Collection Mémoires et thèses électroniques
Accueil À propos Nous joindre

Conclusion générale

Les informations présentées dans ce mémoire nous ont permis de constater qu’avant d’intégrer le marché du travail, les jeunes entretiennent généralement des attentes plus ou moins bien définies vis-à-vis leur future situation d’emploi. À proprement parler, leurs attentes concernent moins la nature ou la substance de la profession qu’ils désirent occuper dans l’avenir, que les conditions à l’intérieur desquelles ils devront s’insérer compte tenu de l’état actuel du marché du travail. À cet égard, nos jeunes travailleurs s’accordent pour dire qu’il leur faudra sans doute mettre les bouchées doubles au début de leur vie active pour faire leurs preuves et ainsi se tailler une place en emploi. Même s’ils se disent prêts à affronter cette réalité, leurs appréhensions de l’insertion n’en demeurent pas moins vives étant donné les conditions qui caractérisent le marché du travail aujourd’hui. Ces jeunes craignent en vérité de ne pas dénicher un emploi qui leur convienne parfaitement et qui soit à la hauteur de leurs compétences. Ils sont par ailleurs conscients qu’ils devront composer avec l’instabilité de l’emploi en début de carrière, mais souhaitent ardemment que cette situation ne soit que transitoire. S’ils acceptent malgré eux l’instabilité des premières années de la vie active, les jeunes ne sont toutefois pas prêts à payer plus cher le prix de ce sacrifice. Ils consolident pour cette raison leurs aspirations et cherchent le moyen de les combler dans l’avenir, quitte à ce que l’atteinte de leurs objectifs requiert qu’ils changent d’emploi.

La présente étude nous a permis d’atteindre nos deux objectifs de départ : 1) vérifier l’incidence de l’insertion professionnelle sur les aspirations formulées par les jeunes à l’égard du travail; 2) montrer de quelle manière cette transition vers le marché du travail altère ces aspirations. Les variations observées à différents moments de l’existence des répondants sur le plan de leurs aspirations ne sont pas sans conséquence sur leur rapport au travail qui évolue dans le même sens. Trois grandes transformations du rapport au travail des jeunes ont à cet égard été mises en évidence dans ce mémoire sur lesquelles nous proposons de revenir brièvement. Nous pouvons dans un premier temps affirmer qu’au cours du processus d’insertion, les jeunes délaissent progressivement une orientation instrumentale envers le travail au profit d’une autre plus expressive. Cela dit, les jeunes entretiennent en général un rapport au travail plus instrumental lorsqu’ils sont aux études. Leurs préoccupations concernent alors moins la profession comme telle que les conditions à l’intérieur desquelles elle s’exerce. Le travail représente alors à leurs yeux un moyen de gagner leur vie qui doit, dans la mesure du possible, leur plaire et rejoindre leurs intérêts. Leurs préoccupations changent sensiblement une fois qu’ils sont en emploi. Leur intérêt se tourne alors vers l’épanouissement personnel au travail, épanouissement qu’ils trouvent dans l’acte de travail lui-même, dans la satisfaction et l’accomplissement qu’il leur procure, dans la part de défi, de responsabilité et d’autonomie qu’il leur confère.

Nos analyses révèlent dans un deuxième temps que les jeunes travailleurs sont en général plus ambitieux en début de carrière que ne le laissait présager leur rapport au travail alors qu’ils étaient étudiants. Tout se passe comme si les répondants se rendaient pour la première fois compte de leur potentiel comme travailleur. Ils se montrent ainsi davantage soucieux qu’ils le prétendaient au départ des possibilités d’avancement qui s’offrent à eux. Cet aspect apparaît dès lors comme une dimension importante de leur satisfaction au travail pour l’avenir, sans toutefois les transformer en de purs carriéristes; l’avancement en termes de carrière n’est pas une fin en soi pour ces jeunes. Ces derniers sont certes ambitieux mais cette ambition ne se mesure pas exclusivement en termes d’échelons gravis dans une organisation; elle relève aussi du sentiment d’accomplissement que leur procure l’activité de travail. À ce sujet, pendant que les plus ambitieux rêvent de devenir une référence dans leur domaine, les autres aspirent plus modestement gravir quelques échelons au cours de leur carrière ou au moins voir leur niveau de responsabilités et la part de défi de leur emploi augmenter. L’idée de travailler pour une organisation dont les intentions rejoignent leurs valeurs apparaît par ailleurs comme une condition essentielle de leur satisfaction au travail.

La dernière grande transformation observée concernant le rapport au travail des jeunes est liée à la question de la place du travail dans leur vie. Cet aspect, qui ne semblait pas les préoccuper outre mesure avant l’entrée dans la vie active, s’impose avec une nouvelle acuité dès qu’ils font concrètement l’expérience de la conciliation travail/famille. L’importance du travail est d’autant plus relativisée que les répondants désirent maintenant avoir plus de temps à consacrer à cette nouvelle sphère de leur vie. Lorsqu’on les amène à se projeter dans l’avenir, les uns comme les autres parlent spontanément de leur désir d’atteindre un équilibre entre les différentes dimensions de leur existence. C’est que leur rapport au travail s’ouvre progressivement sur une conception plus générale de la vie. Comme leurs aînés, les jeunes sont porteurs de projets professionnels, mais surtout de projets personnels à actualiser. Ils continuent pour cette raison de vouloir occuper un emploi qui soit source d’accomplissement et de valorisation, mais c’est dans leur vie en général qu’ils désirent atteindre un état de « bien-être », bien-être qui passe nécessairement par l’harmonisation des différentes sphères de leur vie. Or, « si tout le monde s’entend sur les vertus de l’équilibre, il n’est pas toujours aisé d’en fixer les conditions » (Bérubé et Vachon, 2006). L’équilibre n’est en vérité jamais parfaitement statique; il implique un mouvement de balancier que l’on tente de stabiliser chaque fois que de nouveaux événements de la vie viennent le perturber (naissance, rupture, chômage, etc.). Cette stabilité est généralement précaire, l’équilibre sera par conséquent toujours à refaire. Mentionnons à ce sujet que la plupart de nos répondants aspirent certainement entretenir un rapport au travail qui allie harmonieusement travail et vie familiale dans l’avenir, mais que très peu d’entre eux ont jusqu’à présent été confrontés à cette réalité. Rien ne nous permet dans ces circonstances de croire que cet équilibre sera atteint dans l’avenir.

