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Chapitre 2 - Production et construction de l’espace de camping : quand les campeurs s’en mêlent.

Table des matières

L’espace est une des premières choses à laquelle les campeurs et les campeuses sont confrontés. Qu’ils aient une tente, une tente-roulotte, une roulotte ou une autocaravane, les campeurs et campeuses doivent trouver un endroit pour s’installer et passer la nuit. Cet emplacement fait partie d’une entité plus grande, le terrain de camping, où d’autres personnes pratiquent la même activité. Plusieurs chercheurs ont d’ailleurs montré qu’il existe une relation entre la façon dont l’espace de camping est aménagé et les pratiques des campeurs et campeuses comme je l’ai déjà évoqué dans le premier chapitre (De la Soudière, 2001; Raveneau et Sirost, 2000, 2001; Centlivres et al ., 1981; Burch, 1969; Etkorn, 1964).

Bien que je m’intéresse aux motivations et aux pratiques actuelles des campeurs saisonniers, je crois qu’un retour dans le temps permet de mettre en contexte la façon dont le camping se vit dans les années 2000. L’histoire occupe en effet une place importante dans le cadre conceptuel développé par Low (1999) pour théoriser l’utilisation de l’espace et dont je m’inspire dans ce mémoire. Selon cette auteure, la production physique de l’espace doit être étudiée au même titre que sa construction symbolique. J’ai voulu explorer l’évolution du camping au Québec et en particulier la genèse des deux terrains de camping à l’étude puisque c’est dans cet environnement, produit il y a plusieurs décennies, que les campeurs et campeuses d’aujourd’hui évoluent. Les actions et les témoignages de ces derniers nous renseigneront ensuite sur le sens donné à l’espace qu’ils fréquentent durant la belle saison.

Ce chapitre présente deux niveaux d’analyse de la production et de la construction de l’espace. Tout d’abord, je me pencherai sur l’histoire des espaces collectifs des terrains de camping. Malgré la maigre littérature disponible, je tenterai de décrire le contexte dans lequel la pratique du camping a émergé au Québec. Les différentes étapes du développement du camping Le Marquis et du camping du Lac Cristal seront examinées pour relever les différences et les similitudes entre les deux cas à l’étude. Je commencerai par décrire l’état de ces deux terrains de camping dans la première moitié du 20e siècle pour ensuite déterminer le rôle que les campeurs, les campeuses et les propriétaires ont joué dans la production et la construction de ces espaces collectifs jusqu’à aujourd’hui. Nous verrons que les deux processus sont intimement reliés.

Alors qu’une analyse historique du développement des terrains de camping s’impose, il ne faut pas oublier que ces derniers sont tous divisés en parties plus petites, les emplacements, qui représentent des espaces semi-privés. Les campeurs, les campeuses et les propriétaires de campings ont aussi un rôle à jouer dans leur aménagement. Je décrirai la façon dont les responsables contrôlent la production ces espaces après avoir fait un survol du degré d’aménagement qui caractérise les emplacements au camping Le Marquis et au camping du Lac Cristal. Finalement, j’aborderai la construction des espaces semi-privés en évoquant la tension entre l’intimité et la sociabilité ainsi que le sentiment de quasi-propriété que plusieurs occupants entretiennent envers leur emplacement.

Cette section commence par l’analyse de l’évolution historique de la pratique du camping au Québec à travers les deux cas à l’étude pour ensuite se concentrer sur les conséquences symboliques de ce processus de production. Peu de documents ont été conservés par les responsables des deux terrains de camping étudiés. J’ai souvent été redirigée vers des personnages clés alors que je cherchais des documents. Par conséquent, il est difficile de reconstituer avec précision le développement de ces entreprises de loisir. Les informations disponibles sont aussi différentes d’un cas à l’autre, ce qui complique la comparaison. Les témoignages de campeurs et de campeuses servent donc de base à cette partie de l’analyse. La culture orale semble être plus développée que l’écrit dans les campings que j’ai étudiés.

Alors que plusieurs auteurs se sont intéressés à l’évolution du camping en Europe, je n’ai trouvé aucun document traitant spécifiquement de l’histoire de cette activité au Québec ou au Canada. Certains détours par la littérature européenne et les ouvrages relatifs à l’histoire du tourisme québécois sont nécessaires pour en comprendre la genèse. Selon Rauch (2001) et Sirost (2002, 1996), ce sont des organisations religieuses et laïques vouées à la socialisation des jeunes qui sont à l’origine en France et en Angleterre d’une certaine revalorisation de la nature et de la pratique du camping dans les années 1920[12]. Les scouts et les éclaireurs, par exemple prônaient la débrouillardise et la vie en pleine nature faisant ainsi contrepoids aux nouvelles technologies développées dans les sociétés industrielles (Sirost, 1996; Rauch, 2001). Un peu plus tard, cette pratique a gagné en popularité alors que les jeunes scouts vieillissaient et que des associations de campeurs ainsi que des revues spécialisées voyaient le jour (Rauch, 2001). Au Québec, le scoutisme est apparu au début des années 1930 et le camping sauvage faisait partie des activités au programme des différentes troupes de la province (Thériault, 2000). L’explication européenne de l’origine du camping est plausible dans ce contexte[13], mais l’examen des deux cas à l’étude permet de considérer une piste d’analyse encore plus intéressante.

Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, au Québec, la mobilité de loisir (voyages ou déplacements effectués dans le but de se divertir) était l’apanage des gens aisés et des touristes américains qui venaient chasser et pêcher (Bellefleur, 1997; Prévost, 1995). Parallèlement à cette tendance plus proche de l’éthos du camping sauvage, l’élite de la province, anglophone en majorité, possédait de somptueuses résidences secondaires à la campagne, en Gaspésie notamment (Guérette et Hétu, 1995). La mobilité de loisir s’est toutefois accrue avec le développement du réseau routier au Québec entre 1909 et 1925 (Paquet, 2001; Larose, 1996; Pouliot et Léveillée, 1995). Selon Guérette et Hétu (1995 : 10), l’afflux de nouveaux visiteurs a permis à de nouvelles formes d’hébergement, dont le camping, de voir le jour en Gaspésie dans les années 1950 pour accommoder les touristes un peu moins fortunés venus profiter du soleil et de la mer ou des nouvelles activités de plein air offertes telles que le vol libre et les excursions en canot.

Cette maigre littérature suggère que l’origine du camping au Québec est intimement reliée à une forme de tourisme routier s’étant développé au début du XXe siècle et surtout à partir des années 1950. Le réseau routier occupe d’ailleurs une très grande place dans l’histoire des terrains de camping étudiés. En effet, le camping Le Marquis à Saint-Sulpice et le camping du Lac Cristal à Saint-Bernard-de-Lacolle se situent près de deux axes routiers très importants à l’époque, respectivement la route 138 (le chemin du Roy), reliant Montréal à Québec, et l’autoroute 15, reliant Montréal à l’état de New York. Les deux terrains de camping étudiés étaient, jusqu’au milieu du 20e siècle, des exploitations touristiques pour des voyageurs et voyageuses de passage qui cherchaient un endroit pour dormir et se divertir, ce qui n’est pas surprenant étant donné leur proximité du grand centre urbain qu’est Montréal. Ils ont tous deux profité du flux accru de voyageurs entraîné par la mise en place d’un réseau routier plus efficace, de la même façon que les infrastructures touristiques des autres régions du Québec comme l’ont démontré Guérette et Hétu (1995).

Alors que l’agriculture continuait d’être la principale source de subsistance de ses résidents, le caractère touristique de Saint-Sulpice a pris de l’ampleur au début du 20e siècle avec l’arrivée des voitures sur le chemin du Roy qui a été pavé et élargi entre 1918 et 1930 (Prud’homme, 2005; Paquet, 2001). Des stations-services, des hôtels et des restaurants ont ouvert leurs portes pour répondre à la demande des Montréalais et Montréalaises qui allaient se divertir à la campagne (Prud’homme, 2005). Plusieurs maisons d’été construites sur le bord du fleuve St-Laurent appartenaient à de riches médecins ou autres professionnels venant de la ville (Prud’homme, 2005 : 129). En effet, ce ne sont pas les agriculteurs qui semblent avoir profité le plus de ces multiples infrastructures de loisir et les campeurs saisonniers n’ont pas été les premiers à venir passer l’été sur le bord du fleuve.

Il est difficile de savoir avec exactitude quand le camping Le Marquis a commencé ses activités, mais cette parcelle de terre a tout d’abord servi de plage. Ensuite, une salle de danse a été construite tout comme une piscine, un restaurant et des cabines, petites unités locatives séparées s’apparentant à des chambres de motel (voir la figure 2.1).

