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Chapitre III Les aspirations au travail : lorsque le rêve rencontre la réalité

Table des matières

Mesure tes forces d’après tes aspirations et non tes aspirations d’après tes forces

--Adam Mickiewicz

Le bonheur, c’est d’être fidèle aux aspirations de son âme. C’est d’être assez brave et assez fier pour écouter les voix qui montent de l’âme et obéir à la plus belle

--Réjean Ducharme

Maintenant que nous connaissons un peu mieux les conditions à l’intérieur desquelles s’inscrit l’insertion professionnelle, et les implications de cette transition sur le plan personnel, nous dirigeons désormais notre attention sur la question des aspirations qui lui est intimement liée. Tout au long du parcours les menant vers le marché du travail, les jeunes expriment des attentes, des désirs, des souhaits à actualiser. Or, ces attentes risquent de se voir profondément reformuler au fur et à mesure que les jeunes seront confrontés à la réalité de l’emploi. C’est précisément cette transformation des attentes et des aspirations que nous espérons saisir à travers l’étude des parcours biographiques de nos répondants. Pour ce faire, le présent chapitre vise à conceptualiser l’idée d’aspiration de manière à cerner les contours de la notion et la rendre opérationnelle sur le terrain. La première section dresse pour cette raison le bilan de la recherche au sujet des aspirations tandis que la seconde présente la question et les objectifs de notre recherche. Une troisième section tente d’opérationnaliser le phénomène à partir des informations mises en lumière au sujet des aspirations. Une autre présente ensuite notre démarche d’analyse. La méthodologie ainsi que les différentes étapes de la constitution de l’échantillon et de la cueillette de données seront pour leur part décrites dans une cinquième et dernière section.

L’intérêt pour la question des aspirations n’est pas nouveau. La notion a été, en sociologie comme en psychosociologie, l’objet de nombreuses recherches empiriques visant à comprendre les facteurs influençant les aspirations scolaires et professionnelles, les aspirations à la mobilité sociale ou les aspirations entretenues par les parents concernant l’avenir de leurs enfants (Haller et Miller, 1971 ; Rocher, 1981) . D’autres recherches se sont aussi intéressées aux aspirations des individus à un niveau de vie plus élevé, à de meilleures conditions de logement, à un style d’habitation différent, etc. (Rocher, 1981). Le champ d’investigation est sans contredit vaste et diversifié, mais il se révèle aussi complexe.

En nous inspirant des travaux de Guy Rocher au Québec, ainsi que de ceux de Chombart de Lauwe en France, nous pouvons déjà définir l’aspiration comme un désir, un souhait ou un projet d’avenir qui fournit des buts à l’acteur . Bien que l’on fasse abondamment référence au concept dans la littérature scientifique, la question des aspirations demeure un champ de recherche peu développé sur le plan théorique. Les travaux sur le sujet ont jusqu’à présent cherché à préciser l’objet vers lequel se portent les aspirations, à identifier les facteurs influençant leur orientation ou à déterminer leur degré ou leur intensité. Or, le caractère jusqu’ici trop exclusivement empirique des études dans le domaine pose un grave problème selon Rocher (1981) : peu d’efforts ont jusqu’à présent été fait pour intégrer l’analyse des aspirations à un cadre conceptuel ou théorique général. Il faut se référer aux travaux des années 1970 pour cerner et comprendre le sens que l’on attribue aujourd’hui à la notion d’aspiration.

Chombart de Lauwe (1971) est l’un des rares sociologues à avoir tenté de fournir une base théorique à l’analyse des aspirations. L’un des principaux éléments mis en relief par l’auteur français dans ses essais est sans doute les rapports de complémentarité et de contradiction caractérisant l’interaction entre les besoins et les aspirations. Généralement confondus dans la vie quotidienne, les aspirations et les besoins tirent leurs origines en des lieux opposés. Chombart de Lauwe définit d’abord le besoin comme « un élément extérieur indispensable soit au fonctionnement d’un organisme, comme la nourriture, soit à la vie sociale d’une personne en fonction de son statut, tel qu’un logement convenable, soit à un groupe social pour subsister et se maintenir en équilibre dans une structure sociale, tel qu’un système de protection réclamé par des syndicats ouvriers » ( idem  : 15). Le besoin revêt dans ces circonstances un caractère de nécessité. Il est le produit de pulsions provenant de l’individu lui-même, de son être physique, de son inconscient ou des pressions de la société. Il correspond à l’état de carence qui incite la personne ou le groupe social à retrouver l’équilibre rompu. Ainsi privé de certains de ces éléments dits « indispensables », la personne ou le groupe risque de se retrouver dans un état de tension.

Or, les membres d’une société n’ont pas seulement besoin de biens matériels pour survivre, mais aussi de pouvoir jouer les rôles qu’on attend d’eux. À la différence du besoin, l’aspiration ne pousse pas l’acteur à retrouver un état d’équilibre ou à combler une carence, mais l’invite à atteindre un état nouveau qui le porte à dépasser sa situation actuelle. L’individu aspire ainsi passer à un état qu’il juge supérieur et peut-être obtenir un statut auquel il ne pouvait jusqu’ici prétendre. L’aspiration fait ainsi davantage référence au besoin de reconnaissance et de communication. Elle peut être définie comme un désir tourné vers une fin, un but, un objet; l’objet pouvant ici être un statut ou une autre personne. Contrairement au besoin qui cherche à réajuster l’équilibre entre un état présent et un objet désiré, l’aspiration correspond plutôt à une sorte de désir projeté dans l’avenir.

Dépendamment de la distance et de la nature des objets vers lesquels elle tend, l’aspiration se situe sur l’un de ces trois plans : le désir, l’espoir ou l’espérance (Chombart de Lauwe, 1971). Elle s’apparente au désir lorsqu’elle correspond à « un mouvement de l’être vers un objet que l’on ne possède pas, ou de conservation et de développement d’un bien que l’on possède » ( idem  : 37). Elle relève de l’ espoir lorsqu’elle prend la forme « d’une attente d’un changement plus important, du maintien d’un état auquel on attache une grande valeur, de la réalisation d’une situation nouvelle pour soi-même ou pour un groupe plus ou moins large auquel on appartient » ( idem  : 37-38). L’espoir est dans ces circonstances lié « au souci, à la contrainte, à la préoccupation dont on veut sortir, à la peur de perdre ce que l’on possède et en même temps à l’avènement d’un ordre nouveau, de conditions nouvelles dans lesquelles une plus grande liberté sera réalisée » ( idem  : 37-38). Tandis que les désirs et les espoirs poussent l’individu à aller de l’avant, l’ espérance continue plus modestement à fournir une raison de vivre malgré les espoirs déçus et les échecs rencontrés. Derrière ces différentes expressions du langage, les comportements humains révèlent des aspirations pour lesquelles il devient difficile de distinguer les plans. Les aspirations sont à la fois, mais à des degrés différents, désir, espoir et espérance.

