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Chapitre 3 - Temps choisis et temps subis en camping

Table des matières

Les chercheurs qui se sont penchés sur la pratique du camping ont mis l’accent sur l’analyse de l’emploi du temps des campeurs et campeuses. À force d’observation détaillée, Centlivres et al . (1981) ont réussi à construire l’horaire hebdomadaire typique des campeurs et campeuses qu’ils ont étudiés. Ils se sont toutefois limités à l’identification des différentes heures de repas, la semaine et la fin de semaine, en signalant entre autres l’ampleur des tâches ménagères réalisées en camping, qui étaient quasiment plus fastidieuses que celles réalisées à la maison. Quelque 30 ans plus tard, étant donné que les repas se prennent majoritairement à l’intérieur des roulottes et que les campeurs saisonniers ne sortent pas nécessairement dès leur réveil comme ils pouvaient le faire lorsqu’ils habitaient une tente, il est difficile d’obtenir autant de détails sur l’organisation du temps de chaque ménage. Les gens peuvent maintenant regarder la télévision ou lire à l’intérieur à tout moment de la journée, ce qui rend l’observation de l’emploi du temps plus ardue. De plus, contrairement aux autres chercheurs, j’ai analysé le temps à l’échelle de la saison et même de l’année entière en plus de m’intéresser à ce qui se passe durant une semaine. En outre, j’entends pousser plus loin la réflexion sur le temps de camping plutôt que de me contenter d’une simple description de l’emploi du temps des campeurs et de ce qu’ils en pensent.

Selon Sorokin et Merton (1937) ainsi que les penseurs de l’école de Durkheim qui les ont précédés, le temps n’est pas seulement une variable quantitative. Les individus ne le divisent pas selon une logique purement mathématique. Ils y attribuent plutôt des qualités différentes relatives aux activités sociales qui se produisent à un moment ou l’autre de leur existence (Lasen Diaz, 1994). En effet, Munn (1992) rappelle qu’il n’est pas suffisant de décrire le temps. Il faut aussi comprendre comment il est vécu (Munn, 1992 : 107). Dans ce chapitre, je commencerai par analyser la construction du temps du camping. Ce dernier représente un temps précieux, comme tout autre temps libre ou de loisir, que les campeurs saisonniers tentent de maximiser par leurs pratiques. Ces moments passés en dehors de la résidence principale sont vécus comme un temps sans contrainte ni obligation, malgré les horaires de travail et de loisirs qui rythment nécessairement la vie de ceux qui passent l’été dans leur roulotte.

De plus, le temps au camping ne se présente pas de façon homogène au chercheur qui tente de s’y accommoder. Il se subdivise en différents blocs plus ou moins longs durant lesquels les occupations et les attitudes observées diffèrent. Tout comme dans le cas de la production de l’espace, je montrerai dans cette section le pouvoir que les campeurs et campeuses détiennent un pouvoir dans la mise en place plus ou moins consciente des repères temporels qui régulent cet environnement, ce qui expliquerait le sentiment de liberté qu’ils éprouvent lorsqu’ils séjournent sur le terrain de camping. Ils décident de la durée de leurs saisons de camping, qui sont extrêmement bien reliées entre elles pour former un temps parallèle au quotidien. Cet exposé permettra aussi de comprendre les différents temps macro-sociaux qui influencent la division du temps en périodes qualitativement significatives à l’échelle de la saison et de la semaine pour aller au-delà des contradictions relatives à la construction du temps de camping.

Selon Dumazedier (1974), les chercheurs considèrent souvent le loisir comme ce qui n’est pas du travail, qu’il soit professionnel ou domestique. De son côté, il privilégie une autre définition qui associe le loisir à un temps spécialement consacré à la réalisation personnelle (Dumazedier, 1974). Le camping ne se classe pas aisément dans la catégorie des loisirs puisqu’il englobe une part considérable de travail domestique et de bénévolat. Selon moi, il est futile d’essayer de nommer précisément le temps dans lequel se trouvent les campeurs saisonniers sans leur demander leur avis. Les chercheurs qui s’intéressent au loisir depuis les années 1990 mettent d’ailleurs l’accent sur la façon dont les individus définissent eux-mêmes le loisir (Roberts, 1999; Kelly, 1997). Cette section aborde la construction du temps, c’est-à-dire la signification que les campeurs lui accordent, ainsi que les contradictions qui en découlent. Le temps du camping est précieux et exempt des contraintes de la vie quotidienne selon plusieurs campeurs et campeuses, mais ils suivent tout de même un horaire de loisir très strict durant cette période. Malgré tout, je crois que le temps du camping est construit comme une alternative au caractère quantitatif et limité de la temporalité dominant les sociétés occidentales (Gasparini, 1994; Urry, 1994).

L’organisation du temps est une préoccupation quotidienne pour l’ensemble des Québécoises et Québécois. Leur vie est souvent une course folle entre l’école, la garderie, le travail et les tâches ménagères alors que l’on assiste à une accélération des modes de vie (De la Durantaye, 1999). Plusieurs chercheurs ont d’ailleurs analysé leurs difficultés à articuler les demandes de leur emploi et de leur famille (Chasserio et Legault, 2005; Tremblay, 2003; St-Onge et al., 2002 entre autres). De leur côté, plusieurs campeurs et campeuses considèrent aussi que leur temps libre est précieux et limité. Le camping saisonnier représente pour eux un moyen d’échapper temporairement à la course folle de la vie d’aujourd’hui. Ils estiment que de choisir cette pratique de loisir tout comme un terrain de camping localisé relativement près de leur résidence principale leur permet de diminuer le temps perdu dans le déplacement et l’entretien de leur équipement.

Plusieurs saisonniers ont commencé leur carrière de campeur ou de campeuse en tant que voyageurs, mais ils se sont finalement installés pour de bon parce qu’ils trouvaient la routine des fins de semaine de voyage trop fastidieuse. Un couple du camping du Lac Cristal décrit à quoi ressemblaient leurs fins de semaine de camping voyageur :

Qu’ils en aient fait l’expérience ou non, les campeurs saisonniers considèrent avantageux d’éviter les étapes du montage et démontage de l’équipement de camping, qui caractérisent le camping voyageur, ainsi que la nécessité de réaménager constamment les emplacements loués. Certains affirment même ne pas avoir les compétences nécessaires pour pratiquer ce type de camping : « Je ne dis pas que je n’aimerais pas ça. Mais moi il faudrait qu’il y ait juste une chose à faire … une champlure à ouvrir pour que tout soit correct » (Mathias L.M.). Le camping saisonnier permet d’être relativement loin de la maison tout en minimisant le temps perdu à voyager. Ultimement, le fait d’habiter tout l’été au camping évite toute perte de temps en déplacements et dans les préparatifs normalement associés à cette activité.

Si le choix du camping saisonnier par rapport au camping voyageur est motivé par un désir de maximiser son temps libre, celui du terrain de camping obéit à la même logique. La proximité du lieu de résidence constitue souvent l’argument principal dans la décision de s’établir à un endroit en particulier. Les campeurs et campeuses que j’ai interrogés au camping Le Marquis habitent principalement dans la couronne nord, en banlieue de Montréal. Ils proviennent de Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Terrebonne ou de différents quartiers de la ville de Montréal. Le temps qu’ils passent à voyager entre le camping et leur résidence principale doit être le plus court possible et leur permettre de se rendre rapidement à leur résidence s’il pleut, s’ils s’ennuient ou s’ils sont appelés en urgence chez eux. Ils restent ainsi en contact avec leur milieu de vie hors camping. Les campeurs saisonniers sont aussi séduits par la proximité de la métropole selon Lucie : « Ce n’est pas parce que l’endroit est beau. C’est très ordinaire. Mais c’est toujours plein. […] Pour quelqu’un qui n’aime pas voyager, c’est à trois quarts d’heure de Montréal. Une heure par la rue Notre-Dame. »

Il est judicieux de vouloir passer le plus de temps possible au camping et non dans sa voiture. Ceux et celles qui occupent un emploi à temps plein et qui reviennent au camping chaque soir utilisent le même argument pour justifier la sélection d’un terrain de camping. Alors que les campeurs voyageurs décident souvent de s’éloigner considérablement de leur lieu de résidence pour découvrir de nouveaux espaces, plusieurs campeurs saisonniers du camping Le Marquis décident consciemment de privilégier la proximité géographique à d’autres critères pour maximiser leur temps de loisir. La hausse des prix de l’essence n’est pas étrangère à ce choix selon certains.

