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Conclusion générale

Il est toujours intéressant de lire des descriptions exhaustives de la vie quotidienne des campeurs et campeuses, qu’ils pratiquent cette activité de façon saisonnière ou non. Les chercheurs qui se sont intéressés à ce phénomène ont fait un bon travail dans ce sens. Ils ont décrit la façon dont l’espace des terrains de camping est aménagé et ce que les campeurs y font au jour le jour (De la Soudière, 2001; Raveneau et Sirost, 2001, 2000; Centlivres et al ., 1981). Certains sont même allés jusqu’à tenter une explication des facteurs qui influencent le choix du camping comme activité de loisir (Burch, 1969; Etzkorn, 1964). Malgré tout, ils ne se sont pas intéressés au processus qui a permis la mise en place de telles entreprises de loisir et surtout au rôle que les campeurs et campeuses peuvent jouer dans leur fonctionnement. Au lieu d’être simplement des clients ou des clientes, les campeurs saisonniers s’impliquent activement dans la production autant que dans la construction de l’espace, du temps et de la sociabilité.

Contrairement aux auteurs qui ont étudié le phénomène du camping dans le passé, je n’ai pas adopté une perspective structurelle dans cette recherche. J’ai plutôt favorisé une approche plus constructiviste inspirée du cadre conceptuel de Setha Low (1999) puisqu’elle prend en considération la vision des différents acteurs impliqués dans l’aménagement de l’espace, que ce soit au niveau de la production physique des lieux ou de leur construction symbolique. Le même cadre conceptuel a pu être appliqué à l’analyse du temps, que les anthropologues contemporains regardent aussi d’un point de vue constructiviste. En ce qui a trait à la sociabilité, cette approche permet d’explorer les différents points de vue des campeurs et campeuses qui la produisent et la construisent. Après une étude de deux cas impliquant de l’observation participante, un recensement physique des lieux et 34 entrevues semi-structurées, j’ai pu mettre en lumière le rôle prépondérant des campeurs et campeuses dans le processus qui a permis la mise en place des terrains et activités de camping tels qu’ils se présentent aujourd’hui.

Si le camping saisonnier peut être considéré comme la « meilleure des républiques » comme le prétendaient Raveneau et Sirost (2001), ce n’est pas simplement grâce au désir des propriétaires de ces entreprises de loisir d’attirer des clients et des clientes. Dès les années 1960, au moment où le camping a été intégré à des entreprises touristiques dédiées à des voyageurs de passage, ce sont vraisemblablement les campeurs saisonniers eux-mêmes qui sont allés cogner à la porte des propriétaires pour bénéficier tout l’été d’un emplacement sur un terrain localisé relativement à la campagne. Ils ont planté leur tente à l’endroit où ils le désiraient, développant du même coup les premiers secteurs du camping du Lac Cristal. Au camping Le Marquis, après la faillite des années 1970, les campeurs et campeuses pouvaient aussi s’installer où ils le désiraient, réquisitionnant même des emplacements pour y installer des terrains de jeux.

En ce qui a trait aux infrastructures de loisir, les campeurs et les campeuses sont responsables encore aujourd’hui de la majorité des améliorations apportées aux terrains de camping que j’ai visités. Les résidents et résidentes du camping Le Marquis mettent moins la main à la pâte que leur vis-à-vis du camping du Lac Cristal, mais les investissements des propriétaires sont relativement bas par rapport à ceux des campeurs et campeuses lorsque vient le temps de mettre en place des terrains de jeux adéquats. Que ce soit par des demandes soutenues ou des investissements massifs d’argent et de temps, les campeurs saisonniers restent à l’avant-scène des changements apportés à l’espace collectif du terrain de camping. Ils sont aussi responsables de l’amélioration des espaces semi-privés qu’ils louent d’année en année. La transformation de ces emplacements permet d’avoir un équipement et un aménagement qui répondent mieux aux besoins de chacun.

Ce phénomène est aussi présent en ce qui a trait à la production du temps. En dehors de la détermination des heures et des périodes de couvre-feu, ce sont les campeurs saisonniers qui mènent. Les résidents et résidentes décident eux-mêmes de la durée de leur saison de camping et de la fréquence de leur pratique même s’il y a des dates précises d’ouverture et de fermeture du terrain de camping. C’est aux propriétaires de s’adapter à la demande de leurs clients et de leur offrir des mesures compensatoires, comme leur permettre d’utiliser le réseau électrique lorsque les emplacements sont occupés hors-saison. L’horaire des activités d’une semaine est aussi déterminé par les campeurs et campeuses, qui décident seuls de ce qui se passe sur le terrain de camping au quotidien. Les temps macro-sociaux de la vie tels que le travail, l’école et les loisirs hors camping restreignent un peu la liberté des campeurs saisonniers de profiter de leur temps comme ils le veulent.

