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Chapitre 1 - Étudier le camping au Québec : Problématique et méthodologie de recherche

Table des matières

Une fois qu’une chercheuse a identifié un sujet sur lequel elle veut travailler, elle ne peut pas aller directement sur le terrain questionner les gens, comme peuvent le faire parfois les journalistes. Selon Pelto et Pelto (1978 : 3), « methodology denotes the "logic-in-use" involved in selecting particular observational techniques, assessing their yield of data, and relating these data to theoretical propositions. » Ainsi, une recension des écrits m’a permis de bien circonscrire le problème de recherche qui m’intéressait et elle constitue la base à partir de laquelle j’ai élaboré ma méthodologie de recherche. Contrairement à d’autres objets de recherche, le camping saisonnier n’a pas été très étudié. Par conséquent, j’ai dû m’inspirer de différents corpus littéraires pour tenter de circonscrire la problématique et la méthodologie qui m’ont permis d’en apprendre plus sur le monde du camping saisonnier.

Tout d’abord, la présentation de la problématique de recherche permettra d’identifier des lacunes dans les écrits relatifs à la pratique du camping et de voir comment une perspective qui prend en considération la production et la construction du temps, de l’espace et de la sociabilité peut contribuer à les combler. Chaque année, le ministère du Tourisme dresse un portrait du camping au Québec. Les statistiques récentes laissent croire que les campeurs saisonniers représentent une proportion non négligeable de l’ensemble des campeurs du Québec. Je démontrerai toutefois qu’une analyse qualitative plus approfondie vient enrichir la connaissance de cette pratique de loisirs.

J’exposerai deuxièmement l’approche méthodologique privilégiée pour répondre à ma question de recherche. Dans cette section, j’expliquerai d’abord les raisons du choix de l’étude de cas multiples par rapport à l’opérationnalisation des concepts de construction et de production de l’espace, du temps et de la sociabilité. Ensuite, je présenterai les méthodes et les techniques de recherche que j’ai utilisées tout au long de mon étude de terrain. Je décrirai aussi mes deux sites de recherche ainsi que les caractéristiques de mes principaux informateurs pour terminer avec quelques réflexions sur l’analyse des données.

Afin d’identifier d’éventuelles réponses existantes à mes nombreuses questions, j’ai examiné les écrits relatifs au camping en sciences sociales. Peu d’auteurs se sont intéressés à ce phénomène et rares sont ceux qui traitent directement du mode de vie et des motivations des campeurs saisonniers. Les chercheurs qui ont étudié le camping ont mis l’accent sur une analyse de l’espace, du temps et de la sociabilité. En examinant les différentes perspectives des auteurs qui se sont penchés sur ces trois concepts, j’ai identifié quelques lacunes que ma recherche a tenté de combler.

Plusieurs approches sont possibles dans l’analyse de l’espace et chacune entraîne une compréhension légèrement différente des pratiques étudiées. Les descriptions de l’organisation de l’espace qui abondent dans les rares écrits traitant de la pratique du camping en Europe et aux États-Unis mettent l’accent sur l’influence de l’aménagement du terrain de camping sur les comportements des campeurs. On peut les qualifier d’approches structurelles de l’espace. Bien qu’ils décrivent parfois des aspects plus symboliques de la pratique du camping, les chercheurs n’ont pas systématiquement documenté la façon dont les acteurs ont contribué à mettre en place et à donner un sens à ces lieux. Les lacunes identifiées dans la recension des écrits relatifs au camping justifient l’utilisation d’une perspective plus constructiviste même s’il ne faut pas évacuer tout ce qui a été fait auparavant.

Durkheim et Mauss ont vraisemblablement été parmi les premiers à relier la notion d’espace au monde social. Selon eux, l’organisation de l’espace permettrait à la fois de symboliser et de maintenir l’ordre social (Lawrence et Low, 1990). Pour d'autres, dont Gieryn (2000), la façon dont les lieux sont organisés dicte implicitement une façon d’agir. Le contrôle des comportements se ferait à la fois de façon directe, en passant par la surveillance et les limites d’accès, et de façon indirecte par le biais des normes (Gieryn, 2000 : 480). Des auteurs comme Foucault, Rabinow et Giddens affirment d’ailleurs que le pouvoir et les hiérarchies sociales seraient inscrits dans l’espace qui est aménagé de façon à favoriser le maintien des rapports de domination (Low et Lawrence-Zúñiga, 2004; Gieryn, 2000; Spain, 1992; Lawrence et Low, 1990). Il serait donc possible d’inférer la structure et les rapports sociaux en observant l’aménagement de différents lieux. C’est d’ailleurs ce qui a été fait dans le domaine des études sur le camping.

Les rares chercheurs qui ont fait de l’observation participante dans des campings aménagés[1] d’Europe depuis les années 1970 ont tous observé que le terrain de camping constitue un espace isolé, entouré de barrières qui séparent physiquement les campeurs du monde extérieur (De la Soudière, 2001; Raveneau et Sirost, 2001, 2000; Centlivres, Delaheu et Hainard, 1981). Cette façon d’aménager l’espace refléterait selon eux une certaine opposition entre l’intérieur et l’extérieur du camping. Par exemple, l’horizontalité du terrain de camping, divisé en emplacements relativement semblables, contraste avec la verticalité de la ville et ses HLM selon Centlivres et al. (1981 : 38), qui ont analysé le fonctionnement de deux terrains de camping de Suisse romande. La promiscuité des tentes et des caravanes favoriserait même le rapprochement des campeurs provenant de toutes les couches de la société. Raveneau et Sirost (2001, 2000), qui ont réalisé leurs recherches en France avec des campeurs revenant chaque année (pendant leurs vacances) sur le même emplacement au bord de la mer, vont jusqu’à qualifier le camping d’« utopie communautaire » ou de « meilleure des républiques » pour rendre compte entre autres de l’influence de cet espace distinctif sur la pratique du camping.

Cette même approche structurelle de l’espace permet aux chercheurs d’affirmer que lorsque certains aspects du terrain de camping et des emplacements ressemblent à la résidence principale des campeurs et campeuses, ces derniers ont tendance à se comporter comme à la maison. Par exemple, à la suite de sa collecte de données par questionnaire dans un camping de la Californie, Etzkorn (1964) a réalisé que les gens habitaient à proximité du terrain de camping qu’ils fréquentaient année après année alors qu’il estimait que les vacanciers tentent le plus possible de s’éloigner de leur vie quotidienne autant sur le plan spatial que psychologique. Burch (1969 : 128) a conclu, après une analyse statistique basée sur des données recueillies aux États-Unis, que les campeurs et campeuses vivant en ville ne choisissaient pas nécessairement des terrains de camping plus sauvages que ceux habitant à la campagne. Ils ne décident donc pas de choisir une pratique de loisir qui leur permettrait de changer diamétralement de décor. En plus, les campeurs et campeuses auraient un désir de confort toujours plus grand (Etzkorn, 1964). Centlivres et al. (1981) ont aussi remarqué que les objets propres au camping devenaient de plus en plus axés sur le confort vers la fin des années 1970 en Suisse. Bien que ces trois auteurs n’aient pas interrogé directement les campeurs et campeuses sur la signification de leurs pratiques, ils ont considéré que cette proximité physique et matérielle avec la résidence principale donnait lieu à la reproduction d’une certaine routine propre à la vie à la maison, dont il sera question lorsque nous aborderons l’organisation du temps chez les campeurs. Ils n’ont pourtant pas questionné les campeurs et campeuses pour savoir si eux avaient l’impression de reproduire leur quotidien en camping.

Si plusieurs auteurs ont démontré que l’aménagement des terrains de camping influence le comportement des campeurs, ils n’ont toutefois pas identifié les acteurs à l’origine de cette organisation de l’espace ni quels étaient leurs intérêts.

