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II. La redéfinition du rapport au travail des jeunes : les tendances observées

Table des matières

La section précédente nous a permis de mettre en évidence les aspirations au travail des jeunes telles qu’ils les formulent à trois moments de leur existence et de dégager le rapport au travail dominant chacune de ces périodes. Nous avons ainsi répondu à notre question de départ en confirmant l’hypothèse selon laquelle les aspirations formulées avant l’entrée en emploi prennent, pour la majorité des jeunes travailleurs, un sens manifestement différent de celles formulées après avoir fait l’expérience de l’insertion professionnelle . Il apparaît désormais évident que le rapport au travail formulé par les jeunes se transforme au fur et à mesure qu’ils font la transition vers l’emploi et gagnent en expérience de vie. Si nos travaux nous ont jusqu’ici permis de présenter des données pour chacune des périodes à l’étude, nous adopterons désormais une approche tenant davantage compte des changements qui surviennent à l’intérieur des trajectoires de vie de nos répondants.

Dans cette deuxième section, nous présenterons dans un premier temps les trois grandes transformations observées sur le plan du rapport au travail des jeunes : une première veut que les jeunes soient en général à la recherche d’une plus grande expressivité dans le travail, une autre qu’ils soient plus ambitieux une fois en emploi et une dernière qu’ils soient à la recherche d’un équilibre dans la vie. De cette dernière tendance, deux cas particuliers, celui du passionné et de l’expressif tempéré , se démarquent; ils mériteront à cet effet qu’on leur accorde un peu plus d’attention. Une fois ces transformations cernées, nous essaierons dans un deuxième temps de saisir l’incidence de l’insertion professionnelle dans ce processus, plus particulièrement de répondre à la deuxième partie de notre question de recherche : de quelle manière l’insertion professionnelle altère-t-elle les aspirations jadis entretenues à l’égard au travail et les aspirations formulées par les jeunes travailleurs à l’égard de leur avenir? [29]

Les données présentées dans la section précédente nous ont permis de constater que l’ordre de priorités des caractéristiques recherchées au travail se voit complètement inversé lorsque les jeunes font leur entrée dans la vie active. Les conditions de travail, qui figuraient au premier rang des préoccupations avant leur entrée en emploi, cèdent désormais la place à la nature du travail. Nous pouvons dès lors affirmer qu’au cours du processus d’insertion, les jeunes délaissent progressivement une orientation instrumentale envers le travail au profit d’une autre plus expressive. Ce qui est ici en jeu, c’est l’idée que le travail doit être source de stimulation sur le plan intellectuel et qu’il permette d’apprendre toute la vie. Les jeunes se disent à cet égard prêts à changer d’emploi le jour où ce dernier ne leur procurera plus autant de plaisir ou de défi.

Alors que la majorité des participants de notre étude présentaient un rapport au travail de nature instrumentale avant l’entrée en emploi, aucun n’adhère parfaitement aux rapports au travail de types utilitariste ou solidariste aujourd’hui. Il est néanmoins étonnant de constater que la situation était presque parfaitement inversée lorsqu’ils étaient étudiants. Nos répondants étaient alors plus nombreux à entretenir un rapport au travail orienté spécifiquement par le besoin de faire de l’argent ou par celui de trouver un environnement de travail stimulant sur le plan social. Les traits de tels rapports au travail peuvent aisément être perçus dans les propos des répondants qui cumulaient quelques expériences de travail en cours d’études, ou chez ceux qui avaient déjà occupé temporairement, après l’obtention de leur diplôme, un emploi déqualifiant en regard de leur formation. Ces premières expériences, agréables pour la plupart, étaient clairement jugées temporaires par nos répondants qui y cherchaient principalement une façon de faire de l’argent pour subvenir à leurs besoins : « C’étaient des emplois d’été pour gagner des sous pour aller à l’école après. C’étaient des emplois agréables dans lesquels j’ai appris des choses mais c’était très clair dans ma tête que c’était temporaire pour les quelques mois d’été. C’étaient vraiment des jobs » (David). Notons par ailleurs que les insatisfactions rencontrées au cours de ces premières expériences de travail avaient généralement pour effet de faire prendre conscience aux jeunes de l’importance d’aimer leur emploi.