Les travaux menés à la même époque au Québec dans le cadre du projet ASOPE apportent un éclairage nouveau sur la notion d’aspiration. Contrairement à Chombart de Lauwe, Rocher (1981) distingue l’aspiration du besoin, « non pas parce qu’elle est tout autre chose que le besoin, mais plutôt parce qu’elle en est la continuation ou l’expression sur un autre plan » ( idem  : 45). Le besoin correspond plus précisément à la prise de conscience d’une carence. L’aspiration va plus loin, elle s’inspire du besoin, cet état de carence, pour en chercher la satisfaction dans un projet d’avenir qui servira de motif pour l’action. L’aspiration est en ce sens une prédisposition, une orientation à l’action. Elle est cet effort investi par l’acteur pour échapper aux contraintes qui lui sont imposées par l’environnement social – contraintes dont il n’a pas toujours conscience – en vue de réaliser ses projets.

La transposition du besoin en projet d’avenir fait de l’aspiration l’expression symbolique du besoin. Et la distance qui s’installe entre les deux est à la source de leur interaction. « L’acteur trouve déjà une certaine satisfaction anticipée de son besoin dans l’élaboration, l’entretien et l’explication de l’état futur ou de l’événement qui est l’objet de son aspiration. Mais en même temps, l’aspiration entretient une image, un espoir qui fait sans cesse revivre le besoin » ( idem  : 47). Il se développe ainsi, entre l’aspiration et le besoin, un rapport analogue à celui existant entre le langage et la pensée : la pensée crée le langage de même qu’à l’inverse le langage suscite la pensée. Aussi, le besoin engendre l’aspiration de la même façon que l’aspiration crée le besoin : « l’aspiration recrée et ranime sans cesse le besoin du fait que celui-ci trouve dans celle-là une forme d’expression et de manifestation » ( idem ). C’est précisément cette tension dialectique entre le besoin et l’espoir, provoquée par l’aspiration, qui engage à l’accomplissement, « d’abord par l’imagination puis dans l’activité elle-même » ( idem  : 48). Les aspirations entraînent des « actions historiques » en ce sens qu’elles engendrent une prise de conscience des écarts existant entre des idéaux et des situations concrètes, entre des modèles à suivre et des obstacles compromettant leur réalisation.

Outre cette tension fondamentale entre le besoin et l’espoir, Rocher (1981) nous rappelle que l’aspiration est le lieu d’autres tensions qu’il convient de souligner. L’aspiration se situe d’abord quelque part entre la réalité et le rêve  : « elle s’accroche à la réalité et se porte vers le rêve; elle jette un pont entre les deux et constitue le passage mental et affectif de l’un à l’autre » ( idem  : 49). Elle est également tension entre ce qui relève du domaine du possible et de l’ idéal , soit entre ce qui est réaliste d’espérer et ce qu’on est en droit d’espérer mais qui se situe au-delà du domaine des possibles.

Ces deux premières tensions sont très présentes dans littérature scientifique traitant des aspirations. Ainsi, l’aspiration prend la forme d’un souhait lorsqu’elle correspond à ce qu’un individu aimerait faire ou voir se réaliser. Ce premier type d’aspiration n’est pas fixé dans le temps et ne tient pas compte des obstacles susceptibles de nuire à leur réalisation. L’aspiration peut d’un autre côté s’apparenter à l’ attente et correspondre à ce que l’individu s’attend à faire ou à obtenir ( expectations ). L’action de l’individu est dans ce cas-ci orientée vers un but ce qui confère à l’aspiration une dimension plus réaliste qui tient compte des contraintes personnelles (« je n’ai pas les compétences pour le faire ») et structurelles (« il n’y a pas d’emploi disponible dans ce domaine d’études ») susceptibles de nuire à leur réalisation. Conformément aux travaux québécois menés dans le cadre de l’enquête ASOPE, nous pouvons parler des premières en termes d’ « aspirations idéales » et des secondes en termes d’ « aspirations réalistes » . Sur le plan professionnel, cette distinction entre aspirations idéales et réalistes prend la forme de ce que l’individu aimerait éventuellement obtenir comme emploi dans le futur versus l’emploi qu’il s’attend réellement à occuper compte tenu de ses habiletés et de la conjoncture dans laquelle il devra s’insérer. Bien que ces deux ordres de réalité concernant les aspirations soient intimement liés, leur différence demeure non négligeable sur le plan conceptuel. Chacun des concepts indique une dimension différente des désirs et des projets des jeunes (Andres et al ., 1999).

Il arrive, dans un troisième et dernier temps, que l’aspiration entre en conflit avec les normes institutionnalisées. À titre de projection vers l’avenir, l’aspiration cherche justement à annoncer quelque chose de nouveau, à actualiser de nouvelles valeurs, de nouvelles normes. Cela dit, l’aspiration est inévitablement tension entre le moi et le social . Le milieu social dans lequel l’individu évolue est à la fois source d’inspiration et de contraintes pour le moi qui cherche à actualiser ce qu’il désire être et ainsi arriver à se construire une identité. L’écart qui s’installe entre les aspirations et les moyens pour les atteindre peut être source de stimulation pour l’individu, mais aussi d’épuisement ou de démotivation.

Les travaux de Rocher (1981) nous permettent de voir que deux oppositions fondamentales sont à l’origine des différentes tensions jusqu’ici mises en évidence. L’aspiration est d’abord une tension dans le temps parce qu’elle est une projection dans l’avenir d’un moi qui s’inscrit dans le présent mais dont les repères s’enracinent dans le passé. L’aspiration est d’autre part le lieu de déséquilibres constants entre les différents sous-systèmes qu’elle met en relation à l’intérieur d’un système donné. Cette deuxième opposition fondamentale peut être comprise à l’aide de la théorie générale de Parsons dont le cadre d’analyse s’avère particulièrement utile pour comprendre les aspirations.

L’aspiration, nous l’avons vu, est l’une des principales forces mobilisant l’action. Cette action sociale suppose, selon Parsons, l’interaction de quatre sous-systèmes dont l’interdépendance apparaît clairement dans le cas des aspirations. D’un côté, les sous-systèmes de l’ organisme et de la personnalité se rapportent à l’individu lui-même. L’ organisme génère des pulsions biologiques tandis que la personnalité apporte une contribution cognitive ou affective au système de l’action. De l’autre, les sous-systèmes du milieu social et de la culture se réfèrent davantage à l’univers dans lequel s’inscrit et évolue l’acteur social. Le milieu social stimule l’éclosion des aspirations de la même façon qu’il est le lieu de leur réalisation ou de leur frustration. La culture fournit pour sa part l’univers des symboles et des valeurs à l’intérieur duquel émergent les aspirations.

