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Chapitre 4 - Sociabilité, rencontres, et échanges en camping

Table des matières

Alors que les propriétaires et les campeurs saisonniers jouent un rôle dans la production et de la construction de l’espace et du temps, la situation est différente dans le cas de la sociabilité. Contrairement à ce que les chercheurs ont pu observer dans des communautés fermées, les propriétaires des terrains de camping que j’ai étudiés ne sont pas vraiment responsables de la production et de la construction sociale de la sociabilité. Cependant, comme les promoteurs de quartiers protégés, ils s’en servent souvent pour recruter de nouveaux clients et clientes. Ces derniers sont particulièrement intéressés à fréquenter un terrain de camping dans lequel ils retrouveront des gens sociables et sympathiques avec qui discuter comme l’ont démontré différentes recherches sur les motivations des campeurs et campeuses (Kyle et Chick, 2004; Raveneau et Sirost, 2000, 2001; Centlivres et al ., 1981; Burch, 1969; Etzkorn, 1964). Les propriétaires sont donc presque entièrement désengagés de cet aspect de la vie de camping et c’est pourquoi cette section traitera principalement du rôle de leurs clients et clientes dans la production et la construction de la sociabilité.

Dans ce chapitre, nous verrons que les relations interpersonnelles que les campeurs saisonniers entretiennent entre eux sont produites et entretenues à travers de multiples gestes du quotidien. Tout d’abord, j’examinerai la façon dont la sociabilité est socialement produite lors de rencontres entre les campeurs et campeuses dans le contexte d’activités de loisir ou d’occupations quotidiennes. Trois niveaux de sociabilité présents sur le terrain de camping seront analysés. Premièrement, je décrirai en détail comment les membres des comités de loisirs sont organisés et de quelle façon ils produisent des espaces et des moments de sociabilité. Deuxièmement, je m’intéresserai au comportement des ménages qui participent aux activités de loisir sans toutefois être bénévoles. Troisièmement, ce sont les rencontres fortuites entre des voisins qui permettront de comprendre les attitudes à adopter lors de rencontres sociales fortuites ou non. Cette section se terminera par une discussion de la place qu’occupent les conflits dans la vie sociale des campeurs, ce qui illustre la construction des relations interpersonnelles par les différents acteurs du camping.

La deuxième section traitera des échanges, dons et ventes de biens et de services que l’on peut observer sur les terrains de camping et qui contribuent eux aussi à la production et la construction de la sociabilité. Je décrirai d’abord les différentes façons dont les campeurs et campeuses donnent de l’argent et du temps au camping, favorisant ainsi les rencontres sociales. Les dons entre les individus, d’un individu à la communauté des campeurs et d’une entreprise au groupe seront analysés. En deuxième lieu, je démontrerai que même les transactions économiques peuvent constituer une bonne façon de rencontrer des gens et surtout que les campeurs et campeuses considèrent que ces relations interpersonnelles peuvent être mises à profit pour obtenir des informations privilégiées et des bas prix lors de futures transactions économiques.

Comme nous l’avons vu dans les chapitres précédents, la communauté des campeurs saisonniers s’organise principalement autour des activités de loisir auxquelles ils s’adonnent chaque semaine. Les responsables des comités de loisirs forment un noyau central autour duquel gravitent les individus qui participent à des événements communautaires ou qui tissent des liens en dehors de toute activité formelle (voir la figure 4.1).

(Schéma : Catherine Allen,2007)

Les campeurs saisonniers ont donc trois façons différentes de participer à la production de la sociabilité. Ils peuvent s’impliquer dans l’organisation des activités de loisir, simplement y participer ou se contenter de tisser des liens sociaux avec leurs voisins au quotidien. Ces trois niveaux de sociabilité seront analysés dans cette section pour rendre compte de la mise en place d’un environnement propice aux rencontres sociales. Finalement, nous examinerons comment les conflits s’insèrent dans cet univers de sociabilité pour donner un sens aux relations interpersonnelles entre campeurs, campeuses et propriétaires.

Dans le chapitre précédent, il a été amplement question des activités de loisir organisées sur le terrain de camping en tant que points de référence temporels. En plus de contribuer à la production sociale du temps du camping, ces événements permettent aux campeurs de tisser des liens plus ou moins intimes entre eux. Après avoir expliqué comment sont constitués les comités de loisirs qui se chargent entre autres de divertir les campeurs, j’analyserai la façon dont cette institution contribue à la production de la sociabilité sur le terrain de camping.

Dans les années 1980, au camping Le Marquis et au camping du Lac Cristal, les campeurs saisonniers se sont dotés d’un organisme à but non lucratif dont le mandat était d’organiser des activités de loisir durant la saison de camping. Une telle organisation permet encore aujourd’hui aux campeurs et campeuses de Saint-Sulpice de gérer l’argent nécessaire pour mettre sur pied des événements sociaux sans devoir nécessairement passer par le propriétaire. Par exemple, ceux qui achètent leur carte de membre au coût de 15$ par ménage en début de saison étaient invités à un souper communautaire gratuit le soir de la Saint-Jean Baptiste, le 24 juin 2006. L’argent recueilli tout au long de la saison au cours de diverses campagnes de financement permet entre autres d’engager une personne responsable de l’animation musicale lors des soirées dansantes du samedi soir. Divers prix de participation sont aussi offerts lors des activités hebdomadaires, ce qui a nécessité un budget d’environ 26 000 dollars en 2006.

Le comité des loisirs du camping Le Marquis est formé minimalement d’individus occupant les postes de président, vice-président, trésorier et secrétaire comme dans n’importe quel conseil d’administration. Pour aider ces campeurs saisonniers dans l’exercice de leur fonction et veiller à la supervision de chacune des activités hebdomadaires (le baseball poches et le bingo entre autres), des directeurs et directrices viennent se greffer à la formation. À la fin de chaque saison, les résidents du camping sont invités à se regrouper pour former une équipe capable d’assumer la gouvernance du comité des loisirs l’année suivante. Si plus d’une équipe convoite la direction de ce dernier, une élection est organisée durant l’assemblée générale des campeurs qui se déroule au début du mois de septembre. Les équipes présentent normalement un calendrier des activités prévues pour l’été suivant à cette occasion et celle qui est élue s’affaire ensuite à réaliser et financer ce qu’elle a planifié. Des sous-comités gravitent autour de cet organe central et ils se concentrent sur l’organisation d’un seul événement spécial (rallye, tournoi de fers et de pétanque entre autres) qui se répète généralement d’une année à l’autre.

Au camping du Lac Cristal, les sous-comités ont officiellement pris le dessus sur l’unique comité des loisirs depuis 2006. La gestion centralisée devenait vraisemblablement trop lourde étant donné le nombre élevé de personnes à diriger et d’activités à organiser. Selon une employée, les campeurs et campeuses ne veulent, aujourd’hui, plus sacrifier leur été pour s’occuper de l’ensemble des événements de loisirs. Il n’y aura plus d’assemblée générale puisque les activités de loisir ne seront plus administrées par un organisme à but non lucratif. Le propriétaire du terrain de camping, M. Larrivée, joue maintenant officieusement le rôle de président et il coordonne les bénévoles qui décident de se consacrer à une activité en particulier. Chaque jeu ou sport a donc son sous-comité. Ces sous-comités s’occupent des ligues de fers, de pétanque et de balle donnée tout comme des différents événements spéciaux de l’été. Les responsables sont élus parmi les résidents du camping et d’autres bénévoles viennent les aider par la suite. Par exemple, une campeuse s’occupe d’organiser un spectacle de variétés depuis quatre ans. Elle recrute parmi ses voisins des gens qui acceptent de l’aider, entre autres, au montage de la scène, à l’éclairage et au maquillage. Ainsi, les responsabilités individuelles des bénévoles diminuent et les services demeurent pratiquement les mêmes.