De tels résultats voulant que les jeunes soient aujourd’hui en quête d’une plus grande expressivité dans la sphère travail, rejoignent presque parfaitement ceux obtenus par Beathge (1994) dans une enquête au sujet du rapport au travail de jeunes allemands. Selon cette étude, les jeunes auraient aujourd’hui tendance à formuler des exigences d’ordre personnel envers le travail, exigences entre autres liées au contenu de l’activité. Les jeunes désirent ainsi « participer intérieurement au travail » , « s’y engager en tant que personne » et recevoir en retour « la confirmation de leurs compétences » ( idem  : 158). Ils ne veulent pas avoir à se comporter de manière stéréotypée dans leur emploi, mais plutôt se sentir libre d’agir comme des sujets « avec des aptitudes, des goûts et des dons spécifiques » ( idem ). Les jeunes veulent ainsi que l’activité du travail « s’inscrive dans un processus de développement et de réalisation personnels » ( idem ). Beathge remarque que le trait le plus marquant du rapport au travail des jeunes allemands est « cette référence insistante à l’émotivité et au développement de la personne, et dans cette sincérité avec laquelle ils proclament leur besoin de s’exprimer aussi dans leur travail » ( idem  : 159). Un tel rapport au travail rejoint le concept de « self-developer » développer par Maccoby (1990), concept qui réfère à cette nouvelle génération de travailleurs qui désirent appliquer au travail les aptitudes intellectuelles et de communication acquises avant leur entrée dans la vie active, soit au cours de leur processus de socialisation. Beathge résume ainsi le propos de Maccoby à l’égard du rapport au travail de ces personnes :

Elles veulent être impliquées dans la globalité de leur personne sans être réduites à un rôle qu’on leur fait jouer, refusent des rapports d’autorité non fondés objectivement, voient aussi dans le travail l’occasion d’apprendre quelque chose de nouveau, de continuer à évoluer et d’acquérir le sentiment de leur compétence et de leur indépendance. En même temps elles calculent très précisément jusqu’où elles veulent s’engager dans quel travail, évitant de se faire "bouffer" par le travail afin de pouvoir encore mener une vie privée satisfaisante ( idem  : 159).

Comme la majorité des gens, les jeunes sont en définitive à la recherche d’un emploi qui soit d’abord valorisant (Pronovost, 2003). C’est donc dire que la fonction expressive , qui envisage le travail comme facteur d’épanouissement, d’accomplissement personnel et de construction de l’identité, l’emporte sur la fonction instrumentale qui fait référence au travail comme moyen de gagner sa vie (Gauthier, 2002b ; Trottier, 2000). L’enquête menée au Québec par le Groupe de recherche sur la migration des jeunes[30] a à cet effet permis de recueillir de nouvelles données sur le sujet. Entre un « emploi stable », un « emploi bien payé » et un « emploi intéressant », 63 % des jeunes interrogés optent pour « l’emploi intéressant », 28 % pour la stabilité et 9 % pour le travail bien rémunéré (Gauthier, 2002b). Force est toutefois de constater que ce sont les diplômés universitaires qui font ici grimper la cote alors que, parmi les répondants ayant choisi « l’emploi stable », ce sont les moins scolarisés qui gonflent les rangs (Gauthier, 2002b).

Tout compte fait, la rémunération et les relations de travail continuent aujourd’hui d’être des caractéristiques très recherchées en emploi. Les jeunes s’accordent en effet pour dire que l’aspect pécuniaire du travail est nécessaire à leur subsistance, de la même façon qu’il rend possible la réalisation d’une multitude d’autres projets à l’extérieur du travail. Cet aspect demeure néanmoins impuissant à procurer des satisfactions réelles de même qu’à stimuler leur motivation au travail; « dès que le revenu est suffisamment élevé et qu’il semble assuré, cette attente élémentaire à l’égard du travail passe au second plan » (Beathge, 1994 : 159). Du côté des relations au travail, la majorité des répondants font de l’environnement de travail une dimension centrale de leur bien-être en emploi, mais très peu placent ce critère au premier rang de leurs préoccupations lorsqu’ils cherchent un emploi. Ces résultats tendent à s’inscrire dans les thèses d’Herzberg (1971) selon lesquelles les facteurs extrinsèques au travail (conditions de travail, relations entre collègues) contribuent peu à la satisfaction au travail des individus. Cela dit, les jeunes travailleurs récemment confrontés à la réalité de l’emploi considèrent ces aspects du travail avec beaucoup d’intérêt mais croient de surcroît nécessaire que le travail les stimule sur les plans intellectuel (acquisition de connaissances) et psychoaffectif (sentiment de bien-être au travail). C’est donc dire que le rapport au travail des étudiants se serait ainsi transformé au point de passer d’une vision instrumentale à une vision plus expressive du travail, laquelle insiste plus sur les qualités intrinsèques du travail que sur les conditions à l’intérieur desquelles il s’exerce.

