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Chapitre I Les jeunes et le travail à l’heure de la nouvelle économie[1]

Table des matières

Life is work

--Henry Ford (1863-1947)

I do the things which my own nature drives me to do

--Albert Einstein (1879-1955)

Les conditions à l’intérieur desquelles les jeunes adultes intègrent aujourd’hui le marché du travail se sont considérablement altérées au fil du temps et posent désormais de nouveaux défis pour la jeunesse. Mais quelles sont justement ces conditions et de quelle façon les jeunes s’y adaptent-ils? Ce premier chapitre s’intéresse à la situation des jeunes sur le marché du travail de même qu’à leur orientation au travail; il se divise en deux sections. La première examine les récentes transformations du marché du travail et ses répercussions sur les nouvelles générations de travailleurs. La seconde dresse le bilan des plus récents travaux de recherche à propos de la place du travail dans le système de valeurs des jeunes.

Il est aujourd’hui généralement admis que le travail et le monde du travail sont en pleine mutation. L’histoire nous enseigne toutefois que le phénomène n’est pas nouveau; le travail humain a vécu et survécu à plusieurs crises et transformations depuis qu’il est devenu, à l’époque de la révolution industrielle, le principal régulateur de l’ordre social (Fournier et Bourassa, 2000). Le dernier quart de siècle a posé des défis particuliers aux jeunes au moment de l’insertion professionnelle. L’emploi standard (régulier, à temps plein et généralement à vie), qui faisait jadis figure de norme, a lentement cédé sa place à l’emploi atypique (contrat à durée déterminée, travail occasionnel ou à forfait, etc.).

Les jeunes d’aujourd’hui, parce qu’ils sont plus sensibles aux changements du marché du travail (Gauthier, 2002a), développent des stratégies qui leur permettent de mieux se positionner en vue de se tailler une place en emploi (Gauthier, 2003). Au Québec comme ailleurs en Occident, le parcours des jeunes apparaît à cet effet moins linéaire qu’autrefois et plus fragmenté, diversifié et complexe (Roulleau-Berger, 2003). Plus encore, les conditions imposées par le marché du travail semblent acceptées d’entrée de jeu par ces jeunes qui parlent de leur précarité en termes d’opportunités parce qu’elle répond à leur besoin de liberté tout en leur offrant un plus grand nombre de choix (Saint-Pierre, 2001).

L’image véhiculée par la sociologie du travail de la période d’après-guerre est celle de l’emploi « standard » où l’employé, qui travaillait à temps plein pour un employeur jusqu’à la retraite, pouvait espérer gravir les échelons au sein de l’entreprise (Cornfield et Hodson, 2002). Né d’une stratégie d’internalisation mise en oeuvre par les employeurs, l’emploi « standard » avait alors pour fonction de créer un sentiment de stabilité au sein de la main-d’oeuvre. La situation a cependant commencé à changer au cours des années 1980. Préoccupés par une compétition accrue et soucieux de répondre aux nouveaux défis posés par les changements technologiques, les employeurs ont dès lors privilégié la flexibilité en ayant recours à la sous-traitance, aux emplois à contrat déterminé ou à temps partiel ( idem ).

Sur le plan de l’intégration, la flexibilité de gestion introduite dans l’univers du travail a sans doute contribué à l’affaiblissement du lien d’emploi.  « L’employeur pas plus que l’employé ne sont liés à vie et la position du travailleur se définit par la précarité plus que par la stabilité » (Gauthier, 2000b : 66). Les nouvelles formes d’emploi occupées par les jeunes mettent donc en doute la force d’intégration qui liait jusqu’ici l’employé à son entreprise ( idem ). De façon générale, seul un certain nombre de jeunes parmi les moins scolarisés auraient aujourd’hui tendance à développer un sentiment d’appartenance à l’entreprise; « le nomadisme existerait de plus en plus comme conséquence de la flexibilité d’emploi » (Gauthier, 2004 : 13).