Le système de la personnalité est certes le foyer des aspirations individuelles, mais nous ne pouvons réellement saisir ces dernières que dans leur interaction avec l’environnement social et culturel à l’intérieur duquel elles émergent et évoluent. Comme le rappelle Chombart de Lauwe, « les aspirations les plus personnelles portent toujours la marque de la société » (1971 : 28). L’aspiration exprime la personnalité de l’individu telle qu’elle s’est construite dans ses interactions avec les autres membres de la société. Elle a en ce sens toujours « une résonance personnelle et une résonance sociale » ( idem ). Il est par conséquent impossible de les étudier sans situer les hommes qui les expriment dans les conditions sociales et historiques à l’intérieur desquelles ils sont impliqués.

Dépendamment des circonstances, les aspirations vont dans le même sens ou entrent en contradiction avec celles mises de l’avant par la société. L’aspiration est en ce sens « rivalité ou participation » (Chombart de Lauwe, 1971 : 18). Le milieu socioculturel propose des objectifs à la personnalité de la même façon qu'à l’inverse il impose des contraintes à leur réalisation. En plus d’être source de frustrations, ces obstacles sont susceptibles de décourager la réalisation des aspirations. Un réajustement constant des aspirations s’opère pour leur permettre tantôt de s’adapter, tantôt de faire pression sur les décisions. « L’environnement socio-culturel fournit à la personnalité des normes et des valeurs qui créent des aspirations et qui provoquent aussi la formation de besoins; mais le milieu socio-culturel ne comble pas ces besoins, du moins d’une manière immédiate et complète. Le milieu socio-culturel est donc ainsi à la fois source de besoins et raison d’insatisfactions liées à ces besoins » (Rocher, 1981 : 66). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est précisément cette tension, cette insatisfaction provoquée par l’absence de complémentarité entre le système de la personnalité et le système socio-culturel, qui est à l’origine de l’aspiration; « l’aspiration originale est renforcée par l’insatisfaction qu’elle a elle-même contribué à créer » ( idem ).

À titre de projection de soi dans l’avenir, l’aspiration s’accompagne par ailleurs d’une certaine représentation de la société de demain. Ces propos avancés par Rocher (1981) supposent que toute personne caressant des aspirations entretient nécessairement une image plus ou moins bien définie de la société dans l’avenir. Cette image, c’est précisément le cadre à l’intérieur duquel l’individu envisage de réaliser ses aspirations. L’idée qu’il se fait de la société de demain influence nécessairement l’orientation qu’il donnera à ses aspirations personnelles.

Si l’aspiration a jusqu’ici été comparée avec celle de besoin, il convient maintenant de préciser qu’elle rejoint un certain nombre d’autres concepts utilisés par différentes traditions de recherche en sciences sociales sur lesquels nous proposons de revenir brièvement. Les aspirations se définissent d’abord en réponse (conformité ou contestation) aux valeurs , comportements ou objets socialement valorisés qui proposent une manière idéale d’être ou d’agir dans la société (Haller et Miller, 1971). Elles modèlent en ce sens les conduites et les attitudes individuelles. À titre d’orientation personnelle à l’action, l’aspiration s’apparente par ailleurs à l’ attitude car elle implique un but , à savoir un objet particulier envers lequel l’individu a une attitude favorable. La notion implique d’autre part une projection de soi dans l’avenir qui la rapproche de la notion de plan de vie . Le plan de vie « représente la ligne directrice d’un certain nombre de projets en cours et à venir et constitue ainsi une forme avancée d’organisation de l’avenir à long terme, intégrée à une vision d’ensemble de l’avenir » (Mercure, 1995 : 74). Pour passer en mode action, l’aspiration mobilise en outre une énergie qui fournit la motivation nécessaire à la poursuite d’objectifs individuels. Enfin, l’aspiration requiert que l’individu possède une certaine conception de soi et de son rôle dans la société. Le fait d’aspirer à une profession en particulier implique que l’individu entretient au préalable une idée, plus ou moins bien définie, du style de vie, du prestige ou des responsabilités qui lui sont associés. Rappelons à cet effet que l’identification à un rôle commence bien avant que la personne occupe ce rôle. L’aspiration est en ce sens intimement liée aux modèles de socialisation . Comme nous pouvons le constater, le champ de recherche sur les aspirations est d’autant plus vaste, que le nombre de concepts utilisés pour parler d’une réalité pourtant apparentée est imposant.

Par l’intermédiaire des aspirations qu’il entretient, l’individu intègre le plus intime de lui-même à l’action sociale. Une meilleure compréhension des aspirations individuelles doit à la fois resituer ces dernières dans le contexte social et culturel ayant contribué à leur formation et s’intéresser aux attitudes des acteurs sociaux à l’endroit de la société actuelle et de son histoire à venir. Certains travaux dans le domaine des aspirations professionnelles ont jusqu’à présent cherché à connaître le degré d’aspiration des jeunes quant à la profession convoitée (Haller et Miller, 1971) , à mettre en évidence les facteurs susceptibles d’influencer ces aspirations ou encore à connaître les caractéristiques recherchées par les jeunes dans leur future situation d’emploi : autonomie, intérêt pour l’emploi, sécurité d’emploi, salaire, emploi à temps plein, etc. (Lowe et Khran, 2000; Andres et al. , 1999; Empson-Warner et Krahn, 1992). Les recherches dans le domaine semblent s’être multipliées au cours des dernières années, surtout depuis que l’emploi traditionnel ne va plus de soi pour les nouvelles générations de travailleurs. La plupart de ces études reconnaissent la complexité de la relation existant entre le niveau de scolarité atteint et la carrière ensuite poursuivie par l’individu. Il est aujourd’hui généralement admis que l’éducation oriente, dans une plus ou moins grande mesure, le cours de la vie des individus (Garg et al. , 2002). À un niveau de scolarité élevé sera ainsi associé un salaire plus élevé, une prestigieuse carrière, un moindre risque de chômage ainsi qu’un niveau de vie plus élevé de façon générale ( idem ).

Les choix d’orientation scolaire engagent les jeunes dans des filières professionnelles dès les études. Si certains ont un parcours professionnel clairement tracé dans leur esprit, cette période est cependant l’occasion de bien des réflexions et des tourments pour la majorité des étudiants (Gaudreault et al. , 2004). Les aspirations professionnelles des adolescents en âge d’effectuer des choix de carrière s’avèrent par ailleurs particulièrement préoccupantes pour les parents qui voient dans l’indécision vocationnelle de leurs enfants les signes d’une démotivation générale pour les études, démotivation qui risque à plus forte raison d’entraîner des conséquences sur leur persévérance scolaire. Les changements de programme d’études effectués par une importante proportion d’étudiants du postsecondaire témoignent des difficultés rencontrées par certains lors du choix de carrière. Si le niveau de scolarité exerce une influence sur les projets de vie des individus, d’autres facteurs sont aussi à prendre en considération. Il est toutefois étonnant de constater avec Gaudreault et al. (2004) que les aspirations professionnelles des élèves du secondaire sont encore si peu documentées aujourd’hui.