Être élu et bénévole dans un comité de loisir implique donc une grande sociabilité. La participation à une telle organisation permet à plusieurs hommes et femmes de socialiser et de connaître un peu mieux leurs voisins, même ceux qui sont un peu plus introvertis. Lisa, qui fréquente le camping Le Marquis depuis 1996 environ, parle de son expérience au sein du comité des loisirs comme une occasion de surmonter sa timidité :

Les membres des comités des loisirs doivent nécessairement faire affaire avec tous les campeurs saisonniers qu’ils sollicitent périodiquement pour des collectes de fonds ou pour leur participation à diverses activités. C’est pour cette raison que les enfants de Christiane l’ont encouragée à se présenter aux élections avec une équipe en 2005 après le décès de son mari. Elle s’est tellement amusée qu’elle a voulu répéter l’expérience l’année suivante.

Les membres des différents comités de loisirs et les bénévoles qui les épaulent connaissent beaucoup de gens et ils sont nécessairement très impliqués dans la vie sociale du camping. De plus, ils créent des « espaces de sociabilité » (où la discussion et les rencontres sont favorisées) qui contribuent à créer un sentiment d’appartenance à la collectivité chez leurs voisins semblable à ceux observés par Herrmann (2006 : 183) lors de ventes de garage de quartier. Ces associations de volontaires se sont justement développées principalement pour produire une atmosphère de sociabilité et elles n’ont aucune autre prétention que de favoriser la discussion et le divertissement des membres selon Rompré (1992 : 447).

Pour certains, les propriétaires profitent amplement de l’implication bénévole des campeurs puisqu’elle permet de créer un esprit de communauté au camping, ce qui contribue à la rétention de la clientèle. Il ne faut pas oublier que les campeurs saisonniers sont des clients d’une entreprise touristique et qu’ils pourraient s’attendre à bénéficier de services de loisirs étant donné qu’ils payent pour la location de leur emplacement. Selon Thibault et Fortier (2003 : 316), « dans le domaine commercial, les usagers sont des clients, des objets d’études de marché, dont la satisfaction individuelle est incontournable. » Les propriétaires ont tout intérêt à favoriser eux-mêmes la satisfaction de leur clientèle. Malgré le contexte commercial dans lequel s’inscrit le camping, la satisfaction individuelle des campeurs et campeuses repose sur l’action collective d’une association de bénévoles dédiée à la création d’un esprit de groupe sur le terrain de camping. Comme nous l’avons souligné à quelques reprises, même si les campeurs ne sont pas rémunérés pour le rôle prépondérant qu’ils jouent dans la production de la sociabilité, ils contribuent indirectement à augmenter la valeur d’une entreprise de camping. En ce qui a trait à la sociabilité, ce sont les clients qui font la majorité du travail même s’ils n’en retirent pas tous les bénéfices.

Mon intégration au monde du camping s’est principalement déroulée par le biais des activités de loisir auxquelles je me faisais un devoir de participer assidûment. Au camping du Lac Cristal, j’ai commencé à jouer à la pétanque dès mon arrivée. La chance de la débutante m’a beaucoup aidée et après quelques parties, j’ai vite été identifiée comme une étoile montante de cette discipline. Les campeurs et campeuses me reconnaissaient et ils commentaient mes performances lorsqu’ils me voyaient dans la rue. De la même façon, ma participation au bercethon du camping Le Marquis, journée durant laquelle j’ai dû me bercer durant 12 heures consécutives, m’a permis de m’attirer la sympathie de campeuses un peu moins faciles d’approche qui m’ont beaucoup aidée dans ma recherche par la suite. Tout comme moi, plusieurs hommes et femmes participent à des activités sportives et des soirées de loterie sur leur terrain de camping pour fraterniser avec leurs voisins et briser leur isolement. La façon dont ces événements sociaux sont organisés favorise le maintien de liens sociaux tout au long de la saison et de l’année.

Malgré ce que l’on pourrait croire, la passion pour un sport ne semble pas être la principale raison qui explique pourquoi les campeurs saisonniers participent aux diverses ligues et équipes du terrain de camping. En fait, plusieurs ne jouent pas à la pétanque, aux fers ou à la balle donnée lorsqu’ils sont en ville l’hiver. « Ce n’est pas tant le plaisir procuré par la pratique du sport ou du jeu qui grise au départ les membres que la conscience qu’ils ont d’appartenir à un groupe défini comme référence » (Rompré, 1992 : 449). Chaque activité comporte son lot d’habitués qui se rencontrent périodiquement et qui finissent par bien se connaître étant donné les règlements mis en place par les organisateurs. Par exemple, la composition des équipes est déterminée au hasard pour favoriser les nouvelles rencontres et éviter qu’il se forme des clans de personnes qui se connaissent déjà. Les nouveaux campeurs peuvent donc plus facilement s’intégrer en pratiquant un sport.

Comme l’affirme Neal (2005) au sujet des parieurs dans le domaine des courses de chevaux, jouer à la loterie peut constituer une activité sociale en elle-même au même titre que la participation à un sport. Les jeux de hasard contribuent à favoriser la sociabilité au camping de multiples façons comme nous le verrons plus loin. Les soirées de bingo sont particulièrement populaires. Ces rencontres de loterie hebdomadaires sont principalement fréquentées par des femmes, bien que plusieurs hommes y participent aussi au camping Le Marquis. Évidemment, l’appât du gain reste une des raisons qui expliquent un tel succès. Par exemple, au camping Le Marquis, l’achalandage augmente lorsque le gros lot est plus élevé. Certaines campeuses ne sont pourtant pas très attentives aux numéros tirés et plusieurs ne fréquentent pas les salles de bingo en dehors du camping. Comme pour la pétanque ou les fers, ces soirées permettent à tous de passer du temps ensemble et discuter de leurs intérêts communs.

Les soirées de bingo, les parties de pétanques et les matchs de balle donnée représentent autant d’occasions pour les campeurs et campeuses d’échanger sur leurs expériences de vie. En effet, ces activités donnent lieu à plusieurs moments de discussion intense, que ce soit avant le début d’une partie de pétanque ou durant une pause entre deux jeux de bingo. Bien qu’elle fasse référence à une expérience qu’elle a vécue sur un terrain de camping de Floride, Laurence, du camping Le Marquis, explique bien comment se déroulent ces rencontres : « Chacun raconte sa petite histoire d’une certaine façon. Sans connaitre… sans dire que je raconte ma vie. Ce n’est pas ça pantoute. Tu racontes ta petite histoire. Un petit peu de ta vie, un petit peu où tu travaillais… Différentes choses quand même. Tu apprends à te connaître comme ça. » Les gens discutent autant de la maladie de l’un, de l’emploi du temps que des nouvelles de la semaine au camping. Les amitiés qui se créent lors de ces événements sont tellement fortes que des campeurs saisonniers qui ont déménagé continuent parfois de participer aux activités sociales de leur ancien camping. Par exemple, Adrien, qui a longtemps campé au camping du Lac Cristal et qui possède maintenant un chalet dans les Laurentides, se rend à Saint-Bernard-de-Lacolle presque deux fois par semaine pour jouer à la pétanque ou aux fers avec ses amis du camping. Les amitiés de camping peuvent durer au-delà de la simple pratique du camping saisonnier. Souvent, la nature d’une activité importe peu tant que les campeurs et campeuses peuvent discuter ensemble et briser l’isolement dans lequel ils sont parfois plongés en ville.

Certains individus adoptent d’ailleurs le camping saisonnier parce qu’ils ne trouvent pas leur vie sociale assez satisfaisante comme l’explique Dominique du camping Le Marquis : « À l’époque, j’avais une vie sociale assez limitée. Le camping c’était une façon aussi de vivre une vie sociale pas trop loin. J’habitais Montréal. Ça prenait une demi-heure et on était avec nos amis. » L’isolement peut être particulièrement difficile à vivre pour les personnes âgées. Par exemple, un homme, qui campait avec sa femme depuis les années 1970, a longuement hésité avant de retourner à sa roulotte lorsque sa compagne de vie est décédée. Le camping est rempli de souvenirs tristes maintenant qu’elle est partie. Pourtant, ses amis de longue date lui ont permis de passer à travers son deuil plus facilement en allant discuter tous les jours avec lui sur sa balançoire. Les personnes âgées seules sont particulièrement nombreuses au camping du Lac Cristal. Elles ont toutes affirmé que venir au camping leur faisait le plus grand bien parce qu’elles ne s’y ennuient pas étant donné la quantité d’activités auxquelles elles peuvent participer.

