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I. Aspirations et rapports au travail des jeunes : une étude en trois temps

Table des matières

Les modalités de l’insertion professionnelle, et les quelques années d’expérience sur le marché du travail, influencent-elles les aspirations formulées par les jeunes à l’égard du travail? Cette première section dresse le bilan des aspirations au travail des jeunes telles que formulées à trois moments de leur existence et cherche, par la même occasion, à cerner leur rapport au travail pour chacune de ces périodes. Pour ce faire, nous reviendrons dans un premier temps sur le parcours scolaire et le rapport aux études des participants en vue de cerner le rapport qu’ils entretenaient au travail avant l’entrée en emploi. À l’aide des données recueillies au sujet de leur satisfaction au travail au moment de l’enquête, nous ferons dans un deuxième temps état de leur rapport au travail actuel. Nous présenterons enfin les aspirations au travail que ces jeunes formulent pour l’avenir et la façon dont ils envisagent leur rapport au travail. Il s’agit, pour chacune de ces étapes de leur parcours, de dégager les traits communs ainsi que les principaux lieux de différenciation de leurs propos.

L’attitude des jeunes envers l’éducation, de même que leurs premiers choix d’orientation, comptent pour beaucoup dans la définition de leurs aspirations au travail. Ces dernières prennent forme dans des contextes qu’il nous importe de saisir. Nous tenterons ici de reconstituer le parcours scolaire et le rapport aux études des participants en vue de cerner les conditions à l’intérieur desquelles s’inscrivent les aspirations au travail qu’ils entretenaient avant l’entrée en emploi.

Les jeunes travailleurs rencontrés sont dans l’ensemble très scolarisés. La majorité, soit onze répondants sur quatorze[25] , a effectué des études universitaires; les autres détiennent un diplôme d’études secondaires générales ou professionnelles[26] . L’analyse de nos entretiens nous oblige à cet égard à nous rendre à l’évidence que l’influence du milieu familial est aujourd’hui toujours bien marquée en ce qui a trait au niveau de scolarité atteint par nos répondants. Nous avons en effet remarqué que les jeunes issus de milieux scolarisés valorisent davantage que les autres les études et l’obtention de diplômes de plus haut niveau. Il semble qu’à leurs yeux, la question d’aller ou non à l’université ne se soit jamais vraiment posée; il était tout simplement évident qu’ils fréquenteraient cette institution.

En ce qui concerne le choix de carrière des participants, quatre raisons ont principalement été invoquées pour le justifier. Les décisions relatives à l’orientation scolaire se sont avérées assez simples pour un peu plus de la moitié des répondants (huit personnes) pour qui la profession ou le domaine d’activité choisi rejoint une passion ou un intérêt de très longue date : « Je ne me suis jamais demandé : "qu’est-ce que je veux faire?". C’était comme naturel. Depuis que je suis jeune que je sais que c’est mon domaine » (Étienne). Pour d’autres cependant (deux personnes), le domaine d’études choisi ne correspond pas tout à fait à leur premier choix. Plutôt que de se diriger vers ce qui les anime ou les passionne le plus, ceux-là préfèrent opter pour des domaines assurant une plus grande sécurité d’emploi ou offrant plus de possibilités d’emploi à l’issue de la formation. Cette situation concerne surtout les répondants passionnés par le domaine artistique (le dessin dans un cas et la photographie dans l’autre) qui ont consciemment décidé de reléguer leur passion au domaine des loisirs afin de maximiser leur chance de dénicher un emploi qui puisse leur assurer une certaine sécurité financière et professionnelle :

J’ai toujours aimé dessiner mais je vivais trop d’insécurité pour être capable de dire je m’en vais dans un domaine uniquement artistique. Dans les arts plastiques tu peux pas te faire embaucher par personne. Ça dépend tout le temps des projets que tu présentes, des subventions pour un événement pis ça je trouvais ça un peu insécurisant. Je voulais avoir une rémunération qui soit quand même régulière. Du côté des arts, c’est vraiment plus la vie de bohème qui me tentait pas. C’est pour ça que j’ai choisi les communications graphiques qui me permettaient d’avoir une sécurité en ayant quand même beaucoup de création qui se rattachait à ça. (Philippe)

Contrairement à ces premiers répondants pour qui l’orientation scolaire et professionnelle allait presque de soi, le choix de carrière semble avoir été plus compliqué pour un certain nombre d’autres (quatre personnes) qui ne savaient tout simplement pas en quoi s’orienter. Ceux-là connaissaient mal leurs intérêts ou avaient justement trop d’intérêts pour être capables d’arrêter leur choix.

Le diplôme apparaît par ailleurs encore très important pour nos répondants. Ce dernier marque, comme le rappelle Antoine, l’aboutissement d’une formation au cours de laquelle l’individu est appelé à acquérir « un certain bagage, des connaissances qui sont reconnues sur le marché du travail » . Cette certification continue par ailleurs de donner accès à des emplois mieux rémunérés selon eux. Par exemple, Geneviève mentionne que l’obtention de son diplôme d’études secondaires était pour elle « primordiale » ; c’était le minimum à atteindre pour s’assurer « une qualité de vie moyenne » . Philippe n’est toutefois pas de cet avis. Il préfère quant à lui miser sur ses expériences de travail et sa personnalité en entrevue plutôt que sur le papier certifiant ses qualifications. Celui-ci a toutefois dû se rendre à l’évidence que le diplôme demeure une clé importante pour entrer sur le marché du travail lorsqu’on lui a un jour demandé de prouver ses compétences en entrevue.