La distance que les campeurs et campeuses du camping du Lac Cristal acceptent de voyager semble un peu plus grande que ceux du camping Le Marquis. Daniel, qui habite sur la Rive-Nord de Montréal ne se formalise pas de la distance qu’il doit parcourir chaque semaine pour aller camper à Saint-Bernard-de-Lacolle : « Ça me prend une heure. Une heure juste. Ça va bien. C’est seulement de l’autoroute alors ça va bien. - Vous n’avez pas pensé à choisir un camping plus proche de la maison ? - Non. J’aime trop le camping [du Lac Cristal]. » Cette différence s’explique en partie par des activités de loisir beaucoup plus nombreuses au camping du Lac Cristal qu’au camping Le Marquis comme nous le verrons un peu plus loin. De plus, les résidents et résidentes du Lac Cristal ont contribué particulièrement activement à la production des espaces collectifs de l’endroit. L’ampleur des liens sociaux et du sentiment d’appartenance qui relie les campeurs saisonniers à leur terrain de camping contribue certainement à démystifier cet « amour du camping ».

La majorité des campeurs et campeuses de Saint-Bernard-de-Lacolle n’habitent cependant pas aussi loin que Daniel. Selon les informations que j’ai pu recueillir, les résidents et résidentes du camping du Lac Cristal proviennent de la ville de Montréal (plusieurs habitent Verdun), mais aussi de Longueuil et d’autres villes sur la rive-sud de Montréal. Ces gens résidant à proximité les uns des autres se fréquentent parfois durant l’hiver. Ils jouent ensemble à la pétanque (à l’intérieur) ou aux quilles, formant des réseaux de sociabilité qui sont actifs toute l’année : « Il y en a beaucoup qui jouent à la pétanque à Longueuil. […] Comme la gang qui est passée tout à l’heure. Ce sont tous des gens qui jouent. Des gens d’ici qui jouent à la pétanque à Longueuil. Alors on se parle » (Germaine L.C.). Autrement, la provenance des campeurs saisonniers est multiple et ils semblent prêts à accepter un éloignement considérable de leur lieu de travail pour passer plus de temps au camping, ce qui arrive plus rarement à Saint-Sulpice. Le fait que la grande majorité des résidents et résidentes du camping du Lac Cristal ont choisi leur terrain de camping suite au conseil d’un parent ou d’un ami peut expliquer cette situation. Cependant, la proximité avec la résidence principale demeure un critère prépondérant dans cette démarche. C’est le sens du concept de proximité qui varie selon les individus.

Les campeurs saisonniers comparent parfois leur roulotte à une résidence d’été puisqu’elle reste toujours au même endroit et qu’ils peuvent y demeurer tout au long de la belle saison. Perrot (1998), qui a analysé la construction symbolique de l’espace des résidences secondaires en France, a d’ailleurs fait la même analogie. Au Québec, le terme chalet est plus utilisé que celui de résidence secondaire et les campeurs et campeuses y font souvent référence spontanément. À première vue, on pourrait croire qu’ils choisissent d’avoir une roulotte plutôt qu’un chalet parce que la première option est nettement moins coûteuse. Il ressort des entrevues que j’ai menées que bien que ce soit vrai pour certains, la majorité de ceux et celles qui ont déjà fait l’expérience du chalet préfère le camping, qui leur permet de bénéficier de plus de temps libre. Les choix d’équipement et d’éléments d’aménagement des emplacements témoignent de cette volonté de ne pas perdre de temps dans l’entretien et le ménage.

Plusieurs campeurs et campeuses ont souligné que les propriétaires ou locataires de chalets reçoivent souvent des parents et des amis, ce qui entraîne une multiplication des tâches ménagères pour les femmes puisque tout ce beau monde doit être nourri et logé. Ce campeur explique : « On a déjà eu un chalet avant de faire du camping, mais disons qu’on le louait. Il ne nous appartenait pas. […] Pendant un an. Mais ce que je trouvais effrayant c’est que ma femme était toujours au fourneau. La popote pour tout le monde » (Alain L.C.). Contrairement au chalet, la roulotte demande moins d’entretien selon eux puisqu’elle est souvent considérablement plus petite. De plus, elle est construite en fibre de verre ou en tôle, qui n’ont pas à être repeintes comme le bois. Même les anciennes cabines sont parfois délaissées pour les mêmes raisons. Avoir une roulotte plutôt qu’un chalet permet de ne pas perdre de temps libre à travailler[23].

De la même façon, plusieurs de ceux et celles dont l’emplacement était peu aménagé au camping Le Marquis ont évoqué le temps d’entretien comme un facteur limitant l’ajout de décorations ou d’équipement. Certains campeurs et campeuses confient même à d’autres la responsabilité de couper leur gazon, le seul travail qui leur reste à faire sur une base régulière : « Mon mari n’était pas assez souvent là. Quand il venait, il arrivait parfois pour seulement une journée ou deux. Il fallait que ça se fasse. Il faisait faire le gazon. Je me gâte un peu tu sais » (Judith L.M.). En effet, les saisonniers peuvent payer pour qu’un employé du camping, qui est parfois campeur lui-même, coupe leur gazon chaque semaine[24]. Le temps d’entretien peut être limité au minimum moyennant des sommes compensatoires.

La volonté de maximiser son temps libre ne se traduit pas nécessairement par un aménagement plus sobre des emplacements. L’optimisation de l’organisation de l’espace peut passer par des équipements plus permanents comme l’explique cette campeuse : « En premier, on avait des dalles de patio en ciment. Mais les dalles c’est plus de travail parce qu’elles ne sont jamais droites et il faut toujours les replacer. […] Ensuite, on a acheté seulement deux feuilles de contre-plaqué. De huit pieds. Alors on avait un genre de petit patio » (Lysiane L.C.). Changer un auvent de toile pour un toit en bois relève de la même volonté de diminuer le temps d’entretien et d’augmenter le temps libre. Cette tendance s’observe principalement au camping du Lac Cristal, où des constructions permanentes et plus solides sont encore acceptées. Autrement, certains campeurs multiplient les dalles de ciment ou les plates bandes pour éviter d’avoir trop de gazon à entretenir.

Même les campeurs et campeuses qui ont les emplacements les plus aménagés ne veulent pas passer trop de temps à les entretenir. Le temps et l’espace sont intimement reliés. Malgré la volonté de plusieurs de disposer d’un espace de camping qui réponde à tous leurs besoins et leurs désirs, le temps disponible pour le produire et l’entretenir limite les ambitions de ceux qui veulent se garder plus de temps libre. Selon les campeurs saisonniers, le temps passé au camping est précieux et c’est pourquoi il faut le maximiser.

Le temps libre et le loisir ont souvent été définis en opposition avec le temps de travail (Pronovost, 1983, 1997; Sue, 1991). Même si cette approche n’est plus exactement celle des chercheurs aujourd’hui, les commentaires des campeurs saisonniers illustrent le fait que cette activité de loisir constitue pour eux un exutoire face aux multiples obligations de la vie de tous les jours et à l’idée que le temps doit être précisément mesuré et organisé. Certains retraités et retraitées considèrent d’ailleurs le camping saisonnier comme un temps plus libre que le temps libre dont ils disposent normalement. Les horaires et les contraintes y sont toutefois présents, ce qui renforce la contradiction entre le temps libéré et le quotidien très structuré des campeurs qu’ont déjà identifiée les chercheurs.

Baugard (1997) affirme que le dimanche, symbole parfait du temps libéré, permet aux individus d’échapper à la routine de la semaine. Les campeurs saisonniers vivent souvent une rupture similaire entre la vie qu’ils mènent en camping et en ville. Lisa, du camping Le Marquis, évoque ce sentiment avec fantaisie : « Pour moi, c’est comme si c’était un autre monde. Le temps ici … Je reste en ville. Là tu cours tout le temps. C’est le stress. Quand j’arrive ici, on dirait que c’est un autre … un autre monde. Tout le monde est calme. On dirait une autre planète. C’est niaiseux à dire. » Des campeurs et campeuses affirment qu’ils ne voient pas le temps passer puisqu’ils ne le comptent pas et qu’ils s’engagent sans contraintes dans leurs activités de loisir au camping :

Selon Lasen Diaz (1994 : 374), les événements collectifs qui impliquent une intensité émotionnelle forte mystifient le rapport au temps des acteurs qui se retrouvent dans un instant d’éternel présent. Les campeurs saisonniers vivent néanmoins un enracinement dans le présent au-delà de tels épisodes d’effervescence sociale. Tous les choix qu’ils ont faits pour maximiser leur temps libre leur permettent certainement d’aborder le quotidien en camping avec sérénité. Lorsque je leur demandais de me décrire une journée typique passée au camping, plusieurs mentionnaient que leurs activités dépendaient de leur humeur, de la température ou de leurs désirs. Ici, la définition du loisir comme un temps spécialement consacré à la réalisation personnelle se justifie bien (Dumazedier, 1974).