(Photo : Catherine Allen, 2006)

Selon un campeur âgé de 75 ans, vendeur de boissons gazeuses dans les années 1950, certains Montréalais y venaient le samedi soir à l’époque : « Ils faisaient des veillées de danse et ils louaient les cabines. Il y en a qui couchaient là. Ça ne fait pas si longtemps que ça, disons il y a 50 ans si tu veux. […] Parce que moi j’avais une clientèle de … Les gens disaient qu’ils allaient veiller là durant leur jeunesse » (André L.M.). La seule certitude historique que nous pouvons avoir par rapport au camping Le Marquis est une photographie prise en 1955 des Cabines Bonin, reproduite à la figure 2.2.

(Photo : Maurice Prud’homme, 2005)

Le divertissement, le tourisme et les boîtes de nuit étaient très populaires à Saint-Sulpice à cette époque et le camping Le Marquis s’est développé sur ces bases, contrairement au camping du Lac Cristal.

Le camping du Lac Cristal est, encore aujourd’hui, entouré de terres agricoles et aucune attraction touristique majeure ne se retrouve à proximité. Il s’est donc développé dans un contexte proprement agricole. Selon M. Larivée[14], présentement propriétaire de l’endroit, le terrain sur lequel se situe l’actuel terrain de camping est vraisemblablement resté longtemps en friche, aucune exploitation agricole n’étant possible vu la mince couche de terre recouvrant le roc à cet endroit. La route 9 reliant Montréal et l’état de New York a été construite durant la première moitié du 20e siècle[15] et des carrières ont été creusées le long de la future route, entre autres sur le site du camping du Lac Cristal, afin d’obtenir les matériaux nécessaires à la construction. M. Larivée sénior[16], copropriétaire du camping de 1978 à 1986 environ, raconte : « Quand ils ont fait la route 9, ils ont creusé pour faire du remblayage. C’était une ancienne carrière. […] Ils ont creusé tellement creux, que le lac s’est rempli naturellement. La preuve, c’est qu’il y a maintenant des brochets et d’autres poissons. L’eau vient d’en dessous. » Le premier propriétaire du terrain de camping a acheté le terrain et il a construit un restaurant, un hôtel, des motels et des cabines, pour y mettre en place une entreprise touristique, qui s’appelait Cristal Lake Cabins étant donné sa proximité avec les États-Unis (voir la figure 2.3).

(Photo : Camping du Lac Cristal, 1950)

(Photo : Camping du Lac Cristal, 1957)

Les visiteurs venaient profiter du lac dans lequel on avait installé une piscine en bois pour faciliter la baignade (voir la figure 2.4). Cristal Lake Cabins profitait vraisemblablement du passage de voyageurs et voyageuses vers les États-Unis ainsi que des courts séjours de Montréalais et Montréalaises qui voulaient passer un peu de temps à la campagne, comme le faisaient aussi les touristes à Saint-Sulpice. Il ne semble pas que le camping faisait partie des activités pratiquées à cette époque.

Le caractère temporaire des séjours dans ces entreprises touristiques a commencé à changer vers la fin des années 1950 pour devenir beaucoup plus longs dans les années 1960. C’est à cette époque que les campeurs et campeuses ont commencé à se mêler de la production des espaces collectifs de camping. Par la suite, les propriétaires ont commencé à produire des infrastructures en anticipant quelque peu les demandes de leurs clients.

La Révolution tranquille marque un tournant dans les pratiques de loisir selon Bellefleur (1997). Dans les années 1960 et 1970, la démocratisation se fait sentir dans tous les domaines et particulièrement en ce qui a trait à la mobilité de loisir étant donné la diminution du temps de travail et les vacances de plus en plus longues des travailleurs (Poulin Simon, 1983). Les gens se déplacent encore plus pendant leurs vacances alors que l’État crée de nouveaux parcs provinciaux et terrains de camping (Bellefleur, 1997). L’exposition universelle de 1967 a aussi été le prétexte de la mise en place de plusieurs parcs, campings et haltes routières (Jolin et Descôteaux, 1995). De plus, c’est dans les années 1960 que les grands axes autoroutiers actuels du Québec ont été construits (Paquet, 2001).

Au même moment, avec l’influence des clubs de vacances et Clubs Méditerranéens ainsi que le développement de nouveaux équipements plus résistants et confortables comme la roulotte[17], le camping familial pratiqué sur des terrains aménagés s’est accru en France et en Angleterre (Rauch, 2001 : 601). Au Canada, certains affirment que le camping aménagé s’est développé plus rapidement en Ontario que dans les autres provinces dans les années 1960 (Programme d’études industrielles, 1966; Famille du camping, 1964). Cette diversification des pratiques de camping permet de croire que le camping saisonnier a pu naître à cette époque. Les deux cas à l’étude supportent cette hypothèse pour ce qui est de la région de Montréal.

Comme pour le reste des événements évoqués dans ce chapitre, il est difficile de dater précisément le moment où les campeurs ont investi Les Cabines Bonin et Cristal Lake Cabins. Le manque de documentation suggère que la pratique du camping n’était pas spécifiquement prévue par les propriétaires de ces entreprises touristiques et qu’elle s’est formalisée seulement lorsque la demande s’est fait sentir. D’ailleurs, d’après un sondage effectué vers la fin des années 1970 au Québec, c’est à cette époque que les campeurs et campeuses ont commencé à réclamer de plus en plus de services tels que des toilettes à eau, des douches ou des terrains de jeux pour les enfants (Cluzeau et al., 1977). Le gouvernement canadien encourageait la construction de nouveaux terrains de camping misant sur la mise en place de différents services et infrastructures de loisir pour combler ces nouveaux besoins (Office du tourisme du Canada, 1980a, 1980b). Au même moment, en France, un type de camping plus sédentaire s’est développé et de petits villages de campeurs laissant leur caravane de façon permanente sur le site, appelés parcs résidentiels de loisir, ont vu le jour (Sirost, 2002 : 59). On peut dire que c’est aussi ce que sont devenus les deux terrains de camping qui nous intéressent, à un rythme un peu différent. En effet, les témoignages recueillis permettent de croire que la production de l’espace collectif découle autant de l’initiative des campeurs et campeuses que de celle des propriétaires.

Les campeurs seraient responsables du changement de vocation de Cristal Lake Cabins, selon M. Larrivée :

Une journée c’est comme ça que c’est arrivé. Tu sais, moi j’avais des clients qui étaient les premiers campeurs qui sont arrivés ici. J’en avais encore dans ce temps-là. Ça a commencé comme ça. Ils ont été voir le propriétaire et ils ont dit qu’ils prendraient un petit coin de terre : « On camperait toute la saison, combien tu me charges? » C’était peut-être 50 dollars. J’imagine… (M. Larrivée L.C.)

Les gens se seraient d’abord installés avec des tentes sur de petites parcelles de terrain les uns à côté des autres selon les liens de parenté ou d’amitié qui les unissaient. Ils ont formé ce qui s’appelle depuis le rond et le fer à cheval . Certains ont aussi choisi de s’établir près du lac où un bâtiment abritant des toilettes a été construit une fois la population de campeurs devenue plus importante.

L’aménagement du terrain de camping se faisait donc un peu au hasard au départ, selon la demande des campeurs et campeuses attirés par le lac et l’air de la campagne. (voir la figure 2.5).

Les rives du lac ont vraisemblablement été renflouées dans les années 1970 pour former la plage que l’on peut admirer aujourd’hui et qui contribue à la popularité de l’endroit. Ainsi, l’achalandage du camping du Lac Cristal s’est accru. Il représentait une destination de choix pour les Montréalais et Montréalaises voulant se rafraîchir et profiter du soleil sans trop s’éloigner de la ville. À cette époque, ce sont les propriétaires du terrain de camping qui ont anticipé l’arrivée de nouveaux campeurs et campeuses en défrichant leur terre pour ouvrir de nouvelles rues. Les emplacements de différentes couleurs sur la figure 2.6 montrent les étapes de développement du camping. Plus l’emplacement est foncé, plus il est récent.

(Schéma : Camping du Lac Cristal, 2000)

Les services d’eau courante et d’électricité, ont aussi été offerts aux campeurs et campeuses à partir des années 1970. Pour ce qui est des égouts, plusieurs se sont d’abord fait installer des fosses septiques individuelles avant de pouvoir être raccordés à un réseau collectif de collecte des eaux usées. Le même phénomène a été observé en ce qui a trait à la buanderie selon cette campeuse, établie depuis 1973 :

Ces aménagements individuels de certains campeurs et campeuses sont de puissants indicateurs du rôle qu’ils jouent dans la production de l’espace collectif, que ce soit par la simple occupation de l’espace ou par l’ajout d’infrastructures de services.

