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Chapitre IV Le rapport au travail des jeunes : les premiers éléments d’une définition et d’une classification

Table des matières

La fonction première de tout groupement social, qu’il soit religieux, politique ou industriel, devrait consister à mettre en oeuvre les moyens permettant à l’homme de jouir d’une vie ayant un sens. […] Cependant, à quoi lui servirait-il que l’industrie produisît des articles augmentant son confort matériel si son épanouissement et son bonheur devaient en faire les frais?

--Frederick Herzberg (1971 : 16)

Le chapitre précédent nous a permis de définir l’aspiration puis de saisir l’implication de cette notion dans le champ du travail. Nous avons ainsi pu constater que les aspirations au travail se rapportent généralement à l’une ou l’autre des cinq dimensions suivantes : le contenu de la tâche, les conditions de travail, les relations de travail, la finalité du travail et la centralité du travail. Les aspirations formulées de manière très spécifique pour chacune de ces dimensions s’agencent pour former différentes configurations auxquelles nous référerons désormais en termes de rapport au travail . Ce quatrième chapitre présente dans un premier temps la façon dont la notion de rapport au travail a été abordée dans la littérature. Il expose ensuite une typologie des différents types de rapport au travail auxquels nous a mené l’étude de nos entretiens.

La notion de rapport au travail se caractérise par l’hétérogénéité de ses usages. Selon la conception la plus répandue, l’expression renvoie à l’idée que « le travail – c’est-à-dire l’activité physique et intellectuelle destinée à produire des "biens" et des "services" sous différentes formes – représente la pierre angulaire de la vie sociale et, par conséquent, l’activité par excellence pour rendre raison de la société » (Gendron et Hamel, 2004 : 131). Bien que sa définition ne fasse pas consensus dans la littérature, t rois principales perspectives semblent avoir récemment dominées la majorité des travaux sur le sujet. La perspective la plus généralement admise lie le rapport au travail à la satisfaction éprouvée par les salariés dans l’exercice de leur fonction. Une seconde perspective examine le rapport au travail à partir de la signification que l’individu attribue à cette activité. Une dernière école de pensée considère plutôt que le rapport au travail s’intègre à une conception plus générale de la vie. Revenons brièvement sur chacune de ces perspectives.

Pour définir le rapport au travail, les recherches dans le domaine de la sociologie du travail ont généralement eu tendance à aborder la question en termes de satisfaction au travail, à savoir ce « rapport affectif que les individus entretiennent avec les fonctions qu’ils exercent dans la sphère du travail » (Paugam, 2000 : 43). Pour saisir cette satisfaction, les recherches dans le domaine se sont principalement intéressées aux caractéristiques concrètes qui motivent les individus au travail (Herzberg, 1971), ou encore aux besoins qu’ils cherchent à combler en situation d’emploi (Maslow, 1943). Si cet angle d’approche a généralement été privilégié dans la littérature pour étudier le rapport au travail des individus, les travaux dans le domaine de la psychologie du travail nous enseignent toutefois que la satisfaction au travail s’intègre au cadre plus général des recherches intéressées par la motivation au travail . Des chercheurs comme Vroom (1964) et Locke (1991) ont ainsi proposé des théories cherchant à savoir comment certaines variables interagissent pour mobiliser le comportement des travailleurs, que ce soit dans leurs performances ou leurs démarches au cours de leur vie au travail (pour changer d’emploi, y demeurer, suivre une formation, etc.). À la différence de la satisfaction au travail, qui concerne le rapport émotif que l’individu entretient à l’égard de son emploi, la motivation au travail réfère davantage aux conditions qui mobilisent, orientent et supportent les comportements des individus au travail. Cela dit, les récentes recherches dans le domaine ont toutefois montré que la relation entre les deux notions est beaucoup plus complexe qu’il n’apparaît. Une attention particulière a dès lors été portée à la satisfaction au travail comme composante principale de la motivation au travail des individus (Krumm, 2001). Parmi les grandes enquêtes intéressées par la satisfaction au travail, il convient de revenir brièvement sur les travaux d’Herzberg (1971) et de Maslow (1943).

En s’intéressant aux « circonstances professionnelles » susceptibles d’augmenter ou de diminuer la satisfaction au travail des salariés américains, Herzberg (1971) a mis en évidence un certain nombre de facteurs en jeu dans la satisfaction au travail. Parmi les facteurs à l’étude, cinq sont apparus comme de puissants déterminants de la satisfaction au travail des salariés : les accomplissements, la reconnaissance, le travail comme tel, la responsabilité et l’avancement. L’une des grandes contributions d’Herzberg est sans doute d’avoir montré que ces facteurs de satisfaction sont indépendants et différents de ceux qui suscitent le mécontentement des travailleurs. Cela dit, la politique et l’administration de l’entreprise, le supérieur, la rémunération, les relations entre collègues et les conditions de travail contribuent généralement peu à la satisfaction au travail de la même façon qu’à l’opposé, les facteurs de satisfaction contribuent peu au mécontentement des travailleurs. Pourquoi en est-il ainsi? Un premier élément de réponse réside dans le fait que les facteurs de satisfaction sont directement liés à la relation que l’individu entretient avec ce qu’il fait, tandis que les seconds se rapportent à la relation que l’individu entretient avec le milieu où il travaille. Herzberg a ainsi été le premier à distinguer la nature intrinsèque du travail des sources de motivation extrinsèques à la tâche (Silverthorne, 2005). Si les facteurs de motivation extrinsèques à la tâche sont nécessaires, seuls les facteurs intrinsèques sont réellement susceptibles de motiver les individus. Les facteurs de satisfaction ont ceci de particulier qu’ils apportent une contribution au développement psychologique de l’individu précisément parce qu’ils se rapportent à la tâche et à l’épanouissement qu’elle procure. Herzberg parle pour cette raison de ces premiers facteurs en termes de « facteurs de valorisation » et des seconds en termes de « facteurs d’ambiance » . Puisque les facteurs d’ambiance ne se rapportent pas directement à la tâche – à la nature intrinsèque du travail – ils sont incapables de donner à l’individu le sentiment qu’il se développe et demeurent par conséquent impuissants à procurer des satisfactions réelles.