Alors que les auteurs ayant étudié le camping mettent l’accent sur l’influence de l’espace sur les campeurs, il me semble important de reconnaître une certaine agencéité aux acteurs qui contribuent au fonctionnement d’un terrain de camping. Le point de vue de la production et de la construction de l’espace et des lieux que j’utilise dans ma recherche permet de comprendre le processus qui fait en sorte que des gens mettent en place et donnent un sens à l’espace dans lequel ils vivent tout comme de combler une lacune de la littérature. En effet, les notions de production et de construction de l’espace sont pratiquement inexistantes dans l’étude du camping outre les références à l’appropriation par les campeurs de leur propre emplacement. Bien sûr, les chercheurs ont observé que, sur chacune des parcelles, les individus veulent à la fois se créer un espace privé par l’ajout de fleurs ou d’autres décorations qui délimitent l’espace leur « appartenant » et s’exposer au regard des autres en exhibant des objets pouvant témoigner de leur statut social par exemple (Raveneau et Sirost, 2001, 2000; Centlivres et al., 1981; Ezkorn, 1964). De plus, l’environnement particulier du terrain de camping transformerait parfois le sens donné aux actions et aux objets du quotidien que l’on retrouve autant en camping que dans la résidence principale (Centlivres et al., 1981; Burch, 1965). Faire la vaisselle ou cuisiner peuvent devenir des activités ludiques au même titre que le ski nautique ou la pêche en camping sauvage. L’analyse s’arrête toutefois à ces brefs constats qui se contentent de décrire la situation sans expliquer les processus en cause. Pour obtenir d’autres pistes de réflexion, il faut examiner des recherches provenant de domaines connexes au phénomène étudié ici. J’utiliserai entre autres des exemples provenant des écrits traitant du mode de vie des propriétaires de résidences secondaires, qui se rapproche un peu de la pratique du camping saisonnier comme l’indiquent plusieurs auteurs (Rauch, 2001; Perrot, 1998; Sansot, 1991; Tauveron, 1983; Centlivres et al., 1981).

Selon moi, l’approche théorique la plus intéressante pour l’étude du camping saisonnier est celle qui distingue les phases de production et de construction de l’espace puisqu’elle prend en considération la multitude d’acteurs qui contribuent à faire des lieux ce qu’ils sont à un moment donné (Gieryn, 2000). Comme Lefebvre (1974), il me semble important de considérer les relations sociales à l’origine de l’aménagement de l’espace. Low, qui a analysé l’utilisation de deux places publiques au Costa Rica, explique que l’on peut séparer la genèse d’un lieu en deux grandes étapes. La production sociale de l’espace inclut « all those factors –social, economic, ideological, and technological- whose intended goal is the physical creation of material setting » (1999 : 112) alors que la construction sociale de l’espace réfère à « the phenomenogical and symbolic experience of space as mediated by social processes such as exchange, conflict and control » (1999 : 112). À travers ce processus de construction, l’espace devient un lieu, c’est-à-dire un espace habité par des gens et auquel ils attribuent un sens et une valeur (Gieryn, 2000 : 465). Alors que les chercheurs intéressés par le camping ont observé les lieux comme des espaces fixes dans le temps qui s’imposent à ceux qui y vivent, cette approche permet de comprendre les processus ayant contribué à faire du terrain de camping un lieu où les campeurs ont envie de revenir année après année.

Les écrits traitant du mode de vie des résidents et résidentes secondaires portent justement sur la construction sociale de l’espace. Perrot (1998), qui a examiné la place de la mémoire dans l’appropriation des résidences secondaires en France, affirme que les nouveaux propriétaires de telles résidences y passent des moments importants de leur vie (le temps de fêtes par exemple) afin d’élaborer une histoire familiale à laquelle ils pourront se référer par la suite. Des souvenirs se créent et l’attachement à la résidence s’accroît (Perrot, 1998). Low et Lawrence-Zúñiga (2004) utilisent d’ailleurs le terme d’ « inscribed spaces » pour désigner ces espaces auxquels les individus donnent une signification relative à leur identité. Par exemple, des propriétaires peuvent affirmer leur statut différent de celui des locataires en décorant leur maison de façon excentrique (Dolan, 1999). La longue durée du séjour des campeurs saisonniers suggère une telle appropriation de l’espace.

Selon Rosselin (2002), qui a étudié la vie dans des logements d’une seule pièce, cette construction de l’espace se déroule au jour le jour et se traduit par de petits gestes posés par les individus. Par exemple, le simple fait de faire son lit peut transformer un coin chambre en un coin pour lire ou pour manger lorsque l’espace est restreint (Rosselin, 2002). Cette analyse me semble particulièrement intéressante pour l’étude du camping saisonnier puisque les emplacements sont souvent petits et le mobilier peut changer de fonction dépendant du moment de la journée. Par contre, il ne faut pas oublier que les gens n’attribuent pas tous la même signification aux lieux et il est important de tenir compte de la multivocalité des explications (Rodman, 1992). Cette approche plutôt constructiviste de l’espace nous permet de mettre en relation la production des espaces collectifs et semi-privés du terrain de camping et la façon dont ils sont construits pour mieux répondre aux besoins des campeurs.

Comme nous l’avons vu plus haut, les auteurs ayant traité de la pratique du camping se sont penchés sur les différences entre la vie sur le terrain de camping et la vie à l’extérieur de ses frontières. Même si je m’intéresse aux processus de production et de construction de l’espace de camping, je crois qu’il est primordial de conserver cette approche multilocale étant donné que les campeurs saisonniers se déplacent d’un lieu à l’autre selon les saisons. Rodman (1992) affirme que les différents lieux habités sont hautement reliés dans la vie des individus et que leur signification est interdépendante, comme l’ont depuis longtemps observé les chercheurs qui s’intéressent aux populations semi-nomades. Le territoire n’est pas fixe et unitaire pour ces individus. Les nomades se réfèrent plutôt à de multiples territoires qui ont chacun leur utilité matérielle et qui sont reliés entre eux par les relations sociales que l’on y retrouve (Salzman, 2002; Frérot, 1997; Retaille, 1998). De la même façon, la résidence secondaire est souvent considérée par les auteurs comme le point d’ancrage de la famille qui s’y réunit alors qu’elle est normalement dispersée dans différents lieux (Corsín Jiménez, 2003; Chevalier, 1999; Dubost, 1998; Cloarec, 1998). Par conséquent, l’analyse de la production et de la construction de l’espace doit selon moi tenir compte du terrain de camping tout comme des lieux qui se trouvent à l’extérieur de celui-ci et auxquels les campeurs sont également liés.

La multilocalité se traduit par une superposition de deux espaces de vie principaux pour les propriétaires de résidences secondaires selon les chercheurs. La relation entre ces deux espaces n’est pas toujours la même, la résidence secondaire étant parfois considérée comme un espace de vacances et de retrouvailles ou simplement comme une deuxième résidence principale (Perrot, 1998; Sansot et al, 1978). Cette relation plutôt floue entre deux lieux de résidence est aussi présente dans certains espaces touristiques. Selon Remy (1994), les bulles touristiques, comme les Clubs Méditerranéens ou villages vacances, seraient des lieux transitionnels (ou espaces secondaires) qui permettraient d’être loin de la maison tout en s’y sentant en sécurité parce que le quotidien y est reproduit (Remy, 1994). Par exemple, tous ces clubs ont un fonctionnement semblable, basé sur des référents occidentaux, peu importe où ils se trouvent dans le monde, tout en favorisant les expériences exotiques.

Les observations de divers chercheurs démontrent aussi que les campeurs et campeuses adoptent des comportements qui leur permettraient à la fois de briser et de reproduire la routine de la vie en dehors du camping (De la Soudière, 2001; Raveneau et Sirost, 2001, 2000; Centlivres et al., 1981; Etzkorn, 1964). C’est ainsi qu’ils profitent à la fois d’une plus grande sociabilité, d’un contact étroit avec la nature et en étant toujours plus près du confort de la maison[2]. L’approche constructiviste adoptée ici permet d’accéder au sens que les différents acteurs donnent à l’espace, mais il faut aussi s’efforcer de comprendre les interrelations entre les différents lieux de vie de ces individus. Les différentes pistes d’explication présentées ici rappellent l’importance de mettre l’accent autant sur la multilocalité que sur la multivocalité de ces acteurs.

La recension des écrits réalisée dans le cadre de ce mémoire a permis de constater que comme pour l’espace, l’organisation du temps fait partie de l’expérience quotidienne des campeurs et campeuses, surtout lorsque leur séjour se déroule sur plusieurs semaines. Les auteurs qui s’y sont intéressés basent implicitement leur analyse sur la distinction entre temps de loisirs et temps de travail, ces notions qui ont été examinées par les sociologues du loisir. En examinant leurs travaux, nous verrons pourquoi une approche constructiviste et diachronique est pertinente à l’étude du temps chez les campeurs saisonniers.

Selon Friedman (1985), tous les êtres humains sont conscients de la durée de leurs actions et de la succession des événements, ce qu’il nomme l’expérience du temps. Cette durée est interprétée de façon différente dans diverses sociétés (Farrugia, 1999; Hamel, 1983). Le temps social se superpose alors au temps de l’expérience puisqu’il constitue une représentation collective visant à refléter l’ensemble des rythmes de la vie sociale (Munn, 1992 : 95). Dans les écrits relatifs au camping, l’utilisation individuelle du temps est analysée en référence à ce qui est socialement considéré comme le temps des loisirs, que Dumazedier (1974) définit comme étant un temps spécialement consacré à la réalisation personnelle en opposition avec le travail, qu’il soit professionnel ou domestique.