En plus d’avoir l’impression de ne pas suivre un horaire préétabli, les campeurs saisonniers considèrent que les obligations sont absentes du temps du camping. Étant donné qu’ils ne sont pas dans leur environnement habituel, certains réussissent vraisemblablement à s’extraire des contraintes propres à leur vie familiale ou professionnelle comme dans bon nombre d’activités de loisir. Par exemple, la découverte du temps de camping a changé la vie de ce campeur du camping du Lac Cristal:

Pourtant, les responsables du terrain de camping font appel à lui quand un campeur ou une campeuse se blesse.

Le peu de tâches ménagères à accomplir en camping représente une caractéristique du camping saisonnier qui plait particulièrement aux femmes contrairement à ce qu’avaient observé Centlivres et al (1981) dans le passé[25]. Ma voisine au camping Le Marquis, qui possède une résidence de banlieue avec une piscine, croit que le camping saisonnier représente une activité de détente idéale pour les femmes qui restent habituellement à la maison et y prennent en charge les tâches ménagères :

À la maison moi je popote. Parce que j’ai des invités. C’est ça que je dis à mon mari. Moi mes vacances c’est le camping. Je n’arrête jamais. Je n’arrête pas. Parce qu’ici je vais au restaurant pour me faire servir. C’est bon. Ça me fait un grand bonheur. […] Regarde. J’ai une amie qui ne connaît pas ça parce qu’elle dit : "Moi je n’en ferais pas. " […] Si elle connaissait le camping comme ça elle voudrait en faire. Elle voudrait parce que tu oublies toutes les affaires de la maison. Je ne pense même pas aux comptes (Solange L.M.).

Ce sont les campeuses et campeuses du camping Le Marquis qui ont mentionné en plus grand nombre l’importance de ce temps parallèle, distinct de celui qui est marqué par les obligations du quotidien. Cette différence s’explique probablement parce qu’elles sont plus vieilles que les femmes du camping du Lac Cristal et donc plus susceptibles d’avoir été des « mères au foyer ». Les tâches ménagères continuent d’exister en camping. Il faut cuisiner trois repas par jour et nettoyer la roulotte presque quotidiennement. Cependant, ces actions ne semblent pas avoir la même signification lorsqu’elles sont posées en camping puisque plusieurs campeuses ne ressentent pas l’obligation de faire quoi que ce soit.

À la blague, un campeur a d’ailleurs affirmé qu’en camping on ne fait rien. Par exemple, certains regardent passer les roulottes des campeurs voyageurs qui défilent chaque fin de semaine alors que d’autres s’évertuent à organiser des activités de loisir. Chacun occupe son temps à sa guise, mais le camping leur permet de choisir de ne rien faire, ce qui ne doit pas arriver souvent dans la vie de Gaétane, du camping Le Marquis, qui occupe un emploi tout en s’occupant de ses trois enfants et de son mari : « Tu t’assois le matin sur le bord de l’eau et tu regardes l’eau. C’est relaxant. Il me semble que ça calme. Tu décompresses quand tu as des journées de stress ou que tu as des nuits agitées. Ça m’est déjà arrivé d’être assise là à 4 heures le matin… » D’après ces témoignages et mon expérience personnelle, le camping représente un environnement qui invite à ne rien faire et à prendre son temps, même si certains campeurs et campeuses font tout le contraire.

De façon surprenante, même le sens de la notion de « temps libre » change en camping. Bien qu’il se soit intéressé plus particulièrement au camping sauvage, Burch (1965) affirmait que les activités quotidiennes prennent des significations très différentes lorsqu’elles sont posées en camping. Par exemple, faire la vaisselle ou cuisiner peuvent devenir des activités ludiques au même titre que le ski nautique ou la pêche (Burch, 1965). De la même façon, en camping, le temps libre prend une tout autre signification pour les retraités et retraitées qui le vivent au quotidien. Les activités de loisir que Solange, du camping Le Marquis, pratique en ville ont une saveur nouvelle en camping : « Si tu as le goût de lire ton livre, tu es calme. Si tu as le goût de faire d’autre chose, tu peux. Tandis qu’à la maison, tu vas fermer ton livre parce tu as d’autres choses à faire. Tu sais, tu as toujours quelque chose à faire dans ta tête. » Alors que lire, faire des mots croisés ou tricoter sont des activités que les retraités et retraitées pratiquent à la fois en camping et en ville, le temps passé à la roulotte devient parfois un temps de méta-loisir. Des campeurs et campeuses retraités s’accordent un temps de repos de leurs loisirs habituels lorsqu’ils sont en camping. Les loisirs hors camping étaient presque décrits comme un travail par mes informateurs alors que ceux du camping semblaient plus libres.

Dans ce contexte, certains campeurs saisonniers refusent de s’impliquer dans les activités qui leur demandent de trop grandes obligations. Bien que l’on puisse la voir au terrain de pétanque et de fers plus souvent qu’à son tour aujourd’hui, Jeanne a passé plusieurs années à fuir les activités organisées du camping du Lac Cristal. Elle participait seulement au bingo :

C’est un peu pour ça que je ne participais pas aux activités avant. Parce que je trouvais qu’on avait assez d’obligations dans la vie. C’était une obligation pour moi. Je n’aime pas ça les obligations. Ça m’obligeait à manger à une heure où je n’étais pas habituée de manger (Jeanne L.C.).

Le temps supposément libre de toutes contraintes du camping ne cadre pas toujours avec les multiples demandes de ceux et celles qui organisent les activités de loisir et cela peut expliquer que plusieurs campeurs saisonniers se contentent de rester sur leur emplacement, sans doute à regarder le temps passer. Comment expliquer que les habitués et habituées de la pétanque ou du baseball poches, qui se rendent au terrain de jeu chaque semaine à la même heure, considèrent tout de même accéder à un temps plus libre en camping?

Les chercheurs qui se sont penchés sur la pratique du camping s’entendent pour affirmer que même si le temps des vacances devrait selon eux être exempt de toute contrainte ou routine, le terrain de camping aménagé représente un endroit où la séquence des occupations quotidiennes ne change pas beaucoup. Plusieurs d’entre eux ont observé que les activités quotidiennes sont très répétitives bien qu’elles soient tout de même un peu différentes de celles de la vie en ville (De la Soudière, 2001; Raveneau et Sirost, 2000, 2001; Centlivres et al ., 1981). Il existe donc une contradiction entre le discours et les actions des individus qui doit être décrite avant d’être expliquée dans la section suivante.

Plusieurs campeurs et campeuses ont affirmé se lever presque toujours à la même heure, souvent la même qu’en ville. Ils avouent suivre parfois un horaire bien précis, principalement lorsqu’ils participent régulièrement aux activités de loisir organisées collectivement. Cette organisation interne du temps affecte leur quotidien : « Ici on est forcés de souper plus de bonne heure à cause des activités » (Jeanne L.C.). Toutefois, même lors des activités organisées, le temps semble moins contraignant en camping qu’en ville. Les campeurs et campeuses ne sont d’ailleurs pas toujours très ponctuels, surtout les plus jeunes. Par exemple, une soirée de fers qui devait commencer à 20 heures un vendredi soir n’a finalement pris son envol qu’à 21 heures, une fois tous les joueurs arrivés. L’horaire hebdomadaire des campeurs et campeuses peut sembler assez rigide à première vue sur chacun des terrains de camping étudiés. Celui du camping Le Marquis renferme peu de contraintes temporelles toutefois (voir la figure 3.1).

Si des activités organisées sont offertes aux campeurs saisonniers du camping Le Marquis, celles du camping du Lac Cristal sont beaucoup plus nombreuses et variées. Par exemple, le samedi 22 juillet, je devais partager mon temps d’observation entre un tournoi de pétanque, des matchs de balle donnée et des activités pour les enfants[27]. La fin de semaine, tous les recoins du terrain de camping sont occupés et le samedi soir, des activités spéciales et des soirées dansantes sont organisées jusqu’à minuit (voir la figure 3.2).