À l’échelle de la saison, la participation à des activités de loisir permet aux campeurs saisonniers de partager des moments significatifs avec leurs voisins et de renforcer les liens qui les unissent. Par exemple, les représentants des trois principales activités sportives du camping du Lac Cristal (la pétanque, la balle donnée et les fers) organisent chacun une soirée spéciale où les meilleurs joueurs de la saison sont récompensés et où tous les participants reçoivent de petits cadeaux. Ces soirées sont attendues avec impatience dès le début de la saison. Une de mes voisines m’a informé dès ma première participation à une partie de fers que je devais m’inscrire officiellement pour avoir droit au souper de fin de saison et la distribution de prix de participation qui s’y déroule. À ces occasions, les joueurs revêtent leurs plus beaux atours et ils se réunissent à la salle communautaire pour partager un copieux repas de viande accompagnée de salades et de desserts variés. Cette commensalité, que l’on retrouve aussi au camping Le Marquis à divers moments durant la saison, illustre la volonté des campeurs saisonniers de se réunir pour partager temps, espace ainsi que plusieurs aspects de leur vie. La sociabilité est produite par la tenue de tels événements. De plus, les campeurs et campeuses construisent ces relations interpersonnelles comme une source de réconfort et de plaisir.

La production de la sociabilité ne se termine jamais même en dehors des différentes saisons de camping. Afin d’éviter que les campeurs saisonniers ne se perdent de vue durant la longue période d’inactivité du camping, les comités de loisirs organisent généralement des activités « hors saison ». Elles se déroulent habituellement au mois de mars, quelque mois avant l’ouverture des terrains de camping. Ces rencontres, qui contribuent à financer les événements organisés dès le mois de juin, permettent aux campeurs saisonniers de se donner des nouvelles et surtout de savoir qui sera de retour à l’ouverture du terrain de camping au mois de mai. Que ce soit une partie de quilles ou une sortie à la cabane à sucre (sans compter les appels téléphoniques et les rencontres informelles), la vie sociale des campeurs saisonniers survit aux rigueurs de l’hiver pour mieux reprendre son cours une fois la saison des loisirs revenue.

Les relations interpersonnelles qui se créent lors des rencontres sportives et ludiques se répercutent sur l’atmosphère de l’ensemble du terrain de camping. Malgré la multiplicité d’activités offertes tant au camping Le Marquis qu’au camping du Lac Cristal, certains campeurs saisonniers décident librement de ne pas y participer et de rester calmement sur leur emplacement. Faut-il en conclure qu’ils ne participent pas à la production de la sociabilité du camping? Non. Des liens sociaux existent en dehors de l’univers des loisirs, même si celui-ci en constitue le noyau dur. Des groupes d’amis et d’apparentés, formés en dehors du camping représentent aussi une forme importante de sociabilité. De plus, il semble exister une pression sociale qui oblige pratiquement les voisins à socialiser.

L’expérience des apparentés et des proches joue un rôle très important dans la décision d’une personne de pratiquer ou non le camping selonBurch (1969). Parmi les campeurs et campeuses que j’ai interrogés, la présence d’un ami, d’un membre de la famille ou d’un conjoint sur place était la principale raison expliquant le choix du terrain de camping où s’installer. Le bouche à oreille représente ainsi la meilleure publicité pour le camping Le Marquis et le camping du Lac Cristal. En fait, outre une simple mention dans le Guide du Camping du Québec (2006), ils n’ont pas de site internet très élaboré ni de message publicitaire avec une photographie comme certains de leurs concurrents. La majorité des campeurs saisonniers qui m’ont accordé une entrevue ont affirmé avoir connu leur terrain de camping par le biais d’un ami ou d’un proche. Une campeuse, qui a choisi le camping du Lac Cristal pour ses activités, explique qu’elle l’a personnellement recommandé à beaucoup de gens : « Mes amis se sont tous établis ici et ça s’est multiplié. Les parents sont venus éventuellement louer un terrain. Le frère, la sœur… D’autres amis à moi ont acheté des roulottes parce que j’étais ici. Juste à cause de moi, le propriétaire a loué 20 ou 25 terrains » (Hélène L.C.). C’est ainsi que le camping du Lac Cristal s’est considérablement agrandi et que la population du camping Le Marquis s’est renouvelée après la faillite des années 1970. Souvent, il semble qu’avoir des parents ou des amis sur place est plus important que tout autre facteur dans le choix d’un premier terrain de camping.

Pour certains, les relations de parenté sont intimement reliées au monde du camping saisonnier. Lorsque des apparentés habitent dans des roulottes séparées, ces dernières sont souvent situées les unes à côté des autres. C’est le cas pour une famille élargie du camping Le Marquis. Un enfant d’un de ces ménages explique la place que le camping occupe dans sa vie familiale : « Moi je le sais c’est quoi la différence entre l’hiver et l’été. L’été on est beaucoup en famille et l’hiver on ne se voit quasiment pas » (Émile L.M.). Des individus décident aussi parfois de faire du camping saisonnier principalement parce qu’ils veulent se rapprocher de certains membres de leur famille qui se trouvent déjà sur place. Des couples peuvent même se former en camping et perdurer jusqu’à ce qu’une autre génération de campeurs voit le jour. Il est difficile d’estimer combien de gens campent au même endroit qu’un membre de leur famille. Au camping du Lac Cristal, il n’est toutefois pas rare de constater que plus de la moitié des joueurs d’une équipe de balle donnée sont apparentés. Par contre, d’autres coupent les ponts avec leur famille élargie durant la période estivale pour se consacrer entièrement à leurs amitiés de camping.

Les nouveaux campeurs et campeuses qui connaissent des gens sur place avant leur arrivée n’ont certainement pas de problèmes à s’insérer dans un réseau social sans participer à des activités de loisir. Malgré tout, peu de gens se limitent à entretenir des liens déjà établis en dehors du terrain de camping, même s’ils ne sont pas très impliqués socialement. Les normes de sociabilité en camping forcent quelque peu les rencontres. Tout d’abord, la roulotte étant passablement plus petite que la résidence principale, les campeurs saisonniers passent une bonne partie de leur temps dehors sur leur balcon ou leur parterre. Ils se rencontrent donc immanquablement lorsqu’ils se promènent dans la rue. Au camping Le Marquis, les résidents se font un devoir de saluer systématiquement d’un signe de la main tous les individus qui passent devant leur roulotte. Ne pas le faire est perçu comme un refus de communiquer avec les autres campeurs et campeuses :

Au contraire, j’étais toujours surprise de devoir faire les premiers pas en matière de salutation lorsque j’arrivais au camping du Lac Cristal. Seules les personnes qui se connaissent déjà s’y saluent systématiquement, mais encore une fois, ne pas le faire peut remettre en question de futures relations sociales.

Peu importe le terrain de camping, la discussion avec des voisins et des amis constitue la principale occupation des campeurs saisonniers avec qui j’ai eu la chance de passer l’été. J’ai moi-même été obligée de m’adapter à cette réalité à certaines occasions. Si je manquais de temps pour me rendre à une entrevue, je devais éviter de passer par telle ou telle rue de peur que certains campeurs ou campeuses me voient et qu’ils m’invitent à m’asseoir sur leur balançoire pour une conversation qui pouvait durer des heures. Un campeur raconte une situation semblable vécue au camping Le Marquis : « Je ne suis pas capable de faire le tour à pieds. Faire le tour au complet… Quand tu t’arrêtes à une place, tu t’arrêtes à toutes les places. Hier, on a été prendre une marche, on ne l’a pas pris longtemps. On a jasé. Première chose qu’on a sue, on était arrêté ici en arrière » (Mathias L.M.). Un autre doit limiter ses interactions lorsqu’il se déplace dans un but précis au camping du Lac Cristal :

Ces campeurs exagèrent certainement un peu l’ampleur des relations sociales qui se développent sur leur terrain de camping, mais il y a toujours quelqu’un à qui parler lorsque l’ennui se fait sentir. Les gens ne peuvent pas s’ignorer quand ils se rencontrent parce qu’ils savent qu’ils auront à se parler de nouveau par la suite dans un autre contexte, comme dans le cas des relations entre apparentés.