Tous les chercheurs ayant étudié le camping s’entendent pour dire que le temps des vacances devrait « théoriquement » être exempt de toute contrainte ou routine propre au travail. Ils ont pourtant constaté que ce n’est pas entièrement le cas chez les campeurs et campeuses. Ainsi, plusieurs ont observé qu’en camping les activités quotidiennes sont très répétitives bien qu’elles soient un peu différentes de celles de la vie en ville (De la Soudière, 2001; Raveneau et Sirost, 2000, 2001; Centlivres et al., 1981). Par exemple, les campeurs et campeuses mangent plus tard et escamotent parfois le dîner (Centlivres et al., 1981 : 126). En outre, Centlivres et al. (1981) ont constaté que les campeurs saisonniers qu’ils ont étudiés ne se trouvaient pas strictement dans un temps de loisir étant donné la longue durée de leur séjour. Les tâches ménagères semblaient occuper une grande partie de leur journée, surtout pour les femmes. Certains hommes délaissaient même leur emplacement pour se rendre à leur travail plusieurs jours par semaine (Centlivres et al., 1981). Les chercheurs évaluent donc le comportement des campeurs et campeuses selon qu’il s’accorde ou non avec le temps social du loisir dans lequel ils sont censés se trouver et ils notent un certain décalage entre temps social et temps individuel. C’est pour mieux comprendre ce décalage que j’ai décidé de privilégier une approche plus constructiviste du temps.

Depuis les années 1980, certains sociologues et anthropologues se sont tournés vers la façon dont les individus participent à définir le temps (Hazan, 1984). Par leurs actions et leurs pratiques, les acteurs contribueraient à la fois à produire et à reproduire une vision du temps qui peut s’aligner ou non avec celle qui est dominante dans leur société (Baker, 1993; Munn, 1992). Cette approche permet de concevoir que plusieurs conceptions du temps coexistent dans une même société. Par exemple, la notion de loisir a laissé place à celle de temps libre, étudiée en relation et non en opposition avec les autres temps de la vie (Pronovost, 1997, 1983; Urry, 1994; Sue, 1991). Comme la frontière entre ce qui est un loisir et ce qui est un travail est de moins en moins claire pour les chercheurs (Rojek, 1997), ces derniers s’attardent maintenant aux définitions des loisirs élaborées par les individus eux-mêmes plutôt que de leur imposer une définition dite « sociale » ou dominante (Kelly, 1997). Toutefois, comme le soulignent Carrasco et Mayordomo (2005), les différentes conceptions du temps qui coexistent dans une même société n’ont pas toutes le même pouvoir sur les individus. Pour Sue, le temps social dominant devrait être étudié en ce qu’il est « le produit d’une représentation sociale dominante » (1990 : 101), mais aussi une structure qui influence les activités sociales et autres temps sociaux. Cette perspective permet aussi d’accéder au processus ayant contribué à la production et la construction de ces différentes conceptions du temps. Une approche plus constructiviste est encore à privilégier pour rendre compte de l’interrelation entre les conceptions sociales et individuelles du temps.

Malgré qu’ils n’aient pas porté beaucoup d’attention à la production et la construction du temps chez les campeurs, certains chercheurs ont adopté une perspective diachronique dans leur étude des pratiques de camping (De la Soudière, 2001; Raveneau et Sirost, 2001; Sirost, 2001; Centlivres et al., 1981; Burch, 1969). Je m’en suis inspirée. Selon eux, l’expérience des apparentés et des proches par rapport au camping joue un rôle très important dans la décision d’une personne de pratiquer ou non cette activité (Burch, 1969). Pour Sirost (2001), le terrain de camping constitue d’ailleurs un espace important de socialisation pour les enfants puisque ceux-ci en viennent même à adopter les pratiques de leurs parents une fois à l’âge adulte. Cette enculturation peut parfois être associée à une forme d’aliénation, comme l’explique De la Soudière en commentant des témoignages recueillis : « Quand on écoute les enfants se raconter, ils semblent se plaire sur le camping. La liberté et l’innocence de l’instant y sont bien réelles. Mais c’est en amont que s’opère, lentement, la mutilation de leur désir anesthésié » (2001 : 667). On peut voir ici une certaine différence avec le récit de Raveneau et Sirost (2001) qui parlent de bonheur familial et d’intégration des différentes générations à des ensembles sociaux prédéterminés. Les auteurs s’entendent cependant pour dire que le campeur ou la campeuse est un être qui se construit au fil des ans.

Les campeurs et campeuses ne font pas que se construire à travers le temps; ils se transforment. Par exemple, Centlivres et al. (1981) ont observé que les campeurs et campeuses fréquentant les terrains aménagés qu’ils ont étudiés avaient tendance à choisir des caravanes de plus en plus grandes et confortables avec le temps. Dans l’étude de Burch (1969), au contraire, les adeptes de camping sauvage choisissaient un type de camping de moins en moins facile d’accès et confortable à mesure qu’ils gagnaient en expérience. Il semble en effet que l’itinéraire des campeurs et campeuses diffère selon le type de camping qu’ils pratiquent autant que selon leurs connaissances et leurs compétences. C’est le camping sauvage aux États-Unis qui a été le plus étudié de ce point de vue (Hailu, Boxall et McFarlane, 2005; McFarlane, 2004). Des écrits ont aussi traité des conséquences à long terme des différentes pratiques de camping sur l’environnement (Melançon et Nadeau, 1998; Boisvenue, 1988; Besseau, 1984; Gustafson-Melka, 1981). Le temps ne constitue donc pas seulement un objet d’étude pour les chercheurs. Il est aussi un élément central du regard que j’ai posé sur mon objet d’étude. Cette perspective diachronique est d’ailleurs nécessaire pour bien cerner les processus qui contribuent à la production et à la construction de l’espace, du temps et de la sociabilité.

Au-delà du choix du camping comme activité de loisir, l’importance de la sociabilité dans la pratique du camping est souvent soulevée par les auteurs qui se sont intéressés à cette activité. La sociabilité est utilisée ici pour qualifier l’ensemble des relations que les gens entretiennent les uns avec les autres au niveau individuel. Par exemple, les campeurs et campeuses sont très susceptibles d’avoir des collègues, des parents ou des amis qui pratiquent le même type de camping qu’eux selon Burch (1969). Etzkorn (1964) a conclu de son côté que le plaisir de rencontrer des gens intéressants se retrouvait tout juste derrière le besoin de relaxer dans les valeurs les plus importantes pour les campeurs et campeuses. Selon lui, ces derniers pratiquent cette activité pour les relations interpersonnelles qu’elle implique plutôt que les ressources matérielles (lacs, forêts, …) qui sont mises à leur disposition (Etzkorn, 1964). C’est pourquoi Raveneau et Sirost (2000, 2001) qualifient le camping « d’utopie communautaire ». Ce sont ces auteurs qui mettent le plus d’accent sur l’importance des relations interpersonnelles que l’on peut développer en camping, avec Kyle et Chick (2004), qui ont étudié des campeurs et campeuses se retrouvant chaque année à la même foire agricole des États-Unis. Les terrains de camping étudiés se divisent d’ailleurs vraisemblablement de façon informelle en différentes petites communautés formées par les campeurs et campeuses selon leurs affinités ou leurs liens de parenté avec les voisins (Raveneau et Sirost, 2000, 2001; Centlivres et al., 1981). Dans ces recherches, la sociabilité est considérée comme un attrait important du camping. Les chercheurs n’ont cependant pas expliqué comment ce climat propre au développement de relations interpersonnelles est mis en place au fil des années, ni ce qui le caractérise. Dans ma propre recherche, le recours aux notions de production et de construction sociale de la sociabilité a permis d’enrichir l’analyse.

Le cadre conceptuel de Low (1999) permet de découvrir comment les individus donnent un sens aux contacts qu’ils ont avec d’autres êtres humains (la construction de la sociabilité), mais aussi d’analyser la façon dont des occasions favorisant la sociabilité sont mises en place plus ou moins consciemment par différents acteurs (la production de la sociabilité). En fait, plusieurs acteurs peuvent être responsables de la production et de la construction de la sociabilité dans divers contextes. Par exemple, dans des communautés ou quartiers fermés ou protégés (gated communities), les promoteurs tentent notamment de vendre une vision de la sociabilité bien précise à leurs clients. Ils mettent en place et ils font la promotion d’infrastructures de loisir, de centres communautaires et d’autres types d’organisations communautaires visant à favoriser les relations interpersonnelles entre les individus. Les « communautés fermées » sont entre autres présentées comme des endroits où des gens ayant les mêmes intérêts et valeurs se retrouvent pour partager une vie de groupe enrichissante que certains appellent l’entre-soi[3] (Capron, 2004; Chevalier et Carballo, 2004; Madoré, 2004; Fry, 1977).