Dans l’ensemble, nos répondants entretenaient un rapport positif envers les études. La plupart d’entre eux aimaient l’école et y réussissaient assez bien. Ce portrait général du rapport aux études de nos répondants se voit toutefois tempéré par les propos de quatre participants qui ont rencontré des difficultés notables en cours de route. En parlant de sa deuxième maîtrise, Étienne exprime à quel point le rythme de travail était complètement « fou » : « La première maîtrise je l’ai bien gérée, j’ai pas eu de problèmes, rien de négatif à dire. Mais ce que j’ai vécu à Montréal je considère ça comme l’horreur totale! C’était tous les jours. Je pensais que j’allais mourir de stress. Ça me tombait dessus pis j’avais physiquement l’impression de me noyer. […] C’était pas le fun. Point de vue santé, c’était pas le fun. » De la même façon, Justine nous parle de ses études en scénographie : « C’était un rush de fou malade. Vraiment. […] C’est pas un cheminement normal. C’est pas comme aller à l’université de façon normale. C’est une fin de session d’université à l’année longue. Tu commences t’es dans le rush, tu finis t’es dans le rush. » Les difficultés rencontrées par les jeunes à cette étape de leur vie, au cours de laquelle ils commencent à se définir par rapport au travail, ont à notre avis d’importantes implications pour le futur comme nous le laisse entendre Justine :

Je te dirais que ça m’a beaucoup remis en question sur mes choix parce que tu t’attends pas à ce que ce soit aussi rushant . Ça m’a donné une petite idée de ce que ça allait être dans le milieu du travail. J’ai terminé mon cours, je réussissais très bien, j’étais très créative. Ça allait bien mais en même temps le mode de vie ne me plaisait pas et il ne me plaît encore pas aujourd’hui. T’as pas idée de la vie de fou que ça implique de faire ce métier-là!  (Justine)

L’insertion professionnelle s’avère généralement source d’angoisses et d’appréhensions pour les jeunes qui doivent se tailler une place dans un marché du travail qui n’offre dorénavant plus les mêmes conditions d’insertion que pour la génération précédente :

Tsé tu vois tes parents qui sont sortis de l’université, qui ont eu des jobs où tout le monde les accueillait à bras ouverts. Pis chez nous, ce que mes parents disaient tout le temps c’est : "ce sera pas comme ça quand vous allez sortir de l’université". […] Donc ça m’inquiétait. Je me disais, si je suis pas la meilleure, je serai pas embauchée. Crainte vraiment par rapport… pas la crainte des autres mais la crainte de l’état du marché du travail actuel. (Émilie)

Dans le cas de nos répondants, l’insertion professionnelle s’est avérée source d’appréhensions principalement parce que les jeunes reconnaissent qu’elle n’est aujourd’hui plus synonyme de stabilité d’emploi . Si nos répondants se disaient vraisemblablement prêts à faire l’expérience de l’instabilité qui risque de définir les premières années de leur vie active, de même qu’à travailler plus fort en début de carrière, leurs inquiétudes demeuraient néanmoins très marquées vis-à-vis cette situation : « Moi je suis très anxieuse par rapport aux choses qui ne sont pas fixées, mais je savais en même temps que j’allais pas entrer dans une job et que ça allait être un poste permanent où j’allais passer 30 ans de ma vie » (Émilie). Même si leurs propos laissent croire qu’ils acceptent cet ordre des choses avant d’avoir véritablement fait l’expérience de l’insertion professionnelle, les jeunes ne voient toutefois pas cette instabilité comme le tremplin de leur insertion professionnelle, tremplin qui leur permettrait de développer leur employabilité, de consolider les bases de leur formation ou de faire leurs preuves sur le marché du travail comme le laissait présager Paugam (2000).

Nos répondants affirment qu’ils craignaient d’un autre côté de ne pas trouver l’ emploi qui leur convient sur le marché du travail avant de faire leur entrée en emploi. Ceci nous laisse croire que ces jeunes ne tiennent vraisemblablement pas à occuper un emploi quel qu’il soit, mais qu’ils cherchent plutôt à trouver la place qui leur revient sur le marché du travail, une place qui leur plaît et leur permette de s’accomplir sur le plan professionnel : « Moi ce qui me stressait le plus c’était de savoir où est-ce qu’on avait besoin de moi. J’avais peur de pas trouver ma place, de pas savoir où chercher » (Marie). Pour pallier cette insécurité, plusieurs chercheront à repousser le moment où ils devront se tailler une place sur le marché du travail en restant ouverts à la possibilité de poursuivre plus loin leurs études s’ils n’arrivent pas à trouver d’emploi. Une telle attitude fait aujourd’hui presque figure de norme; l’augmentation de la fréquentation scolaire et l’accroissement du niveau de scolarité comptent en vérité parmi les stratégies les plus souvent adoptées par les jeunes pour favoriser leur employabilité et leur transition vers l’emploi (Vergne, 2001; Fournier et al. , 2000; Gauthier, 2000; Guédon, 2000).

C’est sur la base d’un manque de confiance en leurs compétences que d’autres fondaient leurs inquiétudes relatives à l’insertion professionnelle : « J’avais peur de… comment je pourrais dire… côté gestion du temps, horaire pis côté avoir l’air professionnel, avoir à recruter des clients, avoir à m’administrer. […] Là je suis en train d’apprendre à gérer ma carrière artistique mais personne ne m’a vraiment donné de cours […]. C’est dur parce que quand on choisit un métier comme ça, on le choisit pas nécessairement pour se vendre » (Justine). D’autres craignaient plutôt que leur manque d’expérience du travail joue contre eux au moment de se trouver un emploi  : « Je trouvais que j’avais pas vraiment d’expérience, que je pouvais pas aller devant un employeur pis lui dire que je sais vraiment comment faire ça pis que je suis la personne qu’il cherche pour la job. Pour n’importe quelle job j’étais sûre que j’étais pas la meilleure personne parce que ma scolarité, mon éducation c’était trop général » (Valérie). Ce manque de confiance pour les uns, pouvait à l’opposé devenir un atout pour d’autres qui, plus confiants quant aux possibilités d’emploi, misaient précisément sur leurs compétences pour se trouver du travail : « Pour moi ça jamais été vrai qu’il n’y a pas d’emplois. Je me suis toujours dit que quand t’as du coeur tu travailles. […] Je me fiais ben gros sur mes compétences, ma personnalité » (Philippe).