Les aspirations professionnelles sont intimement liées aux aspirations scolaires et généralement définies comme des projets d'études qui motivent les jeunes à poursuivre leur cheminement scolaire (Sylvain, 1985). Garg et ses collègues (2002) regroupent en trois catégories les facteurs susceptibles de prédire les aspirations scolaires et professionnelles des adolescents canadiens. Une première catégorie regroupe les facteurs liés à l’origine sociale de l’individu et aux caractéristiques sociodémographiques qui le définissent comme personne. Ce sont entre autres des facteurs comme le genre, l’âge, le niveau de scolarité, le statut socioéconomique de la famille (éducation et occupation des parents), la structure de la famille (monoparentale ou non), etc. Les aspirations des individus sont aussi influencées par des facteurs d’ordre personnel liés à la perception que l’individu entretient de ses compétences de même que son attitude vis-à-vis l’éducation et le travail. L’influence des facteurs environnementaux , pour leur part liés aux interactions sociales susceptibles d’influencer l’acteur (ses rapports avec ses camarades, ses professeurs, sa famille, un conseiller d’orientation), est par ailleurs non négligeable. L’implication de ces trois types de facteurs dans la définition des aspirations a été bien documentée même si certains de leurs effets demeurent encore méconnus aujourd’hui (Garg et al. , 2002).

En adoptant la perspective des théoriciens de la modernité avancée (Beck, Giddens), selon laquelle le mouvement en faveur de l’individualisation place aujourd’hui l’individu au coeur des décisions qui concernent son existence, nous serions portés à croire que l’influence de variables structurelles sur les croyances, les valeurs et les comportements des individus aurait considérablement diminué avec le temps (Andres et al. , 1999). Or, de récentes études empiriques au sujet des aspirations montrent plutôt que les structures sociales continuent d’influencer la biographie des individus, quoique leur effet ne soit pas toujours parfaitement clair. Rocher (1981) nous rappelle cependant que ces études ont porté sur un certain nombre de variables explicatives qui sont pratiquement toujours les mêmes d’une étude à l’autre et que, si l’influence de ces variables est réelle, on sait cependant qu’elles expliquent seulement une partie du phénomène : « il reste en dehors du champ expliqué, une part importante de la réalité » ( idem  : 80).

Par ailleurs, des études canadiennes nous permettent de croire que les adolescents continuent d’entretenir des aspirations professionnelles élevées même s’ils sont conscients qu’ils sont moins susceptibles que les générations précédentes d’atteindre ou de dépasser le niveau de vie de leurs parents (Kirkpatrick-Johnson, 2001 ; Lowe et Krahn, 2000). Les jeunes continuent d’être optimistes vis-à-vis leur avenir même si, à cette étape de leur vie, ils ne sont pas à même d’anticiper les difficultés qui les attendent lors de l’entrée sur le marché du travail (Andres et al. , 1999). Les travaux de Lowe et Krahn (2000) nous enseignent à cet effet que d’importants changements s’opèrent sur le plan des attitudes lors de la transition des études vers le travail. Leurs résultats, qui rejoignent ceux d’études semblables menées dans d’autres pays, montrent que les aspirations professionnelles sont généralement revues à la baisse lorsque les jeunes sont confrontés à la réalité du monde du travail (Kirkpatrick-Johnson, 2001 ; Lowe et Krahn, 2000). Cette tendance apparaît d’autant plus évidente que les aspirations des étudiants ayant acquis certaines expériences de travail au cours de leurs études sont davantage teintées de réalisme que celles de leurs confrères sans expérience (Lowe et Krahn, 2000).

À la lumière de ces travaux, il est possible d’affirmer que les premières expériences sur le marché du travail influencent les aspirations professionnelles entretenues par les jeunes avant leur entrée en emploi. Ces études apportent sans contredit un éclairage intéressant sur la notion d’aspirations, mais ont jusqu’à présent surtout cherché à mesurer l’ambition professionnelle des jeunes (Andres et al. , 1999) et ainsi limité le concept à l’emploi désiré dans une échelle de professions (Haller et Miller, 1971). La question des aspirations est à notre avis plus englobante. Elle a certes trait à tout ce qui touche la profession comme telle, mais se réfère aussi à tout ce qui entoure de près ou de loin la vie au travail : satisfaction au travail, relations avec les collègues, vie hors travail (famille, loisirs), etc.

Depuis le projet ASOPE mené au Québec au début des années 1970, un nombre infime de recherches ont spécifiquement cherché à comprendre les mécanismes inhérents à la construction des aspirations professionnelles (Gaudreault et al. , 2004) ou encore tenté de déterminer comment ces aspirations évoluent au fur et à mesure que les adolescents font la transition entre l’école et le marché du travail (Andres et al. , 1999 ; Empson-Warner et Krahn, 1992).Les études jusqu’à présent menées au sujet des aspirations professionnelles apportent certes un éclairage intéressant sur la notion en montrant l’incidence de certains facteurs, mais limitent trop souvent l’idée à l’ambition professionnelle des jeunes ou aux caractéristiques recherchées dans leur futur emploi.

Nous l’avons vu précédemment, les attitudes et les attentes professionnelles jouent un important rôle dans la définition des aspirations, qui à leur tour influencent les satisfactions et les frustrations rencontrées dans la situation d’emploi. Les aspirations ne sont donc pas statiques ou déterminées une fois pour toutes, elles prennent d’abord forme à l’intérieur de modèles d’éducation et de socialisation et se voient remodelées au fur et à mesure que de nouvelles expériences bonifient les trajectoires de vie individuelles (Kirkpatrick-Johnson et Elder, 2002). Les premières années de la vie active sont dans ces circonstances décisives sur le plan des aspirations au travail. Cette période de transition vers la vie adulte s’accompagne d’une importante restructuration des valeurs au cours de laquelle les représentations et les aspirations jadis entretenues à l’égard du travail – et de la vie hors travail – se voient confrontées à la réalité désormais vécue par le jeune travailleur. Cela dit, comment et pourquoi les représentations entretenues à l’égard du travail et les valeurs accordées à celui-ci se transforment-elles, et quelles sont les sources de tels changements? Les travaux menés jusqu’à présent à propos des changements de valeurs accordées au travail se sont surtout concentrés sur les différences entre les générations, laissant de côté l’étude des changements au cours des trajectoires de vie individuelles ou à l’intérieur d’une même génération (Kirkpatrick-Johnson et Elder, 2002).