Par ailleurs, les chercheurs qui se sont penchés sur les relations de voisinage estiment que la sociabilité en est un des principaux aspects (Herrmann, 2006; Perren et al. 2004; Birenbaum-Carmeli, 1999). Herrmann (2006 : 181), qui étudie l’univers des ventes de garages aux États-Unis depuis 1981, a constaté que dans plusieurs quartiers des voisins et voisines s’organisaient ensemble pour mettre sur pied des ventes collectives afin de favoriser la création de liens sociaux entre les gens qui résident à proximité les uns des autres. Comme Perren et ses collaborateurs (2004 : 967), elle rappelle que les notions traditionnelles du bon voisinage impliquent habituellement un certain échange de biens ou de services (Herrmann, 2006 : 183). Ainsi, la production et la construction de la sociabilité peuvent être à la fois analysées du point de vue des promoteurs immobiliers (ou des propriétaires de terrains de camping dans le cas qui nous intéresse) ou des résidents, comme en ce qui a trait à l’espace et au temps.

Outre la reconnaissance de leur importance dans le maintien d’un bon voisinage, plusieurs auteurs se sont penchés sur la façon dont les échanges peuvent renforcer les relations interpersonnelles qui unissent les parties en cause. Le don constitue l’exemple par excellence de l’échange social parce qu’il fait entrer les individus dans un système basé sur la confiance en un éventuel contre-don, qui peut être plus ou moins considéré comme une obligation (Widegren, 1997; Godbout, 1990, 1995). Les transactions économiques entre des individus qui se connaissent peuvent être interprétées de différentes façons par les principaux intéressés (Williams, 2004; Herrmann, 2003, 1997; DiMaggio et Louch, 1998; Halpern, 1994; Carrier, 1990). L’analyse de la construction de la sociabilité comme de sa production doit tenir compte de la diversité des points de vue des acteurs impliqués. Encore une fois, je me suis inspirée du cadre conceptuel développé par Low (1999) pour analyser la mise en place et le maintien d’un environnement favorisant la sociabilité dans les campings saisonniers.

Dans toutes les études relatives au camping dont il a été question jusqu’à maintenant, une tendance générale se dégage. Les écrits européens portent sur des types de camping plus aménagés alors que les études nord-américaines, surtout les plus récentes, se concentrent davantage sur le camping sauvage. Seuls deux ouvrages se sont penchés sur le camping saisonnier. Centlivres et al. (1981) ainsi que Sansot (1991) ont montré que deux catégories de campeurs et campeuses se retrouvent sur les terrains de camping aménagés qu’ils ont respectivement étudiés et observés[4] : les campeurs et campeuses de passage et résidents (un synonyme de campeurs saisonniers). Toutefois, la première étude est le résultat de seulement deux semaines de recherche sur le terrain et le second ouvrage ne précise même pas l’origine des observations rapportées. Ces auteurs n’ont pas non plus documenté systématiquement les différences entre le mode de vie et les motivations des deux types de campeurs.

Le concept de campeur de passage est par ailleurs difficile à cerner dans certains écrits puisqu’il peut à la fois s’appliquer à des gens qui campent pour une seule nuit avant de se rendre ailleurs et ceux dont le terrain de camping constitue la destination finale. Les études de Raveneau et Sirost (2000, 2001), Sirost (1996) et De la Soudière (2001) portent sur des campeurs et campeuses non résidents, mais qui reviennent chaque année sur le même emplacement durant leurs vacances (un peu comme les campeurs saisonniers). On peut ainsi penser que certaines de leurs conclusions peuvent s’appliquer à l’étude des campeurs saisonniers. Toutefois, je crois qu’il est nécessaire d’examiner le mode de vie et les motivations des campeurs saisonniers de façon indépendante pour voir en quoi leur conception particulière de l’espace et du temps peut nous aider à comprendre la pratique du camping en général. Pour avoir quelques informations supplémentaires sur ces campeurs, nous examinerons le portrait qu’en font divers organismes québécois.

Durant l’été 2006, on a recensé 817 terrains de camping en activité au Québec, offrant ensemble 103 829 emplacements par jour en moyenne (Ministère du Tourisme, 2006), ce qui représente une hausse d’environ 30 000 emplacements depuis 1990 (Cluzeau, 1991). À cette époque, certains auteurs considéraient que l’offre d’emplacements des terrains de camping était équivalente au nombre de chambres d’hôtel disponibles dans la province (Caron et al., 1992 : 17). Parmi l’ensemble des Canadiens et Canadiennes ayant visité le Québec en 2004 pour des voyages à plus de 80 km de leur lieu de résidence dans un but de loisir autre que de visiter des parents et amis, 16% ont fait du camping alors que 14% sont allés à l’hôtel (Péloquin, 2005). La majorité des terrains offrent entre 40 et 200 emplacements aux campeurs (voir le tableau 1.1) alors que le taux d’occupation moyen des emplacements par jour est passé de 61,2% en 2000 à 64,1% en 2006 (Ministère du Tourisme, 2006, 2000).

(Source des données : Ministère du Tourisme, 2006)

Camping Québec (2001) estime que le nombre de ménages québécois qui possèdent un équipement de camping (tente ou autre) a augmenté de 7% depuis 1990 et qu’il a atteint près du tiers des ménages de la province en 2000[5]. Les ventes de véhicules récréatifs sont d’ailleurs en hausse au Québec avec environ 4 046 véhicules vendus en 2004 comparés à 3 414 en 2000 (Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005 : 41).

Les campeurs et campeuses ont dépensé environ 499 millions de dollars en 2004 durant leurs séjours et pour l’achat de leur équipement (Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005 : 63). Si on considère qu’il y a approximativement 460 000 campeurs et campeuses au Québec, le camping est une pratique qui engendre plus de dépenses par personne que le ski. En effet, on recense 1 070 000 skieurs dans la province (Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005 : 66) qui ont dépensé 702 millions de dollars pour la saison 2002-2003 (incluant les dépenses d’équipement) (Archambault, Audet et Morin, 2003 : 2).

Malgré ce portrait plutôt homogène, le camping pratiqué au Québec est très diversifié. Le gouvernement du Québec et les organismes y étant associés divisent les campeurs et campeuses en deux grandes catégories. Les campeurs voyageurs, qui fréquentent des terrains aménagés ou sauvages, peuvent louer des emplacements à la nuit pour une courte durée sur plusieurs terrains de camping durant la saison alors que les campeurs saisonniers en louent un pour la saison entière sur un seul terrain, habituellement du mois de mai au mois de septembre. En moyenne, 49% de l’ensemble des emplacements disponibles dans la province étaient occupés quotidiennement par des campeurs saisonniers à l’été 2006 (voir la figure 1.1) (Ministère du Tourisme, 2006).

(Source des données : Ministère du Tourisme, 2006)

Les campeurs saisonniers ont occupé plus de 76% des emplacements de camping effectivement loués durant l’été 2006, ce qui représente une part considérable du marché québécois du camping[6]. Toutefois, on les retrouve majoritairement sur des grands terrains de plus de 200 emplacements (Ministère du Tourisme, 2006). Ils sont aussi regroupés près des grands centres urbains. Les régions de Lanaudière et de la Montérégie, situées près de Montréal, sont celles qui les accueillent en plus grande proportion avec plus de 60% de leurs emplacements dédiés à ce type de camping (voir la figure 1.2). Il est possible de croire que les campeurs saisonniers se déplacent moins pour aller camper que les campeurs voyageurs puisqu’ils habitent en plus grande proportion la Montérégie et Montréal que toute autre région administrative (Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005 : 46).

(Source des données : Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005)

Selon des estimations et un sondage de la Chaire de tourisme de l’UQAM datant de 2005, il y aurait 460 000 campeurs au Québec dont 91 000 campeurs saisonniers. Ils sont en moyenne plus âgés, moins scolarisés et moins nombreux à avoir un revenu élevé et un emploi (voir le tableau 1.2).

(Adapté de : Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005 : 46)

Les retraités et retraitées représentent 74% des campeurs saisonniers n’ayant pas d’emploi (Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005 : 46). Le repos et le caractère social du camping étaient les raisons pour faire du camping les plus souvent citées par ces individus alors que pour l’ensemble des campeurs le rapport à la nature est plus important que la sociabilité (Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005 : 55). Selon les données présentées, la population des campeurs et campeuses du Québec n’est pas homogène. Les campeurs saisonniers semblent former un groupe distinct non seulement par leurs pratiques, mais aussi par leur âge, leur niveau de scolarité et leurs motivations pour faire du camping (voir le tableau 1.3).