Pour revenir sur notre question de départ, il apparaît désormais indéniable que l’insertion professionnelle induit une part des changements observés sur le plan des aspirations au travail; ces dernières se cristallisent et se bonifient lorsque confrontées à la réalité du marché du travail compte tenu des difficultés rencontrées par certains travailleurs à cette étape de leur vie. Or, des circonstances antérieures à l’insertion professionnelle laissent toutefois croire que cette transition n’est définitivement pas l’événement catalysant le remaniement dont font l’objet les aspirations. Si la réflexion au sujet du travail débute au cours de l’insertion professionnelle pour les uns, elle est cependant déjà bien amorcée avant l’entrée en emploi pour les autres. Le rapport au travail des parents, la naissance d’un enfant, les difficultés rencontrées au cours du cheminement scolaire ou du parcours professionnel, sans compter l’origine sociale et le niveau de scolarité atteint (Garg et al. , 2002), sont autant de facteurs impliqués dans les changements d’aspirations observés. Il importe pour cette raison de resituer les aspirations des répondants à l’intérieur de leur parcours biographique, un parcours qui va bien au-delà de la période d’insertion professionnelle proprement dite. Comme le rappelle Chombart de Lauwe, « les aspirations les plus personnelles portent toujours la marque de la société » (1971 : 28). L’insertion ne ferait à notre avis qu’accélérer la réflexion au sujet du travail, une réflexion déjà bien engagée avant l’entrée en emploi. Les aspirations ne sont donc pas statiques ou déterminées une fois pour toutes, elles prennent d’abord forme à l’intérieur de modèles d’éducation et de socialisation et se voient remodelées au fur et à mesure que de nouvelles expériences bonifient les trajectoires de vie individuelles (Kirkpatrick-Johnson et Elder, 2002).

Malgré l’importante implication sociale des aspirations, Rocher nous met toutefois en garde car « au-delà des variations sociales qui intéressent le sociologue, il y a tout un univers de variations beaucoup plus fines qui sont liées à la structure psychique de chaque acteur concret » (1981 : 82). La question du rapport au travail est un vaste domaine qui interpelle autant la psychologie et la sociologie; il s’avérait par conséquent difficile d’en cerner tous les traits dans ce mémoire. Nous avons néanmoins tenté d’aborder la question au meilleur de notre connaissance. Or, comme cette enquête se voulait essentiellement exploratoire, elle comporte inévitablement certains biais. En interrogeant aujourd’hui nos répondants sur les aspirations qu’ils entretenaient vis-à-vis le travail alors qu’ils étaient étudiants, nous avons pris le risque que les représentations actuellement entretenues à l’égard du travail masquent, ou aient considérablement modifié, celles entretenues avant l’entrée en emploi. Le fait que nos répondants proviennent par ailleurs majoritairement du milieu universitaire représente un autre biais important pour l’analyse; nous savons aujourd’hui que le niveau de scolarité influence sensiblement les aspirations des jeunes. Des questions relatives aux aspirations des jeunes travailleurs demeurent en outre sans réponse au terme de ce mémoire. Si nous connaissons désormais un peu mieux le rapport au travail que les jeunes envisagent entretenir pour l’avenir, tout un pan de leur vie extra-professionnelle demeure encore dans l’ombre. Nous n’avons en effet aucune idée de la façon dont nos répondants conçoivent leur vie après le travail et leurs craintes ou espoirs à ce sujet.

Ce qu’il faut en définitive retenir du rapport au travail des jeunes, c’est que nous assistons actuellement à la construction d’une « conception du travail centrée sur le sujet » (Beathge, 1994 : 164). Les jeunes exigent que l’activité professionnelle soit « porteuse de sens » et qu’elle ait des implications réelles dans leur biographie personnelle actuelle et future. Il n’est pas nouveau que de telles exigences liées à la personne s’articulent autour du travail. Ce qui est nouveau cependant, « c’est l’ampleur du phénomène, la spontanéité et l’évidence avec lesquelles il s’énonce et la détermination des individus à poursuivre leur quête à la fois dans leur vie privée et dans l’environnement professionnel » ( idem  : 159). Comme le souligne Beathge (1994), de tels propos remettent en question l’hypothèse de Beck énoncée dans les années 1980 selon laquelle l’identité professionnelle tend progressivement à se dissocier du rôle professionnel. Une dynamique contraire semble plutôt prévaloir chez de nombreux jeunes aujourd’hui, « une dynamique selon laquelle le rôle professionnel reste ou devient partie intégrante du processus de construction et de stabilisation de l’identité personnelle » ( idem  : 160).

© Mélanie Anctil, 2006