Il est en outre surprenant de constater que les craintes mentionnées jusqu’ici, et formulées par les jeunes avant l’insertion, sont souvent le lot des jeunes les mieux outillés pour affronter le marché du travail, à savoir ceux qui réussissent bien à l’école et cumulent les expériences de travail dans leur domaine. Ceux-là sont par ailleurs susceptibles d’avoir peur de ne pas faire le bon choix de carrière ou de passer à côté d’opportunités intéressantes en optant pour un emploi en particulier : « Je me disais que si j’accepte quelque chose à telle place, c’est sûr qu’il va arriver des meilleures jobs à côté. […] C’est ça qui m’inquiétait le plus, d’aller quelque part et de pas aimer ça. Mais dans le fond je me disais si tu l’essaies pas, tu pourras pas savoir si tu aimes ça » (Émilie).

En interrogeant les répondants à propos des représentations qu’ils entretenaient au sujet de leur future situation d’emploi alors qu’ils étaient étudiants, force a été de constater que plusieurs d’entre eux n’entretenaient a priori pas d’attentes clairement définies relativement à la nature de l’emploi qu’ils escomptaient exécuter : « J’avais pas d’image vraiment préconçue du genre je veux travailler pour telle entreprise, dans tel bureau pis je vais faire exactement ça… C’est plus au fil des opportunités que j’ai constitué ma carrière et que j’évolue encore » (Catherine). En vérité, seuls quelques-uns d’entre eux arrivaient à décrire la façon dont ils se représentaient la profession à laquelle ils aspiraient : « [La profession de médecin] c’est une profession qui a beaucoup de crédibilité, c’est une profession qui a une certaine gravité aussi. C’est une profession qui est difficile, qui est exigeante mais ce sont toutes des qualités auxquelles je donne de l’importance. Alors moi je voulais faire ça, c’était peut-être pas un but mais c’était des qualités que je recherchais, que je voulais posséder » (David). Il va sans dire que ceux qui avaient une bonne idée de la nature du travail qu’ils comptaient exécuter envisageaient occuper ce type d’emploi depuis longtemps et se dirigeaient de surcroît vers des professions socialement bien accréditées (médecin, enseignant, avocat, infirmière, etc.).

S’il était généralement difficile pour les répondants d’imaginer leur future situation d’emploi ou la nature du travail qu’ils allaient exécuter avant d’entrer en emploi, ils avaient néanmoins tous une idée plus ou moins bien définie des conditions à l’intérieur desquelles ils désiraient travailler, à savoir un environnement de travail stimulant sur le plan de la sociabilité, un horaire régulier et flexible, un salaire à la hauteur de leurs compétences auquel s’ajoutent des avantages sociaux et une certaine sécurité d’emploi :

Une belle job de 9h à 5h avec des vacances et le plus de latitude possible pour gérer mon horaire, mais aussi une stabilité. […] Si j’avais eu à me représenter l’emploi idéal… Pour moi dans le fond c’est que t’as pas de soucis, tu te poses pas de questions. Tu entres quelque part, t’as tout ce qu’il te faut, tu cotises pour ton REER, tu cotises pour tes assurances, t’as quatre semaines de vacances par année, t’as du temps pour faire autre chose. (Émilie)

Il n’est pas surprenant de constater que les attentes des jeunes soient de façon générale davantage tournées vers les conditions de travail que sur la nature même de l’emploi. C ontrairement à l’étudiant de médecine qui prend le patient graduellement en charge au cours de sa formation, ou un autre en enseignement qui a la possibilité de réaliser plusieurs stages en milieu de travail, le cheminement scolaire de la majorité de nos répondants n’aboutit pas à une profession précise, mais ouvre la porte sur un éventail de possibilités d’emplois dans un secteur d’activité. Ces derniers peuvent ainsi plus difficilement se représenter l’emploi qu’ils escomptent occuper dans le futur et formuler des attentes précises à ce sujet comme l’explique cette diplômée en science politique : « Moi ça a toujours été une angoisse profonde tout au long de mon bac. J’en discutais avec des gens qui étudient avec moi pis on se disait : "Mais qu’est-ce qu’on va faire avec ça? Quand je vais sortir avec mon bac je vais frapper où? Qu’est-ce que je fais?" » (Émilie).

Ce qu’il faut retenir du rapport au travail que formulaient les jeunes avant d’entrer en emploi, c’est qu’ils envisageaient avant tout le travail comme une façon de gagner de l’argent pour subvenir à leurs besoins. Leur orientation au travail était dans ces circonstances davantage instrumentale[27] qu’expressive puisqu’ils se souciaient alors moins de la nature du travail qu’ils occupaient, que des conditions et de l’environnement social de leur travail. Les emplois occupés à cette époque sont temporaires et clairement perçus comme des emplois d’étudiant : tant mieux s’ils procurent plaisir et satisfaction, mais là n’est pas nécessairement un critère de sélection. Bien que le rapport au travail de la majorité des jeunes à l’étude soit de nature instrumentale avant leur entrée plus « officielle » dans la vie active, il convient néanmoins de souligner que cinq répondants présentent déjà une orientation au travail de nature expressive tempérée à cette étape de leur existence. Nous y reviendrons dans la seconde section de ce chapitre.

Maintenant que nous connaissons un peu mieux les aspirations que caressaient nos répondants alors qu’ils étaient étudiants, il importe désormais de saisir le rapport qu’ils entretiennent présentement au travail à l’aide de données recueillies au sujet de leur situation d’emploi actuelle.

Nos répondants se disent de façon générale assez satisfaits de l’emploi qu’ils occupent actuellement. Parmi les éléments contribuant à cette satisfaction mentionnons, en ordre d’importance, la nature du travail exécutée, l’ambiance de travail, le statut de l’emploi, le niveau de responsabilités et les conditions de travail. Revenons brièvement sur chacune de ces caractéristiques.