Le principal objectif de ce mémoire est de retracer, à l’intérieur de différents parcours biographiques, les changements sur le plan des aspirations au travail de jeunes récemment confrontés à la réalité de l’emploi. Notre question de recherche peut à cet égard être formulée de la manière suivante : les modalités de l’insertion professionnelle, et les quelques années d’expérience sur le marché du travail, influencent-elles les aspirations formulées par les jeunes à l’égard du travail? Et, dans l’affirmative, de quelle manière cette expérience altère-t-elle les aspirations jadis entretenues par rapport au travail et les aspirations formulées par les jeunes travailleurs à l’égard de leur avenir? La majorité des études qui se sont intéressées aux aspirations professionnelles ont jusqu’à présent abordé la question sous l’angle de la profession que le jeune désire éventuellement occuper dans la vie. Notre recherche innove sur cet aspect puisqu’elle vise non pas à connaître le plan de carrière des individus, mais bien davantage à cerner la place et le sens du travail dans leur existence.

Nous émettons l’hypothèse que les aspirations formulées avant l’entrée en emploi prennent, pour la majorité des jeunes travailleurs, un sens manifestement différent de celles formulées après avoir fait l’expérience de l’insertion professionnelle . Mais pourquoi en serait-il autrement si nous savons que les valeurs et les aspirations évoluent tout au long de l’existence? À vrai dire, notre hypothèse de départ suppose davantage qu’une simple évolution graduelle des valeurs et des aspirations dont l’insertion professionnelle ne serait qu’une étape parmi une série d’autres. Notre hypothèse avance précisément que cette période de transition et d’expérimentation sur le marché du travail induit les changements observés sur le plan des aspirations au travail.

Compte tenu de nos connaissances sur le sujet, nous pouvons supposer qu’une part considérable de nos répondants chercheront à améliorer leur situation d’emploi en vue de répondre, dans la mesure du possible, aux attentes qu’ils formulaient avant l’insertion professionnelle. Ceux-là, qui acceptent difficilement de voir leurs attentes déçues lors de leur entrée en emploi, seront à notre avis prêts à tout mettre en oeuvre pour trouver la place qui leur revient sur le marché du travail, même si le coût à payer exige un retour aux études. Pour la majorité des jeunes travailleurs cependant, les aspirations se verront plutôt remodelées et adaptées à la réalité du marché du travail. Alors que les premiers adopteront l’attitude du combattant en cherchant à combler leurs attentes, les seconds accepteront la défaite et s’accorderont pour dire que leurs objectifs de départ étaient peut-être trop ambitieux. Bien que notre hypothèse soutienne que les attentes de la majorité des personnes à l’étude seront déçues lorsque confrontées à la réalité de l’emploi, il n’en demeure pas moins que, pour une minorité, la transition des études à l’emploi n’entraînera aucune remise en question profonde ou problème notable. Cette absence de changement pourra sans doute être observée chez les sujets ayant cumulé moins d’expériences de travail pendant leurs études; ceux-là formuleront par conséquent moins d’attentes vis-à-vis leur future vie professionnelle.

Le concept d’aspiration est au coeur de la démarche théorique développée dans ce mémoire. L es aspirations jouent un important rôle dans la définition des attitudes et des attentes professionnelles, qui influencent à leur tour les satisfactions et les frustrations rencontrées dans la situation d’emploi. De toutes les définitions présentées précédemment, retenons que l’ aspiration est un projet d’avenir qui fournit aux acteurs sociaux « un but en même temps qu’un espoir, et souvent même une raison de vivre et de faire quelque chose » (Rocher, 1981 : 42). L’aspiration est en ce sens une prédisposition à l’action qui pousse l’acteur à dépasser sa situation actuelle en échappant aux contraintes de son environnement social. Elle se situe d’une part sur le plan de ce que les uns aimeraient faire ou voir se réaliser (souhaits), d’autre part sur le plan de ce qu’il est réaliste d’espérer compte tenu des contraintes personnelles (attentes).

Sur le plan professionnel, la question des aspirations a assurément trait à tout ce qui touche la nature intrinsèque ( contenu de la tâche ) et extrinsèque du travail ( conditions de travail et relations de travail ). Mais la notion est à notre avis beaucoup plus vaste : elle se rapporte au sens que l’individu attribue à l’activité de travail ( finalité du travail ) de même qu’à la place qu’il désire accorder au travail dans sa vie ( centralité du travail ). Plutôt que de parler d’aspirations professionnelles, concept qui circonscrit la notion à ce qui touche spécifiquement la profession, nous parlerons d’ aspirations au travail dans le but d’inclure dans notre définition les aspirations qui ont trait à la vie hors travail. Un tel concept a l’avantage d’inscrire les aspirations liées à l’emploi à l’intérieur d’un plan de vie plus large où s’emboîtent une série d’autres projets. Les aspirations au travail concernent à notre avis tout ce qui est lié de près ou de loin au fait d’occuper un emploi. En ouvrant ainsi l’idée d’aspirations professionnelles à celle plus générale d’aspirations au travail, les différentes dimensions de ce concept se sont imposées d’elles-mêmes : les aspirations au travail se rapportent au contenu de la tâche , aux conditions de travail , aux relations de travail , à la finalité du travail de même qu’à la centralité du travail .

La construction d’un schéma conceptuel s’est à cet effet avérée particulièrement utile pour ordonner les différentes dimensions et composantes du phénomène à l’étude afin de s’assurer que tous les éléments nécessaires à l’analyse allaient faire l’objet d’investigation auprès de nos informateurs. Le tableau suivant présente la façon dont nous avons opérationnalisé la notion d’aspiration au travail. Une fois cette variable définie, et ses dimensions identifiées, nous avons construit une grille d’entrevue semi-dirigée[18] qui nous a permis d’aller chercher auprès des participants les informations requises pour l’analyse.

Si cette étude s’intéresse aux aspirations au travail formulées par les participants au moment de l’enquête, elle cherche de surcroît à connaître la façon dont ces dernières ont évolué au fil du temps, de même qu’à vérifier l’incidence de l’insertion professionnelle sur les changements observés. Trois moments de l’existence des individus sont ainsi à l’étude : le cheminement scolaire , la trajectoire professionnelle actuelle et celle envisagée pour l’avenir . Une fois ces moments identifiés, il s’agissait ensuite de connaître les aspirations au travail formulées au cours de chacune de ces étapes et de les resituer dans le contexte qui les a vu naître.