Les résidents et résidentes de Saint-Bernard-de-Lacolle peuvent participer à des activités toute la semaine. Tous les soirs à 19 heures, ils se retrouvent au terrain de pétanque et ils jouent parfois jusqu’à 23 heures. Le mardi et le jeudi, les résultats des parties sont comptabilisés pour déterminer qui ont été les meilleurs joueurs et joueuses de la saison[29]. Certains campeurs et campeuses organisent même leur horaire de travail selon celui de ces rencontres :

Ce qu’on faisait c’est que dans notre break du matin… On a un break le matin nous autres les chauffeurs d’autobus. On allait préparer notre stock. […] Notre linge, nos petites affaires, tout ça. On mettait tout dans la voiture et le soir, quand on finissait de travailler, on partait. On venait directement ici. On sauvait du temps et de l’essence. […] Tout de suite après, on arrivait ici, on mangeait et on descendait jouer à la pétanque. (rires) Après ça on revenait se coucher parce qu’on se levait à 4 heures le matin (Gérald L.C.).

En plus des horaires rigides des activités de loisir qui viennent nuancer l’impression de liberté que les campeurs saisonniers peuvent ressentir, certains d’entre eux, retraités ou non, ne se sentent pas vraiment en vacances. Ceux et celles qui habitent tout l’été dans leur roulotte ne voient pas beaucoup de différence entre leur vie en camping et leur vie hors camping. La routine demeure la même, mais elle se déroule simplement dans un environnement différent. Leur séjour devient tellement long que la nouveauté s’estompe et la vie « ordinaire » reprend son cours. Même des jeunes travailleurs prennent leurs vacances ailleurs qu’au camping où ils sont installés pour la saison : « Quand on tombe en vacances, on ne passe pas nos deux semaines ici. On va … on va aller aux glissades d’eau, on va … On va aller à la Ronde, on va aller … pour partir. On va partir deux jours, on va aller aux États » (Daniel L.C.). Pour ces campeurs saisonniers, le camping n’est plus synonyme de vraies vacances puisqu’ils y passent presque tout leur temps.

Comment concilier le fait que des campeurs saisonniers construisent le temps du camping comme temps libre de toutes obligations et que leurs activités quotidiennes soient pourtant fortement influencées par les horaires contraignants des loisirs organisés? Les chercheurs qui ont étudié ce phénomène n’ont pas fourni de réponse à cette question. Pourtant, cette construction particulière du temps justifie souvent le choix d’une telle pratique de loisir. Il importe selon moi de se tourner vers les processus relatifs à la production du temps pour bien comprendre sur quoi repose la signification que les campeurs saisonniers donnent à leurs pratiques.

Alors que les chercheurs qui ont traité du phénomène du camping ont abondamment documenté la construction du temps chez les campeurs, je crois que l’analyse de sa production fournit une meilleure explication des contradictions identifiées. Les campeurs saisonniers détiennent beaucoup de pouvoir dans la production du temps, comme en ce qui a trait à la production de l’espace. Le cadre conceptuel de Low (1999) peut-être utilisé pour décortiquer le processus par lequel les campeurs et campeuses aménagent le temps. Alors qu’il est relativement facile de réfléchir à la production de l’espace puisqu’elle représente l’érection de bâtiments ou d’autres éléments d’aménagement concrets, la production du temps est plus abstraite. Selon moi, les individus produisent le temps en le divisant en différents blocs auxquels ils attribuent différentes caractéristiques.

Par exemple, la mise en place d’un calendrier scolaire représente une forme de production du temps. À l’université, l’année se compose de trois sessions au milieu desquelles on retrouve une semaine de lecture où les cours sont suspendus et une période qui est réservée aux examens à la toute fin. Les intérêts des différents groupes de personnes impliquées (les étudiants, les enseignants et la direction) ainsi que les relations que ces gens entretiennent déterminent la façon dont le temps est aménagé. Dans cette section, je tenterai de démontrer que les campeurs saisonniers occupent une place prépondérante dans la production du temps. Ce sont eux qui aménagent les horaires qui contraignent le plus dans les activités quotidiennes. Même si les temps dominants que sont le travail et l’école influencent aussi la façon dont ils compartimentent le temps de camping, le fait qu’ils puissent modeler collectivement le temps du camping peut expliquer leur sentiment de liberté.

En grande majorité, les terrains de camping ferment dès l’automne pour que les infrastructures (tuyaux d’eau et d’égouts) ne gèlent pas. La principale unité de division du temps en camping est donc la saison, qui correspond approximativement à la période où la température est la plus clémente au Québec. Dans la majorité des cas, la saison s’étend du 15 mai au 15 septembre, mais certains campings restent ouverts quelques mois supplémentaires ou, exceptionnellement, toute l’année. Tous les terrains de camping répertoriés dans le Guide du camping au Québec y affichent leur date d’ouverture et de fermeture, ce qui confère un caractère officiel à la saison, une période fixée par les propriétaires des différents établissements. À première vue, la saison semble être constituée d’un nombre invariable de jours au-delà desquels les campeurs et campeuses ne peuvent pas camper. Pourtant, les campeurs saisonniers ne définissent pas tous la saison de la même façon, tant par rapport au nombre de visites au terrain de camping qu’elle implique que de sa longueur totale. De plus, ils relient ces différentes saisons entre elles ce qui produit une histoire de camping parallèle à celle de la vie hors-camping.

Jusqu’à maintenant, j’ai distingué les campeurs voyageurs des campeurs saisonniers par rapport au fait que les premiers louent et paient leur emplacement à la nuit alors que les derniers louent et paient leur emplacement à la saison. Cette dichotomie cache cependant une grande diversité. Grossièrement, certains font du camping sauvage avec une tente sur des terrains non aménagés alors que d’autres voyagent avec une autocaravane. Les variations concernent aussi le nombre de jours passés au camping du côté des campeurs saisonniers.

Les campeurs et campeuses que j’ai côtoyés louent leur emplacement pour toute la saison, mais ils n’y habitent pas nécessairement durant ces 124 jours comme les individus qui y travaillent. J’ai observé trois types de pratiques chez les campeurs saisonniers : ceux qui campent tous les jours, ceux qui campent les fins de semaine et ceux qui ne font que quelques séjours au camping durant la saison. Tout d’abord, certains campeurs et campeuses décident de passer tout l’été dans leur roulotte, qui devient une résidence secondaire dans laquelle ils vivent pratiquement toute la saison estivale. Ils s’installent au printemps et ils ne repartent qu’à la fin du mois d’août ou au début du mois de septembre. Ces campeurs et campeuses retournent à leur résidence principale jusqu’à une fois par semaine pour s’occuper des finances, des animaux ou s’assurer que tout est en ordre.

La majorité de ceux et celles qui délaissent leur maison ou leur appartement l’été sont retraités. Par contre, au quotidien, on ne retrouve pas seulement des personnes âgées sur les deux campings étudiés. Quelques familles, couples ou adultes seuls décident de s’installer au camping pour la belle saison même s’ils continuent à occuper un emploi. Ils voyagent soir et matin pour aller travailler, même si cela signifie passer quelques minutes de plus dans leur voiture. De la même façon, certaines familles commencent à camper avant la fin des classes. La distance entre l’école et le camping varie, mais ces campeurs et campeuses désirent tous profiter le plus possible de leur saison, qui dure alors quatre mois continus.

Le deuxième type de pratique regroupe les campeurs et campeuses qui fréquentent le camping les fins de semaine[30] et durant leurs vacances, qui durent habituellement deux semaines. La majorité des campeurs saisonniers se situent dans cette catégorie selon moi. On peut les voir arriver le vendredi dans l’après-midi et repartir le dimanche soir. Avec ou sans enfants, ils estiment travailler trop loin pour considérer voyager du camping au travail tous les jours ou ils n’ont tout simplement pas envie de résider à plein temps au camping : « Je ne passerais pas l’année collée comme ça. […] Mais les fins de semaine et pendant nos vacances c’est le fun. J’aime beaucoup mon intimité aussi, être tranquille dans la semaine » (Danaé L.M.). Contrairement aux campeurs voyageurs, ces campeurs saisonniers campent de façon assidue au même endroit toutes les fins de semaine. Ils n’ont pas à transporter leur équipement, ce qui leur fait gagner du temps et de l’énergie tout en leur permettant de créer des liens durables avec leurs voisins. Pour eux, la saison de camping dure plus ou moins 48 jours et elle est discontinue.