Si ce sont les campeurs et campeuses du camping du Lac Cristal qui ont forcé le premier propriétaire de l’endroit à leur aménager un espace pour pratiquer leur loisir favori, la tendance s’est renversée dans les années 1970. Cette période (entre 1970 et 1990) correspond à une période d’intense développement des terrains de camping dans tout le Québec comme le suggèrent les auteurs mentionnés plus haut. Les propriétaires ont repris la maîtrise de la production de l’espace en planifiant le développement de leur terrain de camping après avoir réagi à la demande de campeurs dans les décennies précédentes.

Alors qu’il est relativement facile d’obtenir des informations sur les débuts du camping du Lac Cristal, l’histoire du camping Le Marquis est plus nébuleuse[18]. La construction de l’autoroute 40 a grandement nui à l’économie de Saint-Sulpice. Les touristes voyageant vers Québec ne passaient dorénavant plus autant par le village. Cette baisse de l’achalandage local peut expliquer la faillite qui est survenue dans les années 1970, ce qui a contribué au renouvellement de la clientèle et au réaménagement de l’espace de ce terrain de camping.

La façon dont le terrain de camping s’est reconstruit après cette faillite suggère un processus de production de l’espace basé autant sur l’initiative des propriétaires que des campeurs et campeuses. Étant donné le faible achalandage, ces derniers décidaient de l’endroit où installer leur roulotte avec beaucoup de liberté. Selon André, qui s’est installé au camping Le Marquis en 1982, les services n’étaient pas très fiables à l’époque. Les campeurs, les campeuses et le propriétaire devaient pallier aux différents manques : « Eux autres ils repartaient en neuf, mais c’était un vieux camping. […] L’eau crevait, un autre manquait d’eau puis il le raboudinait pour que ça fonctionne. Ça a été de même plusieurs années. » D’autres ont aussi été forcés de faire face aux multiples inondations dont ils étaient victimes en déplaçant leur roulotte chaque automne. Ils se sont approprié cet espace avant même que la rive du fleuve ne soit renflouée dans les années 1990. Les années 1980 représentent une période d’improvisation où les campeurs et campeuses s’accommodaient de leur espace de camping le mieux possible pour répondre à leurs besoins. En effet, l’espace collectif a changé après la faillite des années 1970 (voir la figure 2.7).

(Schéma : Catherine Allen, 2006)

Même à la fin des années 1990, l’appropriation spontanée d’un emplacement était possible comme le raconte ce campeur : « Le propriétaire n’était même pas encore arrivé ici et moi j’étais déjà reculé. J’étais là. J’avais pris ma roulotte puis je commençais à m’installer. Je n’ai pas niaisé. […] Quand le propriétaire est arrivé, il a vu que le terrain était tout aménagé et j’ai dit : « Envoie-moi le compte, combien ça coûte ici, et c’est tout »(Bill L.M.).Il a décidé d’occuper l’emplacement qu’il voulait dans une nouvelle rue avant même de demander la permission au propriétaire pour être certain de pouvoir y camper. De la même façon, l’ajout d’infrastructures plus fiables, comme des lignes électriques plus puissantes entre autres, a suivi plutôt que précédé la pratique du camping. Les campeurs et campeuses prennent l’initiative d’occuper l’espace et le propriétaire est à leur remorque.

Étant donné l’espace limité du terrain de camping, le propriétaire a profité de la démolition des anciennes cabines pour augmenter le nombre d’emplacements disponibles (voir la figure 2.8).

(Schéma : Catherine Allen, 2006)

En effet, ces dernières ne sont plus louées. Elles ont été vendues à des campeurs et des campeuses qui possèdent dorénavant le bâtiment, nommé chalet, tout en louant leur emplacement, comme ceux qui possèdent une roulotte. Étant donné que les chalets prennent de l’âge, certains se détériorent avec le temps et ils sont démolis. Le propriétaire peut donc décider de réduire la taille de ces emplacements pour y loger deux roulottes plus petites. La production de l’espace n’est jamais totalement terminée et elle est à la fois la responsabilité des campeurs, des campeuses et des propriétaires.

La construction de l’espace de camping est particulièrement associée par Raveneau et Sirost (2001) et Centlivres et al (1981) à l’aménagement de l’emplacement de camping. Pourtant, les campeurs et campeuses donnent aussi un sens au terrain de camping dans son ensemble. Même si ceux qui campent actuellement n’ont pas toujours l’occasion de participer à la production des espaces collectifs comme ils ont pu le faire dans le passé, la façon dont ils conçoivent la production des infrastructures de loisirs permet de mieux comprendre le sens qu’ils donnent au terrain de camping qu’ils fréquentent depuis plus au moins longtemps. Deux grandes tendances se dégagent. S’ils évoquent les responsabilités qu’ils ont en tant que campeurs et campeuses par rapport à la production de l’espace, ils se sont souvent fortement approprié leur camping. Autrement, ils réclament que le propriétaire prenne ses responsabilités et n’ont pas un sentiment d’appartenance aussi fort. La production de l’espace et sa construction sont deux phénomènes interreliés, particulièrement en ce qui a trait aux infrastructures de loisir.

En plus d’être à l’origine de la production de l’espace de camping proprement dit, les campeurs et campeuses sont aussi parfois responsables de la production des espaces de loisirs sur un terrain de camping. Plusieurs ont raconté qu’ils ont pris l’initiative de mettre sur pied des infrastructures de loisir, surtout au camping du Lac Cristal. Paul, un campeur impliqué dans plusieurs activités de loisir, rappelle l’importance du bénévolat : « Le terrain de balle on l’a refait trois fois. On l’a aménagé, on l’a amélioré. Il faut que les campeurs s’aident. S’ils ne s’aident pas, les propriétaires en haut ils ne peuvent pas faire des miracles. Ils ne savent pas tous les besoins qu’on peut avoir ici. » En fait, les résidents et résidentes du camping du Lac Cristal ont construit, en plus d’un terrain de baseball, un terrain de pétanque avec une vingtaine d’allées bordées d’un préau et de parasols tout comme un terrain de fers, presque aussi grand (voir la figure 2.9).

(Photo : Catherine Allen, 2006)

Afin de financer ces projets, ils ont organisé des loteries entre eux et ils ont déniché divers commanditaires. Les plus anciens campeurs et campeuses se faisaient un devoir de mettre sur pied des activités de loisir originales et ils déplorent aujourd’hui le fait que les plus jeunes s’impliquent de moins en moins. De son côté, l’actuel propriétaire du terrain de camping, M. Larrivée, a construit une salle communautaire dans le passé et il donne toujours un peu d’argent aux campeurs pour réaliser leurs projets. Il ne participe cependant pas personnellement à leur mise en place.

La relation que les campeurs et les campeuses entretiennent avec le propriétaire du camping du Lac Cristal est très personnelle. Plusieurs l’appellent par son prénom. Il s’occupe de toute l’administration de l’entreprise avec les trois employées à l’accueil, qui répondent au téléphone et font signer les contrats ainsi que trois ou quatre autres employés et employées affectés à l’entretien et à la réparation des infrastructures. Les campeurs et campeuses le voient souvent et ils sont témoins de l’ampleur du travail qu’il accomplit. Cette proximité entre propriétaire et campeurs peut expliquer pourquoi certains n’ont pas de difficulté à s’approprier la responsabilité de produire les infrastructures de loisir. Ils considèrent qu’ils vivent dans leur terrain de camping et qu’ils doivent donc en prendre soin.

Pour ce qui est du camping Le Marquis, les campeurs et les campeuses ont pris en main les loisirs du camping après la faillite des années 1970 durant la période de réappropriation des lieux qui a suivi la réouverture. André raconte que ses voisins et lui utilisaient les emplacements vacants pour aménager leurs terrains de jeux :

Au départ, les campeurs et campeuses ont produit l’espace par leurs loisirs. Ils ont aussi mis en place des jeux de galets et de fers sur le bord de l’eau pour se divertir. Ce sont eux qui prenaient l’initiative à cette époque et ils s’appropriaient ainsi l’endroit.