La place des jeunes sur le marché du travail a diminué au cours de la dernière décennie. Le taux d’activité des 15 à 24 ans est passé de 65% à 61% entre 1990 et 2000 (Gauthier et al. , 2004 : 29). Selon Développement des ressources humaines du Canada (DRHC, 2000), cette diminution serait liée au fait que les jeunes ont tendance à reporter à plus tard leur entrée sur le marché du travail, qu’ils demeurent à l’école plus longtemps qu’auparavant ou y retournent afin de mieux se préparer à y entrer. Pour les mêmes raisons, leur taux d’emploi [2] a aussi diminué au cours de la même période (56% à 53%) (Gauthier et al. , 2004 : 29). En ce qui a trait au taux d’emploi à temps partiel de cette classe d’âge, il a considérablement augmenté passant de 34% à 45%, ce qui reflète les changements qui ont lieu dans l’organisation du travail et dans les pratiques de recrutement des entreprises ( idem ). Or, les emplois à temps partiel offrent généralement un salaire et des avantages moins élevés que les emplois à temps plein ainsi qu’un moins grand nombre de possibilités d’amélioration des compétences. Cette tendance témoignerait, selon Développement des ressources humaines du Canada, d’une détérioration de la situation des jeunes sur le marché du travail (DRHC, 2000 : 6).

Le taux chômage a toujours été un indicateur privilégié de la situation de certains groupes sur le marché du travail. Dans le cas des jeunes québécois, cet indicateur aurait fluctué de manière cyclique depuis 1976 (Vultur, 2003b)[3] . Des données récentes nous permettent de constater que le taux de chômage des jeunes aurait diminué rapidement depuis 1997 pour se stabiliser autour de 13,5% en 2002 ( idem  : 234). Cela dit, il n’en demeure pas moins que divers facteurs structurels et des variations conjoncturelles ont fait en sorte que le taux de chômage des jeunes est systématiquement demeuré plus élevé que celui des adultes au cours des dernières décennies ( idem ).

Le chômage des jeunes est vraisemblablement « un phénomène à géométrie variable » qui nous oblige à prendre en considération une série d’autres facteurs que sont entre autres le groupe d’âge, la fréquentation scolaire et le niveau d’études ( idem ). Cela dit, le moment de quitter les études est particulièrement significatif comme l’indique le Tableau 1. Plus le niveau de scolarité augmente, moins le taux de chômage est important. Il faut toutefois noter que les diplômés d’études secondaires et ceux qui ont effectué des études postsecondaires partielles ont des taux de chômage relativement semblables. Il en est ainsi de ceux qui ont un diplôme d’études postsecondaires et de ceux qui ont interrompu les études universitaires. Le diplôme conserve donc une valeur certaine bien qu’à partir des études postsecondaires les écarts ne soient pas si importants.

Le taux de chômage des 15-24 ans demeure par ailleurs toujours plus élevé que celui des 25 ans et plus comme l’illustre le Graphique 1. L’ampleur de l’évolution de cet écart est toutefois relativisée par l’analyse de l’indicateur relatif du taux de chômage (IRTC)[4] qui révèle que depuis 1976 la situation relative de l’emploi des jeunes se serait en quelque sorte améliorée (Vultur, 2003b).

Source: Statistique Canada, Revue chronologique de la population active, 2002. Calculs de Vultur (2003b : 240).

Doit-on voir dans ces courbes un effet démographique, l’arrivée moins nombreuse des jeunes sur le marché du travail ou encore une modification des aspirations au travail des jeunes, modification qui les amènerait à corriger leur trajectoire professionnelle? Ce phénomène pourrait annoncer une importante transformation du marché du travail ainsi que de la place des jeunes dans ce marché. Non seulement le marché du travail et la situation des jeunes pourraient en souffrir, mais la persévérance scolaire, qui représentait jusqu’ici une solution au chômage, pourrait aussi en être affectée.

Traditionnellement redoutable parce qu’il représente la perte de garanties sociales attachées à un emploi et s’accompagne d’une désocialisation menaçant l’identité sociale, le chômage ne semble aujourd’hui plus susciter la même crainte qu’autrefois. Pour une majorité de jeunes français interrogés, le chômage apparaît aujourd’hui comme une expérience « normale » dans une vie de travail (Achache, 2000 : 26). L’attitude des jeunes par rapport au chômage aurait donc changé. De la même façon, le rôle du travail et l’appartenance à une entreprise semblent avoir perdu de leur importance dans la constitution des identités sociales ( idem ). Bien que l’attitude générale vis-à-vis le chômage se soit dans l’ensemble améliorée, ce dernier continue néanmoins de poser un problème d’identité. Des données québécoises laissent croire que ce qui fait le plus souffrir le jeune chômeur, c’est la perte de sa « gang », du groupe familier qui avait contribué à son intégration à l’entreprise (Gauthier, 2004 : 16).