Dans un autre ordre d’idées, Maslow (1943) s’est pour sa part intéressé aux besoins que les travailleurs cherchent à combler en situation d’emploi. Ses travaux l’ont ainsi amené à construire une pyramide qui hiérarchise les besoins humains selon cinq besoins fondamentaux : besoins physiologiques, besoin de sécurité, besoin de reconnaissance, besoin d’estime, besoin d’accomplissement. Cette théorie des besoins soutient, d’une part, que les comportements humains sont toujours dominés par une catégorie de besoins de la hiérarchie et, d’autre part, que la satisfaction des besoins des catégories supérieures nécessite que les besoins élémentaires de la hiérarchie aient d’abord été comblés. Ces travaux, quoique largement critiqués, ont néanmoins le mérite d’avoir encouragé le développement de théories envisageant les employés comme des personnes entières ayant une vie à l’extérieur du travail, vie hors travail qui influence par ailleurs inévitablement leurs comportements au travail (Krumm, 2001).

En résumé, pour saisir le rapport au travail des salariés, les travaux d’Herzberg (1971) et de Maslow (1943), et bien d’autres par la suite (Goldthorpe et al. , 1972; Baethge, 1994; Paugam, 2000; Gauthier et al. , 2004), se sont intéressés à la satisfaction que procure trois principales dimensions de l’activité de travail : le contenu de la tâche elle-même ( facteurs intrinsèques à la tâche ), les conditions de travail et les relations de travail ( facteurs extrinsèques à la tâche ). Dans le premier cas, la satisfaction est directement liée au contenu de la tâche, à l’acte de travail lui-même et à l’épanouissement qu’il procure. Elle peut d’un autre côté dépendre de la rétribution associée à l’activité de travail – rétribution dont le salaire demeure l’élément principal auquel s’ajoutent des avantages matériels complémentaires (avantages sociaux, horaires, promotions, sécurité d’emploi, etc.) – ou encore de la qualité des relations avec les collègues (convivialité des relations avec le groupe immédiat de travail) et de l’ambiance de travail dans l’entreprise (relations avec les supérieurs et les autres équipes de travail). Cette façon d’envisager le rapport au travail à partir de la satisfaction a généralement été privilégiée dans la littérature. Les études sur le sujet sont nombreuses; elles représentent en fait une importante part des recherches dans le domaine de la sociologie du travail (Paugam, 2000).

Poser la question du rapport au travail en termes de finalité revient d’un autre côté à tenter de circonscrire le sens que les uns et les autres attribuent à cette activité. Avec l’ Éthique protestante et l’esprit du capitalisme , Weber a sans doute été l’un des premiers à poser la question en ces termes. En cherchant à savoir comment des croyances religieuses pouvaient conduire à l’apparition d’une mentalité faisant du travail une dimension essentielle de l’accomplissement de soi, Weber a montré que le travail pouvait être une fin en soi. L’ éthique protestante de Weber rejoint aujourd’hui les thèses individualisantes fondées sur l’idée que le travail contribue à la structuration de l’identité des sujets en leur donnant les moyens de s’exprimer dans cette sphère d’activité (Beathge, 1994). Le travail est ainsi source d’accomplissement, de valorisation et d’épanouissement pour celui qui l’exécute.

De l’autre côté se trouvent les thèses instrumentalistes qui restreignent le rapport de l’individu au travail à des aspects purement matériels et extérieurs à la tâche elle-même (Beathge, 1994). Les travaux de Goldthorpe et al. (1972) sur L’ouvrier de l’abondance ont en effet montré que le travail peut, pour certains travailleurs, représenter le moyen de parvenir à des fins extérieures à l’emploi. L’enquête de Goldthorpe et al. , intéressée par la question de l’embourgeoisement de la classe ouvrière anglaise, a conduit les chercheurs à étudier le rapport qu’entretiennent les ouvriers à l’égard de certaines dimensions de leur vie à savoir, le travail, le groupe de travail, l’entreprise, le syndicat de même que leur avenir économique, leurs attitudes politiques et les formes de sociabilité privilégiées à l’extérieur du travail. Il ressort de cette étude que « l’ouvrier de l’abondance » entretient une relation instrumentale au travail puisqu’il accorde davantage d’importance à la rétribution de son travail qu’à la tâche elle-même comme facteur d’accomplissement personnel. Contrairement au travailleur protestant de Weber, les comportements de l’ouvrier de l’abondance dans le champ professionnel sont orientés en fonction d’une fin qui est extérieure à l’emploi. Ce qui compte le plus pour ce dernier, c’est la rétribution associée au travail et non la valeur intrinsèque de la tâche à accomplir. L’ouvrier entretient dans ce cas-ci une relation purement instrumentale au travail qui représente pour lui une tâche ordinaire à effectuer dans le but d’atteindre des objectifs de consommation et de bien-être extérieurs à l’emploi. L’accomplissement personnel de l’ouvrier de l’abondance passe ainsi par l’amélioration de son niveau de vie, donc de son salaire, plutôt qu’à travers la réalisation du travail lui-même.

