Collection Mémoires et thèses électroniques
AccueilÀ proposNous joindre

Introduction

Dans ma courte vie, le camping a toujours occupé une place importante. J’ai voyagé à travers le Québec, les États-Unis et les provinces maritimes avec ma famille jusqu’à la fin de mon adolescence. Je me souviens clairement d’une soirée que nous avons passée au Jellystone campground, à la frontière du Québec et du Nouveau-Brunswick. Au moment de monter notre tente-roulotte, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu et mon père se trouvait en dessous de notre équipement pour réparer le tout. C’est alors qu’une voix de femme, sortie de nulle part, a invité les enfants à participer à une balade dans le terrain de camping. N’étant pas familière avec de telles habitudes de camping, nous avons été extrêmement surpris et même gênés de nous faire épier par une bande d’enfants et d’adultes grimpée dans une carriole. Les activités organisées pour amuser les plus jeunes, les glissades d’eau et surtout la familiarité qui régnait entre les habitués m’ont particulièrement intriguée. Tout était tellement différent du camping que nous pratiquions sur des terrains les plus boisés possible sans aucun contact avec nos voisins.

Quelques années plus tard, alors que je commençais une carrière de campeuse avec mon conjoint au Québec, je me suis encore retrouvée dans un univers de camping inconnu. Nous avons dormi sur un terrain de camping où les roulottes étaient collées les unes sur les autres. Les emplacements étaient très petits et nous avons été obligés de planter notre tente entre deux grosses roulottes, près d’une salle de bain. Les campeurs saisonniers avaient vraiment la priorité sur les voyageurs. Comme d’autres, je me suis demandé pourquoi des gens décidaient de se rassembler ainsi durant leurs vacances alors que les parcs nationaux de la province de Québec offrent des emplacements magnifiques, séparés les uns des autres par une multitude d’arbres. Pour moi, le camping était une façon de me rapprocher de la nature dans un endroit pittoresque. Le type de camping que ces gens pratiquaient ne correspondait vraiment pas avec ma propre définition de cette activité de loisir.

Ainsi, j’ai toujours souhaité mieux comprendre ces individus qui passent tout leur été stationnés au même endroit, dans des roulottes alignées en rang d’oignons, sur des terrains de camping offrant un programme d’activités de loisir souvent répétitives et qualifiées de « quétaines » par plusieurs. Quelles sont les caractéristiques des gens qui décident de pratiquer le camping saisonnier? Que cherchent-ils et que retrouvent-ils chaque année dans l’espace-temps particulier du terrain de camping? Comment s’administrent les multiples activités sociales présentées dans les guides de camping et les médias? Ce mémoire vise à répondre à ces interrogations que plusieurs personnes de mon entourage semblaient partager.

Une recension des écrits traitant du camping a permis de réaliser que nous avons peu de connaissances sur le sujet et que les rares chercheurs qui s’y sont intéressés l’ont fait d’un point de vue européen ou états-unien. Ces derniers ont tout de même identifié que les concepts d’espace, de temps et de sociabilité sont au centre des pratiques de camping dans des terrains aménagés et sauvages. Afin d’examiner comment l’environnement particulier dans lequel les campeurs saisonniers évoluent s’est mis en place, les notions de production et de construction sociale ont été utilisées. Ces dernières permettent de comprendre la façon dont les terrains de camping réussissent à correspondre aux divers besoins des campeurs saisonniers. Les objectifs généraux de ce mémoire sont donc les suivants :

J’ai réalisé une recherche terrain d’une durée de quatre mois dans deux terrains de camping où j’ai eu l’occasion de discuter avec des campeurs et campeuses ainsi que des propriétaires et des employés de ces terrains de camping. J’aimerais présenter leurs pratiques en tentant toujours d’expliquer pourquoi ils les ont choisies parmi la multitude de possibilités qui s’offrent à eux.

Avant d’analyser les pratiques et les motivations des campeurs et campeuses, la problématique et la méthodologie de recherche sont décrites dans le premier chapitre. La présentation de la problématique permettra d’identifier des acquis et des lacunes dans les écrits relatifs à la pratique du camping et de voir comment une perspective constructiviste de l’espace, du temps et de la sociabilité peut contribuer à combler ces manques. Par la suite, j’exposerai la stratégie, les méthodes et les techniques de recherche que j’ai utilisées pour répondre à la question de recherche suivante :

Les caractéristiques des terrains de camping choisis et des informateurs qui ont participé à ma recherche sont aussi précisées. Je terminerai ce chapitre par un survol de la procédure utilisée lors de l’analyse des données.

Dans le deuxième chapitre, il sera question de la production et de la construction sociale de l’espace. Je me pencherai d’abord sur l’histoire des terrains de camping étudiés. Malgré la maigre littérature disponible, je tenterai de décrire le contexte d’émergence de la pratique du camping saisonnier au Québec pour identifier le rôle que les campeurs saisonniers et les propriétaires ont joué dans la production des deux campings à l’étude. Je décrirai aussi la façon dont les responsables contrôlent l’aménagement des espaces semi-privés ou emplacements de camping pour montrer que les responsabilités qui incombent aux campeurs saisonniers contribuent à renforcer leur sentiment d’appartenance à leur camping.

Après l’espace, c’est du temps que traitera le troisième chapitre. En examinant la signification que les campeurs et les campeuses donnent au temps qu’ils passent en camping, nous verrons que le temps de camping correspond à la définition habituelle du loisir même si les activités quotidiennes ne sont pas nécessairement différentes de celles réalisées en ville. Tout comme dans le cas de la production de l’espace, je décrirai ensuite le rôle des campeurs saisonniers et des propriétaires de terrains de camping dans la mise en place plus ou moins consciente des repères temporels utilisés en camping. La façon dont les temps macro-sociaux influencent cette production du temps sera aussi analysée.

Finalement, le rôle que les campeurs saisonniers jouent dans la production et la construction de la sociabilité sera analysé au quatrième chapitre. Je commencerai par examiner les trois différents niveaux de sociabilité qui font en sorte que les campeurs et campeuses créent et entretiennent des relations sociales significatives entre eux. J’aborderai ensuite la façon dont l’échange, le don et la vente contribuent aussi à produire et construire un environnement de sociabilité. Ce chapitre permettra de mieux comprendre les liens qui unissent les gens qui pratiquent le camping saisonnier depuis plus ou moins longtemps.

Outre le manque évident de connaissances sur le camping saisonnier, ma recherche permet de remettre en question la vision caricaturale de cette activité, image qui est omniprésente dans les médias du Québec. Alors que ces derniers mettent souvent l’accent sur les décorations excentriques des roulottes ou les costumes exubérants des défilés du Noël du campeur, j’aimerais faire connaître les campeurs saisonniers dans leur quotidien et montrer le pouvoir d’action qu’ils peuvent y trouver. Ma perspective plus constructiviste que celle des recherches précédentes contribue à l’analyse du rôle joué par les campeurs et campeuses dans la transformation des campings pour qu’ils correspondent mieux à leurs besoins et leurs attentes. Cette reconnaissance de l’agencéité des acteurs permet selon moi d’enrichir les descriptions plus quantitatives qui sont faites des campeurs dans le domaine du tourisme et des loisirs.

© Catherine Allen, 2007