Les jeunes ont connu des situations si difficiles au cours des décennies 1980 et 1990 que des analystes continuent de voir leur insertion professionnelle comme une épreuve de force. L’impartition flexible[5] du travail (contrat à durée limitée, travail à temps partiel, travail autonome, etc.) (Mercure, 2001) a en effet d’abord été le lot des jeunes et continue d’être le leur pendant les premières années d’expérimentation du monde du travail. À peine sortis de l’emploi contractuel et à temps partiel qui caractérise le segment du marché du travail réservé aux étudiants, les jeunes adultes hautement scolarisés ont appris qu’ils ne pouvaient s’attendre à retirer immédiatement tous les avantages de leur investissement dans les études.

Un ouvrage collectif faisait récemment la proposition que « la marge » à propos des 18 à 30 ans sur le marché du travail était devenue la norme (Fournier et Bourassa, 2000), entendons par là que le travail atypique était devenu la norme d’insertion professionnelle des jeunes. L’auteur d’un chapitre de cet ouvrage résume ainsi les représentations de l’insertion professionnelle entretenues par certains diplômés universitaires :

Tout se passe comme si la stabilisation sur le marché du travail était beaucoup moins qu’auparavant liée à la permanence de l’emploi et du poste qu’un individu occupe, mais davantage à l’employabilité de l’individu, à sa capacité d’éviter le chômage, de mettre en valeur ses compétences et sa polyvalence, soit en démontrant que ses compétences correspondent à celles qu’un employeur éventuel recherche, soit en créant son propre emploi. (Trottier, 2000 : 46).

Selon Castel (2003), le principal facteur en cause lorsque les jeunes français rencontrent des difficultés d’insertion n’est pas l’âge, mais bien davantage le fait qu’ils comptent pour la majorité des « nouveaux arrivants » ( new entrants ) sur le marché du travail. L’auteur reconnaît cependant que ces deux caractéristiques vont généralement de pair. À titre de « nouveaux arrivants », les jeunes sont les premiers à ressentir les soubresauts de l’économie même s’ils ne sont pas atteints de la même façon par les mutations du monde du travail, ni touchés avec la même intensité par la précarité.

Au Québec et dans l’ensemble du Canada, la situation de l’emploi a été plus favorable aux titulaires d’un diplôme d’études postsecondaires qu’aux diplômés du secondaire ou aux sans-diplôme, peu importe l’ordre d’enseignement depuis le début des années 1990 (MEQ, 2003; Vultur, Trottier et Gauthier, 2002 ; Trottier, Perron et Diambomba, 1995). Les travaux de Fournier, Béji et Croteau (2002) sur les trajectoires d’insertion professionnelle de jeunes diplômés du secondaire professionnel, du collégial technique et du baccalauréat spécialisé abondent en ce sens. Ainsi, « le diplôme d’enseignement supérieur permet à ses détenteurs de bénéficier de situations avantageuses visibles au niveau des taux de placement, au niveau de l’évolution du profil salarial ainsi qu’au niveau du lien entre la formation et l’emploi » (Fournier, Béji et Croteau, 2002 : 66).

D’après les travaux de Vultur, Trottier et Gauthier (2002), deux principales raisons expliqueraient que les diplômés s’insèrent mieux sur le marché du travail que les non-diplômés. Le diplôme sanctionne d’abord la fin d’un parcours scolaire et atteste l’acquisition de connaissances objectives. Il permet par ailleurs de distinguer les individus selon leurs aptitudes potentielles et constitue ainsi une mesure des capacités productives d’un individu. Fournier, Béji et Croteau (2002) ajoutent cependant que nous sommes loin de la situation des années 1960 et 1970 où il était possible de « trouver un emploi stable, bien rémunéré, immédiatement après l’obtention du diplôme » ( idem  : 66). Il faut toutefois nuancer cette dernière affirmation en rappelant que « la crise » de l’emploi des années 1980 était déjà amorcée depuis le milieu des années 1970 (Langlois et Fréchet, 1990). À la lumière de ces explications, il va sans dire que le diplôme demeure un important facteur d’insertion, mais il n’est pas le seul : l’expérience professionnelle, les compétences acquises à l’extérieur du système scolaire, le réseau de relations de l’individu, la concurrence sur le marché de l’emploi ne sont que quelques-uns des nombreux facteurs qui entrent aussi en ligne de compte (Vultur et al. , 2002).

