le Vih/sida sans le savoir.

Aussi, dans un contexte où la population guadeloupéenne attribue le Vih/sida à une visibilité de l’infection sur le corps, il est plus qu’évident que de nombreux efforts doivent se concentrer sur une vulgarisation des aspects scientifiques et biologiques de la pathologie. Plus particulièrement, les aspects chroniques et asymptomatiques devraient être répétés. Pour illustration, nous pensons aux mères, pour la plupart étrangères qui après un accouchement et l’annonce de la séronégativité de l’enfant, ne se font plus suivre. Comment être infectée, comme le médecin le dit, et ne pas avoir contaminé l’enfant ?

Nous avons déjà souligné avec Halfen, depuis son terrain martiniquais, cet état de fait. En effet, selon elle, dès lors que l’on quitte le cadre général de la transmission pour aborder des points plus précis liés au Vih/sida, de nombreuses confusions émergent (2000).

Les corrélations maintes fois soulignées dans les travaux de recherche entre le niveau d’étude et les mesures de protection sanitaire ne cessent de rappeler que plus le niveau d’étude est élevé plus il y a une meilleure réception de l’information ; à l’inverse, un niveau d’éducation faible peut s’accompagner d’une faiblesse d’éducation sanitaire. Si nous reconnaissons cet état de fait, nous tenons néanmoins à rappeler que le niveau scolaire n’est pas le seul déterminant et n’est pas une condition suffisante pour amener à un changement de comportement.

Cependant, en Guadeloupe, malgré les opinions ambiantes sur la qualité du système éducatif français institué, nous retenons, avec l’Insee que la quasi majorité des plus de 30 ans n’a pas de diplôme [194] . Chez les 15-29 ans, 39% des jeunes sont sans aucun diplôme [195] . Aussi, cette réalité tend à rappeler la nécessité de vulgariser les messages de pré et postvention en Guadeloupe. Il faut continuer à renforcer les connaissances sur le fonctionnement de la maladie et les modes de transmission par une plus grande vulgarisation du discours scientifique. Qui plus est, cette vulgarisation doit être distinguée de la réduction des messages. En effet, à partir de l’analyse que nous avons menée en Guadeloupe sur les outils de prévention utilisés (Bombereau, 2001), nous notons un biais important. À défaut de savoir parler simplement de la maladie, les messages se font injonctifs et minimalistes.

Aussi, pour nous, la prise en compte des aspects culturels guadeloupéens passe aussi par la reconnaissance de ce moindre niveau d’éducation.

Qui plus est, comme nous l’avons souligné, les personnes vivant avec le Vih/sida rencontrées ont une compréhension erronée du processus physiopathologique de l’infection à Vih et peu se sont appropriées cette maladie dans ses aspects biologiques. Bien plus encore, comme constaté, nombreuses sont les personnes infectées qui mettent en place des mesures préventives qui n’ont pas de raison d’être biologiquement. Aussi, s’il est certain que ces mesures renvoient à une manière d’avoir une maîtrise sur cette pathologie (rituels de purification à effet symbolique), il n’en reste pas moins que la plupart du temps, ce sont des comportements qui entravent la vie sociale quotidienne et participent d’une auto mise à l’écart. Ainsi vivre le Vih au quotidien, c’est aussi et peut-être avant tout, ne pas se sentir dangereux.

Les représentations sur le Vih/sida et sur les personnes vivant avec le Vih/sida ont montré que l’infection au Vih et l’univers de la famille sont selon les Guadeloupéens antinomiques : les figures archétypales de la maladie renvoient à l’errance et à la non inscription dans une vie de famille ; qui plus est l’interdit de procréation est formel de la part de la population.

Aussi, au-delà d’une sexualité jugée « mauvaise », les personnes vivant avec le Vih/sida sont condamnées, car elles ne s’inscrivent pas (ou ne doivent pas s’inscrire) dans la reproduction de la société, car elles n’assument pas financièrement leurs relations et ne participent pas au maintien de la famille. De ce fait, il s’avère important de réinscrire la pathologie dans la solidarité familiale et conjugale. Le Vih/sida est une pathologie devenue chronique. Avec des traitements, la vie avec le Vih se conjugue le plus souvent avec famille, amis et travail.

En dernier lieu, nous tenons à suggérer quelques études à mener afin de mieux appréhender la spécificité du Vih/sida en Guadeloupe :

- les cas pédiatriques et la lecture sociale du Vih/sida

- les représentations sociales entourant les contaminations par voie sanguine (hémophilie, seringue, etc.)

- le lien anormalité, pacte diabolique, sorcellerie et personne vivant avec le Vih/sida

- les conversions religieuses aux églises d’obédience protestantes et les personnes vivant avec le Vih/sida

- les auto-censures des personnes vivant avec le Vih/sida, la rupture sociale et la stigmatisation

- les parcours thérapeutiques des personnes vivant avec le Vih/sida

- les populations migrantes et plus spécifiquement les femmes

Pour finir, à partir de ce présent travail, il nous apparaît nécessaire de continuer à rendre visible les représentations et les croyances et ainsi poursuivre les efforts dans le sens de la création de ponts culturels entre le savoir populaire et le savoir médical, tel que l’entend Massé (1995).



[189] Sur cet aspect, nous renvoyons le lecteur sur notre quatrième partie traitant des personnes vivant avec le Vih/sida

[190] Notre traduction : « les personnes à augmenter leur contrôle et améliorer leur santé sexuelle et reproductive, et ainsi parvenir à un état de bien-être positif en améliorant des habiletés personnelles et leurs capacités à faire des choix. »

[191] Halfen a déjà précisé, dans son travail de thèse, la nécessité de revoir les termes de multipartenariat et de relations occasionnelles dans les programmes de prévention puisque ceux-ci ne recouvrent pas les mêmes réalités pour la population. Comme le remarquait l’auteur, en Martinique, le risque lié au multipartenariat est minimisé, voire ignoré (Halfen, 2000).

[192] Notre traduction : les parents voudraient que leurs enfants soient à l’abri de maladies et dans le même temps, ils veulent également que leurs enfants s’abstiennent de relations sexuelles jusqu’à une date future non déterminée. Par conséquent, le défi des programmes de communication sur le sida est de trouver un équilibre entre les idéaux des parents et leur reposnabilité d’assurer que ceux qui sont à risque sont informés des différentes options pour se protéger.

[193] Pensons ici à l’étude de Russell-Brown et Al, à Saint Kitts et Nevis auprès des adolescents de 12 à 15 ans (1992). Les questions qui conduisaient cette recherche peuvent se résumer par : promouvoir l’éducation sexuelle conduit-il nécessairement à promouvoir la relation sexuelle en elle-même ? et de quelle manière ceux qui reçoivent l’information sont-ils mieux préparer à une vie sexuelle protégée (risque de grossesse) ?. Notons que les auteurs ont montré que l’éducation sexuelle ne conduit pas à une initiation précoce de l’activité sexuelle. Par contre l’âge et le niveau de classe sont des facteurs déterminants dans les comportements sexuels (Bond, 1992).

[194] Cf. partie 1 du présent travail.

[195] Cf. partie 1 du présent travail.

© Gaelle Bombereau, 2005