Peu importe leur niveau d’implication dans les activités de loisir du camping, la majorité des campeurs saisonniers se connaissent minimalement les uns les autres et ils passent un temps considérable à discuter ensemble. Ils accordent de l’importance à une sociabilité harmonieuse et étendue. En fait, ils la construisent de façon à ce qu’elle soit plus profonde et riche au camping qu’en ville. Leurs interactions fréquentes font en sorte qu’ils s’intéressent mutuellement à leur bien-être et ils s’inquiètent lorsqu’une maladie, un accident ou un décès surviennent. De façon troublante, un résident du camping le Marquis explique la différence de sociabilité qu’il vit observée entre le camping et sa résidence principale :

Certains affirment que la vie en camping se compare à celle décrite par Redfield (1947 : 301) lorsqu’il affirme que dans les petites communautés rurales, toutes les relations interpersonnelles sont conçues comme des relations de parenté. Elle change de l’existence plutôt anonyme de la ville et c’est pour cette raison que les gens aiment le camping saisonnier. À tous les niveaux, ils participent à la production de la sociabilité par de petits gestes du quotidien comme par des initiatives plus élaborées que sont les activités de loisir. À travers ces expériences, la sociabilité en camping est construite comme une source de réconfort et de plaisir qui doit être beaucoup plus étendue qu’en ville.

Dans les chapitres et les sections précédentes, ma vision du camping saisonnier est plutôt optimiste. J’ai décrit les choses comme la majorité des campeurs et campeuses me les ont racontées, c'est-à-dire en mettant l’accent sur les aspects positifs de cette pratique. Malgré tout, la vie n’est pas toujours rose au camping. Les reproches et les critiques fusent, surtout en dehors des contextes d’entrevues, ce qui contribue parfois à déconstruire un peu la sociabilité. Que ce soit entre eux ou par rapport au propriétaire du terrain de camping, les conflits peuplent la vie quotidienne des campeurs et ils représentent la cause du départ de plusieurs. Les différentes constructions de la sociabilité ne sont pas toujours compatibles.

La principale source de conflit est la même que la principale source de production de la sociabilité chez les campeurs saisonniers : les activités de loisir. Même si tous ont affirmé profiter avec plaisir des propositions de divertissement qui les intéressent, ils ont toutefois ajouté que les bénévoles doivent s’attendre à se faire critiquer : « Ça c’est dans n’importe quel camping je pense que tu vas trouver ça. Les clans et puis les petites cliques et les insatisfaits. Il va toujours y en avoir. Que tu fasses ce que tu voudras dans les activités, il va toujours y en avoir des insatisfaits » (Réjane L.C.). Les campeurs et campeuses ne critiquent pas directement les personnes en cause, mais ils en parlent fréquemment entre eux. Par exemple, un soir du mois d’août au camping du Lac Cristal, j’ai été témoin d’une de ces situations où les aspects négatifs du rôle de bénévole se dévoilent. Une campeuse remplaçait le responsable de la pétanque qui était absent pour une journée. Quand le temps est venu de dévoiler la composition des équipes, plusieurs joueurs n’ont pas été nommés et la remplaçante a dû s’y reprendre à deux fois avant que tous réussissent à se trouver un groupe pour jouer. Les participants et participantes lui reprochaient de prendre trop de temps pour former les équipes et ils venaient toujours la déranger alors qu’elle travaillait. Ils ont critiqué l’organisation jusqu’à ce que le jeu débute. Les bénévoles doivent faire face à bon nombre de conflits dans les espaces de sociabilité qu’ils produisent.

La formation des comités de loisir représente aussi une source de tension. Au camping Le Marquis, certains campeurs étaient tellement fâchés de ne pas avoir remporté l’élection décisive de 2005 qu’ils ont refusé de participer aux événements de l’été 2006. Une campeuse, membre de l’équipe élue, explique :

Les tractations relatives à la mise sur pied d’un nouveau comité sont teintées des rivalités entre les campeurs et campeuses. Certains rendent leur implication bénévole conditionnelle à ce que leurs « ennemis » ne travaillent pas avec eux. Le choix des activités à intégrer au calendrier de la saison peut aussi diviser les bénévoles dans ce contexte. Il est difficile de former des équipes stables.

Outre les conflits relatifs à la participation aux activités de loisir, certains campeurs développent une aversion durable envers d’autres qui témoigne d’une construction de la sociabilité nuancée. Par exemple, deux clans de campeurs étaient vraisemblablement opposés au camping du Lac Cristal. Étant plus près de certains d’entre eux, j’ai constaté à quel point ils pouvaient se mépriser. Les deux parties s’accusaient mutuellement d’être trop individualistes et pas assez altruistes. Dans un autre ordre d’idées, Paul, un ouvrier qui s’implique activement dans la production d’infrastructures de loisirs au camping du Lac Cristal depuis les années 1970, a avoué que des campeurs avaient cessé de lui parler lorsqu’il a changé son vieil équipement pour une roulotte de parc plus luxueuse. Pensant qu’il était soudainement devenu riche, certains de ses amis l’ont ignoré toute la saison. Les relations sociales des campeurs saisonniers peuvent être à la fois gratifiantes et douloureuses, mais elles contribuent à former un univers de sociabilité construit à la fois comme accueillant et hostile.

Si la présence d’amis ou d’apparentés sur place représente la principale raison qui motive les individus à s’installer sur un terrain de camping, celle qui les encourage à partir est un conflit avec le propriétaire de l’endroit. Ce dernier constitue une des seules choses que les campeurs et campeuses ne peuvent pas changer dans leur environnement de loisirs. C’est peut-être pourquoi Mario, du camping du Lac Cristal, affirme que : « Dans notre camping idéal, il faudrait choisir notre propriétaire de camping. Il faudrait qu’on soit propriétaire de camping! » Les histoires que j’ai pu recueillir sur ce type de conflits traitent majoritairement d’une expérience négative qui s’est terminée par un déménagement. Un changement dans les règlements ou l’organisation du camping reste la principale source de conflit identifiée par mes informateurs. Par exemple, une campeuse a décidé de quitter le terrain de camping que possédait son ex-beau-frère parce qu’il ne tolérait plus les fêtes et les parties de pétanque après le coucher du soleil. D’autres sont partis parce qu’ils trouvaient leur propriétaire trop sévère ou qu’ils n’étaient pas d’accord avec les nouveaux règlements mis en place.

Pour ceux qui ne sont jamais déménagés, un changement de propriétaire ou de gérant peut aussi provoquer de l’insatisfaction. L’achat du camping du Lac Cristal par les Larrivée à la fin des années 1970 n’a pas fait l’unanimité au départ chez les résidents de l’endroit. Leur style de gestion plus strict et leur relation distante avec les campeurs saisonniers ont provoqué certains conflits. L’un d’eux est raconté ici :

Chaque nouveau règlement semble être une pomme de discorde potentielle. Par exemple, les augmentations de tarifs font souvent monter les campeurs et campeuses aux barricades. Ils estiment toujours payer trop cher alors que les propriétaires croient que l’augmentation du coût de l’énergie justifie amplement les légères hausses de tarifs.

Les campeurs, propriétaires et employés des terrains de camping ne construisent pas leurs relations interpersonnelles de la même façon et ce déséquilibre peut causer des problèmes considérables. Les campeurs et campeuses voudraient bien être amis avec le propriétaire comme ils le sont avec leurs voisins. Voyons comment Daniel décrit M. Larrivée :

Au camping Le Marquis, les résidents sont particulièrement critiques à l’égard des gérants qui ne les aident pas assez quand ils en ont besoin. Ils ont l’impression que ce type de personne ne coopère pas avec eux dans leur désir d’améliorer leur qualité de vie.

La distanciation constitue pourtant un mécanisme de défense nécessaire pour un propriétaire ou un employé qui n’a pas le même statut dans la communauté des campeurs. Il doit chaque jour faire preuve d’autorité et refuser des privilèges aux campeurs et campeuses qui se sentent comme chez eux. M. Larrivée explique avec beaucoup d’émotion sa difficulté à jouer à la fois le rôle d’ami et de policier dans son propre terrain de camping :

L’autorité et l’amitié ne font pas bon ménage, mais c’est pourtant ce que voudraient les campeurs saisonniers : socialiser avec le propriétaire de leur terrain de camping qui ferait néanmoins respecter les règlements pour que le chaos ne règne pas. C’est un défi que tous ne réussissent pas à relever.