Les propos énoncés jusqu’à présent montrent que l’insertion professionnelle ne se reconnaît désormais plus dans les termes qui la définissaient il y a une génération. Scolarisation, polyvalence, mobilité sont autant d’atouts que les jeunes doivent aujourd’hui mettre en jeu s’ils veulent tirer profit de la précarité et de la flexibilité qui caractérisent les premières années de leur vie active. Une telle modification des conditions d’insertion professionnelle est sans doute au coeur des changements observés relativement à la place du travail dans le système de valeurs et le rapport au travail des nouvelles générations.

Alors que se multiplient les changements dans nos sociétés, certains travaux nous permettent de croire que les valeurs sont quant à elles marquées par une stabilité qui témoigne de l’attachement des jeunes envers les valeurs « traditionnelles » – remodelées selon le contexte d’aujourd’hui – que sont entre autres la famille et le travail (Gauthier et Charbonneau, 2002). À titre de manière idéale d’être ou d’agir, les valeurs modèlent les conduites et les attitudes de l’individu; elles « constituent son identité profonde, ce qui le mobilise et le fait vivre » (Bréchon, 2000 : 9). Une meilleure connaissance des valeurs qui animent les jeunes générations s’impose à la compréhension de leur orientation aux études et au travail. Force est toutefois de constater que, tandis que de grandes enquêtes internationales sont menées sur le sujet, les initiatives de ce type se font rares au Québec (Gauthier, 2000a ; Pronovost, 2003). Hormis quelques sondages[6] témoignant de l’importance de la famille et de la vie sentimentale, notre connaissance des valeurs des jeunes québécois remonte au début des années 1990[7] . La question semble à nouveau gagner en intérêt et les plus récents travaux de recherche laissent croire que les valeurs des jeunes ne sont pas si différentes de celles de leurs prédécesseurs ; il n’y aurait donc pas de « fossé » séparant les valeurs des parents de celles de leurs enfants (Pronovost, 2003).

La situation actuelle des sociétés industrielles développées montre que le travail demeure la pierre angulaire de l’insertion sociale et le principal responsable du développement de l’identité sociale (Lacharité et Pronovost, 2002 ; Saint-Pierre, 2001). En plus d’être garant d’autonomie et de liberté, le travail est au coeur de nos relations avec les autres. Et s’il continue d’être la norme en vertu de laquelle nous investissons la majeure partie de notre existence dès l’entrée en formation, ses contours s’altèrent cependant au fur et à mesure que change notre façon de nous définir à son égard. L’étude du travail comme valeur n’est toutefois pas simple; le sujet demeure controversé dans les principaux forums de sciences humaines.

Les ouvrages annonçant la fin du travail abondent (Gorz, 1988; Rifkin, 1995 ; Méda, 1997). Selon ces auteurs, le travail ne serait plus le vecteur de la vie sociale et individuelle ni le levier d’intégration à la société. Or, le travail qui s’éteint est celui que l’on qualifierait aujourd’hui de « traditionnel », soit l’emploi à temps plein, régulier, à vie et réalisé au sein d’une même entreprise. Celui en émergence, qui est plus souvent le fait des nouveaux arrivants sur le marché du travail, est marqué par la flexibilité, le chômage et l’incertitude. Nombreux sont les auteurs qui font une lecture plutôt sombre de la relation qu’entretiennent aujourd’hui les jeunes par rapport au travail; ces observateurs dénoncent leur désengagement envers le travail. Certains, plus radicaux, vont jusqu’à affirmer que le travail n’a plus aucune signification pour eux. C’est précisément le cas de Zoll (2001) qui, à la lumière d’entretiens réalisés auprès de jeunes allemands, soutient que seule une minorité d’entre eux parvient à exercer le métier idéal et à se réaliser dans le travail alors que la majorité, qui n’occupe pas l’emploi rêvé, s’y investit peu et tourne son intérêt vers la sphère du « non-travail ». Jadis vécu comme la grande aventure de l’existence, le travail ne serait aujourd’hui plus qu’un moyen parmi d’autres de se réaliser (Zoll, 2001 ; Sérieyx, 2002; Achache, 2000).