Le fait d’occuper un emploi intéressant et d’autant plus enrichissant et stimulant sur le plan intellectuel, un emploi qui donne la possibilité d’apprendre et de partager ses connaissances, arrive au premier plan des préoccupations des jeunes travailleurs :

Ce qui me satisfait le plus… La nature même du travail que je fais me plaît parce que c’est un travail de consultant pour d’autres spécialistes. Je suis pas en première ligne, je suis là pour aider mes collègues médecins à régler des patients et ça c’est une position qui me plaît. J’ai le temps de réfléchir et de prendre la bonne décision pour orienter comme il faut le traitement pis des choses comme ça. Ça c’est la vie quotidienne, ça me plaît beaucoup. (David)

Il est à cet effet étonnant de constater que l’ordre des priorités formulées avant l’entrée en emploi se voit rapidement inversé au cours de l’insertion professionnelle. Les jeunes travailleurs se montrent ainsi davantage soucieux de la nature du travail exécutée que des conditions de travail, à savoir le fait d’avoir un salaire à la hauteur de ses compétences, des avantages sociaux et une certaine sécurité d’emploi. Cela s’explique sans doute par le fait que les jeunes travailleurs se confortent actuellement dans une situation d’emploi qui leur offre ces conditions, ce qui leur permet de tourner leurs exigences vers le contenu de la tâche. 

Nos jeunes travailleurs se disent dans un deuxième temps soucieux de la qualité de leur environnement de travail. Ils désirent ainsi entretenir de bonnes relations avec leurs collègues, faire des rencontres stimulantes et avoir du plaisir au travail : « Être bien dans mon boulot, arriver le matin et savoir que j’ai des collègues qui sont souriants, qui sont ouverts à la discussion, qui sont disponibles comme moi je le suis ça me fait chaud au coeur. C’est très agréable, on se tient, on s’écoute, on est comme une belle famille. L’ambiance est très chaleureuse » (Laurence).

Alors que cette situation ne semblait guère les préoccuper quand ils étaient étudiants, nos répondants placent désormais le statut de l’emploi occupé au troisième rang de leurs préoccupations. Ces jeunes travailleurs veulent occuper une « vraie job », c’est-à-dire un emploi qui soit en lien avec leurs études et qui favorise la mise en pratique des connaissances acquises au cours de la formation scolaire :

Je suis contente d’avoir trouvé quelque chose qui est une « vraie job ». Quelque chose qui est sécuritaire, bien payé, qui utilise mes qualités et qui me laisse un peu de liberté. […] Avant d’avoir mon poste à ici j’étais vraiment insatisfaite, j’étais vraiment déçue de ce que je faisais comme job. Je me sentais un peu comme si j’avais pas réussi dans la vie. C’est maintenant un des aspects de ma vie dont je suis vraiment contente. Je peux dire aux gens, à ma famille, que j’ai utilisé mon éducation, c’est pas gaspillé et que je travaille dans mon domaine, que je fais une job qui me plaît. C’est certainement un aspect qui est vraiment satisfaisant pour moi. (Valérie)

Une fois ce dernier critère comblé, les jeunes espèrent que leur situation d’emploi leur permettra de disposer d’un certain niveau de responsabilités et d’autonomie dans l’accomplissement de leurs tâches quotidiennes : « Le sentiment d’accomplissement, le sentiment de travailler fort, de forcer, de se donner c’est important pour moi. C’est drôle à dire mais ça fait partie de la gratification d’avoir le sentiment qu’on fait quelque chose de difficile, d’exigeant. Ça fait partie du plaisir de travailler à mon avis » (David).

Cet ordre de priorité rejoint en partie les résultats du Groupe de recherche sur la migration voulant que « l’emploi intéressant » soit généralement l’une des caractéristiques les plus recherchées au travail (Gauthier, 2002b). Ce n’est cependant qu’une fois en emploi que les jeunes travailleurs se montrent véritablement préoccupés par le contenu de la tâche à accomplir. Ce critère arrivait jadis bien après les préoccupations relatives aux conditions de travail.

Il arrive fréquemment que les jeunes rencontrent, une fois en emploi, des difficultés qu’ils n’avaient a priori pas estimées. Ces premières insatisfactions risquent de modifier leur rapport au travail de même que les aspirations qu’ils formuleront à partir de ce moment pour l’avenir. Les premières insatisfactions rencontrées par nos jeunes travailleurs concernent principalement les conditions de travail . L’absence de stabilité, le salaire non conforme aux qualifications, le manque de soutien pour la relève ne sont que quelques-uns des éléments soulignés en entrevue. Le cas particulier de cette travailleuse autonome qui oeuvre dans le domaine artistique résume un certain nombre d’insatisfactions rencontrées relativement au statut instable de son emploi :

C’est tout le temps comme à la roulette russe. D’un mois à l’autre, même des fois d’une semaine à l’autre je sais pas ce qui va se passer, je sais pas ce que je vais gagner ce mois-ci, je sais pas comment je vais payer mon loyer. […] Être travailleur autonome c’est comme aller porter des CV toutes les semaines, tous les mois. C’est comme si tu étais constamment en recherche d’emploi. C’est fatiguant, c’est une période difficile pour tout le monde d’aller porter des CV. […] Je commence à être de mieux en mieux pour gérer le stress. J’essaie de ne pas trop m’en faire mais je trouve ça dur parce que quand je travaille, je travaille comme une folle pis quand je ne travaille pas, j’ai plus rien, j’ai plus d’argent qui entre. Fait que c’est ben difficile, il y a pas de constante, aucune constante. […] La flexibilité de mon emploi c’est un confort mais en même temps c’est une contrainte. (Justine)

Les insatisfactions relatives aux conditions de travail ont pour effet de rappeler aux jeunes les critères qu’ils s’étaient fixés avant l’entrée en emploi (stabilité, salaire, horaire), de les raffermir et de chercher à les combler dans l’avenir. Les insatisfactions concernant la nature du travail ou l’ambiance de travail peuvent pour leur part amener la personne à envisager sérieusement la possibilité de changer d’emploi : « Je me sentais vraiment pas prête à accepter cette forme de vie-là. Je me disais ça va être ça toute ma vie? Tous les jours?  […] J’ai de la misère à savoir si c’était moi qui était pas prête à travailler ou si c’est à cause de l’équipe de recherche. […] C’est peut-être pas mal associé à mon patron qui était vraiment pas dans une bonne période » (Marie).