Les campeurs saisonniers qui n’entrent pas dans ces deux premières catégories ne campent qu’occasionnellement, même s’ils louent leur emplacement pour la saison entière. Je n’ai pas pu interroger ce type de campeurs et campeuses étant donné qu’ils ne participent généralement pas aux activités de loisir. On ne les voit pas souvent. Les autres résidents et résidentes m’ont tout de même sensibilisée à ce phénomène en me parlant de leurs voisins et voisines dont la roulotte reste souvent vide : « Lui, il travaille, il ne vient jamais. Lui, je ne sais pas pourquoi il a une roulotte. Il ne vient pas. Eux autres, ils ne viennent pas. Je ne les connais pas. Il y a beaucoup de nouveau monde » (Alice L.C.). Les campeurs saisonniers qui ne campent qu’occasionnellement laissent normalement leur roulotte sur leur emplacement tout l’été. Toutefois, certains décident de partir pour de bon au cours de la saison. Les raisons qui expliquent cette faible fréquentation varient certainement et il serait intéressant de les étudier plus en détail.

En réalité, ces trois catégories s’entremêlent souvent. Les campeurs saisonniers peuvent changer leurs pratiques au cours d’une saison ou de leur vie selon les circonstances dans lesquelles ils se trouvent. Certains passent de plus en plus de temps au camping avec l’âge. Le cas de Réjane, qui fréquente le camping du Lac Cristal depuis 1980, témoigne d’une telle évolution :

Ça fait 10 ans dans le fond que je ne vais plus travailler et que je suis ici tous les étés. Avant, j’étais ici rien que les fins de semaine et mes deux semaines de vacances. […] Quand je travaillais, je voyageais entre le camping et le travail. Tout le mois de juillet, je le voyageais (Réjane L.C.).

Plusieurs campeurs et campeuses ont affirmé vouloir s’installer pour tout l’été au camping à leur retraite, mais d’autres n’attendent pas d’arrêter de travailler pour le faire. Certains optent pour un emploi qui leur permet d’avoir plus de vacances (chauffeur d’autobus par exemple) ou choisissent simplement de prendre plus de temps avec leurs enfants. Les campeurs saisonniers changent avec le temps et ils fréquentent plus ou moins leur camping qu’ils soient une famille, un couple ou des personnes seules.

Outre les modifications individuelles du comportement, les campeurs, les campeuses et les responsables du camping du Lac Cristal ont observé une transformation plus globale des pratiques de camping depuis 20 ans. Dans le passé, les femmes demeuraient au camping tout l’été alors que leur mari les rejoignait la fin de semaine ou le soir après le travail. Elles s’occupaient de leurs enfants et organisaient des activités pour eux durant la semaine. Ainsi, les femmes et les enfants semblent avoir été plus présents que les hommes au camping dans les années 1970 et au début des années 1980. Centlivres et al . (1981) ont observé la même situation en Suisse à cette époque. Selon moi, l’entrée des femmes sur le marché du travail a contribué à une diminution considérablement du nombre de campeurs qui passent la semaine au camping. Si les deux parents travaillent, les enfants ne peuvent pas rester tous seuls au camping.

Au camping Le Marquis, le vieillissement des campeurs et campeuses semble être la principale cause du changement des pratiques. Peu de campeurs saisonniers campent depuis plus de 20 ans et ils n’ont pas observé de transformations majeures outre la présence moins grande des enfants. Ces derniers ont vieilli comme leurs parents et ils ont perdu le goût de venir au camping. En bref, même s’ils sont tous saisonniers, les campeurs qui louent un emplacement pour la saison ne fréquentent pas tous aussi souvent le camping. La saison ne signifie pas la même chose pour tous. Pour les propriétaires et les travailleurs des terrains de camping, elle s’étend du 15 mai au 15 septembre alors que pour les campeurs et campeuses, elle peut être composée seulement de fins de semaine. Ils décident de l’allure qu’aura leur saison. En fait, en plus de la température ce sont les campeurs et campeuses qui sont responsables de la production du temps du camping.

Dès ma première visite au camping du Lac Cristal, j’ai compris que le concept de saison n’était pas aussi immuable que je le croyais. Des campeurs saisonniers étaient déjà sur les lieux le 14 avril 2006. Certains s’affairaient à réparer leur roulotte alors que d’autres prenaient du soleil devant un bon dîner en plein air. De plus, la responsable de l’accueil des campeurs m’a informée que le camping ouvrait ses portes le 12 mai 2006, un vendredi. Pourquoi les terrains de camping affichent-ils des dates d’ouverture et de fermeture si elles ne sont pas respectées?

Les propriétaires de terrains de camping définissent la saison comme la période pour laquelle les campeurs saisonniers payent un montant d’argent fixe pour avoir accès à l’eau, l’électricité et les égouts sur leur emplacement. Toutefois, ils savent que la majorité des campeurs et campeuses fréquentent leur établissement principalement la fin de semaine. Ainsi, si le 15 mai tombe un lundi, comme en 2006, ils peuvent allonger la saison de quelques jours pour accommoder ceux qui veulent profiter de la fin de semaine pour s’installer. Cet aménagement peut se faire autant en début qu’en fin de saison, mais rarement les deux.

Les campeurs saisonniers ne se satisfont pas toujours des quelques jours de camping gratuits que les propriétaires ajoutent à la saison (voir la figure 3.3).

Pour plusieurs, la température, et non le début de la saison officielle, détermine leur saison de camping. Certains campeurs et campeuses téméraires commencent à camper dès le mois d’avril et ils rangent leur équipement en octobre pour ne pas manquer les belles journées du printemps et de l’automne :

On arrive très très de bonne heure comme je te dis. Moi j’arrive au mois d’avril. […] Le mois d’avril je suis ici et tu vois je ne suis pas reparti encore [en septembre] (Stéphane L.C.).

De mai jusqu’à septembre, octobre moi je continue à venir là. Je suis ici, je ne suis quasiment pas en ville tu sais (Christiane L.M.).

Quelques-uns racontent même fièrement les années où la neige les a accueillis avant les autres campeurs et campeuses. L’excitation du début et la nostalgie de la fin de la saison prennent aussi parfois le dessus sur la température dans la décision d’une date d’arrivée et de départ du camping.

Par contre, rares sont ceux qui s’installent pour rester quotidiennement aussi longtemps. Les campeurs et campeuses viennent seulement pour la fin de semaine au mois d’avril ou d’octobre et ils habitent véritablement au camping entre mai et septembre. Les retraités et retraitées sans résidence principale campent plus assidûment puisqu’ils ne peuvent passer que six mois en Floride pour conserver leur statut de résidents québécois permanents et tous les avantages qui y sont associés : « Eux autres ils arrivent après le 15… entre le 15 et le 20 avril. […] Ils arrivent. Ils repartent après ça vers le 20 octobre. Ils ont un mois avant et un mois après eux autres » (Gérante L.M.). La saison est donc considérablement plus longue pour les « snow birds » et autres passionnés de camping. Les propriétaires de terrains de camping s’y sont adaptés, de gré ou de force.

Au camping du Lac Cristal, les propriétaires ont trouvé une façon d’institutionnaliser l’enthousiasme de leurs clients et clientes. M. Larrivée sénior explique : « Les campeurs saisonniers viennent à partir du 15 mai jusqu’au 15 septembre. Ok. Entre ça, il y en a qui viennent avant. On appelle ça des préélectriques. […] Ils payent par jour quand ils viennent. » En fait, les campeurs et campeuses peuvent payer un léger supplément quotidien pour bénéficier de l’électricité pour quelques jours de plus jusqu’à la fin du mois de septembre. Le même système est en vigueur au camping Le Marquis, mais les campeurs et campeuses y ont accès à tous les services jusqu’à la fin octobre environ. Durant cette période, les propriétaires ou les employés assurent la surveillance des lieux.

Qu’arrive-t-il lorsque les barrières sont fermées et que le temps froid et la neige s’emparent du terrain de camping? Au camping du Lac Cristal, certains surmontent tous les obstacles et ils viennent passer un peu de temps au camping durant l’automne et l’hiver. Stéphane a équipé sa roulotte du camping du Lac Cristal pour pouvoir profiter de son emplacement même par temps froid : « J’ai fait entrer mon électricité. J’ai fait une cuisinette. Je l’ai fermée et je l’ai isolée. J’ai mis un poêle à combustion lente et on venait l’hiver. […] Ah oui. Dans la semaine de relâche et aux fêtes. » Au lieu de se contenter de l’électricité à laquelle il a accès pendant l’été, Stéphane bénéficie d’une connexion électrique privée et il paye son électricité directement au fournisseur, comme le font les propriétaires d’une maison par exemple. Il peut ainsi se chauffer et avoir de l’éclairage l’hiver lorsque le camping est officiellement fermé. Certains de ses parents et amis se branchent à la même source pour jouir des mêmes avantages. Les campeurs saisonniers ne se laissent pas décourager par une barrière fermée. Même s’ils ne sont pas aussi équipés que Stéphane, une minorité d’entre eux fait des pique-niques et pratique des sports d’hiver durant la saison froide. Ils continuent de fréquenter leur camping alors que les responsables n’y sont plus présents. Ainsi, même si les autorités des terrains de camping divisent officiellement le temps de façon à pouvoir se reposer durant l’hiver[32], les campeurs saisonniers choisissent eux-mêmes quand ils débutent et terminent leur saison de camping.Ils sont maîtres de leur temps.