Plus près de nous, Hamel soutient une position similaire : les jeunes qui occupent des « petits boulots » ne trouvent pas de satisfaction ou d’intérêt dans le travail et sont, semble-t-il, nombreux à penser qu’ils n’arriveront pas à dénicher un emploi correspondant à leurs études et à leurs désirs. Et si le travail perd progressivement son «  momentum  », c’est aussi parce qu’il entre en compétition avec d’autres valeurs que sont les loisirs, les amis, le couple, la famille, etc. « Les jeunes seraient donc les artisans d’une nouvelle conception du travail en vertu de laquelle sa seule valeur est celle d’être le moyen nécessaire pour payer son loyer et sa croûte » (2000 : 18).

Une telle position est toutefois tempérée par les propos d’autres observateurs de la jeunesse. Malgré les bouleversements qui ont altéré la représentation du travail au cours du dernier quart de siècle, l’affirmation selon laquelle le travail est aujourd’hui plus problématique pour les jeunes ne tient toutefois pas la route lorsqu’il s’agit de prouver que le travail n’occupe plus un rôle central dans leur vie (Castel, 2003). Les plus optimistes (Gauthier, 2002b ; Fournier et Bourassa, 2000 ; Trottier, 2000) croient plutôt que le travail occupe toujours une place privilégiée dans la vie des jeunes parce qu’il demeure un important repère identitaire, qu’il répond aux besoins d’association et d’appartenance et qu’il est toujours source de statut et de reconnaissance sociale. « Loin d’avoir diminué l’importance accordée au travail, la crise de l’emploi chez les jeunes a plutôt renforcé leurs valeurs à l’égard du travail » (Trottier, 2000 : 38). Ces observateurs de la jeunesse semblent encore loin de l’affirmation selon laquelle le travail serait « a value on its way out » (Castel, 2003 : 312). S’il n’est plus l’unique lieu où s’accomplit la réalisation de soi, Vergne (2001) soutient néanmoins qu’il demeure nécessaire puisqu’il structure le reste de l’existence sur les plans familial, individuel et social. Selon cet auteur, cela explique pourquoi le désir de dénicher un emploi est placé au premier rang des priorités, alors que le travail ne représente plus ce qui est « le plus important dans la vie » ( idem  : 42).

Notons par ailleurs que l’âge, de même que le niveau de scolarité ou de diplomation, influencent les valeurs des jeunes à l’égard du travail. C’est ainsi que, comme le montre l’enquête de Belleau et Bayard (2002) sur les valeurs de jeunes de 12 à 18 ans[8] , contrairement aux cohortes les plus scolarisées, les non-diplômés du secondaire accordent davantage d’importance aux éléments extrinsèques à la tâche (heures de travail, avantages matériels, rémunération) lorsqu’ils définissent ce qu’ils entendent par un « emploi intéressant ».

Si les jeunes continuent d’accorder une place de choix au travail dans leur existence, ils ne sont toutefois pas prêts à s’y vouer corps et âme sans restriction[9] . Ainsi, ce n’est peut-être pas tant la place du travail à titre de valeur qu’il faille interroger, mais bien la montée en importance des autres domaines de la vie. La nouveauté c’est que le travail n’est plus l’unique source de réalisation de soi et que l’actuelle génération de jeunes souhaite avoir une qualité de vie à l’extérieur du travail (Zemke, Raines et Filipczak, 2000). Son idéal : dénicher un travail plaisant qui puisse s’harmoniser avec les obligations familiales et les autres domaines de la vie. Le fait le plus surprenant est sans doute l’importance accrue accordée à la qualité des relations humaines dans le milieu de travail. À défaut de trouver un emploi « intéressant », les jeunes les moins scolarisés cherchent ailleurs un sens au travail. Et, comme l’exprime Zoll, s’ils ne peuvent trouver le plaisir « dans le travail », c’est « au travail », dans leur relation avec le groupe de collègues, qu’ils éprouveront du plaisir (2001 : 266).