Cette façon de produire et de construire l’espace collectif est en train de changer selon M. Larivée, propriétaire du camping du Lac Cristal : « Moi je vais investir de plus en plus vers les loisirs. Ça fait partie des services qu’il faut que tu donnes aux campeurs. Parce que maintenant, les terrains de camping ce sont des services qu’il faut que tu offres aux campeurs. » M. Larrivée est donc bien conscient qu’auparavant, les campeurs et campeuses avaient une responsabilité considérable dans le maintien de l’offre de services et qu’ils ne veulent plus l’assumer comme avant. Cette tendance, observée à l’heure actuelle au camping du Lac Cristal, est déjà bien ancrée au camping Le Marquis. L’époque où les terrains de pétanques se mettaient en place à la bonne franquette est révolue et les demandes envers les propriétaires semblent plus importantes que les initiatives indépendantes. En examinant la façon dont certains campeurs et campeuses conçoivent l’aménagement des infrastructures de loisir, on réalise que l’implication personnelle dans la production de l’espace collectif contribue au développement d’un sentiment d’appartenance par rapport au terrain de camping. En l’absence de cet investissement personnel, les résidents et résidentes construisent leur camping comme un espace qui appartient à quelqu’un d’autre.

Malgré le rôle prépondérant joué par certains campeurs et campeuses dans la production de l’espace, ces derniers demeurent locataires et clients ou clientes d’une entreprise qui ne leur appartient pas. Par conséquent, plusieurs refusent d’investir leur temps et leur argent dans des projets d’infrastructure de loisir alors qu’ils ne bénéficieront pas des profits qui pourraient être tirés de ces investissements. Daniel, un campeur du camping du Lac Cristal qui a participé à la production de plusieurs infrastructures de loisirs alors qu’il était adolescent, pose un regard critique sur le dévouement dont peuvent faire preuve ses voisins et voisines :

L’action volontaire s’étiole lorsqu’elle est associée à un devoir ou une corvée (Bellefleur et Tremblay, 2003 : 360; Godbout, 2002 : 48). Toutefois, les résidents et résidentes du camping du Lac Cristal bénéficient durant l’ensemble de leur séjour, qui s’étend parfois sur quelques décennies, de l’amélioration des infrastructures de loisir qu’ils payent et qu’ils contribuent à produire. Ils ne sont peut-être pas aussi perdants que le suggère Daniel.

D’un autre côté, les résidents et résidentes du camping Le Marquis ne manifestent plus de vocation particulière par rapport à la production de l’espace collectif. Leur volonté de proposer une atmosphère agréable et des activités intéressantes aux autres campeurs se manifeste plutôt par des demandes soutenues au propriétaire pour qu’il investisse lui-même dans les infrastructures de loisir. Par exemple, lorsque je l’interrogeais sur les changements dont elle a été témoin depuis qu’elle campe à Saint-Sulpice, Lucie, qui est très impliquée dans l’organisation des activités de loisir, mentionnait toujours des suggestions qu’elle avait faites au propriétaire et qu’il n’avait prises en compte que lorsqu’une nouvelle règlementation provinciale l’avait obligé à le faire. Cette attitude semble plus passive que celle adoptée par les campeurs et campeuses du camping du Lac Cristal. Ces derniers prennent l’initiative de ramasser leur argent et de planifier des améliorations en demandant seulement une permission au propriétaire pour commencer les travaux.

Certains résidents du camping Le Marquis sont tout de même prêts à investir pour des infrastructures qui leur seraient utiles, ce qui ne les empêche pas de conserver un esprit de locataires. Par exemple, des campeurs ont construit un quai sur le bord du fleuve St-Laurent pour y accoster leur chaloupe. Durant des années ils ont permis à leurs voisins de l’utiliser. Le propriétaire en faisait même la publicité pour attirer des clients. La façon dont un instigateur de ce projet décrit la fin de cette aventure traduit sa construction symbolique du camping : «On était rendu deux propriétaires. On avait vendu une part à un autre et on a tout vendu parce que rendu à l’âge de 72 ans… […] Le monde arrivait ici des fois et il fallait qu’ils viennent nous voir parce que c’était à nous autres le quai » (André L.M.). Par conséquent, même si cette infrastructure de loisir produite par les campeurs avait un usage collectif, les droits de propriété n’ont pas été transférés d’office au propriétaire du terrain de camping comme c’est le cas au camping du Lac Cristal où les campeurs et campeuses travaillent pour le camping et non pour eux-mêmes.

Alors que le quai était clairement une propriété privée à utilisation commune, le statut des infrastructures de loisir du camping du Lac Cristal est ambigu. Elles appartiennent au propriétaire (il pourra les vendre en même temps que son terrain de camping), mais les campeurs et campeuses les financent et les utilisent à leur guise. Dans le cas du camping Le Marquis, les campeurs et campeuses ne sont pas aussi prompts à léguer des infrastructures au camping. Ils gardent toujours en tête leur statut de locataire.

Pourquoi les campeurs et campeuses construisent l’espace collectif comme leur propriété au camping du Lac Cristal et non au camping Le Marquis? La relation avec le propriétaire y est certainement pour quelque chose. C’est pour lui finalement que les campeurs et campeuses travaillent lorsqu’ils produisent l’espace collectif. Dans la majorité des témoignages que j’ai recueillis au camping Le Marquis, M. Desormeaux, le propriétaire, était considéré comme un homme très avare de son temps ainsi que de son argent. De plus, tous les campeurs et campeuses l’appellent par son nom de famille. L’extrait suivant, tiré de mes notes d’observation, décrit un échange dont j’ai été témoin lors de l’assemblée générale du comité des loisirs de l’été 2006. Il témoigne bien de l’opinion que les campeurs ont de leur propriétaire :

Il faut dire que le propriétaire du camping Le Marquis n’est pas très présent sur son terrain de camping. Pour ma part, je ne l’ai rencontré que lors de son épluchette de blé d'Inde annuelle à la fin du mois d’août. Sa relation avec les campeurs et campeuses est beaucoup moins personnelle qu’au camping du Lac Cristal. Cette distance et le rôle moins important que les campeurs occupent dans la production de l’espace collectif peuvent accentuer le sentiment des résidents et résidentes d’habiter un espace qui n’est pas le leur.

La différence entre les deux campings à l’étude est tout de même un peu réductrice puisque certains campeurs et campeuses du camping du Lac Cristal sont critiques par rapport au dévouement de leurs voisins et voisines alors qu’au camping Le Marquis, certains sont prêts à donner beaucoup pour améliorer les services qui leur sont offerts. Quelques-uns d’entre eux ont construit deux nouvelles boîtes de fers en 2006 en prévision d’un tournoi important, fournissant à la fois les matériaux et la main-d'œuvre (voir la figure 2.10).

(Photo : Catherine Allen, 2006)

Ainsi, il n’est pas exclu que des campeurs et des campeuses investissent temps et argent au camping Le Marquis. Toutefois, la tendance est à faire des demandes pour que le propriétaire du terrain de camping investisse lui-même puisque l’espace collectif est construit comme un espace locatif. Les campeurs et campeuses, en contrepartie, ont moins de marge de manœuvre dans l’organisation des activités de loisir puisqu’ils sont à la remorque de leur propriétaire, comme le sont les locataires d’un appartement.

Malgré les différences observées entre les deux terrains de camping, une conclusion reste valable. Les propriétaires de terrains de camping saisonniers s’occupent de développer les infrastructures de base qui se rapportent directement à la pratique du camping (eau, électricité et égout) et ce sont les campeurs et campeuses qui réclament des infrastructures de loisir ou qui décident de s’en occuper eux-mêmes. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les premiers résidents et résidentes n’ont pas d’abord été séduits par les services offerts. Ils ont précipité leur développement à un endroit qui leur paraissait propice à la vie en plein air. Ainsi, le camping saisonnier constitue une pratique qui répond plus fidèlement à leurs besoins que si elle avait été pensée au départ par des entrepreneurs en loisir, ce qui peut expliquer que les campeurs et campeuses demeurent longtemps au même endroit et s’approprient en quelque sorte le terrain et leur site de camping.

Bien qu’à l’heure actuelle les campeurs et campeuses qui arrivent à Saint-Sulpice ou à Saint-Bernard-de-Lacolle sur un terrain de camping totalement aménagé ont d’abord un rapport passif avec leur espace de loisir, les premiers campeurs saisonniers seraient néanmoins à l’origine de la mise en place de cet espace. Il ne faut pas croire, cependant, que les propriétaires n’ont pas eu de rôle à jouer dans ce processus. Selon Boulianne (1997), la production de l’espace urbain peut s’effectuer en empruntant deux filières différentes. La filière la plus courante a un caractère formel. Des individus acquièrent des titres de propriété, aménagent les infrastructures nécessaires à l’occupation des lieux, construisent des bâtiments et finalement occupent, louent ou vendent l’espace qu’ils ont produit. Au contraire, la filière de production informelle de l’espace commence par l’occupation des lieux; suivent la construction de bâtiments, l’aménagement d’infrastructures de services et, finalement, l’acquisition de titres de propriété par les occupants.[19]

La production de l’espace collectif de camping correspondrait ainsi à la filière informelle de production de l’espace, même si nous ne sommes pas ici dans un contexte proprement urbain. En effet, ce sont les campeurs et campeuses qui ont d’abord occupé l’espace (en demandant préalablement la permission au propriétaire) et ils y ont monté leur tente. L’étape suivante était l’installation des infrastructures de service. C’est ici que les propriétaires ont joué un rôle important dès la fin des années 1960, et ce jusqu’aux années 1990.