Pour résumer le propos des travaux intéressés par la finalité du travail comme déterminant du rapport au travail des salariés, mentionnons simplement que lorsque l’individu trouve un sens à l’activité de travail dans l’exercice même de ses fonctions, le travail revêt une fin en soi; l’accomplissement personnel est alors recherché dans l’acte de travail. Le travail perd toutefois cette fonction lorsque le travailleur trouve à l’extérieur de l’emploi, l’accomplissement qui lui fait défaut dans sa situation d’emploi. Au lieu d’être une fin en soi, le travail devient plutôt le « moyen » d’atteindre des buts extérieurs au travail. Le travail apparaît pour ceux-là comme le moyen de gagner leur vie, comme un lieu de sociabilité ou encore comme le moyen d’acquérir un statut.

Les travaux dans le domaine du travail nous enseignent que le rapport au travail se rapporte aussi à l’importance, à la place ou à la valeur accordée au travail par chaque individu dans son existence. Les travaux de Beathge (1994), menés auprès de jeunes allemands âgés de 19 à 25 ans, montrent à cet effet que le rapport au travail est certes lié aux exigences formulées par les jeunes à l’endroit du travail, mais qu’il s’intègre en outre à une conception plus générale de la vie qui tient compte de l’importance que l’individu accorde à différentes dimensions de son existence à savoir le travail, la famille et les loisirs. Cette étude arrive ainsi à la conclusion que ceux qui placent le travail au premier plan de leur projet de vie auront tendance à rechercher un travail qui soit porteur de sens, un travail dans lequel ils peuvent aspirer s’engager, se réaliser, un travail qui leur procure une certaine reconnaissance sociale et un statut professionnel élevé. Ceux pour lesquels la famille constitue le principal élément structurant leur identité, auront tendance à reléguer le travail et les loisirs au second plan de leurs préoccupations. D’autres encore concentreront leur projet de vie sur les occupations de loisirs , au détriment du travail. Ceux-là accepteront un travail régulier envers lequel ils garderont une distance intérieure puisque c’est dans les loisirs qu’ils trouveront un espace de développement personnel à la hauteur de leurs espérances. Il est intéressant de constater avec Beathge qu’une dernière catégorie de jeunes a une conception de la vie orientée par l’ équilibre entre le travail et la vie privée. Ceux-là montrent ainsi un intérêt pour ces deux sphères de leur existence et « souhaitent se réaliser sans subordonner l’un de ces registres à l’autre » ( idem  : 154). « Qu’ils aient choisi de s’investir dans leur vie de couple ou leur famille, ou qu’ils cultivent avec sérieux et régularité une activité de loisir manuelle ou culturelle dont ils retirent une grande satisfaction » parce qu’elle leur procure « une reconnaissance sociale qu’ils ne trouvent pas dans le travail » , ces jeunes sont tous à la recherchent d’un « équilibre intérieur » ( idem ).

Ces travaux rejoignent en partie ceux de Goldthorpe et al. (1972) qui accordaient une attention toute particulière à l’importance du travail dans la vie des travailleurs et à la relation qui se développait entre le travail et la vie hors travail. Goldthorpe et al. remarquaient ainsi que plus le travail occupait une place importante dans la hiérarchie des valeurs des travailleurs, plus leur engagement personnel et leur identification au travail apparaissaient élevés.

L’analyse de nos entretiens à partir des dimensions des aspirations mises en évidence au chapitre III (contenu de la tâche, conditions de travail, relations de travail, finalité du travail, centralité du travail) nous a rapidement révélé que l’agencement de ces dimensions pouvait donner lieu à différentes configurations de rapport au travail, configurations variant par ailleurs selon l’individu à l’étude et l’étape à laquelle il se trouve dans sa vie. C’est en tentant de dégager les éléments de cohérence interne au discours de nos répondants que nous sommes arrivés à construire la typologie que nous proposons maintenant de présenter. Notre démarche est sans contredit inductive et vise précisément la construction de types descriptifs. Nous sommes à cet égard conscients qu’une combinaison différente des dimensions à l’étude pourrait donner lieu à d’autres types de rapport au travail. Or, notre objectif n’était pas de construire une typologie systématisée constituée de types logiques, mais simplement de rationaliser les informations issues de l’empirie.

Notre typologie comporte au total six types qui s’inscrivent sur un continuum allant d’un rapport au travail purement instrumental ( l’utilitariste ), vers un dernier excessivement expressif ( le passionné ). Entre ces deux extrêmes, nous retrouvons le solidariste et le carriériste du côté instrumental, de même que l’expressif tempéré et l’expressif intégré du côté expressif du continuum. Les différents types de rapport au travail présentés dans la classification qui suit sont évidemment des types idéaux auxquels peu de nos répondants correspondent parfaitement; leurs propos chevauchent généralement plus d’un type, ce qui rendait parfois difficile de les associer à l’une ou l’autre de ces catégories. Ces types idéaux ont néanmoins un ancrage empirique; ils reposent sur les aspirations concrètement exprimées par les répondants à propos de leur trajectoire professionnelle. Il convient à cet égard de spécifier qu’au moment de l’analyse (chapitres 4 et 5), nous avons tenté d’aller dans la compréhension des processus plutôt que de s’attarder à la répartition des répondants par type, laquelle répartition est évidemment présentée en annexe (voir annexe G). Les principaux traits caractérisant chacun des six types que nous proposons maintenant de décrire sont pour leur part résumés dans le tableau synthèse présenté en page 105.

Les trois premiers types de rapport au travail auxquels nous nous intéresserons sont de nature instrumentale. Le travail n’est dans ce cas-ci pas une fin en soi pour les jeunes travailleurs, il a plutôt pour fonction de fournir les moyens de subvenir à des fins qui ne sont pas directement liées au travail lui-même. Cette première portion de notre typologie est largement inspirée des travaux de Goldthorpe et al. (1972).