À la suite d’une enquête menée auprès de jeunes allemands, Beathge (1994) distingue dans le même ordre d’idées quatre façons de se définir par rapport au travail . Une première catégorie de jeunes place l’activité professionnelle au premier plan de leurs projets actuels et futurs. D’autres désirent plutôt établir un équilibre entre le travail et la vie privée; ils aspirent se réaliser dans ces deux sphères sans nécessairement devoir subordonner l’une à l’autre. Ceux pour lesquels le couple et la famille constituent l’élément structurant du projet de vie appartiennent à une troisième catégorie. Le travail est pour eux secondaire. Enfin, pour d’autres encore c’est le loisir qui polarise le projet de vie. Ceux-ci iront jusqu’à refuser de travailler ou s’investiront peu au travail. Les deux premières conceptions apparaissent nettement prédominantes dans cette étude. C’est donc dire que le travail occupe une place prépondérante, ou du moins égale, à la vie de couple ou à la vie familiale pour ces jeunes allemands. Mais qu’en est-il du rapport au travail des jeunes québécois ?

Au terme d’une étude sur l’attitude à l’égard du travail de jeunes diplômés québécois issus de l’enseignement professionnel, technique ou d’un premier grade universitaire au cours des années 80, Fournier et Croteau (1998, cités dans Vultur, Trottier et Gauthier, 2002) arrivent à la conclusion que la moitié des jeunes de leur échantillon accordent plus d’importance au travail dans leur projet de vie qu’aux autres sphères d’activité; 20 % situent le travail au deuxième ou troisième rang de leurs préoccupations ; 10 % le considèrent d’autant plus important qu’ils sont à l’étape du démarrage de leur carrière alors que 20 % des diplômés affirment ne détenir un emploi que par nécessité.

En ce qui concerne les jeunes en difficulté d’apprentissage et d’adaptation ainsi que les diplômés et les non-diplômés de la formation générale du secondaire, Charest (1997, cité dans Gauthier et al. , 2004 : 41) a constaté que les deux tiers de ces jeunes accordent une grande importance au travail comme moyen de développement personnel. Les aspects utilitaires du travail (salaire et conditions de travail) arrivent au deuxième rang. Les non-diplômés de la formation générale sont cependant moins nombreux à adhérer à cette conception expressive du travail lorsqu’on les compare aux diplômés. Ils sont par ailleurs moins exigeants que les diplômés en ce qui a trait aux conditions de travail, bien que leurs attentes au sujet du salaire soient sensiblement les mêmes.

L’harmonisation du « temps de travail » et du « temps familial » est aujourd’hui d’autant plus problématique que les deux parents sont désormais actifs sur le marché du travail (Mercure, 2001). Si les données relatives aux valeurs des jeunes québécois se font rares, l’étude de Simard (2003) sur les jeunes immigrants en milieu rural, menée dans le cadre des travaux du Groupe de recherche sur la migration des jeunes[10] , fournit de précieuses informations qui confirment la tendance observée jusqu’ici sur le rapport au travail des jeunes.

Parce qu’ils sont attentifs aux restructurations du marché du travail, qui allient précarité et flexibilité, les jeunes ont appris que le travail ne serait pas l’aventure de leur existence même si ce dernier demeure le vecteur de leur insertion sociale ainsi qu’un élément déterminant dans la construction de leur identité. Si le travail est le principal élément structurant l’existence, il n’est désormais plus le seul. Le temps libre, voué aux loisirs, à la famille, aux amis, au voyage, prend désormais une signification toute particulière. Les jeunes adultes cherchent à maximiser leur temps libre par la participation à toutes sortes d’activités qui contribuent, tout autant que le travail, à leur accomplissement personnel :

Clearly for them, salaried work is no longer the only preferred way of giving meaning to life. What emerges here is a transformation in the relationship between work and life outside work. […] Unlike the preceding generations, their lives are not essentially focused on their professional careers, but rather on the acquisition of new social, cultural, and occupational experiences that enable them to create an overall quality of life themselves (Simard, 2003: 221- 222).