Si la saison est l’unité de base de mesure du temps en camping, les campeurs saisonniers voient bien au-delà. Ils visitent certainement leur roulotte alors que le terrain de camping est fermé, mais de façon encore plus importante, ils planifient à l’avance leurs activités. Le camping les occupe toute l’année, que ce soit en pensée ou en action. En effet, les campeurs saisonniers me parlaient de ce qu’ils avaient vécu l’année précédente comme si l’événement avait eu lieu durant la saison en cours. Ils identifiaient aussi difficilement la saison exacte durant laquelle différentes activités spéciales se sont déroulées. Bien que les propriétaires circonscrivent chacune des saisons de camping, les campeurs et campeuses y voient une continuité qui forme une histoire parallèle à la vie hors camping.

Les participants et participantes aux activités de loisir se remémorent souvent des événements marquants du passé. Au camping Le Marquis par exemple, un bercethon est organisé presque chaque été pour recueillir des fonds au profit du comité des loisirs du terrain de camping. Lors de ma participation à cette activité, j’ai remarqué que l’organisatrice ressassait constamment des souvenirs des bercethons précédents. À l’heure du dîner où des « hot-dogs » étaient servis, elle a raconté avoir déjà cuisiné un buffet froid pour ses « berceurs ». Lorsqu’est venu le temps de compter l’argent recueilli durant la journée, elle a rappelé qu’elle ne voulait pas que les choses se passent dans le désordre comme l’année précédente où plusieurs billets de banque s’étaient retrouvés par terre. De la même façon, les campeurs et campeuses font souvent référence à des voisins ou voisines déménagés ou décédés lorsqu’ils évoquent des souvenirs communs. Le temps du camping n’est pas éphémère. Les campeurs saisonniers se positionnent dans un univers riche de souvenirs et de nostalgie qui donne un sens à leurs pratiques bien au-delà de la saison en tant que telle.

Les moments mémorables que les campeurs saisonniers passent entre eux restent gravés dans leur mémoire à l’aide de différents supports matériels. Par exemple, les résidents et résidentes du camping du Lac Cristal organisent depuis quatre ans la soirée Rétro, un spectacle amateur où les campeurs et campeuses imitent des artistes populaires de la chanson américaine. Cet événement représente un point culminant de la saison et il nourrit les conversations durant plusieurs semaines. Certains choisissent parfois leur numéro un an à l’avance et ils planifient se rencontrer pour se pratiquer durant l’hiver. Chaque année, cet événement est filmé et les campeurs et campeuses peuvent se procurer une copie du spectacle. Réjane le visionne tellement souvent qu’elle s’amuse à raconter à l’avance ce qui va se passer.

Comme les enregistrements, les certificats de participation contribuent à immortaliser les activités au camping Le Marquis. Durant une entrevue, le fils d’une campeuse a attiré mon attention sur un bout de papier témoignant de la participation de la famille à la journée Western de 2003, ce qui lui a rappelé de bons souvenirs : « Ça, c’est une activité qui ce passait il y a… il y a trois ans. […] Moi et papa on s’était fait attacher en arrière d’un kart de golf tellement on avait eu de plaintes » (Jean L.M.). Plusieurs campeurs et campeuses m’avaient déjà parlé à leur façon de cette journée où des résidents déguisés en shérif distribuaient des contraventions à leurs voisins qui ne respectaient pas les exigences propres à l’événement (porter un chapeau de cowboy par exemple). Les activités de loisir organisées par les campeurs saisonniers ne meublent pas seulement le temps libre. Elles contribuent aussi à façonner l’histoire du camping par une répétition d’événements significatifs dont la remémoration permet de renforcer le sentiment d’appartenance au groupe.

L’anticipation permet de relier les différentes saisons entre elles et représente un aspect important de la production du temps en camping. Les campeurs saisonniers envisagent de deux façons leur départ du camping. Certains l’accueillent avec sérénité et sont heureux de retrouver les activités et le confort de leur résidence principale. Ils partent sans regret après un été agréablement vécu : « Au mois de septembre là… À la Fête du Travail on s’en va chez nous. […] On vide la roulotte. C’est un déménagement. Rendu là on est… L’été passe vite. On est content » (Annie L.M.). Au contraire, d’autres considèrent qu’il est triste et déprimant de vider les roulottes : « Au terrain de camping, il y a une fin à tout. Maudit que tu as de la peine quand tu fermes. Pis ça revient à toutes les maudites années. Tu ne te corriges jamais. D’année en année tu ne t’y fais pas » (Réjane L.C.). Malgré son désarroi, cette campeuse reconnaît la pérennité du camping. Si le début d’une saison s’inscrit en continuité avec la précédente, plusieurs mécanismes assurent cette permanence du camping.

L’assemblée générale du comité de loisir assure officiellement le lien entre les saisons puisque c’est à cette occasion que sont élus les campeurs qui s’occuperont des activités l’année suivante. Par conséquent, ceux-ci commencent dès le mois de septembre à préparer le futur calendrier des événements spéciaux. Ainsi, les campeurs saisonniers savent qu’ils retrouveront la même atmosphère sociale l’année suivante.

Individuellement, les campeurs saisonniers préparent la prochaine saison de camping dès la fin de l’été. Toutes les précautions prises en « fermant » la roulotte visent à s’éviter des tracas l’année suivante : « Ici, tout gèle. Le savon je le laisse là. Les affaires qui ne gèlent pas. Mais… Il ne faut pas laisser de nourriture. On met des boules à mites pour ne pas avoir de bibittes » (Delphine L.M.). Avant de partir pour l’hiver, les campeurs et campeuses doivent s’assurer qu’il ne reste pas d’eau dans les tuyaux de leur roulotte qui pourraient geler et s’endommager. Une fois la roulotte « soufflée »[33], la saison est véritablement terminée. Certains en profitent même pour faire des rénovations en vue de la réouverture du camping. En septembre, j’ai vu des gens construire des toits en bois, peinturer des patios ou réparer des roulottes comme d’autres le font au mois de mai. La vente de roulottes sur les terrains de camping atteint d’ailleurs son apogée alors que les journées raccourcissent. La fin de la saison de camping représente une fenêtre sur le futur qui inscrit les bons moments qui se terminent dans le temps général du camping.

En définitive, la saison de camping se présente comme un concept élastique principalement lié à l’achalandage de campeurs sur les terrains de camping étudiés. La majorité des campeurs saisonniers fréquentent ces établissements plus ou moins assidûment entre le 15 mai et le 15 septembre. Certains repoussent toutefois ces limites en campant plus longtemps ou en continuant de profiter de leur emplacement durant l’hiver. Ils relient même les différentes saisons pour produire le temps unique et l’histoire parallèle du camping. Leur rôle dans la production du temps est donc considérable.

Tout comme la liberté de choisir ce que seront les saisons de camping, les campeurs saisonniers choisissent, dans certaines limites, l’emploi du temps collectif sur leur terrain de camping. Différents temps, non officiellement reconnus, se succèdent entre les mois de mai et septembre et ils servent de points de repère dans les discussions entre responsables, campeurs et campeuses. Alors que l’on peut affirmer que les campeurs saisonniers étirent la saison de camping, il ne faut quand même pas croire qu’ils ne sont pas encadrés dans leur production du temps. Plusieurs temps macro-sociaux ou dominants influencent la possibilité de faire du camping ainsi que l’horaire hebdomadaire des campeurs et campeuses, même si ces derniers gardent le contrôle sur leur temps libre.