Même si l’animosité est présente parmi tous les acteurs d’un camping, les amitiés sont encore plus importantes dans la construction des relations interpersonnelles. Les conflits entre campeurs ne se terminent généralement pas autant en déménagement que ceux avec les propriétaires. En fait, l’atmosphère de sociabilité profonde, étendue et enrichissante que construisent les campeurs devrait s’étendre aux relations entre les propriétaires de terrains de camping et les résidents pour qu’ils soient satisfaits. Les dirigeants ne construisent pas la sociabilité de la même façon que leurs clients. Ces derniers veulent avoir du plaisir ensemble alors que les premiers doivent faire preuve d’autorité pour garder leur entreprise rentable et en ordre. La place qu’occupe le camping saisonnier entre le monde des relations commerciales et interpersonnelles crée des tensions multiples dont nous avons déjà discuté dans le premier chapitre. La reconnaissance de ce caractère hybride, qui influence plusieurs aspects de cette pratique de loisir, permet toutefois de mieux comprendre les processus de production et de construction de la sociabilité en camping.

Selon Lengkeek et Bargeman (1997 : 239), « self-organized clubs can be considered closed circuits of production and consumption. » Les campeurs ne se contentent pas de partager leur temps et espace avec leurs voisins afin de produire et de construire un environnement propre à la création de relations sociales. Les échanges de biens et de services sont monnaie courante en camping et ils contribuent eux aussi à construire la sociabilité. Dans cette section, je vais examiner attentivement les différentes formes d’échange que l’on retrouve sur le terrain de camping pour démontrer comment elles entretiennent et perpétuent les liens sociaux. Les échanges à visées sociales, qui s’apparentent au don, et les échanges proprement économiques seront respectivement analysés.

Comme nous l’avons vu plus haut, les campeurs saisonniers vivent dans un environnement où les relations sociales ressemblent à celles qui sont associées à la vie dans les petites sociétés traditionnelles décrites par Redfield (1947). La vision traditionnelle du bon voisinage inclut aussi habituellement un échange de nourriture, d’objets et de services selon Herrmann (2006 : 183). Par exemple, les gens estiment qu’il devrait être possible pour une personne d’aller demander à un voisin ou une voisine un peu de sucre manquant à une recette (Perren et al., 2004 : 967). Les campeurs saisonniers pratiquent le même type d’échanges avec leurs voisins, ce qui contribue à renforcer les relations interpersonnelles qu’ils développent avec le temps et l’étendue de la sociabilité.

En fait, les chercheurs qui s’intéressent au don ont depuis longtemps commenté la façon dont cet échange s’inscrit dans un contexte purement social : « Comme le marché, le don c’est aussi une façon de faire circuler les choses et les services entre nous. Mais c’est une façon différente de la forme marchande. La circulation des choses qui passent par le don repose plus sur les liens sociaux et les valeurs d’appartenance » (Godbout, 2002 : 43). La confiance constitue la base du don puisque le contre-don n’est pas garanti dans ce type d’échange (Godbout, 1995 : 52). Le cadre conceptuel développé par Widegren (1997) est très utile pour accéder au sens des échanges que l’on peut observer entre les campeurs et campeuses et qui s’apparentent au don. Selon elle, les échanges sociaux représentent une façon de faire une contribution dans le but de s’attirer la sympathie d’une ou plusieurs personnes. Le donneur augmente ainsi son statut ou son capital social, ce qui fait en sorte que les autres vont avoir tendance à l’aider plus tard (Widegren, 1997 : 762). Ainsi, ce type d’échange construit les relations interpersonnelles comme une source d’aide potentielle. La sociabilité de camping implique l’entraide et le don. Dans le monde du camping, j’ai observé trois types de relations qui peuvent être classés dans la catégorie des échanges sociaux : les contributions personnelles visant la communauté des campeurs et les contributions faites par des entreprises à ce groupe ainsi que les échanges entre des individus.

Les campeurs saisonniers contribuent personnellement à la survie économique du groupe par des actes de don. Cette manifestation d’entraide soutient la production de la sociabilité. Les loteries et autres campagnes de financement représentent les meilleurs exemples de ce type d’échange social. Les sommes en jeu n’atteignent pas celles administrées par une municipalité ou une province, mais elles peuvent s’élever jusqu’à quelques milliers de dollars selon le nombre d’individus impliqués dans les activités. En effet, le « moitié-moitié » constitue la campagne de financement la plus commune et elle permet la mise en place d’un système de don qui contribue à produire l’atmosphère de sociabilité du camping semaine après semaine. Le prix que les campeurs payent pour acheter leurs billets est divisé en deux montants équivalents. L’un sert au financement des multiples activités de loisirs de la saison et l’autre est distribué au hasard parmi les participants. La possibilité de gagner des montants variant entre cinquante et mille dollars encourage les gens à participer à de telles loteries, mais la pression sociale permet aussi d’expliquer leur comportement.

Chaque semaine ou à l’occasion d’activités spéciales, les membres des comités sollicitent les campeurs et campeuses pour qu’ils participent au « moitié-moitié ». Souvent, les gens se sentent obligés de contribuer pour ne pas que les autres croient qu’ils se désengagent de la communauté des campeurs. Acheter un billet de loterie est une façon de réitérer ses liens avec les autres campeurs et de permettre une production durable de la sociabilité. Les dépenses peuvent devenir très importantes à la longue comme l’explique cette campeuse : « On a toujours la main dans les poches. Tu sais avec le comité… Moitié-moitié le samedi et le dimanche, le vendredi soir le bingo coûte 15 dollars ou 10 dollars. […] Le samedi soir ça te coûte deux dollars parce qu’ils remettent des prix après » (Delphine L.M.). Les campeurs et campeuses se font un devoir de contribuer même si ce qu’ils y gagnent n’est pas toujours de l’argent, mais du capital social.

Évidemment, l’argent ramassé est redistribué. Les divers prix et récompenses offerts lors des activités de loisir et à la suite de loteries représentent la forme la plus importante de redistribution. Les campeurs saisonniers payent indirectement pour les prix de participation qu’ils gagnent. Ils n’achèteraient pas nécessairement les objets souvent peu coûteux qui sont attribués comme prix de participation, mais quand ils les gagnent, ils sont plutôt contents. Les activités de loisir et événements spéciaux dont nous avons discuté dans la section précédente sont aussi rendues possibles grâce à des sommes d’argent données. Dans le contexte de tels événements festifs et heureux, l’échange d’argent et d’objets réussit plus facilement à entretenir un environnement de sociabilité dans les ventes de garage selon Herrmann (2006 : 186). Les dons facilitent la production de la sociabilité par les activités de loisir.

En plus de donner de l’argent à la communauté des campeurs, les gens qui fréquentent le camping Le Marquis et le camping du Lac Cristal donnent énormément de leur temps. Le bénévolat est une occupation importante pour plusieurs campeurs saisonniers et il représente aussi un don. Comme nous l’avons vu à la section précédente, la participation à un comité de loisir contribue à la production d’espaces et de moments de sociabilité. Leurs actions peuvent aussi leur permettre d’accumuler une quantité passablement importante de statut et de capital social. Par exemple, Paul, qui donne son temps à la fois pour la pétanque, les fers et la balle donnée au camping du Lac Cristal, était assis à la table d’honneur lors d’une soirée gala de fin de saison. Le responsable de la ligue de pétanque de ce terrain de camping a de son côté reçu une plaque témoignant de son dévouement à la communauté des campeurs. En général, les bénévoles des deux terrains de camping reçoivent des cadeaux en fin de saison; ceux-ci viennent souligner le travail accompli. Toutes ces marques de reconnaissances contribuent à faire en sorte que ces individus et d’autres auront envie de donner du temps pour produire la sociabilité au camping l’année suivante.