Nos analyses révèlent dans un autre ordre d’idées que les jeunes travailleurs sont en général plus ambitieux en début de carrière que ne le laissait présager le rapport qu’ils entretenaient au travail avant l’entrée en emploi. Tout se passe comme si les répondants se rendaient alors compte de leur potentiel comme travailleur. Ils se montrent ainsi davantage soucieux qu’ils le prétendaient au départ des possibilités d’avancement qui s’offriront à eux dans l’avenir. Cet aspect apparaît dès lors comme une dimension importante de leur satisfaction au travail pour l’avenir, sans toutefois les transformer en de purs carriéristes. Très peu de nos répondants correspondent à cet effet parfaitement au type que nous définissons comme étant carriériste . Rappelons que notre définition du carriériste , largement inspirée des travaux de Goldthorpe et al. (1972), veut que les individus de cette catégorie considèrent uniquement le travail comme un moyen d’acquérir un statut sans que la tâche ait réellement un sens pour eux. Or, nos répondants les plus ambitieux se disent aussi très intéressés et motivés par la nature de leur travail. L’avancement sur le plan de la carrière n’est donc pas une fin en soi pour ces jeunes. Ce n’est qu’une fois en emploi qu’ils prennent pour la première fois conscience des possibilités qui s’offrent à eux en termes d’avancement et commencent à formuler des projets professionnels en ce sens. Il ne convient pas, pour cette raison, de qualifier ces jeunes de carriéristes au sens littéral du terme. Ces derniers sont certes ambitieux mais cette ambition ne se mesure pas exclusivement en termes d’échelons gravis dans une organisation ou un domaine d’activité; elle relève aussi du sentiment d’accomplissement que leur procure l’activité de travail.

Une telle inclinaison en faveur des possibilités d’avancement de la carrière est palpable dans les propos de certains répondants actuellement passionnés par leur emploi; ceux-là sont sans contredit les plus ambitieux de tous. Ces jeunes, qui formulaient des projets de carrière déjà très ambitieux avant leur entrée en emploi, étaient à cette époque conscients que le travail allait inévitablement prendre le pas sur la vie privée en début de carrière et que cette situation serait sans doute difficile au début. Les travailleurs issus du domaine de la santé se montraient à cet égard peut-être plus disposés que les autres à faire ce sacrifice :

Pour ce qui est des conflits avec la vie personnelle, ça n’a pas toujours été facile pis ce ne l’est pas encore mais c’est pas… Je dirais que ça fait partie de la vie. Pour moi c’est comme important de souffrir (rires)! J’en ajoute un peu, mais l’empiètement sur la vie privée ça fait partie des compromis qu’il faut faire. Le travail que je fais c’est pas un travail qui est en compétition avec ma vie personnelle c’est un travail qui fait partie de ma vie personnelle. C’est une carrière que j’ai choisie en sachant qu’elle envahirait un peu ma vie. Je fais ça parce que j’aime ça et ça fait partie de la vie je dirais. (David)

Si nous avons jusqu’à présent montré que les jeunes ont tendance à formuler des projets professionnels ambitieux en début de carrière, le contraire est tout aussi vraisemblable pour un certain nombre d’autres. Nos entretiens révèlent que certains jeunes avaient plutôt tendance à tempérer leurs ambitions une fois sur le marché du travail : « Je te dirais que quand j’ai fini mon bac j’étais prête à partir travailler deux ou trois ans à l’étranger. Maintenant j’ai 27 ans et je ne suis plus aussi prête à partir pour m’établir ailleurs. Je pense peut-être éventuellement avoir une vie de famille; avant c’était pas vraiment dans mon plan de vie mais maintenant j’y pense plus » (Catherine). Ce que nous cherchons ici à mettre en évidence c’est que les jeunes formulent souvent de grands projets professionnels au début de leur vie active et sont par ailleurs prêts à mettre les bouchées doubles pour se tailler une place en emploi, mais ils finissent néanmoins tous par calmer leurs ambitions à un moment ou à un autre. Une orientation au travail tempérée est d’autant plus recherchée pour l’avenir que les plus ambitieux de nos répondants mentionnent spontanément l’idée d’atteindre un équilibre dans le futur lorsqu’on les amène à réfléchir sur la façon dont ils envisagent leur vie au travail à court ou moyen terme.