De telles considérations portent à croire que la vie privée prend aujourd’hui tout son sens. La famille, suivie de près par le travail, apparaît comme la valeur dominante d’une enquête sur les valeurs de Français âgés de 18 à 29 ans (Galland et Roudet, 2001). La même tendance s’observe au Québec où, au regard de leur avenir, les jeunes valorisent l’institution familiale davantage que toute autre valeur (Pronovost, 2003 ; Roy, 2003). Dans une étude[11] menée auprès d’étudiants du collégial, Roy (2003) note que cette valeur prime davantage chez les filles que chez les garçons. Il est évident que les projets familiaux prennent une couleur particulière pour les jeunes femmes qui doivent intégrer la maternité à un projet de vie complexe qui combine à la fois succès professionnel, famille et loisirs. L’enquête de Gemme (2002), menée auprès d’étudiantes inscrites en Technique de l’informatique au collégial, montre à cet effet que ces femmes, qui ont opté pour des carrières non traditionnelles, caressent des projets de vie familiale et des ambitions professionnelles modestes qui laissent une large place à la famille et à la stabilité. Belleau et Bayard (2002), qui ont interrogé des adolescents âgés de 12 à 18 ans, tirent toutefois des conclusions contraires : lorsqu’elles se projettent dans l’avenir, les jeunes filles mentionnent d’abord la carrière contrairement aux jeunes hommes qui sont plus nombreux à parler de la famille.

De tels propos nous laissent croire que l’organisation du travail comporte son lot d’obstacles lorsqu’il est question de la conciliation travail/famille. La flexibilité de l’emploi a de multiples conséquences sur la famille comme le souligne le Conseil de la famille et de l’enfance dans son dernier avis[12] . Ces conséquences s’étendent du report de la venue d’un enfant au stress ressenti par les bambins face aux emplois irréguliers de leurs parents. De façon générale, les femmes quittent de moins en moins le marché du travail, même lorsqu’elles ont des enfants en bas âge. Il semble aussi que certains travailleurs atypiques se priveraient de vacances parce que leur mode de rémunération ne prévoit pas de salaire pendant cette période (Conseil de la famille et de l’enfance, 2002).

Quel est le sens aujourd’hui conféré au travail par les nouvelles générations de travailleurs? Bien que sa place dans l’existence fasse actuellement l’objet de débats, le travail demeure l’un des principaux éléments structurant la vie sociale. Le travail a ceci de particulier qu’il structure le temps social entre des moments de labeur et de temps libre, il contrôle le caractère des interactions avec les autres, il pourvoit l’individu d’une situation financière qui détermine son style de vie (Haller et Miller, 1971) . S’il a un peu perdu de son «  momentum  » par rapport aux autres domaines de la vie, il demeure l’un des principaux vecteurs du développement personnel d’une large majorité. Les jeunes sont en effet à la recherche d’un emploi qui soit d’abord intéressant, et cela est d’autant plus vrai pour les individus les plus scolarisés; à un niveau de scolarité plus élevé correspond généralement une importance accrue accordée à la dimension expressive du travail. Il convient toutefois d’ajouter que le travail prend désormais la couleur du contexte d’aujourd’hui caractérisé par la montée en importance d’autres domaines de la vie que sont entre autres la famille, les amis, le temps libre et les loisirs.

Nous avons jusqu’à présent interrogé la littérature au sujet de la place du travail dans le système de valeurs des jeunes, mais nous avons intentionnellement négligé la question de l’insertion professionnelle et de son implication dans la définition du rapport au travail des nouvelles générations de travailleurs . Comme de nombreuses autres étapes de la vie, l’insertion professionnelle marque la transition d’un état vers un autre; elle est ce passage obligé entre l’école et l’emploi qui ouvre la porte sur l’inconnu, inconnu qui peut s’avérer source d’importantes angoisses et appréhensions. La traversée n’est par ailleurs pas toujours réussie; elle s’étire parfois en longueur et certains y risquent l’exclusion. Dans ce contexte, les implications de l’insertion professionnelle dans la formulation des attentes à l’endroit de la situation professionnelle ne peuvent qu’être nombreuses et l’étude de l’un ne peut se faire indépendamment de l’étude de l’autre dans le cadre de ce mémoire. Cela dit, le chapitre suivant fait état des plus récents travaux au sujet de l’insertion professionnelle en vue d’en délimiter les frontières et de connaître les stratégies privilégiées par les jeunes pour tirer leur épingle du jeu de cette période d’instabilité.