La liberté dont les campeurs saisonniers disposent dans l’organisation des activités de loisir de leur terrain de camping n’est pas simplement périphérique au fonctionnement de l’entreprise. Ces rencontres sociales à caractère sportif ou ludique constituent des moments privilégiés pour produire un environnement propre à la sociabilité. Alors que cette convivialité est évoquée comme une des raisons qui expliquent la popularité du camping saisonnier, ce ne sont pas les propriétaires, mais bien les campeurs et les campeuses qui en sont responsables de multiples façons. Certains organisent ou financent des activités de loisir qui deviennent des espaces de sociabilité fréquentés par plusieurs alors que d’autres mettent à profit des rencontres fortuites ou reliées à des transactions économiques pour élargir leur réseau social. Les campeurs saisonniers sont loin d’être des consommateurs passifs d’une activité de loisir. Ils la transforment pour qu’elle réponde mieux à leurs besoins.

Il est moins surprenant de constater que les campeurs saisonniers jouent un rôle dans la construction de l’espace, du temps et de la sociabilité que dans leur production puisque des chercheurs s’y étaient déjà intéressés (Raveneau et Sirost, 2001, 2000; Centlivres et al ., 1981). Deux grandes tendances ressortent de ma recherche par rapport à la construction de l’espace-temps du camping. Tout d’abord, les campeurs saisonniers donnent une touche personnelle à leur espace et leur temps en se les appropriant. Ils parlent de leur terrain pour désigner leur emplacement et ils y ajoutent des éléments d’aménagement qui font en sorte que tous et chacun savent qu’ils sont presque propriétaires de cet espace d’une certaine façon. La façon dont les roulottes sont positionnées et le jeu des clôtures ou des arbustes font en sorte qu’ils peuvent à la fois avoir l’impression d’être chez eux et de pouvoir interagir avec leurs voisins. La construction de l’espace se fait dans un désir d’intimité et de sociabilité que les chercheurs avaient déjà identifié en ce qui a trait aux campeurs voyageurs (Raveneau et Sirost, 2000, 2001; Centlivres et al ., 1981; Ezkorn, 1964).

En plus de vouloir s’approprier l’espace, les campeurs saisonniers font aussi beaucoup d’efforts pour s’approprier le temps. Pour avoir plus de temps pour eux, ils ont choisi une pratique de loisir qui leur permet de limiter le temps qu’ils passent à voyager entre la maison et leur roulotte ainsi que celui qu’ils perdent à faire du ménage ou à entretenir leur équipement. Même les retraités et retraitées, chez qui il est difficile de voir une différence entre les activités du camping et celles de la vie quotidienne, considèrent parfois qu’ils sont plus libres de leur temps en camping qu’à la maison. Les campeurs et les campeuses considèrent que le temps de camping représente un moment passé sans être inquiété par les contraintes et les obligations de la vie quotidienne parce que ce sont eux qui choisissent comment ils le structurent. En effet, j’ai démontré qu’ils mettent en place eux-mêmes un horaire d’activités de loisir bien rempli et structuré.

Si certains ont besoin du sentiment de propriété et de temps libéré que leur offre le camping saisonnier, d’autres le retrouvent déjà dans leur vie de tous les jours. Qu’est-ce qui peut bien attirer sur un terrain de camping une retraitée propriétaire d’une grande maison? Je crois que le caractère des relations interpersonnelles que l’on retrouve dans ce type de camping n’y est pas étranger. La sociabilité de camping est construite comment étant beaucoup plus profonde et enrichissante que celle que l’on retrouve en ville, l’image de la vie de village idéale telle qu’elle est souvent représentée. Les campeurs et campeuses qui se connaissent doivent aussi s’entraider et développer des relations de confiance qui transparaissent dans les transactions économiques qui sont monnaie courante en camping. Par contre, les propriétaires, employés et employées de terrain de camping ne construisent pas nécessairement de cette façon la sociabilité, ce qui peut causer des conflits.

La signification particulière que les campeurs saisonniers attribuent à l’espace, au temps et à la sociabilité dans leur terrain de camping explique selon moi leur choix de cette pratique de loisir. De plus, le camping saisonnier leur permet de disposer d’un pouvoir d’action dans la production de ces différents éléments qu’ils ne retrouvent pas nécessairement ailleurs. Ces individus changent leur environnement une fois sur place plutôt que de choisir d’emblée un endroit parfait qui correspondrait à leurs aspirations, comme peuvent le faire les campeurs voyageurs.