C’est par ailleurs sur le plan de l’ambiance de travail ou des relations avec les collègues que certains autres risquent de voir leurs attentes déçues. La plupart des répondants qui se sont exprimés sur le sujet travaillent presque exclusivement avec de gens plus âgés qu’eux. L’intégration dans le milieu de travail apparaît en ce sens difficile pour ces jeunes qui n’ont généralement pas les mêmes préoccupations ou la même vision des tâches à accomplir que leurs collègues, comme l’exprime cette infirmière auxiliaire :

Personnellement je n’aime pas beaucoup travailler de jour à cause du personnel. […] C’est des personnes qui sont plus vieilles dans le métier pis ça crée des tensions des fois parce que les mentalités ont changé. […] On soigne plus juste des corps, on soigne aussi des gens. […] Il y a pas une méthode meilleure que l’autre, c’est la méthode qui convient à la personne qui est en face de nous et à soi-même. (Anick)

Les relations intergénérationnelles en milieu de travail n’apparaissent finalement pas aussi évidentes que l’auraient espéré nos répondants. Appartenir à la relève peut à l’occasion représenter un défi considérable pour la jeunesse sur le plan de l’intégration au milieu de travail. Les nouveaux arrivants, qui entrent en emploi avec une expertise à la fine pointe ou un bagage de connaissances qui suggère de nouveaux modes d’intervention, peuvent représenter une menace pour leurs collègues plus âgés, comme l’explique ce jeune médecin :

Une chose qui m’a énormément surpris c’est que je devenais une menace pour certaines personnes dans mon groupe qui étaient mes professeurs avant. Je revenais avec une formation vraiment à la fine pointe et je devenais une menace pour eux. […] Étonnamment, ceux qui m’ont donné le plus de fils à retordre dans mon insertion ce sont pas les gens âgés, c’est pas les gens qui avaient 20-25 ans de pratique, c’est les gens qui avaient 8-10 ans de pratique. De manière très pratique, dans la vie quotidienne, ça a été très pénible. […] Contrôle sur les horaires, sur les assignations de travail. Faut vraiment gagner sa place. (David)

Les indicateurs de l’insertion et les stratégies privilégiées par les jeunes en processus d’insertion montrent que ces derniers ne sont pas soumis de façon inéluctable aux contraintes du marché du travail; ils sont au contraire acteur de leur insertion. Comment tirent-ils leur épingle du jeu et quels moyens mettent-ils en oeuvre pour réussir cette traversée? Il existe en vérité plusieurs manières de décrire la situation d’emploi et les trajectoires d’insertion professionnelle poursuivies par les nouveaux arrivants sur le marché du travail, puisque chaque situation est avant tout une « histoire personnelle ». L’étude de la trajectoire d’insertion de nos répondants révèle que l’enchaînement des événements menant à la situation d’emploi actuelle, qu’il soit marqué par la continuité ou des ruptures, joue éminemment dans la définition des aspirations au moment de l’insertion.

De façon générale, tous nos répondants s’entendent pour dire que le travail a pour principale fonction de donner à chacun les moyens de s’accomplir sur le plan personnel . Le travail doit en ce sens stimuler et utiliser le potentiel de chacun; il est le lieu à l’intérieur duquel nos répondants aspirent le plus se réaliser, évoluer et s’épanouir comme personne. De tels propos rejoignent ceux d’un certain nombre d’auteurs affirmant que le travail représente encore aujourd’hui une importante source d’accomplissement et de reconnaissance sociale (Gauthier, 2002b; Vergne, 2001; Fournier et Bourassa, 2000; Trottier, 2000). Bien que tous nos répondants soulignent l’importance de l’accomplissement personnel lorsqu’il est question du sens du travail, il importe toutefois de noter que, pour la moitié d’entre eux, cet aspect demeure somme toute moins important que l’aspect pécuniaire de l’activité de travail. Pour ceux-là, le travail est d’abord et avant tout un moyen de « gagner sa vie » , en tant qu’il assure la subsistance, mais il doit de surcroît permettre de « profiter de la vie » , c’est-à-dire de pourvoir à la réalisation de toute une gamme d’autres projets à l’extérieur du travail (voyages, activités sportives, etc).

D’autres qui, à cause d’une grossesse ou faute de trouver un emploi qui leur convenait, ont connu des périodes d’inactivité sur le plan professionnel, verront aujourd’hui dans le travail le moyen de donner un sens à leur existence , d’entretenir des contacts sociaux et de faire quelque chose pour lequel ils se sentent utiles  : « Je suis capable de voir que ça m’apporte quelque chose de travailler parce que justement il y a des étés où je ne travaillais pas, je ne faisais rien. […] Tu te sens coupable parce que tout le monde travaille et pas toi. Je vois que le travail c’est important pour le développement d’une personne » (Marie).

Au-delà des tâches à accomplir, le travail représente par ailleurs un lieu de sociabilité par excellence, d’où la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec ses collègues. C’est par l’intermédiaire de la reconnaissance sociale que leur procure l’activité exécutée, et l’importante source d’identification qu’elle représente à leurs yeux, que d’autres trouveront un sens au travail : « Je m’identifie beaucoup à ce travail-là, ça fait partie de ma vie, ça fait partie de ma personne, j’ai étudié des décennies pour faire ça! » (David).