L’ utilitariste est sans doute le plus instrumental des rapports au travail dont les deux suivants ne sont que des déviations. De la même manière que « l’ouvrier de l’abondance » de la typologie de Goldthorpe et al. (1972), les jeunes travailleurs associés à cette catégorie conçoivent principalement le travail comme une façon de gagner leur vie. Leur rapport à l’entreprise repose ainsi essentiellement sur un lien économique : « C’est sûr que quand tu gagnes autant d’argent pis que t’as pas étudié nécessairement, t’as pas le goût d’aller ailleurs. Je gagne plus que ben du monde qui sont allés à l’école » (Caroline). Les conditions de travail revêtent dans ce cas-ci une importance capitale. Faute d’occuper un emploi stimulant sur le plan des tâches à accomplir ou des relations avec les collègues, les jeunes trouveront leur satisfaction au travail dans la rétribution issue de cette activité; leur rapport au travail est par conséquent exclusivement matérialiste. Au sens où l’entend Fortier (1992), la motivation des individus qui endossent ce rapport au travail repose essentiellement sur une éthique de la consommation : « S’il existait un autre moyen de vivre tout en gardant ses habitudes de consommation, il y a fort à parier que ces individus abandonneraient le travail » ( idem  : 119).

L’attachement des utilitaristes envers leur emploi de même que leur engagement au travail sont nécessairement de faible intensité : « Pour moi c’était pas ce que je voulais faire longtemps. C’était en attendant qu’il se passe de quoi. D’ailleurs le fait d’être dans un club vidéo je trouvais ça… je me valorisais pas vraiment là-dedans. […] Donc les clubs vidéo, les restaurants tout ça c’était vraiment pour survivre, c’était pas quelque chose à quoi j’accordais beaucoup d’importance » (Laurence). Le travail ne possède donc pas de valeur en soi pour les individus concernés. Dans sa forme la plus pure, nous pourrions presque affirmer que ce qui compte vraiment pour eux c’est de travailler pour gagner de l’argent, peu importe la nature de l’emploi occupé ou le contenu de la tâche à exécuter.

Même s’il occupe la majeure partie de l’existence en matière de temps, le travail n’est pas au coeur du projet de vie de ceux et celles que nous définissons comme utilitaristes , il ne représente pas une expérience importante sur le plan émotionnel, pas plus qu’une source d’affectivité ou d’accomplissement personnel. Le travail est une sphère distincte, voire étrangère à la vie hors travail. Les relations de travail sont par conséquent rarement transférées dans la vie à l’extérieur de l’emploi. Le travail revêt dans ces circonstances un rôle de second plan, celui de fournir les moyens matériels de s’accomplir dans les autres sphères de la vie; c’est précisément dans la vie hors travail que l’existence prend tout son sens.

Pour sa part, le rapport au travail que nous qualifions de solidariste s’apparente à l’orientation au travail du même nom dans la typologie de Goldthorpe et al. (1972). De la même façon que l’utilitariste , les personnes associées à ce second type de rapport au travail cherchent un emploi qui leur permette de bien gagner leur vie, mais qui soit plus stimulant sur le plan de la sociabilité . Faute d’avoir déniché un emploi qui les satisfait parfaitement sur le plan des tâches à accomplir ou des conditions de travail, ceux-là trouveront leur motivation et leur satisfaction au travail dans les relations qu’ils développeront avec leurs collègues : « Le travail comme tel c’était pas plaisant à 100%. C’était plus le côté social qui était le fun! J’aimais ça, je travaillais avec mes amis » (Geneviève). Ces jeunes auront ainsi tendance à insister sur la dimension ludique de l’activité de travail, ludisme qu’ils retrouveront dans le plaisir éprouvé à travailler avec le groupe de pairs. Ils veulent s’amuser en travaillant, ils veulent avoir du «  fun  » : « La journée où je n’aurai plus de fun je vais changer de job » (Caroline). Pour reprendre les propos de Zoll (2001) qui arrive à des conclusions similaires dans une étude menée auprès de jeunes allemands, si les jeunes ne peuvent trouver le plaisir « dans le travail » , c’est « au travail » , dans leur relation avec le groupe de collègues, qu’ils éprouveront du plaisir.

Même si la finalité du travail n’est pas recherchée dans l’acte de travail lui-même mais à l’extérieur de celui-ci, dans les relations avec les collègues, les individus de cette seconde catégorie placent néanmoins cette activité au coeur de leur projet de vie  : « Le travail représente […] un centre d’intérêt essentiel dans la vie, parce qu’en plus de sa signification instrumentale il satisfait les besoins d’expression et d’affectivité du travailleur » (Goldthorpe et al. , 1972 : 89). Il existe par conséquent une forte convergence entre la vie au travail et la vie hors travail car les amis au travail sont aussi les amis dans la vie : « Mes chums sont à ma job fait que quand je rentre travailler pis que je vois mes chums, j’aime ça. Je pourrais dire que ce qui m’apporte le plus présentement c’est probablement mon travail parce que je rencontre plein de monde » (Caroline). Le travail est ainsi très important pour ces jeunes dans la mesure où il représente davantage qu’un lieu de travail, c’est aussi un milieu de vie. Ce qui compte avant tout, ce sont les liens de solidarité qui se tissent entre tous les membres de l’organisation ou entre les membres d’un groupe plus restreint de travailleurs.