[1] L’essentiel des propos rapportés dans ce premier chapitre sont tirés du document intitulé La relève dans le secteur des emplois hautement qualifiés : recension des travaux rédigé par Mélanie Anctil sous la direction de Madeleine Gauthier et Claire Boily de l’Institut National de la Recherche Scientifique (INRS). Avec l’approbation de Mme Gauthier, directrice de l’Observatoire Jeunes et Société, les chapitres 3 et 4 de ce rapport ont ici été reproduits, et considérablement enrichis depuis, pour les fins de ce mémoire. Une version complète du rapport est disponible sur le site de l’INRS Urbanisation, Culture et Société à l’adresse suivante : http://www.inrs-ucs.uquebec.ca/pdf/rap2004_02.pdf et sur le site du Conseil de la science et de la technologie : http://www.cst.gouv.qc.ca/IMG/pdf/INRS-040228.pdf (sites consultés le 22 février 2006).

[2] Le taux d’emploi représente le pourcentage des individus qui ont un emploi par rapport à l’ensemble (actifs et inactifs) de la classe d’âge (et non par rapport à la population active [en emploi ou en recherche d’emploi]) (Gauthier et al. , 2004 : 29).

[3] Selon les données de Vultur (2003b : 234), le taux de chômage des jeunes aurait connu une hausse régulière de 1976 à 1982 pour ensuite décliner jusqu’en 1989 et remonter de nouveau jusqu’en 1993 (22,6%; 13,3%; 18,8%). Il aurait ensuite régressé jusqu’en 1995 et augmenté de nouveau en 1997 (19,3%).

[4] Cet indicateur représente le rapport entre le taux de chômage des 15-24 et celui des 25 ans et plus.

[5] L’impartition flexible peut brièvement être définie comme une stratégie de rationalisation et de coordination de la production qui introduit une flexibilité globale, sur les plans technique, fonctionnel, numérique et financier, au cœur du système de production. Cette flexibilité doit par ailleurs s’allier à des objectifs de productivité et de sécurité. Nous référons le lecteur à Mercure (2001) pour une définition plus détaillée de l’impartition flexible.

[6] Un sondage Sondagem- Le Devoir révélait en 1999 que la réussite de la vie sentimentale est la première préoccupation d’une importante proportion de Québécois et Québécoises (43 %) (Sansfaçon, 1999 : A1). Après la vie sentimentale, c’est l’emploi qui recueille le plus de voix et ce, particulièrement chez les jeunes de 18 à 24 ans. Une enquête semblable réalisée en 1998 par la firme de sondage Crop faisait quant à elle état d’une remontée de l’engouement pour la famille (Crop cité dans Gauthier, 2000a).

[7] Un ouvrage collectif sur Les valeurs des jeunes (2004) sous la direction de Gilles Pronovost et Chantal Royer est récemment paru dans le cadre des activités de recherche et de diffusion des membres de l’Observatoire Jeunes et Société.

[8] Pour les fins de l’enquête, 1177 jeunes issus de trois établissements scolaires de niveau secondaire du quartier Bordeaux-Cartierville de Montréal ont répondu à un questionnaire.

[9] Une nette majorité de jeunes français (68 %) considèrent que ce serait une bonne chose que « le travail prenne une place moins importante dans leur vie » (Galland et Roudet, 2001).

[10] Pour les détails méthodologiques de cette enquête, voir la note de bas de page numéro 9.

[11] Cette enquête par questionnaire a été conduite auprès de 563 étudiants à l’automne 2001. Un certain nombre d’entre eux ont par la suite participé à des « focus groups » en 2002.

[12] Voir aussi les actes du colloque du Conseil de la famille et de l’enfance (2001).

© Mélanie Anctil, 2006