Deuxièmement, les campeurs et les campeuses ne font pas uniquement des contributions en tant qu’individus. Ils donnent parfois spécifiquement parce qu’ils sont propriétaires ou employés d’une entreprise qui, elle, contribue au maintien de l’atmosphère sociable du camping. En fait, les commanditaires représentent une source de financement considérable. On pourrait croire que cet argent représente un apport extérieur au système économique interne du camping, mais les entreprises qui donnent de l’argent aux campeurs sont intimement reliées à la communauté des campeurs. Tout d’abord, ce sont majoritairement des entreprises appartenant à des campeurs qui commanditent les différentes activités de loisir. Les campeurs saisonniers sollicitent aussi parfois l’entreprise pour laquelle ils travaillent, surtout lorsque cette dernière a un intérêt à se faire connaître des adeptes de la pratique du camping. Par exemple, les ligues de pétanque, de fers et de balle donnée du camping du Lac Cristal sont commanditées depuis plusieurs années par Labatt, qui emploie un des bénévoles (voir la figure 4.2).

(Photo : Catherine Allen, 2006)

Les commanditaires peuvent aussi être des commerçants des environs du terrain de camping qui se disputent la fidélité des campeurs. L’argent recueilli permet aux bénévoles d’organiser des soupers communautaires à un tarif relativement bas, rénover les infrastructures de loisirs et acheter certaines pièces d’équipement nécessaires à la pratique de sports et jeux.

Dans d’autres cas, les commandites permettent d’augmenter le nombre de cadeaux offerts aux campeurs et campeuses lors d’événements spéciaux. Par exemple, une campeuse qui possède un salon de coiffure a gracieusement offert des produits capillaires à toutes les participantes du tournoi de fers de fin de saison au camping Le Marquis en 2006. Un autre campeur faisait profiter ses voisins du matériel promotionnel de l’entreprise pour laquelle il travaillait par le biais de tirages au camping du Lac Cristal. Que ce soit des chèques-cadeaux d’épiceries ou des vêtements aux couleurs d’une compagnie de bière, les campeurs mettent à profit leur réseau de connaissances pour donner à la communauté des campeurs. Ces dons permettent à des rencontres sociales d’avoir lieu, donc à la production de la sociabilité sur le terrain de camping.

Le don ne sert pas seulement à soutenir la production de la sociabilité. En fait, les relations interpersonnelles sont construites comme des relations d’entraide. L’entretien des roulottes et des autres équipements de camping représente la principale source d’entraide individuelle chez les campeurs. Par exemple, il n’est pas rare de voir un campeur couper le gazon de ses voisins. Les membres d’une même famille ou d’un groupe d’amis décident même parfois de se partager les tâches d’entretien de leur emplacement, comme l’on fait ces campeurs du camping Le Marquis : « On était trois de la parenté. J’avais ma belle sœur à côté de moi. À côté de ma belle sœur, c’était sa belle-sœur. À ce moment-là, on avait trois terrains ensemble. Ça fait que le premier qui arrivait coupait le gazon » (Annie L.M.). Des campeurs plus jeunes décident aussi d’aider leurs voisins âgés à s’acquitter des tâches qui demandent plus d’énergie. En retour, ces derniers peuvent leur offrir des rafraichissements ou des sucreries faites maison par exemple. Ce type d’échange de biens et de services serait plus courant entre les voisins qu’entre des amis qui n’habitent pas à proximité les uns des autres selon Perren et ses collaborateurs (2004 : 967) parce que le fait d’entretenir le terrain adjacent au sien contribue indirectement à augmenter l’apparence de sa propre propriété. En camping, comme l’emplacement n’appartient pas réellement aux campeurs, aider son voisin contribue principalement à créer des liens qui permettront un retour de l’ascenseur par la suite.

D’autres campeurs demandent de l’aide pour de plus gros travaux. Par exemple, ils font appel à l’expertise de leurs voisins lorsque vient le temps de mettre en place leur auvent pour l’été : « Au début du mois de mai d’habitude là… On s’arrange avec une gang et puis on monte les auvents » (Cathy L.M.). De la même façon, les ménages qui mettent sur pied un plan élaboré de rénovation font appel à leurs amis et à leurs connaissances pour les aider à le réaliser. Ici, on peut constater une ressemblance avec les corvées pour bâtir des maisons ou des granges dans les villages d’autrefois. Les campeurs qui donnent de leur temps pourront parfois bénéficier de rafraichissements et de nourriture durant le travail et d’aide lorsqu’ils voudront, à leur tour, remettre à neuf leur emplacement. Qu’ils aient besoin d’un outil ou d’un coup de main, les campeurs saisonniers savent qu’ils vont trouver quelqu’un pour les aider. Ces échanges peuvent créer des liens, mais ils se basent normalement sur des relations interpersonnelles déjà bien établies auxquelles ils accordent un sens particulier, celui de relations d’entraide.

Certains nostalgiques affirment pourtant que les campeurs d’aujourd’hui font preuve de plus d’individualisme que leurs prédécesseurs. Alain, qui campe depuis 1972 au camping du Lac Cristal, considère qu’à son arrivée, les nouveaux campeurs bénéficiaient de beaucoup plus d’aide de leurs voisins : « Dans ce temps-là, c’était différent. Tu arrivais sur le camping et puis tout le monde venait avec toi pour t’aider. Je les ai vus arranger notre terrain au complet quand on est arrivé ici. C’est des amis qui ont mis la terre, qui y ont mis la tourbe, qui ont tout installé. On était assis là avec la caisse de bière et on les attendait. » Cette description me semble un peu exagérée, mais elle reflète certainement le fait que pour ce campeur, le sens accordé à la sociabilité actuellement n’est pas le même qu’il y a vingt ou trente ans. Elle n’implique pas le même degré d’entraide. Mon expérience limitée de cet environnement me permet toutefois d’affirmer qu’il existe encore passablement d’individus prêts à aider leurs voisins à construire un patio ou une cuisinette en moustiquaire. Les campeurs ne construisent pas tous la sociabilité de la même façon.

Selon Widegren (1997 : 761) les échanges peuvent se dérouler avec un objectif purement instrumental au lieu d’avoir une visée proprement sociale comme c’est le cas pour le don. Les transactions économiques entre campeurs sont très fréquentes en ce qui a trait à l’équipement de camping. Les individus qui décident d’acheter une roulotte ou tout autre objet peuvent se les procurer de différentes façons. Ils peuvent tout d’abord s’adresser à un commerce spécialisé qui vend des équipements neufs ou usagés. Par exemple, à Saint-Sulpice et à Saint-Bernard-de-Lacolle, des concessionnaires de roulottes sont situés à quelques minutes de voiture du camping Le Marquis et du camping du Lac Cristal. Certains décident aussi de faire venir leur roulotte de beaucoup plus loin parce qu’ils y ont trouvé une aubaine ou un coup de cœur. La pratique du camping saisonnier a évidemment des retombées économiques importantes sur les entreprises plus ou moins locales spécialisées dans ce domaine. En lien avec la construction de la sociabilité, le marché interne des roulottes et autres objets utilisés par les campeurs (qui a été négligé par les statisticiens) constitue l’objet de la présente section.

Le marché de la vente des roulottes représente la pointe de l’iceberg du système économique non officiel que l’on retrouve sur les terrains de camping saisonnier. En effet, les nouveaux campeurs peuvent trouver une roulotte directement sur leur futur terrain de camping. À tout moment durant la saison estivale, des affiches apparaissent sur certains emplacements pour indiquer que les occupants s’apprêtent à se départir de leur équipement. Le marché des roulottes usagées se distingue de celui des propriétés résidentielles puisqu’elles perdent de la valeur avec le temps, comme le rappelle la gérante du camping Le Marquis : « En l’achetant neuve, tu perds beaucoup trop l’année d’ensuite. Tu es mieux d’en acheter une de deux ans ou … pas beaucoup d’âge. Là tu vas avoir quasiment le même prix en la vendant. L’acheter neuve et la vendre l’année d’ensuite tu perds quasiment le ¾. Ça n’a pas de bon sens comment tu perds. » Peu importe le terrain de camping, les ménages qui ne désirent plus louer un emplacement, mais qui ne peuvent pas déplacer leur équipement, sont tenus de s’acquitter des frais de location jusqu’à ce que quelqu’un d’autre s’y installe. Dans ce cas, la roulotte est souvent vendue avec tous les éléments d’aménagement en place sur l’emplacement. Le prix peut être plus élevé lorsqu’une plate bande, un patio ou un cabanon sont vendus avec la roulotte. Ces objets et autres morceaux d’équipement peuvent par ailleurs être vendus séparément.