En examinant la façon dont les infrastructures de loisir sont actuellement produites dans les deux terrains de camping à l’étude, il se dégage une certaine continuité entre le sens donné à l’espace par les campeurs saisonniers et le rôle qu’ils ont joué dans sa production. Les campeurs et campeuses du camping du Lac Cristal, qui ont pris l’initiative d’aménager un camping il y a longtemps, semblent avoir légué à leurs successeurs la responsabilité de prendre soin et d’améliorer l’endroit. Ceux du camping Le Marquis, au contraire, s’accommodent souvent d’un espace qui appartient à des gens qu’ils ne voient pas souvent. De plus, ils sont beaucoup moins nombreux pour se mobiliser et entreprendre des projets de grande envergure.

Alors que certains considèrent leur rôle dans la production de l’espace collectif de façon négative, le pouvoir d’action qu’il donne à d’autres est un facteur qui permet d’expliquer en partie leur motivation à faire du camping saisonnier. Par exemple, Paul vit au camping pour le bénévolat : « Je ne reste pas assis moi ici. Pour moi, ça ne sera jamais assez beau. On essaye toujours d’améliorer. On est toujours sujet à l’amélioration. » La production de l’espace collectif peut être une occasion pour les campeurs saisonniers de se réaliser et d’entreprendre des projets plus imposants que ceux qu’ils pourraient entreprendre seuls.

Il peut sembler que les nouveaux campeurs et campeuses arrivent dans un environnement déjà produit et qu’ils ne font qu’y plaquer une signification qui leur est propre. Cette symbolique a toutefois un impact sur la future production de l’espace collectif. En effet, c’est parce que les campeurs et campeuses considèrent leur camping comme un deuxième chez soi qu’ils sont prêts à y investir temps et argent pour aménager de nouvelles infrastructures collectives, ce qui augmente ensuite leur sentiment d’appartenance. La construction et la production de l’espace collectif ne sont pas dissociables. Les processus observés au niveau des espaces collectifs se retrouvent aussi dans l’analyse de l’aménagement des emplacements loués par chacun de campeurs.

Dans la section précédente, nous avons exploré le rôle des propriétaires et des campeurs saisonniers dans l’aménagement du terrain de camping dans son ensemble pour conclure que ces derniers ont joué un rôle prépondérant dans la production et la construction de l’espace collectif. Ils ne s’impliquent cependant pas tous aussi activement dans ce processus. Certains se contentent de prendre leurs responsabilités dans la production et la construction de l’espace de leur propre emplacement, un espace semi-privé puisque même s’il est utilisé année après année par les mêmes campeurs et campeuses, il demeure la propriété d’autrui.

Si les campeurs et campeuses veulent un emplacement à leur goût, ils n’ont pas le choix de l’aménager eux-mêmes en y investissant temps et argent. Toutefois, ils ne sont pas totalement libres. Les propriétaires les surveillent, ils fixent des limites et régulent l’aménagement des espaces semi-privés, modifiant du même coup le sens que les résidents et résidentes peuvent lui attribuer. Après avoir décrit l’équipement que les campeurs et campeuses du camping Le Marquis et du camping du Lac Cristal utilisent pour produire l’espace semi-privé de leur emplacement, nous examinerons la façon dont les propriétaires de ces entreprises encadrent cette production pour conserver une certaine unité de style dans le terrain de camping. Finalement, j’analyserai la signification que les utilisateurs donnent à l’espace qu’ils louent.

Selon Daniel, les campeurs saisonniers aménageaient leur emplacement pour qu’il soit plus logeable même à l’époque où les tentes peuplaient majoritairement le paysage du camping du Lac Cristal : « On se faisait une plateforme à la grandeur de la tente. […] On couchait là dedans. On avait des chambres de chaque côté. On avait un lavabo dans la tente pareil parce que la tuyauterie passait en dessous. » La production de l’espace semi-privé de camping n’est pas un phénomène nouveau. C’est d’ailleurs sur cette facette de l’utilisation de l’espace que les chercheurs se sont penchés jusqu’à maintenant (De la Soudière, 2001; Raveneau et Sirost, 2000, 2001; Centlivres et al ., 1981; Ezkorn, 1964). Toutefois, l’ampleur de l’aménagement des emplacements peut être plus ou moins grande selon les individus qui les habitent. En commençant par ceux qui modifient le moins leur emplacement, voici un tour d’horizon de l’équipement et des pratiques d’aménagement des emplacements au camping Le Marquis et au camping du Lac Cristal.

Les campeurs et campeuses du camping du Lac Cristal et du camping Le Marquis n’ont pas exactement le même type d’équipement de camping (voir la figure 2.11).

La majorité des campeurs saisonniers possèdent une roulotte, mais il est intéressant de constater que ceux et celles du camping Le Marquis ont plus souvent une roulotte à sellette que ceux et celles du camping du Lac Cristal. Les roulottes à sellette sont des véhicules récréatifs plus imposants que les roulottes traditionnelles et qui s’accrochent à l’arrière d’une camionnette (voir la figure 2.12).

(Photo : Catherine Allen, 2006)

Ce type de véhicule récréatif est normalement plus dispendieux qu’une roulotte traditionnelle, ce qui peut laisser croire que les campeurs saisonniers du camping Le Marquis disposent d’un revenu plus élevé que ceux du camping du Lac Cristal.

Au camping Le Marquis, il y a plus d’autobus caravanes qu’au camping du Lac Cristal, un type d’équipement fortement associé aux retraités et retraitées qui passent l’hiver en Floride et qui reviennent passer l’été au Québec. Ils n’ont parfois pas de résidence fixe et ils vivent dans leur véhicule récréatif toute l’année. Selon plusieurs campeurs et campeuses, ces « snow birds » sont nombreux au camping Le Marquis. Étant donné qu’ils se déplacent souvent, ils n’aménagent pas autant leur emplacement que les autres campeurs qui laissent leur équipement sur place durant l’hiver. Je n’ai pas interrogé ces campeurs et campeuses[20] puisqu’ils ont un mode de vie et des motivations différentes des autres. Une recherche sur leurs pratiques et leur conception de la mobilité serait très intéressante à réaliser.

La majorité des campeurs et campeuses possèdent une roulotte, mais plusieurs y ont ajouté des éléments plus permanents. Au camping du Lac Cristal, plus de 30% d’entre eux possèdent une cuisinette ou un toit rigide (voir la figure 2.13). Ces proportions sont beaucoup plus faibles au camping Le Marquis étant donné l’interdiction de construire ou de vendre ce type d’équipement décrétée au début des années 2000.

(Photo : Catherine Allen, 2006)

Certains campeurs et campeuses du camping du Lac Cristal possèdent des maisons mobiles, un équipement beaucoup moins versatile que la roulotte et qui confère donc un caractère quasi permanent à l’espace semi-privé de camping (voir la figure 2.14).

(Photo : Catherine Allen, 2006)

Les campeurs et campeuses qui habitent dans les anciennes cabines, qu’ils appellent des chalets, sont encore moins mobiles. Ces équipements ne peuvent pas être déménagés et ils doivent être vendus par les campeurs qui veulent partir. Des règlements très stricts régissent leur utilisation au camping Le Marquis comme nous le verrons plus loin.

Peut-être parce que les gens y demeurent moins longtemps, il y a systématiquement moins de décorations lumineuses, de clôtures, de foyer et de cabanons au camping Le Marquis qu’au camping du Lac Cristal. Seuls les balcons y sont plus nombreux. Il est intéressant de constater que plus de 75% des campeurs saisonniers (tout terrain de camping confondu) possèdent un cabanon dans lequel ils rangent différents objets, de la tondeuse à gazon aux vêtements. Comme plus de 50% d’entre eux aménagent aussi une plate bande, un patio et/ou un foyer sur leur emplacement, c’est que la majorité des campeurs saisonniers sont prêts à investir minimalement pour produire un espace semi-privé de façon permanente (voir la figure 2.15).