Pour saisir encore davantage la signification que revêt le travail pour les jeunes à l’étude, nous avons tenté de savoir à quel point ce dernier est une dimension nécessaire de leur existence en leur demandant s’ils continueraient de travailler advenant qu’ils gagnent un important montant d’argent à la loterie. Il est étonnant de constater qu’un peu plus de la moitié des répondants continueraient de travailler dans ces circonstances. Davantage qu’un simple moyen de gagner sa vie, le travail apparaît clairement ici comme le principal projet de leur existence. Ceux-là s’imaginent difficilement rester à la maison, ils ont besoin de défis, de stimulations sur le plan intellectuel que seul le travail semble pouvoir leur procurer :

Ça fait vraiment partie de ma vie le travail, je peux pas voir ce qui m’arrêterait de faire ce que je fais. J’ai vingt-sept ans de scolarité. Ça a été des étapes, des visions à long terme, des sacrifices interminables, des investissements pis là j’en récolte le bonbon. On dirait que je deviens tranquillement la personne que je voulais être. C’est tellement plaisant! Si on me déverse de l’argent dessus je dirai pas non, mais j’arrêterai pas de travailler pour autant. (David)

Parmi ceux qui se disent prêts à continuer de travailler s’ils gagnaient à la loterie, et qui considèrent par conséquent le travail comme une sphère importante de leur existence, nous pouvons distinguer deux cas de figure. Certains, comme David, continueraient d’occuper le même emploi dans les mêmes conditions alors que d’autres, plus nombreux, envisageraient le travail sous un nouvel oeil; celui-ci serait exécuté dans des conditions différentes ou serait d’une tout autre nature. Le travail pourrait ainsi prendre la forme d’une implication bénévole pour certains, alors que d’autres se permettraient d’effectuer un travail plus directement en lien avec leur passion, un travail plus « flyé », plus créatif, quitte à démarrer leur propre entreprise.

Les propos énoncés jusqu’ici nous permettent de croire que l’accomplissement personnel continue d’être, pour les jeunes à l’étude, une condition quasi sine qua non de leur satisfaction et de leur motivation au travail. L’accomplissement est sans doute l’une des finalités les plus importantes du travail. Or, une lecture plus fine des entretiens nous permet de croire que, dans bien des cas, le travail n’est peut-être pas l’unique source d’accomplissement de leur existence :

Au niveau de la satisfaction je pourrais dire que c’est mon emploi. Ça me procure beaucoup de satisfaction personnelle parce que j’aime ce que je fais. Puis étant donné que je ne travaille pas beaucoup et qu’on est comme moins autonome dans notre travail parce que les décisions relèvent du médecin, je dirais que c’est le bénévolat que je fais parallèlement avec l’équipe de premiers soins qui me procure le plus d’accomplissement. Avec cette équipe-là j’ai beaucoup plus d’autonomie donc je m’accomplis beaucoup plus. (Anick)

C’est donc dire que nos répondants cherchent dans la mesure du possible un emploi satisfaisant, qui leur permette de surcroît d’évoluer sur le plan personnel. Mais cet emploi ne se révélera peut-être pas être l’endroit où ils se réaliseront le plus dans la vie lorsqu’on tient compte des autres sphères de leur existence.

Pour saisir l’importance que revêt le travail dans le système de valeurs des jeunes à l’étude, nous les avons interrogés au sujet de la place qu’ils accordent au travail dans leur existence; leurs avis se sont révélés assez partagés à ce sujet. Une première catégorie de répondants place la famille, le couple et les amitiés au premier plan de leurs préoccupations :

Pour moi, c’est très important mes loisirs, mes fins de semaine, mes soirées, mes petits voyages à gauche et à droite, mes sorties entre amis. Du temps pour moi, pour faire du sport aussi, c’est non négociable. […] Ma vie je pense qu’elle va être orientée autour de ma famille, j’ai l’impression que la réalisation de ma vie va se faire davantage à ce niveau-là qu’au niveau du travail. (Émilie)

Pour ces répondants, le travail apparaît nettement comme une dimension de leur existence ; dimension certes importante mais qui n’est toutefois pas le coeur de leur vie. Ceux-là parlent des différentes sphères de leur existence (famille, amitiés, temps libre, loisirs) en introduisant la notion d’ équilibre ; ils cherchent ainsi à orchestrer les diverses facettes de leur vie de manière à trouver un juste milieu qui leur procure bien-être et satisfaction.

Une deuxième catégorie de répondants accordent pour leur part une place prédominante au travail dans leur vie. Le travail est pour l’instant placé au centre de leur projet de vie et représente par conséquent leur principale source d’accomplissement. S’ils s’accommodent actuellement très bien de cette situation, ils n’écartent toutefois pas la possibilité que cet ordre de priorité puisse s’inverser lorsqu’ils auront des enfants, ce qui les amènerait sans doute à être davantage à la recherche d’un équilibre comme les répondants de la catégorie précédente :

Présentement je dirais que je suis à un stade où est-ce que je suis prêt à ce que le travail prenne une très grande place dans ma vie. J’ai eu un lot de désillusions par rapport à mon cheminement et présentement ça va bien pis je me dis je vais mettre toutes mes énergies là-dedans. Ça explique peut-être l’importance que j’accorde au travail aujourd’hui. […] C’est sûr qu’éventuellement je veux une famille pis c’est certain que les priorités changent selon si tu es célibataire ou si tu as une famille. Si j’ai des enfants, ben les enfants vont passer en premier. Le travail va servir justement aux soins des enfants. Donc ça change un peu la dynamique c’est certain. (Antoine)

Pour une troisième et dernière catégorie de répondants, le travail apparaît plus exceptionnellement, non pas comme une dimension de la vie , mais bien comme la vie elle-même . Pour ces répondants, le travail représente la priorité absolue . Le travail c’est leur vie, et non une fonction qu’ils occupent quelques heures par jour pour « gagner leur vie ». Le travail orchestre dans ces circonstances le reste de l’existence à tous les points de vue : « Le travail que je fais c’est pas un travail qui est en compétition avec ma vie personnelle c’est un travail qui fait partie de ma vie personnelle. C’est une carrière que j’ai choisie en sachant qu’elle envahirait un peu ma vie. Je fais ça parce que j’aime ça et ça fait partie de la vie je dirais » (David).