Pronovost (1983 : 374-375) a identifié différents niveaux de temps. Il parle de temps macro-sociaux lorsqu’ils touchent l’ensemble de la société (le rythme scolaire par exemple), de temps des organisations lorsqu’il s’agit de temps générés par le fonctionnement d’un organisme particulier (horaire de camping par exemple) et de temps micro-sociaux lorsque le temps est analysé à l’échelle de la vie quotidienne des individus. Ces distinctions analytiques permettent, selon lui, de comprendre l’interrelation des temps sociaux dans la vie des gens.

En m’inspirant de ce schéma d’analyse, je tenterai d’expliquer les subdivisions de la saison de camping par les contraintes temporelles que vivent les campeurs et campeuses. Ces derniers ne cessent pas nécessairement leurs activités habituelles lorsqu’ils entrent au camping. Leur identité de campeur se conjugue à celle de travailleur, élève, étudiant, retraité, parent ou grand-parent. Le temps de l’organisation du camping est donc influencé par des temps macro-sociaux, tels que le temps scolaire ainsi que l’horaire général de travail et de loisirs.

Au camping du Lac Cristal, le calendrier scolaire définit le passage de la saison tranquille (que j’appelle la basse saison) à la saison achalandée (que j’appelle la haute saison). La St-Jean-Baptiste ou fête nationale du 24 juin marque le véritable départ de la saison de camping pour plusieurs : « Dans la semaine comme ça, avant la St-Jean, il n’y a pas grand monde. C’est perdu là tu sais » (M. Larrivée sénior L.C.). Cette fête se déroule à la fin de l’année scolaire au Québec et elle constitue approximativement le premier jour de vacances des enfants. Les activités organisées par les campeurs et campeuses débutent réellement la fin de semaine de la St-Jean-Baptiste avec la tenue d’un souper communautaire. Avant, seules la pétanque et la balle donnée sont commencées et il n’y a pas de soirée de danse ni de bingo.

Lorsque les enfants sont en congé, les gens campent en plus grand nombre puisqu’ils décident souvent de prendre leurs vacances du travail à partir de ce moment. Le camping devient ainsi beaucoup plus achalandé. Pour M. Larrivée sénior, l’arrivée des enfants est significative, certainement parce que dans le passé, les femmes devaient venir en masse au camping pour s’y installer tout l’été une fois les vacances scolaires arrivées : « La grosse quantité d’enfants c’est quand l’école ça va être fini. Tu vas voir. Tu vas voir. Après la St-Jean Baptiste […] C’est dans un mois. […] Là la force des enfants va être là dans la semaine, de tous les âges. » En fin de saison, le début des classes constitue aussi le moment où les campeurs saisonniers commencent à ranger leur équipement ou à camper seulement les fins de semaine s’ils ont passé tout l’été sur place. Ainsi, certains événements, plutôt que des dates précises, servent de points de repère temporels aux campeurs et campeuses (Sorokin et Merton, 1937).

Au camping Le Marquis, le calendrier scolaire influence beaucoup moins les temps du camping saisonnier. Cette situation s’explique par la très faible proportion de familles que l’on y retrouve. Le temps n’est donc pas divisé de la même façon qu’au camping du Lac Cristal. Des activités organisées par le comité de loisir du terrain de camping (qui change chaque année) meublent les fins de semaine du début du mois de juin et se terminent à la Fête du Travail, au début de septembre. Les organisateurs et organisatrices parlaient de saison haute en évoquant cette période, mais la seule différence faisant consensus chez l’ensemble des acteurs est celle qui existe entre la semaine et la fin de semaine, dont nous discuterons plus loin. Les adultes, retraités ou non, peuplent majoritairement ce terrain de camping et par le fait même, l’horaire général de travail occupe une place prépondérante dans la production du temps.

Outre le calendrier scolaire et le rythme général de travail, les loisirs que les campeurs et campeuses pratiquent en dehors du camping influencent leurs pratiques. Plusieurs ont affirmé quitter le camping dès le début du mois de septembre parce que les émissions qu’ils regardent à la télévision et les activités sportives et sociales auxquelles ils sont inscrits recommencent. Hélène explique : « Les programmes sont recommencés à télévision de toute façon. Tant qu’à être tout le temps renfermé dans la roulotte pour écouter mes programmes, j’aime mieux être chez nous. J’ai mon écran géant et mon confort. » Notamment, une grande proportion de campeurs saisonniers participe à une ligue de pétanque ou de quilles. Les contraintes temporelles des loisirs dans le lieu de résidence permanent encadrent aussi les campeurs et campeuses dans la production du temps.

Les campeurs saisonniers produisent le temps du camping à l’intérieur de certaines contraintes. Les subdivisions temporelles de la saison de camping en témoignent autant que le caractère élastique de ce concept. Dans les deux terrains de camping que j’ai fréquentés, les campeurs saisonniers faisaient une distinction entre les périodes où il y avait plus de gens sur les lieux et celles où c’était plus « tranquille ». Étant donné que les campeurs et campeuses participent à la société en général, les temps macro-sociaux que sont le calendrier scolaire et le rythme général de travail et des loisirs hors camping influencent les temps de la saison. Le calendrier des événements spéciaux suit ces périodes de pointes ou peut les provoquer. En effet, la tenue d’activités de loisir peut encourager les gens à retourner au camping à des moments où ils ne le feraient pas normalement. Au camping du Lac Cristal, lorsqu’une activité importante (comme un match de balle donnée décisif pour le championnat ou un tournoi de pétanque) a lieu, les campeurs saisonniers se rendent nombreux au camping, peu importe la date. Ce stratagème ne s’avère pas toujours efficace, particulièrement au camping Le Marquis. Dans les limites définies par les temps macro-sociaux, le campeur est roi en matière de production du temps.

La semaine est incontestablement la plus petite unité de temps à laquelle se réfèrent les campeurs saisonniers. En fait, ces derniers divisent le temps entre la semaine et la fin de semaine, moment où les activités importantes se déroulent. Encore une fois, le temps macro-social qu’est le calendrier général de travail exerce une grande influence sur cette division temporelle. Les campeurs saisonniers travaillent majoritairement durant la semaine, ce qui les empêche souvent d’être au camping durant cette période. Ceux qui y sont tout de même partent entre 5 et 9 heures le matin et reviennent entre 16 et 18 heures. Ils ne bénéficient donc pas de beaucoup de temps libre la semaine. Les gens qui habitent à temps plein au camping parlent de la semaine comme d’une période tranquille où ils peuvent se reposer du tumulte du week-end :

Durant la semaine, les campeurs et campeuses en profitent pour se promener, aller rendre visite à des amis campeurs ou profiter du soleil sur la plage pour ceux qui résident au camping du Lac Cristal. Les activités quotidiennes ne diffèrent pas beaucoup la semaine et la fin de semaine, mais leur intensité change. Encore une fois, l’achalandage qualifie le temps dans lequel les campeurs saisonniers se trouvent. Les comités de loisirs structurent aussi le calendrier de camping[34], ce qui illustre le pouvoir des campeurs et campeuses sur ce qui se passe au jour le jour.

Si certains campeurs et campeuses semblent heureux de la tranquillité de la semaine, d’autres décident justement de ne pas rester au camping durant cette période parce qu’ils déplorent le manque d’action. Au camping Le Marquis, peu de campeurs saisonniers passent toute la semaine sur place, même s’ils sont retraités. Les rues, désertes du lundi au mercredi, commencent lentement à s’animer le jeudi après-midi, le jour du baseball poches, un jeu d’adresse dont les règlements et le déroulement sont calqués sur ceux du baseball traditionnel. Peu de gens y participent, mais les rares enfants du camping l’apprécient particulièrement. Les campeurs et campeuses peuvent jouer au bingo le vendredi soir alors que le samedi est consacré à des activités spéciales et se termine avec des soirées de danse. Dès le dimanche, les voitures se pressent plus ou moins rapidement vers la sortie, selon la température. À plus petite échelle, la semaine constitue l’équivalent de la basse saison et la fin de semaine de la haute saison. Dans le passé, le comité des loisirs organisait plus d’activités durant toute la semaine (OKO et galets entre autres), mais elles ont été abandonnées faute de participation, renforçant la dichotomie entre le temps de la semaine et de la fin de semaine. Au camping du Lac Cristal, la fin de semaine et les activités qui y sont associées sont attendues avec impatience par tous et toutes. Les activités spéciales telles que le Noël des campeurs, l’Halloween ou la soirée Rétro rythment la saison au fil des semaines et elles influencent la production du temps comme d’autres événements le font en dehors du camping (Lasen Diaz, 1994 : 375). Les campeurs et campeuses établissent les points de repère qui rythment leur vie au camping.

