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Conclusion

Le rôle évolutif de l’hybridation a longtemps été nié et est encore aujourd’hui un sujet qui suscite de nombreuses controverses (Arnold 2004; Seehausen 2004). Bien que les études détaillées sur l’hybridation en milieu naturel restent très fragmentaires, l’idée lui attribuant un effet significatif sur l’évolution et la biodiversité du vivant semble être de plus en plus appuyée. Jusqu’à présent, peu d’études ont réussi à évaluer, en nature et chez les animaux, le succès reproducteur relatif des hybrides par rapport à celui des espèces parentales à la première génération hybride de même qu’aux générations subséquentes (Arnold 1997). Il est donc primordial de porter une attention particulière à la question de l’hybridation en milieu naturel afin de mieux débattre de son rôle dans l’évolution des espèces (Arnold 2004).

Quelques individus hybrides ayant déjà été documentés entre les anguilles américaines et les anguilles européennes, ces deux espèces représentaient un excellent modèle pour apporter de nouvelles données sur l’effet de l’hybridation et son impact potentiel dans l’évolution des animaux. L’objectif général de la présente étude était d’évaluer, à l’aide d’analyses génétiques, l’ampleur et la dynamique de l’hybridation entre les anguilles américaines et européennes. Les génotypes multilocus AFLP ont permis de classifier les échantillons en quatre catégories possibles : anguille américaine pure, anguille européenne pure, hybride de première génération et hybride de générations subséquentes. Les résultats ont démontré que i) une proportion considérable (15,5%) des anguilles en Islande est d’origine hybride, ii) les hybrides de première génération sont fertiles et se reproduisent, iii) en Islande, la proportion d’hybrides est plus grande dans le stade anguille jaune et iv) les hybrides en Atlantique sont presque exclusifs à l’Islande où leur proportion tend à augmenter avec la latitude.

La présence d’hybrides de génération supérieure dans tous les sites islandais indique que l’hybridation entre les anguilles américaines et les anguilles européennes ne représente pas nécessairement un cul-de-sac évolutif. En effet, l’incompatibilité génétique, souvent présentée comme argument contre le potentiel évolutif de l’hybridation (Burke & Arnold 2001), ne semble pas être un facteur important dans ce cas-ci. Tout comme les autres anguilles, les hybrides de première génération retrouvent leur chemin vers la mer des Sargasses où ils s’y reproduisent. La progéniture engendrée est viable et retrouve à son tour sa voie vers un habitat d’eau douce : l’Islande.

De plus, il est important de noter que la proportion d’hybrides est plus grande dans les stades anguilles jaunes par rapport aux stades civelles, et ce, pour les hybrides de première génération de même que pour les hybrides de générations supérieures. Cette plus grande proportion d’hybrides dans le stade de vie plus vieux pourrait être le résultat d’une survie différentielle favorisant les hybrides dans les eaux islandaises ou tout simplement le résultat d’une réduction de la proportion d’hybrides atteignant les eaux islandaises. Dans les deux cas, la sélection naturelle et/ou le taux d’hybridation dans la mer des Sargasses pourraient potentiellement jouer un rôle dans la proportion d’hybrides observée.

La présence d’hybrides presque exclusive à l’Islande amène un élément en faveur de l’hypothèse d’une base génétique additive différente entre les espèces pour la migration. D’ailleurs, il a déjà été démontré que les anguilles américaines ont un stade larvaire significativement plus court que celui des anguilles européennes (Wang & Tzeng 2000). Ainsi, en assumant que la durée du stade larvaire est un caractère déterminé génétiquement et de façon quantitative, les hybrides pourraient avoir une durée du stade larvaire intermédiaire. Cette hypothèse semble plausible, puisqu’en suivant le parcours du Gulf Stream et du courant Atlantique Nord jusqu’en Europe, un temps de migration intermédiaire dirigerait approximativement les larves dans la région de l’Islande. Si cette hypothèse se confirmait, elle pourrait expliquer pourquoi les deux espèces d’anguille demeurent distinctes même si les hybrides se reproduisent et ont une survie relative supérieure aux anguilles européennes en Islande.