L’insertion professionnelle, parce qu’elle confronte les représentations entretenues avant l’entrée en emploi à la réalité désormais vécue par le jeune travailleur, compte à notre avis beaucoup dans la formulation des aspirations exprimées par rapport à l’avenir. Cette transition donne lieu à une clarification, un raffinement et une réorganisation des caractéristiques jusqu’ici recherchées en emploi comme nous pouvons le constater à travers l’étude des aspirations au travail que formulent les jeunes pour l’avenir. Nos répondants réitèrent à ce sujet la nécessité de trouver un emploi qu’ils aiment et qui utilise leur plein potentiel comme personne. Ils ont par ailleurs besoin de se sentir utile et aspirent toujours dénicher un emploi qui leur offre une certaine stabilité ainsi que des relations harmonieuses au travail.

Lorsqu’on incite les jeunes travailleurs à réfléchir à leur projet professionnel dans une perspective d’avenir, les aspirations formulées sont de trois ordres et concernent, selon l’individu à l’étude, la stabilité de l’emploi, les possibilités d’avancement ou le besoin de changement au cours de la vie professionnelle. Ainsi, la plupart de nos répondants aspirent à une plus grande stabilité dans l’avenir et n’envisagent par conséquent pas changer d’emploi à court ou moyen terme car l’adaptation à une nouvelle situation d’emploi, un nouvel environnement de travail et de nouveaux collègues demande généralement beaucoup de temps et d’efforts : « j’aimerais ne pas avoir à changer d’emploi trop souvent parce que je le sais que ça me prend quand même un certain temps avant de m’adapter pis d’apprendre c’est quoi le standard. Mais je m’imagine pas non plus être dans le même emploi toute ma vie nécessairement » (Marie). Bien que ces répondants n’envisagent pas occuper le même emploi toute leur vie, ils aimeraient néanmoins que leur situation soit stable pendant quelques années, se sentir bien dans leur emploi et avoir du temps à l’extérieur du travail pour vaquer à d’autres occupations : « j’aimerais ça que ça fasse quelques années que je suis au même endroit et être bien dans ce que je fais, […] faire autre chose le soir, voir du monde » (Marie).

Les possibilités d’avancement , jusqu’ici absentes du discours des jeunes, sont désormais davantage prises en compte par un certain nombre d’entre eux. Ces répondants voient dans une telle progression une importante source de défi et de motivation au travail qui puisse leur permettre de développer de nouvelles compétences et d’évoluer sur le plan de leur carrière : « J’aimerais être dans le même bureau. J’aimerais avoir gravi quelques échelons comme professeur universitaire. J’aimerais avoir quelques publications scientifiques à mon actif. J’aimerais ça être devenu une référence. Je dirais que c’est quasiment un peu égoïste ou maladif mais c’est vraiment ce que… je suis ambitieux qu’est-ce que tu veux! Au point de vue professionnel, dans 10 ans c’est ça que j’aimerais » (David).

D’autres encore, quoique moins nombreux, caressent l’idée de changer d’emploi assez régulièrement pour continuer d’apprendre, d’être stimulé par leur travail et de collaborer à de nouveaux projets. Changer d’emploi peut, dans certains cas, impliquer un retour aux études. À ce sujet, un peu plus de la moitié de nos répondants envisagent de retourner aux études dans un avenir plus ou moins rapproché en vue : 1) de se doter de nouveaux outils, d’acquérir de nouvelles compétences, de se perfectionner, de demeurer compétitif sur le marché du travail (quatre répondants); 2) de changer de profession (trois répondants); 3) de satisfaire leur curiosité intellectuelle, continuer d’évoluer dans leur emploi ou encore pour le simple plaisir d’apprendre (deux répondants). La formation initiale n’est donc jamais parfaitement complétée pour ces jeunes qui n’hésitent pas à envisager un éventuel retour aux études même s’ils occupent actuellement un emploi qui les satisfait. Les jeunes valorisent la formation continue qui, en plus d’apprendre toute la vie, leur permet de demeurer compétitifs sur le marché du travail dans l’éventualité où ils devraient ou désireraient changer d’emploi. Parmi les raisons qui pourraient les amener à changer d’emploi, mentionnons entre autres le désir d’expérimenter autre chose, d’apprendre du nouveau dans un autre domaine ou d’obtenir un poste avec plus de responsabilités qui leur donnerait par la même occasion la possibilité de gravir les échelons.

Outre la stabilité de l’emploi, les possibilités d’avancement et le besoin de changement au cours de la carrière, un certain nombre d’autres caractéristiques non mentionnées par les jeunes avant l’entrée en emploi gagnent par ailleurs en importance comme l’idée de travailler pour une organisation dont les intentions rejoignent leurs valeurs : « Moi il faut vraiment que je crois en la cause de l’organisme ou de l’entreprise. C’est sûr que si je me sens confrontée par rapport à mes objectifs, mes valeurs ou peu importe, je serai pas à l’aise pis je serai pas capable de poursuivre » (Catherine).Cela rejoint les propos de Maccoby (1990) voulant que « les gens sont d’autant plus motivés que leurs responsabilités s’accordent avec leurs valeurs personnelles » ( idem  : 19).