Le type que nous définissons comme étant carriériste s’apparente pour sa part à « l’orientation bureaucratique » de l’employé salarié dans la typologie de Goldthorpe et al. (1972). Pour les individus associés à ce type, le travail représente « un centre d’intérêt essentiel dans la mesure où la carrière est vitale dans la destinée de l’individu » ( idem  : 88). Le travail est ici placé au premier plan des préoccupations et représente pour l’instant leur principal projet de vie. Les jeunes de cette catégorie sont avant tout à la recherche d’un statut social. Et, comme l’expriment Goldthorpe et al. , le sens premier du travail « est celui de service rendu à une organisation, en échange d’un revenu et d’un statut social en augmentation régulière et de la sécurité à long terme – c’est-à-dire en échange d’une carrière » ( idem  : 87).

La rétribution demeure un aspect important du rapport au travail des jeunes carriéristes , mais leur engagement au travail repose davantage sur des éléments moraux de l’ordre de la loyauté envers l’entreprise. Leur engagement au travail est donc très net et sera d’autant plus élevé que les espérances d’évolution sur le plan professionnel seront honorées par l’employeur : « Le travail est associé à une progression régulière du statut et des revenus sous la forme d’une carrière » ( idem  : 88). La position sociale et les perspectives de carrière sont ainsi des composantes importantes de l’identité sociale des jeunes carriéristes , composantes souvent plus importantes que le contenu de la tâche elle-même.

Bien que les relations avec les collègues ne forment pas nécessairement la base de la vie sociale de ces jeunes en dehors du travail, elles n’en demeurent pas moins capitales dans la sphère du travail. Au-delà de la sociabilité et du plaisir qu’elles procurent, les relations de travail sont recherchées pour la reconnaissance sociale qu’elles apportent et le potentiel qu’elles représentent sur le plan de la création d’un vaste et solide réseau de contacts comme éventuel tremplin pour la carrière. Même si les amis au travail ne sont pas nécessairement les amis dans la vie, il y a néanmoins une forte convergence entre la vie au travail et la vie hors travail dans la mesure où les individus associés à cette catégorie auront intérêt à participer aux différentes rencontres et activités organisées à l’extérieur des heures de travail (dîner d’affaires, 5 à 7, etc.) : « j’ai souvent beaucoup de travail sur les heures de dîner. […] Des fois il faut que tu rencontres des gens pis le seul moment où tu peux le faire c’est sur l’heure du dîner » (Jonathan).

Mentionnons en terminant que pour les répondants souscrivant le plus parfaitement à un tel type de rapport au travail, ce n’est pas à la sphère du travail de se plier aux exigences des autres domaines de la vie, mais bien à ces autres dimensions d’intégrer le projet de vie principal qui est le travail. La part de défi, le niveau de responsabilités et les possibilités d’avancement comptent ainsi parmi les principaux aspects contribuant à la satisfaction au travail de ces jeunes qui formulent d’ambitieux projets de carrière.

Alors que le travail représentait jusqu’à présent le moyen de parvenir à des fins extérieures à l’emploi (moyen de gagner sa vie, source de sociabilité, moyen d’acquérir un statut), les individus qui entretiennent un rapport expressif au travail tirent pour leur part l’essentiel de leur satisfaction de la nature même de cette activité. La finalité du travail est ainsi recherchée dans l’acte de travail lui-même, dans l’épanouissement qu’il procure. Or, si le travail a dans ce cas-ci pour fonction de fournir les moyens de s’épanouir dans la sphère professionnelle, nos entretiens révèlent que l’intensité de cette quête d’épanouissement varie cependant d’un individu à l’autre. Pour comprendre les nuances qui apparaissent sur le plan du sens accordé au travail par les expressifs, les travaux sur la hiérarchie des besoins se sont avérés d’une grande utilité et méritent qu’on leur accorde un peu d’attention avant de présenter nos trois derniers types.

Les jeunes qui entretiennent un rapport au travail expressif cherchent en général à combler dans la sphère du travail les besoins supérieurs de la hiérarchie de Maslow (1943), besoins qui sont de l’ordre de l’épanouissement personnel (estime de soi et accomplissement). Pour les uns, cette quête d’épanouissement se reflète à travers le besoin de se sentir utile et apprécié des autres, de sentir que leurs compétences sont reconnues, qu’ils disposent d’une certaine autonomie et d’un pouvoir sur leur avenir professionnel. Ces personnes cherchent à notre avis à combler leur besoin d’estime d’eux-mêmes par la valorisation que leur procure le travail. Pour d’autres, ce besoin d’estime d’eux-mêmes sera doublé d’un besoin supérieur de l’ordre de l’accomplissement personnel. Cette quête d’épanouissement les conduira à miser sur leur développement personnel dans la sphère du travail de même que sur leur capacité « to become everything that one is capable of becoming » (Maslow, 1943 : 382). Au-delà d’une simple quête de valorisation, c es deniers sont à notre avis à la recherche de réalisation de soi dans l’activité de travail, réalisation qui s’affirme dans le développement plein et entier de leur personne et la prise de conscience du caractère unique de ce qu’ils sont. À son comble, ce besoin sans cesse renouvelé de réalisation de soi peut se transformer en une inclinaison encore plus marquée envers le travail qui porte les jeunes à rechercher le dépassement de soi dans l’activité de travail.

Les propos énoncés jusqu’ici ne signifient pas que les individus ayant un rapport instrumental au travail ne sont pas à la recherche d’épanouissement, mais plutôt que, contrairement aux expressifs, l’acte de travail lui-même ne représente pas le lieu principal de leur épanouissement pour l’instant. Ce qui différencie ensuite les expressifs entre eux sur le plan de la finalité du travail, c’est précisément l’intensité de l’épanouissement recherché dans le travail. Les jeunes qui entretiennent un rapport au travail de nature expressive envisagent le travail comme une importante source d’épanouissement, mais n’aspirent pas nécessairement au même degré d’épanouissement dans le travail. Les uns cherchent simplement à se valoriser dans l’activité de travail, les autres à se réaliser, voire à se dépasser dans ce domaine de leur vie. Nous verrons, à travers la description des différents types suivants, que l’intensité de cette quête d’épanouissement au travail est par ailleurs fonction d’une conception plus générale de la vie impliquant l’ensemble des dimensions de l’existence.