Pour saisir les aspirations au travail formulées au cours du cheminement scolaire , il s’agissait d’amener le répondant à se resituer à l’époque où il était encore aux études. Ceci nous conduisait dans un premier temps à lui poser des questions sur son parcours scolaire, son rapport aux études (réussites, échecs, réorientation, aimait-il l’école?) et sur l’influence de son milieu relativement à son choix de carrière. Une fois ce portrait dressé, il était par la suite plus facile d’interroger les répondants sur les perceptions qu’ils entretenaient au sujet de leur insertion professionnelle et de leur futur rapport au travail.

En s’intéressant dans un deuxième temps à la trajectoire professionnelle des répondants, nous cherchions à saisir leur rapport au travail actuel. Pour mesurer ce rapport au travail, nous avons interrogé les répondants au sujet de la signification qu’ils attribuent du travail, de leur orientation au travail, de leur satisfaction au travail, de leur identification au travail et de leur engagement envers l’entreprise. Nous avons aussi tenté de saisir le contexte dans lequel s’inscrit ce rapport au travail en revenant, d’une part, sur les difficultés rencontrées lors de l’insertion professionnelle, d’autre part, sur leurs représentations du rapport au travail de leurs parents.

Les informations recueillies au sujet de la trajectoire professionnelle envisagée pour l’avenir ont de leur côté pu être saisies en amenant les répondants à se projeter dans un avenir à plus ou moins long terme et ainsi décrire leurs aspirations futures relatives à leurs situations professionnelle, familiale et autres (améliorations à apporter à la situation actuelle, projets professionnels, objectifs de carrière, espoirs ou craintes pour l’avenir, place du travail dans la vie).

Contrairement aux études strictement intéressées par les aspirations exprimées par les jeunes en processus de formation, nous cherchons à connaître les aspirations formulées (ou reformulées) par les jeunes adultes une fois leur entrée en emploi accomplie. Plus encore, nous désirons connaître l’incidence des premières années d’activité sur le marché du travail sur les aspirations formulées par la suite. Notre intérêt est précisément de comparer les aspirations actuelles de jeunes travailleurs avec celles qu’ils caressaient alors qu’ils étaient encore étudiants et réfléchissaient à leur future situation professionnelle. L’idée de changement – entre ce qu’il désirait au cours du cheminement scolaire (expérience A) et ce à quoi ils aspirent pour l’avenir (expérience C) compte tenu de leur situation d’emploi actuelle (expérience B) – est sans contredit au coeur de notre démarche qui se veut inductive plutôt que déductive, notre objet de recherche ayant été construit de façon exploratoire et progressive.

Pour mener notre projet à terme, il nous fallait observer les aspirations au travail des répondants à trois moments distincts de leur parcours, soit avant , pendant et après l’entrée en emploi. Il va sans dire que les aspirations formulées au cours du cheminement scolaire ont été saisies a posteriori , soit après ou pendant le processus d’insertion professionnelle des répondants. Or, la plupart des enquêtes intéressées par l’étude de tels types de transformations tentent généralement de mesurer le phénomène à des moments distincts de l’existence des sujets. Compte tenu des contraintes de temps et de moyens dont nous disposions pour mener cette enquête, nous ne pouvions rencontrer les répondants qu’une seule fois au cours de leur trajectoire d’insertion. Nous n’avions dans ces circonstances d’autre choix que de saisir les aspirations formulées avant l’entrée en emploi qu’en amenant les répondants à réfléchir sur leur situation passée. En procédant ainsi, nous prenions le risque que les représentations actuellement entretenues à l’égard du travail masquent, ou aient considérablement modifié, celles entretenues avant l’entrée en emploi comme l’exprime clairement cette participante : « J’ai de la misère à faire la différence entre ce que je perçois maintenant et ce que je percevais à ce moment-là. […] Ben j’ai pas oublié mais je pense que je ce que je vis maintenant ça peut avoir influencé les idées que j’avais » (Anick).

Il est dans ces circonstances légitime de se demander avec Trottier, Laforce et Cloutier (1999) si l’image du travail, construite au cours de l’insertion professionnelle, n’a pas altéré la représentation que l’individu s’en faisait avant d’entrer en emploi. Dans ce cas, la représentation du marché du travail, telle qu’actuellement exprimée par les jeunes, pourrait n’être qu’une rationalisation de la situation pour mieux s’y adapter. Il apparaît alors clairement qu’une étude longitudinale aurait été plus adaptée pour saisir les représentations de l’insertion des étudiants au moment même où ils les formulent, et de les comparer quelques années plus tard avec celles qu’ils développent lors de l’insertion professionnelle. Cette enquête exploratoire n’a toutefois pas cette ambition. Nous tenterons pour cette raison de saisir les représentations entretenues par les répondants dans le passé en gardant toujours à l’esprit que leur expérience subséquente les a sans doute influencée. L’utilisation de données transversales (aspirations formulées à deux moments distincts mais saisies par le chercheur au moment l’enquête) nous oblige dans ces circonstances à se garder d'interpréter les résultats comme ceux d'une étude longitudinale qui, seule, permettrait de mesurer l'évolution des aspirations au cours de l’insertion professionnelle. En dépit de cette contrainte, qui aurait pu avoir des conséquences plus désagréables pour les suites de la recherche, nous avons néanmoins su tirer des entretiens les informations nécessaires à notre analyse.

Nous le savons, les aspirations – au travail dans le cas qui nous occupe – ne sont jamais fixées une fois pour toutes. Elles évoluent tout au long de l’existence, mais se voient profondément remodelées au fur et à mesure que les attentes des uns et des autres se voient confrontées à la réalité du marché du travail. La plupart des chercheurs intéressés par les aspirations professionnelles ont jusqu’à présent tenté de saisir le phénomène à partir d’enquêtes statistiques (Garg et al. , 2002; Gaudreault et al. , 2004; Andres et al. , 1999). Au sens où nous l’entendons, les aspirations au travail dépassent largement la question de la profession désirée par les acteurs et renvoient au-delà des caractéristiques recherchées au travail mesurées par ces enquêtes quantitatives. Les aspirations représentent à notre avis une réalité à laquelle seul le discours peut apporter une compréhension approfondie. L’approche qualitative, qui s’appuie sur l’analyse de parcours biographiques, s’avérait dans ce cas-ci particulièrement utile pour comprendre les changements sur le plan des aspirations lors de la transition de l’école à l’emploi. Nous avons pour cette raison opté pour l’entrevue semi-dirigée comme méthode d’enquête. L’entrevue a ceci de particulier qu’elle permet au chercheur de tirer du discours des éléments de réflexion riches et nuancés. Elle donne accès au sens que l’acteur attribue à ses comportements, décisions et différents événements de son existence. Par l’intermédiaire de cette interaction, les individus en présence arrivent à « dégager conjointement une compréhension d’un phénomène d’intérêt » (Savoie-Zajc, 2003 : 295). Cette méthode ouvre ainsi la porte sur le système de valeurs de l’acteur, sur l’interprétation qu’il fait de certaines situations, sur la perception qu’il entretient de sa propre expérience et la manière dont il cherche à l’influencer.