Les différents éléments jusqu’ici mis en évidence nous permettent de constater que les jeunes travailleurs formulent tous un rapport au travail de nature expressive pour l’avenir, rapport au travail qui tend de surcroît vers un plus grand équilibre dans la vie. Au fur et à mesure que les considérations familiales pointent à l’horizon, nous remarquons que les répondants reconsidèrent systématiquement leur rapport au travail et insistent pour que ce dernier soit une dimension de leur existence qui se distingue et n’empiète pas sur leur vie privée. L’idée d’ équilibre entre les diverses dimensions de leur existence entre dès lors en jeu. Comme la majorité des gens, les jeunes caressent d’autres projets à l’extérieur du travail; il leur apparaît donc important que ceux-là puissent aisément s’allier au travail et ainsi s’intégrer à un projet de vie plus large. Pour reprendre les propos de Vergne (2001), le travail est certainement un lieu privilégié d’accomplissement personnel, mais son implication va bien au-delà de la sphère professionnelle, car il structure le reste de l’existence sur les plans familial, personnel et social.

La tendance générale veut que les jeunes aspirent à une plus grande expressivité dans leur travail. Ils veulent ainsi aimer leur emploi et que celui-ci contribue à leur épanouissement personnel. La plupart de nos répondants se montrent pour cette raison plus ambitieux et engagés en début de carrière. Or, lorsqu’on leur demande de se projeter dans l’avenir, les uns comme les autres parlent spontanément de leur rapport au travail en termes d’ équilibre , celui-ci sera par conséquent expressif intégré ou tempéré . C’est que leur rapport au travail s’ouvre progressivement sur une conception plus générale de la vie. Les jeunes continuent de vouloir occuper un emploi qui soit source d’accomplissement et de valorisation, mais c’est dans leur vie en général qu’ils veulent atteindre un état de bien-être, bien-être qui passe nécessairement par l’harmonisation des différentes sphères de leur existence. « Dans la conscience des jeunes, les attentes à l’égard du travail vont de pair avec l’intérêt pour la réalisation de soi en dehors du travail. Ils ne voient pas pourquoi ils ne se réaliseraient que dans un seul domaine, et exigent de pouvoir le faire dans les deux » (Beathge, 1994 :156). L’idée d’avoir du temps pour profiter de la vie, du temps pour soi, pour se ressourcer prend ici tout son sens : « Ça me dérange pas d’avoir des périodes de rush mais il faut que ces périodes-là soient ponctuées de moments pour me ressourcer. […] Je pense que chaque être humain devrait avoir plus de temps pour méditer un peu, juste pour faire un arrêt, faire une coupure dans le rythme un peu fou que nous imposent nos obligations quotidiennes » (Justine). La question des conditions de travail refait dans ce contexte surface car le salaire apparaît dès lors comme une condition nécessaire à la réalisation de projets hors travail : « Je savais que je voulais faire quelque chose qui allait me plaire, mais aussi quelque chose où j’allais faire un salaire décent pour pouvoir vivre et possiblement voyager » (Étienne).

Nous avons vu précédemment que le rapport au travail actuel des jeunes dépend moins du rapport au travail formulé avant l’entrée en emploi que du contexte d’insertion dans lequel ils se retrouvent. Principalement utilitaristes au cours de leur cheminement scolaire, nos jeunes travailleurs s’orientent vers un rapport au travail de type expressif ( tempéré ou passionné ) au fur et à mesure qu’ils font leur entrée dans la vie active. Nous verrons maintenant, en nous arrêtant sur deux cas particuliers, que le rapport au travail formulé pour l’avenir est pour sa part éminemment fonction du rapport au travail actuel des jeunes. Lorsqu’on les amène à réfléchir sur leur avenir, l’intérêt des passionnés se tourne progressivement vers un rapport au travail de type expressif intégré , à savoir un rapport au travail un peu moins expressif que celui qu’ils entretiennent actuellement envers le travail. Les expressifs tempérés aspirent pour leur part entretenir le même rapport au travail dans l’avenir, ou du moins mieux y parvenir. Nous proposons de revenir sur chacun de ces cas particuliers afin de voir pourquoi il en est ainsi.