Pour les expressifs tempérés , le travail est avant tout une source de valorisation au sens où nous l’avons décrit précédemment. Les jeunes travailleurs ont besoin que le travail leur permette de se sentir utiles et appréciés des autres, ils ont besoin d’être stimulés par le contenu de leur tâche, ils veulent que leurs compétences soient utilisées et reconnues et ils exigent un minimum de latitude et d’autonomie dans leur situation d’emploi. Pour reprendre les propos de Beathge, « ce qui les motive, c’est une activité satisfaisante sur le plan du contenu, dans laquelle ils puissent se sentir reconnus, s’investir et s’affirmer en tant que personnes, tout en leur apportant le sentiment d’une intégration sociale » (1994 : 156). Ceux-là n’accepteraient pas d’occuper n’importe quel emploi en échange d’un revenu ou d’un statut social. Ils ne veulent rien de moins qu’aimer leur emploi, avoir de bonnes conditions de travail et du plaisir avec leurs collègues, mais parlent paradoxalement de leur investissement personnel dans ce domaine avec beaucoup de modération : « Moi en autant que mon travail me rapporte, que j’aie le goût d’aller travailler, que mon travail m’intéresse, qu’il me permette de faire les activités en dehors du travail… Donc un travail qui m’offre assez de latitude et de liberté et un revenu que je juge raisonnable pour combler mes besoins, ça me suffit » (Émilie).

Si l’expressif tempéré s’apparente aux rapports au travail de nature instrumentale dans la mesure où il conçoit le travail comme une sorte d’obligation, il s’en distingue aussi éminemment parce qu’il trouve une importante part de sa motivation dans le contenu des tâches à accomplir quotidiennement : « C’est que moi je trouve que dans la vie on est obligé de travailler fait que je me dis allons chercher les choses qui nous plaisent pis apprécions-les, apprécions ce qu’on a comme environnement. C’est comme ça que je vois ça. Bon je suis obligée de travailler mais en même temps il y a de belles choses dans mon travail donc apprécions-les » (Laurence).

Pour cette catégorie de répondants, le travail ne représente pas le principal lieu de leur accomplissement personnel : « s’accomplir pour moi c’est faire quelque chose que les autres ne sont pas capables de faire… […] L’ouvrage je la fais bien, mais je suis à peu près certain que quelqu’un d’autre serait capable de la faire aussi bien que moi.  […] Même si le travail est ben important pour moi, c’est pas la place où je m’épanouis le plus. Quand je travaille j’ai l’impression d’être utile, mais je suis pas plus utile qu’une autre personne » (Philippe). C’est à l’extérieur du travail, lors des moments passés en famille ou dans la réalisation d’activités de loisir de toutes sortes, que ceux-là auront le plus le sentiment de s’accomplir : « je pense que l’endroit où je m’accomplis le plus c’est dans le travail artistique. Pour moi c’est un exutoire. Comme c’est de la création ben il y a personne d’autre qui peut le faire comme moi » (Philippe).

L’expressif tempéré est sans doute le plus raisonnable de tous les types de rapport au travail de nature expressive. Les jeunes travailleurs de cette catégorie désirent occuper un emploi plaisant, stimulant et d’autant plus valorisant, sans que leur investissement dans ce domaine ne se fasse au détriment des autres sphères de leur vie. Le travail ne représente donc pas l’expérience principale de leur existence : « Moi ma famille c’est ben important, mon père, ma mère, mon frère, ma famille étendue, mon chum c’est important, mes amis c’est important. Donc j’ai l’impression que la réalisation de ma vie va se faire davantage à ce niveau-là qu’au niveau du travail » (Émilie). Les expressifs tempérés sont peu ambitieux et demeurent relativement plus détachés de leur situation d’emploi que les types présentés subséquemment : « J’ai jamais vraiment eu d’objectifs de carrière. C’est pas que je suis sans buts, c’est pas non plus que je veux pas de responsabilités. Moi tant que j’aime les gens avec qui je travaille, que je fais des choses que j’aime, que je trouve ça intéressant, motivant, j’ai pas vraiment d’objectifs à atteindre du genre je veux être à telle place vers tel âge… » (Marie).

L’engagement au travail de ces jeunes est par conséquent tempéré; ils veulent un emploi intéressant qui ne subordonne pas au travail, les autres sphères de leur existence. Ceux-là savent doser leur investissement dans le travail en fonction de l’investissement qu’ils désirent accorder aux autres dimensions de leur vie. Ces jeunes sont en d’autres mots à la recherche d’un équilibre entre les différentes dimensions de leur vie, équilibre qui se mesure principalement en termes d’énergie et de temps investis dans chacune de ces sphères. Une telle conception de la vie les amène par ailleurs à considérer avec une nouvelle acuité la latitude et la liberté de l’emploi lorsqu’il est question des caractéristiques recherchées au travail dans l’avenir. Le travail est véritablement une fonction que l’on occupe quelques heures par jour, fonction qui n’est toutefois pas plus importante que celle de parent ou de conjoint. On observe pour cette raison un fort cloisonnement, donc une faible convergence, entre la vie professionnelle et la vie privée de ces répondants. Les amis au travail ne sont pas nécessairement les amis dans la vie; ils sont des « collègues de travail » au sens littéral du terme.