[7]

(Adapté de : Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005 : 55)

Pour aider ces différents types de campeurs et campeuses, Camping Québec produit chaque année un guide dans lequel la majorité des terrains de camping de la province sont classés selon une échelle de classement ordinal ou « système d’étoiles » qui réfère à la qualité et surtout à la quantité d’infrastructures sur le site[8] (Conseil de développement du camping au Québec, 2005a, 2005b, 2006). À la fin de l’été 2005, la majorité des terrains de camping (61%) arboraient deux ou trois étoiles et 11% en avaient quatre ou cinq (Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005 : 26). Malgré cette tendance vers un camping plus aménagé qui touche autant les saisonniers que les voyageurs, il ne faut pas négliger la présence de terrains de camping sauvage, visant parfois l’éducation au plein air, comme le font notamment les parcs provinciaux. Ces types de camping font partie des possibilités offertes aux campeurs même si ce ne sont pas sur ceux-là que porte ma recherche.

Le camping saisonnier est loin d’être un phénomène marginal au Québec. Les gens qui le pratiquent actuellement ont vraisemblablement des caractéristiques et des motivations particulières différentes de l’ensemble des campeurs québécois. C’est pourquoi je crois que le Québec était un lieu approprié pour entreprendre ma recherche. Les différentes statistiques qui décrivent les campeurs saisonniers nous offrent toutefois un portrait passif de ces individus. Les perspectives développées par rapport à l’étude de l’espace, du temps et de la sociabilité permettent d’aller plus loin dans l’analyse de cette pratique de loisir. Elles mettent en lumière l’interaction entre les différents acteurs des terrains de camping, que ce soit les propriétaires, les employés et employées ou les campeurs et campeuses dans la mise en place physique et la construction symbolique des différentes infrastructures du camping. D’ailleurs, il semble y avoir une division très marquée dans la littérature entre les organisations commerciales et les associations de volontaires dans le domaine des loisirs (Bellefleur et Tremblay, 2003; Thibault et Fortier, 2003; Lengkeek et Bargeman, 1997; Sue, 1995). En fait, les auteurs n’ont pas tendance à reconnaître le pouvoir d’action des clients et clientes d’entreprises commerciales de loisirs alors qu’ils le font pour les membres d’associations volontaires. Les clients et clientes sont souvent simplement considérés comme des usagers. C’est pourquoi j’ai voulu de considérer leur rôle à la fois dans la construction et la production de l’espace, du temps et de la sociabilité.

Une recension des écrits traitant de la pratique du camping au Québec, en Europe et au États-Unis a permis de mettre en lumière le manque de connaissances relatives au mode de vie et aux motivations des campeurs saisonniers. Les seules informations disponibles à leur sujet sont quantitatives et elles n’analysent pas leurs pratiques en détail. Les auteurs qui ont analysé d’autres types de camping (de passage, aménagé ou sauvage) ont toutefois suggéré que l’organisation de l’espace, du temps et de la sociabilité est un élément important pour conceptualiser les particularités du monde du camping. Contrairement à l’approche généralement partagée par ces auteurs, qui mettent l’accent sur la structure sociale comme déterminant largement l’espace-temps social dans lequel se trouvent les campeurs, la perspective plus constructiviste de Low (1999) prend en compte la vision des acteurs ainsi que les processus de production et de construction des significations données à l’espace, au temps et à la sociabilité. Selon moi, il faut comprendre le processus qui fait en sorte qu’un terrain de camping correspond aux demandes des campeurs saisonniers qui l’habitent. À la lumière des écrits recensés dans ce document et à partir des outils conceptuels qu’ils offrent pour l’étude du camping saisonnier, je tenterai dans ce mémoire de répondre à la question suivante :

Après avoir identifié une question de recherche correspondant aux lacunes des écrits relatifs au camping en sciences sociales, j’aimerais présenter la méthodologie que j’ai utilisée pour y répondre. Dans cette partie, je décris la stratégie générale de recherche, les méthodes, les techniques et les outils de collecte de données utilisés. Je justifie ensuite mon choix des sites et les critères d’échantillonnage de participants qui m’ont permis de mieux connaitre le rôle des campeurs saisonniers dans la production et la construction de l’espace, du temps et de la sociabilité de camping. Je termine par un bref survol de l’analyse des données.

Pour être en mesure d’identifier et de comprendre les raisons qui poussent les gens et à pratiquer le camping de façon saisonnière et comment celles-ci se traduisent dans la production et la construction du temps, de l’espace et de la sociabilité sur le terrain de camping, j’ai privilégié une approche interprétative et inductive. En fait, je me suis intéressée plus particulièrement au sens que les acteurs donnent à leurs pratiques, ce qui correspond à une tendance récente dans le domaine de l’étude des loisirs (Kelly, 1997; Scott et Godbey, 1990; Henderson, 1990). Comme je l’ai démontré dans la problématique, les études ayant traité du camping ont pour la plupart mis l’accent sur la façon dont l’environnement construit influence le comportement des campeurs et campeuses. J’ai décidé de mon côté d’examiner la façon dont cet environnement est à la fois produit et construit par les acteurs sociaux qui cohabitent sur les terrains de camping. C’est à partir des concepts de production et de construction sociale de l’espace, du temps et de la sociabilité que j’ai élaboré ma stratégie de recherche.

Étant donné ma question de recherche et la nature du phénomène analysé, la stratégie d’étude de cas multiples ou étude de cas comparative était selon moi la plus appropriée. L’étude de cas représente une stratégie de recherche où la chercheure étudie seulement un ou un petit nombre de cas (site, événement, individu ou phénomène) en détail pour en dégager une compréhension en profondeur (Stake, 2000; Hammersley, 1992). Yin (2003) affirme qu’elle est appropriée pour les chercheurs et chercheures qui tentent de comprendre comment ou pourquoi un phénomène contemporain est présent dans un certain contexte et quand il n’est pas possible d’exercer un contrôle sur ce qui est étudié. Cette stratégie permet aussi d’examiner la complexité d’une situation dans son contexte d’origine (Hamel, 1998). Le camping saisonnier constitue un phénomène complexe et il est important de l’étudier dans un « milieu naturel » pour éviter de simplifier les multiples facteurs influençant les pratiques des campeurs. Comment faire pour comprendre la façon dont les campeurs et campeuses aménagent leur emplacement si on ne peut pas l’observer in situ? L’étude de cas se caractérise par une analyse détaillée des phénomènes complexes.

Plusieurs auteurs opposent l’étude de cas au sondage. Alors que le sondage permet d’examiner une multitude de cas en surface pour arriver à une certaine généralisation, l’étude de cas génère plus de détails sur chaque cas en mettant de côté leur représentativité statistique (Hammersley, 1992). J’ai privilégié l’étude de cas multiples pour tenter d’apporter une plus grande possibilité de généralisation à ma recherche (Yin, 2003). Bien que plusieurs affirment que l’étude de cas unique en elle-même peut mener à une généralisation théorique (MacPherson et al., 2000; Hamel, 1998; Mitchell, 1983), la comparaison semble être la façon la plus souvent évoquée pour vérifier les explications obtenues grâce à l’étude d’un seul cas (Yin, 2003, 1981a, 1981b).

Une fois qu’une explication est découverte dans un des cas, on peut tenter de l’appliquer à un autre afin de mieux comprendre les différents facteurs influençant un phénomène et raffiner l’analyse : « Even if you can only do a « two-case » case study, your chances of doing a good case study will be better than using a single-case design » (Yin, 2003 : 53). Je me suis concentrée sur deux cas en particulier étant donné que je ne disposais que de quatre mois pour mener à bien ma recherche. J’ai comparé la production et la construction sociale de l’espace, du temps et de la sociabilité sur deux terrains de camping à vocation saisonnière pour voir en quoi les pratiques des campeurs et campeuses diffèrent et si la signification que ces derniers donnent à leurs pratiques dépend des caractéristiques du terrain de camping dans lequel ils se trouvent.

En résumé, l’étude de cas a été privilégiée puisqu’elle permet d’analyser en détail le phénomène complexe qu’est le camping saisonnier et la comparaison de deux cas m’a aidé à mieux comprendre les différents facteurs qui influencent la façon dont la production et la construction de l’espace, du temps et de la sociabilité s’effectuent sur le terrain.