Pour certains, la production de l’espace était une nécessité dès leur arrivée sur le terrain de camping. Ils ont dû transformer physiquement leur emplacement pour qu’il réponde mieux à leurs besoins ou parce qu’il n’était pas prêt à accueillir leur roulotte. Une chose importante à faire dès le départ est de niveler le terrain comme l’explique cette campeuse : « On a mis je ne sais pas combien de voyages de terre. On a relevé le terrain » (Judith L.M.). Martin, du camping du Lac Cristal, raconte dans quel état se trouvait son emplacement à son arrivée : « Il n’y avait rien rien rien. Pas de gazon… Trop d’arbres… Le propriétaire a coupé 5 arbres pour qu’on mette la roulotte ici. […] Il était libre depuis longtemps avant. Le terrain n’était pas beau. Il était tout en pente, il était tout bossé et il n’y avait pas de gazon. […] Personne n’en voulait. » D’autres ont même affirmé que leur emplacement ressemblait à un fossé avant qu’ils ne l’aménagent. Ces campeurs et campeuses ont modifié ce qui ne leur appartient pas, avec seulement un peu d’aide des propriétaires, comme si le locataire d’un appartement décidait d’abattre le mur de sa cuisine pour l’agrandir. Certains vont jusqu’à asphalter l’espace réservé au stationnement de leur voiture ou à installer un solarium devant leur roulotte (voir la figure 2.16).

(Photo : Catherine Allen, 2006)

Selon moi, les campeurs saisonniers sont les principaux responsables de la production des espaces semi-privés du camping. Sans fournir de grands efforts, les propriétaires de campings bénéficient avec le temps d’emplacements beaucoup mieux adaptés aux besoins des campeurs et campeuses et ils peuvent les louer plus facilement par la suite. De plus, certains campeurs et campeuses lèguent ou vendent leur équipement plus permanent à de nouveaux campeurs, assurant une certaine stabilité dans le pourcentage d’emplacements loués. Ils ont donc contribué à la fonctionnalité actuelle et au caractère permanent associé aux espaces semi-privés du camping.

Lorsqu’une personne décide de louer un emplacement de camping pour la saison, elle doit accepter de respecter plusieurs règlements, dont certains traitent de l’aménagement des espaces semi-privés. En effet, les campeurs saisonniers ne peuvent pas disposer de leur emplacement comme bon leur semble. Autant au camping Le Marquis qu’au camping du Lac Cristal, toute nouvelle construction ou transformation doit être préalablement approuvée par la direction. Les propriétaires et les gérants se gardent un droit de regard sur la production des espaces semi-privés.

Avant les années 2000, les campeurs saisonniers pouvaient aménager leur emplacement à leur guise, sans que la direction ne s’en formalise vraiment. Au milieu des années 1980, au camping du Lac Cristal, les campeurs et campeuses étaient même encouragés à construire les cuisinettes qui posent tant de problèmes aujourd’hui :

Les campeurs et campeuses qui possèdent une cuisinette en bois plutôt qu’en toile sont moins susceptibles de quitter leur emplacement de manière précipitée. Ils devront vendre leur équipement à une autre famille avant de partir. Durant cette période, les constructions se sont multipliées et certaines roulottes ont presque été totalement recouvertes de bois autant à Saint-Sulpice qu’à Saint-Bernard-de-Lacolle.

De nouveaux règlements limitent aujourd’hui la construction de nouvelles cuisinettes à l’avant des roulottes. Par contre, les saisonniers ont la possibilité de remplacer leur auvent de toile par un toit en bois et même de se construire une pièce supplémentaire avec des moustiquaires que les campeurs appellent « screen room » (voir la figure 2.17). La revente de cuisinettes est encore permise au camping du Lac Cristal.

(Photo : Catherine Allen, 2006)

Au camping Le Marquis, ce type de construction est interdit et les campeurs qui sont propriétaires d’un tel équipement ne peuvent plus le vendre.

Les directions de terrains de camping expliquent ce contrôle par une volonté de garder le terrain de camping propre, c’est-à-dire que les équipements ne soient pas dans un état de décrépitude et qu’ils soient tous relativement semblables pour éviter que certains « jurent » dans le paysage. Une gérante explique :

Tous les responsables que j’ai interrogés ont exprimé leur volonté de réformer le terrain de camping à leur arrivée parce que l’équipement de leurs clients et clientes n’était pas à leur goût. Par exemple, M. Larrivée sénior du camping du Lac Cristal a avoué avoir interdit les montages de roulottes constitués de différents matériaux recyclés qu’il appelle « cambuses » : « Maintenant il n’y a plus rien qui rentre sur le camping si ce n’est pas propre. Il y a même des roulottes… Des terrains de camping que si la roulotte a plus que tant d’années, ils ne les prennent pas. » Ainsi, des règles strictes sont instituées pour s’assurer d’une certaine uniformité des équipements de camping, ce qui confère un rôle aux propriétaires dans la production des espaces semi-privés du camping.

Même si l’idée de produire des installations permanentes sur les emplacements peut être venue des propriétaires, ce sont les campeurs saisonniers qui ont contribué à la transmettre. Le tour d’horizon de l’aménagement des emplacements en témoigne. Par exemple, un campeur m’a raconté que son auvent en toile s’est brisé suite à une tempête de vent. Il a ensuite décidé de se construire un toit en bois parce que c’était moins dispendieux et surtout plus résistant que de racheter une toile. Au cours des étés suivants, ses voisins et voisines, qui ont trouvé l’idée intéressante, lui ont demandé de les aider à en construire un. La possibilité d’obtenir de l’expertise dans la construction d’un équipement influence les choix d’aménagement des campeurs. La mode a aussi un rôle à jouer dans ce processus. Alors que les propriétaires encouragent ou non différents modes de production des espaces semi-privés, ils n’ont pas nécessairement le contrôle sur le sens qui leur est accordé. Voyons maintenant comment les campeurs et campeuses conceptualisent de leur côté l’aménagement de leur emplacement, qui découle entre autres du positionnement de leur équipement et de leur pouvoir de production de l’espace.

Tous les campeurs et campeuses doivent positionner leur équipement sur leur emplacement lorsqu’ils arrivent au terrain de camping. Ce geste peut paraître anodin s’il est considéré comme un acte isolé, mais lorsque l’on examine le positionnement de l’ensemble des roulottes d’une rue ou d’un îlot, il devient significatif et il témoigne de la construction des espaces semi-privés par les campeurs saisonniers. En effet, ces derniers assignent une signification très différente au fait d’avoir une roulotte placée de façon parallèle ou perpendiculaire au chemin. Les différences entre les deux terrains de camping étudiés permettent de bien saisir qu’ils recherchent à la fois intimité et sociabilité.

Les campeurs et campeuse du camping Le Marquis n’ont aucune marge de manœuvre en ce qui a trait au positionnement de leur roulotte. Tous les nouveaux résidents et résidantes doivent positionner leur roulotte de façon à ce qu’elle puisse être sortie facilement de son emplacement en cas d’incendie. Elle doit être perpendiculaire à la rue avec l’attache à remorque vers l’avant. En observant ce que cet aménagement imposé crée comme organisation spatiale pour une partie de rue, on remarque que chaque emplacement se retrouve quelque peu isolé (voir la figure 2.18).

(Schéma : Catherine Allen, 2007)

Les roulottes délimitent les emplacements de façon à ce que les voisins de côté ne se voient pas lorsqu’ils sortent de leur roulotte. De plus, plusieurs positionnent leur cabanon, leurs plates-bandes ou leurs arbustes de façon à ce qu’ils bloquent la vue des voisins d’en arrière. Les résidents et résidentes du camping Le Marquis sont ainsi séparés les uns des autres. Seuls les gens qui passent dans la rue et les voisins d’en face peuvent les apercevoir parfois. Les campeurs saisonniers possédant un chalet ou une roulotte munie d’une cuisinette font exception à la règle, puisque leur équipement est souvent parallèle au chemin, mais ils sont peu nombreux.

Étant donné l’absence de règlements relatifs au positionnement des roulottes, la situation est plus complexe au camping du Lac Cristal. Toutefois, j’ai observé que la majorité des roulottes et autres équipements sont placés de façon à ce que la porte soit vue par les gens qui passent, c’est-à-dire parallèlement à la rue. Lorsque l’on examine l’ensemble des emplacements d’une rue aménagée de cette façon, on réalise que les campeurs et campeuses sont en mesure de se voir d’un emplacement à l’autre et que ce sont d’autres moyens comme la clôture ou la haie de cèdres qui doivent être utilisés pour délimiter l’espace (voir la figure 2.19).