Ceux qui s’apprêtent à changer d’emplacement ou d’équipement peuvent aussi mettre leur roulotte en vente tout comme une multitude d’objets dont ils n’ont plus besoin. Que ce soit une jarre à biscuit ou un foyer, les campeurs saisonniers vendent et achètent toutes sortes de biens usagés tout au long de la saison. Les modalités de vente varient comme nous le verrons plus loin. Il n’en reste pas moins que les campeurs saisonniers ne semblent pas manquer d’occasions de s’approprier les morceaux d’équipement qui leur manquent sans avoir à débourser la somme nécessaire à l’acquisition de biens neufs. En fait, nous verrons que les transactions économiques qui se déroulent sur les terrains de camping étudiés produisent elles aussi la sociabilité parce qu’elles permettent aux gens de se rencontrer et de profiter d’information privilégiée relativement à la qualité des produits offerts, sans compter les bas prix des objets sur ce marché.

Selon Herrmann (2006 : 182), les ventes de garage organisées en collaboration avec des voisins constituent des espaces de sociabilité par excellence : « they provide a natural “gathering place” […] where folks come together to swap news, child rearing tips, and gardening advice, as they pass along their unneeded goods to others who can use them. »Landman (1987) a aussi observé que les femmes qui organisaient des ventes de garage au milieu des années 1980 dans les états de Washington et du Maryland le faisaient principalement pour rencontrer des gens et avoir du plaisir. En ce qui a trait au camping saisonnier, je n’ai pas observé de rencontres de groupe aussi intenses autour de transactions économiques, mais la vente d’objets usagés favorise malgré tout les rencontres.

Habituellement, sur les deux terrains de camping que j’ai étudiés, une affiche est visible près des roulottes à vendre et les vendeurs y indiquent souvent leur numéro de téléphone. Les gens qui sont intéressés à acheter leur équipement n’auront qu’à prendre rendez-vous pour le visiter. Ce type de transaction permet des rencontres entre les résidents d’un même camping puisque ce sont eux qui voient les pancartes, mais il permet aussi souvent de réunir de futurs campeurs et des individus qui quittent le terrain de camping. Les transactions concernant des objets plus ou moins gros permettent ainsi de rapprocher les gens. Au camping Le Marquis, lorsque des campeurs et campeuses disposent de biens ou de morceaux d’équipements dont ils n’ont plus besoin, ils peuvent les disposer sur le bord de la rue devant leur emplacement avec une affichette indiquant qu’ils sont à vendre. Les résidents qui se promènent dans la rue quotidiennement voient ces objets et ils marchandent directement avec les propriétaires quand ils sont présents.

Par exemple, un de mes voisins avait une chaloupe à vendre au début de la saison. Un homme, qui habitait en face, est venu le voir un après-midi parce qu’il était intéressé à l’acheter. Ils ont discuté pendant trente minutes de l’état du bateau, du moteur et de l’utilisation que le vendeur en avait fait. L’acheteur est revenu plusieurs fois par la suite pour négocier et finaliser la vente. Les deux hommes ont continué à se parler une fois la chaloupe vendue. L’acheteur a même finalement acheté le cabanon de mon voisin lorsque ce dernier a quitté prématurément le terrain de camping en juin. Même si elle était purement économique, la transaction qui a eu lieu a permis à ces voisins de faire connaissance, ce qu’ils n’auraient pas nécessairement fait autrement. Ce type de transaction contribue donc à la production de la sociabilité.

Plusieurs chercheurs se sont intéressés à la façon dont les relations interpersonnelles influencent la façon dont se déroulent les transactions économiques. DiMaggio et Louch (1998) ont découvert qu’une proportion considérable des transactions économiques réalisées aux États-Unis se concluent entre des individus qui se connaissent de plus ou moins longue date. Les recherches dans ce domaine, menées à partir de l’approche théorique dite néo-institutionnaliste en économie et en anthropologie économique, tentent souvent d’expliquer la façon dont les vendeurs et les acheteurs acquièrent des informations relatives à une transaction, sur la qualité et le prix du produit entre autres, pour diminuer les coûts de transaction (Acheson, 1994). L’information que l’acheteur peut recueillir sur la qualité d’un produit est d’autant plus importante lorsque ce dernier est usagé et que le vendeur est susceptible de ne pas divulguer tous les problèmes possibles. DiMaggio et Louch (1998 : 625) considèrent que dans un tel contexte, les gens tendent à faire affaire avec des individus qu’ils connaissent puisque les relations interpersonnelles sont construites comme des relations de confiance. Les campeurs saisonniers ne font pas exception. Dans le monde du camping, la transaction la plus « risquée » demeure l’achat d’un équipement usagé. La qualité de ces équipements diffère selon l’entretien que les anciens occupants en ont assuré. Que ce soit leur premier achat ou non, les campeurs et campeuses ont des expériences d’achat diamétralement différentes s’ils connaissent ou non des membres de la communauté des campeurs préalablement à la transaction.

Une connaissance précise de la qualité de l’entretien assuré dans le passé et des réparations qu’il y aura à effectuer sur un nouvel équipement diminue les risques reliés à de telles transactions. En fait, les parents et amis se font souvent un devoir d’informer un ménage de campeurs à la recherche d’un équipement de la qualité des diverses roulottes à vendre. La sociabilité implique un échange d’information en ce qui a trait aux transactions économiques. Daniel, qui campait déjà au camping du Lac Cristal avec ses parents avant de posséder sa propre roulotte, connaissait toutes les améliorations faites sur la roulotte qu’il désirait acquérir au moment de la vente, ce qui lui a permis de revendiquer un juste prix :

Avoir de bonnes relations avec ses voisins constitue un avantage lorsque l’on se cherche une nouvelle roulotte. Des informations privilégiées peuvent aussi provenir d’un ami ou d’un parent qui campe déjà depuis quelques années sur un terrain de camping sur lequel un campeur ou une campeuse prévoit s’installer.

Au contraire, les acheteurs peuvent avoir de mauvaises surprises s’ils ne connaissent pas du tout les anciens occupants de la roulotte qu’ils veulent acheter et que ceux-ci ne leur révèlent pas les problèmes auxquels ils devront faire face. Par exemple, cette campeuse du camping Le Marquis l’a appris à ses dépens :

En fait, les nouveaux campeurs et campeuses sans réseau social sur le terrain de camping sont souvent conseillés par les propriétaires du terrain de camping lors de leur premier achat. Ces derniers en profitent pour défendre leurs propres intérêts en ce qui a trait aux équipements qu’ils veulent voir sur leur terrain de camping. Par exemple, les dirigeants du camping Le Marquis veulent démolir le plus d’anciennes cabines possible pour que l’on retrouve seulement des roulottes mobiles dans leur camping. Ainsi, plusieurs campeurs ont raconté avoir été mis en garde alors qu’ils s’apprêtaient à acheter un de ces chalets :

La même tactique de dissuasion est utilisée pour l’achat de roulottes dotées d’une cuisinette, qui ne peuvent être vendues que si la rallonge de bois est démolie ensuite. Les propriétaires et les employés utilisent leur autorité auprès des nouveaux campeurs et campeuses pour influencer le cours des ventes d’équipements de camping sur le terrain de camping. Ils ont théoriquement un droit de regard sur l’ensemble de ces transactions, mais les autres campeurs ont accès à plus d’information et ils sont capables de faire la part des choses entre leurs intérêts et ceux des propriétaires. Ainsi, la sociabilité est construite à travers les transactions économiques. Ici, les relations interpersonnelles entre campeurs et campeuses sont construites comme des relations de confiance, ce qui n’est pas le cas avec pour les responsables.