Les concepts de production et de construction de l’espace, du temps et de la sociabilité comportent plusieurs composantes et dimensions qui demandent l’utilisation de différentes méthodes de collecte de données. J’ai tout d’abord analysé ce que les gens font en pratique à l’aide de l’observation et de l’observation participante. Ces méthodes permettent de comprendre le phénomène étudié dans le milieu naturel où il se déroule, ce qui augmente la validité écologique de la recherche, donne l’opportunité d’approfondir ses contacts avec les participants de la recherche (Dewalt et Dewalt, 2002) et permet de limiter l’influence du chercheur sur le milieu étudié puisque l’observation se déroule sur une longue période de temps (Russell, 1994).

La saison de camping estivale s’étend sur 18 semaines, du 15 mai au 15 septembre. J’ai loué un emplacement pour vivre dans une roulotte sur les deux terrains de camping étudiés en alternance puisque les activités se déroulant au début de la saison (alors qu'il fait froid et que les vacances scolaires ne sont pas commencées) sont différentes de celles qui ont lieu aux mois de juillet et août. Des études séquentielles auraient ainsi été difficiles à comparer. Par conséquent, j’ai divisé la saison de camping en trois périodes d’observation de trois semaines (voir l’annexe 1). En répartissant ces périodes tout au long de la saison, j’ai pu être témoin des différents moments importants de l’été dans chacun des terrains. Ces périodes d’observation participante, qui totalisent environ cent jours, m’ont permis de prendre part à la vie sociale des campeurs et campeuses ainsi que de rencontrer plusieurs informateurs qui m’ont accordé des entrevues plus tard en saison.

L’analyse de la production de l’espace, du temps et de la sociabilité a requis l’utilisation des méthodes et techniques décrites plus haut en m’attardant particulièrement sur les aspects matériels du camping. L’observation m’a permis de faire des schémas du terrain de camping dans son ensemble ainsi que des emplacements individuels alors que l’observation participante m’a aidé à découvrir les différentes activités de loisir organisées par l’administration et les campeurs et campeuses. J’ai aussi effectué un recensement physique de toutes les parcelles des deux campings à l’étude. J’ai noté le type d’éléments d’aménagement (arbres, plates-bandes, clôtures, etc.) et d’équipement (type de roulotte, patio, auvent, cuisinettes, etc.) présents sur chacun des emplacements pour obtenir un portrait général de leur degré d’aménagement sur chacun des terrains de camping. J’ai recueilli des informations sur la mise en place des infrastructures de service et de loisir durant les entretiens avec les campeurs. De plus, les propriétaires d’un terrain de camping m’ont fait visiter leur entreprise en me racontant des anecdotes à divers endroits sur le site.

Ma participation aux différentes activités de loisir et à la vie quotidienne des campeurs et campeuses m’a aidé à comprendre comment ceux-ci conçoivent le temps. Birth (2004), qui a mené une étude à Trinidad, a réalisé qu’il était particulièrement difficile de faire parler les gens au sujet de leur conception du temps. Selon lui, il est plus productif en tant que chercheur d’utiliser sa propre expérience de la ponctualité ou des différentes activités auxquelles s’adonnent les gens pour comprendre comment le temps est utilisé (Birth, 2004). C’est pourquoi j’ai mis d’abord l’accent sur les budgets-temps des campeurs saisonniers pour ensuite tenter, à l’aide d’entrevues et de conversations informelles, de comprendre la signification des différentes activités se déroulant durant une journée, une semaine, une saison ou une année et leur rôle dans la construction et la production du temps et de la sociabilité.

L’observation participante et les entrevues informelles qu’elle implique m’ont donné des pistes d’explication sur la valeur symbolique de l’espace, du temps et de la sociabilité que l’on retrouve sur un terrain de camping saisonnier. Toutefois, il me semblait primordial d’utiliser les entretiens pour avoir accès à l’expérience des campeurs et campeuses et surtout à l’interprétation qu’ils en font, ce qui est un élément central de ma recherche :

Étant donné que je disposais d’un temps limité sur le terrain, j’ai privilégié les entrevues semi-structurées pour laisser la chance aux interviewés de structurer leur discours tout en ramenant la discussion sur les différents thèmes jugés importants pour la recherche (Dewalt et Dewalt, 2002; Russell, 1994). J’ai construit un guide d’entretien basé sur l’opérationnalisation des concepts de construction de l’espace, du temps et de la sociabilité et de différentes réflexions des campeurs et campeuses (voir l’annexe 2).

Plus particulièrement, l’historique de la mise en place et de la transformation du terrain de camping a constitué le thème central des entrevues semi-structurées avec les propriétaires du camping du Lac Cristal (voir l’annexe 3). Le contexte économique et social de production de l’établissement de camping n’a pu être exploré que par une analyse de documents d’archives disponibles à la municipalité de Saint-Sulpice dans le cas du camping Le Marquis. Les documents d’archives internes étaient quasiment inexistants étant donné les changements d’administration relativement nombreux dans ce cas.

Au-delà de leur contribution à la compréhension de la construction et la production de l’espace du terrain de camping des propriétaires, les employés et employées qui travaillent dans cet environnement ont un point de vue original sur les pratiques et les motivations des campeurs et campeuses. Pour comprendre le fonctionnement interne du terrain de camping et pour avoir une vision alternative des questions qui m’intéressaient, j’ai utilisé un guide d’entretien différent pour questionner une employée et une gérante, qui contribuent elles aussi au maintien du bon fonctionnement du camping (voir annexe 4). Ces employées jouent un rôle primordial dans l’administration du terrain de camping et elles connaissent très bien les campeurs.

Je n’ai pas mis l’accent sur l’aspect comparatif de ma recherche jusqu’à maintenant puisque la même stratégie, les mêmes méthodes et les mêmes techniques méthodologiques ont été utilisées pour analyser les deux cas à l’étude. Il y a plusieurs façons d’utiliser la méthode de cas multiples à des fins de comparaison. Deux stratégies différentes s’offrent alors aux chercheurs : choisir des cas semblables ou choisir des cas différents. J’ai décidé de privilégier une approche intermédiaire dans ma recherche.

Alors que la réplication stricte, avec des cas très semblables permet d’avoir des arguments plus forts pour défendre ses hypothèses étant donné le nombre de variables et de facteurs limités pouvant affecter le phénomène à l’étude (Miles et Huberman, 2003), la diversité des cas étudiés augmente les différentes perspectives et points de vue que la recherche permet de mettre à jour (Pires, 1997). Comme le mode de vie et les motivations des campeurs saisonniers n’ont pas vraiment été étudiés jusqu’à maintenant, j’ai considéré qu’il était important d’examiner comment les choses se passent dans différents types de terrains de camping. Je n’ai pas pour autant voulu abandonner totalement l’idée de réplication. C’est pourquoi j’ai établi certains critères pour me guider dans le choix des terrains de camping qui ont constitué les cas de mon étude[9].

Puisque je voulais élaborer des hypothèses à même les données recueillies selon une approche inductive, j’ai utilisé une méthode d’échantillonnage théorique pour choisir les terrains de camping les plus intéressants pour mon projet. Selon Laperrière : « ce qui importe dans le choix d’une situation ou d’une population d’étude de départ, c’est leur capacité à éclairer le mieux possible le phénomène à l’étude » (1997 : 314). Comme ma recherche ne visait pas explicitement à comparer les campeurs saisonniers et les campeurs voyageurs, il m’a semblé plus approprié de choisir des terrains de camping spécialement construits pour accueillir le plus de campeurs saisonniers possible. La production de l’espace, du temps et de la sociabilité y est vraisemblablement plus axée sur les besoins de ces campeurs et campeuses, ce qui a facilité l’analyse.

Selon le Ministère du Tourisme du Québec (2006), la Montérégie et Lanaudière réservent une plus grande proportion d’emplacements aux campeurs saisonniers que toutes les autres régions administratives. Ces campeurs et campeuses sont d’ailleurs plus nombreux à habiter et à camper près de la région de Montréal que dans le reste du Québec (Ministère du Tourisme, 2006). Le fait de ne pas trop s’éloigner de sa résidence principale pour aller camper semble appuyer l’hypothèse de différents chercheurs selon laquelle les campeurs et campeuses reproduisent leur quotidien en camping (voir Etzkorn 1964 par exemple). Cette statistique est d’autant plus intéressante que « briser la routine » compte parmi les raisons les plus souvent évoquées par les campeurs saisonniers pour expliquer leur intérêt pour le camping (Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005). Afin d’explorer cette apparente contradiction, j’ai choisi un terrain de camping en Montérégie et un autre dans Lanaudière, les deux se situant aussi près que possible de la ville de Montréal.