En Islande, la tendance de la proportion d’hybride à augmenter avec la latitude suggère qu’un gradient environnemental du Sud vers le Nord influence la survie des hybrides par rapport à la survie des individus purs. Un tel gradient pourrait, par exemple, exister au niveau de la température moyenne qui diminue avec la latitude en Islande (Einarsson 1984) et qui pourrait influencer la survie des anguilles. Ainsi, en supposant que les hybrides ont une meilleure survie que les anguilles européennes pures dans les environnements plus froids, leur proportion devrait, tel qu’observé, être inversement proportionnelle à la température moyenne du milieu.

Malgré la présence d’hybrides de générations supérieures, les résultats obtenus dans la présente étude viennent renforcir le statut d’espèces biologiques distinctes des anguilles en Atlantique. En effet, bien que l’hybridation entre les deux espèces soit possible et que les hybrides soient fertiles, les deux espèces demeurent clairement génétiquement distinctes. Si les conditions demeurent ainsi, il n’y a pas lieu, à mon avis, de relancer le débat sur le statut des anguilles américaines et des anguilles européennes. Cependant, si le niveau d’introgression augmente et que de plus en plus d’hybrides sont observés sur les continents, le statut d’espèces distinctes devra être questionné à nouveau.

Dans cette optique, il serait intéressant de considérer l’effet de l’environnement sur la dynamique de l’hybridation entre les anguilles de l’Atlantique. D’une part, l’introgression chez ces espèces pourrait être influencée par l’environnement physique de la mer des Sargasses et les courants océaniques. En effet, avec les changements climatiques actuels, les caractéristiques physiques des différentes masses d’eau pourraient être modifiées (Knights 2003). Dans l’éventualité où ce changement dans les masses d’eau amènerait un changement dans la distribution des aires de reproduction, l’aire de reproduction en sympatrie pourrait varier grandement amenant des taux d’hybridation différents. D’autre part, les changements climatiques, de par leur influence sur les courants océaniques (Duplessy 1999), pourraient influencer la migration des leptocéphales induisant potentiellement une modification dans la répartition des anguilles hybrides et des souches parentales. Une modification dans les courants océaniques pourrait aussi modifier l’environnement et changer les pressions de sélection exercées sur les leptocéphales pendant leur migration océanique. La survie relative des hybrides par rapport aux anguilles pures pourrait alors être modifiée.

Finalement, il est important de signaler que la zone hybride documentée dans la présente étude représente un cas unique. Ce caractère unique lui vient du fait que l’habitat occupé par les individus hybrides est situé à des milliers de kilomètres de leur lieu de naissance. Cela implique que les hybrides suivent un patron de migration les menant en Islande ainsi que, potentiellement, dans les régions avoisinantes. À notre connaissance, jamais ce type particulier de zone hybride n’a encore été documenté.

En somme, la présente étude constitue un exemple appuyant le potentiel évolutif de l’hybridation en milieu naturel chez les animaux. Avec l’augmentation des exemples d’hybridation entre espèces distinctes, il devient de plus en plus difficile d’ignorer que l’hybridation puisse avoir un rôle important dans l’évolution et la biodiversité du vivant. Auparavant, peut-être étions-nous trop aveuglés par l’amalgame des théories qui considéraient rarement l’hybridation en tant que processus évolutif pour se rendre compte de son importance. En considérant plus sérieusement l’hybridation en milieu naturel, il sera possible de le vérifier. Par ailleurs, l’impact de l’hybridation en milieu naturel est un sujet d’une grande importance dans le domaine de la conservation de la biodiversité. L’hybridation peut être indésirable lorsque qu’elle est causée par des facteurs anthropogéniques ou qu’elle mène à l’extinction génétique d’une lignée. Cependant, l’hybridation peut aussi avoir des effets positifs sur la diversité biologique en favorisant l’échange de matériel génétique ou la création de diversité génétique. Comme l’impact de l’hybridation en milieu naturel est différent pour chaque situation, il est difficile d’établir des règles générales pour la gestion des espèces. Certains considèrent que les populations avec un degré d’introgression ne devraient pas être inclues dans les plans de gestion ou de sauvegarde des espèces menacées alors que d’autres prétendent le contraire. Il y a donc un besoin urgent de déterminer la façon de traiter les populations avec un degré d’introgression léger ou important en gardant en tête que l’important est de préserver les processus évolutifs naturels en cours.

© Vicky Albert, 2006