Bien qu’ils soient très rares au camping Le Marquis, le camping du Lac Cristal accueille beaucoup d’enfants et leur emploi du temps diffère légèrement de celui des adultes. Même s’il est difficile d’estimer leur nombre exact, j’ai été en mesure d’observer certaines de leurs activités. Les plus jeunes suivent leurs parents dans les activités sportives et sociales. À la St-Jean-Baptiste, plusieurs enfants de 2 à 6 ans dormaient dans des chariots alors que leurs parents et leurs frères et sœurs un peu plus âgés dansaient. De leur côté, les adolescents et adolescentes, qui ont entre douze et seize ans, se retrouvent le soir à la plage pour discuter et faire la fête à leur façon après une journée de baignade ou de bicyclette. Peu d’activités leur sont spécialement dédiées outre le Noël des campeurs et les olympiades. Ils suivent donc plus ou moins le rythme de camping produit par les adultes.

Les propriétaires de terrain de camping jouent un rôle plus important dans la production du temps de la semaine. Ils déterminent la durée de la journée en établissant un couvre-feu. Ce dernier constitue la période durant laquelle les campeurs et campeuses, saisonniers ou voyageurs, doivent faire preuve de respect envers leurs voisins et éviter de faire du bruit. Au camping Le Marquis, il commence à 23 heures en tout temps, mais il entre en vigueur à minuit le vendredi et le samedi au camping du Lac Cristal et à 23 heures le reste de la semaine. Les responsables du respect des règlements appliquent assidûment cette règle. Ils se promènent à travers le terrain de camping à l’heure du couvre-feu et ils avertissent les campeurs qui font trop de tapage. De la même façon, les campeurs et campeuses ne peuvent plus rénover leur équipement à partir du mois de mai ou du mois de juin. Les bruits des scies et des marteaux sont proscrits durant la haute saison pour éviter d’importuner les voisins. Il existe donc un couvre-feu saisonnier et quotidien, les seules divisions temporelles, avec la saison, entièrement produites par les propriétaires des terrains de camping.

Que ce soit au niveau annuel, saisonnier ou hebdomadaire, les campeurs saisonniers découpent le temps qu’ils passent au camping collectivement en se basant sur leurs propres pratiques. Les responsables des terrains de camping ont toutefois leur mot à dire en limitant les activités en choisissant les dates d’ouverture et de fermeture du camping ainsi que les moments du couvre-feu. Les temps macro-sociaux que sont le calendrier scolaire et le rythme général de travail et des loisirs hors camping influencent cette production du temps. Par conséquent, l’horaire qui restreint le plus les activités quotidiennes des campeurs et campeuses, celui des loisirs organisés, est entièrement produit par eux. Ce pouvoir de production du temps peut expliquer le sentiment de liberté décrit plus haut.

Les campeurs saisonniers attribuent au temps de camping diverses significations qui ne correspondent pas toujours à ce que l’on peut observer sur le terrain. En plus de lui attribuer une valeur très élevée, ils considèrent qu’ils n’y rencontrent pas de contraintes temporelles ni d’obligations. Ils s’y sentent plus libres et réussissent parfois à oublier les tracas de la vie familiale et professionnelle. Pourtant, ils suivent parfois un horaire hebdomadaire répétitif et plutôt restrictif. Ceux qui délaissent leur résidence principale durant l’été pour vivre dans leur roulotte le voient moins comme des vacances parce que la routine s’y installe.

Les acteurs en présence au camping sont influencés par des cadres sociaux plus larges, que Pronovost (1983) nomme les temps macro-sociaux. Les périodes où les individus sont libérés par les temps macro-sociaux, les vacances scolaires et la fin de semaine, représentent la haute saison durant laquelle la majorité des activités de loisir se déroulent. Que les campeurs et campeuses recherchent la tranquillité ou l’animation, ils reconnaissent tous cette division du temps.

Tout comme dans le cas de la production de l’espace, les campeurs saisonniers jouent un rôle important dans la production du temps. Les pratiques déterminent la façon dont la saison de camping est définie. Évidemment, les propriétaires de terrains de camping circonscrivent une période fixe, la saison, qui leur sert de référence pour établir les tarifs de camping. Ils établissement aussi des limites quotidiennes et saisonnières au-delà desquelles les activités doivent être moins bruyantes. Au-delà de ces limites, les campeurs saisonniers décident quand commence et se termine leur saison, qui peut être constituée seulement de fins de semaine ou de quatre mois entiers. Ils organisent aussi des activités de loisir et des événements spéciaux qui servent de points de repère temporels durant l’été. Ainsi, ils ont le pouvoir de modifier les contraintes temporelles qu’ils rencontrent ou de ne pas en tenir compte, tout simplement.

La vie est souvent une course folle entre l’école, la garderie, le travail et les tâches ménagères. Quand les vacances arrivent, on se remet à courir pour faire les bagages et arriver à destination après plusieurs heures de route. Le temps libre constitue une denrée rare pour plusieurs Québécois et Québécoises. Les campeurs saisonniers croient avoir trouvé un remède à ce manque de temps. Ils ont choisi un type de camping qui leur permet de minimiser la corvée des bagages et du trajet en voiture tout en maximisant le temps libre. En fait, ils ont un pouvoir réel sur la façon dont le temps est géré, ce qu’ils ne retrouvent peut-être pas au quotidien et c’est ce qui peut expliquer l’engouement pour cette pratique de loisir.



[23] Beaucoup de campeurs croient aussi que la sociabilité est moins intense entre les propriétaires ou locataires de chalets qui ne sont pas regroupés comme les roulottes (voir le chapitre 4).

[24] Au camping Le Marquis, un campeur s’occupe de couper le gazon de ses voisins qui ne veulent ou ne peuvent pas le faire eux-mêmes. Les gens payent dix dollars à chaque fois qu’ils font tondre leur gazon. De la même façon, un campeur nettoie les salles de bain du terrain de camping chaque jour. Il n’a pas de salaire, mais il n’a pas besoin de payer la location de son emplacement. Ce type d’arrangement n’a pas été observé au camping du Lac Cristal.

[25] La recherche de Centlivres et al. (1981) s’est déroulée à la fin des années 1970 alors que l’équipement de camping commençait seulement à alléger la tâche des femmes qui devaient faire la cuisine et le ménage. Dans les roulottes modernes, on peut retrouver une cuisinière, un four à micro-ondes, l’eau chaude et une salle de bain. Ces commodités permettent de passer moins de temps à accomplir des tâches ménagères.

[26] Les cellules plus foncées représentent des activités de loisir organisées collectivement par les campeurs. Il est à noter que les campeurs voyageurs arrivent à divers moments dans la semaine contrairement à la situation au camping du Lac Cristal.

[27] Comble de malchance, toutes ces activités ont du être interrompues à cause du mauvais temps !

[28] Les cellules plus foncées représentent des activités de loisir organisées collectivement par les campeurs. Il est à noter que le terme « marché » est utilisé pour désigner la venue de marchand de fruits, de légumes et de divers objets au camping pratiquement tous les vendredi.

[29] Il faut noter que la saison de pétanque est plus courte que la saison de camping. La première correspond approximativement à ce que j’ai appelé la haute saison.

[30] J’utilise le terme fin de semaine pour parler d’un seul court séjour par semaine. Certains campeurs passent quelques jours à leur roulotte durant la semaine parce qu’ils travaillent la fin de semaine.

[31] La partie plus foncée représente le nombre de jours ajoutés à la saison.

[32] Contrairement aux campeurs saisonniers, les propriétaires et responsables de terrains de camping considèrent davantage la saison comme une période de temps fixe, même si elle peut-être plus longue que les quatre mois officiels. Ils travaillent parfois plus de quatorze heures par jour entre le mois de mai et le mois de septembre. Bien que les campeurs saisonniers tentent de faire durer la saison le plus longtemps possible, ils tiennent à fermer le terrain de camping pour pouvoir prendre des vacances bien méritées.

[33] Pour faire sortir l’eau des tuyaux de la roulotte, les campeurs ou les employés du terrain de camping envoient un jet d’air sous pression dans la tuyauterie.

[34] Selon Sue (1995 : 410), ce type d’association de bénévoles contribue à la montée d’un temps social nouveau depuis le début des années 1990 : « Entre l’État et le marché, il remplit de nombreuses fonctions d’utilité sociale dans le domaine de l’éducation, de la culture, de l’information, de la santé, de l’environnement, etc. » Il réussit à structurer le temps libéré là où les institutions traditionnelles échouent (Sue, 1995 : 410).

© Catherine Allen, 2007