Contrairement aux individus de la catégorie précédente, les expressifs intégrés désirent davantage que se conforter dans une situation d’emploi satisfaisante, ils veulent que leur travail soit source de réalisation de soi et qu’il leur permette ainsi d’évoluer sur le plan personnel. Le développement de soi est dans ce cas-ci placé au premier plan de leurs priorités, développement de soi auquel contribue éminemment la sphère professionnelle : « Le travail que je fais c’est pas une job pour mettre du pain pis du beurre sur la table… c’est plus… ça fait partie du reste de mon cheminement pour m’améliorer continuellement, pour devenir une meilleure personne. Ça fait partie de ma vie, ça fait partie de ma personne, j’ai étudié des décennies pour faire ça! » (David). Il y a par conséquent une forte identification au travail, identification qui n’est toutefois pas exclusive à cette sphère d’activité. Dans le cas de l’expressif intégré , le travail s’inscrit en vérité dans un processus plus large qui vise le développement plein et entier de leur personne. Il est sans contredit une composante essentielle de leur réalisation de soi, mais il n’est pas la seule : « ce qui me rendrait le plus heureux ce serait de réaliser mes objectifs ambitieux au point de vue de la carrière, de réaliser mes objectifs ambitieux au point de vue de la famille, de devenir un bon musicien, de faire tout ça » (David).

De la même façon que l’expressif tempéré , l’expressif intégré est à la recherche d’un équilibre entre les différentes dimensions de son existence : « Le concept d’équilibre entre le travail, la personne pis le citoyen moi je considère que c’est important. Des fois dans ta vie t’as une branche qui va prendre plus d’importance mais un moment donné une branche ça peut se briser fait que… Qu’est-ce que tu fais si tu as toujours tout mis là? […] Moi c’est un élément que je trouve important fait qu’il faut que tu consacres du temps » (Jonathan). Cet équilibre n’est toutefois pas aussi cloisonné que dans le cas de l’expressif tempéré qui envisage son existence comme étant composée de sphères indépendantes simplement juxtaposées les unes aux autres. L’expressif intégré a une conception de la vie beaucoup plus unifiée. Les différentes sphères de son existence sont toutes aussi essentielles et participent de façon équivalente au développement de sa personne. Cet équilibre apparaît même comme une condition sine qua non de son bonheur : « Le plus important pour être heureux… ben je dirais que c’est l’équilibre entre plusieurs aspects. L’équilibre entre le désir de dépassement sur le plan professionnel, le désir de satisfaction des aspirations parce qu’on veut des enfants pis on veut être de bons parents, le désir d’avoir des activités à l’extérieur de la job, des loisirs, des amis. Je dirais l’équilibre de tout ça » (David).

L’expressif intégré est sans doute le rapport au travail le plus « idéal » de notre typologie. Il s’apparente beaucoup à l’éthique de la réalisation de soi décrite par Fortier (1992), éthique selon laquelle les individus s’orientent vers un « mieux-être » , mieux-être qui passe par le développement de leurs potentialités sur tous les plans. Le travail doit stimuler la créativité personnelle de chacun et ainsi devenir « l’expression visible de notre moi intérieur » ( idem  : 117). Nous verrons dans le chapitre suivant qu’aucun répondant ne correspond parfaitement à ce type à l’heure actuelle, mais qu’il représente, pour plusieurs, un idéal à atteindre dans l’avenir.

Au sens littéral du terme, le passionné montre pour sa part une importante inclinaison affective envers un objet, dans ce cas-ci le travail. Ce sentiment est d’autant plus vif qu’il implique tout un pan de son émotivité comme personne : « pour moi travailler c’est exercer ma passion, c’est intimement lié à ma vie émotionnelle » (Justine). Dans ce cas-ci, comme dans celui des expressifs en général, c’est le contenu de la tâche elle-même, plus que les conditions de travail, qui conduit l’individu à s’orienter vers tel domaine d’activité : « Si j’avais voulu faire de l’argent j’aurais pas choisi un métier comme ça. Je marche plus à l’instinct dans ma vie que par des choix très raisonnables » (Justine). Ces jeunes, pour qui le travail représente déjà une importante source de valorisation, aspirent à ce que celui-ci contribue désormais davantage au développement du caractère unique de leur personne. Le travail est le lieu où ils aspirent le plus s’épanouir et se réaliser dans la vie ; il est pour l’instant le tremplin de leur accomplissement personnel. À son comble, cette vive inclinaison envers le travail porte ces répondants à chercher le dépassement de soi dans cette sphère d’activité. Il y a alors une identification personnelle de l’individu avec le travail. Celui-ci ne se voit plus comme un simple travailleur ou un salarié mais bien comme un avocat, un médecin, un artiste, un enseignant. Cette quête de réalisation de soi commande certainement un dépassement continuel de soi, dépassement qui n’est toutefois pas lié à une progression dans une organisation, mais à une évolution sur le plan personnel : « [Le travail] c’est quelque chose qui m’aide à gagner ma vie mais c’est en même temps quelque chose qui va chercher au maximum ce dans quoi je peux continuer à évoluer » (Justine).