(Schéma : Catherine Allen, 2007)

Contrairement au camping Le Marquis, plusieurs emplacements du camping du Lac Cristal sont bordés, à l’arrière, d’une forêt ou d’un sous-bois. Ainsi, les campeurs saisonniers n’ont pas nécessairement besoin de créer une barrière avec leur équipement pour éviter que les voisins d’en arrière les voient. Certaines roulottes sont par contre disposées de façon perpendiculaire à la rue. Les emplacements étant plus grands qu’au camping Le Marquis[21], il y a malgré tout plus d’espace libre autour de la roulotte où les voisins peuvent se voir.

Étant donné que les résidents et résidentes du camping Le Marquis ne peuvent plus choisir le positionnement de leur roulotte comme avant, ils ont été plus nombreux à commenter la signification de l’organisation spatiale des emplacements. Nostalgique du passé, un campeur installé depuis la réouverture du terrain de camping dans les années 1980 nous explique : « On était tous sur l’autre sens. […]On était tous assis sur nos galeries disons et puis on pouvait se parler » (André L.M.). Cette dernière remarque illustre bien l’idée que placer sa roulotte de façon parallèle à la rue est une invitation à la sociabilité.

Les campeurs qui décident ou qui sont obligés de placer leur roulotte perpendiculairement au chemin affirment de leur côté qu’ils ont plus d’intimité de cette façon. Quand j’ai demandé à ces deux campeuses si elles auraient aimé placer leur roulotte dans l’autre sens, voici ce qu’elles m’ont répondu :

C’est correct comme ça. Tu vois, comme eux autres ils sont loin je ne peux pas voir dans leur roulotte. Ils ne peuvent pas voir dans la mienne non plus (Lisa L.M.).

Je trouve ça correct comme ça. C’est sûr que de l’avoir mise dans l’autre sens j’aurais peut-être eu plus de soleil et de vue, mais plus de poussière et moins d’intimité (Lucie L.M.).

Il est intéressant de remarquer qu’au camping Le Marquis, les emplacements sont souvent trop petits pour que la roulotte soit placée dans un autre sens. Au contraire, au camping du Lac Cristal, ils sont parfois assez grands pour que les campeurs saisonniers aménagent à la fois l’espace à l’avant et à l’arrière de leur roulotte. Les arbres y sont aussi plus nombreux et 13% des emplacements sont bordés d’une haie alors qu’il n’y en a aucune au camping Le Marquis. Il est peut-être plus facile de trouver un coin d’intimité dans ce contexte, malgré le positionnement de la roulotte qui permet d’avoir un contact visuel avec tous. Les clôtures sont aussi une façon d’obtenir plus d’intimité : « Ça délimite le terrain. Parce que si tu n’as pas de clôture, tout le monde va passer. Là tu vois, tout le monde fait le tour. Tu as même fait le tour toi. Ce n’est pas une petite clôture qui dérange. Mais tu vois c’est psychologique… » (Paul L.C.). L’aménagement de l’espace est une façon de s’intégrer et de s’isoler des autres campeurs, que ce soit par le positionnement de l’équipement de camping ou l’ajout d’autres éléments comme les clôtures, les haies, les arbres et les arbustes.

En définitive, le terrain de camping est un endroit où il est important de trouver un certain équilibre entre la sociabilité et l’intimité comme le suggèreraient Raveneau et Sirost (2001). L’emplacement est souvent un endroit où il est possible de se retrouver seul alors que les espaces collectifs du camping satisfont les besoins de sociabilité. Les campeurs saisonniers aiment bien les activités organisées ou les rencontres entre amis, mais ils aiment que les gens ne s’imposent pas. Ils veulent avoir le choix de rester seuls ou de se mêler aux autres :

Les voisins ils sont très respectueux. Si tu veux les voir, c’est correct. Ils ne viennent pas te déranger chez vous. Moi, pendant sept ans j’ai fait ma petite affaire, je ne participais à rien. Moi j’étais sur mon terrain ou à la plage. J’allais au bingo. C’est tout ce que je faisais. Mais j’étais heureuse de même. Si tu veux socialiser, tu peux. Si ça ne te tente pas, ça ne te tente pas (Jeanne L.C).

Qu’ils choisissent ou non l’endroit et la façon dont ils installent leur roulotte, les campeurs saisonniers aménagent souvent un petit coin intime sur leur emplacement, tout en laissant plus ou moins de place aux relations sociales. Ils habitent un espace semi-privé.

Si l’aménagement de l’équipement de camping semble avoir une signification assez facile à saisir, ce n’est pas nécessairement le cas pour les éléments construits par les campeurs et campeuses sur leur emplacement. Comme nous l’avons vu plus haut, le degré d’aménagement de ce dernier varie considérablement, allant de la présence de simples pots de fleurs transportables à celles de plates-bandes élaborées. La signification donnée à l’espace semi-privé qu’est l’emplacement diffère presque autant.

Selon plusieurs campeurs saisonniers, la construction d’un équipement en bois ou autre matériau que l’on peut qualifier de permanent par rapport à la toile des tentes n’est pas en contradiction avec le caractère temporaire qu’ils attribuent à la pratique du camping. Par exemple, certains de ceux qui possèdent une galerie élaborée devant leur roulotte ainsi qu’une cuisinette considèrent tout de même qu’ils sont mobiles :

Lucie, qui a un aménagement paysagé très impressionnant, exprime le même sentiment de mobilité. Elle ne croit pas que tout ce qu’elle a investi sera perdu si elle déménage : « Ce sont toutes des choses que je peux prendre. Je me suis acheté une fontaine, mais je peux la prendre, la déplacer, l’amener ailleurs. J’essaie d’acheter des choses que si un jour je venais à partir, je pourrais les rapporter » (Lucie L.M.).Ainsi, plusieurs n’accordent pas un caractère aussi permanent à l’espace que leurs installations peuvent le laisser paraître. Pour eux, l’aménagement élaboré d’un emplacement et l’ajout de constructions permanentes semblent plutôt reliés à une volonté de se sentir comme à la maison. La réelle mobilité importe peu, le camping doit apparaître comme un deuxième chez soi.

Il est certain que l’équipement dont jouissent les campeurs saisonniers varie beaucoup, comme nous l’avons vu plus haut. Certains disposent de climatiseurs alors que d’autres n’ont même pas accès à de l’eau chaude dans leur roulotte, particulièrement au camping du Lac Cristal. L’hypothèse selon laquelle les gens choisissent le camping saisonnier parce qu’il leur permet d’avoir un pouvoir considérable sur la production sociale de l’espace permet selon moi de comprendre le désir de confort qui motive souvent l’aménagement élaboré des emplacements. Qui accepterait d’être privé d’électricité chez lui ou chez elle? Les campeurs saisonniers étant chez eux sur leur emplacement, ils tentent de s’y installer aussi bien que possible. Ils veulent avoir les mêmes commodités que chez eux parce qu’ils se considèrent chez eux. Ce ne serait donc pas la simplicité volontaire que rechercheraient ces campeurs et campeuses, mais le sentiment de posséder un petit terrain auquel ils n’ont peut-être pas accès autrement. Les commodités, ou plutôt leur absence, ne définissent pas le camping saisonnier comme elles peuvent le faire pour le camping sauvage.

En fait, les campeurs saisonniers jouissent souvent de ce que Marx et Engels (1977 : 132) auraient pu qualifier de « propriété réelle » de leur emplacement. En effet, sur les terrains de camping, le propriétaire formel délègue en quelque sorte son pouvoir d’user et d’abuser des parcelles de terre qu’il possède en les louant à des ménages de campeurs, qui se considèrent pratiquement comme les propriétaires de leur emplacement et les aménagent à leur guise.

Pour comprendre ce désir de s’approprier leur emplacement, il est intéressant d’examiner le type de résidence principale des gens qui pratiquent assidûment le camping saisonnier. La majorité des campeurs et campeuses que j’ai interrogés (soit 76%) habitent dans un appartement (en location ou en copropriété) avec un accès limité au jardin.[22] Le simple fait de pouvoir être dehors sur un espace « à soi » fait ainsi le bonheur de plusieurs. C’est le cas de Laurence, qui habite dans un appartement en condominium : « Je ne me vois pas être au condo au deuxième étage, prendre ma chaise, descendre en bas et aller m’asseoir sur le terrain. Il me semble que tout le monde va me regarder. Je ne me sens pas à l’aise et dans le fond c’est à moi. C’est moi qui le vois comme ça. » Les campeurs saisonniers n’ont souvent pas la chance de produire l’espace qu’ils ont chez eux, au centre-ville ou en banlieue. Par contre, au camping, ils peuvent planter des fleurs, avoir un petit potager, construire une clôture ou simplement entretenir la pelouse. Les enfants ont aussi plus d’espace pour jouer dehors et faire de la bicyclette loin des rues parfois trop achalandées de la ville.