Dans un autre ordre d’idées, le développement du camping au Québec dès les années 1970 montre une tendance à l’accroissement du nombre d’infrastructures de loisir et de services (Office du tourisme du Canada, 1980a, 1980b; Cluzeau et al., 1977). Par conséquent, il était intéressant d’étudier des terrains de camping où les activités de loisir organisées et libres sont nombreuses pour bien marquer la différence d’avec le camping sauvage et analyser les relations sociales qui se créent entre les campeurs et campeuses. Selon les chercheurs européens et les campeurs saisonniers eux-mêmes, la forte sociabilité associée au camping est très importante et elle peut représenter une rupture avec le quotidien des individus en dehors du terrain de camping (Chaire de tourisme de l’UQAM, 2005; Kyle et Chick, 2004; Raveneau et Sirost, 2000, 2001; Sirost, 2000; Centlivres et al ., 1981). Ainsi, une proportion importante de campeurs saisonniers sur le terrain de camping, sa localisation à proximité d’une grande ville et une offre variée d’activités de loisir sont les trois critères de sélection que j’ai retenus afin d’identifier des sites me devant me permettre de répondre à ma question de recherche.

À l’aide du Guide du Camping au Québec 2006 (Conseil de développement du camping au Québec, 2006) et des trois critères mentionnés, j’ai choisi le camping Le Marquis et le camping du Lac Cristal pour y mener ma recherche. Le camping Le Marquis, qui compte 160 emplacements dont seulement 3% sont réservés aux campeurs voyageurs, est situé à Saint-Sulpice, dans Lanaudière, tout près du fleuve Saint-Laurent, à 30 km à l’est de Montréal (voir la figure 1.3).

(Source de l’image : www.mapquest.com)

On y retrouve un plan d’eau ainsi que plusieurs activités de loisir libres et organisées, ce qui lui a permis d’obtenir une cote de trois étoiles[10]. Le camping est théoriquement ombragé à 70%, même si la majorité des emplacements se retrouvent en plein soleil durant la journée. La presque totalité d’entre eux sont reliés à l’eau courante et disposent d’électricité et d’un égout (Conseil de développement du camping au Québec, 2006). Ce sont des employés, les gérant et gérante, qui s’occupent de surveiller et de répondre aux besoins quotidiens des campeurs saisonniers et voyageurs. Les propriétaires de l’endroit (un couple) engagent aussi ponctuellement des individus qui réparent et entretiennent les infrastructures, mais ils ne s’impliquent pas vraiment dans l’administration quotidienne du camping. Un comité de loisirs formé de campeurs et campeuses élus met en place et supervise l’ensemble des activités de loisir offertes, indépendamment de la direction de l’entreprise.

Pour sa part, le camping du Lac Cristal, situé à 50 km de Montréal, à Saint-Bernard-de-Lacolle en Montérégie, est beaucoup plus grand (voir la figure 1.3). Il possède 300 emplacements dont 15% sont réservés aux campeurs voyageurs, qui sont presque tous regroupés dans une section qui leur est dédiée. Outre les activités organisées, la plage, les terrains de jeu et la glissade d’eau, les infrastructures de loisirs y sont très nombreuses. Le camping a d’ailleurs obtenu quatre étoiles de Camping Québec[11]. Le terrain de camping compte théoriquement 90% de sites ombragés et la différence d’avec le camping Le Marquis est frappante (Conseil de développement du camping au Québec, 2006). Les arbres y sont nettement plus nombreux et le camping saisonnier se pratique principalement dans un environnement boisé. Une dizaine d’employés et employées sont engagés pour voir à la propreté des lieux, à l’accueil des campeurs et à la surveillance de la plage, mais le propriétaire est toujours présent pour coordonner le travail de ces individus et mettre la main à la pâte. Il habite sur place et administre lui-même son entreprise. Aucun organisme central n’organise l’ensemble des loisirs. Chacune des activités, telles que la pétanque ou la balle donnée est prise en charge par un comité de campeurs élus qui s’assurent de la bonne marche des événements tout au long de la saison. Le propriétaire de l’entreprise supervise de loin ces initiatives et il s’occupe de faire le lien entre tous les intervenants.

Les deux sites choisis répondent aux trois critères évoqués plus haut même s’ils sont de taille différente. Il me semblait plus probable de trouver une vie sociale riche dans un petit terrain de camping que dans un grand terrain puisqu’étant moins nombreux les campeurs ont plus de chance de se connaître. Cette hypothèse n’a été vérifiée qu’en partie comme je l’expliquerai plus loin. Malgré ses 500 emplacements, le camping du Lac Cristal organise plusieurs activités communautaires, parfois même en dehors de la saison de camping. Par conséquent, les modes de sociabilité sont différents ce qui m’a permis d’identifier une diversité de dynamiques qui peuvent s’instaurer dans les terrains de camping du Québec. L’offre d’activités de loisir est aussi légèrement différente sur les deux terrains, ce qui est reflété dans les motivations des campeurs. Finalement, la présence plus importante de zones boisées au camping du Lac Cristal permet d’examiner un rapport à la nature différent d’un terrain à l’autre. En résumé, le choix des sites à l’étude relève d’une volonté de réplication autant que d’un désir de contraste.

Une procédure d’échantillonnage non probabiliste a été utilisée pour choisir les participants interviewés afin d’obtenir différents points de vue sur la pratique du camping saisonnier (Russell, 1994). À l’origine, je voulais effectuer un recensement de l’ensemble des campeurs, pour contextualiser les observations faites lors de rencontres fortuites avec des membres du groupe étudié et pour décider quelles variables devaient être retenues dans la construction de mon échantillon (Pelto et Pelto, 1978). Cette technique d’échantillonnage n’a pas pu être appliquée étant donné les questions éthiques relatives à la rencontre des campeurs directement sur leur emplacement de camping. Par conséquent, j’ai recruté mes informateurs grâce à des annonces affichées près des bâtiments de services et surtout lors de ma participation à des activités de loisir.

Comme les entrevues ne portaient pas sur des aspects intimes de la pratique du camping saisonnier, il me semblait plus productif d’interroger à la fois tous les résidents d’un même emplacement plutôt qu’individuellement. De cette façon, les campeurs et campeuses pouvaient se consulter pour répondre à mes questions, surtout lorsqu’il s’agissait d’événements passés ou de souvenirs. Malheureusement, ceci ne s’est produit que très rarement, c’est-à-dire dans 30% des cas. Les membres des ménages participants n’étaient pas souvent tous présents au même moment. En définitive, j’ai réalisé 34 entrevues semi-structurées (d’une durée variant entre 45 minutes et deux heures) avec des campeurs, des campeuses des employées et des propriétaires de terrain de camping. Dans chacun des campings, j’ai effectué 15 entrevues avec des personnes seules, avec des couples et avec des familles de campeurs dont la fréquence de pratique du camping variait de quelques fins de semaine par été à quatre mois complets passés au camping. J’ai discuté majoritairement avec des femmes. Elles composent 61% de mon échantillon. Je n’ai pas fait beaucoup d’entrevues individuelles avec des hommes. Ils représentent seulement 20% de l’échantillon alors que 33% des entrevues ont été réalisées avec des couples. Mes informateurs avaient entre 30 et 80 ans, la plus grande proportion ayant plus de 55 ans (70% des informateurs). Environ 25% des participants avaient 70 ans et plus. Pour la plupart, ils fréquentaient leur terrain de camping respectif depuis plus de cinq ans (voir le tableau 1.4).

Seul le propriétaire actuel du camping du Lac Cristal et son père (copropriétaire dans le passé) ont été interrogés puisque ceux du camping Le Marquis ne se rendaient pas souvent sur leur terrain de camping. En fait, je ne les ai vus qu’une seule fois à la fin du mois d’août. J’ai principalement fait affaire avec la gérante de l’endroit et elle a aimablement répondu à mes questions. Au camping du Lac Cristal, j’ai aussi interrogé une employée responsable de l’accueil des campeurs, qui travaillait au camping depuis plus de vingt ans. Elle m’a donné des informations sur le fonctionnement du terrain de camping ainsi que sur les changements qui ont eu lieu durant les dix dernières années. Les techniques d’échantillonnage ont changé au cours de la recherche, mais le souci de la diversité des informateurs a guidé mes choix tout au long du processus.