Le passionné s’apparente beaucoup à l’expressif intégré sur le plan du sens qu’il accorde au travail. Tous deux cherchent à ce que ce domaine de leur vie leur permette « to become everything that one is capable of becoming » (Maslow, 1943 : 382). De la même façon que l’expressif intégré , le passionné a une conception unifiée de la vie. Il n’envisage pas le travail comme une sphère distincte des autres domaines de son existence qui serait simplement juxtaposée à un projet de vie plus général. Or, comme le passionné représente le rapport au travail le plus expressif de notre typologie, il se révèle aussi être le plus déséquilibré de tous sur le plan de l’investissement qu’il consacre aux différents domaines de son existence. Dans ce cas-ci, le travail c’est la vie elle-même, l’endroit où ces jeunes ont choisi d’investir la majeure partie de leurs énergies. Les jeunes passionnés s’investissent beaucoup au travail et ne ressentent pour l’instant pas le besoin de freiner cette vive inclinaison qu’ils éprouvent envers la profession qu’ils exercent : « Je suis prêt à ce que le travail prenne une très grande place dans ma vie parce que je le sais pas, j’ai eu un lot de désillusions par rapport à mon cheminement puis présentement ça va bien dans mes études. Je me dis je vais mettre toutes mes énergies là-dedans » (Antoine). De manière plus marquée mais peut-être moins consciente que le carriériste , le passionné place le travail au coeur de son projet de vie. Ce n’est dans ces circonstances pas au travail de se plier aux exigences des autres dimensions de sa vie, mais bien à ces dernières d’intégrer le projet de vie central qui est le travail : « L’empiètement sur la vie privée ça fait partie des compromis qu’il faut faire. Le travail que je fais c’est pas un travail qui est en compétition avec ma vie personnelle, c’est un travail qui fait partie de ma vie personnelle. C’est une carrière que j’ai choisie en sachant qu’elle envahirait un peu ma vie » (David).

Le travail est ici placé au premier plan des priorités et donne ainsi le ton au reste de l’existence. Il est par ailleurs indissociable des autres dimensions de l’existence; les amis au travail sont aussi les amis dans la vie. Il n’y a donc pas toujours une distinction claire entre les moments de travail et de non-travail dans la vie du passionné . Le travail n’est pas perçu comme un emploi que l’on occupe un certain nombre d’heures par jour pour gagner sa vie, mais bien davantage comme une occupation stimulante et enrichissante que l’on exerce précisément parce que l’activité même nous plaît et stimule ce que nous sommes au plus profond de notre être : « Ce qui me satisfait le plus… Ben c’est la nature même du travail que je fais. C’est un travail de consultant pour d’autres spécialistes. Je suis pas en première ligne, je suis là pour aider mes collègues médecins à régler des patients. J’ai le temps de réfléchir pis de prendre la bonne décision pour orienter comme il faut le traitement pis des choses comme ça. Ça c’est la vie quotidienne, ça me plaît beaucoup » (David). Leur passion pour leur profession apparaît d’autant plus claire que ces répondants ne seraient pas prêts à interrompre complètement leurs activités si on leur en donnait les moyens :

Je peux pas voir ce qui m’arrêterait de faire ce que je fais, c’est tellement important. J’ai je le sais pas combien d’années de scolarité, je pense que j’ai 27 ans de scolarité. Ça a toujours été des étapes, des visions à long terme, des sacrifices interminables ben pas des sacrifices mais des investissements pis là je récolte le bonbon de ça. […] On dirait que tranquillement je deviens un peu la personne que je voudrais être. C’est tellement plaisant, c’est satisfaisant tu peux pas savoir comment! Si on me déverse de l’argent dessus je dirai pas non mais j’arrêterai pas de travailler pour autant . (David)

Pour les individus qui entretiennent un rapport au travail de nature instrumentale, le travail apparaît comme le moyen de subvenir à des fins qui sont extérieures au travail lui-même, à la nature de la tâche exécutée. Les individus de cette catégorie ne se sentent pas particulièrement interpellés par le travail sur le plan émotionnel. Le travail est une activité comme une autre qui a pour fonction de fournir les moyens de gagner de l’argent pour profiter de la vie à l’extérieur du travail, de fournir un lieu de rencontres stimulant sur le plan de la sociabilité ou encore un lieu de mobilité dans la hiérarchie de l’organisation.

Du côté des expressifs, le travail est précisément une fin en soi; il est un lieu de leur expressivité, de leur épanouissement personnel. Il y a dans ces circonstances engagement et investissement de soi dans le travail. Le travail permet ainsi à l’expressif tempéré de se valoriser dans ce qu’il est déjà comme personne, il donne à l’expressif intégré les moyens de développer ce qu’il est comme personne et au passionné de se dépasser, d’aller au-delà de ce qu’il est comme individu. À la question de l’épanouissement s’ajoute, du côté des expressifs, celle d’équilibre entre les différentes dimensions de leur existence comme condition de leur bien-être personnel. Cette préoccupation est peut-être moins présente mais d’autant plus préoccupante pour le passionné qui semble pour le moment avoir de la difficulté à trouver le point d’ancrage de cet équilibre.

L’expressif intégré représente tout compte fait le rapport au travail le plus idéal de notre typologie. Il est cet être accompli, ou qui aspire à l’être, dans tous les aspects de sa vie. Il est le point de croisement de nos deux axes expressifs : il a la fougue du passionné étant donné son intérêt marqué pour le travail, et la lucidité du tempéré parce qu’il sait doser son investissement personnel dans chacune des sphères de sa vie, et ainsi garder une distance raisonnable entre chacune d’elles afin qu’elles soient toutes autant source de son épanouissement, de son développement personnel.

Rappelons en terminant que ces types sont de catégories idéales auxquelles aucun de nos répondants ne correspond parfaitement. Il est dans ces circonstances assez rare, dans notre échantillon du moins, de rencontrer des gens qui présentent un rapport au travail purement instrumental, c’est-à-dire qui ne trouvent aucune source d’épanouissement dans l’acte de travail lui-même. Cela dit, ces types idéaux ont néanmoins un ancrage empirique puisqu’ils reposent sur des aspirations exprimées concrètement par les répondants à propos de leur trajectoire professionnelle. Nous reviendrons plus en détail sur cette question dans le chapitre suivant. Nous tenterons alors d’associer chacun de nos répondants à l’un ou l’autre des types de notre classification et de saisir les changements qui se sont opérés à cet égard au fil du temps.

© Mélanie Anctil, 2006