Le passionné représente le rapport au travail le plus expressif de notre typologie. Les jeunes de cette catégorie se dévouent littéralement au travail précisément parce qu’ils trouvent l’essentiel de leur motivation dans l’acte de travail lui-même. De tous les types de notre classification, le passionné est aussi le plus accompli dans la sphère professionnelle : il est celui qui a le mieux su trouver un sens au travail dans la nature intrinsèque de l’activité. Pour ces jeunes, leur profession c’est presque ce qu’ils ont de plus précieux pour le moment, ce qui leur tient réellement à coeur : « Est-ce que ça va changer? Quand on va avoir des enfants j’imagine que comme tout le monde ça va changer mais pour le moment c’est très important pour moi le travail. Je pense même que c’est la priorité la plus importante » (David). Force est toutefois de constater que cette vive inclinaison envers le travail comporte ses limites car elle implique un important déséquilibre dans les autres domaines de la vie. Si cette situation leur convient pour l’instant, puisqu’ils se plaisent dans leur situation d’emploi, ces jeunes sont toutefois conscients que leur mode de vie actuel peut difficilement se concilier à une vie de couple ou des considérations familiales : « Évidemment je suis dans une situation un peu particulière parce que ma copine est aux études et elle est à l’extérieur la semaine. Alors on se voit une fin de semaine sur deux ou deux fins de semaine sur trois. Peut-être que quand elle va être ici avec moi je vais sentir de manière plus aiguë l’empiètement sur la vie personnelle. Pour le moment c’est vraiment pas un problème » (David).

Lorsqu’on les amène à réfléchir sur leur avenir, ces jeunes passionnés , que l’on croyait prêts à faire tous les sacrifices pour laisser la place au travail, aspirent à ce que cette situation se stabilise dans l’avenir en vue d’atteindre un état équilibre dans leur vie. À la différence des expressifs tempérés , qui ont une conception de la vie très cloisonnée et mesurent leur équilibre en termes de temps consacré aux différentes sphères de leur existence, nos passionnés ont une vision plus unifiée de la vie qui les porte à rechercher l’équilibre sur le plan de leur bien-être personnel. Travail et hors travail sont dans ces circonstances difficilement dissociables. Les passionnés tendent plutôt à ouvrir les frontières de cette vive inclinaison envers le travail aux autres domaines de leur vie (famille, amitié, loisir) afin qu’ils participent un jour tous autant que le travail à leur accomplissement personnel. Ils aspirent donc retrouver, dans le reste de leur existence, cet engouement pour le travail et ainsi arriver à avoir un rapport au travail qui intègre davantage les autres dimensions de leur vie. Il est à noter que seuls les passionnés sont à la recherche d’un rapport au travail plus intégré dans l’avenir; le passionné est en vérité le plus soucieux de son développement personnel, il aspire pour cette raison se réaliser dans la vie de la même façon qu’il a su le faire dans le travail. Le rapport au travail de type expressif intégré demeure néanmoins un idéal à atteindre. Rappelons que, même s’ils aspirent à ce que cette situation se stabilise dans l’avenir, la vive inclinaison des passionnés envers leur travail les oblige actuellement à composer avec un grand déséquilibre dans leur vie.

Lorsqu’on les amène à se projeter dans l’avenir, les jeunes qui présentent actuellement un rapport au travail de type expressif tempéré aspirent pour leur part à ce que cette situation demeure la même dans l’avenir. L’étude du parcours professionnel de nos répondants nous permet à cet égard de mettre en lumière certains éléments de continuité ou de rupture susceptibles d’avoir modifié la séquence événementielle de leurs histoires personnelles et, du même coup, leurs aspirations et leur rapport au travail pour l’avenir. Cela dit, l’insertion professionnelle est certainement en cause dans la redéfinition des aspirations au travail des jeunes compte tenu des insatisfactions rencontrées au cours de cette période et des changements observés sur le plan de leur rapport au travail lors de l’entrée en emploi.