Avant d’entrer directement en contact avec les campeurs saisonniers, j’ai contacté les responsables des terrains de camping choisis pour solliciter leur approbation et leur collaboration à mon projet de recherche. Les détails du déroulement de la recherche ont été discutés avec eux pour en arriver à une entente, signée par les responsables (voir l’annexe 5). Il est important pour moi que la recherche soit utile aux propriétaires et qu’elle leur permette d’en apprendre plus à propos de leur clientèle sans toutefois nuire aux campeurs saisonniers. Ces derniers, comme les employés et employées, bénéficieront aussi de la recherche puisqu’ils auront la chance de mieux faire connaître leurs expériences et leurs pratiques. Leur consentement éclairé écrit a été obtenu à la suite de la lecture d’un formulaire de consentement s’ils participaient aux entrevues (voir l’annexe 6). Finalement, des visites de rétroaction m’ont permis de diffuser les résultats de ma recherche et de recueillir les commentaires des participants. Une version préliminaire et un résumé du présent mémoire leur ont été présentés au mois de mai 2007 et ils ont eu la chance de les commenter. Leurs réflexions ont été incluses dans le document final. Il est finalement important de mentionner que cette recherche a été approuvée par le Comité d’Éthique de la Recherche de l’Université Laval (CÉRUL) avant le début de la collecte des données (nº d’autorisation 2006-080).

Étant donné que les objectifs de mon travail étaient de décrire la production et la construction de l’espace, du temps et de la sociabilité chez les campeurs saisonniers ainsi que d’expliquer leurs motivations, j’ai favorisé une approche d’analyse mixte. Cette approche, associée à Miles et Huberman, se situe entre l’approche proprement descriptive de l’ethnographie et la théorisation ancrée (Laperrière, 1997 : 328). Selon eux, il est important de mettre en ordre les données à l’aide de schémas, de matrices et de diagrammes pour être en mesure de produire des descriptions et des explications exhaustives (Miles et Huberman, 2003). Les catégories ou codes utilisés pour classer les observations et les segments d’entrevues étaient d’abord directement tirés de la question de recherche et de l’opérationnalisation des concepts, c’est-à-dire la construction et la production de l’espace (Miles et Huberman, 2003). Toutefois, certaines catégories ont été ajoutées par rapport à ce que les données elles-mêmes m’enseignaient. Une fois transcrites, toutes les entrevues et les observations ont été codées à l’aide de cette technique. Par la suite, les informations relatives aux codes les plus pertinents ont été mises en commun pour relier les différents concepts à l’étude. La relecture exhaustive de mon journal de bord, dans lequel je notais mes impressions par rapport à l’observation participante et à la transcription des entrevues, m’a permis de mettre en place l’ensemble des hypothèses développées dans ce mémoire.

L’élaboration d’hypothèses de recherche a aussi été favorisée par une description exhaustive des deux cas à l’étude. Pour ce faire, j’ai utilisé certains types de schémas et de tableaux présentés par Miles et Huberman (2003). Par exemple, j’ai construit une matrice chronologique pour me permettre de remettre en ordre et de comparer les différents événements qui ont mené à la production, à la construction et à la transformation de l’espace des deux terrains de camping (voir l’annexe 7). J’ai aussi comparé à l’aide de tableaux les itinéraires de camping (reconstruits à partir des entretiens semi-structurés) ainsi que correspondant à d’autres variables relatives aux campeurs interrogés. Pour chaque campeur, je relatais le parcours qui les a amenés à choisir le camping saisonnier et à s’installer au terrain de camping qu’ils fréquentent actuellement. Je notais aussi entre autres le genre, l’âge et le lieu de résidence de chacun. L’analyse s’est enrichie tout au long de l’écriture dans un processus de va-et-vient.

Les auteurs ayant traité de la pratique du camping en Europe et aux États-Unis ont observé que le terrain de camping est un espace-temps avec des caractéristiques parfois différentes et parfois semblables à celles de l’environnement de la résidence principale. Toutefois, ils n’ont pas systématiquement analysé les processus qui contribuent à cette organisation de l’espace, du temps et des relations sociales. Ma recherche s’intéresse donc à la production et à la construction de l’espace, du temps et de la sociabilité sur le terrain de camping pour comprendre les raisons qui motivent les campeurs saisonniers à pratiquer une telle activité.

Pour y parvenir, j’ai procédé à une étude de cas dans deux terrains de camping du Québec étant donné que la majorité des emplacements loués dans cette province du Canada le sont par des campeurs saisonniers et que ces derniers semblent avoir des caractéristiques ainsi que des opinions différentes de l’ensemble des campeurs et campeuses du Québec. L’observation, l’observation participante, le recensement physique des lieux et les entrevues semi-dirigées m’ont permis de mener à bien cette double étude de cas du 15 mai au 15 septembre 2006, c’est-à-dire durant une saison complète de camping. Après avoir passé l’été à camper en alternance sur les deux terrains de camping, j’ai analysé les données recueillies à l’aide, entre autres, d’un système de codage exhaustif et de matrices.

Contrairement à d’autres anthropologues, j’ai décidé d’étudier des individus qui participent à la même société que moi. Les campeurs saisonniers que j’ai interrogés sont des Québécois et Québécoises et ils habitent majoritairement dans la grande région de Montréal, comme moi. Cependant, il ne faut pas opposer les anthropologues qui conduisent leurs recherches à l’étranger et ceux qui travaillent chez eux (Narayan, 1983). Chacun d’entre nous porte différentes identités qui nous rapprochent et nous différencient plus ou moins de nos informateurs et informatrices. Comme je l’ai expliqué plus haut, les campeurs saisonniers me paraissaient très étranges à l’origine. Ils me semblaient vraiment différents de moi et c’est pourquoi je voulais mieux les comprendre. J’ai abordé mon étude de terrain en sachant que la langue, le site et les repères culturels communs pourraient me faciliter la tâche, mais comme tous les anthropologues je voulais être en mesure de faire comprendre à un large public les pratiques de ces individus qui sont souvent incompris par leurs concitoyens et concitoyennes, moi la première.

Tout au long du processus de recherche, j’ai essayé d’utiliser mes propres expériences pour démystifier ce que vivent les campeurs saisonniers. Ces anecdotes ponctuent mon analyse. Je ne prétends pas être devenue moi-même une campeuse, mais je crois que ma participation à leurs activités quotidiennes m’a permis de goûter un peu à ce qui les attire au terrain de camping. En fait, mes relations avec mes informateurs et informatrices ont été très harmonieuses. Ils m’ont intégrée dans leur grande famille même si j’étais visiblement plus jeune et plus instruite que certains d’entre eux. Il n’est donc pas étonnant que je ne traite pas beaucoup des aspects négatifs de la pratique du camping saisonnier dans mon mémoire. J’ai tout de même essayé d’intégrer les critiques et les jugements plus négatifs des différents acteurs du monde du camping au meilleur de mes connaissances.



[1] Les écrits relatifs au camping divisent les terrains étudiés en deux grandes catégories ; le camping aménagé est pratiqué sur des terrains offrant plusieurs services tels que l’électricité et l’aqueduc alors que le camping sauvage se déroule dans des emplacements aménagés au minimum. Ensuite, les campeurs se divisent selon la durée de leur séjour. Les campeurs résidents demeurent toute la saison au camping et les autres sont des campeurs de passage.

[2] Les objets de camping sont plus en plus sophistiqués, même pour les campeuses et campeurs utilisant une tente. Ces dernières sont plus étanches et il existe même des chauffe-eau portatifs. Ceux et celles qui possèdent une roulotte ont évidemment accès à encore plus de confort.

[3] La peur est souvent la principale raison d’être des communautés sécurisées (Low 2001) bien que la notion d’entre soi y demeure très importante.

[4] L’ouvrage de Sansot (1991) examine le mode de vie des « gens de peu » en camping, mais il ne se base pas sur une recherche empirique systématique.

[5] Un million de ménages seraient propriétaires d’un équipement de camping dont 247 000 d’au moins une caravane (Camping Québec 2001).

[6] Ces taux d’occupation sont des moyennes quotidiennes. Même si les campeurs saisonniers occupent théoriquement leur emplacement tous les jours, ils ne sont pas nécessairement toujours présents sur le site comme les voyageurs.

[7] Les pourcentages présentés ici représentent la proportion de campeurs ayant évoqué chacune des raisons. Plusieurs raisons pouvaient être choisies par chacun des campeurs.

[8] Les terrains de camping auxquels est accordée une seule étoile sont ceux qui rencontrent les normes de qualité alors que ceux qui en ont cinq offrent une excellente qualité ainsi qu’un large éventail de services et d’activités (Conseil de développement du camping au Québec 2006).

[9] Comme la pratique du camping au Québec est organisée autour de la location d’emplacements sur des terrains aménagés, j’ai défini mes cas en termes géographiques. Chaque terrain de camping représente un cas différent dans lequel les campeurs constituent des sous-cas (Yin, 2003).

[10] Les établissements qui ont trois étoiles sont considérés comme étant de bonne qualité et offrent plusieurs services et activités (Conseil de développement du camping au Québec, 2006).

[11] Les établissements qui ont quatre étoiles sont jugés de très bonne qualité et offrent un éventail de services et d’activités (Conseil de développement du camping au Québec 2006).

© Catherine Allen, 2007