5.1 Justification des critères de sélection des répondants[19]

Au total, quatorze entretiens[20] ont été menés auprès de jeunes travailleurs en processus d’insertion professionnelle. Une première façon de sélectionner les répondants a consisté à s’attarder au nombre d’années cumulées sur le marché du travail depuis la fin des études. Les répondants admissibles à notre recherche devaient d’abord être en emploi depuis 2 à 5 ans – période généralement requise pour qu’un individu se stabilise en emploi – au moment de la collecte de données ou encore, occuper depuis moins de deux ans un emploi qu’ils ne croyaient pas devoir quitter dans un avenir proche (Gauthier et al. , 2004). Compte tenu de cette première restriction, la plupart des répondants se trouvaient en emploi depuis deux à trois ans au moment de l’enquête. Ce premier critère de sélection, qui servait avant tout de balise, ne s’est toutefois pas avéré excessivement restrictif. Étant donné les difficultés rencontrées dans le recrutement des informateurs, nous avons choisi d’intégrer à notre enquête des répondants qui, après avoir travaillé pendant au moins deux ans dans un domaine, effectuent actuellement un retour aux études, retour aux études motivé par les déceptions rencontrées dans leur situation d’emploi. Nous avons par ailleurs choisi de conserver le témoignage d’un répondant, en emploi depuis déjà sept ans au moment de l’enquête, dont la réflexion sur divers aspects de son rapport au travail s’avérait particulièrement intéressante dans le cadre de ce projet.

Une fois cette première sélection effectuée, nous nous sommes dans un deuxième temps arrêtés au secteur d’activité de l’emploi occupé par nos informateurs. Le choix des répondants dans ce cas-ci a été fait à l’aide de la Classification nationale des professions[21] . Au total, sept secteurs d’activités, sur les dix de la classification nationale, se trouvent représentés dans notre échantillon[22]  : gestion (un répondant); affaires, finances et administration (quatre répondants); sciences naturelles, sciences appliquées et domaines apparentés (un répondant); secteur de la santé (deux répondants); sciences sociales, enseignement, administration publique et religion (deux répondants); arts, culture, sports et loisirs (trois répondants); vente et services (un répondant). Au départ, notre objectif était de faire en sorte que tous les secteurs d’activité soient représentés dans l’échantillon; trois n’ont finalement pu l’être (secteur primaire; secteur du domaine des métiers, des transports et de la machinerie; secteur de la transformation, de la fabrication et des services d’utilité publique).

Si nous avons réussi à construire un échantillon relativement hétérogène sur le plan du secteur d’emploi des répondants, il en a été autrement de leur niveau de scolarité. Le fait que nous avions au préalable choisi de ne pas contrôler le niveau de scolarité des participants lors de leur sélection a fait en sorte qu’ils détiennent pour la plupart une formation de premier cycle universitaire. Cela constitue sans contredit un biais important pour l’analyse puisque nous savons aujourd’hui que les aspirations des jeunes en matière d’emploi sont influencées par leurs ambitions scolaires et vice versa .

De façon détaillée, ce sont cinq hommes et neuf femmes, âgés de 22 à 33 ans au moment de l’enquête, qui ont été rencontrés en entrevue. La plupart de ces répondants faisaient pour la première fois l’expérience d’un emploi à temps plein en lien avec leur formation depuis l’obtention de leur diplôme. Cela dit, ils cumulent néanmoins tous diverses expériences de travail acquises, à temps partiel ou durant la période estivale, au cours de leur cheminement scolaire. Ces emplois, qui n’étaient généralement pas directement en lien avec la formation poursuivie, leur ont néanmoins permis de se faire une première idée de la dynamique du marché du travail et de se définir eux-mêmes dans ce nouvel espace (ce qu’ils aiment faire ou n’aiment pas faire).

Le recrutement des répondants ainsi que la réalisation des entretiens se sont étalés sur une période de quatre mois, soit de février à mai 2005. La constitution de l’échantillon peut parfois présenter certaines difficultés, surtout lorsque les personnes recherchées n’appartiennent à aucun groupe systématiquement constitué. Dans notre cas, il n’existait aucune liste d’informateurs susceptible de nous aider à construire notre échantillon. Pour cette raison, et puisqu’il s’agit d’une enquête exploratoire, nous avons principalement eu recours à des méthodes d’échantillonnage non probabilistes pour repérer nos participants, soit par choix raisonné et par effet boule de neige.

Le recrutement des répondants s’est somme toute bien déroulé puisque nous avons bénéficié de l’aide d’un certain nombre de personnes-ressources lors de notre recherche d’informateurs[23] . Un peu moins de la moitié des répondants ont été trouvés par l’intermédiaire du réseau des jeunes professionnels d’une institution universitaire. Un message électronique avait alors été envoyé à plus de 80 personnes âgées de 25 à 40 ans. Parmi les personnes qui se sont montrées intéressées par l’enquête, quatre[24] ont été rencontrées en entrevue. Les dix autres répondants ont été repérés avec l’aide de personnes de notre entourage. Nous avons en cours de route dû nous rendre à l’évidence qu’il n’était pas aussi évident que nous l’avions cru de repérer des participants issus de certains secteurs d’activité. Il est par ailleurs à noter qu’étant donné qu’aucune ressource financière n’était prévue pour les déplacements liés au projet, le recrutement des répondants s’est exclusivement déroulé dans la région de Québec.

Avant de commencer l’entrevue proprement dite, l’interviewer présentait une fiche décrivant la recherche et s’assurait de répondre aux questions du répondant relativement au projet (annexe B). L’interviewé devait par la suite signer un formulaire de consentement (annexe C). Cette étape avait principalement pour but de mettre l’informateur en confiance en insistant sur le sérieux de la recherche qui avait fait l’objet d’une évaluation et d’une approbation par le Comité d’éthique de l’Université Laval à l’hiver 2004. En ce qui concerne la confidentialité des entretiens, il est à noter qu’un pseudonyme a été attribué à chacun des répondants et qu’en aucun cas les noms des participants n’ont été et ne seront rendus public. Le répondant devait ensuite répondre à une fiche de renseignements (annexe D). Les informations recueillies permettaient de dresser un premier portrait du parcours scolaire et professionnel de l’interviewé, portrait qui avait par la suite l’avantage de faciliter l’entretien en liant les questions à des événements précis de sa trajectoire scolaire et professionnelle. Le chercheur pouvait ainsi se référer à cette feuille de route tout au long de l’entretien. Outre cette fiche de renseignements, qui contenait un certain nombre d’informations sociodémographiques, aucun autre questionnaire n’a été administré.