Force est toutefois de constater que, dans certains cas, les jeunes formulent un rapport au travail tempéré très tôt dans la vie (avant l’entrée en emploi), et que celui-ci demeure parfaitement inchangé par la suite. À notre avis, deux raisons principales incitent les jeunes à adopter un tel rapport au travail si tôt dans la vie. Les informations déjà mentionnées à ce propos dans la section précédente nous permettent de croire que les insatisfactions rencontrées au cours du cheminement scolaire ont elles aussi une incidence sur les aspirations au travail formulées par la suite. On ne peut en outre passer sous silence l’influence de la famille qui, en favorisant une certaine orientation au travail, invite les jeunes à adopter les modèles qu’elle propose. Ces deux facteurs méritent qu’on leur accorde un peu plus d’attention.

Parmi les répondants qui présentent un rapport au travail de nature expressive tempérée , certains ont connu des difficultés notables au cours de leur cheminement scolaire, difficultés qui les ont conduits à se questionner au sujet de la place du travail dans leur vie. Le rythme effréné vécu par certains au cours de leur cheminement scolaire semble les avoir épuisés au point qu’ils rejettent aujourd’hui définitivement l’idée que leur vie au travail soit à l’image de ce qu’ils ont vécu pendant leurs études. À cette époque, ils avaient tout simplement hâte de passer à autre chose, d’avoir un rythme de vie différent, un rythme de vie qui leur ressemble et leur convienne davantage : « Vers la dernière année du bac je commençais à être tannée [...] J’avais vraiment hâte de pas avoir à étudier le soir pis la fin de semaine. Je pense que c’était ça le plus important » (Marie). Parmi les autres difficultés rencontrées au cours du cheminement scolaire, mentionnons que certains répondants n’étaient tout simplement plus aussi sûrs de leur choix de carrière en fin de parcours et commençaient pour cette raison à manquer de motivation : « La première moitié de mon bac j’étais quand même assez motivé pis la dernière année ça a été la démotivation totale. J’avais hâte de finir pour finir. D’ailleurs, tout de suite après mon bac j’ai travaillé six mois comme plongeur » (Antoine).

De façon générale, les répondants proviennent de milieux où les deux parents travaillent à temps plein, selon des horaires réguliers, au même endroit depuis plusieurs années. Nos jeunes ont le souvenir que leurs parents accordaient une importance considérable au travail même s’ils n’en parlaient pas nécessairement beaucoup à la maison. Le travail n’empiétait généralement pas sur la vie familiale car les parents se consacraient à d’autres projets une fois à la maison (rénovation, aménagement extérieur, etc.). Ils étaient donc très présents pour leurs enfants :

Mon père est travailleur autonome donc chez nous quand on était malade la question ne se posait pas, mon père n’allait pas travailler, il restait avec nous. Puis quand on arrivait de l’école il y avait tout le temps quelqu’un. Mes parents étaient très présents quand on était petit. […] Puis mon père m’a toujours dit, "si tu peux t’arranger pour être ton propre boss dans la vie, ça fait une grosse différence". Puis effectivement j’abonde en ce sens. Tu organises ton temps comme tu veux, ça vaut de l’or. (Émilie)

Ces propos tracent à grands traits le portrait de milieux familiaux qui accordent une importance considérable au travail, à la famille et aux loisirs. Or, de telles allégations masquent toutefois quelques cas d’exception sur lesquels il convient maintenant de revenir; l’attitude des parents à l’égard du travail alimente, que ce soit consciemment ou non, la réflexion des jeunes au sujet de la place qu’ils désirent eux-mêmes accorder au travail.

Nous avons d’un côté les répondants qui définissent leur rapport au travail en réaction à celui de leurs parents . C’est entre autres le cas d’Étienne qui a grandi dans un milieu où les parents, tous deux avocats, s’investissaient démesurément dans leur emploi. Étienne rejette catégoriquement ce rythme de vie qui laisse peu de place à la famille et aux loisirs : « J’ai grandi dans un milieu où les deux parents revenaient de travailler vers 9h-10h le soir. Ma soeur pis moi on s’organisait depuis l’adolescence. […] Je voulais vraiment pas faire ça, déjà que j’avais donné de ce côté-là dans mes études… » . Il apparaît dès lors évident que le rapport au travail des parents influence l’attitude des jeunes à l’égard de l’emploi. Étienne a même déjà eu l’occasion de discuter de cette question avec ses amis : « On dirait qu’on est comme en réaction face à ça. C’est comme si on se dit non, nous autres on veut plus la qualité de vie que le travail et le succès » . Jonathan, qui a lui aussi vu ses parents travailler très fort sur la ferme pendant plusieurs années, tire une leçon semblable du rapport au travail de ses parents : « Je pense qu’il faut être zen face au boulot un moment donné. Que tu travailles 30 heures, 40 heures, 70 heures ou 100 heures par semaine il va toujours y en avoir à faire. […] Un moment donné il faut que tu t’imposes des balises » .