Ce pouvoir d’action sur l’espace permet aux campeurs saisonniers de se sentir chez eux et c’est d’ailleurs de cette façon qu’ils décrivent leur expérience : « Tu es plus chez vous au camping que dans ton appart. Oui. On n’a pas de maison alors ici c’est plus comme notre maison » (Bert L.C.). « C’est quasiment mon deuxième chez nous. Ah j’aime ça ! » (Fanny L.M.). Le terme « chez nous » est très utilisé par les campeurs saisonniers pour désigner leur emplacement. En fait, mon utilisation du terme emplacement déconcertait les campeurs et campeuses durant les entrevues. Pour désigner le terrain de camping, ils parlent du camping et pour désigner les emplacements, ils parlent de leur terrain, un terme qui traduit fidèlement selon moi leur attachement à cette parcelle de terre. Les campeurs saisonniers ne campent pas, ils vivent chez eux au camping. Disposer d’un espace sur lequel on peut s’installer et que l’on peut modifier à sa guise semble être très important pour les campeurs et campeuses qui habitent en appartement, qu’ils possèdent leur résidence ou non.

M. Larrivée, du camping du Lac Cristal, reconnait d’ailleurs cette illusion de propriété de ses clients et clientes permanents même si elle lui crée des problèmes : « Le passant [campeur voyageur] il passe. Il fait sa petite affaire, il est fatigué de sa journée. Il a fait des sports et il est allé au Parc Safari par exemple. Il va se coucher de bonne heure. Il est avec sa petite famille et il fait son petit feu. Il n’est pas achalant. Le saisonnier il est chez lui. […] C’est comme si c’était son camping. Il est plus exigeant. » L’appropriation de l’espace par les campeurs saisonniers n’est pas nécessairement réjouissante pour les propriétaires de terrains de camping puisqu’ils acceptent plus difficilement les nouveaux règlements ou les contraintes à leur liberté. D’ailleurs, Centlivres et al . (1981) ont observé la même dynamique en Suisse dans les années 1970. Les deux gestionnaires de camping qu’ils ont interrogés tentaient même de limiter le nombre de campeurs résidents au minimum pour éviter d’avoir à les affronter en cas de conflit (Centlivres et al ., 1981). Les intérêts des campeurs et campeuses ne s’accordent pas toujours avec ceux des propriétaires ou des gérants, mais tous reconnaissent que le sentiment de propriété qu’ils développent par rapport à leur emplacement est au centre de la pratique du camping saisonnier.

Une proportion non négligeable des campeurs saisonniers sont néanmoins propriétaires d’une maison en ville ou en banlieue. Ils possèdent un grand terrain où peuvent jouer leurs enfants et où l’on retrouve même, parfois, une piscine. L’importance d’un sentiment de propriété est un peu moins utile pour expliquer le choix de pratiques de ces individus. D’autres facettes du camping saisonnier doivent être explorées afin de comprendre toutes les motivations de ceux et celles qui le pratiquent et c’est ce que les prochains chapitres nous permettront de faire.

Alors que les chercheurs qui, à ce jour, se sont penchés sur la pratique du camping jusqu’à maintenant reconnaissaient seulement aux campeurs saisonniers un rôle dans l’aménagement de leur propre emplacement de camping, la présente recherche démontre que leur implication dans la production et la construction de l’espace est beaucoup plus vaste. Tout d’abord, ce sont parfois les campeurs et campeuses qui ont décidé de s’établir de façon permanente dans des endroits touristiques où les visiteurs de passage étaient majoritaires. Ce n’est qu’une fois que la demande s’est fait sentir que les propriétaires ont commencé à aménager des infrastructures et à multiplier le nombre d’emplacements disponibles. Certains campeurs saisonniers continuent toujours à participer à la production de l’espace collectif, notamment en investissant leur temps et leur argent dans l’aménagement d’équipement nécessaire aux activités de loisir communautaires, ce qui leur permet de développer un sentiment d’appartenance à l’entreprise qu’ils soutiennent. Les autres construisent leur camping comme un espace locatif.

En ce qui a trait à la production des espaces semi-privés, nous avons vu que la majorité des campeurs saisonniers transforment leur emplacement à l’aide de l’installation de divers équipements. Dans les années 1980, certains propriétaires ont encouragé leurs clients à construire des cuisinettes et autres pièces supplémentaires permanentes pour fidéliser leur clientèle et par le fait même s’assurer d’un revenu plus stable. En plus d’encourager les campeurs saisonniers à rester plus longtemps, l’aménagement plus élaboré et permanent des emplacements, qui demeure la norme, a fait en sorte que certains considèrent leur terrain comme leur propriété, comme un espace qu’ils ont le pouvoir de produire. C’est pourquoi par la suite, les responsables des terrains de camping ont dû imaginer des règlements pour assurer une certaine unité de style afin que le terrain de camping continue à plaire aux futurs clients et clientes. Néanmoins, les campeurs et campeuses demeurent à l’avant-scène de la production de l’espace, dans les limites déterminées par les propriétaires.

En bref, on assiste à un va-et-vient entre la production et la construction de l’espace dont sont responsables à la fois les propriétaires et les campeurs saisonniers. Comme le soulignent Lefebvre (1974) et Low (1999), l’identification de rapports sociaux significatifs est déterminante dans l’analyse de l’espace et c’est ce que j’ai fait en m’intéressant au camping Le Marquis et au camping du Lac Cristal. Comme nous l’avons vu, ce ne sont toutefois pas seulement les campeurs qui demandent et les propriétaires qui commandent. Le pouvoir, à la base de toute production de l’espace selon Lefebvre (1974), est ici partagé de différentes façons selon le camping étudié.

C’est en effet leur rôle dans la production des espaces collectifs et semi-privés qui semble être le plus significatif pour les campeurs saisonniers. Il contribue à expliquer le choix de s’établir au même endroit pour une période de temps indéterminée plutôt que d’opter pour un mode de loisir axé sur la découverte de nouveaux espaces tels que le camping sauvage ou le camping voyageur. Le camping saisonnier représente l’opportunité de s’approprier l’espace et de le modifier à sa guise alors qu’il n’est pas toujours possible de le faire dans l’environnement de sa résidence principale. Qu’ils s’investissent dans l’aménagement de leur emplacement ou du terrain de camping au grand complet, ces campeurs et campeuses jouissent d’une agencéité insoupçonnée. Même s’ils arrivent dans un environnement déjà produit, ils ont le pouvoir d’y faire des modifications physiques considérables. Ils ne sont pas des utilisateurs passifs de leur espace de loisir.



[12] Voir aussi Baubérot (2001) au sujet des mouvements religieux utilisant le camping sauvage comme mode de socialisation des jeunes ainsi que Bertho Lavenir (2001) et Tissandier (2001) pour une histoire du camping dans des régions ou des époques particulières en France.

[13] Seulement deux campeurs sur les 40 interrogés ont mentionné le scoutisme comme une activité ayant influencé leurs pratiques actuelles.

[14] Tous les noms utilisés dans ce mémoire sont des pseudonymes.

[15] L’année exacte de la construction de cette route est inconnue (Ministère du transport du Québec, communication personnelle).

[16] Le terrain de camping a été acheté par cette famille en 1978 et le père a vendu ses parts à son fils une dizaine d’années plus tard.

[17] Selon le Ministère de l’industrie et du commerce du Québec, la roulotte aurait été inventée aux États-Unis vraisemblablement dans les années 1950 ou 1960 (Programme d’études industrielles, 1966 : 2).

[18] Le décès récent du premier propriétaire de l’endroit et de son fils fait en sorte que peu de témoins de l’époque peuvent encore être contactés.

[19] Boulianne (1997) a observé qu’au Mexique, dans la municipalité d’Altamira, l’urbanisation s’est déroulée de façon spontanée dans plusieurs cas. En effet, les zones d’agriculture communale ou éjidos, créées lors de la Réforme Agraire, se sont urbanisées alors que des familles à faibles revenus les ont occupées dans une supposée clandestinité avant que l’État ne normalise la tenure du sol.

[20] J’ai interrogé seulement un campeur qui s’apprêtait à partir pour la première fois durant tout l’hiver en Floride après avoir campé durant plus de trente ans au camping du Lac Cristal.

[21] Mon emplacement au camping du Lac Cristal mesurait 92m2 comparé à 54m2 au camping Le Marquis.

[22] Étant donné l’impossibilité de mener un recensement exhaustif dans les terrains de camping étudiés, il n’est pas possible de connaître la proportion totale de campeurs dont la résidence principale est un appartement.

© Catherine Allen, 2007