J’ai beaucoup insisté sur le rôle des campeurs et campeuses dans ce mémoire, mais il ne faut pas croire qu’ils sont les seuls gagnants dans ce monde de loisirs. Ce sont les propriétaires des terrains de camping qui bénéficient en fin de compte des investissements et des améliorations faites par leurs clients. Leur entreprise a pris de la valeur avec le temps, sans qu’ils aient à y investir énormément d’argent et d’énergie. Les campeurs saisonniers reconnaissent de plus en plus cet état de fait et ils commencent à réclamer une meilleure offre de services sans vouloir s’en occuper eux-mêmes. Le pouvoir qu’ils ont toujours exercé se transforme tranquillement pour eux en responsabilité, voire en corvée. Ils considèrent de plus en plus qu’en tant que main-d’œuvre non rémunérée ils sont en quelque sorte exploités par les propriétaires.

Selon moi, un défi de taille attend les propriétaires de campings saisonniers dans le futur. Comment vont-ils réagir au désengagement de leurs clients et clientes de la production de l’espace, du temps et de la sociabilité dans leur entreprise? Alors que certains propriétaires sont déjà prêts à prendre beaucoup plus de place dans l’organisation des activités de loisir (qui constituent une des raisons principales de la fidélité de leur clientèle), d’autres acceptent de laisser tomber ces services en croyant que leur entreprise peut y survivre. Selon Bellefleur et Tremblay (2003 : 360), « lorsque l’action volontaire a tendance à être perçue comme un devoir, une corvée, une obligation, elle commence à s’étioler de façon presque automatique. » Le problème de recrutement de nouveaux bénévoles vient peut-être de la trop grande institutionnalisation de telles initiatives comme en témoigne la disparition du comité des loisirs du camping du Lac Cristal. D’un autre côté, les campeurs saisonniers sont-ils vraiment prêts à laisser aller complètement leur pouvoir d’action sur l’espace le temps et la sociabilité?

Il sera donc important de garder l’œil ouvert pour voir comment évolueront les campings saisonniers dans l’avenir. Il faudra voir si les coûts de location vont exploser avec la demande de nouvelles infrastructures de loisir plus sophistiquées (des jeux d’eaux et des lacs artificiels entre autres) que seuls les propriétaires peuvent mettre en place. Les portraits statistiques des organismes gouvernementaux nous donneront une idée de la situation, mais je crois que plus d’études qualitatives sur le sujet permettrait de mieux cerner la diversité et la transformation de cette pratique de loisir.

Lorsque je retournerai avec ma tente sur un terrain de camping majoritairement peuplé par des campeurs saisonniers, je ne serai plus aussi dépaysée. Il reste quand même beaucoup de travail à faire afin de comprendre encore mieux ce type de camping. Par exemple, j’aurais aimé avoir les moyens d’examiner la vie hors camping de mes informateurs et informatrices pour pouvoir déceler des facteurs socio-économiques pouvant expliquer leur choix. Certains types de personne sont certainement plus représentés parmi les campeurs et campeuses, mais l’impossibilité de mener un recensement exhaustif sur les lieux m’a empêché de le vérifier empiriquement. Il faudra se rapporter à des recherches plus quantitatives basées sur des enquêtes à grande échelle, comme celle de la Chaire de tourisme de l’UQAM, en y ajoutant de nouvelles variables (le type de résidence principale, la fréquence de pratique et distance parcourue pour aller au camping) pour avoir un portrait plus juste des campeurs saisonniers. Il serait aussi important de s’intéresser aux pratiques des retraités et retraitées qui n’ont pas de résidence principale autre que le camping et au fonctionnement détaillé du marché interne de la vente de roulottes, deux domaines que je n’ai malheureusement pas pu examiner de façon exhaustive.

Malgré tout, ce mémoire permet de mettre en contexte les choix que font les campeurs saisonniers en termes de pratiques de loisirs. L’analyse combinée des concepts d’espace, de temps et de sociabilité contribue à enrichir l’explication de leurs motivations. En effet, la multivocalité qui transparait dans chacun des chapitres est particulièrement éclairante étant donné l’homogénéité qui ressortait des recherches précédentes sur le monde du camping. Le fait d’avoir considéré les différences entres les campeurs et campeuses permet d’avoir un discours beaucoup plus nuancé par rapport à leur pratique, ce que les auteurs ayant étudié le camping (mentionnés tout au long de ce texte) n’avaient pas réussi à faire. Les recherches sur les pratiques de loisir ont tout intérêt à s’intéresser à ces variations et à ne pas laisser cet aspect simplement aux études quantitatives pour voir comment différents groupes de personnes peuvent trouver leur compte dans une même activité. L’anthropologie et la méthode ethnographique peuvent enrichir l’étude des loisirs en s’intéressant entre autres aux modes de gouvernance et d’organisation sociale, spatiale et temporelle qui émerge dans ce contexte ludique pour mieux comprendre les rapports sociaux significatifs en dehors du travail ou de la famille.

© Catherine Allen, 2007