D’un autre côté, nous avons les répondants qui abondent dans le même sens que leurs parents et qui désirent ainsi accorder la priorité aux autres sphères de la vie ou encore s’investir principalement dans le travail, selon ce que propose le modèle familial : « Mes parents ont toujours travaillé énormément. C’est vraiment très développé le sens du travail chez eux. C’est l’image que j’ai eu fait que moi ça a toujours été ben faut travailler fort » (Catherine). Il va sans dire que les participants dont le rapport au travail des parents a alimenté leur réflexion au sujet du travail connaissaient mieux que les autres leurs attentes relativement à l’engagement qu’ils désiraient eux-mêmes investir dans le travail, ce qui n’était pas le cas de tous les répondants.

S’il y a effectivement modification des aspirations et du rapport au travail des jeunes lors de l’insertion professionnelle, ce changement n’est pas aussi manifeste que nous le stipulions dans notre hypothèse de départ; nous assistons plutôt à la cristallisation et à la bonification des aspirations formulées avant l’entrée en emploi de même qu’à une réorientation du rapport au travail des jeunes vers une plus grande expressivité dans la sphère professionnelle et un plus grand équilibre dans la vie. L’insertion professionnelle est certainement en cause dans les changements observés, mais peut-on dire qu’elle est le principal événement catalysant la redéfinition des aspirations?

Nous soutenions à ce sujet que la période de transition et d’expérimentation sur le marché du travail induit les changements observés sur le plan des aspirations au travail. Or, les résultats présentés précédemment, en particulier en ce qui concerne le passionné et l’expressif tempéré , laissent plutôt croire que l’insertion professionnelle ne peut expliquer à elle seule la redéfinition dont font l’objet les aspirations; d’autres facteurs, jusqu’ici exclus de l’analyse, doivent désormais être pris en compte[31] . Le cas particulier des individus dont le rapport au travail expressif tempéré demeure inchangé à travers le temps nous porte à revoir l’incidence de l’insertion professionnelle dans la redéfinition des aspirations au travail. Au-delà des insatisfactions rencontrées en emploi, il semble que des facteurs antérieurs à l’insertion influencent le rapport au travail des jeunes à savoir, les difficultés rencontrées au cours du cheminement scolaire et les valeurs véhiculées dans le milieu familial. En étudiant dans cette perspective le parcours de l’ensemble des répondants, nous constatons que leurs trajectoires sont elles aussi marquées d’événements ou de situations comparables.

C’est donc dire que la réflexion des jeunes au sujet du travail est déjà bien amorcée avant l’entrée en emploi et que l’insertion professionnelle ne peut expliquer à elle seule les changements dont font l’objet les aspirations. Il convient à cet égard d’ajouter que la situation personnelle (familiale, conjugale ou autre) des répondants au moment de l’insertion détermine davantage sinon autant que l’insertion professionnelle elle-même, la couleur que les jeunes donneront à leur rapport au travail. Les jeunes qui avaient déjà des enfants avant d’entrer en emploi, ou ceux qui envisageaient en avoir dans un avenir proche, disaient à cet égard vouloir s'investir modérément dans leur emploi dès le début de la carrière. Les autres, sans obligations pour le moment, se montraient pour leur part prêts à s’investir considérablement dans la sphère professionnelle dès le début de leur vie active; ils remettent ainsi à plus tard la recherche d’un juste équilibre dans leur vie.

Le présent chapitre nous a permis de faire le point sur les aspirations au travail des jeunes de même que de cerner les changements qui se sont produits sur le plan de leur rapport au travail. Au fur et à mesure qu’ils font la transition vers le marché du travail et gagnent en expérience de vie, les jeunes revoient leurs aspirations au travail en fonction du contexte à l’intérieur duquel ils se trouvent. De tels propos répondent d’eux-mêmes à la question que nous nous étions fixée au départ – les modalités de l’insertion professionnelle influencent-elles les aspirations formulées par les jeunes à l’égard du travail? – et confirment ainsi, sauf dans le cas des expressifs tempérés dont le rapport au travail demeure inchangé à travers le temps, l’hypothèse selon laquelle les aspirations formulées avant l’entrée en emploi prennent un sens différent de celles formulées après avoir fait l’expérience de l’insertion professionnelle . Il restait maintenant à savoir de quelle manière l’insertion professionnelle altère les aspirations jadis entretenues par rapport au travail et les aspirations formulées par les jeunes travailleurs à l’égard de leur avenir .