Les désirs de nos jeunes répondants envers l’avenir apparaissent certainement clairs, mais leurs craintes quant à la possibilité de les atteindre sont toutes aussi marquées. Les propos de cette infirmière auxiliaire illustrent de quelle façon son désir de stabilité peut aussi représenter une importante crainte pour elle :

Je le sais que je vais avoir un petit poste d’ici quatre ans mais ça demeure une crainte parce que ça va être où mon poste? En fait je pense que j’ai autant de craintes à accéder à un poste que de ne pas l’avoir. C’est compliqué un peu! […] C’est parce que j’aime me promener partout pis quand tu accèdes à un poste tu changes de boss, tu tombes avec un chef d’unité pis c’est pas tout le temps facile. […] Mon idéal ce serait l’équipe volante. L’équipe volante tu continues à te promener mais t’as tes journées de déterminées déjà, t’as un horaire mais tu sais pas sur quel département tu travailles. (Anick)

D’autres, qui manquent peut-être de confiance en leurs compétences, craignent tout simplement de ne pas arriver à trouver un emploi qui leur convient si jamais ils doivent changer d’emploi : « J’ai vu autour de moi que c’est pas si facile de se trouver un emploi, tu te retrouves pas toujours dans ce qui te plaît. C’est sûr que j’appréhende ça un peu. Chercher un emploi c’est pas drôle, c’est pas plaisant. Il faut vraiment que tu sois solide et motivé » (Catherine).

En ce qui a trait à la place du travail dans la vie, nous remarquons que les répondants qui accordaient d’emblée la priorité à la famille désirent que cette situation se perpétue dans l’avenir. Les autres, qui préféraient accorder une grande importance au travail au cours des premières années de leur vie active, ne rejettent toutefois pas la possibilité que cet ordre de priorité puisse changer lorsqu’ils auront des enfants. Leur opinion tend en effet à rejoindre celle des premiers répondants au fur et à mesure qu’ils avancent en âge et gagnent en expérience de vie. Le clivage existant entre ces deux groupes de répondants aux priorités distinctes s’amenuise lorsqu’on les amène à réfléchir sur leur situation dans l’avenir.

Cela dit, tous les répondants, sauf exceptions, se disent à la recherche d’un équilibre entre les diverses dimensions de leur existence dans l’avenir, équilibre qui vise à redonner sa juste place au travail par rapport aux autres domaines de la vie : « Autant je dis que je veux me consacrer à ma vie familiale mais un moment donné faut comme qu’il y ait un équilibre… Moi faire la conversation avec un enfant de deux ans un moment donné ça doit devenir un peu… Je pense que je manquerais de stimulation » (Émilie). Un tel ordre des choses s’explique sans doute par le fait qu’au fur et à mesure qu’ils avancent en âge, les considérations familiales s’imposent d’elles-mêmes et comptent pour l’essentiel des projets formulés pour l’avenir. Les jeunes sont donc conscients que les circonstances de la vie les amèneront bientôt à revoir leur ordre de priorités, si ce n’est pas déjà fait. Les références au temps , temps pour soi, pour les autres, pour se divertir, sont pour cette raison nombreuses dans leur discours; leur qualité de vie en dépend : « Le temps. Avoir du temps. Du temps pour n’importe quoi, cuisiner, parler au téléphone, voir des amis... […] C’est le mot clé finalement, temps. Juste avoir le temps de faire ce que je veux sans avoir à dormir quatre heures » (Étienne). Les répondants qui ont déjà des enfants ressentent à cet effet plus vivement que les autres le besoin d’atteindre un état d’équilibre dans un avenir proche.

Au terme de cette première section, il est possible d’affirmer que les modalités de l’insertion professionnelle influencent les aspirations formulées par les jeunes à l’égard du travail ; leurs aspirations prennent une couleur sensiblement différente selon que l’on se situe avant , pendant ou après cette période de transition comme en témoignent les variations observées sur le plan de leur rapport au travail. Comme le montre l’annexe G, majoritairement utilitaristes avant l’entrée en emploi, nos jeunes travailleurs se montrent progressivement intéressés par un rapport au travail de type expressif ( tempéré ou passionné ) au fur et à mesure qu’ils font leur entrée dans la vie active. Leur rapport au travail demeure expressif lorsqu’on les amène à réfléchir sur leur avenir. Les tempérés aspirent entretenir le même type de rapport au travail dans l’avenir, alors que les passionnées tournent pour leur part leur intérêt vers un rapport au travail intégré . Trois grandes tendances, sur lesquelles nous reviendrons plus en détail dans la section suivante, semblent sous-tendre les transformations observées sur le plan du rapport au travail des jeunes : une première veut que les jeunes soient en général à la recherche d’une plus grande expressivité dans le travail, une autre qu’ils soient plus ambitieux une fois en emploi et une dernière qu’ils soient à la recherche d’un équilibre dans la vie.



[25] Cette surreprésentation des diplômés universitaires dans notre échantillon – sans doute attribuable à l’utilisation de la méthode d’échantillonnage par boule de neige – représente un biais notable pour l’analyse. Les études sur le sujet nous enseignent à cet effet que le niveau de scolarité influence considérablement le degré d’aspiration des individus, mais l’inverse est tout aussi admissible (Kirkpatrick Johnson, 2001). Dans ces circonstances, il est possible de croire que nos diplômés universitaires formuleront des aspirations plus ambitieuses que les répondants moins scolarisés. Les conséquences pour l’analyse de la proportion élevée de diplômés universitaires pourront toutefois être quelque peu tempérées par la diversité des domaines d’études représentés dans l’échantillon.

[26] En détails, parmi les onze répondants détenant un diplôme universitaire, sept ont un diplôme de premier cycle, trois un diplôme de deuxième cycle et une personne possède un diplôme de troisième cycle. Deux autres répondants détiennent un diplôme d’études secondaires alors que le dernier possède un diplôme d’études professionnelles.

[27] Neuf de nos répondants présentent en effet un rapport au travail de nature instrumentale à cette étape de leur existence (huit utilitaristes, un solidariste).

[28] Nous comptons à cet effet huit expressifs tempérés et quatre passionnés .

© Mélanie Anctil, 2006