Les entrevues se sont pour la plupart déroulées sur les lieux de travail des répondants, souvent après les heures de bureau ou pendant la pause prévue pour le dîner. Quelques entrevues ont eu lieu à l’université, dans des locaux réservés à cette fin. Avec le consentement des répondants, toutes les entrevues ont été enregistrées sur bandes magnétiques. La durée des entretiens variait entre 1h et 1h30 et se déroulaient sur le ton de la conversation ordinaire. Comme il s’agissait d’entretiens semi-dirigés, le chercheur animait les rencontres à partir d’une grille d’entrevue assez souple. Le chercheur se laissait ainsi guider par le rythme et le contenu de l’échange afin d’aborder les thèmes généraux qu’il souhaitait explorer avec le participant. Certaines entrevues ont dû être reportées à quelques reprises. Il faut comprendre que nos jeunes adultes avaient pour la plupart des horaires de travail chargés qu’ils combinaient dans certains cas à une vie familiale. Une fois ces difficultés dépassées, les répondants se livraient à de généreux témoignages et se montraient intéressés par notre enquête.

La transcription des entretiens a pour sa part été effectuée au fur et à mesure que de nouveaux entretiens étaient complétés. Une telle façon de procéder nous a permis de relever rapidement certaines erreurs récurrentes dans notre façon de poser les questions et ainsi d’apporter les ajustements nécessaires au fil des entretiens. La transcription s’est dans l’ensemble bien déroulée. L’enregistrement des entretiens étant généralement clair, nous n’avons rencontré aucun problème majeur au cours de cette étape.

Il importe en terminant de spécifier que nous avons effectué un prétest afin de valider notre schéma d’entrevue et notre démarche d’approche avant d’entreprendre l’ensemble de nos entrevues. Ce premier entretien, que nous avons par ailleurs intégré à notre corpus d’entrevues, nous a permis de constater que la plupart de nos questions étaient claires et pertinentes dans le cadre de cette enquête. L’ordre des questions a toutefois dû être revu à l’issue de cette entrevue. Nous abordions au départ les événements de la vie de l’individu dans un ordre chronologique : situation passée, présente et future. Nous avons toutefois dû nous rendre à l’évidence qu’il était plus facile pour les répondants de parler dans un premier temps de leur situation actuelle, puis d’aborder leurs aspirations passées et futures. En amorçant l’entretien avec des questions liées à leur situation d’emploi actuelle, les répondants se trouvaient tout de suite lancés sur un terrain connu, ce qui leur permettait de livrer plus facilement les informations recherchées. Une fois cette première étape franchie, il était alors possible d’aborder les questions leur demandant un plus grand effort de réflexion, soient celles faisant appel à leurs souvenirs ou impliquant une projection de soi dans l’avenir.

En ce qui concerne l’analyse des entretiens, nous avons d’abord dû nous immerger dans les données (relecture des verbatims) afin de repérer certains éléments inattendus. Nous avons ensuite procédé à la codification du matériel à l’aide du logiciel de traitement de données qualitatives QSR N’Vivo. Les propos des répondants ont ainsi été classés selon les thèmes généraux de la grille d’entrevue. Cette première étape de classement accomplie, il était alors aisé de conduire une analyse plus fine des entretiens en fonction des dimensions mises en évidence dans notre schéma conceptuel.

Ce chapitre nous a permis de définir l’aspiration comme un projet d’avenir qui permet aux acteurs sociaux de formuler des espoirs, des attentes et des buts vis-à-vis leur avenir. Ce projet leur donne par la même occasion une raison de vivre et de faire quelque chose de leur existence. L’aspiration invite ainsi l'individu à dépasser sa situation actuelle; elle prédispose en ce sens l’acteur à l’action. Sur le plan professionnel, la question des aspirations a certes trait à tout ce qui touche l’emploi comme tel ( contenu de la tâche, conditions de travail, relations de travail ), mais elle se rapporte aussi à tout ce qui est lié de près ou de loin au fait d’occuper un emploi ( finalité du travail , centralité du travail ). Plutôt que de parler d’aspirations professionnelles, concept qui circonscrit la notion à ce qui touche spécifiquement la profession, nous parlerons pour cette raison d’ aspirations au travail en vue d’inclure à notre définition les aspirations qui se rapportent à la vie hors travail.

En résumé, cette étude s’intéresse à l’évolution des aspirations au travail au fil du temps et cherche de surcroît à vérifier l’incidence de l’insertion professionnelle sur les changements observés. Trois moments de l’existence des individus sont ainsi à l’étude : le cheminement scolaire et la trajectoire professionnelle et celle envisagée pour l’avenir . L’idée de changement – entre ce qui était désiré au cours du cheminement scolaire et ce à quoi on aspire pour l’avenir compte tenu de la situation d’emploi actuelle – est donc au coeur de notre démarche.

Maintenant que nous avons opérationnalisé le concept d’aspiration au travail, et expliqué la façon dont nous avons réalisé notre enquête de terrain, nous proposons de nous lancer au coeur de l’analyse. Le chapitre IV s’intéresse à la façon dont les aspirations s’agencent pour former différents types de rapport au travail tandis que le chapitre cinq se consacre plus spécifiquement à l’étude des changements sur ce plan à l’intérieur des différents parcours de nos répondants.



[18] L’auteur réfère le lecteur à l’annexe A pour un aperçu de la grille d’entrevue.

[19] Une liste complète des répondants a été dressée en annexe F.

[20] Nous avions au départ prévu rencontrer quinze répondants. Or, les obstacles rencontrés dans le recrutement des participants nous ont toutefois contraints à limiter leur nombre à quatorze.

[21] Une version détaillée de la Classification nationale des professions est disponible sur le site du Développement des ressources humaines du Canada à l’adresse suivante :

http://www23.hrdc-drhc.gc.ca/2001/f/groups/index.shtml (site consulté le 22 février 2006).

[22] Le lecteur pourra se référer à la liste des répondants (annexe F) pour connaître le secteur d’activité de chacun d’eux.

[23] Ces personnes-ressources disposaient d’une fiche descriptive leur permettant de connaître les critères de notre projet de recherche et les aidant à entrer en contact avec d’éventuels répondants (annexe E).

[24] Nous reconnaissons que le fait que près du tiers des répondants rencontrés en entrevue occupent un emploi au sein de la même institution peut poser certains problèmes pour l’analyse. En effet, bien qu’ils occupent des emplois dans des secteurs d’activité différents, leur expérience de certains aspects du marché du travail risque de s’avérer similaire à quelques égards.

© Mélanie Anctil, 2006