Les informations présentées dans la deuxième section de ce chapitre nous permettent à cet égard d’affirmer que nous assistons à l’avènement d’une « conception du travail centrée sur le sujet » (Beathge, 1994 : 164). Les caractéristiques recherchées en emploi s’orientent ainsi vers une plus grande expressivité au fur et à mesure que les jeunes font leur entrée dans la vie active. Jadis presque exclusivement soucieux de leurs conditions de travail, les jeunes travailleurs semblent actuellement davantage intéressés par la satisfaction que leur procure la nature même de leur emploi. Nos répondants se montrent par ailleurs ambitieux au début de leur carrière ; leur engagement au travail apparaît pour cette raison plus marqué à cette étape de leur vie. S’ils se disent prêts à s’engager dans la sphère professionnelle, leur rapport au travail n’a paradoxalement rien de très loyal. Deux observations peuvent être dégagées lorsqu’il est question du sentiment d’appartenance des répondants à l’entreprise. Alors qu’un peu moins de la moitié des jeunes se disent attachés à l’entreprise pour laquelle ils travaillent – ceux-là travaillent presque tous pour de grandes organisations qui ont beaucoup de crédit à leurs yeux – c’est plutôt envers l’équipe immédiate de travail ou envers les projets au sein desquels ils sont impliqués que la majorité des autres développent un sentiment d’appartenance. Les jeunes se sentent à vrai dire « engagés vis-à-vis d’eux-mêmes et de l’entreprise par leur intérêt pour le travail qu’aussi longtemps qu’il répond à leurs exigences » (Beathge, 1994 : 164). Leur engagement est ainsi conditionnel et n’occulte en rien leur désir plus profond de fonder une famille et d’atteindre, dans l’avenir, un équilibre entre les différentes dimensions de leur existence .

L’insertion professionnelle est certainement en cause dans les changements d’aspirations observés mais, de la même façon que « les représentations personnelles et les aspirations sociales qui se sont formées à travers le travail se répercutent inévitablement sur les activités et les relations étrangères au travail » (Goldthorpe 1972  : 88), nous pouvons affirmer que les expériences extra-professionnelles des jeunes influencent leur rapport au travail pour l’avenir. Le rapport au travail de nos répondants semble en partie dépendre de l’étape où ils en sont dans leur vie. Ainsi, aucun répondant n’aspire entretenir un rapport au travail de type utilitariste lorsqu’il envisage aujourd’hui son avenir professionnel, pas plus qu’ils ne désirent entretenir un rapport au travail fortement expressif avant d’entrer en emploi.



[29] Rappelons que le lecteur peut en tout temps se référer à l’annexe G pour connaître la répartition détaillée du rapport au travail des jeunes tel qu’ils le formulent à trois moments de leur existence.

[30] Le matériel d’analyse sur lequel porte les travaux du Groupe de recherche sur la migration des jeunes a été recueilli à partir d’un sondage téléphonique administré par la maison Sondagem entre l’automne 1998 et le printemps 1999. Au total, 5518 jeunes (2821 hommes et 2697 femmes) âgés entre 20 et 34 ans ont participé à ce sondage. 25,3 % d’entre eux possédaient un diplôme universitaire, 31,1 % un diplôme d’études collégiales et 35,9 % un diplôme d’études secondaires.

[31] Les données d’une récente enquête sur l’insertion professionnelle et le rapport au travail de jeunes non-diplômés du secondaire et du collégial vont dans le même sens que nos conclusions et révèlent que le rapport au travail déborde largement l’insertion professionnelle, voire l’emploi et l’entreprise : « Il s’enracine en réalité dans l’ensemble de l’expérience individuelle qui s’étend à la famille, à l’école et aux motivations et visions à l’égard de la formation, du diplôme, du marché du travail, de l’autonomie personnelle et des objectifs à atteindre dans la vie » (Gauthier et al. , 2004 : 148).

© Mélanie Anctil, 2006