En plus de favoriser les rencontres et d’être construite sur la confiance, l’atmosphère de sociabilité que l’on retrouve sur les terrains de camping influence les prix des roulottes et autres objets qui y sont vendus. Selon Herrmann (2003 : 242), les gens qui magasinent dans les ventes de garage aux États-Unis sont toujours prompts et heureux de parler de l’argent qu’ils ont économisé en y faisant des achats. De la même façon, les campeurs saisonniers m’ont parlé de leurs bons coups en matière de bas prix. Je crois que ces économies sont reliées à la façon dont la sociabilité est construite au terrain de camping. En fait, Halpern (1994 : 655) a découvert qu’une personne qui vend un bien à un ami est plus susceptible de baisser son prix et que celle qui achète d’un ami a tendance à accepter de payer davantage parce qu’ils veulent tous deux rester en bons termes dans le futur. Ils s’entendent aussi plus facilement sur le prix des objets en question et c’est l’acheteur qui est le plus souvent favorisé (Halpern, 1994 : 655). Ces observations peuvent expliquer pourquoi les bas prix sont rois dans le monde du camping saisonnier.

Le marché interne des roulottes permet donc parfois à des campeurs et campeuses de se trouver un équipement à un coût moindre que s’ils avaient fait affaire avec des gens qu’ils ne connaissaient pas. Un résident du camping du Lac Cristal raconte comment lui et sa famille sont devenus propriétaires de leur autocaravane actuelle :

Je n’ai pas beaucoup de détails relativement à cette transaction en particulier, mais j’imagine que la vendeuse avait déjà été en contact avec cette famille durant l’une ou l’autre des activités de loisir sur le terrain de camping. Elle les a peut-être trouvés sympathiques et elle savait qu’ils n’avaient pas beaucoup de moyens alors elle a décidé de leur offrir son équipement à bon prix. J’ai souvent entendu des histoires semblables au sujet de différentes pièces d’équipements dont des campeurs à faibles revenus avaient besoin. La construction de la sociabilité comme une source d’entraide influence le cours des transactions économiques

Les dalles de ciment, que l’on retrouve devant 60% à 70% des roulottes, sont souvent échangées contre quelques dollars entre les campeurs et campeuses. Selon leurs témoignages, j’avais l’impression que les individus qui payaient le plein prix pour ce type d’objet dépensent vraiment leur argent pour rien. Une campeuse explique comment ces échanges se déroulent : « Fabienne change de terrain et elle a beaucoup de dalles de patio. Elle me les vend cinquante sous chacune. J’en ai besoin d’une quinzaine alors je vais aller m’en chercher une quinzaine » (Lucie L.M.). Il y a toujours des gens qui partent ou qui arrivent pour alimenter les échanges de biens usagés entre les campeurs saisonniers. Il suffit parfois de connaître plusieurs personnes pour bénéficier du meilleur prix, d’où l’importance des relations sociales dans l’organisation des relations économiques sur le terrain de camping.

Au camping du Lac Cristal, ce ne sont pas seulement les relations interpersonnelles entre les campeurs et campeuses qui permettent de bénéficier de bons prix. Le propriétaire se retrouve parfois avec des équipements abandonnés sur des emplacements dont les anciens occupants refusent d’effectuer les paiements saisonniers une fois partis. M. Larrivée vend ces roulottes à bas prix à certains de ses clients réguliers qu’il connait particulièrement bien. Réjane a pu acheter la roulotte de ses rêves de cette façon comme quelques autres campeurs que j’ai côtoyés :

Les relations interpersonnelles que les campeurs et campeuses, les propriétaires et les employés du terrain de camping entretiennent entre eux contribuent à rendre les relations économiques plus harmonieuses la plupart du temps et à abaisser les prix de tous les objets en dessous de ceux du marché des biens usagés.

Les bas prix dont bénéficient plusieurs campeurs et campeuses peuvent nous amener à nous demander pourquoi ils ne se contentent pas de donner ce dont ils n’ont plus besoin. Selon Herrmann (1997 : 920), le fait de vendre des objets à très bas prix permet de contourner les aspects négatifs du don de charité. Dans ce contexte, l’acheteur n’a pas l’impression que le vendeur a pitié de lui parce qu’il donne une petite somme d’argent en échange du bien dont il a besoin (Herrmann, 1997 : 921). Des motifs économiques et sociaux peuvent s’entremêler à l’intérieur des mêmes transactions. En fait, Williams (2004) croit que les échanges impliquant de l’argent ne sont pas nécessairement toujours orientés vers le profit. Par exemple, le fait d’engager un travailleur au noir est souvent plus motivé par un désir d’aider l’autre que d’économiser de l’argent dans les milieux plus pauvres (Williams et Windebank, 2001 : 20). Il ne faut pas croire que les transactions économiques contribuent moins à la construction de la sociabilité comme source d’entraide et de don. Les campeurs saisonniers font l’expérience de ces deux types d’échange qui permettent de produire et de donner un sens unique à la sociabilité en camping.

Les campeurs saisonniers n’ont pas seulement un rôle important à jouer dans la production et la construction de l’espace et du temps. Par l’organisation d’activités de loisir et l’échange de biens et de services, ils ont mis en place et entretiennent une atmosphère de sociabilité qu’ils apprécient particulièrement. Les étapes de production et de construction sociale sont un peu plus difficiles à cerner dans ce cas, mais l’utilisation de ce cadre conceptuel permet tout de même de constater que les différences dans le sens que les acteurs accordent aux relations interpersonnelles favorisent l’harmonie ou causent des conflits.

Les activités de loisir qui rythment la vie du camping saisonnier représentent les lieux et les moments par excellence de production de la sociabilité. Les membres des comités de loisirs n’ont qu’un seul but, divertir et favoriser les rencontres entre les résidents du terrain de camping. La forme que prennent les différents événements sociaux de la saison contribue à créer des liens durables entre les gens. Ceux qui participent à ces rencontres témoignent d’ailleurs du succès de cette entreprise. Ils affirment que les activités sportives et les soirées de loteries constituent un temps utilisé pour échanger sur leurs expériences de vie. Même ceux qui ne partagent pas ces moments privilégiés sont amenés à saluer leurs voisins lorsqu’ils se croisent dans la rue, ce qui constitue aussi une forme de production de la sociabilité au camping. Les conflits font toutefois partie de cet univers, même si les relations qu’on y retrouve ressemblent à ce que plusieurs chercheurs appellent le bon voisinage (Herrmann, 2006 : 183; Perren et al ., 2004 : 187). La sociabilité est construite comme étant plus profonde et enrichissante en camping qu’en ville, mais elle n’est pas toujours harmonieuse.

La sociabilité est aussi produite et construite à travers des échanges de biens et de services entre les campeurs saisonniers. Ces derniers donnent aussi leur argent et leur temps à la communauté des campeurs par le biais de la loterie et du bénévolat. Comme eux, des entreprises employant ou appartenant à des campeurs contribuent financièrement au maintien des activités de loisir si importantes dans la production de la sociabilité. Les campeurs et campeuses sont amenés à s’entraider en effectuant des travaux d’entretien plus ou moins importants pour leurs voisins parce que la sociabilité est synonyme d’entraide. Finalement, même si les ventes observées sur le terrain de camping semblent avoir un caractère purement économique, elles permettent aux résidents de créer des liens entre eux. Ils peuvent par ailleurs compter sur leur réseau de connaissances pour obtenir des informations privilégiées ou des bas prix sur ce qu’ils désirent acheter. Les relations interpersonnelles sont construites sur des relations de confiance.

En bref, il semble que les campeurs et campeuses passent la majeure partie de leur temps à produire et à construire un esprit de communauté dans lequel la sociabilité occupe une place prépondérante. Il n’est donc pas étonnant de constater que plusieurs d’entre eux estiment qu’ils pratiquent le camping saisonnier principalement parce qu’il leur permet de faire de belles rencontres. C’est d’ailleurs souvent la raison évoquée pour expliquer pourquoi ils n’aimeraient pas louer ou acheter un chalet. Ces résidences secondaires favorisent un isolement qu’ils n’affectionnent pas beaucoup. Les gens qui préfèrent être seuls et entourés d’une forêt dense ne se retrouvent pas souvent sur les terrains de camping saisonniers.

© Catherine Allen, 2007